HISTOIRE ANCIENNE DES PEUPLES DE L'ORIENT

 

L’ASIE ANTÉRIEURE AVANT ET PENDANT LA DOMINATION ÉGYPTIENNE

CHAPITRE IV – LA CHALDÉE.

 

 

Les populations primitives de la Chaldée.

Au nord et à l'est de l'Afrique, sur l'immense étendue de territoire comprise entre la Méditerranée, la mer Noire, le Caucase, la Caspienne, l'Indus et les mers qui baignent les côtes méridionales de l'Asie, s'agitaient confusément des nations d'origine diverse, pour la plupart inconnues aux premiers Pharaons. Séparée d'elles par le désert et par la mer, l'Égypte ne s'était jamais jusqu'alors entremise dans leurs affaires : tout au plus avait-elle poussé ses colonies minières sur le revers du Sinaï et bâti quelques forteresses afin de protéger les colons. Pour le reste, une muraille, tirée en travers de l'isthme et garnie de postes crénelés, lui servait de barrière contre tout ce qui la menaçait de Syrie et lui permettait de suivre à l'abri des invasions du Nord le cours de ses destinées.

Quelques-unes de ces nations sans nom encore et sans histoire appartenaient sans doute à cette humanité primitive qui couvrait le sol à des époques si reculées, qu'il appartient au seul géologue d'en rechercher la date. La plupart se rattachaient à des races plus fortes et plus nobles, répandues des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Méditerranée. Elles venaient, à ce qu'il semble, des steppes de l'Asie septentrionale, et elles en descendirent vers le sud, à la recherche de climats plus doux et de contrées plus fertiles. Une partie des émigrants occupa les districts montagneux qui s'étendent au sud de la Caspienne et qui bordent le plateau de l'Iran. Au pied même de la montagne, le pays est bien boisé et bien arrosé ; à mesure qu'on avance vers l'intérieur, les rivières diminuent de volume. Elles finissent par se perdre dans les sables, à l'exception de deux ou trois qui tombent dans le grand lac Hamoun. Sauf la bande de terre qui court le long de leurs rives, le reste du pays n'est qu'un vaste désert salé, dont le sol est formé, tan tôt de gravier, tantôt d'un sable fin et mouvant que le vent ballotte en immenses vagues longitudinales, tantôt d'une argile durcie et cuite au soleil. La masse de la nation s'établit solidement sur la lisière occidentale du plateau, dans la région à laquelle on attribua plus tard le nom de Médie. Plusieurs tribus allèrent à l'ouest, en Atropatène, en Arménie, et jusqu'en Asie Mineure. D'autres gagnèrent vers le sud, et se fixèrent au delà des montagnes, dans les plaines de la Susiane et sur les bords du Tigre et de l'Euphrate[1].

Le Tigre[2] et l'Euphrate[3] prennent leur source en Arménie, au mont Niphatés[4], la plus haute des chaînes qui se développent entre le Pont-Euxin et la Mésopotamie, la seule qui atteigne en quelques endroits la limite des neiges éternelles. Ils coulent d'abord parallèlement l'un à l'autre, l'Euphrate de l'est à l'ouest jusqu'à Malatiyéh, le Tigre de l'ouest vers l'est, dans la direction de l'Assyrie[5]. Au delà de Malatiyéh, l'Euphrate dévie brusquement au sud-ouest, se fraye un chemin à travers le Tauros, comme s'il voulait rallier la Méditerranée[6], puis il tourne vers le sud-est, dans la direction du golfe Persique. Au débouché des montagnes, le Tigre incline au sud sans hésiter et se rapproche graduellement de l'Euphrate : au voisinage de Bagdad, les deux fleuves ne sont plus divisés l'un de l'autre que par quelques lieues d'un terrain bas et uni. Toutefois, ils ne se mêlent pas encore ; après avoir filé presque de conserve l'espace de vingt à trente milles, ils s'écartent de nouveau pour ne se rejoindre qu'à prés de quatre-vingts lieues plus bas, former le Shatt-el-Arab et se jeter dans le golfe Persique. Dans sa partie moyenne, l'Euphrate reçoit sur la gauche deux affluents assez considérables, le Balikh[7] et le Khabour[8], qui lui versent les eaux du Karadjah-Dagh[9] : depuis son confluent avec le Khabour jusqu'à son embouchure, il n'a plus aucun tributaire. Le Tigre au contraire se grossit sur la gauche des apports du Bitlis Khaï[10], des deux Zab[11], de l'Adhem[12], du Divâléh[13]. Aussi les deux fleuves sont-ils navigables sur une grande partie de leur cours, l'Euphrate dés Souméîsat, le Tigre prés de Mossoul : au moment de la fonte des neiges, vers le commencement ou le milieu d'avril, ils se gonflent, débordent et ne rentrent dans leur lit qu'en juin, au temps des plus fortes chaleurs[14].

Le bassin du Tigre et de l'Euphrate n'avait pas à toutes les époques l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Au commencement de notre période géologique, les deux fleuves se traînaient, l'espace d'environ cinq degrés, dans une grande plaine ondulée, de formation secondaire, sillonnée par les quelques cours d'eau qui lui tombent du mont Masios[15]. C'est un territoire fertile au bord des rivières et dans les endroits où jaillissent des sources, stérile et nu partout ailleurs[16]. L'extrémité méridionale servait de rivage à la mer, et les deux fleuves aboutissaient à quelque vingt lieues l'un de l'autre, dans un golfe fangeux, le Nâr-Marrâtou[17], borné à l'est par les derniers contreforts des monts de l'Iran, à l'ouest par les hauteurs sablonneuses qui marquent la limite du plateau d'Arabie. Toute la partie inférieure de la vallée n'est qu'un terrain d'origine relativement moderne, créé par les alluvions du Tigre, de l'Euphrate et des rivières comme l'Adhem, le Gyndês, le Khoaspès, qui, après avoir été longtemps indépendantes et avoir contribué à combler la mer dans laquelle elles se perdaient, ont fini par devenir de simples affluents du Tigre. Aujourd'hui encore le Delta du Shatt-el-Arab avance rapidement, et l'accroissement du rivage monte à prés d'un mille anglais par soixante-dix ans[18] ; dans les temps anciens, le progrès des boues était plus sensible et il devait représenter à environ un mille par trente ans[19]. Il est donc certain qu'au moment où les colons s’implantèrent dans la vallée, le golfe Persique pénétrait à quarante ou quarante-cinq lieues plus haut qu'il ne fait aujourd'hui[20] : le Tigre et l'Euphrate se terminaient à quelque distance l'un de l'autre, et ils ne confondirent leurs lits que plusieurs milliers d'années plus tard.

La région des alluvions, et surtout la moitié de cette région qui confine aux côtes du golfe Persique, furent l'asile des premiers colons. C'était une immense plaine basse, dont aucun accident de terrain ne rompait la monotonie. L'Euphrate, était encaissé entre ses rives, lançait à droite et à gauche des branches, dont les unes ralliaient le Tigre, et dont les autres s'écoulaient dans les marais. Une partie du sol, toujours privée d'eau se durcissait aux rayons d'un soleil brûlant : une autre partie disparaissait presque en entier sous les monceaux de sable qu'apporte le vent du désert ; le reste n'était qu'une lagune empestée, encombrée de joncs énormes, dont la hauteur varie entre douze et quinze pieds[21]. Le pays, même en cet état, ne manquait nullement de ressources. Il renferme peu d'espèces d'arbres utiles, car il ne possède ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier[22] ; en revanche, il produit naturellement le froment[23] et la datte. Le sol y est si favorable aux céréales, qu'elles y rendent habituellement deux cents pour un, et, dans les terres d'une qualité exceptionnelle, trois cents. Les feuilles du blé et de l'orge y sont larges de quatre doigts. Quant au millet et au sésame, qui pour la grandeur deviennent là de véritables arbres, je ne dirai pas leur hauteur, bien que je la connaisse par expérience, sachant bien, qu'auprès de ceux qui n'ont pas été en terre babylonienne, ce que j'en raconterais ne rencontrera qu'incrédulité. On ne se sert nullement d'huile d'olive, mais on extrait de l'huile du sésame[24]. - Le palmier fournit à tous les autres besoins de la population. On en extrait une sorte de pain, du vin, du vinaigre, du miel, des gâteaux et toute espèce de tissus ; les forgerons utilisent ses noyaux en guise de charbon ; ces mêmes noyaux concassés et macérés sont appliqués à la nourriture des boeufs et des moutons qu'on engraisse. On dit qu'il y a une chanson perse où sont énumérés trois cent soixante emplois différents du palmier[25]. Les poissons abondent, surtout le barbeau et la carpe : ils comptent encore pour beaucoup dans l'alimentation des habitants modernes[26]. Sur un point seulement la Chaldée est inférieure à l'Égypte : elle ne possède ni calcaire compact, ni marbre, ni basalte, ni granit, ni aucune des pierres dures dont les artistes égyptiens surent tirer si bon parti pour leurs travaux. Les architectes chaldéens furent réduits à puiser dans le sol même les matériaux de leurs constructions, et ils poussèrent aussi loin que possible l'usage de la brique : aussi leurs oeuvres n'ont pas résisté au temps avec succès et elles se sont déformées au point de n'être plus souvent que de véritables monceaux d'argile[27].

Dés le jour de leur arrivée au bord de l'Euphrate, les Shouméro-Accadiens, constitués en corps de nation, connaissaient l'écriture[28] et les principales industries nécessaires à l'humanité; ils avaient une législation et une religion complètes. Leur écriture était hiéroglyphique à l'origine, comme celle de l'Égypte. Chaque signe y notait l'image de la chose même qu'on voulait exprimer, ou de l'objet matériel qui paraissait offrir le plus d'analogie avec l'idée abstraite qu'il s'agissait de rendre. Ainsi, pour marquer l'idée de dieu, on prenait la figure du ciel divisée en ses huit maisons principales  ; pour celle de roi, on avait recours à l'abeille . La maladresse du graveur et de l'écrivain altéra ces deux signes et leur substitua des équivalents plus ou moins informes :  puis  au ciel, ,  et  à l'abeille. L'image primitive s'altéra de pins en plus, si bien qu'il devint impossible de discerner, dans l'ensemble de traits ou de clous qui forme un groupe, le type que ces traits étaient le sommaire. Par bonheur, au moment où cette modification s'accomplit, on n'avait déjà plus besoin de reconnaître l'objet pour lire le caractère. Le signe du ciel   rappelait machinalement aux yeux l'idée de dieu, et l'idée de dieu éveillait dans l'esprit du lecteur le mot qui lui répond, an. Aussi l'hiéroglyphe , tout en conservant le sens symbolique de dieu, à l'état isolé, représenta la syllabe ÂN dans une foule de mots qui n'ont aucun rapport avec la divinité. Groupant ensemble plusieurs signes, on parvint à figurer des mots dont le son se composait en partie de la prononciation d'un signe, en partie de la prononciation d'un autre signe.  représente trois gouttes d'eau, signifie eau, se lit a ; joint au signe  qui correspond au ciel, signifie dieu, se lit an, il forme un groupe , A + AN, AAN, qui veut dire pluie. Ce système offre de graves inconvénients. Nombre de signes peuvent avoir plusieurs valeurs et se lire de beaucoup de façons différentes.  rend les idées de finir, vieillir, achever, mourir, ouvrir, sang, cadavre, et il se lit, selon l'idée qu'il rend BE, BAT, TIL, PAGAR, OUS, etc. : en un mot, c'est un polyphone. Entre tous ces sens et toutes ces prononciations dissemblables le lecteur choisissait, d'après la marche générale de la phrase et la position du signe, le sens et la lecture qui lui paraissaient convenir le mieux. L'obscurité résultant de cette polyphonie est telle, que les modernes ont employé des années de recherches pénibles avant de s'y orienter de manière satisfaisante et d'achever le déchiffrement du syllabaire. Aussi bien les Assyriens et les Babyloniens eux-mêmes s'y perdaient quelquefois, malgré la pratique journalière qu'ils avaient du système. Nous n'en voulons pour preuve que le nombre des fragments de syllabaires et de vocabulaires grammaticaux, tracés sur des tablettes d'argile, et destinés à révéler les arcanes du système graphique national, qu'on a recueillis en telle abondance dans les ruines de Ninive. Une bonne moitié de ce que nous possédons de monuments de l'écriture cunéiforme se compose de guide-ânes, qui peuvent nous servir à déchiffrer l'autre moitié, et que nous consultons exactement comme le faisaient, il y a deux mille cinq cents ans, les étudiants de l'antique pays d'Ashshour[29].

Le progrès matériel de la civilisation fut rapide dés le début. Les signes des métaux usuels et des métaux précieux sont au nombre des hiéroglyphes les plus anciens, et prouvent que les premiers habitants de la Chaldée pratiquaient l'art du fondeur et celui de l'orfèvre. Les plus vieilles tombes qu'on ait ouvertes renferment déjà des objets en or, en bronze, même en fer, des couteaux, des hachettes, des faux, des bracelets, des boucles d'oreilles ciselées[30]. A côté se trouvent encore, et concurremment employés, des instruments et des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze ; c'est en bronze que sont tous les instruments métalliques. Quant au fer, il est plus rare et semble avoir encore le caractère d'un métal précieux par la difficulté de la production ; au lieu d'en faire des outils, on en fabrique des bracelets et autres parures grossières[31]. Tous les autres arts domestiques ou industriels étaient aussi développés qu'ils l'étaient dans l'Égypte primitive, le tissage des étoffes, la céramique, la vannerie, la menuiserie. Il semble que, dès le début, le peuple des cités et des campagnes fût divisé en clans dont tous les membres prétendaient être issus d'une souche commune : tous ne jouissaient pas de la même position sociale, mais les uns s'étaient haussés aux premiers rangs, tandis que les autres s'étaient abaissés aux derniers étages de la société. Les familles qui se rattachaient à un même clan avaient une organisation des plus solides. Il est possible qu'au début la femme y ait occupé la position la plus importante, mais de bonne heure l'homme demeura le chef de la communauté, auquel tous obéissaient, les épouses, les concubines, les enfants, les serviteurs, les esclaves. Son autorité était absolue dans l'ordre civil comme dans l'ordre religieux : il offrait seul le sacrifice aux dieux, il gérait seul la fortune patrimoniale, il avait le droit de vie et de mort sur ses enfants, et aucun d'eux ne pouvait contracter mariage sans son autorisation. Le mariage était enregistré dans un contrat civil, grâce auquel la dot de la femme passait avec elle des mains du père à celles du mari, puis il était sanctionné par une bénédiction religieuse ; une fois contracté, il n'y avait que la mort ou le divorce qui pût soustraire l'épouse à son seigneur ou maître, encore le divorce n'était-il un droit que pour l'homme. Toutefois les dames de la classe noble jouissaient d'une certaine indépendance elles conservaient la libre disposition de leurs biens, elles pouvaient acheter, vendre, commercer, faire l'usure en leur propre nom. La maternité était le premier devoir de toutes ; les stériles étaient considérées comme des possédées ou comme des maudites, et souvent on les expulsait de la maison de peur que leur présence n'y devînt une cause de malheur. Les enfants pullulaient donc dans chaque ménage, et, lorsqu'ils venaient à manquer pour quelque cause fortuite, on suppléait à leur absence par l'adoption d'un nouveau-né qui, recevant le nom générique, empêchait la race de s'éteindre. Le fils ou la fille qui reniaient leurs parents étaient punis sévèrement : ils étaient bannis ou vendus comme esclaves. La population servile était énorme, et elle comprenait des prisonniers de guerre, des Chaldéens d'origine déchus de leur condition pour leurs crimes, des esclaves de naissance, dont les ancêtres n'avaient pas connu la liberté depuis plusieurs générations. La vie qu'ils menaient était rude et la loi les laissait entièrement à la merci de leurs maîtres ; toutefois ils étaient parfois traités avec douceur dans les familles où ils servaient, et ils pouvaient acquérir par leur industrie un pécule dont ils usaient ensuite pour se racheter. Les affranchis prenaient rang parmi les citoyens de la ville où ils s'installaient, et leurs enfants arrivaient aux mêmes dignités que ceux des personnages de vieille race libre.

Le commerce et l'industrie étaient très actifs entre les habitants d'une même ville et ceux des cités différentes : le grain, les dattes, les étoffes, le bétail, les esclaves faisaient l'objet de spéculations assez importantes, pour qu'il eût été jugé nécessaire de les régulariser par des contrats de teneur très variée. Non seulement les particuliers prêtaient de l'argent, mais les temples utilisaient de la même manière le plus gros de leurs revenus, et la plupart des sacerdoces tenaient de véritables maisons de banque. C'est par dizaines de mille que l'on compte aujourd'hui les contrats de prêt et de louage, les quittances de loyer, les reçus d'intérêts ou de sommes versées, les listes de biens hypothéqués, toutes les pièces au moyen desquelles la propriété mobilière ou immobilière se maintient, se transmet, s'accroît, circule de mains en mauls. Elles sont rédigées selon des formulaires qui s'altèrent et qui se complètent d'âge en âge, et dont les termes sont empruntés aux codes de lois promulgués à diverses époques par plusieurs souverains. Nous connaissons l'un d'entre eux, qui fut compilé au xxiiie siècle avant notre ère par l'un des rois les plus célèbres de Babylone, Hammourabi, mais dont les éléments constitutifs remontent à une antiquité beaucoup plus reculée. Il comprend, en deux cent quatre-vingt-deux paragraphes d'une rédaction brève et nerveuse, le droit privé tel qu'il résultait des coutumes et des législations antérieures. La condition des magistrats et celle des officiers publics y est définie avec soin, et des peines sévères y sont portées contre la corruption et contre les méfaits de tout genre auxquels un juge peut se laisser aller c'est l'amende, c'est la destitution solennelle, c'est la mort selon les cas. L'affermage des terres, l'irrigation, la pâture des troupeaux, l'aménagement des champs en jardins, les violences exercées contre les personnes et contre les animaux domestiques, toutes les questions de droit rural, si complexes dans un pays de culture intense tel que l’était la Chaldée, fournissent la matière de dispositions nombreuses, dont nous ne saisissons pas toujours la tendance, faute d'être renseignés suffisamment sur les moeurs des populations campagnardes : on y sent partout le désir d'assurer l'inviolabilité de la petite propriété foncière et de la protéger contre les tentatives d'usurpation dont elle était l'objet de la part des puissants. Les articles suivants traitent du commerce par eau et du nolis des barques fluviatiles, de la location des hommes et des bêtes pour l'agriculture, pour le commerce ou pour l'industrie, du tarif des salaires, et ils sont remarquables par la sollicitude avec laquelle le législateur veille à ce que la partie qui loue et celle qui est louée exécutent le contrat aussi fidèlement l'une que l'autre. Le mariage n'étant en quelque sorte qu'un achat ou une location de la femme par l'homme, on ne s'étonnera pas de voir survenir à ce point tout un ensemble de titres sur l'union entre époux de la même condition ou de conditions disparates, non plus que sur les enfants qui accroissent du mariage, les droits des parents sur eux et leurs droits sur les parents, le partage des successions, l'état civil des esclaves et leur place dans la famille. Il y a des clauses curieuses sur les responsabilités qu'encourent à l'égard de leurs clients les médecins et les architectes : leurs salaires sont mesurés largement, mais lorsqu'un accident arrive par suite de leurs manoeuvres, ils subissent la peine du talion, jusqu'à la mort inclusivement, s'ils ont occasionné mort d'homme. D'autres matières relatives à la religion, à la sûreté publique, à la guerre, à la condition des étrangers ne sont pas abordées du tout ou sont touchées à peine en passant : elles faisaient sans doute l'objet d'autres codes, dont nous découvrirons un jour les exemplaires complets[32].

Il serait curieux de pouvoir pénétrer dans une des cités soumises à ces lois  elles nous apparaîtraient certainement fort semblables à ce qu'étaient les cités égyptiennes. Çà et là de grands temples se dressaient, ces temples que l'on nomma des Ziggourat, et qui, devisés sur plan carré ou rectangulaire, ne comptaient pas moins de trois, de quatre, de sept étages superposés, en retrait les uns sur les autres, et reliés par des escaliers ou par des rampes ménagées le long de leurs faces. Du haut de la chapelle qui les couronnait, le dieu patron veillait sur sa ville, et les prêtres abritaient, dans les édifices qui se rattachaient à la pyramide, les trésors du dieu ainsi que les habitations de leur famille. Une de ces Ziggourat accompagnait d'ordinaire la résidence du souverain ou du gouverneur. Le palais était juché toujours sur une butte de terre artificielle, sur une motte, qui était destinée à le préserver des attaques du peuple révolté ou des armées étrangères  on y parvenait par des escaliers fortifiés, et on y voyait, à côté des salles d'audience où le public avait accès ; les appartements privés du maître, son harem, les casernes de ses gardes, les logis des fonctionnaires de la cour, les arsenaux, les magasins, le Trésor de l'État. Les pièces d'apparat étaient décorées de bas-reliefs sur pierre appliqués aux murailles, ou de statues d'un art un peu lourd mais énergique et précis. Le peuple logeait dans des maisons construites en grosses briques de terre crue, tantôt pressées les unes contre les autres le long de ruelles étroites, tantôt séparées l'une de l'autre par des jardins ou par des canaux. Le mobilier en était fort simple pour les chambres à coucher, des nattes jetées sur le sol, ou, chez les plus riches, des lits bas, formés de cadres en bois posés sur quatre pieds et tendus d'un lacis de sangles ou de cordelettes, des tabourets, des fauteuils, des vases à eau ; pour les autres chambres, des coffres ou des armoires en bois qui contenaient le linge, la vaisselle, les provisions de bouche, les ustensiles en métal précieux, toutes les richesses de la famille. L'homme et la femme du peuple vivaient peu dans leurs appartements : ils restaient à l'atelier, au magasin, et les femmes circulaient librement par la ville, le buste et le visage au vent, pour l'exercice de leur profession ou pour les besoins de leur ménage. Les femmes riches se montraient peu au dehors, et quand elles sortaient, c'était pour aller prier aux temples, ou pour visiter chez les harems voisins, voilées et entourées d'un cortège d'esclaves qui les cachait aux yeux de la foule : la plupart du temps, elles demeuraient cloîtrées chez elles, oisives ou occupées à des ouvrages d'aiguille, et sans autres distractions que les bavardages de leurs amies ou de leurs esclaves. Aussi l'influence de la femme ne se manifesta que rarement au grand jour, comme c'était le cas en Égypte : elle s'exerça sourdement par des crimes d'intérieur, analogues à ceux qui déshonorèrent plus tard l'empire Perse des Achéménides.

Les religions et les dieux de Chaldée.

Le même mélange de races et de langues qui caractérise l'antique civilisation perce partout dans les religions de la Chaldée. Là encore, on constate l'existence à côté l'un de l'autre d'éléments souvent contradictoires, dont la présence ne s'explique que par la superposition de plusieurs peuples, mais auxquels il n'est pas toujours facile d'assigner une provenance certaine.

Il semble bien que les premiers Chaldéens se fissent de notre monde une idée analogue à celle que les Égyptiens en avaient conçue. Toutefois, au lieu que ceux-ci se le figuraient comme une boîte rectangulaire, les Chaldéens l'imaginaient comme une barque retournée et creuse par dessous[33], non pas une de ces barques oblongues en usage parmi nous, mais cette espèce d'auge entièrement ronde que les bas-reliefs nous montrent si souvent, et dont les tribus du bas Euphrate se servent encore aujourd'hui. Dans le creux inférieur était caché l'abîme, séjour des ténèbres et de la mort. Sur les pentes de la surface convexe s'étalait la terre proprement dite, enveloppée de tous côtés par le fleuve Océan (Abzou). Bien loin au delà du Tigre la montagne des pays se dressait, Kharsag Kalamma, la montagne sainte, la montagne des dieux, qui formait comme le nombril du monde. Anna, le ciel, avait l'apparence d'une vaste calotte hémisphérique, dont la lisière inférieure reposait sur les extrémités de la barque terrestre, au delà du fleuve Océan : elle était entourée d'eau de tous côtés, l'eau primordiale d'où l'univers était sorti au moment de la création. Le firmament, déployé au-dessus de la terre ainsi qu'une couverture, tournait comme sur un pivot autour de la montagne, et il entraînait dans sa course perpétuelle les étoiles fixes dont sa voûte était semée. Entre ciel et terre circulaient d'abord les sept planètes, sortes de grands animaux doués de vie, puis les nuages, les vents, les éclairs, la foudre, la pluie. La terre reposait sur l'abîme, le ciel sur la terre  l'imagination des premiers Chaldéens n'allait pas jusqu'à se demander sur quoi l'abîme reposait.

Cet univers en trois zones était peuplé d'une foute d'êtres et de races diverses, les unes renfermées, comme les hommes et les animaux, dans une petite portion du grand tout, les autres répandues indistinctement à travers toutes les régions du monde, comme les esprits et les dieux. Les esprits, les Zi, analogues dés l'origine aux doubles Égyptiens[34], comprennent, outre l'âme matérielle des morts, toutes les forces bonnes, mauvaises ou indifférentes de la nature : ils font le bien et le mal à leur gré, règlent l'ordre et la marche des corps célestes, partant des saisons, soufflent le vent et versent la pluie, germent le grain et lèvent la moisson, protègent ou tuent ce qui a vie. Les dieux (an, dingir, dimir) sont les doubles de haut rang qui animent les différentes maisons du monde ou qui produisent les phénomènes de la nature. A chacune des trois zones de l'univers commande un double, un dieu suprême : Zi-ana, l'esprit du ciel, Zi-kia, l'esprit de la terre, Enlil, le maître des démons au fond de l'abîme. Zi-ana, ou plus simplement Ana, était à la fois le corps et l'âme du ciel, le ciel matériel et l'intelligence qui régit la matière céleste. Zi-kia, qui à Endon s'appelait Éa, règne sur la surface terrestre et sur l'atmosphère, mais sa demeure favorite est le fleuve Océan ; il est appelé souvent le grand poisson de l'Océan, le poisson sublime, et il parcourt son empire sur un vaisseau symbolique, manoeuvré par les dieux ses enfants, comme chez les Égyptiens la barque solaire par les fils de Râ. Sa compagne Damkina ou Davkina est la personnification de la terre : le dieu se répand sur elle, la féconde, et de leurs embrassements naissent les eaux matérielles qui font tout verdir. Enlil et sa forme féminine Ninlil siègent dans l'abîme infernal et y reçoivent les survivances humaines à l'instant de la mort. Transportées au delà du fleuve éternel, les âmes chaldéennes arrivent, de même que les égyptiennes, au pied de la grande montagne d'Occident, derrière laquelle le soleil se couche, et elles pénètrent dans le Kournoudê, le pays immuable, dans la contrée d'où l'on ne revient pas, la demeure où l'on entre sans en sortir, le chemin qu'on descend sans jamais rebrousser, la demeure où l'on entre toujours plus avant, la prison, le lieu où l'on n'a que la poussière pour la faim et la boue pour aliment, où l'on ne voit plus la lumière et où l'on erre dans les ténèbres, où les ombres, comme des oiseaux, remplissent la voûte. Il n'y a là ni récompense pour les justes, ni châtiment pour les impies : la rémunération du bien et du mal commence et finit sur la terre[35]. Pourtant, dans un des recoins de l'abîme une source de vie jaillit, que les génies infernaux dissimulent à la vue des mânes : seuls les dieux peuvent en autoriser l'accès et renvoyer dans les cités terrestres les âmes qu'ils ont abreuvées de ses eaux.

Au-dessous des grands dieux s'agitait un peuple innombrable de dieux moindres et d'esprits, toujours en lutte les uns contre les autres. Le dieu du soleil diurne, Outou, Babbar, fait évanouir les mensonges, dissipe les mauvaises influences et déjoue les complots méchants. - Soleil, dans le plus profond des cieux, tu brille ; tu ouvres les verrous qui ferment les cieux élevés, tu ouvres la porte du ciel. Soleil, vers la superficie de la terre tu tournes ta face ; soleil, tu tires au-dessus de la superficie de la terre, comme une couverture, l'immensité des cieux. Le feu, Bilgi ou Gishbar, supérieur au soleil même, est le pontife suprême à la surface de la terre, soit qu'il brûle dans la flamme du sacrifice, soit qu'il flambe au foyer domestique. Je suis la flamme d'or, la grande, la flamme qui surgit des roseaux secs, l'insigne élevé des dieux, la flamme de cuivre, la protectrice qui darde ses langues ardentes ; je suis le messager de Mardouk. Mardouk ou Asari, celui qui dispose le bien pour les hommes, est le fils d'Éa, l'intermédiaire entre son père divin et l'humanité souffrante. C'est par lui qu'Éa publie ses décrets et révèle son nom réel, le nom mystérieux qui met les démons en fuite. Devant sa grêle, qui se soustrait ? Sa volonté est un décret sublime que tu établis dans le ciel et sur la terreSeigneur, tu es sublime : qui t'égale ?

Les démons et les mauvais esprits sont échappés de l'enfer. Ils s'insinuent partout et se dissimulent sous toutes les formes pour nuire aux bons esprits et aux hommes. Les uns ont rang de demi-dieux et sont connus sous les noms de mas, combattants, lamas, colosse ; les autres sont classés hiérarchiquement par clans de sept, les alal, destructeurs, les telal, guerriers, les maskim ou tendeurs d'embûches, qui se cachent au plus profond de l'abîme et dans les entrailles de la terre, ni mâles ni femelles, n'ayant pas d'épouses et ne produisant pas d'enfants. Certains d'entre eux s'attaquent à l'ordre général de la nature et ils s'efforcent de le bouleverser. D'autres se mêlent aux hommes pour le mal : de maison en maison ils pénètrent ; dans les portes, comme des serpents, ils se glissent. Ils empêchent l'épouse d'être fécondée par l'époux ; ils ravissent l'enfant sur les genoux de l'homme ; ils font fuir la femme libre de la demeure où elle a enfantéils font fuir le fils de la maison du père. Ils gîtaient de préférence dans les lieux déserts, et ils n'en sortaient que pour harceler les hommes et les animaux. Ils s’introduisaient dans les corps et ils y fomentaient les maladies graves. La peste et la fièvre, le fantôme, le spectre, le vampire, les incubes et les succubes étaient autant d'êtres distincts appartenant à cette engeance redoutable. Sans cesse en hutte à leurs assauts, l'homme était sur la terre comme un voyageur égaré dans une contrée inconnue, au milieu de tribus sauvages. Pour se défendre, il devait se ménager des alliés parmi les dieux et les esprits, se munir d'armes offensives ou défensives contre les démons, en un mot, avoir recours à la magie. Le culte des premiers habitants de la Chaldée est une véritable magie, où les hymnes à la divinité prenaient tous la tournure d'incantations : le prêtre y est moins un prêtre qu'un sorcier[36].

A côté de ce peuple étrange, une autre race florissait, de tempérament et de tendances opposés. La langue qu'elle parlait est apparentée à l'hébreu, à l'arabe et aux autres idiomes sémitiques. Ses origines sont obscures : tandis que la plupart des savants l'amènent du Nord et de l'Orient et se l'imaginent cantonnée d'abord en Arménie, au pied de l'Ararat, entre le cours supérieur du Tigre, de l'Euphrate et du Cyrus, d'autres en placent le siège primitif très loin vers le sud, dans la péninsule Arabique[37]. Les monuments les plus anciens nous la montrent établie déjà sur le Tigre, sur l'Euphrate et sur le golfe Persique. Une portion, la plus importante, séjournait dans l'intervalle compris entre les deux fleuves, côte à côte avec les premiers possesseurs, et elle devint plus tard l'élément prépondérant des populations mésopotamiennes. D'autres tribus, répandues aux confins du désert Arabique et dans les marais qui avoisinent l'embouchure du Tigre, de l'Euphrate et de l'Ulæus, étaient connues sous le nom générique d'Araméens[38]. Une troisième branche s'implanta sur la côte occidentale du golfe Persique et dans les îles prochaines, Sour et Arad[39], Dilmoun ou Tilvoun, qui sont à quelque distance des bouches du Tigre[40] ; une tradition antique, recueillie par Bérose[41], mettait là les débuts de la civilisation chaldéenne. La religion des nouveaux venus différait sensiblement de celle des anciens maîtres. Ceux-ci adoraient le dieu Lune comme être suprême et ils y admettaient, à proprement parler, qu'une seule déesse, lshtar, la reine de l'amour et de la guerre, la maîtresse de la Lune et de la planète Vénus : il y avait autant d'lshtar que de centres religieux. Les Sémites exaltaient le Soleil au-dessus des autres dieux, et ils réunissaient en une personne les deux principes nécessaires de toute génération, le principe mâle et le principe femelle. Anou, le roi du ciel, se dédoublait en Anat ; Bîlou, Bel, le seigneur, en Belît ou Bèltis, Mardouk en Zarpanit. La fusion entre les idées religieuses des Sémites et celles de leurs prédécesseurs s'opéra lentement et dans des circonstances encore inconnues. Les Sémites adoptèrent en bloc le vieux Panthéon. Quelques-unes des divinités principales furent identifiées l'une avec l'autre : Outou, le soleil diurne, se fondit en Shamash, Enlil en Bîlou, Asari en Mardouk. La plupart ou gardèrent leur nom antique ou ils le modifièrent à peine. Quant aux dieux inférieurs, ils furent relégués parmi les trois cents esprits du ciel et les six cents esprits de la terre, sans presque rien perdre de leur signification première. La religion ainsi modifiée ne fut plus qu'un mélange souvent incohérent de notions contradictoires, empruntées, d'une part, au rituel des esprits et aux conceptions magiques des tribus non sémitiques, de l'autre, aux cultes solaires et aux théories astronomiques des Sémites[42].

Au début, les dieux n'étaient pas encore groupés et distribués selon une hiérarchie régulière. Ils coexistaient sans se commander, et chacun d'eux était fêté de préférence aux autres dans une ville ou par un peuple, Anou dans Ourouk, Bel à Nipour ; Sin à Ourou, Mardouk à Babylone. L'ordre et la préséance des cultes divins s'altéraient au hasard de la politique, et celle des villes qui était la plus forte imposait son dieu aux autres dieux : Sin, le dieu Lune, eut le pas au temps de la suprématie d'Ourou, Shamash, le dieu Soleil, au temps de la suprématie de Larsam. De même qu'en Égypte, l'unification du pouvoir politique paraît avoir amené celle des concepts religieux : les dieux tendirent à ne plus être que les forces et les aspects variés du dieu adoré dans la cité souveraine. Certaines écoles, celles d'Éridou entre autres, proclamèrent l'unité absolue de la divinité et adressèrent leurs prières au dieu unique. Leurs doctrines ne prévalurent pas et disparurent assez tôt[43]. Près de quatre mille ans avant notre ère, sous Shargina 1er, roi d'Agadé, et sous son fils Naramsin, les prêtres avaient déjà un système savant, où les dieux, au lieu d'être tous en ligne sur le même rang, étaient subordonnés les uns aux autres. Aux cultes indépendants avait succédé une sorte de religion officielle, qui régna sans rivale sur la Chaldée, au moins à partir de Hammourabi[44].

Au sommet de la hiérarchie trône la triade suprême : Anou, Bîlou (Bel), Èa. Sur les monuments, Anou, le ciel, l'antique, le père des dieux, le seigneur du monde inférieur, le maître des ténèbres et des trésors cachés, a la figure d'un homme à queue d'aigle, coiffé d'une tête de poisson monstrueuse, dont le corps lui retombe sur l'épaule et sur les reins. Bel, le démiurge, le seigneur du monde, le maître de toutes  les contrées, le souverain des esprits, est un roi assis sur un trône. Il a deux formes secondaires : Bel-Mardouk, le deuxième démiurge, à Babylone, et Bel-Dagan au corps de poisson surmonté d'un buste humain. Èa, le guide intelligent, le seigneur du monde visible, le maître des sciences, de la gloire, de la vie, l'Esprit porte sur les eaux, est un génie muni de quatre ailes éployées comme les chérubins. Chacun de ces dieux projette hors de lui une divinité femelle, qui est son doublet passif et comme son reflet, Anat (Anaïtis), Bélit (Bèltis, Mylitta) et Davkina (Daukê). Anat, Bélit et Davkina, moins vivaces que leurs associés mâles, se perdent aisément les unes dans les autres, et elles se réunissent le plus souvent en une seule déesse, qui prend le nom de Bélit et qui représente le principe féminin de la nature, la matière humide et féconde[45].

Cette première trinité ne renferme que des êtres d'un caractère vague et indéterminé ; la seconde contient des personnages nettement définis, émanations et symboles des précédents. Elle se compose du dieu-lune Sin, du dieu-soleil Shamash, et de l'atmosphère Adad. Les Chaldéens, astronomes avant tout, accordaient le pas au dieu-lune sur le dieu-soleil ; Sin, l'illuminateur (Nannarou), était pour eux le chef, le puissant, l'étincelant, et aussi le seigneur des trente jours du mois. Shamash est le grand moteur, le régent, l'arbitre du ciel et de la terre. Adad (Mermerou)[46], le ministre du ciel et de la terre, le distributeur de l'abondance, le seigneur des canaux, a des fonctions à la fois bienfaisantes et terribles : chef de la tempête, du tourbillon, de l'inondation, de l’éclair, il brandit, comme une épée flamboyante, la foudre au quadruple dard. Après cette seconde triade, viennent cinq dieux que l'on accordait comme protecteurs aux planètes : Ninip (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), Ishtar (Vénus) et Nabou (Mercure). Ninip fut considérée plus tard comme une des incarnations du Soleil, le soleil destructeur de midi : c'est lui que les bas-reliefs du Louvre figurent sous les traits d'un géant qui étouffe un lion entre ses bras. Aussi lui prodigue-t-on les titres les plus énergiques  il est le terrible, le seigneur des braves, le maître de la force, le destructeur des ennemis, celui qui châtie les désobéissants et extermine les rebelles, le maître du fer. Mardouk fut élevé au rang de dieu principal par les Babyloniens et il s'allia avec Bel. Nergal s'intitule le grand héros, le roi des mêlées, le maître des batailles, le champion des dieux ; il a le corps d'un lion avec la tête ou le buste d'un homme. Ishtar, de même qu'Anat et Bèltis, personnifie la nature. Dans un de ses rôles, elle est guerrière, reine de Victoire et juge des exploits de la guerre ; comme telle, on la voit debout sur un lion ou sur un taureau, coiffée de la tiare étoilée, armée de l'arc et du carquois. Elle est aussi la déesse de la volupté et de la génération, et elle reçoit le surnom de Zirbanit, productrice des êtres, ou Zarpanit : alors elle s'étale de face, nue et les deux mains pressées contre la poitrine. Nabou, enfin, est le capitaine de l'univers, l'ordonnateur des oeuvres de la nature, qui fait succéder au lever du soleil son coucher ; on le proposait comme le type de ce qu'il y avait d'excellent sur la terre, et comme le modèle auquel les rois devaient s'efforcer de ressembler[47].

Les dieux des cinq planètes, unis à ceux des deux trinités et au dieu souverain, composaient le grand conseil des douze dieux, les chefs redoutables qui présidaient aux douze mois de l'année et aux douze signes du zodiaque[48]. Leur culte était général par tout le pays, et il faisait le fond de la religion officielle ; mais la piété populaire vénérait à côté d'eux nombre de divinités inférieures. Quelques-unes d'entre elles n'étaient en réalité que de simples doublets des noms divins, auxquels la tradition locale prêtait une existence distincte : ainsi Bélit-Balati, la dame de vie, est une épithète animée de Bélit. D'autres étaient de véritables personnes indépendantes, et elles exerçaient des fonctions d'importance, dirigeant des constellations comme Ashmoun et Koummout, ou s'intéressant aux récoltes ; Baou était le Chaos, Martou, fils d'Anou, l'Occident, et Shoutou le Sud. Plusieurs avaient été empruntées à des peuples voisins, aux Cosséens ou aux Susiens par exemple. Les trente-six décans étaient autant de dieux, qu'on nommait les dieux secondaires. De ces dieux secondaires, la moitié habite au-dessus, l'autre moitié au-dessous de la terre pour la surveiller : tous les dix jours, l'un d'eux est envoyé en qualité de messager de la région supérieure à l'inférieure, et un autre passe de celle-ci dans celle-là par un invariable échange[49]. Cette organisation savante et méthodique ne suffisait pas à la foi superstitieuse des populations chaldéennes. Les pratiques du vieux culte des esprits, éliminées peu à peu par celles des cultes nouveaux, subsistèrent dans la magie et formèrent, à côté de la religion officielle, une sorte de religion populaire non moins solidement organisée que l'autre. Le sacerdoce magique comprenait trois classes : les conjurateurs, les médecins, les théosophes. Il essayait de détourner le mal et de procurer le bien, soit par des purifications, soit par des sacrifices ou des enchantements[50]. Les rites et les incantations qu'il employait nous ont été conservés en partie dans plusieurs ouvrages dont les débris sont au Musée Britannique.

L'un d'eux se divisait en trois livres. Dans le livre des Mauvais Esprits on lit les prières dirigées contre les démons ; le second livre est rempli d'exorcismes contre les maladies ; le troisième contient des hymnes mystérieux, destinés à évoquer les dieux. La plus efficace des formules préservatrices empruntait sa puissance au grand nom suprême de la divinité, qu'Èa seul connaît et dont il communique la science à Mardouk. L'incantation avait pour compléments nécessaires les talismans de diverses espèces, bandes d'étoffe attachées aux meubles et aux vêtements, fétiches de bois, de pierre ou de terre cuite, statuettes de monstres et de génies. Le porteur ou le possesseur d'amulettes était inviolable même aux dieux ; car le talisman était une borne qu'on n'enlève pas, une borne que les cieux ne franchissent pas, borne du ciel et de la terre qu'on ne déplace pas, qu'aucun dieu n'a déracinée; une barrière qu'on n'enlève pas disposée contre le maléfice ; une barrière qui ne s'en va pas et qu'on oppose au maléfice. On peut voir au Louvre une statuette en bronze qui représente un démon au corps de chien, aux pieds d'aigle, aux bras armés de griffes de lion, à la queue de scorpion, à la tète de squelette et aux cornes de chèvre : quatre grandes ailes déployées ombragent son dos. C'est un talisman. Une inscription tracée le long des reins nous apprend que ce joli personnage est le démon des vents du Sud-Ouest, et qu'il suffisait d'en afficher l'image à la porte ou à la fenêtre d'une maison pour éloigner les mauvais génies.

A côté du magicien d'action bienfaisante, il y avait  l'enchanteur  qui évoque les démons dans une intention criminelle, le charmeur, la charmeuse, le jeteur de sorts, le faiseur de philtres. Le sorcier chaldéen, comme son confrère moderne, vendait des poisons, envoûtait, déchaînait par ses imprécations les esprits de l'abîme. L'imprécation agit sur l'homme comme un démon mauvaisl'imprécation de malice est l'origine de la maladie. Tout malade était réputé ensorcelé et ne pouvait être guéri que par l'effet d'une conjuration contraire à la conjuration qui l'avait frappé. Aussi n'y avait-il pas à proprement parler de médecins à Babylone[51] : il y avait des prêtres sorciers qui vendaient des philtres et des brevets contre les maladies. Sans doute l'expérience des siècles leur avait révélé les vertus d'un certain nombre de plantes et de substances médicinales  leurs breuvages et leurs poudres magiques étaient souvent de véritables remèdes vraiment efficaces contre les maladies. Mais poudres et breuvages n’allaient jamais sans l'incantation : si le malade guérissait, l'incantation et non le remède avait l'honneur de la cure[52].

La création, le déluge ; histoire fabuleuse de la Chaldée. Les premiers rois historiques.

En se fondant, les races qui peuplaient la Chaldée perdirent la mémoire de leurs migrations : elles transplantèrent le lieu de leur naissance au pays même qu'elles croyaient avoir occupé de toute éternité. Au temps où ce qui est en haut ne s'appelait pas encore ciel, au temps où ce qui est en bas ne s'appelait pas encore terre, Apsou, l'abîme sans limites, et Moummou Tiâmat, le chaos de la mer, s'unirent[53] et procréèrent Lakhmou et Lakhamou, des êtres fantastiques, semblables à ceux dont nous apercevons la silhouette sur les monuments, à des guerriers au corps d'oiseau du désert, des hommes avec des faces de corbeau, des taureaux à tête humaine, des chiens à quatre corps et à queue de poisson[54]. Le ciel et la terre naquirent ensuite, Anshar et Kishar, puis longtemps après, les maîtres du ciel, de la terre et de l'eau, Anou, Bel, Èa, qui à leur tour engendrèrent les dieux moindres du sol, du firmament et des astres. Cependant Tiâmat, voyant son domaine se restreindre de plus en plus sous l'effort des divinités plus jeunes, suscita contre elles les bataillons de ses monstres : elle leur fabriqua des armes terribles, les plaça sous les ordres de son mari Kingou, et les lança à l'assaut du ciel. Les immortels eurent d'abord le dessous : Anou, puis Èa, envoyés à la rescousse par Anshar, pâlirent à l'aspect des ennemis et n'osèrent pas les attaquer. Mardouk, choisi enfin par ses pairs pour être leur champion, provoqua Tiâmat en combat singulier ; il l'assaillit avec l'orage et la tempête, il l'emmailla dans un filet, puis il la perça de sa lance et il la démembra. Il la fendît en deux comme un poisson qu'on sèche, et il suspendit l'une des moitiés bien haut, si bien qu'elle forma le ciel, tandis qu'il déploya l'autre moitié sous ses pieds pour en créer la terre. Il assigna alors leurs places définitives aux astres, traça les routes du soleil, de la lune et des planètes, institua l'année, les mois et les jours ; après quoi il ordonna à son père Èa de lui trancher la tête, pour que l'homme naquît vivant de son sang mêlé au limon.

Les hommes étaient au début assez misérables : ils vivaient sans règle à la manière des animaux. Mais, dans la première année, apparut, sortant de la mer Rouge, à l'endroit où elle confine à la Babylonie, un animal doué de raison, nommé Oannés[55]. Il avait tout le corps d'un poisson, mais, par-dessus sa tête de poisson, une autre tête qui était celle d'un homme, ainsi que des pieds d'homme qui sortaient de sa queue de poisson : il avait la voix humaine, et son image se conserve encore aujourd'hui. Cet animal passait la journée au milieu des hommes, sans prendre aucune nourriture ; il leur enseignait la pratique des lettres, des sciences et des arts de toute sorte, les règles de la fondation des villes et de la construction des temples, les principes des lois et la géométrie, leur montrait les semailles et les moissons ; en un mot, il donnait aux hommes tout ce qui contribue à l'adoucissement de la vie. Depuis ce temps, rien d'excellent n'a été inventé. Au coucher du soleil, ce monstrueux Oannés se plongeait de nouveau dans la mer et passait la nuit sous les flots : car il était amphibie. Il écrivit sur l'origine des choses et de la civilisation un livre qu'il remit aux hommes[56]. Un long intervalle s'écoula entre cette manifestation du dieu mystérieux et la constitution d'une dynastie mythique. Le premier roi fut Alôros, de Babylone, Chaldéen, duquel on ne conte rien, si ce n'est qu'il fut choisi de la divinité même pour être pasteur du peuple. Il régna dix sares, ce qui fait trente-six mille ans, car le sare est de trois mille six cents ans, le nére de six cents ans, le sôsse de soixante ans. Alôros étant mort, son fils Alaparos commanda trois sares durant ; après quoi, Amillaros[57], de la ville de Pantibiblia[58], régna treize sares. C'est sous lui que sortit de la mer Érythrée le second Annêdôtos, très rapproché d'Oannés par sa forme semi-divine, moitié homme, moitié poisson. Après lui, Amménon, aussi de Pantibiblia, Chaldéen, commanda l'espace de douze sares : sous lui parut, dit-on, l'Oannés mystique. Ensuite Amélagaros, de Pantibiblia, commanda dix-huit sares. Ensuite Davos, pasteur, de Pantibiblia, régna dix sares : sous lui sortît encore de la mer Érythrée le quatrième Annêdôtos, qui avait la même figure que les autres, mélangée d'homme et de poisson. Après lui régna Évèdoranchos, de Pantibiblia, pendant dix-huit sares ; de son temps sortit encore de la mer un autre monstre, nommé Anôdaphos. Ces divers monstres développèrent point par point ce qu'Oannés avait exposé sommairement. Puis régnèrent Amempsinos de Larancha[59], Chaldéen, pendant dix sares, et Obartès[60], aussi de Larancha, Chaldéen, pendant huit sares. Enfin, Obartès étant mort, son fils Xisouthros[61] tint le sceptre pendant dix-huit sares. C'est sous lui qu'arriva le grand déluge, de sorte que l'on compte en tout dix rois, et que la durée de leur pouvoir monte ensemble à cent vingt sares[62].

Les écrivains classiques se sont moqués du chiffre fabuleux d'années que les Chaldéens assignaient à leurs premiers rois[63]. Il semble en effet que du commencement du monde au déluge on admettait un intervalle de six cent quatre-vingt-onze mille deux cents ans, dont deux cent cinquante-neuf mille deux cents s'étaient terminés à l'avènement d'Alôros, et quatre cent trente-deux mille étaient répartis généreusement entre lui et ses successeurs immédiats[64]. Aussi quelques historiens modernes se sont-ils accordés à revêtir ces dix rois d'un caractère astronomique et à reconnaître en eux la personnification de dix des signes du zodiaque[65]. La durée de quatre cent trente-deux mille ans attribuée à l'ensemble de leurs règnes, soit quarante-trois mille deux cents ans pour chacun d'eux, a été calculée évidemment de manière à entrer dans une période astronomique de douze fois quarante-trois mille deux cents ans dont l'existence paraît prouvée, bien que l'origine et la raison en soient inconnues. Les temps qui précédent le déluge étaient comme une période d'essai pendant laquelle l'humanité encore barbare eut besoin des secours d'en haut pour surmonter les difficultés qui l'assaillaient. Ils sont remplis par six manifestations civilisatrices de la divinité, qui sans doute répondaient au nombre de livres sacrés dans lesquels les prêtres voyaient l'expression la plus complète de la loi révélée[66].

Cependant les hommes étaient devenus méchants, et Bel, dans sa rancune de leur ingratitude, résolut de les détruire. Il en manda avis à Xisouthros : Homme de Shourippak, fils d'Oubaratoutou, bâtis un vaisseau, abandonne tes biens, sauve ta vie, jette tes biens loin de toi, sauve ta vie, et place dans ce vaisseau la semence de vie de tous les êtres pour les conserver. Il lui commanda d'enfouir les livres, ceux qui contenaient le commencement, le milieu et la fin, dans la ville de Sippara, et de partir sitôt achevés ses préparatifs. Comme Xisouthros lui demandait : Où aller ? il répondit : Vers les dieux, et ajouta qu'il fallait prier pour qu’il arrivât du bien aux hommes. Xisouthros obéit et se construisit un navire enduit de bitume. Tout ce que je possédais j'en emplis ce navire ; tout ce que je possédais d'argent, je l'en emplis ; tout ce que je possédais d'or, je l'en emplis ; tout ce que je possédais de la semence de vie de toute espèce, je l'en emplis. Je fis entrer dans le vaisseau ma famille et mes serviteurs mâles et femelles ; les animaux domestiques des champs, les animaux sauvages des champs je les fis entrer. » Cependant Shamash lui avait donné un signe : lorsqu'au soir, le dieu de la pluie fera tomber une pluie abondante, entre dans le vaisseau et ferme ta porte. Le signe se produisit : un soir, le dieu de la pluie fit tomber une pluie abondante. Aussitôt je craignis la venue du jour, je craignis la lumière du jour, j'entrai dans mon navire et je fermai ma porte ; puis, pour guider le vaisseau, je le confiai, avec tous les êtres qu'il renfermait, au pilote Bousour-bel.

Sitôt que le matin parut, un noir nuage s'éleva des fondements du ciel. Adad tonnait au milieu du nuage, Nébo et Mardouk s'avançaient en tête, comme deux porteurs de trône, sur les montagnes et sur les plaines ; Nergal déchaîna les tourbillons ; Ninip bondit et commença l'attaque ; les Génies levèrent leurs torches et balayèrent la terre de leurs éclairs ; la tempête d'Adad escalada le ciel, changea la clarté du jour en ténèbres et inonda la terre ainsi qu'un lac… Le frère ne vit plus son frère, les hommes ne se reconnurent plus ; les dieux mêmes craignirent le déluge au ciel, et, cherchant un refuge, ils montèrent jusqu'au firmament d'Anou ; comme des chiens, ils hurlèrent sur le rebord, et Ishtar cria ainsi qu'une femme en travail, et les dieux ainsi que les esprits pleurèrent avec elle… Six jours et six nuits, le vent, la tempête et l'ouragan régnèrent en maître. A l'aube du septième jour, la pluie s'interrompit et la tempête, qui avait mené bataille comme une armée puissante, s'apaisa. La mer baissa, le vent et la tempête prirent fin. Je parcourus des yeux la mer en pleurant, car l'humanité entière était retournée au limon, et l'on ne distinguait plus ni champs, ni bois. J'ouvris la fenêtre, et, quand la lumière frappa mon visage, je m'affaissai, je m'accroupis, je pleurai, et les larmes ruisselèrent sur ma face.

L'arche qui abritait ainsi les destinées de la race humaine s'était échouée au pays de Nizir, sur le sommet des monts Gordyæens. Après six jours d'attente, je mis dehors une colombe, et la lâchai. La colombe partit, voltigea çà et là, et, ne trouvant point de place où se reposer, elle revint. Je mis dehors une hirondelle, et la lâchai. L'hirondelle partit, voltigea çà et là, et, ne trouvant point de place où se reposer, elle revînt. Je mis dehors un corbeau, et le lâchai. Le corbeau partît, et il vit que les eaux baissaient, il revint au vaisseau, battant des ailes et croassant, puis il s'éloigna et ne revint plus. Alors je lâchai dehors les animaux aux quatre vents. Je versai une libation, je bâtis un autel sur le pic de la montagne. L'odeur du sacrifice monta jusqu'aux dieux ils accoururent : comme des mouches et ils se réjouirent, Bel excepté qui, furieux de voir que tous les hommes n'avaient pas péri, voulait massacrer les survivants. Les prières de Xisouthros calmèrent enfin sa colère : il consentit à laisser vivre ce que l'arche avait sauvé de l'humanité et à ne jamais renouveler le déluge. Quand sa résolution fut prise, Bel entra au milieu du vaisseau, il saisit ma main et me conduisit dehors ; il conduisit ma femme dehors et il la mit à côté de moi. La légende ajoutait que Bel avait alors rendu cet oracle : Jusqu'ici Xisouthros a été un homme, désormais sa femme et lui seront honorés à l'égal de nous dieux, et il nous enleva et il nous mena dans les régions lointaines à l'embouchure des fleuves. Lorsque Xisouthros fut disparu, ceux qui étaient restés à bord, ne le voyant pas rentrer, débarquèrent et se mirent en quête de lui, l'appelant par son nom. Il ne se montra pas lui-même, mais une voix vint du ciel qui leur ordonna d'être pieux envers les dieux : car lui, en récompense de sa piété, il allait habiter avec les dieux, et sa femme, sa fille et le pilote partageaient le même honneur. Il leur dit de retourner à Babylone ; qu'il leur était réservé à eux, partis de Sippara, de déterrer les livres et de les remettre aux hommes ; enfin, que la terre où ils se trouvaient était la terre d'Arménie. Après avoir entendu ces paroles, ils sacrifièrent aux dieux et s'en allèrent à pied à Babylone. Une partie de cette arche qui s'était arrêtée en Arménie subsiste encore dans les monts Gordyæens d'Arménie quelques pèlerins raclent l'asphalte qui la recouvre et s'en servent comme d'amulette pour détourner les maléfices[67]. Arrivés à Babylone, les compagnons de Xisouthros déterrèrent les livres de Sippara, écrivirent beaucoup de livres, construisirent des temples et fondèrent de nouveau Babylone[68].

La race qu'ils engendrèrent fut une race monstrueuse. La légende chaldéenne connaissait le nom des géants rebelles Étana ou Titan, Ner et d'autres également redoutables[69]. On raconte que les premiers hommes, enflés de leur force et de leur grandeur, méprisèrent les dieux et se crurent supérieurs à eux : ils élevèrent donc une tour très haute, à l'endroit où est maintenant Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents, accourus au secours des dieux, renversèrent la construction sur les ouvriers : les ruines en sont appelées Babel. Jusqu'alors les hommes n'avaient eu qu'une seule langue : mais les dieux les forcèrent à parler désormais des idiomes différents[70]. La même histoire s'est introduite, à peu prés sous la même forme, dans les livres sacrés des Hébreux[71]. Une des versions mettait la Tour des Langues dans le voisinage d'Ourou, l'une des plus anciennes, sinon la plus ancienne parmi les métropoles de la Chaldée méridionale[72] : mais la tradition le plus généralement accréditée la place non loin de Babylone ou dans Babylone même. Non que l'étymologie biblique Babel, de belel, confondre, soit conforme à l'orthographe réelle du mot : Babel, Bab-ilou, signifie simplement la porte du dieu Ilou. Quant à la tour elle-même, les Chaldéens l'identifiaient avec la ziggourat de Borsippa, qui, au témoignage du roi Nabuchodonosor, était inachevée de temps immémorial[73]. Elle se composait de sept terrasses superposées, consacrées chacune à un dieu diffèrent et peintes de la couleur propre à son dieu. Chaque terrasse formait un carré parfait et était en retraite sur la terrasse inférieure, si bien que l'édifice affectait l'aspect d'une vaste pyramide à gradins, très large à la base, très étroite au sommet. Le tout reposait sur un soubassement rectangulaire qui portait à huit le nombre des étages superposés. Les faces de l'édifice, et non les angles, étaient orientées d'après les quatre points cardinaux, contrairement à l'usage babylonien[74].

Aussitôt après le déluge et la confusion des langues, la première dynastie humaine commença à régner. Au dire de Bérose, elle était chaldéenne et comptait quatre-vingt-six rois, qui avaient exercé le pouvoir pendant trente-quatre mille quatre-vingts ans : les deux premiers d'entre eux, Évêkhous et Khomasbêlos, étaient restés sur le trône deux mille quatre cents et deux mille sept cents ans. D'après le Syncelle, elle ne se composait que de six monarques : Évêkhous, Khomasbêlos, Pôros, Nékhoubas, Nabios, Oniballos et Zinziros, et n'avait régné que deux cent vingt-cinq ans[75]. Il ne faut chercher à ces noms aucune valeur historique, ni essayer de ramener à la vraisemblance les chiffres qui les accompagnent. Les Chaldéens avaient rempli les époques primitives de leur histoire de fables épiques, dont la légende et les inscriptions nous ont gardé quelques débris. Au nord, selon les Hébreux, sévit Nimrod, qui commença d'être puissant sur la terre. Il fut un puissant chasseur devant l'Éternel ; c'est pourquoi l'on dit jusqu'à ce jour : Comme Nimrod, le puissant chasseur devant l'Éternel. Et le commencement de son règne fut Babel, Érekh, Accad et Calnèh, au pays de Sennaar[76]. Josèphe lui attribuait la construction de la Tour des Langues[77]. Les interprètes chrétiens l'identifiaient avec Bêlos[78]. La légende musulmane prétend qu'il jeta Abraham le Juif dans une fournaise ardente, et qu'il tenta de monter au ciel sur un aigle[79]. Aujourd'hui encore, au pays de sa gloire, l'imagination populaire attache son nom à toutes les ruines importantes de la haute et de la basse Chaldée[80]. Cependant les monuments sont jusqu'à présent muets sur son compte ses successeurs sont inconnus ; la Bible ne dit pas combien de temps lui survécut son empire, ni même si son empire lui survécut.

Presque tous les traits que la tradition hébraïque attribue à Nemrod, la chaldéenne les reportait sur Gilgamès, roi d'Ourouk, dont un poème composé au plus tard au xxiiie siècle avant notre ère nous a conté les exploits. La protection de Shamash lui avait prêté pour confident et pour ami un être monstrueux, une sorte de satyre du nom d'Éabani. Le premier de leurs exploits délivra Ourouk de la tyrannie qu'exerçait sur elle le roi d'Élam, Khoumbaba, mais leur triomphe même suscita contre eux des dangers mortels : la déesse Ishtar, émerveillée de leur bravoure et de la beauté du héros, tomba amoureuse de lui. Elle lui parla donc ainsi : Viens, Gilgamès, et sois mon mari ; ton amour donne-le moi en guerdon, et tu seras mon mari et je serai ta femmeAlors te seront soumis rois, seigneurs et princes ; ils t'apporteront les tributs des montagnes et des plaines. L'amour de la déesse  était  meurtrier pour qui s'y livrait, et ses amants en avaient fait la triste épreuve : Gilgamès refuse avec des paroles insultantes l'honneur périlleux qu'elle lui propose. Offensée dans son orgueil, elle dépêche contre lui un urus gigantesque qui dévasta le territoire d'Ourouk, mais Éabani vainquit sa force, car Éabani perça son corps : il saisît le taureau céleste par la tête et il lui enfonça son arme dans la nuque. Ishtar en conçut une rage nouvelle, et pour se venger elle couvrit de lèpre de la tête aux pieds celui qui la dédaignait. Il n'y avait qu'un moyen de guérison, aller au pays où jaillit la fontaine de Jouvence et où pousse l'arbre de vie : Gilgamès et son ami tentèrent l'aventure, mais Éabani périt en route sous la griffe d'un tigre, et Gilgamès résolut d'aller demander à son ancêtre Xisouthros les moyens de le rappeler à la vie. Un songe lui révèle la route périlleuse qu'il doit suivre. Après avoir parcouru le pays de Mâshou, dont l'entrée est gardée par les hommes-scorpions qui président au Lever comme au Coucher du Soleil, il atteint le bord de l'Océan, construit un vaisseau et s'embarque avec le pilote Aradéa. Une traversée d'un mois et demi les conduit près d'une île située au milieu des marais, où demeure le vieux roi divinisé : ils l'aperçoivent à distance, endormi auprès de sa femme, mais ils ne peuvent franchir le bras de mer qui les sépare du paradis. Xisouthros s'éveille à leur voix, leur raconte comment sa piété l'a sauvé du déluge[81], et enseigne à Gilgamès les cérémonies expiatoires qui lui assureront une place perpétuelle parmi les dieux. Tels étaient les récits merveilleux dont les poètes chaldéens avaient embelli les débuts de leur histoire nationale[82].

Les peuples de la Chaldée se divisaient de toute antiquité en deux groupes principaux de principautés indépendantes Shoumir au sud, Accad au nord. Parmi les cités du sud, Ourou est celle dont l'histoire nous est le moins obscure. Située sur la rive droite de l'Euphrate, non loin de l'ancienne embouchure, elle était l'entrepôt principal du commerce maritime de ces premiers temps : ses vaisseaux naviguaient au loin, sur le golfe Persique et jusque dans la mer des Indes[83]. Elle s'étalait au milieu d'une plaine basse, coupée çà et là de collines sablonneuses. Au centre se dressait un temple à trois étages, construit en briques revêtues de bitume et consacré au dieu local, Sin ; tout autour des murs règne une ceinture de tombeaux, que les voyageurs ont largement exploités au profit de la science[84]. Au sud, et plus rapprochées encore de la mer, florissaient Éridou, la ville du dieu Èa[85], et Bab-sahmêti, le port méridional de la Chaldée[86] ; au nord, on rencontrait Ourouk[87], Larsam, Gishkhou[88] et Lagash ou Zirpourla[89]. Ces villes formaient l'une des deux divisions principales du pays, celle qu'on désignait au protocole des rois sous le nom de Shoumir[90]. Un peu plus loin dans la plaine, à l'endroit où le Tigre et l'Euphrate ne sont plus séparés que par un isthme de largeur médiocre, un autre groupe de cités avait constitué dés l'origine le domaine d'Accad. C'était Nippour, sur la droite du Shatt-en-Nil[91], presque à mi-chemin entre Babylone et Ourouk ; Barsip, la seconde Babylone[92], et surtout Babylone. Babylone consistait de deux parties, situées chacune sur une rive de l'Euphrate, Kadimirra, la porte de Dieu, et Dintirra, le site de l'arbre de vie[93]. Kouti à l'est[94], puis la ville double de Sippar et enfin la mystérieuse Agadê[95], complétaient cet ensemble, qui reçut plus tard le nom de Kardouniash[96]. Plus loin encore, Harran entre le Balikh et l'Euphrate, et Assur sur le Tigre, servaient comme d'avant-garde aux populations babyloniennes contre les peuples descendus de l'Ararat et du Taurus. Chacune de ces cités paraît avoir eu ses rois particuliers et ses dynasties locales, qui, tantôt étaient vassales des rois voisins, tantôt les rangeaient sous leur domination.

En face d'elles, sur la rive orientale du Tigre, un État puissant s'élevait contre lequel elles eurent à se défendre de toute antiquité. L'Élam[97] commence aux bords du fleuve par une riche terre d'alluvions, aussi fertile que la Chaldée elle-même. Le froment et l'orge y rendaient cent et parfois deux cents pour un[98] ; le palmier et le dattier y croissaient abondamment, surtout dans le voisinage des villes ; d'autres espèces d'arbres, l'acacia, le peuplier, le saule, étaient répandues à la surface du pays[99]. Bientôt cependant le sol s'élève gradin à gradin vers le plateau de Médie ; le climat se refroidit de plus en plus, le sol devient moins productif. Des montagnes coulent nombre de rivières, dont les plus grosses, l'Ouknou (Khoaspès), le Pasitigris, l'Oulaï (Eulæos), sont aussi larges que le Tigre et l'Euphrate dans leur partie inférieure. Ce territoire était habité pour la meilleure part par des peuples de race sémitique, apparentés aux Sémites de la Chaldée, partie aussi par des tribus de race et de langue encore mal définies. Au confluent de de