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Les divisions territoriales de l’empire romain, dont le
tableau complet est dressé dans la
Notitia dignitatum, et qui ont servi de base
à l’organisation administrative jusqu’aux réformes de Justinien et
d’Héraclius, sont le résultat du démembrement des provinces créées par la
république et les empereurs des premiers siècles. Suivant l’opinion générale,
ce remaniement aurait été l’œuvre de Dioclétien : il serait contemporain des
mesures qui achevèrent, sous son règne ; la transformation de l’empire en
état purement monarchique. Le seul texte qui donne positivement cette date
est un passage du De mortibus persecutorum, traité écrit par Lactance
vers 343, à l’occasion de l’édit de Milan. Lactance, entre autres innovations
désastreuses qu’il reproche à Dioclétien, mentionne[1]
l’extrême morcellement des provinces : Ut omnia
terrore complerentur, provinciæ quoque in frusta concisæ, multi præsides et
plura officia singulis regionibus, ac pæne jam civitatibus incubare.
On ne pouvait cependant soutenir que les 120 provinces de la Notitia eussent
été établies par Dioclétien. La liste dite de Polemius Silvius, rédigée vers
386, ne contient que 113 provinces[2].
Celle que Rufius Festus a dressée dans son Breviarium rerum gestarum
populi romani, écrit en 369
[3],
n’en renferme que 104. Il était d’ailleurs aisé de suivre, grâce aux
suscriptions des codes et aux actes des conciles, les créations successives
de nouvelles provinces. C’est ce qui a été fait par Kuhn[4]
et repris par M. Mommsen[5].
La liste de Vérone[6],
si elle ne confirme pas le texte de Lactance pour ce qui regarde la création
des provinces par Dioclétien, prouve au moins leur existence sous son règne,
puisqu’elle n’a pu être rédigée qu’entre 292 et 297. Mais elle en réduit le
nombre[7]
à 96. Si nous en retranchons les huit provinces italiennes, c’est à peine
plus du double (88 contre 42) du nombre des provinces qui formaient l’empire
sous Trajan[8].
Ces chiffres seuls montrent que nous sommes loin du morcellement maudit par
Lactance.
Créations provinciales de Trajan à
Dioclétien.
L’écart qui existe entre ces deux nombres sera encore
diminué si Fon tient compte des provinces créées au second et au troisième
siècle de l’empire. Hâtons-nous de dire qu’il est impossible d’en fixer
exactement le nombre. De Trajan à Sévère Alexandre, les écrivains de
l’histoire auguste et les textes épigraphiques nous font connaître assez
fidèlement les modifications territoriales qui se sont produites dans le
monde romain. A partir de Maximin, les renseignements authentiques font
presque complètement défaut : nous ne savons rien des règnes les plus féconds
en réformes, de ceux de Claude ou d’Aurélien, empereurs qui, autant que
Dioclétien, ont transformé l’ancienne administration de l’empire.
Syria. — Le
successeur même de Trajan songea à diviser la plus importante des provinces
de l’empire, la
Syrie. Spartien, à qui nous devons ce renseignement,
prétend[9]
qu’Hadrien fut entraîné à cette mesure par le désir de restreindre la
suprématie d’Antioche. Donner une administration séparée à deux pays qui,
comme la Syrie
et la Phénicie,
avaient presque toujours eu des destinées différentes, et dont les intérêts,
comme les coutumes, étaient restés divers[10],
fut sans doute le motif qui inspira l’empereur, plutôt qu’une capricieuse
antipathie. On a beaucoup discuté pour savoir si la mesure fut réellement
exécutée sous son règne. Dans un écrit à peine postérieur à la grande révolte
des Juifs, Justin dit[11]
que Damas, quoique terre arabique, était alors rattachée à la Syrophénicie. Il
est bien difficile de croire avec Kuhn (II, 191) et M. Marquardt[12]
que la
Syrophénicie ne désigne pas un district provincial.
L’extension de ce nom aux villes de l’Antiliban ne se rencontre que chez les
géographes et les historiens du second siècle : ils ont dû l’emprunter à la
géographie administrative. — Damas fut réuni à l’empire sous Trajan en même
temps que le royaume Nabatéen de Bostra : il est infiniment probable que la
ville fit alors partie de la province d’Arabie. Sous Hadrien seulement, elle
reçoit le titre de cité métropole[13],
et elle est réunie à la nouvelle province de Syrophénicie, province qu’on ne
pouvait en effet restreindre au littoral phénicien. Ces trois mesures, qui
s’expliquent l’une par l’autre, doivent donc être contemporaines :
Tertullien, qui écrit sous Sévère, donne[14]
une seule et même date au rattachement de Damas à la Syrie et au morcellement
de cette province. — D’après Suidas[15]
enfin, ce serait sous Hadrien que Paulus, rhéteur de Tyr, aurait reçu la
commission de faire de sa patrie une métropole. Tyr ne parait pas avoir porté
ce titre avant Hadrien[16].
— Si l’on songe qu’Hadrien fit plus pour l’organisation de la Syrie, qui avait été sa
province, que pour celle de n’importe quel gouvernement, il est fort possible
que, pour faciliter l’administration de la plus riche des contrées de
l’empire, il en ait confié la région méridionale à un légat indépendant.
Cette frontière étant d’ailleurs fort tranquille en ce moment, peu importait
la division du commandement militaire.
Il est toutefois bien certain qu’après Hadrien le
gouvernement des deux Syries fut attribué à un seul légat, qui commandait
parfois, extraordinairement, les légions de Palestine[17].
Ce fait peut s’expliquer, au moins sous les successeurs d’Antonin, par les
nécessités de cette frontière, que les Parthes menacèrent de nouveau dès les
premiers jours du règne de Marc-Aurèle[18].
Sous Septime Sévère, à partir de 198
[19],
l’année[20]
de la défaite des Parthes et de la pacification de la Syrie, commence la liste
régulière des légats de Phénicie.
La province créée par Hadrien et rétablie par Sévère
comprenait la
Phénicie proprement dite, c’est-à-dire le littoral, depuis
Aradus, au nord, jusqu’à Dora, à la frontière de la Palestine, et, dans
l’intérieur des terres, Cæsarea Panias[21]
; — la Palmyrène
et la Damascène
; — en outre, selon Ulpien[22],
Heliopolis et Emèse, c’est-à-dire les anciennes principautés[23]
de la Chalcidique
et d’Emèse ; — certainement aussi le territoire de l’Abilène, compris entre la Damascène et la Chalcidique. Enfin
il faut y joindre la
Trachonite où campait S, sous Caracalla, la légion
Syrophénicienne, la tertia gallica,
et, fort probablement, la région Saccéenne, la Batanée, et la Décapole que
Ptolémée[24]
et Pline[25]
comptent dans la Syrie.
Quant au massif du Haourân, qui faisait partie d’abord du
royaume des Agrippas, puis, sous Trajan ou sous Hadrien, de la province de
Syrie, il ne dut être réuni à l’Arabie que sous Dioclétien[26].
Rien ne fut distrait de la
Syrie lors de son partage.
Ce qui a donc formé la nouvelle province de Syrophénicie,
c’est l’ancienne Syrie égyptienne, celle qu’Antoine donna à Cléopâtre[27]
et dont les principautés et les villes restèrent indépendantes depuis la
création de la Syrie
jusqu’à la fin du premier siècle[28].
Hadrien ne fit que séparer de la
Syrie des populations qui avaient commencé à vivre avec
elle seulement depuis quelques dizaines d’années : il organisa
administrativement une circonscription politique qui existait depuis des
siècles, et qui, même pendant les années où elle avait dépendu du légat de
Syrie avait officiellement conservé son nom et son individualité. Une
inscription du temps de Trajan appelle[29]
le gouverneur de la Syrie,
légat de Syrie, de Phénicie et de Commagène.
Hispania citerior.
— Sous le règne d’Antonin, et à l’autre extrémité de, l’empire, nous voyons
poindre une autre province : il s’agit encore d’une province consulaire
impériale, la
Tarraconaise ou Espagne citérieure. Elle était gouvernée
jusque là par un legatus Augusti pro prætore,
dont le pouvoir s’étendait sur plus de la moitié de l’Espagne, depuis le
Douro jusqu’à Carthagène et sur les îles Baléares. Or, à partir du règne
d’Antonin, apparaît un legatus Augusti juridicus
Asturiæ et Gallæciæ, dont le premier connu est un des consuls de
l’an 130
[30].
La nouvelle circonscription existait déjà comme subdivision militaire et
financière de l’ancienne Citérieure[31]
; et Strabon donne (III, 4, 20) exactement les
limites de ce district, qui commençait à l’embouchure du Douro et comprenait
les Galléciens, les habitants de l’Asturie, peut-être aussi les Cantabres. Ce
sont les populations sauvages des montagnes, les dernières réunies de toute
la péninsule à l’empire romain : de même qu’elles avaient toujours vécu à
part, elles furent toujours administrées séparément.
Il est certain que même sous Antonin, la Galice et l’Asturie
dépendaient, au moins nominalement, du légat de la Citérieure : ce que
l’on doit conclure moins de la place que leur assigne Ptolémée (II, 6) que d’une
inscription[32]
trouvée à Léon où C. Julius Cerealis, consul en 213, s’appelle premier légat envoyé par Caracalla, après la création de
la province, dans la nouvelle Espagne citérieure. C’est donc vers
216 que fut établie définitivement la province Gallæcia et Astitria, la nova Hispania citerior Antoniniana, ébauchée
sous Antonin. Et elle subsista, sans modification dans ses limites, jusqu’à
l’arrivée des barbares.
Britannia. —
Sous le règne de Septime Sévère, une année[33]
avant que les deux Syries fussent rétablies, la province consulaire de
Bretagne fut démembrée : Hérodien place (III, 8, 2) ce fait l’année même de la mort
d’Albinus, en 197. Il y eut deux provinces, que les inscriptions, fort rares
d’ailleurs, appellent Britannia superior[34]
et Britannia inferior[35].
Il est absolument impossible[36]
de déterminer les limites des deux provinces. Deux inscriptions mentionnant la Bretagne supérieure et
trouvées sur la frontière du comté d’York permettent de croire que cette
province était la région septentrionale de la Bretagne romaine et
qu’elle comprenait le territoire des Brigantes[37]
: leur grande ville était Eburacum (York), et ils occupaient le pays des montagnes depuis la
frontière jusqu’aux estuaires de l’Humbert et de la Mersey. Là demeuraient les
légions[38]
: c’était la dernière contrée soumise, la moins attachée à la domination
romaine.
Mœsia inferior.
— La Mésie
inférieure subit, au milieu du IIIe siècle, un premier démembrement, par la création de la
province de Scythie. La région de plaines et de marécages comprise entre le
Danube inférieur et le Pont-Euxin, la Dobrutscha roumaine, avait toujours été
distinguée de la Mésie,
quoiqu’elle fit partie de la province : c’était la petite Scythie, la Scythie cisdanubienne[39]
qu’habitaient les Scythes, Codryses et Troglodytes, et où étaient[40]
les villes grecques de Callatis, de Tomi et d’Istros : c’est le seul endroit
de la Mésie
où les soldats sont campés[41]
depuis la conquête de la Dacie
par Trajan.
Il est à peu près certain qu’au IIIe siècle la petite Scythie a été
séparée administrativement de la Mésie : c’était un territoire sans cesse
parcouru par les barbares, le point le plus faible[42]
de la frontière danubienne. De bonne heure on a dû lui donner un chef
militaire particulier, sous Valérien, au plus tard. Trébellius Pollion parle[43]
de ducs de Byzance qui, sous
Gallien, ont battu les Scythes près de la ville d’Istros[44].
Vopiscus mentionne un Avulnius Saturninus comme duc de la frontière
scythique, dux Scythici limitis. C’est
la même chose que le dux Scythiæ de la Notitia. Le
territoire de la province de Scythie aux IVe et Ve siècles, et jusque sous Justinien,
commençait[45]
sur le Danube à Sucidava, sur le Pont à Dionysiopolis, au sud de Callatis :
les limites de cette région n’ont pas changé depuis Strabon.
Mœsia superior.
— Le démembrement, des deux Mésies fut complété par Aurélien. L’abandon de la Dacie, le transfert des
armées et des colons sur la rive droite du Danube entraînèrent la création de
nouvelles subdivisions provinciales. La
Mésie, dans les deux premiers siècles de l’empire, formait
un certain nombre de régions, nommées des peuplades qui les habitaient. Il
est impossible de dire si ces régions étaient autre chose[46]
que des circonscriptions géographiques et ethnographiques. En tout cas, il
est certain qu’elles ont persisté, comme telles, jusqu’à la fin du rie siècle
: Ptolémée les mentionne. D’après Strabon (VII, 5, 6. 12) et Pline l’Ancien[47],
les Dardaniens occupaient la région montagneuse du sud-ouest de la Mésie jusqu’à la vallée
supérieure du Drilo, et Ptolémée énumère leurs quatre cités, Aribantium, Naissus,
Scupi, Ulpiana[48].
La région dardanienne existait encore
au milieu du IIIe
siècle : Constance Chlore en était[49].
Ce qui pourrait faire croire même qu’il s’agissait d’une division officielle,
c’est que, sous Decius, il est parlé[50]
d’une regio Dardanica, gardée par un corps de troupes spécial. — Au
nord-ouest de la Mésie,
entre le Drilo et le territoire des Dardaniens, Strabon place[51]
une partie de la nation des Scordisques : ils habitaient sur les deux rives
du Margus et touchaient, à l’est, aux Triballes et aux Mésiens. Ce sont sans
doute les descendants de cette race dont il est question dans Ptolémée (III, 9, 3) : les Tricornesi,
à l’ouest du Margus, et, de l’autre côté du fleuve, les Picentii avec leur
rivière Pingus[52]
et leur citadelle Pincum[53].
— Au delà commentaient les Mésiens et les Triballes : ils étaient répartis
entre les deux provinces de Mésie, puisqu’ils occupaient les deux rives du
Ciabrus qui en formait la limite[54].
Leurs villes principales étaient Ratiaria et Œscus. A l’est, ils étaient
limités[55]
par les colonies de Gètes, qui furent établies[56]
sur les rampes septentrionales de l’Hémus jusqu’aux rives du Danube. Les
Gètes, dit Pline[57],
sont des Daces devenus Romains. Ils s’étaient fortement mêlés[58]
aux anciennes populations thraces.
Aurélien fit de ces circonscriptions autant de provinces :
il donna ainsi à l’ancienne Mésie l’organisation qu’elle avait sous
Dioclétien et à laquelle rien ne fut changé pendant plus d’un siècle. Quand,
vers 274, il abandonna la
Dacie de Trajan, il créa pour les provinciaux transportés
en deçà du Danube, en Mésie, une province nouvelle qu’il appela de son nom,
dit Vopiscus[59].
C’est la nova Dacia dont parle
Lactance[60].
Mais en même temps la
Dardanie fut constituée[61]
en province indépendante, et il est probable que des colons de Dacie y furent
aussi établis, au moins dans la partie supérieure c’est ainsi seulement que
l’on peut expliquer le texte de Rufius[62],
d’après lequel deux Dacies furent créées par
Aurélien en Mésie et en Dardanie. Mais, comme nous le voyons par
la liste de Vérone, la Dardanie,
regio Dardanica, conserva son nom ; la
partie de la Mésie
où furent établis les Daces, regio Mœsiæ,
prit seule le nom de Dacie[63].
Il est facile de connaître exactement les limites de ces
deux provinces, si l’on admet ; ce qui est infiniment probable d’après ces
textes, que les deux provinces de Dardanie et de Dacie intérieure,
mentionnées dans la Notitia
et dans la liste de Hiéroclès, aient été formées, dans le courant du IVe siècle, de la Dardanie aurélienne. Celle-ci a
donc eu[64]
pour villes principales : Scupi, sa
métropole, Ulpiana, Naissus, c’est-à-dire le territoire dardanien
de Ptolémée, auquel fut ajouté Serdica,
ville thrace de la peuplade des Bessi[65].
On peut croire[66]
que c’est le territoire de Serdica qui
a été réservé aux Daces.
La Dacie
aurélienne, la Dacia
ripensis de la Notitia
et d’Hiéroclès doit s’identifier avec l’ancien territoire des Mésiens et des
Triballes. En effet, cette province, comme ce territoire, est à cheval sur
les deux Mésies, des deux côtés du Ciabrus : la première station danubienne
que la Notitia
y mentionne[67]
à l’ouest est Egeta : Egeta est en dehors de la vallée du Pincum, c’est-à-dire du territoire scordisque.
A l’est, elle ne dépasse pas[68]
l’Utus, jusqu’où les Triballes ont dû s’étendre. Enfin, ses grandes villes
sont Ratiaria et Œscus.
En créant ces deux nouvelles provinces, Aurélien brisait
complètement le cadre des anciennes Mésies. Les deux fragments qui en
subsistaient ont dû certainement former des provinces indépendantes : à l’ouest
la Mœsia prima ou Mœsia
superior, la région des Scordisques de Pline, des Tricornesi et des Pinceni
de Ptolémée ; à l’est la Mœsia seconda ou Mœsia
inferior. Cette dernière ne dépassait pas l’Hémus : c’est le
territoire des Gètes, la
Thracie mésienne de Pline, la ripa
Thracica des inscriptions[69],
le limes Thracicus[70]
de l’histoire auguste. Il est à remarquer que, sous Dioclétien, lors du
partage de l’empire en diocèses, la Mésie inférieure fut rattachée à la Thrace : de même le pays
qui l’avait formée en avait toujours été une dépendance géographique.
Provinciæ Italiæ.
— C’est encore à Aurélien qu’il convient d’attribuer la plus importante des
réformes administratives, la création des provinces italiennes. Nous savons,
par de nombreux textes[71],
qu’Aurélien nomma Tetricus correcteur de l’Apulie. Mais Trébellius Pollion[72]
le considère comme ayant gouverné toute l’Italie, dont il énumère les
provinces méridionales. Suivant que l’on donne la préférence aux témoignages
de Trébellius Pollion ou aux autres, on refusera ou on accordera à Aurélien
la division de l’Italie en provinces. Le mieux cependant est de concilier ces
témoignages, et, pour résoudre la contradiction, d’accepter l’ingénieuse
hypothèse de M. Marquardt[73].
Suivant lui, le correcteur, quoique n’administrant qu’une seule province,
s’appelait officiellement correcteur de toute
l’Italie. Tetricus se serait nommé corrector Italiæ regionis Lucaniæ, de même que Postumius
Titianus, consul en l’an 304, et qui administrait la seule Transpadane,
s’appelait[74]
corrector Italiæ regionis Transpadanæ.
Cette nomination de Tetricus coïncide parfaitement avec le partage de
l’Italie en districts provinciaux ; aucune des inscriptions, aucun des textes
mentionnant des correcteurs de régions italiennes n’est antérieur à Aurélien[75].
Il faut donc admettre avec Borghesi[76]
qu’Aurélien, trouvant l’Italie toute disloquée
par la négligence de Gallien, la révolte d’Aureolus, l’irruption des barbares
jusqu’à Fano, songea à la relever de ses désastres en lui donnant une
administration nouvelle.
Les provinces créées par Aurélien et que Dioclétien ne
modifia pas furent les suivantes[77]
:
1.
Venetia Histria.
2.
Æmilia Liguria.
3.
Transpadana[78].
4.
Flaminia Picenum[79].
5.
Tuscia Umbria.
6.
Campania Samnium[80].
7.
Apulia Calabria.
8.
Lucania Bruttii.
Aucune de ces dénominations n’était nouvelle. Quoique
Pline ne nous donne pas les noms officiels des régions d’Auguste, les
inscriptions nous montrent qu’elles furent appelées du nom des peuples qui
formaient le fond de leur population. Il faut en excepter l’Émilie, qui,
composée uniquement de colonies romaines, reçut le nom de la route qui la
traversait. Il en alla de même de la Flaminie, qui apparaît au commencement du
second siècle.
Quant aux rapports de ces provinces avec les régions
d’Auguste, plusieurs régions formèrent une seule province, sans que les
limites des régions aient fortement varié. Il n’y en eut pas moins, autant
qu’on peut en juger par le peu de textes que nous possédons, de légères
modifications : il importe de noter les principales pour caractériser la
nouvelle division établie par Aurélien.
Bergame, que Pline place en Transpadane[81],
fut réuni à la Vénétie,
dont on recula les limites jusqu’à l’Adda[82].
Il est vrai que l’on unissait ainsi dans une seule province Bergame, Brescia,
Crémone qui, toutes trois, avaient fait partie[83]
du territoire des Cénomans.
Ravenne et Rimini furent[84]
détachées de l’Emilie pour être réunies à la province de Flaminia Picenum. C’est qu’en réalité Rimini,
et fort probablement le territoire de Ravenne, étaient ager gallicus[85],
comme toute la région du Picenum comprise au nord de l’Æsis.
En revanche, on aurait enlevé à la sixième région, pour
les réunir à l’Étrurie (septième
région), les villes de Tuder[86],
Ameria[87],
Spolète[88],
Interamnates Nartes[89],
Narnia[90],
Hispellum[91].
Toutes ces villes font partie de la Vilombrie de Ptolémée[92]
; tout autorise à y ajouter les autres cités vilombriennes : Arna, Forum
Flaminii et Nevania. Or,
cette région était par excellence le pays des Ombriens, le berceau de leur
race et le refuge de leur puissance après les invasions gauloises[93].
De plus, depuis la fin de leur domination, ils s’étaient si étroitement unis
avec les Etrusques que les deux peuples avaient un seul et même culte
national, et cette antique union religieuse de l’Ombrie et de l’Etrurie
existait encore au IVe
siècle, comme le constate un rescrit fameux de Constantin[94].
La réforme d’Aurélien ne, faisait que la confirmer et la compléter par
l’union administrative. La nouvelle province s’appela Umbria Tuscia.
Il est certain que Caudium, Bénévent et les territoires
des Ligures, rangés par Pline[95]
dans l’Apulie (seconde
région), avec les Hirpins, de la race desquels ils étaient, font
partie[96]
de la province Apulia Calabria, dans
la nouvelle division de l’Italie. Les inscriptions qui mentionnent à Bénévent
des gouverneurs de Campanie ne regardent que des consulaires[97],
c’est-à-dire sont postérieures à 330. D’ailleurs même, le rattachement de
cette partie du territoire hirpin à la Campanie fut de courte durée[98].
Salerne et les Picentins ne sont plus, dans l’Italie
provinciale, réunis à la
Campanie, mais à la Lucanie[99],
dont ils faisaient sans doute partie au temps de la république[100].
Pline[101]
place les Larinates (entre
le Tiferne et le Frenton) dans la seconde région de l’Apulie ; au IVe siècle, ils sont
compris dans le Samnium[102]
: les Larinates n’étaient en effet qu’un rameau de la nation samnite des
Frentans.
Je ne sais s’il faut, avec Pline[103],
placer dans la troisième région (Lucanie et Bruttium), Acheruntia,
Bantia et Métaponte. En tout cas, dans
la division provinciale, ces villes font partie de l’Apulie[104]
: elles ont été, le plus souvent, considérées comme villes apuliennes[105],
quoique la limite réelle de la
Lucanie et de l’Apulie fût ignorée des habitants eux-mêmes.
Il suit de cette comparaison, ou que Pline a commis de
nombreuses erreurs dans sa description de l’Italie, ou, ce qui me paraît plus
probable, qu’Auguste a parfois sacrifié les anciennes limites des états ou
des races à quelque considération qui nous échappe. Mais le jour où il s’est
agi de diviser l’Italie en circonscriptions provinciales, on ne craignit pas
de modifier les régions d’Auguste ; on le fit partout où elles portaient
atteinte aux anciennes individualités politiques, que la tradition, la
communauté de race et le maintien de certaines cérémonies religieuses avaient
conservées et perpétuées, et auxquelles on voulait donner l’indépendance
administrative.
Toutes ces réformes doivent être enlevées à Dioclétien :
beaucoup d’autres créations provinciales qu’on ne peut s’empêcher de lui attribuer
ne lui appartiennent probablement pas. Nous verrons, dans l’étude détaillée
des provinces qui apparaissent sous son règne, qu’il en faut peut-être
chercher l’origine au IIIe
siècle : mais nous ne pouvons qu’indiquer de fort incertaines hypothèses.
Nous avons tenu à insister longuement sur les créations
provinciales qui ont précédé Dioclétien : d’abord, pour montrer que le nombre
en est plus grand qu’on ne croit d’ordinaire ; ensuite et surtout pour nous
permettre de retrouver le caractère de ces créations dans celles de
Dioclétien. S’il n’a pas innové, aucun de ses prédécesseurs n’a innové
davantage : les provinces qu’ils ont établies existaient déjà dans leurs
limites, dans leurs noms, antérieurs à l’empire romain lui-même. Partout où
les empereurs ont changé quelque chose, comme Aurélien en Italie, c’est pour
revenir à la tradition.
Dioclétien continuera la politique d’Aurélien qui,
lui-même, a imité celle de ses prédécesseurs : seulement il créera plus de
provinces, surtout parce que, sous son règne, la paix fut de plus longue
durée. Il n’y aura pas de solution de continuité entre l’ancien et le nouvel
empire, le principat et la monarchie. Celle-ci continue celui-là, lui
ressemble et l’imite.
A l’avènement de Dioclétien, l’empire romain, accru de quinze
provinces depuis Trajan, en comptait cinquante-sept, y compris les districts
italiens. Beaucoup de provinces ne furent pas changées : un certain nombre
fut divisé pour former trente-neuf nouveaux gouvernements.
Provinces d’Afrique.
Africa, Numidia.
— L’Afrique et la Numidie
reçurent certainement sous Dioclétien leur constitution définitive. Je n’en
veux d’autre preuve que le nom de Valeria
donné à une des provinces qui furent alors créées, la Byzacène. Avant
cette réorganisation, l’Afrique sénatoriale et proconsulaire, la Numidie impériale et
prétorienne étaient ainsi subdivisées[106]
:
I. Au légat
de Numidie obéissaient, — indépendamment du massif de l’Aurès et de la région
montagneuse du centre, qui allaient depuis Tébessa et Madaura [Mdauriâh] à l’est, jusqu’à Zarai [Zràya] à l’ouest, — la région de Constantine, avec Cuicul [Djemila], Mileu [Mila], Cirta et Thibilis [Annûna], — Chultu
[Collo] et Rusicade [Philippeville] sur le littoral, — une
longue bande qui s’étendait au sud de la Tripolitaine
proconsulaire, et, notamment, l’oasis de Cydamus[107]
[Ghadamès]. La
province militaire enveloppait donc complètement la province civile. A côté
du légat se trouvait un procurateur impérial[108],
à la juridiction duquel était soustraite la région de Tébessa[109].
II. Une partie
de l’ancienne Numidie royale avait été rattachée, lors de l’annexion, à la
province proconsulaire d’Afrique, avec les villes de Calama [Guelma], Tipaza, Zama regia, Bulla
regia, Tabraca, Hippo regius. Composée en majeure partie de
villes romaines complètement pacifiée, on comprend qu’elle ait été soumise au
régime civil. D’ailleurs elle conservait son nom de Numidie, et elle le
conservait officiellement ; car, tout en étant placée sous la juridiction
proconsulaire, elle fut toujours considérée comme un district séparé de
l’Afrique : elle formait une diœcesis,
une subdivision judiciaire, sous les ordres d’un légat, résidant à Hippo regius et qui portait le titre de legatus provinciæ Africæ regionis[110]
ou diœceseos Hipponiensis. En outre,
un procurateur impérial administrait ce diocèse[111].
III.
L’Afrique proprement dite, la
Zeugitana regio[112]
s’étendait de l’île de Tabarka jusqu’au fond du golfe de Hammâmet[113].
Comme ressort d’un légat particulier, on l’appelait Diocèse Carthaginois[114]
; comme division financière, c’était la région, regio
ou tractus, de Carthage[115].
IV. A
Hadrumète commençait, nous dit Pline[116],
la région de la
Byzacène, dont Thenæ
était la dernière ville. La Byzacène, déjà connue de Polybe (III, 23) et de Tite-Live (XXXIII, 48), formait une
division financière de la province d’Afrique[117].
V. La région
à laquelle Tébessa donnait son nom et qui ne dépendait pas, dans l’ordre
financier, de la Numidie
impériale, la regio Thevestina, devait
comprendre toute la partie occidentale de la province jusqu’à l’Oued-Scherf[118].
Elle était généralement réunie au district d’Hippo
regius[119]
; probablement lorsque la regio Thevestina
est mentionnée seule dans les inscriptions[120],
elle doit désigner également la province du procurateur de la Numidie proconsulaire.
VI. La
région des deux Syrtes, sans former, du moins d’après ce, que l’on sait, une
division officielle, était très nettement distinguée par les géographes du
reste de l’Afrique. Dès le temps de Septime Sévère, sans doute, elle prit le
nom de Tripolis[121].
Sous Dioclétien, nous trouvons quatre provinces :
I. L’Afrique
proprement dite, demeurée la proconsulaire,
et à laquelle la liste de Vérone ajoute le nom de Zeugitane, que lui donne
Pline, et qui était le plus ancien nom de la contrée. Mais elle s’étendait au
delà de la Zeugitane,
car elle comprenait en outre le diocèse de Numidie, la Numidie proconsulaire, qui continue à avoir ses
légats au IVe
siècle[122]
; et, en second lieu, Tébessa et le district financier auquel elle donnait
son nom, district qui avait été souvent réuni à celui de Numidie
proconsulaire et qui, au IVe siècle, relève non plus seulement du procurateur, mais
encore du légat d’Hippo regius[123].
II. La Byzacène, provincia Valeria Byzacena[124],
n’est autre chose que l’ancienne regio
d’Hadrumète, à laquelle on a officiellement donné son nom traditionnel. Comme
on le voit d’après la liste des cités d’Afrique[125],
la province de Byzacène ne dépassait pas au nord Orrœa
Cœlia, qui est au fond du golfe de Hammâmet ; sa dernière ville au
sud était Thenæ, et à l’ouest Ammædara, cité voisine de Tébessa ; c’est bien
l’étendue que Pline donne à la Byzacène[126].
III. La Tripolitaine manque
dans la liste de Vérone ; à la place nous trouvons la Numidia militiana. M. Mommsen y voit la Tripolitana,
et avec raison. La
Tripolitaine, qui était toujours considérée comme pays
numide, était ce que l’on appelait au ive siècle une province limitrophe,
toute sillonnée de camps de frontière, limites,
et occupée par ces sortes de soldats que l’on appelait duciani, ou plus souvent limitanei[127].
Je lirai très volontiers dans la liste de Vérone, Numidia
limitiana, corruption de Numidia
limitanea. Outre le littoral des deux Syrtes[128],
la Tripolitaine
comprenait encore l’oasis de Ghadamès[129],
enlevée à l’ancienne Numidie.
IV. Enfin, la Numidie impériale est
diminuée de Tébessa et de Ghadamès : elle conserve d’ailleurs ses villes du
littoral et le massif de l’Aurès. C’est la Numidia
Cirtensis de la liste de Vérone, la Numidie consulaire du Ve siècle[130].
On voit que rien n’était modifié dans les subdivisions de
l’Afrique, les districts financiers d’Hippo
regius, de Tébessa et de Carthage étaient réunis en une seule
province ; celui d’Hadrumète en formait une ; Ghadamès était attaché à la Tripolitaine : si la Tripolitaine a eu
un procurateur au rie siècle, ce qui est très vraisemblable, Ghadamès en
dépendait certainement.
Cæsariensis.
— La partie orientale de la Maurétanie, depuis Selda
[Bougie]
jusqu’à l’Ampsaga et l’Aurès, c’est-à-dire les massifs montagneux de Sétif et
du grand Babor, formait une région à part dans la Maurétanie
césarienne |