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I. — LA CONSTRUCTION EN PIERRE[2]. Entre les innombrables industries qui prospéraient alors dans les Gaules, la plus active était celle du bâtiment[3], et c’était également la plus récente, ou, du moins, celle gué les Romains avaient le plus complètement transformée. On a pu pressentir ce fait en constatant le grand nombre de carrières qui furent ouvertes sur le sol gaulois et que les temps antérieurs n’avaient presque pas effleurées. Toutes ont dû livrer des milliers de tonnes de matériaux, toutes étaient de très bonne pierre, et les entrepreneurs y surent trouver pour chaque emploi le gisement ou le banc qui convenait. Nous n’aurons jamais mieux, pour le pavé des rues, que la lave ou le porphyre de l’Estérel[4], ni, pour la façade des grands édifices, que le calcaire de Saintonge, et les Gallo-romains le savaient aussi bien que nous[5]. On dirait même qu’ils ont évité, dans le choix des matériaux, ces écoles ou ces méprises qui ne sont pas épargnées aux constructeurs d’aujourd’hui. Du premier coup, ceux d’autrefois s’arrêtaient où il fallait[6]. Et ce flair, cette sorte d’instinct, ou, si fou veut, cette sûreté d’expérience dans la découverte et le choix de la matière première, est un des traits dominants de l’industrie romaine. Elle fut, au moins à son origine, entre les mains de techniciens admirables. Sur l’extraction des blocs[7], leur transport et leur débitage[8], nous n’avons aucun renseignement particulier à la Gaule. Mais il suffit de voir, sur les façades de nos édifices romains, la grandeur de certains blocs aux Arènes de Nîmes la régularité des milliers de cubes de pierre dont sont faites les murailles de Fréjus[9], et, partout, la rectitude des lignes, la netteté des arêtes et des angles, le poli des surfaces, le resserrement des joints[10], pour constater l’extrême habileté du travail chez les tailleurs de pierre de ce temps. Je ne sais s’ils allaient vite en besogne et si la discipline des journées était rude. Mais, contrainte ou volontaire, la dignité professionnelle, l’aspiration à la, tâche bien faite fut la loi chez les ouvriers du bâtiment : et c’est là une autre qualité que nous aurons souvent à signaler dans l’industrie romaine[11]. Pour monter et appareiller les pierres, on se servait, comme aujourd’hui, de crics ou de treuils[12] et d’échafaudages[13]. Le détail nous échappe, mais le résultat est encore visible, au Pont-du-Gard et ailleurs. C’est, en tant qu’ajustage, un merveilleux travail. Les joints sont si adhérents que, le temps aidant, certains blocs appareillés paraissent former une seule masse[14]. Nulle part la solidité n’excluait une certaine recherche esthétique. Le plus souvent, les joints verticaux formés par les arêtes se succédaient à assise passée : je veux dire que les arêtes verticales d’un bloc de pierre arrivaient au milieu des arêtes horizontales des blocs qu’ils soutenaient[15] Cette parfaite symétrie, qui donnait aux plus rudes murailles l’aspect d’un élégant damier, demeura si impérieuse pour les architectes romains qu’ils hésitèrent toujours à y renoncer. Dans les constructions en pierres de taille, de gros ou de moyen appareil[16], il fut évidemment difficile de l’observer absolument : elle en disparaissait souvent, et je doute qu’on l’y rencontre après le premier siècle[17]. Mais elle se maintint pour les bâtisses maçonnées en petit appareil[18] jusqu’à la veille des invasions[19] ; et dans les campagnes mêmes, on peut constater, sur les mitrailles romaines, les efforts gauches et naïfs faits par les maçons de village pour assurer la disposition harmonieuse de leurs assises de pierres[20]. — Il y avait en cela une sorte de superstition d’artisan qui, par pouvait venir de l’ouvrier grec, si passionné pour le dessin élégant de ses œuvres[21]. Mais rappelons-nous aussi que les Gaulois n’étaient pas de purs manœuvres, et que, sur les remparts de pierre et de bois qui marquèrent leurs débuts dans l’industrie du bâtiment. ils ont également dessiné des façades agréables à voir[22]. Comme éléments des grandes constructions, je n’en rencontre aucun qui paraisse propre à la Gaule. Arc cintré ou porte à linteau pour les ouvertures de façades, plafond charpenté ou voûté pour les couvertures de salles[23], fronton et toits en arête pour les couronnements d’édifices[24] : — le corps du bâtiment s’inspira de Rome ou, par son intermédiaire, d’ateliers helléniques[25]. Et je ne saisis pas davantage une influence indigène dans les annexes de l’œuvre principal. Cloisons de maçonnerie, de briques ou de bois, plafonds de briques ou de Foutres, escaliers droits, tournants, à paliers ou à vis[26], chauffage central par calorifère et double plancher ou double muraille[27], caves voûtées[28], portes et fenêtres, se retrouvent, et partout pareils, dans l’Empire romain en son entier. Parler longuement de ces procédés de bâtisse, ce serait faire l’histoire du inonde antique et non celle de la Gaule. Peut-être le détail le plus original dans une bâtisse gallo-romaine, le seul qui remontât à la grande ferme celtique des vieux temps, était-il l’énorme cheminée qui tenait le fond des chambres, avec son conduit montant jusqu’au faite de la maison[29]. A part cela — et encore, sur ce point, on peut douter[30] —, la Gaule n’a pas bâti autrement que le reste de l’Empire[31]. Elle n’a pas, non plus, bâti plus timidement. Ni l’ampleur des voûtes n’a effrayé ses architectes dans la grande salle de Cluny à Paris[32], ni la hauteur des murailles aux Arènes de Nîmes[33] ou au phare de Boulogne[34], ni la longueur des arcades à l’aqueduc de Metz[35], ni la combinaison de toutes ces hardiesses au Pont-du-Gard, long de deux cent soixante-neuf mètres[36], haut de près de cinquante[37], et dont les voûtes d’arcade s’élèvent parfois, sur un écartement de près de vingt-cinq mètres, à plus de vingt mètres sur la route[38]. Il n’est aucun des progrès réalisés hors de Gaule par l’art du constructeur[39], qui n’ait aussitôt cherché son emploi au delà des Alpes, et on n’y fit jamais autre chose, en ce domaine, que suivre fidèlement des leçons gréco-romaines. II. — MAÇONNERIE[40] ET ANNEXES DU BÂTIMENT. Pour achever un bâtiment de pierre, il fallait bien d’autres corps de métiers que les charpentiers de ses échafaudages, les monteurs et les ajusteurs de son gros œuvre. Il fallait les cimentiers pour assurer la cohésion des moindres matériaux[41], les stucateurs pour décorer les parois intérieures, les couvreurs pour installer la toiture. Dans ces différents ordres de travail, la perfection fut presque atteinte. Le ciment ou plutôt le mortier, dont la formule fut importée d’Italie[42], était devenu, sous la main des maçons du Midi, une chose extraordinaire[43]. On l’a souvent analysé, et on n’y a jamais trouvé d’élément bien original : de la chaux, du sable, du poussier de tuileaux[44], rien qui nous empêche d’en préparer de pareil. Et cependant, quoi qu’on ait dit[45], il nous serait difficile de produire un pareil ciment, compact, prenant, imperméable, résistant à l’écrasement[46], que le temps durcit toujours[47] et soude davantage aux pierres qu’il relie. Cela finit, pierres et ciment, par former un même bloc, un vrai rocher, si bien que pendant le Moyen Age les habitants de nos villes avaient pu se tailler des demeures et bâtir des escaliers à l’intérieur des maçonneries romaines, ainsi qu’ils l’eussent fait dans le flanc d’une colline[48]. Comparez à cet égard la ruine maçonnée des temps voisins de nous et celle de l’ère des Antonins : celle-là s’effrite et se disloque, celle-ci se consolide souvent, comme pour s’incorporer au sol. Le cimentier italien avait peut-être une formule qui nous échappe[49], et très certainement un tour de main, des habitudes, une patience et une conscience professionnelles que nous ne retrouvons plus[50]. Les stucateurs[51] étaient, par rapport aux marbriers, les décorateurs des murs à meilleur compte[52]. Eux aussi ont reçu d’Italie leurs pratiques de métier. Ce qu’ils ont fait nous frappe assez peu aujourd’hui, parce que la trace en a disparu avec les pièces intérieures des édifices. Pourtant, chez eux aussi, la besogne était bien faite[53]. Ces enduits, d’ordinaire épais d’un à deux pouces, consistant en de bon mortier et une forte couche de chaux très fine et de poussière de marbre, tenaient très solidement aux murailles, grâce aux clous à larges têtes qui en reliaient et fixaient les éléments ; et quand les murailles se sont écroulées, d’énormes morceaux de stucs sont restés adhérents aux ruines gisant à terre ; encore intacts dans leur épaisseur : rien de pareil au plâtre de nos plafonds, qui s’écaille si vite et tombe si aisément. A leur surface, les enduits, aplanis et lissés, étaient préparés pour recevoir, s’il y avait lieu, les moulures ou les peintures nécessaires à la décoration intérieure des chambres et des salles[54]. Les marbriers[55] étaient surtout chargés du revêtement ou de l’ornement des bâtiments publics et des plus riches demeures. Il y en eut beaucoup dans les Gaules, car elles firent une effrayante consommation de marbres, copiant en cela tout l’Empire, esclaves comme lui de l’exemple hellénique. Aucune retenue ne fut gardée dans les monuments municipaux[56] : quand on construisit la basilique de Nîmes, l’entreprise des marbres eut autant d’importance que celle des pierres[57] ; dans les ruines de Trèves, on a signalé la présence de quarante espèces différentes[58]. Les particuliers se laissaient gagner par la folie : une villa quelque peu élégante demandait ses marbres à l’Italie, à la Grèce, à l’Égypte, à l’Afrique, aussi bien qu’aux Pyrénées ou aux Alpes[59] ; le luxe consistait autant dans la variété que dans l’abondance. — Ces marbres de revêtement (je ne parle pas des morceaux formant colonnes) étaient débités en plaques épaisses de près d’un pouce[60], que de larges clous insérés par le revers fixaient à l’extérieur des murailles. Injures du temps et dévastations des hommes ont fait disparaître ces plaques d’ornement, arrachées aux murs ou aux ruines : il faut que notre pensée se détache de la grisaille monotone de ces ruines, qu’elle rende aux édifices anciens leur parement de marbre[61], pour que nous comprenions l’éclat primitif des façades, leurs couleurs et leurs reflets. C’est une même variété dans les pavements que sur les murailles. En sous-sol d’une maison, il y a d’abord l’aire de ciment, inévitable partout, formant roc, qui faisait ressembler le sol d’une demeure à celui d’une rue[62]. Au-dessus, dans les pièces sans apprêt, voici le pavage en briques, posées de champ, arrangées en épis ou en rectangles, ou encore le pavage en ardoise, en schiste, en grès, en calcaire[63] ; dans les pièces d’apparat, voici l’enduit paré de peinture[64], le revêtement de marbre[65], et le plus souvent la mosaïque multicolore, où le verre, la pierre et le marbre s’entrecroisent en mille cubes de teintes diverses pour multiplier dans les demeures la poésie de l’image et la gaieté des coloris[66]. Les couvertures, elles aussi, présentaient une diversité infinie, suivant la richesse et la grandeur de l’édifice. On peut retrouver la gradation : le chaume, dont l’usage se conservait même dans les plus belles villes du Midi, telles que Marseille ; la brique rouge, qui fournissait des ornements faîtiers d’une certaine élégance[67] ; les plaques d’ardoise noire ou de pierre blanche, fréquentes surtout dans le Nord ; et les tuiles de Métal, en plomb[68], en bronze, même en bronze doré, qui faisaient scintiller mille feux aux toits des grands sanctuaires[69]. Vue d’en haut, une cité romaine, avec ses toitures bigarrées, n’était pas moins pittoresque que sur les lignes de ses façades. III. — CHARPENTERIE. Charpente, construction et maçonnerie étaient inséparables autrefois comme aujourd’hui. Pour dresser ces murailles de pierre ou de mortier, il fallait les diriger à l’aide d’échafaudages faits de mâts, de supports, de poutres, de poutrelles et de planches[70]. Pour assurer à ces lignes de blocs, de briques ou de béton la concavité régulière d’une voûte surplombante, il fallait les asseoir sur le plancher bombé d’un berceau de charpente[71]. consistant en fresques à dessins géométriques rouges, bleus, verts, jaunes, blancs, ornés de petits coquillages incrustés dans le ciment ; l’ensemble est d’un effet très criard et très bigarré ; voyez images et restitutions, chez Miln, Fouilles faites à Carnac, 1877, p. 115 et s. Le fait n’est point d’ailleurs unique. Toits[72], plafonds et planchers[73], parois[74], linteaux et chambranles[75], à chaque instant la pierre ou le ciment s’étayait sur le bois ou servait à le porter. Une solidarité constante unissait ces deux matières[76] : le monde romain n’avait pu rompre avec les temps anciens, où Celtes et Ligures mettaient la charpente au premier rang dans l’art de bâtir. Sans doute le charpentier n’est plus maintenant, dans ces grands édifices dont nous venons de parler, que l’auxiliaire du maçon ou de l’appareilleur. Mais il y conservait encore de beaux vestiges de son antique prééminence. Ni en ville ni à la campagne on ne renonça aux maisons de bois. Ne nous laissons pas induire en erreur par les ruines des bâtiments de pierre, auxquelles leurs matériaux ont assuré une sorte d’éternité. Il se dressa en Gaule tout autant de constructions en charpente. Telles étaient la plupart des fermes, les granges, les écuries, les étables et, autres dépendances de la vie rurale[77]. Pierre et mortier n’avaient pas pris la souveraineté exclusive que notre siècle tend à leur donner. Ces bâtisses communes n’étaient d’ailleurs pour le charpentier que de la besogne courante et facile. Mais on lui demanda aussi, du moins dans les premiers temps de l’Empire, des entreprises tout autrement vastes et compliquées. Les amphithéâtres et les théâtres les plus anciens de la Gaule furent d’immenses estrades de bois, et pendant trois ou quatre générations beaucoup de cités celtiques s’en contentèrent[78]. Pour les cirques mêmes, on ne paraît jamais avoir renoncé à des dispositifs de ce genre[79]. Or, de tels échafaudages devaient porter des multitudes, dix mille hommes et davantage, agités, désordonnés, trépidants et trépignant comme il arrive aux heures de spectacles. Pour éviter toute crainte d’effondrement, on devine l’extrême habileté qu’il fallait aux entrepreneurs chargés de dresser, arc-bouter et planchéier ces colossales charpentes. Il est vrai que les Gaulois n’avaient pas été des charpentiers maladroits ; il est tout aussi vrai que les Romains étaient en cette matière des ouvriers incomparables, et qui ne seront point égalés : rappelons-nous ce que César leur a fait faire entre les deux rives du Rhin. Ces qualités des maîtres et des indigènes se trouvèrent concerter pour valoir à la charpenterie les plus beaux temps qu’elle ait connus en France. — Il est du reste possible que, dès la fin du premier siècle, ses efforts aient été enrayés dans le bâtiment par la concurrence heureuse des carriers et des cimentiers, et qu’elle n’ait pu garder l’empire qu’en architecture navale. La Gaule, comme autrefois[80], avait ses ateliers de constructions navales. Seulement, ils s’étaient déplacés. Sur la Méditerranée, les plus importants étaient ceux d’Arles[81], qui dataient des temps où César déclara la guerre à Marseille[82] ; d’autres sans doute s’étaient installés à Narbonne[83], à Lyon[84] et à Fréjus. L’Océan était desservi par les chantiers de Nantes, eux aussi héritiers de ceux que César avait organisés sur la Loire pour ruiner la marine des Vénètes[85] ; Boulogne[86] avait également les siens, et peut-être aussi Bordeaux[87] et Paris[88]. — Mais, tout compris, le travail qu’on y faisait n’était point comparable à celui qu’avaient provoqué, sur l’une et l’autre mer, la domination de Marseille et l’empire des Vénètes. Arles et Nantes avaient supplanté les vieilles marines sans pouvoir les égaler. Il est probable qu’à Fréjus et à Boulogne on construisait surtout des trirèmes de guerre, suivant le type léger et rapide en usage alors dans la marine romaine[89]. Ailleurs on mettait sur chantier, outre les barques, des vaisseaux de commerce ou de transport, gros, lourds et lents. Je ne sais si l’armement gaulois n’a pas adopté en partie les modèles classiques du monde méditerranéen. Mais il est en tout cas demeuré fidèle au vieux type de navire indigène qu’on appelait ponton, ponto, et qui devait être un navire de charge pour la mer et les grandes rivières, à fond massif, à coque large et ramassée : et ce type, sans grands changements, est arrivé jusqu’à nous par nos gabares de Gironde[90]. Grâce à la tonnellerie[91], les charpentiers de Gaule reprenaient avantage dans la vie industrielle de l’Empire. Cette fois, nous sommes en présence d’une fabrication originaire du pays et qui y fixa ses habitudes. Foudres, tonneaux, barriques et tonnelets[92], étaient dans la contrée, bien avant César, nécessaires à la manipulation du vin, de la bière et du cidre[93]. Avec les progrès du vignoble, la tonnellerie se développa partout. D’habiles ouvriers y apportèrent d’utiles perfectionnements : ils reconnurent l’excellence du châtaignier pour les douves[94] et du bouleau pour les cercles[95]. Les bas-reliefs funéraires nous montrent parfois ces ouvriers, leurs instruments et leurs futailles : un maître de chai d’aujourd’hui y reconnaîtrait ses outils et ses pratiques[96]. Ses principes une fois établis, la tonnellerie fut un des corps de métiers qui prit et garda le plus de traditions[97]. Les moins heureuses alors, parmi les industries de la charpente, furent celles qui s’occupent de l’aménagement intérieur des maisons et des édifices, autrement dit de la boiserie et de la parqueterie. Un Romain n’aimait guère ces pans de bois, ces placages à teinte sombre ou monotone[98] que nous recherchons aujourd’hui pour les parements ou les planchers à l’intérieur des demeures, et dont nos bâtiments publics ont fait, dans ces dernières années, un si lamentable abus. Il préférait les couleurs claires et variées des stucs, des peintures, des marbres et des mosaïques. Et le Gaulois ne demandait pas mieux que de le suivre dans son goût. IV. — MENUISERIE. De tous les problèmes que suggère l’industrie gallo-romaine, le plus embarrassant est celui de la menuiserie fine ou, comme nous disons de nos jours, de l’ébénisterie. En matière d’ameublement, presque tout était à faire chez les Gaulois : un grand coffre, de beaux tapis, de bons matelas, quelques sièges rudimentaires, voilà tout le mobilier que les Anciens avaient remarqué dans les demeures des plus riches[99] ; elles ressemblaient bien plus à quelque sérail d’Orient qu’il la maison romaine, toute pleine de meubles variés. Qu’advint-il après la conquête ? la Gaule conserva-t-elle ses habitudes ? ou réussit-elle à créer à sou usage un mobilier de style original, approprié à ses traditions et à son climat ? ou se laissa-t-elle envahir par les placiers d’Italie, comme l’Algérie l’a été par les modèles courants des ébénistes du faubourg Saint-Antoine ? Il nie semble par malheur que, de ces trois solutions, la moins hasardée est la dernière, la plus défavorable au maintien des traditions nationales. La maison gauloise s’ouvrit largement aux meubles du Midi, et quand ils n’arrivèrent point tout faits des ateliers de Rome, ils furent copiés sur les types- que la capitale adressa aux menuisiers du pays[100]. Le Gaulois et ses dieux vont renoncer à la position accroupie, au contact direct avec le sol. Même les divinités qui hésitent à quitter cette habitude, recourent à des tabourets ou à de hauts coussins[101] ; et à mesure que les temps romains se prolongent, on voit les sièges des dieux et ceux des hommes s’exhausser davantage. A un Gaulois de l’Empire ou aux déesses qu’il adore, il faut des sièges élevés, chaises ou fauteuils, puisque à lui-même il faut la toge et les trois noms romains. Il arriva même ceci (en quoi peut-être la Gaule prit ses usages propres), il arriva que, une fois goûté le charme de la position assise, elle s’y livra plus que ne le faisaient alors ses maîtres eux-mêmes, qui se laissaient peu à peu gagner par l’usage amollissant des canapés et divans de repas ou de sieste. On mangeait le plus souvent assis, même dans les agapes solennelles des funérailles, on préférait ce dispositif plus gracieux et plus familier, des chaises autour d’une table ronde, aux grands lits allongés que les Romains avaient adoptés pour le service de leurs banquets[102]. Il avait été en pratique dans la bonne Italie de l’ancien temps[103] : la Gaule impériale le remettait en honneur. Elle connut par suite toutes les variétés de sièges, bancs[104], escabeaux, tabourets[105], chaises[106], lits de repos[107], fauteuils à dossiers, à bras ou à accoudoirs[108]. Rome sans doute lui en fournit l’image. Pourtant l’un de ces objets est demeuré, sinon spécial à la Gaule, du moins plus habituel à ses maisons : c’est le grand fauteuil en osier tressé, droit, au dossier et aux accoudoirs larges et pleins. Elle y plaça les plus chères de ses déesses, les Mères portant leurs nourrissons ; mais elle l’adopta aussi pour les heures de la vie humaine où l’on voulait s’installer à son aise, pour les longs repas ou pour les apprêts d’une toilette féminine. Il était devenu le meuble à la fois solennel et familial[109]. J’ai dit qu’il était en osier. Car la vannerie[110] travaillait pour la maison au même titre que la menuiserie. Elle lui procurait, outre des meubles d’appartement, les paniers et les corbeilles des usages domestiques[111]. Très experts de leurs doigts, bien pourvus de matière première par les riches oseraies du pays, les vanniers de Gaule représentaient, dans les industries du mobilier, les vieux ateliers du travail indigène, essayant de lutter contre la menuiserie du bois, importée d’Italie. Il va sans dire que celle-ci triompha : car elle se prêtait seule à tous les caprices du luxe, à toutes les fantaisies de l’art, et, seule également, à la production des plus gros meubles d’intérieur, de magasin et d’atelier. Coffres massifs ou coffrets élégants[112], tables rondes et basses aux tours gracieux et aux fins ornements[113] ou tables de cuisine énormes et compactes[114], armoires de toutes tailles[115], lits de tous prix, étagères, bancs et banques, comptoirs, étaux et établis[116], la menuiserie fournit à la Gaule tout ce qu’elle fournit au reste du monde, et ce sont toujours objets ou modèles de commerce, sans apparence d’initiative locale ou de style indigène[117]. Quant aux menuiseries spéciales, pour voitures, instruments de musique ou de science, elles se partageaient entre les influences nouvelles et les traditions celtiques. Celles-là dominaient sans conteste partout où il fallait appliquer quelque progrès scientifique, par exemple en lutherie et en hydraulique[118]. La carrosserie, au contraire, où tout était affaire de pratique et d’expérience, restait tributaire des leçons du passé, de ces maîtres charrons de l’ancienne Gaule qui avaient su réaliser, pour les routes de leur pays, les types parfaits de véhicules, aussi bien de charge et de résistance que de vitesse et de légèreté[119]. Ce qui, de l’ancien temps celtique, méritait le plus de survivre dans l’ameublement des demeures gauloises, c’étaient leurs tapis de laine, aux couleurs éclatantes et variées[120], leurs matelas en bourre de laine et toile de chanvre, si résistants et si moelleux. Mais si la conquête enrichit les fabricants de matelas, assaillis aussitôt de demandes par tous les bourgeois d’Italie, elle ruina les tapissiers gaulois[121], qui ne purent résister à la concurrence des mosaïstes. Et ce fut grand dommage pour le pays : car il perdit une de ses industries nationales, antique et glorieuse, et il ne trouva plus dans ses demeures, envahies par le froid pavé de la mosaïque, la tiède chaleur de ses tapis d’étoffe. Mais à part la tapisserie, les industries du tissage et du vestiaire avaient toutes singulièrement grandi. V. — TISSAGE. La conquête eut en effet ce résultat que jamais vestiaire plus varié ne s’est offert aux populations de la Gaule. Rome leur révéla sa grande toge aux plis harmonieux disposés sur le corps, ses amples manteaux aux pans tombant jusqu’à la cheville, ses chapes légères rejetées sur l’épaule, vêtements à demi flottants, presque indépendants des membres humains, auxquels la fantaisie de chacun pouvait donner à tout instant une allure et comme un langage particulier. Mais la Gaule n’eut garde d’oublier son habillement national, moins élégant et moins varié sans doute, mais si commode, si peu absorbant dans la vie courante, étant ajusté au corps et en acceptant sans tension les moindres mouvements : la fine chemise de lin, la tunique[122] et la saie ou casaque[123] de laine, toutes trois à manches courtes ou longues, les braies ou pantalons, la cagoule ou manteau à capuchon. Je n’insiste pas sur les pelisses en peau de bête et à longs poils, qui sont de tous les temps et de tous les pays[124], ni sur les longues tuniques et les robes[125] de femmes, qui n’offraient pas, en Gaule et à Rome, de notables différences. De ces deux vestiaires qui se firent concurrence, la mode latine finit par être la moins forte. D’abord, nul autre que les citoyens romains n’avait le droit de prendre la toge[126]. Cela faisait d’elle un vêtement d’apparat. Elle le demeura, même après que tous les Gaulois eurent été déclarés citoyens romains. Ils hésitèrent toujours à s’en servir : c’était chose si difficile que de se bien draper dans la toge, et on y était si mal à l’aise pour les besognes du métier quotidien ! Même au delà du tombeau, le Gaulois ne put s’y habituer : sur ses images funéraires, il veut qu’on le montre, pareil à ses ancêtres, sous la tunique et le manteau à capuchon[127]. Il arriva même ceci, que les Romains trouvèrent plus d’avantages à se vêtir à la gauloise[128]. Déjà, avant l’Empire, ils importaient des pays transalpins une quantité notable de saies et de cagoules[129] ; le mouvement s’accentua après César[130] ; et la Gaule devint, dans la draperie, le plus gros producteur du monde[131]. C’est elle qui nous habille, nous autres gens du commun, disait un poète de la capitale[132]. L’industrie drapière s’organisa, semble-t-il, avec assez de méthode. Des corps de métiers et des centres différents se partagèrent la production, l’apprêt et la vente. Ici on ne fabriquait ou on ne vendait que des casaques[133] et là que des cagoules[134]. L’Artois[135] et le Hainaut[136] se réservaient les saies de couleur sombre, dont l’armée faisait une grande consommation[137]. On vantait les rudes et fortes cagoules de Saintonge[138] et du pays de Langres[139], imperméables au froid et à la pluie[140]. Reims[141], Nîmes[142], Rouen[143], Amiens, Bourges[144], étaient dès lors de bonnes villes drapières. Partout, on voyait tisserands et foulons occupés à tour de rôle à la préparation de l’étoffe, avant qu’elle ne fût livrée aux ouvriers de la confection. De ces trois corps de métiers, c’est celui du foulon qui se tenait au premier rang. Le tissage se faisait souvent en famille, dans des ateliers domestiques ou dans les fermes attachées aux grands domaines[145] ; et c’est là également, sous la direction de la maîtresse de maison ou des intendants du seigneur, que se taillaient et se cousaient les habits, tuniques, pantalons ou manteaux. Tisserands et confectionneurs de profession, ayant atelier ou boutique sur rue, c’étaient, en dehors des grandes villes, gens aussi rares que moissonneurs libres ou que boulangers patentés[146]. — Mais entre tissage et confection se plaçait l’apprêt, et alors intervenait le foulon[147]. C’était le foulon qui donnait à la pièce tissée sa forme marchande et sa valeur utile. Son métier avait une telle importance, exigeait une installation si compliquée et des soins si minutieux, que, sauf de très grands domaines, aucune maison ne pouvait posséder son foulon à elle seule, comme elle avait ses tisserands et ses tailleurs[148] ; presque tout le monde des producteurs devait s’adresser, pour apprêter les draps, à des artisans professionnels, gardant leurs usages et leur indépendance[149]. Les foulons devinrent donc, dans un certain sens, les maîtres de la draperie[150], tels que furent les tisserands au Moyen Age. Un quartier leur était réservé dans les bourgades, près de quelque ruisseau limpide, avec les eaux, les cuves, les étendoirs, les calandres et les presses nécessaires[151]. A la campagne même, un atelier de foulon formait un petit hameau, auquel il laissera parfois son nom[152]. De la ferme ou du château voisin on venait lui confier l’étoffe de laine, et elle s’en retournait ensuite, prête à se transformer en vêtement, soit dans les logis familiaux[153], soit dans les ateliers des commissionnaires[154]. Le foulon fut pour le drap ce que le meunier fut pour le grain. Tout ainsi qu’à l’époque gauloise, les matières premières de la draperie étaient la laine, le lin et le chanvre. La laine gardait, plus que jamais, la préséance[155]. On en tirait les vêtements de dessus, des tapis[156], des couvertures[157], des rideaux[158], des réticules[159], l’enveloppe et l’intérieur des matelas et des coussins[160] : n’oublions pas les larges cravates ou les cache-nez, dont les Gaulois frileux s’enveloppaient volontiers le cou et la gorge[161]. Le lin[162] servait aux vêtements de dessous[163] et aux voiles de femmes[164], aux draps de lits[165], aux nappes[166], serviettes et mouchoirs[167] : car de cela, les Anciens firent aussi bon usage que nous-mêmes. Le mouchoir, par exemple, fut un accessoire indispensable à la toilette des jours solennels ; et les hommes eux-mêmes, sur leurs monuments funéraires, se faisaient représenter le tenant à la main, ce que d’ailleurs j’ai peine à comprendre[168]. Avec le chanvre, on fabriquait sans doute les mêmes objets qu’avec le lin, mais en étoffe plus rude[169]. Lin et chanvre trouvaient d’autres emplois industriels, aussi importants que ceux du vestiaire : toiles à voiles pour les navires, à quoi excellèrent les gens de Normandie et d’Artois : toiles et bourre pour les matelas, lesquels on exportait jusqu’à Rome ; besaces et sacs de tout genre[170], toiles à tentes, bûches de voitures et de magasins[171], ce dont le commerce et le camionnage de ce temps eurent amplement besoin. Enfin, on en tissait à la main des cordages[172], et j’imagine qu’aux abords de toutes les villes de la Gaule, grandes et petites, nous pouvons nous figurer déjà les corderies, allongées et bourdonnantes, sur les lices des remparts ou les accotements des routes[173]. La teinturerie par les couleurs végétales avait été une des gloires industrielles de la Gaule indépendante. Je ne puis affirmer que la Gaule romaine ait longtemps conservé ce renom, et la formule des mystérieuses préparations qui le lui avaient procuré[174]. Les teintures à base animale, et en particulier la pourpre et ses nuances innombrables, firent concurrence aux anciens procédés[175], et de ceux-ci, à la fin, l’expérience finit par se perdre : une fois de plus, l’industrie de l’Occident dut céder le terrain aux pratiques orientales[176]. Enfin, sous l’influence des mœurs romaines et des marchands syriens, la Gaule ajouta bien des détails d’élégance à son vestiaire traditionnel. Elle aima les tuniques et les draps à franges[177] ; elle connut toutes les variétés du ruban et de la passementerie[178] ; elle fonda des fabriques de velours[179] et de broderies[180] ; ou lui apprit à tisser des brocarts d’or et d’argent[181], on forma ses ateliers à ce genre de travail mièvre et minutieux qui ciselait ou dessinait une pièce de vêtement comme un bijou de métal. Rien de cela n’était pour lui déplaire : elle avait aimé les choses éclatantes[182] ; et ce fut sans peine que Lyon sa capitale inaugura en Occident une maîtrise dans les tissus de luxe[183]. Et cependant, il ne semble que la Gaule a perdu, en matière de tissu et de vêtement, ce qui était autrefois son charme et son originalité. Toges, tuniques et manteaux, costume habituel de ses peuples, sont de teinte uniforme, blanche, grise, rousse ou brune. L’usage des habits aux couleurs voyantes ou aux étoffes bariolées, si fréquent dans les temps de l’indépendance, a disparu peu à peu devant la monotonie des habitudes classiques ; il n’est guère que les chefs militaires ou les Barbares du Rhin qui se permettent sur leurs corps le luxe des couleurs franches et éclatantes, casaque écarlate ou tunique verte[184]. Ce qui propage maintenant le renom de l’industrie drapière gauloise, ce sont ses manteaux à capuchon, aux tons roux et sombres, et ces tons viennent simplement de la laine naturelle[185]. Le besoin de la couleur s’éloignait de l’habillement[186], tandis qu’il envahissait, par le marbre, la peinture et la mosaïque, les parois et les parquets des demeures. VI. — CUIR ET INDUSTRIES SIMILAIRES. Les industries du tissage et du vêtement avaient pour auxiliaires celles de la chaussure et de la coiffure, en particulier la préparation du cuir, très florissante chez les Gallo-romains[187]. Il est malaisé de se figurer la manière dont les indigènes, hommes ou femmes, se couvraient habituellement la tête. Nous possédons plusieurs milliers de portraits de ce temps, et tous sont tête nue[188] : ce qui était chez les Romains l’usage cérémonial, que les Gaulois leur ont emprunté[189]. Mais il n’est pas possible que dans les voyages, à la campagne, pour certains travaux de métier, les hommes et les femmes n’aient pas gardé quelque coiffure traditionnelle : le capuchon de la cagoule n’est bon qu’en hiver ou contre la pluie. Cette coiffure, c’est sans doute celle dont les artistes ruraux affublent la tête des divinités champêtres, un énorme chapeau formé d’une simple calotte et de bords démesurément larges[190]. Là-dessous, on était à l’abri l’hiver de l’eau et l’été du soleil : car on peut croire qu’il était en feutre et non en paille. Les femmes devaient le porter aussi bien que les hommes. Et j’imagine que les chapeaux de nos débardeurs, que ceux des paysans et des paysannes de la France centrale ou de notre Bretagne, parfois si semblables aux coiffures monumentales des déesses gauloises, n’en sont que les copies, fidèlement transmises d’âge en âge[191]. La chaussure[192] offrait beaucoup plus de variétés, peut-être parce que les Anciens lui avaient assigné le rôle de marquer parfois les distinctions sociales, rôle qui, beaucoup plus tard, reviendra à la coiffure. Les Gallo-romains ont dix à douze manières de se chausser, et, pour chacune, quantité de formes : l’espadrille, sandale indigène à semelle de corde et à dessus de toile, qui enveloppait et tenait bien mieux le pied que la sandale classique[193] ; le sabot de bois, dont on faisait dès lors une grande consommation[194] ; le gros soulier de cuir, bas, dur à la fatigue, avec forte semelle garnie de clous[195] ; et puis, le chausson fourré[196], la bottine à courroies[197], la bottine élégante ou le soulier de fantaisie, tantôt à la pointe allongée et retournée. tantôt aux oreilles retombant sur les côtés[198] : et enfin, pour les chasses ou les travaux des champs, les guêtres, les jambières, les bandes molletières, et surtout les grandes bottes, solides et imperméables[199]. Et toutes ces manières, et d’autres encore, sont arrivées jusqu’à nous. La préparation du cuir livrait également un nombre extraordinaire d’objets d’équipement et de harnachement : tabliers d’artisans, fourreaux et ceintures de soldats[200], harnais, brides et selles pour cavaliers ou voituriers[201], bourses, sacs et sacoches pour tout le monde[202], sans parler des outres en peau de bouc ou de chèvre, qui servaient aux usages les plus divers, à conserver et à transporter le vin, à soutenir les nageurs au passage des rivières[203]. Dans cette vieille industrie du cuir, la plus ancienne peut-être de l’Occident, les Gaulois continuaient à trouver l’emploi des moindres choses. VII. — ALIMENTATION. Le premier rang parmi les industries de l’alimentation appartenait encore à la plus ancienne, celle du pain ; mais immédiatement après elle se présentait la plus récente, celle du vin. Le grain récolté était moulu dans des meules manœuvrées au moyen d’êtres vivants, esclaves ou bêtes : le moulin mécanique n’a pas encore pris possession des sommets de nos collines[204] ou des berges de nos rivières[205]. Il en résulte que le travail de meunerie ne peut pas se concentrer, ainsi qu’au Moyen Age ou de nos jours, dans de grands édifices dominant les hauteurs ou barrant les cours d’eau : le moulin, bâtisse isolée, joyeuse, bruyante et pittoresque, présidant à la vie d’un coin de terre, est chose inconnue à l’ancienne Gaule. L’œuvre de meunerie, comme celle de tissage, est dispersée entre des milliers de villas et de villages, et le moulin n’est qu’un atelier de plus installé dans les grandes fermes[206]. Et il en alla ainsi du four : chaque famille, aisée ou riche, pétrissait sa farine et cuisait son pain ; et la seule différence était en ceci, que les unes faisaient travailler leurs esclaves[207], et que pour les autres les maîtres eux-mêmes mettaient la main à la pâte et au fourgon. En cette affaire pourtant, quelque chose de nouveau vient d’apparaître en Gaule sous les empereurs : c’est la boulangerie commerciale, avec ses meules, son four, sa boutique de vente, son patron et ses clients. Dans les villes qui se fondent, les petites gens n’ont ni le temps ni les moyens de conserver leurs grains, de les porter au moulin et au four la farine ; et, les riches eux-mêmes ont bien d’autres emplois à réserver à leurs esclaves. Il s’y est clone établi des entrepreneurs qui font cette besogne, pour le compte de chacun et à leur profit personnel ; et nous voyons s’affairer, en divers lieux, des négociants en grains qui approvisionnent ces industries[208], des boulangers en gros[209] et en détail[210] qui en écoulent les produits, et peut-être même des commissionnaires en céréales pour les fournitures publiques. Ce qu’on débite dans ces boulangeries, ce qu’on sert sur les tables gauloises, c’est toujours le pain blanc du pays[211], sous toutes les formes que pouvaient présenter les usages locaux : mais le type le plus répandu est maintenant la grande miche ronde, classique chez tous les peuples méditerranéens[212]. On vantait surtout le pain fait avec la farine du gros blé blanc du Dauphine et du Comtat[213] : mais soyons assurés que bien d’autres farines valaient ces deux renommées méridionales[214]. Si le luxe de table (ce qui est fort croyable) a fait pénétrer chez les Gaulois les fantaisies de la cuisine romaine, il est probable que ces boulangers fabriquaient et débitaient aussi mille sortes de pâtisseries, de toute saveur et de toute forme, pour la joie des enfants et la distraction des jours de fêtes : nos bonshommes en pain d’épice ont eu leurs équivalents à l’époque romaine[215]. Le pain et la bouillie de mil, toutes ces variétés de millade chères encore aux tables gasconnes, étaient sans doute abandonnés aux pauvres gens, aux paysans, aux cultivateurs des terrains maigres. A la différence de la boulangerie, l’industrie vinicole eut à subir de longues années de marasme dans le cours de ses destinées gauloises. Cela ne veut pas dire qu’on cessa de boire du vin : mais on le paya plus cher, et on en importa davantage d’Italie. Mais dans l’ensemble, la gloire du vin de Gaule ne fut pas atteinte, et les bons procédés de fabrication ne se perdirent point[216]. On distinguait une douzaine de types de vins, correspondant à peu près à nos grandes régions viticoles d’aujourd’hui[217], et chacun de ces types se classait sans doute, ainsi qu’aujourd’hui, en différents crus de premier, de second ou de dernier rang[218]. Mais les préférences n’allaient pas aux mêmes vins : en cette matière le palais a toujours eu ses modes et le goût ses caprices. Le grand vin de Gaule, en ce temps-là, c’est ce que nous regardons plutôt comme du gros vin, le vin de Béziers[219] ou du Midi, lourd et épais, surchargé encore par je ne sais quelle préparation à la poix qui lui donnait une saveur étrange, l’arrière-goût d’une tisane aux bourgeons de sapin[220]. Il n’empêche que le béziers s’exportait à Rome, qu’on en raffolait, et qu’on en gardait précieusement les bonnes années[221]. Après tout, il était peut-être meilleur qu’il nous semble, et nous n’avons pas le droit de condamner un vin que nous ne pouvons juger. Ces préparations à la poix étaient courantes dans les vins de Gaule[222]. Les Viennois eux-mêmes y recouraient pour les leurs[223], qui furent peut-être pendant quelque temps les plus cotés du monde. Il est d’ailleurs probable que le goût s’y était fait[224], ainsi que nous nous faisons nous-mêmes, dans notre cuisine, à tant d’ingrédients bizarres[225]. Mais il faut ajouter que certains palais, plus fins et plus sensibles, ne voulaient pas de vin poissé[226]. Peu à peu, les habitudes de l’Antiquité se sont, en cela aussi, rapprochées des nôtres, et je ne serais pas étonné que les préférences des gourmets aient fini par lâcher le béziers pour aller au bourgogne ou au côte-rôtie chauds et lumineux, ou au bordeaux savoureux et délicat[227]. Le malheur pour la Gaule fut qu’elle ne s’en tenait pas au bon vin, sain et généreux. Elle apprit, des gourmets ou des maniaques d’Italie, l’art d’y ajouter les ingrédients les plus imprévus, d’en tirer les sensations les plus morbides. Non contente de le fumer pour le colorer ou le faire vieillir[228], elle y mêla des herbes ou de l’aloès pour en varier le goût[229], elle fit du vin doux avec des raisins secs[230], et elle arriva jusqu’à connaître le vin d’absinthe aux pernicieux effets[231]. Rien n’entrava plus le penchant à l’ivresse, auquel les Gaulois n’avaient jamais su résister : ils connurent toutes les formes du vice[232], jusqu’au délire de l’absinthisme[233]. La bière d’orge n’avait rien perdu de sa popularité dans le Nord, où les brasseurs de Metz et de Trèves réussissaient à faire concurrence aux vignobles de la Moselle[234], où les taverniers de Paris continuaient à débiter de la cervoise en vue des pampres de Suresnes et d’Argenteuil[235]. Mais malgré tout le vin restait le plus fort : les buveurs de bière étaient dans les cabarets moins nombreux que les amateurs de pur ou de piquette[236], et si la bière n’était pas exclue des banquets funéraires ou des cérémonies rituelles[237], il était bien certain que les morts et les dieux préféraient, à l’instar des vivants, se conformer aux usages de la Grèce et de Rome, et que le vin passait pour la boisson sainte par excellence. Aucun texte ne nous parle d’hydromel ou de cidre. Nous ne pouvons croire cependant que la Gaule s’en soit tenue, pour sa boisson courante, au vin et à la bière. Elle recherchait, comme le lui reprochaient les Romains, toutes les manières de boire, et le pays était propice à la fois à l’élève des abeilles et à la culture du pommier. Remarquons que la pomme, au même titre que la grappe de raisin, est parvenue citez les Celtes au rang d’emblème religieux et familial : cela serait-il arrivé, si elle n’avait été qu’un fruit de dessert[238] ? C’est en Provence et en Languedoc, et notamment autour d’Aix[239] et de Narbonne[240], que se concentrait la fabrication de l’huile. On la réussissait si bien, que les producteurs du Midi pouvaient supplanter même sur les marchés de Rome leurs rivaux d’Espagne et d’Italie[241] : il est possible que le fruit de France eût une saveur moins forte, plus fine. Mais d’autre part, la Gaule devait importer de l’huile plus encore qu’elle n’en expédiait : car depuis l’annexion à Rome, elle en faisait une consommation extraordinaire, pour la cuisine ou pour les jeux[242]. Grâce au patronage des maîtres du jour, le beurre reculait devant elle, de même que la bière devant le vin[243]. Voici encore qui est nouveau dans les Gaules : le trafic et le débit des viandes de boucherie y donnaient lieu, surtout dans les grandes villes, à un important mouvement d’affaires ; elles avaient leurs abattoirs[244], leurs marchés aux viandes[245], leurs bouchers en gros[246] et en détail[247]. Dès le temps de Tibère on aperçoit ces derniers groupés en confréries, glorieuses et importantes[248] ; et voilà qui annonce déjà un lointain avenir, la puissance des boucliers dans les cités médiévales. Mais rien n’approchait, en fait d’affaires de viande, de la vogue que s’étaient acquise les porcheries gauloises. Jambons de Flandre. de Franche-Comté et des Pyrénées[249], charcuterie d’Alsace[250], jambons ou saucissons de Provence, d’Avignon ou de Tarascon[251], lard de Narbonne[252], et sans doute bien d’autres produits de même origine enrichissaient paysans et commissionnaires ; et les conserves qu’on en pouvait faire étaient aussi recherchées à Rome que les saumures d’Espagne. Car chaque province de l’Empire se présentait devant la Ville Éternelle avec les gloires Culinaires qui lui étaient propres[253]. Après le pain, le vin et les jambons, le dernier des produits alimentaires de la Gaule qui arriva à une célébrité mondiale, fut le fromage, j’ai déjà dit que l’on appréciait surtout celui des Alpes et celui de Lozère, lesquels paraissent les prototypes, celui-là du gruyère et celui-ci du cantal. Il n’est encore question ni du roquefort[254] ni des fromages de Brie ou de Normandie. Ne tirons pas de ce silence un argument contre leur antiquité. C’est le hasard[255] seul qui nous a fourni ces renseignements sur la richesse économique de l’ancienne Gaule, et tout ce que nous avons appris sur cette richesse nous y a fait retrouver les éléments de la nôtre. VIII. — ÉPICERIE ET DROGUERIE. A côté de la grande industrie alimentaire, l’épicerie et la droguerie se firent une place honorable dans le travail des Gallo-Romains. — Qu’on ne s’étonne pas de nous voir inscrire ici ces deux mots, qui paraissent détonner dans la vie antique : on constatera bientôt qu’aucune des denrées dont ils suggèrent la pensée ne fut ignorée de la Gaule, telle du moins que Rome la transforma. Qui dit épices et drogues dit condiments de la nourriture ou préparations de pharmacie : nous avons déjà parlé du sel, de l’huile et du beurre, on ajoutera la graisse et le vinaigre, et, dans un ordre plus relevé, l’anis et le cumin, qui rivalisaient l’un avec l’autre pour relever la cuisine ou varier la pharmacopée[256] ; mais il faut insister sur le miel, un des produits les plus chers au monde antique, chez les Gréco-romains ainsi que chez les fils des Celto-Ligures[257]. Le miel était, pour les uns et les autres, le stimulant de toute friandise et un remède universel, comme le fut longtemps le sucre, qui hérita de lui. On le mêlait à l’eau pour avoir de l’hydromel, on en sucrait les entremets, on en faisait mille sortes de confitures[258]. En tant que panacée, il servait tantôt à l’usage interne, amalgamé avec les drogues les plus diverses, tantôt à l’usage externe, par exemple à l’état de collyre dans certaines maladies d’yeux[259]. Entre toutes les denrées végétales que vendaient pharmaciens et droguistes de l’Ancien Monde, l’une des plus populaires venait précisément de la Gaule : c’était l’absinthe de Saintonge[260]. Les Celtes la révélèrent aux Romains, à titre de remède spécifique contre les vers intestinaux, ces vers auxquels les médecins d’autrefois et les empiriques d’aujourd’hui attribuent tant de méfaits clans l’organisme humain. Elle entra, pour n’en plus sortir, dans le codex traditionnel. Dioscoride, Galien et leurs disciples la préconisèrent comme le meilleur des vermifuges ; sa célébrité devint universelle, et elle l’a retenue jusqu’à nos jours sous le nom inaltéré de santonine. Il est probable qu’on finit par débiter, sous ce nom, bien d’autres absinthes que celle de Saintonge. Mais à l’époque romaine ce pays réussit à prendre le monopole de l’herbe vermifuge même sur les marchés de l’Orient : de là, une assez bonne source de richesses pour les jardiniers des Charentes. — Ce pays de Saintes, aux cultures si denses, au sol si varié, était pour les herboristes, les droguistes, les cueilleurs de simples, une vraie terre d’élection. Aucune région gauloise n’a livré de plus bizarres récipients, dont l’extérieur indique, en inscriptions aujourd’hui mystérieuses, les formules des drogues qu’ils renfermaient, liqueurs, remèdes ou parfums[261]. Dans l’effroyable pharmacopée qui sévissait alors sur la Gaule, — vestiges des temps celtiques et des siècles d’au delà, recettes apportées par les prêtres d’Orient ou par les devins de Campanie, préparations à peine plus sérieuses imaginées par les médecins grecs, — dans ce formulaire chaotique et extravagant, herbes, miel, graisse, sang, métaux, pierres ou cendres, les produits des trois règnes et jusqu’aux déchets de l’industrie humaine s’entremêlaient en dix mille combinaisons pour former autant de spécifiques[262]. Mais ces éléments, dont quelques-uns étaient des plantes très rares, des pierres précieuses, des produits presque introuvables, — il ne devait p’as être facile d’avoir de la graisse de léopard[263], — comment arrivait-on à les recueillir et à les préparer ? De telles recettes médicales supposent une industrie de droguerie bien organisée, ayant dans les divers pays du monde ses acheteurs, ses courtiers et ses placiers[264]. La parfumerie ne restait pas en arrière. Les Gréco-romains raffolaient d’essences et d’odeurs, et la Gaule se laissa prendre à ce raffinement. Elle vit s’ouvrir dans ses villes des boutiques accueillantes où des étagères alignaient leurs vases à parfums et leurs pots de cosmétiques[265] ; et à voir les images funéraires de certaines Gauloises, gardant à la main la fiole élégante à senteur subtile, on s’aperçoit de la place qu’elle avait occupée dans leur vie[266]. Cela, je pense, ne venait pas de la tradition celtique[267]. Ce qui en venait certainement, c’était l’usage du savon. Les Gaulois en connaissaient de longue date’ la fabrication, bien entendu à la potasse[268] et à la graisse : car je ne sais s’ils avaient déjà eu l’idée, à Marseille ou à Lyon, d’appliquer l’huile à cette industrie[269]. Elle n’en était pas moins fort populaire clans toute la contrée, l’Italie elle-même s’en fit la cliente, et des placiers en savon parcouraient le monde, offrant au choix du public, soit la fine pâte à laver et colorer, si précieuse pour la chevelure, soit les gros pains ronds recherchés des ménagères[270]. Enfin, la Gaule sut tirer également profit de la cire de ses abeilles et de la résine de ses arbres. — Car les arbres résineux du pays, pins des Landes ou sapins des montagnes, étaient en ces temps-là aussi exploités, aussi riches en revenus qu’ils le sont devenus de nos jours[271] : la résine fournissait la matière des torches[272] et de remèdes sans nombre[273] ; la poix servait elle aussi à la pharmacie[274] et, en outre, au calfatage des navires[275], à la fabrication de certaines couleurs[276], au nettoyage des amphores[277] et à la préparation des vins. — Et bien plus que de nos jours, la cire des ruchers gaulois s’offrait à tous les emplois : on en tirait des moules à poteries, des enduits de tablettes à écrire[278], des produits colorants, des figurines magiques[279], des empreintes de sceaux[280], des chandelles et des torches[281]. Tous ces effets, sauf les derniers, avaient été révélés à la Gaule par les conquérants gallo-romains. Mais la Gaule était alors assez riche en abeilles pour satisfaire à toutes les demandes[282]. — C’est toujours ainsi que la vie industrielle se présente sur ses terres : ou bien elle date d’avant la conquête, et les Romains l’ont rendue plus intense ; ou bien elle s’est formée par les leçons des maîtres du Midi, et elle s’est aussitôt alimentée au trésor de matières premières le plus abondant, le mieux choisi, que puisse offrir l’Occident. IX. — TERRE CUITE : VASES ET VAISSELLE[283]. Cela fut vrai plus encore de l’industrie de la terre cuite, la plus importante et la plus variée, avec celle du bâtiment, qui ait grandi dans la Gaule romaine[284]. La passion de la céramique, autant que l’amour de la bâtisse, fut pour les Gaulois une manière de devenir latins, de s’imprégner de ces habitudes classiques où une si belle place était faite à la terre du potier et à l’art du modeleur. Jamais l’argile de France ne s’est adaptée à plus d’usages. — En voici les principaux. 1° Les grands récipients en terre cuite étaient depuis long temps connus du monde occidental : c’est par eux que la céramique avait débuté en Gaule dans les temps de la pierre polie, et, à la veille de la conquête romaine, c’est à ce genre d’ustensiles que se consacraient surtout les potiers belges ou celtes. A force d’application, quelques-uns étaient arrivés à d’excellents résultats, tels que ces grands vases à la taille svelte, aux flancs élancés et saillants comme des carènes de vaisseaux, aux teintes d’un noir uni et profond, ou parfois au contraire claires et bariolées, rouges, blanches ou violettes, trouvées peut-être en un effort d’emprunt au jeu de l’arc-en-ciel[285]. Ce mouvement qui entraînait les Gaulois, à la suite des Grecs[286], vers la grande poterie élégante et fine ou vers la céramique colorée, la domination romaine l’enraya assez vite. Ils conservèrent encore quelque temps le goût des vases à couleurs appliquées, à fond clair et blanc, portant de larges ornements rouges ou bruns[287]. Puis, partout, dès le milieu du premier siècle après notre ère[288], ces essais d’une céramique originale disparurent sous un effrayant déballage de produits commerciaux : — terrines, jattes, bassines ou bassins à demi plats et d’une épaisseur double[289] ; amphores allongées, à anses arquées ou anguleuses[290] ; vases pansus au col étroit[291] ; cruches, pots ou pichets à goulot ou à bec[292] ; jarres ou tonneaux au ventre énorme, à la taille monumentale, assez gros pour cacher un homme[293] ; — tout cela de matière à peu près pareille, en terre à teinte grise ou brune, à cuisson souvent médiocre, à pâte mal triée et parfois mêlée de gravier, sans couleur, sans ornement, d’ordinaire sans vernis, vases de cuisine, de cave ou de ménage fabriqués à la grosse par les industriels de Lyon, de Vienne ou du Hainaut[294], ou par les innombrables potiers de campagne qui s’installèrent alors chez tous les peuples de la Gaule[295]. 2° La vaisselle de table[296], celle-ci toujours vernissée et souvent décorée, devint la grande affaire de la céramique des Gallo-romains, disons plus, de toute leur industrie, sans réserve d’aucune sorte. Ce qui fut fait alors chez nous en ce genre de travail est prodigieux et dépasse ce que la France a jamais vu en fait de manufacture, je parle de quantité et non de qualité. Le fond d’une ruine romaine en Gaule, c’est un amas de vaisselle. C’est à la pelle que dans le sous-sol de nos villes on ramasse les tessons d’assiettes et de bols antiques. Il faut de nombreux volumes pour en dresser l’inventaire, et, dans quelques dizaines d’années, le goût du détail aidant, l’histoire de la vaisselle gallo-romaine occupera l’étendue d’une bibliothèque[297]. Qu’on songe seulement à ceci : la plupart de ces débris portent des marques de fabriques, ces marques nous apprennent l’existence de plusieurs milliers d’ateliers[298], et il sera possible un jour, pour chacun de ces ateliers, de retrouver son origine, son local, ses destinées, le type de ses produits et l’extension de ses affaires. La vaisselle de terre cuite supplanta donc partout et chez tous les gobelets et les assiettes de bois de l’ancien temps[299], de même que la faïence, il y a quelques générations, mit fin à la poterie d’étain et aux derniers efforts de la boissellerie rustique. Elle a régné dans les villes, elle a pénétré dans les campagnes les plus reculées ; forestiers, pêcheurs, bergers, s’en servirent pour leur usage courant[300]. La concurrence entre les grandes maisons, l’installation de moindres fabriques dans chaque cité, avilirent les prix[301] jusqu’à les rendre accessibles aux plus humbles des hommes. Au début, la Gaule importa d’Italie, et en particulier de Toscane[302]. Il y avait à Arezzo de célèbres manufactures de vaisselle fine : très minces, très légères, à annoncer presque la porcelaine, enduites d’un beau vernis rouge à reflets mordorés et à glaçure inaltérable, relevées souvent par des figures et des scènes en très léger relief, de finesse et de grâce toute helléniques, les poteries arrétines firent fureur dans la Gaule des premiers empereurs[303]. Et nous pouvons nous représenter aisément les placiers italiens parcourant le pays d’une mer à l’autre, jusqu’au seuil de l’Armorique ou aux marécages bataves[304], et prenant dans chaque ville de fortes commandes[305]. Mais le terrain, bientôt, manqua devant eux. Tout naturellement les Gaulois, qui connaissaient la richesse de leur sol en argile plastique, se mirent à fabriquer de là vaisselle pour leur propre compte, et les marques indigènes se substituèrent sur les marchés aux firmes arrétines[306]. Du reste, les fabricants gaulois se gardèrent de heurter les habitudes prises par le pays. Il voulait de l’arrétin : on lui en donna en quantité. Les poteries de ce genre furent en imitation ou en contrefaçon des produits toscans : mêmes formes de bols ou de tasses[307], même recherche de l’amincisse nient pour les parois, même surface d’un beau rouge foncé sous le lustre de son vernis, même usage de figures en relief connue motifs de décor. Mais ce n’est souvent que l’apparence. Il est très rare que la vaisselle gauloise atteigne à la finesse arrétine. Les reliefs d’ornement sont disposés sans art, en saillies trop uniformes ou trop marquées, en figures trop tassées, en contours trop péteux[308]. Quant au vernis italien, je doute que nos potiers en aient retrouvé l’exacte formule. Quelques Arvernes ont fait presque aussi bien, mais ce n’est jamais la mate chose. Peut-être les contemporains s’y sont-ils trompés. Le temps a remis la vérité à sa place : aujourd’hui, le vernis des vaisselles gauloises nous apparaît de ton souvent mat et terne, parfois au contraire dur et vitreux, la teinte rouge de la poterie fatigue à la longue par sa monotonie brutale et crue ; et la terre arrétine est demeurée imperturbable dans l’éclat élégant et mesuré de son vernis, dans le charme adouci de son coloris, aussi puissante et aussi mystérieuse à sa manière que le ciment romain[309]. Deux catégories principales d’objets étaient livrés par les manufactures gauloises dans le genre arrétin : — la vaisselle de table proprement dite, c’est-à-dire des assiettes et des plats[310], plus ou moins creux, à bords plus ou moins relevés, allant des plus petites aux plus larges dimensions, depuis la mignonne soucoupe de dessert jusqu’au plat monumental pour gibier, poisson ou volaille, et aussi des bols et des tasses, également avec d’innombrables variétés de tailles et de formes[311] ; — la vaisselle de buffet, ou, si l’on préfère, de décor et d’apparat, grands vases hauts et droits, imités des cistes de métal si chères aux Anciens[312], potiches ventrues à couvercles[313], urnes à anses[314], flacons à verser[315], majestueuses soupières surchargées d’ornements[316]. Et je passe, en fait de faux arrétins, quantité de types et d’espèces[317]. Cependant, malgré la diversité de ses produits, la céramique gallo-romaine ne fut que la médiocre copiste de l’industrie italo-grecque. En dépit de ses efforts. elle échoua ou recula devant les vraies difficultés. A ses collections de modèles, il manque d’ordinaire la coupe, au pied fragile et à la courbe élégante, ou la fiole au type de l’amphore, avec la sveltesse de son col et le galbe de sa taille[318]. On sent bien qu’elle travaillait pour le plus grand nombre, et que ceux-ci étaient fort indifférents aux délicatesses du potier hellénique. La même conclusion s’impose quand on examine les figures moulées en relief sur les parois des plus grands vases. Les cistes ou les soupières dont nous venons de parler, et qui étaient sans doute disposées pour faire ornement sur les étagères des dressoirs ou les tables de repas, portaient à l’extérieur, pareilles en cela aux potiches ou aux jardinières de nos salons, des images de tout genre, rinceaux, arabesques, scènes de chasse, de mythologie ou de jeux, portraits de dieux, d’animaux ou de gladiateurs[319], de quoi retenir de temps à autre l’attention de visiteurs ou de convives désœuvrés. Or, je ne trouve rien, dans le monde gallo-romain, qui soit plus banal comme motif, plus faible comme dessin, plus médiocre comme facture : le relief, lourd, grumeleux, mal proportionné, suffit à indiquer que toutes ces figures se fabriquaient eu nombre, dans une production aussi régulière, aussi intense, aussi peu personnelle et aussi envahissante que de nos jours celle des bronzes de Vienne ou des pendules de la Forêt-Noire[320]. Cette grossièreté des figures s’explique en partie par la manière dont elles étaient obtenues. — Chacune était d’abord modelée à la main, isolément, par un sculpteur ornemaniste : et il est possible que cet homme ait été parfois un artiste de mérite, et que son dessin lui ait été bien payé par un patron de fabrique[321]. Ce modèle formait une sorte de poinçon en relief, d’ailleurs en terre cuite[322]. — Puis, on préparait, toujours avec de l’argile, le moule du vase à faire, ou du moins le moule de ses parois extérieures[323] : et sur ce moule, à l’aide des poinçons sculptés dont nous venons de parler, on imprimait, on estampait en creux les images à reproduire. — La forme ainsi prête, on l’appliquait sur la terre molle qui devait constituer le contour du vase[324] : et le vase sortait enfin de cette empreinte, avec ses parois achevées et ses dessins en relief. — Il avait donc fallu, pour le faire, une triple opération, compliquée encore par la cuisson de la terre ; et à chaque stade du travail, l’image perdait de sa finesse initiale. Mais ce que cette poterie perdait en valeur artistique, elle le gagnait en pouvoir commercial. On voulut en fabriquer partout. Ainsi que dans les beaux temps de la faïencerie française, il se constitua entre le Rhin et les Pyrénées de véritables provinces ou écoles céramiques, ayant chacune ses formes et ses procédés préférés[325]. Les trois plus importantes de la Gaule Chevelue se trouvaient groupées autour du massif Central : l’école des Arvernes montrait ses anciennes fabriques de Lezoux, datant du temps gaulois, mais curieuses de toutes nouveautés, sachant s’adapter aux goûts du moment[326], et qui avaient fait du village la plus grande bourgade céramique de la Gaule[327] ; l’école des Rutènes au Rouergue, où travaillaient les manufactures de Montans[328] et de La Graufesenque[329], celles-là héritières de vieilles maisons celtiques, celles-ci actives et entreprenantes comme pas une dans le monde entier ; l’école des Gabales au Gévaudan, un instant célèbre par ses vases de Banassac[330]. En Narbonnaise, les Allobroges avaient su créer autant de poteries avec l’argile de leurs vallons que de bons crus avec les vignobles de leurs coteaux[331]. Sur les bords du Rhin, il n’y eut aucune céramique plus populaire que celle de Rheinzabern près de Spire, pourvoyeuse de la Gaule en fait de grands bols à reliefs[332]. — Mais n’insistons pas sur ce rapprochement avec la faïencerie du dix-huitième siècle. Cette dernière garda un caractère aristocratique qui manqua aux ateliers d’Auvergne ou de Germanie. Une maison de faïence, à Moustiers ou à Saint-Jean-du-Désert, était un asile de travail artistique, passionné et silencieux[333]. On ne trouvait rien de pareil dans ces immenses officines de Lezoux ou de La Graufesenque, où tout était sacrifié à la quantité et à la vente : et nous aurons bien mieux l’image des fabriques gauloises en regardant près de Marseille les villages céramiques de L’Estaque et de Saint-Henry, qui entassent tout ensemble leurs dépôts de glaise, leurs fours fumeux, leurs murailles de briques rouges, leurs multitudes d’ouvriers bruyants et indociles[334]. L’histoire de l’arrétin rouge soulève mi dernier problème, plus difficile encore que les autres, celui de sa rapide disparition. Après s’être montrée subitement, au lendemain de la conquête, après s’être imposée pendant deux siècles à toute la Gaule, cette poterie vernissée et moulée se fil oublier en quelques années[335], ne laissant derrière elle que les déchets innombrables de ses produits et quelques survivances industrielles, vestiges à peine sensibles d’une industrie qui avait gouverné le monde durant la paix des Césars et des Antonins[336]. A ce fait, je ne connais aucune explication suffisante. Supposera-t-on que l’État, dans le désir de protéger le commerce italien, aura prononcé contre les fabriques de la Gaule le même interdit que contre ses vignobles ? C’est fort douteux[337] : les poteries d’importation ne sont pas plus nombreuses au troisième siècle, tout au contraire. D’ailleurs, en Italie aussi, la fabrication des arrétins s’est également terminée[338]. Je croirais plutôt à quelque changement dans le goût du jour, à une préférence plus forte pour la verrerie ou pour les vases polychromes[339] ; et je croirais aussi à quelque lassitude industrielle, qui fit renoncer les fabricants aux multiples opérations exigées par le façonnage des vases moulés[340]. Même pendant les deux siècles de sa prospérité, la céramique rouge à façon arrétine eut à lutter, en Gaule comme ailleurs, contre la concurrence de la vaisselle sombre, en poterie à teinte noire, elle aussi monochrome et à glaçure fine et bien adhérente[341]. Encore que ce type ne fia pets chez nous d’origine nettement indigène. et qu’il y ait subi des influences italo-grecques[342], il s’est développé en Transalpine de meilleure heure que la poterie rouge, il y a pris plus d’indépendance, plus d’habitudes locales, il y a donné des produits de style plus personnel, et, somme toute, de facture plus délicate et mieux surveillée[343]. Toutefois, la poterie noire n’offrit jamais les mêmes variétés que sa rivale ; elle se borna à quelques types de vases, sobres et simples, elle évita les grands bols à images, massifs et compliqués. La fabrication en fut limitée à quelques maisons, installées surtout en Dauphiné[344] et en Belgique[345], maisons qu’on dirait soucieuses de très bien faire, et qui n’eurent sans doute pas les ambitions internationales des potiers de Lezoux et de La Graufesenque[346]. Du reste, cette poterie noire devait, elle aussi, ne durer qu’un temps[347] ; et dès le second siècle, les bonnes fabriques en ont disparu[348]. D’autres groupes de produits, moins répandus ou moins soignés, alimentèrent pendant un temps les magasins de certaines provinces. En Belgique, par exemple, on eut un genre de poterie à teinte claire, orange ou jaunâtre, qui m’a paru du reste d’assez mauvais effet[349] ; en Auvergne, des vases, de fabrication plus finie, à pâte blanche et à glaçure jaune[350]. Mais rien de cela ne réussit : le rouge monochrome des arrétins était encore le plus fort. Quand il eut perdu sa vogue, au troisième siècle[351], la Belgique, toujours entreprenante en matière industrielle, mit en circulation de nouveaux vases à boire, ronds, pansus, à vernis noir, gris ou rouge, avec des ornements ou des inscriptions modelés en barbotine blanche[352]. Je ne crois pas que ces vases aient beaucoup réussi au sud de la Seine[353]. Mais au nord on ne s’en priva nulle part, et les morts comme les vivants ne voulurent point s’en passer[354]. L’avènement de cette poterie bigarrée était, dans une certaine mesure, le retour à la tradition gauloise, au goût pour les vases polychromes, moins monotones et pour ainsi dire plus vivants. Au cours du troisième siècle, il sembla que la Gaule se reprit de passion pour la variété, le jeu et l’éclat des couleurs[355]. X. — TERRE CUITE : BRIQUES, OBJETS DE MOBILIER, FIGURINES. Les autres industries de la terre cuite n’eurent pas, en Gaule, l’importance et la variété de l’industrie vaisselière. Elles n’en occupèrent pas moins, dans toutes les cités du pays[356], fort grand nombre d’ouvriers, et quelques chefs de maisons leur durent certainement de sérieuses fortunes. 3° Des briqueteries ou des tuileries se fondèrent, dès l’heure de la conquête, sur tous les points du territoire[357] : car il est probable que la Gaule[358] reçut en cela ses meilleures leçons, non pas des industriels italiens, mais des légionnaires eux-mêmes, aussi experts à façonner des briques qu’à tailler des chars pentes. Plus encore que la pierre, la brique[359] chassa le bois des constructions celtiques. On l’utilisa pour les planchers, les cloisons et les toitures des maisons[360], pour l’installation des cheminées, des conduites d’eau et de chaleur, des différents appareils nécessaires aux entreprises industrielles et agricoles[361]. Elle sut remplacer la pierre dans les colonnes des péristyles[362] et le métal dans les tuyaux de vidange[363]. Les pauvres purent, avec elle, se procurer des tombeaux à bon marché ; les propriétaires s’en servirent pour l’ornement des corniches ou des balustrades de leurs jardins ou de leurs villas[364]. Car la terre continuait à se prêter aux formes les plus diverses. Elle fournit la grosse dalle plate, lourde, compacte, pouvant atteindre jusqu’à une coudée de côté, trois à quatre doigts d’épaisseur, excellente pour les ouvrages de maçonnerie[365]. Elle fournit aussi la faîtière légère, en demi-cylindre, aussi utile pour rejeter l’eau que pour la conduire[366], ou encore les tuiles à rebords qui, emboîtées l’une dans l’autre, présentaient une surface de toit continu, imperméable au vent et à la pluie[367]. Voilà, pour les demeures, bien des éléments de solidité et de confortable que la Gaule avait ignorés, et que lui procura la brique d’argile, faite à la façon romaine. Dans certains pays même, où la pierre était plus rare, on bâtit de terre cuite des maisons entières[368]. Toulouse était déjà la ville aux murs de briques[369], ce qui la faisait ressembler davantage à la plus vieille Rome[370]. Dès le milieu du second siècle, l’emploi monumental des dalles d’argile se généralisa partout : on n’éleva plus de grosses murailles, même pour les remparts des villes, sans intercaler entre les assises de petit appareil en pierre plusieurs couches de grandes briques posées à plat, qui coupaient la monotonie de la façade et qui servaient en même temps à tasser le blocage intérieur. De ces tuiles ou de ces briques, il y en eut évidemment de toute facture. Au début de l’ère romaine, on en vit de bien mal faites[371] : les ouvriers du pays ne connurent point tout de suite les recettes ou le ‘tour de main des Italiens. Mais ils finirent par obtenir l’un et l’autre. Et on eut en Gaule des briques d’aussi bonne façon qu’en Italie, d’un grain très dur, un peu poreuses, mais légères et compactes[372]. Malgré tout, on évitera d’affirmer que les tuileries aient eu de ce côté des Alpes la même importance que sur les bords du Tibre ou en Campanie. Il s’en installa un grand nombre, mais leur commerce ne s’étendit pas très loin, et leur chiffre d’affaires ne fut pas considérable. C’étaient de bonnes maisons d’utilité municipale, et rien de plus. La brique n’a point pris chez nous la popularité que lui donna l’Italie romaine[373]. — J’excepte quelques régions du Midi, plus complètement acquises aux pratiques latines et où il y eut des manufactures assez considérées[374], et les pays de garnison, où les soldats romains continuaient à exercer leur traditionnel savoir-faire de briquetiers[375]. 4° Divers objets ou pièces de mobilier étaient façonnés en terre cuite, par exemple les poids de tisserands[376] et les lampes d’intérieur. De ceux-là, on rencontre en Gaule une quantité inimaginable, lourds et insignifiants, tous, je crois, de fabrication locale. Les lampes, au contraire, sans être rares, bien loin de là, sont moins communes dans les Trois Gaules que dans certaines provinces de l’Empire, telles que l’Afrique ou l’Italie, peut-être parce que les Celtes, à la différence d’autres peuples, n’allumaient point de lumière à l’usage de leurs morts ou de leurs dieux[377]. Aussi la fabrication des lampes d’argile ne provoqua point chez eux une sérieuse activité : une seule maison notable s’y adonna, citez les Voconces de la Drôme[378]. Le monde romain possédait alors une manufacture fameuse de lampes en terre cuite, celle du potier Fortis près de Modène[379], dont la marque fut peut-être la marque industrielle la plus connue dans l’univers entier. Ce qu’elle a livré de petites lampes moulées, ornées de reliefs et signées de ce nom, confond notre imagination[380] : Fortis aurait suffi, s’il l’avait voulu, à la consommation de toute la Gaule[381]. La production indigène fut en partie étouffée par cette formidable concurrence[382]. Et cet exemple de Fortis, encombrant le monde de ses lampes toujours pareilles, banales d’ailleurs de forme et de décor, brisant sous leur nombre les initiatives locales, est peut-être le plus caractéristique de l’histoire économique de l’Empire. Une seule usine outillée pour la fabrication intensive d’un produit déterminé, le livrant à très bon marché, utilisant la paix romaine pour lancer sa marchandise dans tons les lieux de vente, réussit à enrayer ou à ruiner les maisons similaires, à tuer partout un peu de bon travail et d’effort indépendant. Car ce qui triomphait avec la lampe de Fortis, c’était la quantité et non la qualité, le type convenu répandu à des millions d’exemplaires, et non pas l’œuvre nouvelle d’un chercheur original. La copie l’emportait sur l’invention : c’était de la vie et de la beauté qui s’en allait dans cette victoire de l’impérialisme industriel. 5° Les figurines de terre cuite[383], en revanche, sont de fabrication uniquement indigène. Que les Celtes aient emprunté aux Gréco-romains, et seulement après la conquête, l’idée de modeler en argile des images de divinités[384], d’êtres humains[385], d’animaux[386] ou d’objets[387], et qu’ils aient le plus souvent copié pour ces figures des dessins classiques, la chose est fort vraisemblable[388] : mais, à la différence des lampes, les statuettes de glaise ne vinrent jamais du dehors[389]. Elles étaient fabriquées en Gaule, souvent par des industriels locaux[390], et en argile du terroir[391]. — Je me demande s’il n’y eut pas quelques motifs à cette habitude de rechercher des produits nationaux en ce genre d’articles. Peut-être, comme ces statuettes accompagnaient les défunts dans les tombes[392], et comme elles représentaient des divinités familières et domestiques, répugnait-on à se servir de terre étrangère et à les recevoir toutes faites du dehors[393]. Ou, encore, le bon marché fut tel, que la concurrence transalpine n’osa point se présenter. Car ce sont, ces figurines, des objets à bon compte, ce qu’il y eut de plus populaire dans les boutiques des potiers. La pâte n’est point toujours très bonne ni très bien cuite ; et elles ne sont pas faites à la main, mais à l’aide de moules, qui en ont livré des douzaines de pareilles[394]. Le dessin primitif, fourni par quelque image italienne ou grecque[395], a pu être parfois au-dessus du médiocre : mais l’artiste indigène l’a vite défiguré, ainsi que les modeleurs de Provence ou de Piémont déforment les belles images de saints dont ils s’inspirent pour les figurines vendues aux foires de santons. Ces santons en terre, toujours chers aux Marseillais lors des fêtes de la Noël, ce sont après tout les derniers héritiers chrétiens des figurines gauloises. Celles-ci également, j’imagine, se donnaient en cadeau[396] dans le menu peuple, aux fêtes éternelles de décembre et de janvier, aux Saturnales et aux Étrennes[397]. De même que pour les santons encore, il s’en façonna d’abord un peu partout, dans les villes et les villages, là où quelque artiste improvisé se sentit la vocation de créer une image de dieu avec un peu de terre, sur un modèle fourni par une statue étrangère. Mais, tout autant que notre époque, le monde romain se laissait entraîner à la concentration industrielle, à la production par grandes masses dans les lieux principaux. Les humbles ateliers de figurines ne purent lutter contre ces puissantes maisons qui se mirent à fabriquer par milliers les images populaires : Allusa à Bordeaux, connu pour ses Mères[398] ; l’Armoricain Rextugénos, pour ses Vénus à la rigidité hiératique[399] ; Sacrillos l’Arverne, de Toulon-sur-Allier, grand fournisseur de colombes[400] ; et surtout l’Eduen Pistillus, qui passa maître dans le genre familial, remplissant toute la Gaule de Mères pouponnières, d’enfants au berceau, de lits domestiques, de chiens gardiens du foyer[401]. — Qu’on ne se trompe pas d’ailleurs sur le mérite de Pistillus et de ses émules : ce sont de pauvres œuvres que leurs figurines, faites pour de pauvres ménages, et qui s’en allaient remplir les boutiques à quelques as ou qu’étalaient les colporteurs aux heures de marché. L’exemple de Pistillus et des imagiers ses confrères nous montre à nouveau ce penchant des industriels romains pour les besognes spéciales. Un potier qui fabriquait des lampes s’interdisait de mouler des statuettes. Il ne s’est point créé, ni en Gaule ni ailleurs, d’immenses entreprises céramiques satisfaisant à toutes les tâches. Un tel effort fut impossible aux hommes de ce temps, qui voulaient le travail facile et rémunérateur, et qui le trouvaient dans l’exploitation à outrance d’une spécialité. On vit cependant, à cet égard, une tentative curieuse, celle du maître potier arverne Nattus, qui voulut fabriquer des lampes comme Fortis de Modène, de la vaisselle comme les Toscans d’Arezzo, des figurines comme l’Éduen Pistillus[402]. Il était installé au centre de la Gaule, en Auvergne[403], sur ce sol le plus riche en glaise de toute la contrée celtique, chez ce peuple industrieux et entreprenant qui essaya sous l’Empire romain de compenser par la gloire du travail la perte de son principat politique[404]. — Mais la fabrique de Nattus ne dura pas, attaquée en même temps par la concurrence des potiers spécialistes de la Gaule et par l’importation des marchandises italiennes[405]. 6° Une place à part doit être faite, à côté des figurines, aux antéfixes et aux médaillons. Les antéfixes sont, à proprement parler, des tuiles faîtières, destinées à couronner le sommet ou les angles, les frontons ou les façades des édifices. S’agissait-il d’un riche monument, on le surmontait de sculptures sur pierre ou sur marbre, faites exprès pour lui. Visait-on à l’économie, on recourait à des tuiles toutes prêtes, fabriquées au moule par les maîtres briquetiers, et dont les reliefs reproduisaient les modèles consacrés en décoration monumentale, sphinx, mascarons ou palmettes[406]. C’étaient également des pièces de décoration que les médaillons en terre cuite qu’on suspendait aux murailles ou qu’on exposait dans les salons[407]. Par ces médaillons, le bas-relief à son tour entrait dans la céramique, comme la sculpture y était entrée par les figurines. On représentait[408] de cette manière des scènes de mythologie, des combats, des chasses, des sujets pareils à ceux qu’on voyait sur les vases ou les potiches, et aussi quelques scènes historiques, telles que la fondation de Lyon[409] ou les triomphes de Trajan[410]. C’étaient au reste les mêmes images qui revenaient, et que, le moule aidant, on tirait à des centaines d’exemplaires. Rappelons-nous les graveurs sur pierre ou sur cuivre qui ont popularisé chez nous, pendant près d’un siècle, les guerres de l’Empire ou les épisodes de Paul et Virginie, et (sujets mis à part) nous comprendrons le rôle du médaillon en terre cuite. Cette terre cuite était donc l’auxiliaire ou, plutôt, la remplaçante de tous les arts et de toutes les industries : la brique suppléait à la pierre et à la charpente, la figurine et le médaillon à la sculpture et au bas-relief de bronze ou de marbre, la vaisselle arrétine à la poterie de bois et de métal[411]. Tous ces produits du potier, ce fut l’argile mettant à la portée du plus grand nombre les images de l’art et les modèles de l’industrie. De son premier à son dernier jour, la céramique gallo-romaine fit œuvre de vulgarisation. L’abus du moule tua en elle l’originalité. Ils sont infiniment rares, les objets d’argile qui ne sont point des copies, dont le dessin n’a été fait que pour eux, dont l’auteur a eu pour seul souci de laisser une belle rouvre. C’est en Gaule que nous apercevons le mieux la triste agonie du potier grec, la faillite morale de ses héritiers, tout il la fois enrichis et avilis par l’industrie romaine. XI. — VERRERIE[412]. Les destinées de la verrerie en Gaule répètent celles de la céramique, avec moins de variété d’emplois, mais plus d’effort chez les industriels, moins de vulgarité dans les formes. Les Gaulois n’ignoraient pas le verre, mais ils ne voyaient en lui qu’une matière d’ornement, pour perles ou bracelets[413] : et c’est des hommes du Midi[414] qu’ils apprirent à en tirer des objets d’usage courant, vases, urnes ou flacons, cubes de mosaïque, plaques pour miroirs[415] ou pour vitrages[416]. Grâce à lui, on put multiplier les petits récipients pour les matières délicates, auxquelles la terre cuite ne convenait point toujours, remèdes, conserves, parfums, drogues et liqueurs[417]. Et on put également étaler sur les tables luxueuses une série élégante et variée de verres à boire[418], de flacons à verser[419], de potiches d’ornement[420], de coupes à fleurs et à fruits[421]. Mais si diverses que furent ces formes d’objets — car le verre se prêta mieux encore que la céramique à toutes les souplesses du façonnage[422] —, la plupart ne furent point d’abord originales[423]. Avec lui également, la Gaule se hâta de copier. Le verre fut, dans nos pays, un tard-venu. Quand il s’y développa, l’art ornemental de l’Antiquité avait accompli une œuvre considérable dans cette industrie même, et aussi dans le métal ou la terre cuite. Il fut fort commode aux verriers transalpins de s’inspirer de leurs maîtres syriens ou même des potiers d’argile[424] et des ciseleurs d’argent ou de bronze[425]. Et ils ne s’en firent point faute dans le dessin de leurs vases, allant, tel fut grand leur besoin d’imiter, jusqu’à reproduire en verre des récipients en bois ou des corbeilles en osier[426]. Du moins, à défaut de la forme, ils apportèrent la couleur, faite des nuances du ciel ou des reflets du soleil : ils surent retrouver par le verre tous les tons de l’azur, du jaune, du blanc, du vert, du violet et du noir même ; au besoin, ils y mêlaient des couleurs adventices et parfois de la dorure[427]. C’étaient, pour la plupart, de bons coloristes, qui, en face de la monotonie de l’arrétin, rappelaient ou ravivaient les traditions polychromes de l’industrie gauloise. A la fin même, en observant le spectacle de la vie nationale, les verriers de Gaule rencontrèrent une forme originale de récipient[428] : c’est celle du barillet, un vase de petites dimensions, reproduisant en image très réduite le tonneau si cher aux Gaulois et même à leurs dieux : et ramené à ces proportions exiguës, fait de verre brillant, le tonneau banal des vignerons perd de son apparence lourde et trapue, et prend un certain aspect d’élégance[429]. Faisant contraste avec le barillet, aux contours un peu ramassés, se voyaient les ampoules en forme de fuseau, d’une exiguïté et d’une longueur qui semblaient de véritables défis à la matière, droites et minces ainsi que des tiges de fleurs[430]. De celles-ci, on a dit qu’elles venaient de l’Orient[431], où étaient alors les ouvriers les plus subtils en l’art de la verrerie. Je crois plutôt que l’Orient n’a fait qu’envoyer les premiers objets et les modèles[432], et que, sur ce point, l’industrie gauloise a su égaler ses maîtres[433]. En fait de verrerie mille fantaisies pouvaient se donner carrière[434]. On eut, par le moyen du moule ou du soufflage, des bouteilles qui imitaient des grappes de raisin, des vases qui reçurent l’apparence de tête humaine, des flacons en forme de singe ou de coquille, toute la vulgarité des caprices populaires[435]. On eut aussi des essais de travail plus relevé, tels que ces plaques de verre où une line gravure représentait une ville avec ses rues et ses édifices[436]. Mais ce genre de production, y compris celui des barillets et des ampoules, fut d’abord assez limité : il ne se développa qu’à partir du troisième siècle[437], dans le temps même où déclinait la céramique à figures ; et sans doute le déclin du potier et l’effort de la verrerie s’expliquent l’un par l’autre[438]. Fioles, barillets, verroterie de tout genre, c’est surtout dans les nécropoles que nous les découvrons, tandis que la céramique se révèle surtout dans les ruines des maisons. On dirait que les morts ont aimé celte forme de vaisselle et de mobilier, destinée à leurs repas d’outre-tombe ou aux libations de leurs anniversaires[439]. Eux-mêmes d’ailleurs, je veux dire leurs cendres, recherchaient pour dernier asile l’urne de verre[440]. Et je ne sais si l’on ne plaça pas en cette matière, élégante, fragile et durable, quelque attribut particulièrement cher à la mort et à ses Dieux Mânes. Tous ces produits, de même que ceux de la céramique, ont été d’ordinaire faits en nombre, avec l’inévitable emploi du moule, qui infligea tant de mal à l’esprit d’invention[441]. Mais les verriers, je le répète, réagissaient toujours plus que les potiers. Ils s’ingénièrent à produire des vases de luxe aux guirlandes délicatement modelées, aux découpures qui semblaient imitées de dentelles, aux nuances savamment dégradées qui reposaient l’œil à la manière d’une caresse. Comme on était loin, avec ces œuvres, de l’éclat rude et monotone du vase arrétin ! Il y avait chez le façonneur d’argile trop de besogne industrielle ; le verrier traitait déjà son art en gentilhomme. C’est un peu de la France moderne qu’annonce la verrerie d’art de la Gaule. Ce qui est une nouvelle preuve de l’allure indigène prise par cette industrie charmante et vivante[442], c’est qu’elle a grandi assez loin du Rhône et de la frontière d’Italie[443], près des Vosges et de la Manche, chez ces peuples de la haute Moselle où la tradition gallo-romaine devait être reprise par Baccarat[444], chez ceux de Normandie[445], où nous trouvons le plus riche des maîtres verriers de là Gaule et peut-être de l’Empire, Frontin, spécialiste en barillets. De toutes les grandes manufactures transalpines, celle de Frontin fut la mieux organisée : outre sa maison mère, elle comprenait une douzaine de succursales ou d’ateliers, ayant chacun la signature[446]. Le plus grand nombre des verres achetés en Gaule portaient la marque frontinienne[447]. Quel regret pour l’historien de ne pouvoir retrouver le centre de ce travail et la suite de ses destinées ! Cela, vraiment, aurait plus d’intérêt pour lui, que ces découvertes de temples ou de théâtres toujours pareils, remplis des mêmes ex-voto inspirés par la plus banale des religions. La vie d’un Frontin, maître verrier en Gaule, a autant de prix pour la connaissance du passé qu’un sanctuaire de Mercure ou une campagne de César. Tandis que la verrerie progresse, l’émaillerie végète. Il est douteux que les creusets de Bibracte aient été transférés à Autun[448]. Le goût des Romains les éloignait de cet art aux couleurs trop heurtées, qui sentait le Barbare. Devant les progrès de la ciselure sur métal on renonçait aux incrustations d’émail en armurerie. Les merveilles de coloris qu’obtenaient les verriers, la finesse du travail en pierres fines ou précieuses[449], discréditaient la vieille industrie celtique, aux effets jusqu’alors un peu simples et uniformes. Mais elle ne disparut pas, du moins en Bretagne[450] et dans le voisinage du Rhin[451], d’habiles artistes de Belgique y demeurèrent fort attachés[452], et elle devait connaître à nouveau des jours heureux, lorsque des influences différentes feront revivre dans la Gaule chrétienne d’anciennes tendances de l’Occident. XII. — TABLETTERIE ET PAPETERIE. On ne peut accorder, au contraire, qu’une courte attention aux industries de l’os, de la corne, de l’ivoire, du bois et du papier, qui occupaient fort peu d’ouvriers dans les Gaules et qui n’y déterminèrent aucune glorieuse initiative : car l’importation étrangère arrêtait à chaque instant les élans vers de nouvelles entreprises. Les siècles romains ne furent point favorables, dans notre pays, à la tabletterie d’ivoire. C’était un travail de luxe, auquel suffirent les ateliers de Honte. Et si les grands seigneurs de la Gaule, les gouverneurs de provinces, les légats d’armées ne s’interdisaient pas, pour orner leurs villas ou leurs tentes mêmes, d’acquérir les ivoires les plus finement travaillés, œuvres de praticiens consommés[453], tout porte à croire qu’ils se les faisaient adresser de la capitale par leurs acheteurs attitrés. En fait d’objets d’os ou de corne, ceux-ci communs en tant que matière et vulgaires en tant que forme. il va de soi que la Gaule n’avait point besoin de recourir à l’étranger. Elle fabriqua, en ce genre, les mêmes choses que notre temps. des peignes[454], des fuseaux[455], des styles[456] et des tablettes à écrire[457], des lamelles d’éventails[458], des dés[459] et des jetons[460], des flûtes rustiques[461], des manches de couteaux[462], des cadrans portatifs[463] et cent autres objets, bibelots dont le rôle n’est point toujours défini[464]. Je pense que tout cela venait de petits ateliers de faubourg ou de campagne, où quelque pauvre ouvrier, héritier de longues traditions, essayait de gagner sa vie avec un peu de matière première, quelques outils et l’effort de son ingéniosité[465]. C’est dans des ateliers de ce genre que travaillaient les boisseliers de la Gaule, derniers représentants d’une industrie qui semblait en train de s’effacer dans une vie médiocre[466]. Ils y fabriquaient les écuelles et les gobelets en bois destinés aux fermes ou aux ménages misérables[467], si du moins il se trouvait encore des tables et des cuisines où n’avait pas pénétré la céramique arrétine[468]. Mais on ne pouvait pas se passer d’eux pour le façonnage des outils de métier, maillets ou manches d’instruments[469]. Ingénieux de leur nature, les Gaulois, enfin, auraient imaginé mille jolies choses avec le parchemin et le papier[470], si l’industrie étrangère ne les avait pas accablés sous le poids des marchandises importées. Le papier venait d’Égypte[471], le parchemin d’Asie. On eût pu, évidemment, en fabriquer dans le pays, et avoir les produits à meilleur compte que ceux du dehors[472]. Mais on ne l’essaya point, peut-être parce que des édits impériaux confirmèrent contre toute rivalité la suprématie du papyrus d’Égypte ou des peaux de Pergame. XIII. — MÉTAL. Les industries du métal avaient été les plus vivantes de la Gaule libre. Elles furent profondément modifiées par la conquête, qui fit connaître à tous, fabricants et clientèle, les grands marchés internationaux de matières premières et de produits ouvragés. L’orfèvrerie souffrit le plus, j’entends l’orfèvrerie d’or[473]. On a déjà vu jusqu’à quel point s’appauvrirent les gisements gaulois du métal précieux. Puis, un artiste indigène, qui jadis travaillait patiemment pour le compte d’un grand seigneur, pouvait-il lutter contre la hardiesse de ces puissants orfèvres de Rome, d’Alexandrie, d’Éphèse, de Smyrne, qui offraient un choix incomparable d’admirables pièces[474] ? Il arrivait en Gaule ce qui se passe chaque jour en Orient ou au Maroc, où les plus originales des industries indigènes disparaissent sous la poussée des articles de Vienne ou de Paris. Certes, les grands sanctuaires, les dressoirs des riches familles, tenaient à étaler de superbes morceaux d’orfèvrerie, tels que cette patère trouvée à Rennes, ornée de quarante figures au repoussé, sertie de seize médailles qu’encadrent des couronnes d’acanthe et de laurier[475] : et on se demande si le bouclier d’Achille lui-même a pu être aussi habilement historié par Vulcain que la patère romaine l’a été par son habile marteleur. Certes encore, les darnes montraient dans leurs écrins toutes les variétés possibles de bijoux, et l’on vit une riche Lyonnaise posséder trente pièces d’ornement, colliers, bracelets, pendants ou broches, dont l’or scintillait au milieu des rubis, des améthystes, des coraux, des grenats et des émeraudes[476]. Mais dans aucune de ces œuvres je ne peux reconnaître la main d’un artiste gaulois. Peut-être les argentiers furent-ils plus heureux[477]. La tradition de leur art était bien établie en Gaule, le métal y demeura assez commun, et, à défaut des lingots d’or qu’on leur avait donnés au temps de la liberté, les dieux du pays se contentaient alors volontiers de la vaisselle d’argent[478]. On continua donc à en fabriquer en Gaule, sans grande originalité dans la forme et les dessins, sans progrès très nets dans le tour de main[479]. Quand les riches voulaient se payer de belles choses, des images bien finies, ils les demandaient aux gens d’Alexandrie. Rien n’est plus caractéristique, à cet égard, que le trésor de Mercure en son temple normand de Berthouville[480] : il renferme près de cent objets, de divers temps et de divers pays, mais tous également apportés là en offrande dans les deux premiers siècles de l’ère impériale. De ces pièces, quelques-unes sont admirables, parmi les plus belles qu’aient produites des argentiers antiques, telles ces deux aiguières oit apparaissent les images de héros de la guerre de Troie : ce sont les œuvres d’artistes grecs qui eurent leur jour de célébrité, et Mercure les a reçues d’un riche Gallo-Romain, dévot à son culte[481]. Et voici, à côté d’elles, des statuettes médiocres, qui décèlent la main d’un artiste du pays, présent fait au dieu par quelque pèlerin de Gaule[482]. — Mais quelle étrange force d’attraction chez ce Mercure gaulois, hier encore inconnu du monde, et qui aujourd’hui attire dans un de ses sanctuaires, perdu sous les brunies de la Normandie, les derniers chefs-d’œuvre de l’art hellénique ! En matière de bijouterie courante, le marché gaulois ne fut point trop envahi par les étrangers. La vaisselle ordinaire d’argent devait sortir de quelques ateliers de grandes villes[483] et il en était certainement de même des anneaux d’or, d’un usage fort répandu chez les Gallo-romains, assez finement travaillés, et suivant un modèle consacré par les habitudes indigènes[484]. Les bronziers[485] eurent aussi fort à faire dans cette lutte pour la vie. Mais ils tinrent bon, fidèles à leur gloire d’antan[486]. Comme cette industrie, plus que nulle autre, se spécialisa très vite pour produire davantage et à meilleur compte, une sorte d’entente, tacite ou organisée, se fit entre les différents fabricants[487]. La chaudronnerie, autrement dit le bronze de cuisine, fut laissée pendant longtemps, du moins dans la zone des armées, aux importateurs italiens, en particulier à ce grand manufacturier de Campanie, Polybe, qui ouvrit toutes les terres du Nord à ses poêles et à ses casseroles[488]. Mais les Gaulois restèrent les maîtres dans les petits bronzes de vestiaire[489], d’équipement[490], d’ameublement[491], ce que nous appellerions l’article de Paris[492] : quelques bonnes maisons du pays suffirent d’ailleurs à accaparer les marchés, telles que celle d’Aucissa le Belge pour les fibules ou épingles à crochet[493], ou celle de Gémellianus l’Helvète pour les fourreaux d’épées de gladiateurs[494]. Si, pour les belles statues ou figurines d’airain, pour les meubles ou les vases d’ornement, on continuait à s’adresser aux grandes villes d’Italie ou d’Orient[495], la Gaule était depuis longtemps trop riche en ateliers indigènes, modeleurs, mouleurs et fondeurs compris[496], pour ne pas répondre à toutes les demandes courantes, qu’il s’agit de dieux romains ou de divinités nationales : dans les trésors de temples, tels que celui de Neuvy chez les Carnutes, on distingue à première vue nombre de pièces fabriquées dans le pays, dont la rudesse naïve contraste avec l’élégance d’allure des images importées[497]. Mais chez les unes et les autres le bronze est de même qualité : ce qui pèche encore dans les Gaules, c’est l’éducation de l’artiste, et non pas l’expérience de l’industriel. L’État lui-même reconnaissait cette maîtrise technique des bronziers gaulois, plusieurs fois séculaire, lorsqu’il installait çà et là dans les villes ou les campagnes des fabriques d’armes pour les fournitures des troupes de Germanie[498]. Tous ces produits de bronze étaient objets portatifs, et connus en Gaule de temps immémorial. Rome révéla en outre aux artistes et aux manufacturiers du pays l’art d’employer le vieil alliage à des œuvres plus grandioses, de le faire servir aux constructions mêmes. On fit avec lui des toitures brillantes pour les édifices publics et pour les villas des riches ; on le fondit en statues colossales d’hommes et de dieux[499] : aucun effort ne fut inutile avec lui, et, sous l’impulsion des mœurs romaines, il paracheva dans les Gaules ses succès deux fois millénaires[500]. A la différence du bronze, le plomb, clans la Gaule latine, fut à demi une nouveauté. C’est la conquête qui en vulgarisa l’usage industriel, en provoquant partout thermes et aqueducs, auxquels le lourd métal fournit toutes les conduites nécessaires[501]. Comme moindres objets, il livra des sarcophages[502], des tablettes à écrire[503], des médaillons[504], des jetons, des marques de sceaux[505]. Mais cette fabrication empruntait trop de matière première à l’étranger pour accroître sensiblement la richesse du pays[506]. En revanche, l’industrie du fer devenait la grande métallurgie des Gaules[507]. Sa prospérité, ébauchée dans les derniers siècles de l’indépendance, s’affirma pour toujours. Tout un monde de travailleurs relevait d’elle, depuis les maîtres de forges puissants et riches[508] jusqu’aux humbles forgerons de campagne : marteaux et tenailles, ce sont peut-être les outils qui apparaissent le plus souvent sur les tombes[509]. Aucune industrie ne fit davantage pour la vie des Gaulois, leur vraie vie, celle des camps, de la terre, de l’atelier, du foyer. Elle procure aux paysans charrues, herses, faux, couteaux, haches et serpes[510] ; aux charpentiers ou aux maçons, marteaux, ciseaux, tenailles, scies, clous aux formes innombrables[511], écrous, clés à visser, limes, règles, compas et enclumes[512], et ces fameuses hachettes de fer, ou asciæ, si célèbres dans la symbolique funéraire des Celtes[513]. Les hommes de guerre reçurent d’elle leurs armes de tout genre, et notamment les épées, dont le commerce suffisait à faire vivre une maison de négoce[514] ; les chasseurs lui demandèrent des couteaux, des dards et des lances[515] ; et elle travailla aussi pour les gladiateurs[516], dont quelques-uns même portaient des cuirasses en lames de fer[517]. Dans la vie domestique, la serrurerie atteignit alors son apogée, avec ses fermetures, ses pênes, ses gâches, ses cadenas, ses clés à dents variées, aux dimensions parfois énormes, compliquées comme des machines et lourdes comme des armes[518]. D’aucun de ces objets et de ces outils de fer on ne peut dire que les Romains en aient révélé à la Gaule ou l’usage ou la forme. D’aucun il n’est probable qu’il soit d’importation étrangère. On pressent, à étudier la Ferronnerie de la Gaule romaine, qu’elle s’est développée normalement, suivant ses habitudes nationales, d’après des types et une technique auxquels il n’y eut presque rien à ajouter[519]. C’est peut-être la seule des industries à laquelle on soit tenté d’accorder ce mérite : et c’était celle qui s’adaptait le plus aux usages quotidiens de la vie laborieuse. XIV. — ORGANISATION DE L’INDUSTRIE. Cette rapide extension de toutes les industries est le fait le plus important que présente la vie économique de la Gaule à l’époque romaine. Jusque-là, se conformant aux lois les plus visibles de sa nature, elle avait été surtout une terre bien cultivée[520] : elle ajouta alors aux mérites et aux denrées de son sol le travail de ses ouvriers et les produits de ses manufactures[521]. Rome la transforma à la façon dont Colbert voulut transformer la France. Mais il y eut, entre l’œuvre du grand ministre et celle de l’Empire romain, une différence fondamentale. Celle-là fut le résultat d’une autorité publique : Colbert exigeait que la France s’entendît et se consacrait au fait de la fabrique, et ce fut lui qui fonda, surveilla ou soutint les principaux ateliers. L’État romain, au contraire, négligea le plus souvent d’intervenir[522] ; les industries naquirent d’elles-mêmes, sous l’influence de faits naturels, la richesse de la contrée en matières premières, l’ouverture de relations internationales, l’invasion des habitudes gréco-romaines, la dextérité des travailleurs indigènes, l’installation de fabricants étrangers. Car le rôle de l’étranger, dans ce renouveau industriel, fut aussi grand qu’au temps de Colbert, et il se manifesta par les mêmes manières. Tantôt c’étaient des ouvriers ou des manufacturiers qui venaient s’établir en Gaule, ce qui fut le cas pour les travaux d’art, sculpture, mosaïque ou architecture[523]. Tantôt c’étaient seulement des procédés et des modèles exotiques que les Gaulois faisaient venir, et qu’ils copiaient avec cette intelligence dans l’imitation dont s’était jadis émerveillé Jules César leur premier maître : c’est ainsi qu’ils devinrent verriers à la façon des Orientaux, céramistes suivant le type des Toscans, bronziers comme les Campaniens, briquetiers et cimentiers la manière romaine. De même que l’industrie s’appliqua à toutes les matières ouvrables du sol, elle s’accommoda de toutes les formes sociales de la vie commune. La forme monarchique fut représentée par la grande manufacture, dirigée ou possédée par un seul elle occupant des centaines d’ouvriers ou d’agents, possédant ses succursales et ses ateliers distincts, dont chacun avait son contremaître, esclave ou affranchi du patron, parfois contresignant sa marque : telle fut la fabrique du maître verrier Frontin[524]. Quelques-unes de ces grandes maisons appartenaient à des associés, en nom ou en commandite, frères, parents ou simplement confrères[525] Mais cette aristocratie de manufacturiers n’empêcha point, du moins sous le Haut Empire, la formation d’une bonne, voire d’une petite bourgeoisie industrielle, et même d’une plèbe de tout petits producteurs[526]. Il y a quantité de marques de potiers ou de bronziers qui ne sont représentées que par un seul objet : on pressent qu’il sort de quelque humble boutique oit un travailleur libre gagnait sa vie devant son atelier, aidé par un seul esclave ou un jeune apprenti[527]. Au reste, cette bourgeoisie et cette démocratie artisanes, qui furent, dans les meilleurs temps de l’Empire, la force pacifique et laborieuse de la société, avaient le droit de former des corps de métiers : et ces corporations, syndicats professionnels de patrons, gros et petits, avaient, à leur tour, le droit de défendre les intérêts du métier en face des pouvoirs publics, empereurs ou municipes. L’industriel, même le plus pauvre, était d’ordinaire moins isolé, moins exposé que le petit propriétaire[528] N’opposons pas cependant outre mesure l’industrie et la propriété. Elles se confondirent ou s’aidèrent souvent à cette époque. Toute villa possédait ses ouvriers et ses ateliers, je ne dis pas seulement pour faire le pain, préparer la laine ou confectionner des habits, mais encore pour façonner outils, briques ou pots nécessaires à la vie courante[529] Une exploitation rurale se doublait toujours de tâches industrielles. Et dans les plus grands domaines, parfois, c’étaient de véritables manufactures qui s’installaient pour des travaux de forge ou de fonte, de céramique ou de verrerie. Un riche propriétaire était aussi patron d’usine, il avait ses équipes de potiers comme ses troupes de vendangeurs, il vendait ses faux arrétins ou sa chaudronnerie comme ses laines ou ses blés aux grands brasseurs d’affaires qui circulaient dans l’Empire[530]. Je n’ai parlé jusqu’ici que du patron. L’ouvrier, c’est en règle générale un esclave[531]. Cela ne veut point dire qu’il n’y eut à craindre, dans les industries, ni coalition, ni grève, ni sabotage. Ces choses sont de tout temps. Mais ou les appelait séditions ou guerres serviles, et c’était bien alors des mouvements sociaux, d’une classe contre une autre. Au reste, les causes étaient pareilles à celles qui agitent nos ouvriers libres, rémunération insuffisante, mauvais traitements, travail excessif[532]. Comment formait-on ces ouvriers ? En Gaule, nous ne savons rien à ce sujet. Mais disons-nous bien qu’on savait les former : sans quoi, céramiques arvernes et verreries normandes n’auraient pas duré pendant plusieurs générations. Je ne crois pas à des écoles techniques, analogues à celles que nous multiplions aujourd’hui, sans voir le vice de ce système. Je crois plutôt, comme pour l’ancienne France, à des leçons données, dans l’atelier même, par le bon ouvrier qui travaille à l’apprenti attentif qui le remplacera un jour[533] : ce qui est la meilleure manière d’apprendre, par l’exemple et par la tâche même, et à l’endroit précis où les choses doivent être faites. Pour un artisan, l’école professionnelle, même la meilleure, est un peu une expatriation, un renoncement à l’ambiance qui forme plus encore que la parole. L’apprenti, près de l’ouvrier à la besogne, remuant le mortier pendant que le maçon ajuste la pierre ou cimente la muraille[534], regardant faire, comprenant par la vue et par quelques conseils donnés au bon moment, associé plus tard à l’œuvre de l’aîné et signant parfois avec lui[535] : voilà sans doute le spectacle qu’offraient les fabriques d’autrefois, où l’on faisait produits si durables, et où une tradition se continuait. En face de ces entreprises privées se dressaient les manufactures des cités[536] et celles de l’État, que nous sommes souvent tentés d’oublier. Celles-ci se rattachaient presque toutes à la vie militaire, qu’il s’agit de carrières, de briqueteries ou de métallurgies[537] : les ouvriers y étaient, soit des soldats détachés de leurs corps[538], soit des civils sous les ordres de contremaîtres officiers[539], et les produits en étaient destinés aux camps[540]. Les fabriques municipales servaient, les unes à approvisionner les services publics en objets nécessaires, les autres à accroître les revenus de la commune par des ventes au dehors. Si ces fabriques officielles ont donné lieu à des inquiétudes de la part des commerçants libres, c’est ce que nous ignorons. Les fabriques d’État se bâtirent d’abord en dehors des villes[541]. De même, de grands usiniers tenaient à s’installer à la campagne, loin des chertés et des dangers de la vie citadine. Leurs fabriques finissaient par créer de vrais villages, et si tant de bourgades françaises s’appellent aujourd’hui Félines, c’est qu’elles doivent souvent leur naissance à des poteries, figlinæ, de l’époque romaine. Cela n’empêche qu’il y avait un certain nombre de constructions industrielles dans les faubourgs des grandes cités, et, dans les ruelles de l’intérieur, beaucoup d’ateliers ou d’échoppes où retentissait l’enclume du forgeron[542], où grinçait le tour du potier. Somme toute, la vue du monde actuel nous aidera à comprendre celui de ce temps. Je dis la vue, je ne dis pas la loi. Au point de vue législatif, il nie semble qu’il y a opposition absolue entre les deux époques. La nôtre a l’habitude, presque la manie, de légiférer en matière industrielle : elle enregistre les modèles, protège les marques, fixe les appellations, surveille l’origine, et, s’il y a lieu, vérifie les prix et les produits. L’État romain laissa faire le plus souvent, du moins dans les trois premiers siècles de l’Empire : il est vrai que nulle concurrence de produits étrangers ne pouvait gêner les manufactures de ses habitants. Il semble bien que les industriels gallo-romains marquaient leurs produits, et de façon à les faire aussitôt reconnaître[543]. Cette marque, c’était du reste simplement leur nom, tracé au stylet, ou moulé à même l’objet, ou empreint à l’aide d’un timbre. Chacun avait sa signature préférée : l’un écrivait volontiers son nom en toutes lettres[544], l’autre le figurait souvent par des initiales[545]. Mais rien n’était plus facile à imiter. Et je ne sache pas que les empereurs se soient jamais armés afin de combattre ce genre de fraudes. Après tout, la fabrication des faux arrétins d’Auvergne et de Rouergue n’est à son origine qu’une vaste entreprise de contrefaçon[546]. L’État et les industriels s’en remettaient au public du soin de reconnaître les marques authentiques et les produits originaux. Enfin, à partir des Sévères, on abandonna peu à peu l’usage des marques industrielles : nous ignorons si ce fut à la suite d’édits impériaux. Ne croyons pas cependant à une tolérance systématique de l’État en matière industrielle[547]. Quand il le jugeait bon, il intervenait, vivement et violemment, plutôt par à-coup[548] qu’en vertu d’une politique suivie. Il enraya en Gaule la production du vin, il restreignit en Bretagne l’exploitation du plomb[549], il régla, dans un temps de crise, la consommation du papier[550]. Mais ce sont mesures d’exception. Le plus souvent il laissait faire, moins par politique de libéralisme que par absence de politique. C’est grâce à cette liberté que les industries de la Gaule purent devenir à la fois très riches de produits et très pauvres d’idées[551]. — Leur production fut énorme : car elles purent, sans scrupule et sans gêne, imiter ou contrefaire tous les modèles des fabriques gréco-romaines ; de ces modèles, grâce à l’usage du moule, elles tirèrent à bon compte d’innombrables répliques ; le travail était d’autant moins coûteux, les quantités produites d’autant plus considérables, que l’industriel tendait à ne plus façonner qu’un seul objet, celui-ci des lampes et celui-là des fibules ; et enfin, ce stock de marchandises, si grand fût-il, rien n’était plus facile que de l’écouler à vil prix, dans les garnisons, les villes neuves, les marchés, lés campagnes, par toutes les routes de l’Occident, maintenant largement ouvertes. — Mais par là même cette production était de plus en plus mécanique. Depuis l’image empruntée à la Grèce et qui servait de modèle, jusqu’aux millions d’objets sortis du moule, aucune place n’était faite à l’esprit d’invention. Désirait-on un travail fini et original, une chose qui Mt unique ou nouvelle, c’était aux marchands d’Italie ou d’Orient qu’on s’adressait, et souvent d’ailleurs ils livraient des bibelots ou des chefs-d’œuvre transmis par les anciens temps et vendus par quelque propriétaire besogneux. La Gaule, elle, sacrifiait l’effort à la mode, l’initiative de chacun aux commodités de tous, l’art à la camelote : du jour où elle échangea sa vie nationale pour entrer dans un grand Empire, son industrie fut emportée par des ambitions mondiales vers les marchés accueillants où l’on s’enrichit, loin des sentiers difficiles qui mènent à la découverte ou à la beauté. Elle oublia les écoles où avaient peiné ses ancêtres, ses poteries polychromes, ses émaux, ses tapis, ses vêtements de couleur, pour suivre, en imitatrice docile, adroite et intéressée, les voies les plus banales du inonde gréco-romain. |
[1] Comme bibliographie générale : Blümner, Technologie und Terminologie der Gewerbe und Künste bei Griechen und Rœmern, 1re éd., 4 v., 1875-87 ; 2e éd., I, 1912 ; Cagnat et Chapot, Manuel d’archéologie romaine, I, 1917.
[2] Choisy, L’Art de bâtir chez les Romains, 1873 ; le même, Vitruve, I, 1909 ; Léger, Les travaux publics... aux temps des Romains, 1875 ; d’utiles renseignements techniques chez Grangent. Durand et Durant, Descr. des monuments antiques du Midi, 1819 [limitée au département du Gard].
[3] On disait structores pour les ouvriers de la construction. — Sur les outils, Héron de Villefosse, Outils d’artisans romains, dans les Mémoires des Antiquaires de France, de 1901 et 1902, LXII et LXIII ; en outre, Esp., n° 730, 781,1501, 1509, 1612, 1615, 1881, 5226, 5227, etc. Je ne crois cependant pas que les représentations funéraires d’outils de maçons (triangle ou niveau, équerre, règle, ciseau, etc.) se rapportent nécessairement à la profession du défunt ; ils peuvent se rattacher, comme l’ascia, à quelque rite relatif à la construction du tombeau.
[4] Employés en particulier pour les pavés dans les rues de Fréjus romain (Texier, 3e mém., p. 240).
[5] Voyez, au chapitre précédent, les enquêtes de Texier et de Harold de Fontenay, enquêtes qui sont des modèles.
[6] Il y a cependant trace d’essais successifs en matière de pierre à sculpter.
[7] Le porphyre qui a servi à Fréjus et dont on a retrouvé les carrières romaines (à mi-côte de la montagne du Grand Défens), était exploité par banquettes et à la trace ; on remarque, dans le roc taillé à pic, les rainures pratiquées pour enlever le bloc. Elles se traçaient à la masse et au poinçon, suivant une pente de 50 degrés ; lorsque l’ouvrier était arrivé au bas de la roche, il reprenait dans un sens opposé, ce qui formait sur la pierre de grandes hachures en épi ; Texier, 3e mém., p. 205. — On a supposé (Bazin d’après Aurès, Nîmes, p. 104) que les gros blocs des Arènes avaient été taillés sur place et non pas amenés tout taillés de la carrière. Je ne crois pas cependant que ce fut l’habitude des Romains ; cf. l’inscription des marbriers de Saint-Béat, les remarques très précises d’Ardaillon, Dict. des Ant., VI, p. 1801, les constatations de Texier (l. c.), qui a reconnu aux carrières des blocs paraissant avoir été préparés pour des fins de colonnes.
[8] À l’aide, pour les pierres dures, d’une scie linéaire, longue tige de métal sans dents, qui jouait sur du sable humide (Pline, XXXVI, 51 ; von Cohausen et Wierner, Rœm. Steinbrüche auf dem Felsberg, Darmstadt, 1876, p. 31, fig. 11-16). Ausone rapporte que, pour tailler les marbres sur l’Erubris (Ruwer, affluent de la Moselle), on faisait actionner la scie par les eaux de la rivière, stridensque trahens per levia marmora serras (Mos., 363). — Les pierres très tendres de la Belgique étaient débitées par la même serra qua lignant (Pline, XXXVI, 150 ; cf. Vitruve, II, 7, 1).
[9] A Fréjus, la dureté des matériaux n’a pas empêché les constructeurs de former un appareil très régulier ; Texier, 1er mém., p. 181.
[10] A Autun, dans les constructions du temps d’Auguste, les joints des blocs de calcaire sont tellement serrés que la plupart sont presque invisibles au premier abord ; de Fontenay, p. 38. On arrivait à ce procédé en introduisant dans un trou de la pierre un levier, et, à l’aide de ce levier, en imprimant à la pierre un mouvement qui usait sa surface d’appui et resserrait les joints. — On a remarqué, aux Arènes de aimes, que les Romains apportaient tous leurs soins dans la taille des lits, tandis qu’ils négligeaient un peu celle des parements (Grangent, p. 65). — Les blocs pouvaient être en outre reliés par des clés de mortier introduites dans des vides ménagés au centre. Quant aux différentes agrafes de scellement en métal, ou même en bois ou en marbre, voir Choisy, Art de bâtir, p. 115-6.
[11] Au moins au Ier siècle. — On a relevé des malfaçons dans les joints verticaux des Arènes de Nîmes, qui laissent souvent des jours entre eux (Aurès ap. Bazin, p. 104) ; mais je ne sais ai ces jours existaient à l’époque romaine. Négligences dans les surfaces des parements, n. précédente. — Il ne faut pas cependant nier qu’il ait pu y avoir des édifices mal construits et qui n’ont pas eu la vie très longue. D’assez nombreuses inscriptions mentionnent des ædificia vetustate conlapsa (en bien moins de deux siècles, XIII, 939 ; 7566 a, etc.).
[12] Espérandieu, n° 2779 ? (Sens) ; Vitruve, X, 2 (trocleæ) ; cf. Choisy, Art de bâtir, p. 117-8 ; Germain de Montauzan, Essai sur la science et l’art de l’ingénieur aux premiers siècles de l’Empire, 1908, p. 82 et s.
[13] En particulier des échafaudages volants, portés en surplomb sur des corbeaux, et se déplaçant à mesure que la construction s’élève ; Choisy, p. 118 (Pont-du-Gard).
[14] L’ensemble de la maçonnerie prend l’aspect d’une seule masse ; de Fontenay, p. 38 (porte d’Arroux à Autun).
[15] En cas, bien entendu, de posement des blocs à plat. — Mais dans le petit appareil dit réticulé ou en filet (opus reticulatum), où les cubes de pierre sont posés sur l’arête, la recherche esthétique est plus grande encore, puisque l’ensemble forme un réseau complet de, losanges réguliers. Le type le plus parfait, en Gaule, de cet appareil réticulé est l’aqueduc du Gier à Lyon, où le caractère déjà un peu mièvre du parement en réseau est encore complété par l’alternance des deux couleurs, blanc et gris bleuté (grès calcaire et gneiss). Comme ce parement offrait moins de garanties de stabilité que le parement à plat, il est assez rare en Gaule. Cf. les excellentes remarques de Germain de Montauzan (Aqueducs, p. 236-241), qui croit cet aqueduc contemporain d’Hadrien.
[16] Le gros appareil comporte généralement, pour un bloc, deux pieds en hauteur d’assise, autant et bien davantage en longueur de parement. Le moyen appareil ne dépassait pas un pied par dimension de bloc. Les deux farinent également ce qu’on appelle l’opus quadratum.
[17] Je ne parle que de la Gaule.
[18] Les cubes de pierre du petit appareil maçonné sont de dimensions assez variables, d’abord plus ou moins carrés sur la face visible, puis plus ou moins allongés. A Fréjus, sous Auguste, ils ont, sur tous les édifices, les méfies dimensions, de 150 millimètres sur les deux côtés de la face, 300 en profondeur (c’est bien de l’isodomum) ; Texier, 1er mém., p. 181. La régularité disparaît d’ailleurs peu à peu avec le temps, et les cubes tendent à s’allonger : au Palais Galien de Bordeaux, Brutails me signale le fait avec grande netteté (cf. pseudisodomum). On dirait parfois que le petit appareil de pierre tend à se rapprocher de l’opus en briques : aux murs de Bayonne (IVe siècle), les dalles de brique ont été parfois remplacées par les dalles de pierre de Bidache de mêmes dimensions (Revue des Ét. anc., 1905, p. 153). — Ces petits appareils se rattachent à l’opus cæmenticium, et mériteraient une étude spéciale de mensuration.
[19] Voyez les remparts bâtis à partir d’Aurélien, où les parties supérieures, en petit appareil, offrent des assises de blocs parfois très régulièrement disposées, au lieu que les soubassements, faits de gros blocs empruntés à d’anciens édifices, sont au contraire de disposition informe.
[20] Voyez par exemple les monuments de Champlieu et les Arènes de Senlis, en petit appareil à demi régulier (pseudisodomum).
[21] C’est ce que semble dire Vitruve à propos du petit appareil régulier (Græcorum structura, II, 8, 5, isodomum), quoiqu’il ne parle ici que de la solidité.
[22] Il reste possible que cette recherche de la symétrie vienne, même pour ces temps de l’indépendance, de l’influence grecque.
[23] Voûtes en berceau, d’arête, sur plan circulaire ; le plus souvent maçonnées ; cf. Choisy, Art de bâtir, p. 31 et s. — Voyez surtout, pour le second type, la grande salle de Cluny, où la voûte a 0 m. 65 d’épaisseur à la clé, et était assez solide pour porter un jardin (de Pachtère, p. 87).
[24] Cf. Choisy, Art de bâtir, p. 143 et s. — Les variétés dépendent de l’inclinaison et des matériaux de couverture. La domination romaine relégua aux habitations populaires les chaumes, roseaux ou bardeaux, qui permettent plus d’inclinaison, s’accommodent des toits en cône ou en pyramide.
[25] Sans tenir toujours compte des différences de climat : La faible inclinaison des toits, en usage en Italie, fut appliquée dans nos contrées du Nord pour lesquelles elle n’était point faite.... On en vint à couvrir les salles non voûtées... de Cluny comme on aurait couvert un temple ou une basilique à Naples ; Choisy, p. 151.
[26] Les marches, d’ordinaire plus hautes et parfois plus étroites et moins profondes que de notre temps. — Communication de Mazauric : à la maison Carrée de Nîmes, les marches antiques devaient être de 0 m. 24 de hauteur, alors qu’on a donné aux marches modernes de l’escalier restauré 0 m. 21 ; la profondeur antique devait être inférieure de 2 à 3 centimètres à celle, 0 m. 32, qu’on a donnée aux marches actuelles, et serait par conséquent d’environ un pied romain.
[27] Ou par conduites à l’intérieur de la muraille. Je pense ici aux thermes publics ou aux villas les plus riches : cf. Cagnat et Chapot, p. 298-9, 219 et s., et (toujours à consulter) Morin, Note sur les appareils de chauffage, etc., dans les Mém. présentés par divers savants à l’Académie des Inscr., 1re s., VIII, 1869, IIe p.
[28] On a cru constater qu’elles ont été plus répandues en Gaule qu’en Italie. Voyez en particulier les sous-sols des habitations d’Alésia, bétonnés, avec escalier et soupirail. On en a signalé de semblables en Belgique et ailleurs. Les plus remarquables peut-être de la Gaule sont les soixante caves découvertes dans la forêt de Compiègne : elles devaient être recouvertes d’un plancher établi en maçonnerie supporté par de fortes solives en bois ; parfois, le sol est bétonné et des trous circulaires sont ménagés dans le béton de manière à recevoir des amphores (Cauchemé, Descr. des fouilles archéologiques exécutées dans la forêt de Compiègne, IIe p., 1902).
[29] Sidoine, Epist., II, 2, 11 (la villa d’Avitacum en Auvergne) ; Sidoine, Carmina, 22, 189 et s. (dans la villa de Bourg sur Dordogne) ; Julien, Mis., p. 341, Sp. (dans son palais de Paris). Il s’agit dans ces trois cas de pièces.
[30] Les textes qui nous le font connaître sont du Bas Empire, et il est possible que ce vieux système de chauffage ait disparu presque partout chez les riches (comme de notre temps) devant le chauffage central. — On sait les innombrables discussions que la question des cheminées a provoquées chez les archéologues de tous les temps.
[31] Voyez les remarques de Choisy (p. 151), et celles de Grenier, Habitations, p. 87-8 : Le plan général est conforme à celui de la villa classique. L’atrium avec ses galeries ouvertes, par exemple, qui était un véritable contresens sous le climat rigoureux de la Belgique, y fut adopté, ce qui révèle une application sans critique et routinière du plan traditionnel en Italie. Ceci est très juste.
[32] Longueur de la salle, 21 m. 24 ; largeur, 11 m. 64 ; hauteur, 14 m. 52 (environ 50 pieds).
[33] A Nîmes, 21 m. 41, d’après Mazauric (environ 72 pieds).
[34] 200 pieds, 66 mètres.
[35] Sans doute le plus long pont-aqueduc de la Gaule, sur la Moselle, environ 1120 mètres de longueur, 118 arches (on a dit aussi 114). Voyez sur lui les judicieuses remarques de de Montfaucon, Suppl., IV, p. 105 et s.
[36] Au niveau de la cimaise du second étage ; Mazauric donne 273 m. en tout.
[37] 48 m. 77, soit 20 m. 12 pour chacun des deux premiers étages, 8 m. 53 pour le troisième.
[38] Le grand arc mesure 24 m. 52, et, pour comble de hardiesse, l’épaisseur des piles (4 m. 80) parait inférieure à l’épaisseur que les architectes jugeraient aujourd’hui nécessaire (5 m. 25). Cette ouverture d’arche ne parait pas avoir été dépassée en Gaule. Cf. Léger, p. 338 (tableau), 570-1.
[39] Ajoutez l’épaisseur des murailles. Au temple de Vassogalate, que je crois à Clermont, la muraille était de 30 pieds, à l’extérieur de grand ou moyen appareil (quadris sculptis), à l’intérieur de petit appareil (minuto lapide) : ce qui me parait annoncer une construction en mur double fort curieuse, antérieure à Marc-Aurèle, et des beaux temps de l’Empire (Grégoire de Tours, H. Fr., I, 32).
[40] Sur les cimentiers, en dernier lieu : Choisy, Vitruve, I, 1909, p. 12 et s. ; Germain de Montauzan, Aqueducs, p. 256 et s. (particulièrement utile).
[41] Je dis moindres parce qu’en principe il y avait antinomie entre l’emploi du mortier et celui des pierres de taille (grand et moyen appareil) : lors même que les pierres de taille devaient se liaisonner avec des massifs maçonnés, elles étaient toujours posées à sec ; le mortier n’avait qu’une fonction essentielle, celle d’une gangue plastique propre à réunir des cailloux en une agglomération artificielle ; Choisy, Art de bâtir, p. 115. — Mais il est d’autre part à bien remarquer, que l’usage du ciment, qui évite les frais et les soins de l’appareillage, ne cessa de croître avec la décadence de l’Empire. Par exemple, dans les lignes de briques, le lit de ciment formant liaison est, au Ier siècle, extrêmement mince, et arrive, au IIIe, à avoir l’épaisseur de la brique même. On a même essayé, ce que je crois prématuré, d’établir une chronologie des édifices maçonnés suivant le degré d’épaisseur des lits de ciment (en dernier lieu Esther Boise Van Deman, American Journal of Archæology, XVI, 1012, p. 387 et s.).
[42] Je n’ai jamais entendu parler de l’emploi de mortier par les Gaulois. A la rigueur, l’argile battue leur en tenait lieu.
[43] Mortarium en latin. Cæmentum, materies cæmenticia, etc., signifie la maçonnerie proprement dite, faite de matériaux autres que la pierre de taille, d’éclats de rochers, déchets de carrières, cailloux, pierrailles et caillasses de tout genre, agglutinés en une sorte de béton par un bain de mortier [j’emploie l’expression de béton, tout en remarquant qu’il ne s’agit pas, dans ces sortes de murailles, de béton préparé d’avance, comme le nôtre]. Les Romains, de ce bétonnage, firent un emploi extraordinairement fréquent, et qui n’est comparable qu’à ce que les temps actuels ont imaginé en ciment ou en béton armé. Ils sont employé : 1° par compression ou pilonnage, au sous-sol des routes, des édifices, au remplissage des fondations (cf. Vitruve, VIII, 6, 14), au noyau intérieur des murs à parements de pierres de taille ; 2° sans compression, à la construction de murs entiers, avec, le plus souvent, un revêtement de briques ou de moellons de petit appareil.
Ces murs de mortier, à revêtement de petites pierres ou de briques, ont été employés, non seulement pour les maisons, mais aussi pour les plus grands édifices, comme les remparts de Fréjus, l’édifice parisien de Cluny, la presque totalité des arcades d’aqueducs. Et cela, je le répète, est la merveille de la maçonnerie romaine, et’ peut-être celle de tous les temps ; et c’est de l’excellence du mortier qu’elle résulte. Le revêtement, qui nous frappe surtout aujourd’hui, n’a qu’une importance secondaire dans la construction, qui tient sans lui ; tout au plus peut-il la protéger contre la pluie (Choisy, Art de bâtir, p. 21). Mais il sert surtout à l’effet décoratif. — C’est d’après l’apparence de ce revêtement qu’on distinguait les différents systèmes d’opera : 1° en filet, opus reticulatum ; 2° le même avec intercalation de lignes de briques ; 3° l’appareil en moellons disposés à plat, de beaucoup prépondérant en Gaule ; 4° le même, avec intercalation de lignes de briques (constant depuis Hadrien ?) ; 5° appareil en assises de briques seulement ; 6° opus incertain, revêtement en pierres irrégulières sans aucun dispositif artistique, mais où l’emboîtement des pierres rend le parement plus solide.
Les lignes de briques dont nous avons parlé ne formaient pas seulement décor, Elles servaient aussi, et surtout, à assujettir au blocage les pierres de revêtement, à les relier entre elles, à maintenir les différentes couches du mortier intérieur, à y éviter des poussées ou des déplacements ; elles sont les analogues de ces parpaings en bois que recommande Vitruve pour les murs des villes (I, 5, 3) ; cf. Choisy, Art, p. 26-7. Car, en principe, ces lignes traversaient tout le massif du blocage intérieur, formant des espèces de planchers d’une face à l’autre. Tout cela était fort bien compris.
[44] Il est possible qu’on choisît de la brique très cuite.
[45] Il y a, depuis un demi-siècle, une tendance à rabaisser la réputation du ciment romain, à railler les expressions enthousiastes qu’il a provoquées chez nos devanciers (ciment dur connue le fer, on reconnoît le siècle des Romains, de La Sauvagere, Recueil, p. 169). J’ai peur qu’on aille trop loin dans cette réaction. On a dit que le mauvais ciment romain a disparu, que le bon est resté : usais il faut avouer qu’il en est resté du bon en quantité considérable, et dans les moindres endroits. On a dit que le temps a contribué surtout à celte dureté : mais est-il sûr que les Romains n’aient point prévu cet accroissement graduel de solidité ? Le ciment romain a trop frappé les observateurs, dès le Moyen Age, pour que sa gloire soit simplement le résultat d’un engouement. Et voyez la note suivante.
[46] Des précieuses expériences provoquées par Germain de Montauzan il résulte que non seulement les mortiers romains atteignaient à de très hautes résistances [110 et 120 kilogrammes par centimètre carré], mais encore qu’on ne descendait pas au-dessous de résistances bien plus que moyennes ; la résistance moyenne de nos meilleurs mortiers ordinaires est de 30 à 35 kilogrammes (Debauve, Procédés et Matériaux de construction, III, 1894, p. 356).
[47] On le répète du moins : Choisy, Vitruve, I, p. 14, dit peut-être ; Germain de Montauzan, p. 208, sans doute.
[48] A Bordeaux dans la muraille du Bas Empire, cf. Inscr. rom. de Bord., II, p. 286. A Fréjus, les murailles d’Auguste ayant perdu leur parement de moellons, le mortier demeure intact et présente des alvéoles aux rebords aussi fermes que le roc (Texier, 1er mém., p. 181-2). On a même pu prononcer le mot de sorte de monolithe. De même, le béton des routes.
[49] Ils durent exceller dans le choix de la matière première et dans l’étude des proportions des mélanges (Vitruve, VIII, 6, 14), et réduire l’emploi de l’eau au strict nécessaire : voyez là-dessus les excellentes remarques de Chanoine, Bull. de la Soc. arch. de Sens, 1851. p. 1 et s., et de Courau, Soc. arch. de Bord., I, 1874, p. 49-53.
[50] Ce qui ne manque que trop souvent à nos maçons, c’est de savoir bien faire (Germain de Montauzan, p. 258).
[51] Artifices tectores ; voyez aussi gypsarius, plâtrier, à Narbonne (XII, 4479). Opus tectorium, C., XII, 2391-2. Bas-relief de Sens représentant le manœuvre préparant l’enduit, le stucateur l’appliquant et le polissant à l’aidé de la taloche, le peintre palette et pinceau en mains (Esp., n° 2767).
[52] Sauf la valeur artistique qu’on put demander aux peintures ou aux moulages.
[53] Il serait bon de rechercher si l’on retrouve dans les restes de stuc gallo-romain les prescriptions de Vitruve (VII, 3, 5-7) : une couche de mortier fin, trois couches de poussière de marbre, chacune plus fine que l’autre (graneum, marmor graneum). Les excellentes recherches de Bulard sur les stucs de Délos (Fondation Piot, XIV, 1908) ont montré l’origine grecque de ces procédés.
[54] Blanchet, Étude sur la décoration des édifices de la Gaule romaine, 1913, p. 14-5, 52 et s. Voyez dans ce livre, p. 57-60, le résumé des discussions auxquelles ont donné lieu les manières d’appliquer la peinture, fresque (plus probable, udo tectorio, Vitruve, VII, 3. 7) ou encaustique. — Exceptionnellement, on fabriquait des tuyaux en chaux et sable (C. I. L., XIII, 3097).
[55] Les marmorarii (Agen, XIII, 915) sont sans doute souvent des entrepositaires et travailleurs plutôt que des extracteurs.
[56] Même dans les édifices à destination vulgaire, comme l’amphithéâtre de Fréjus, on constate au podium un revêtement de marbre en dalle de 15 centimètres (Texier, 3e mém., p. 253).
[57] Exactor operi basilicæ marmorari et lapidari, XII, 3070 : basilique de Plotine ? Cf. ad marmorandum balneum, XIII, 5416 : temple marmore variatum, Grégoire, Hist. Fr., I, 32.
[58] Bulletin monumental, IIe s., XII, 1836, p. 337.
[59] Blanchet, p. 10 et s. Cf. Sidoine, Carmina, 22, 136-141.
[60] Sans parler des grandes dalles, épaisses parfois de 15 centimètres, plus de 3 pouces, qui servaient surtout aux édifices publics.
[61] Ou parfois de mosaïque ; Grégoire de Tours, Hist. Fr., I, 32.
[62] Les éléments y sont les mêmes.
[63] Pavimentum ædis marmore stratum, Grégoire de Tours, H. Fr., I, 32 ; Blanchet, p. 72-3. Je ne trouve aucune trace de pavage en bois, et je laisse de côte le sol en terre battue des maisons rustiques.
[64] Cf. Blanchet, p. 73.
[65] Supposé presque à coup sûr pour la Gaule ; marmore variatum (Grégoire de Tours, H. Fr., I, 32).
[66] Sur la composition des cubes de mosaïque, Blanchet, p. 134 et s. — Il faut accorder une attention particulière au plafond de la villa de Carnac (salle de bain).
[67] Je songe surtout aux antéfixes ; cf. les pænulæ, C. I. L., XII, 2301-2. J’hésite à voir des ornements faîtiers dans les carpusculi, XII, 1904.
[68] Au temple arverne de Vassogalate, Grégoire de Tours, H. Fr., I, 32 (plumbo tectum).
[69] Tegulæ æneæ auratæ, XII, 1904. Même dans les villas (Sidoine, Carmina, 22, 146-9).
[70] Cf. le petit échafaudage des maçons de Sens. Scieurs de long, Espérandieu, n° 3695.
[71] Voir surtout les études de Choisy, Art de bâtir, p. 40 et s., p. 128 et s. (remarques particulières sur les charpentes du Pont-du-Gard, des Arènes de Nîmes et d’Arles, du Temple de Diane à Nîmes) : les Romains sont parvenus, croit-il, à économiser le plancher cintré de la charpente par l’emploi de fermes déliaisonnées, ce que permit l’excellence de la pierre employée, aux blocs puissants et homogènes. Dans ces cas, les progrès du carrier ont simplifié la tache du charpentier.
[72] C’est en cela que la charpente mettait sa plus grande part dans les constructions destinées à durer, et en particulier les temples ; Choisy, p. 143 et s. Ce qu’il dit de l’importance des avant-toits (cf. Vitruve, IV, 7, 5) peut, je crois, être généralisé pour toutes les Gaules (t. VI, ch. III), et il serait bon d’en tenir compte en particulier dans la reconstitution des lieux de culte gallo-romains.
[73] Pour les étages supérieurs des maisons ; cf. Vitruve, VII, 3, 1 et s.
[74] Sans doute exceptionnellement, la règle étant parietes omnes calce et cæmentis (Caton, De agri cultura, 14).
[75] Caton, De agri cultura, 14.
[76] Remarque de Vitruve, II, 8, 17 : Purielibus exmenticiis altitudines exstructæ et contignationibus crebris coaxatæ (dans les maisons).
[77] Caton, De agri cultura, 14.
[78] Dans beaucoup de théâtres, certains éléments de la construction restèrent toujours en bois : cf. t. VI, ch. III.
[79] Cf. t. VI, ch. IV. — Ajoutez les ponts en bois, toujours très fréquents, les pilotis pour construction de routes, ou de caves.
[80] Gaulois et Grecs compris.
[81] Cœlius, architectus navalis à Arles (XII, 723), et importance des fabri navales.
[82] Mais on y fabriquait peut-être des barques dès les temps celtiques.
[83] La présence de chantiers à Narbonne peut être tirée du rôle très important qu’y jouent les navicularii et du très grand nombre de monuments funéraires qui y représentent des navires : aucune ville de la Gaule, à beaucoup près, ne peut être comparée à Narbonne à cet égard ; Esp., n° 678. 6S3, 685-7, 690, etc.
[84] Negotiator artis ratiariæ (XIII, 2035) ; ratis peut signifier ou radeau ou barque.
[85] Aucune trace des anciens chantiers de Saintonge et de Vendée.
[86] Je laisse de côté les ateliers de construction pour la flotte militaire du Rhin, en particulier à Mayence (naupegus à Mayence. Riese, 2148) et à Nimègue. C’est aux ateliers de construction de Boulogne que Pline a pu constater l’usage de calfater les navires avec des panouilles de roseaux (XVI, 158).
[87] A cause des besoins du passage.
[88] A cause de la présence des nautes et du culte de Vulcain (XIII, 3105-7). — Peut-être aussi à Metz, Trèves, Chalon.
[89] Aucune trace appréciable de ces navires dans ces deux ports, sauf : 1° à Fréjus, la mention de liburnicæ (Tacite, Hist., IV, 43) : c’étaient, en principe, des vaisseaux de guerre très légers, effilés à la poupe et à la proue, des sortes de croiseurs (cf. Tacite, Ann., II, 6, sur le Rhin) ; 2° à Boulogne, l’ex-voto de la triremis Radians (XIII, 3564 = Esp., n° 3964) : le tonnage d’une trirème est évalué à 75 tonnes.
[90] Entre 200 et 300 tonnes ? Les gabares n’ont guère que le tiers de ce tonnage. Lepaute de la mosaïque d’Althiburus, avec sa barque à la filière, son grand mât, son mât de misaine, son gréement complet de voiles et de cordages, me rappelle bien nos transports de rivières. Ce doit être aussi le type des navires de charge figurés à Narbonne et sur la mosaïque des Narbonenses à Ostie.
[91] Cuparii, mentionnés en Vivarais et à Nantes (C., 5111, 3104). Un cuparius, à Trèves, est en même temps saccarius (C., XIII, 3700), fabricant de sacs à filtrer le vin (sacci vinarii) : c’est ainsi que nos tonneliers vendent toutes sortes de fournitures pour l’entretien des caves.
[92] Je crois qu’on peut reconnaître ces quatre espèces de récipients. Nombreux bas-reliefs ; Esp., n° 1112, 1621, 1813, 1882, 3232 (foudre, à Langres), 3253, 4072, 4080, 4161, 4221, 4327, 5184, 5193, 5198, etc.
[93] Il faut ajouter les différentes espèces de cuves, cuviers, baquets, boisseaux, pour les manipulations des liquides ou des grains ; cf. Esp., n° 2215 (divinité de métier), 2852, 4125, 4892-3 (la déesse des savonniers).
[94] Cf. le tonneau du Musée de Mayence, Billiard, p. 481 ; je sais qu’on en a découvert un certain nombre d’autres sur le Rhin inférieur. Il y eut des fers à marquer les tonneaux.
[95] Pline, XVI, 75. Je ne sais rien sur l’usage de cercles en métal.
[96] On retrouve (Esp., n° 1112 ; cf. n° 1882 ?) le tablier de cuir et l’essette des tonneliers. Autres instruments de tonnellerie ? n° 4221.
[97] Une étude approfondie est encore à désirer pour ces formes de tonneaux antiques. Quelques-uns m’ont paru plus allongés que les barriques bordelaises de nos jours (la futaille métrique officielle, d’ailleurs assez peu observée, comporte 21 parties en longueur, 16 en diamètre de fond, 18 en diamètre au bouge), plus voisines des anciennes barriques bordelaises (au XVIIIe s., 0 m. 9271 de longueur, 0 m. 6046 de diamètre de fond, 0 m. 6918 de diamètre au bouge : Brutails). Beaucoup ont, semble-t-il, les douves plus étroites et les cercles plus rapprochés. Il faudrait aussi examiner à ce point de vue les barillets de verre de Frontin, qui m’ont paru reproduire assez fidèlement, en miniature, les types réels (j’ai pris les mesures, par exemple, de 0 m. 123, 0 m. 07, 0 m. 085, pour les trois dimensions réglementaires du tonneau). Dans l’ensemble, l’impression est celle d’excellent ouvrage, et les ressemblances avec les futailles courantes de France sont infiniment plus nombreuses que les différences.
[98] Choisy (Vitruve, I, p. 56-7) remarque le peu d’importance des menuiseries dans l’ouvrage de l’auteur.
[99] Et cela explique la position accroupie qu’ils ont si souvent donnée à leurs dieux (t. VI, ch. I) et qu’ils affectionnaient pour eux-mêmes.
[100] Il est à remarquer que nous avons assez peu d’inscriptions ou de bas-reliefs funéraires qui les représentent : armariarius ?, C. I. L., XII, 4463 ; clavarius materiarius ?, 4467 ; materiarius ?, Riese, 3622 : ces deux derniers noms pouvant désigner des charpentiers. Il ne faut pas oublier que dans l’Antiquité comme de nos jours (cf. luthier, ébéniste, cordonnier, bonnetier, tapissier, etc.), le nom d’un métier n’est jamais resté absolument conforme au travail effectué.
[101] Cf. t. VI, ch. I.
[102] La majorité des représentations de repas funéraires sur les tombes de Belgique (chez les Trévires, Esp., n° 4962, 4063, 4097, 4104, 4184, 5146, 5154, 5155, etc.). Les personnages couchés sont plus rares, et parfois ils sont associés, autour de la même table, à des personnages assis (n° 4156, 4158 : le personnage couché représentant le mort ?). Le testament du Lingon (C. I. L., XIII, 5708) prévoit sa statue assise (statua sedens) et, pour les repas funéraires, une litière (lectica), peut-être pour son image, et, des deux côtés, des bancs de marbre (subsellia), avec couvertures et coussins, pour les autres convives.
[103] Cf. Marquardt, Privatleben, p. 291-2.
[104] De pierre ou de bois.
[105] Pour la forme, il y a des tabourets ou des escabeaux ronds ou carrés ; pour l’emploi, les uns servent à s’asseoir, et les autres à appuyer les pieds. Esp., n° 4097, 4101, 4295, et VI, p. 323, 329, 363, etc. Escabeaux rustiques à trois pieds, appelés en Gaule tripecciæ (Sulpice Sévère, Dial., I[II], 1, 4).
[106] Il est assez rare de trouver des chaises à dossiers analogues aux nôtres (Esp., n° 5156). Les vraies chaises (par exemple celles des magistrats municipaux ; Esp., n° 119, 680) sont eu réalité de hauts tabourets, mais à pieds croisés et ornés, et avec coussins.
[107] Esp., n° 4095.
[108] C’est le type de siège le plus répandu. Le modèle en bois comporte, tantôt un dossier droit et des bras ajourés (Esp., VI, p. 446), tantôt, à ce qu’il semble, un dossier plein et recourbé faisant corps avec des accoudoirs de même nature (n° 4062-3, 4098, 5155, 5150) : il y a du reste bien d’autres combinaisons. — Sella gestatoria, C. I. L., XIII, 5708. — On trouve des cercueils en bois, en particulier de noyer.
[109] Esp., n° 2788-9 et VI, p. 323 (les détails du tressage montrent une absolue similitude avec les fauteuils d’osier actuels), 331, etc. ; Blanchet, Figurines, p. 117.
[110] Viminarius à Narbonne (XII, 4522).
[111] Remarquez des paniers d’osier pour récipients de verre (Esp., VI, p. 360) ; autres objets, paniers, corbeilles, etc., n° 2778, 2852, etc. Petites voitures ou charrettes avec caisses en osier. Utilisation de la vannerie pour la fabrication de petites barques ; cf. navem liburnam ex scirpo [?], XIII, 5708.
[112] Deux catégories principales : coffres d’appartement et coffrets ou cassettes à main : Esp., n° 2789, 2798, 2817, 2852, etc. Les principales différences venaient des sculptures et surtout de l’ornementation en métal. — Une espèce à part, très répandue, et à laquelle on attachait peut-être un sens solennel ou mystique, était le coffre cylindrique, haut et profond, cista ou capsa, où l’on déposait rouleaux, livres ou documents : cf. Espérandieu, n° 1084, 1095, etc. C’était sans doute ce qui tenait lieu de meuble d’archives à une famille.
[113] C’est, au moins dans le Nord-Est, le type consacré pour les repas sacrés ou funéraires : elles sont à trois pieds, souvent réunis par des traverses ou des barreaux de bois ; Esp., n° 4062-3, 4097, 5156, etc. ; et je crois bien qu’elles rappellent le type gréco-romain de la delphica, imitée du trépied de Delphes.
[114] Esp., n° 5154. — Mais les tables de pierre continuaient à leur faire concurrence ; voyez la table de pierre trouvée à Alésia. De même ? Esp., n° 1547. Et les tables des marchés étaient souvent en pierre.
[115] Esp., n° 2778 ? Les panneaux semblent présenter parfois des motifs de décoration en saillie tris prononcée (rosaces surtout ?).
[116] Pour ces accessoires de magasins et de boutiques, Espérandieu, 2780-11, 2790, 3007, 360S, 4098, 4161, 4295, etc. — Cages à oiseaux, Esp., n° 2775.
[117] Du moins dans l’état actuel de nos connaissances.
[118] Cf. t. VI, ch. III, les instruments de musique.
[119] Nous avons indiqué des figurations de véhicules. A noter en particulier (Espérandieu, n° 203) le char (funéraire ? religieux ?) avec des panneaux de bois sculptés. — Ajoutez les instruments aratoires, et notamment les charrues ; Esp., n° 4092, etc.
[120] Les textes où Pline parle des tapis de la Gaule (VIII, 191 et 196), semblent montrer que l’industrie n’en souffrit pas tout d’abord de la conquête. Il me parait cependant nécessaire que l’usage des mosaïques ait restreint celui des tapis ; en outre, inscriptions et sculptures ne mentionnent jamais ces derniers. Voyez les remarques de Besnier. Dict. des Ant.. IX, p. 46.
[121] La tapisserie à couleurs, dessins et images, pour murailles ou tentures, exista toujours dans la Gaule romaine ; mais nous n’arrivons pas à démêler si c’est par une survivance celtique ou sous une influence orientale. Elle devait en tout cas, je crois, se développer particulièrement à partir du IIIe siècle, et alors, sans doute, par l’effet des Syriens ; cf. Sidoine, Carmina, 22, 192 et s.
[122] Voyez la tunique à couleur marron foncé trouvée dans la nécropole de Martres-de-Veyre (au Musée de Clermont).
[123] Peut-être sont-ce des saies que les habits de Bigorre, Bigerrica vestis, brevis atque hispida (Sulpice Sévère, Dial., I[II], 1, 8), minora Aquitanica pallia (Grégoire le Grand, Epist., VII, 15, 40, P. L., c. 900). — Tout différents sont les abottæ ou manteaux de cérémonie (peut-être de lin) en usage dans les repas funéraires (XIII, 5708).
[124] Pellio, fourreur ?, à Narbonne ; XII, 4500.
[125] Je traduis par là la tunica ordinaire et la stola de cérémonie. Le court manteau qui encapuchonne la tête des femmes gauloises sur certains monuments (surtout à Paris ? Esp., n° 3176, 3179), est évidemment l’équivalent féminin de la cagoule : mais il se rencontre aussi chez les Grecs. Ce n’est qu’exceptionnellement que les femmes portent un manteau long à collet (n° 2818) ou à capuchon (n° 2837 ?).
[126] Cf. Mommsen, Staatsrecht, III, p. 218 et s. Voyez le rêve de Claude, omnes Gallos togatos videre.
[127] Exemples, sur les tombes, de citoyens romains habillés à la gauloise ; Esp., n° 1129, 1134.
[128] Cf. l’exemple du légat Cécina ; celui peut-être des Tetricus.
[129] Ou de draps pour les faire.
[130] L’expression, à radical celtique, de sagarius (avec vestiarius pour synonyme : il serait possible qu’en principe vestiarius désignât le fabricant ou vendeur de tuniques), l’expression de sagarius finit par s’étendre dans tout l’Empire à tous les marchands d’étoffes de laine ou d’habits de dessus (cf. notre mot drapier), par opposition au lintearius, marchand d’étoffes de lin ou de dessous (cf. notre mot chemisier) ; Digeste, XIV, 3, 5, 4 : I, 5, 15.
[131] Sagarii à Lyon (XII, 1898 ; XIII, 2005, d’origine rémoise) ; chez les Viennois (XII, 1925, 1930, 2619) ; à Narbonne (XII, 4509) ; negotiator sagarius d’origine carnute établi à Lvon (XIII. 2010) : vestiarius Italicus, Nîmois importateur d’habits en Italie (XII, 3202) ; Viennois, sagarius Romanensis, importateur d’habits à Rome (XII, 1925) : vestiarius médiomatrique (XIII, 4561) : sagarius rnédiomatrique à Milan (V, 5929) ; Genio negotiatorum pannariorum à Mayence, XIII, 6714 (ceux-ci ne vendaient que des pièces de drap). Tous ces gens, je pense, sont des marchands en gros et non des fabricants.
[132] Martial, VI, 11, 7 : Me pinguis Gallia restit.
[133] Les sagarii, sauf la réserve sur le sens général que le mot de sagarius a pu prendre. Negotiator pænularius. XIII, 6360.
[134] Espérandieu, n° 2751. — Remarquez qu’on ne parle pas de marchands particulier, pour les tuniques et les braies : elles n’entraient sans doute pas dans la confection toute faite. Les bracarii ou braccarii des textes sont des tailleurs sur mesure, qui d’ailleurs peuvent faire toutes sortes de vêtements et de réparations.
[135] Atrabatica saga (Hist. Aug., Gall., 6, 6) ; birri ab Atrabatis petiti (Car., 20, 6) ; édit de Dioclétien, 25. 9. Blümner : Jérôme, Adv. Jovinianum, II, 21. Migne, P. L., XXIII, c. 315 : Atrebatum ac Laodiceæ indumentis [on fabriquait d’ailleurs à Laodicée des imitations de lainages belges, édit. 19, 27]. Lydus, De magistr., I, 17 ; Suidas, au mot Βιρρος Νερβικός.
[136] Βιρρος Νερβικός (édit de Diocl., 19. 27 et 32 : 22, 21) : un Nervien établi à Saintes, manupretiarius burrarius (C., XIII, 1056), plutôt vendeur au détail que fabricant. — Draps atrébates et nerviens correspondent à nos draps de Flandre.
[137] Cf. les deux notes précédentes.
[138] Saies à capuchons, sans doute de longueur très variable : Martial, XIV, 125 : Santonico bardocucullo : Juvénal, VIII, 145.
[139] Même remarque. Martial, I, 53, 1-5 : Lingonicus bardocucullus interpositus villo uncto [allusion à la préparation des cagoules de bure : il semble, si on leur applique le texte de Pline, VIII, 192, qu’on y ajoutait une préparation au vinaigre, ce qui les rendait aussi imperméables que du feutre : à moins qu’il ne s’agisse dans ce texte du feutre même]. Le pays fournissait sans doute toute espèce de saies : Leuconicis [à corriger, je crois, en Lingonicis] sagis, Martial, XIV, 139, 2. — C’est une variété de manteau grossier que l’endromis [le mot est grec] de Franche-Comté (Sequanica textrix, Martial, IV, 19).
[140] Je n’arrive pas à comprendre bardocucullus (Hist. Aug., Cl., 17, 6) ; bardo- me parait cependant désigner moins les bardes ou poètes gaulois de jadis qu’une teinte, peut-être le roux, barrus, habituel à ces sortes d’étoffes, ou encore une préparation spéciale des poils, car je ne crois pas que les bardorticulles fussent à drap entièrement rasé : il est probable qu’on ne les soumettait qu’à une seule tonte.
[141] Un Rème, sagarius, à Lyon (XIII, 2008) ; vestiarius à Reims, XIII, 3263.
[142] Peut-être aussi Chartres ou Orléans, Vienne, Narbonne (sagarius et vestiarius, XII, 4509, 4520-1), Évreux.
[143] Moins, je crois, pour la draperie que pour la chemiserie, la rouennerie primitive.
[144] Pour ces deux localités, voyez l’édit de Dioclétien, 19, 60. — Les ateliers de confections militaires sous le Bas Empire sont à Arles, Lyon, Reims, Tournai, Trèves, Autun (celui-ci, supprimé plus tard), Metz (Not. dignit., Occ., II). Et cela correspond assez bien à l’état antérieur. — Inexplicables sont les vêtements de laine que l’édit de Dioclétien (19, 45, 46, 45) appelle βάνατα Γαλλική, βέδοξ Γαλλικός, σινγιλίων Γαλλικός.
[145] Voyez les innombrables poids de tisserands trouvés dans les ruines des maisons particulières. — Quelques observations techniques sur le tissage ont été faites, à l’aide de tissus gallo-romains, par Coyon, Trav. de l’Ac. de Reims, CXIII, 1902-3, p. 19S et s., et par von Cohausen, Annalen des Vereins ür Nassanische Alterthumskunde, XV, 1879, p. 23 et s.
[146] Servi textores et sarcinatores. — La confection, la préparation de vêtements tout faits, parmi lesquels choisissait le client, fut cependant beaucoup plus développée qu’on ne croit. Dans les villes, des boutiques vendaient des cagoules ou des vestes toutes prèles (Esp., n° 2781 ; Sulpice Sévère, Dial., 11, 8) : il est vrai que c’était la pièce du vestiaire qui exigeait le moins de mesures préalables. Marchand de tuniques ? n° 2786. Les marchands drapiers vendaient, le plus souvent, les pièces de drap (Esp., n° 1342, 3755, 4043, 5176 ; pannarii), dont on faisait confectionner les habits, soit chez soi, soit chez un tailleur de boutique. — Mais d’autre part, les inscriptions mentionnent si souvent des commissionnaires en vêtements (vestiarii, sagarii), qu’on se demande s’ils n’exportaient pas en nombre des habits tout faits, préparés, soit dans de grands ateliers de coupe, soit dans des lingeries familiales (servi sarcinatores). Toutefois, il est bon de ne pas se fier absolument, dans les choses de métier, au sens apparent des titres.
[147] Il faut sans doute comprendre, sous le nom de foulons, également les laineurs ou pareurs, chargés de brosser le drap sorti de la cuve, et les tondeurs ou coupeurs, chargés d’égaliser le tissu, peut-être aussi les teinturiers. Cf., sur ces procédés au Moyen Age (qui doivent rappeler les temps anciens), en dernier lieu Geneviève Aclocque, Les Corporations à Chartres, 1917, p. 115-116.
[148] Quelques-unes en avaient cependant (servi fullones ; Digeste, XIV, 4, 1, 1 ; XXXIV, 5, 28) : mais il s’agit de domaines qui devaient comporter de véritables exploitations industrielles.
[149] Cf. Varron, Res r., I, 16, 4, où l’opposition entre les deux systèmes est très nette : Potius anniversarios habent vicinos, follones, etc., quam in villa suos habeant.
[150] Des métiers de la draperie, les représentations de foulons paraissent parmi les plus nombreuses (Espérandieu, n° 2768, 4136). A Évreux, qui n’est qu’une petite ville, il y a une société de fullones (C. I. L., XIII, 3202, concession d’une piscina à leur usage). Magister artis fulloniæ à Cologne (XIII, 8345). — Le foulon était sans doute aussi chargé de la tonte du drap, opération assez souvent figurée dans ces bas-reliefs.
[151] Cf., par exemple, Sainte-Marie de Fullonibus, Notre-Dame de Fouilhous dans Montmaur, Aude (Histoire générale de Languedoc, n. éd., V. c. 1577) ; forum Fullonichas, fluvium Fullonicas, Saint-Martin-de-Fenouilla près du Boulon (id., II, Preuves, c. 380, 348).
[152] Note précédente.
[153] Cf. Varron, Res. r., I, 16, 4.
[154] En repassant sans doute souvent par le domaine qui le vendait out apprêté : esclaves chargés de la vente des draps dans les grands domaines, servi venaliciarii (Digeste, XIV, 4, 1, 1).
[155] Les lanarii de Narbonne (XII, 4480-1) sont peut-être des cardeurs de laine, brosseurs ou laineurs, ou encore des matelassiers, plutôt que des tisserands, tailleurs ou confectionneurs. De même, le coactiliarius de Luxeuil (XIII, 5414) peut être un matelassier (Luxeuil est voisin des Lingons, célèbres par leurs matelas ; cf. Pline, VIII, 191-2) ; mais on interprète d’ordinaire l’expression ou celle de lanarius coactiliarius par feutrier.
[156] Tapis de planchers, de tables (Esp., n° 1547 ?, bordé de lambrequins), tapisseries pour tentures ou ornements.
[157] Couvertures de lits ou lodices (C. I. L., XIII, 5708 ; je ne crois pas qu’on doive traduire le mot par draps de lits).
[158] Esp., n° 5123, 4031.
[159] Cf. Coyon, Travaux de l’Acad. de Reims, CXIII, 1902-3, p. 199 : il semble qu’on ait trouvé près de Reims l’équivalent de nos réticules ou sacs à main, avec face étoilée de filé d’or laminé appliqué sur les fils de chaîne.
[160] Soit de coussins d’appui, cervicalia cenatoria, longs coussins d’appui pour bancs de tables à repas (XIII, 5708), soit de coussins de sièges (car il ne faut pas oublier que, si le corps des sièges était en bois, il portait d’ordinaire des coussins ; Esp., n° 5156, etc.), soit de coussins comme appuis de pieds.
[161] Esp., n° 1146, 3127 ; cf. Revue des Ét. anc., 1908, p. 76-7. — Peut-être aussi des tricots, ou tout au moins des manches (n° 1128), ou même des mitaines. — Sans doute aussi des écharpes ou des ceintures, et même des bas (nécropole de Martres-de-Veyre). — Les housses ou écharpes à franges que portent sur l’épaule certains cochers (n° 1149, 1141), doivent être des récompenses de cirque.
[162] Ars lintiaria à Lyon, XIII, 1995 ; lintearius ou lintiarius à Nîmes, XII, 3340 ; à Narbonne, 4484 ; lintiarius ex civitate Veliocassium (Rouen) à Lyon, XIII, 1998 ; linarius à Bordeaux, XIII, 639 ; plus tard, linificium (ou linyfium) d’État à Vienne, Not. dign., Occ., 11, 62.
[163] Camisia, chemise (la seconde tunique qui apparaît dans les images masculines ou féminines pourrait parfois être la chemise). Femorales ou feminatio, caleçons d’hommes ou pantalons de femmes (le plus souvent, au début, sous forme de fasciæ enroulées) ; cf. Jérôme, Epist., LXIV, 10, P. L., XXII, c. 613.
[164] Ils peuvent, sur les représentations funéraires, se confondre avec les manteaux qui enveloppent la tête ; cf. Esp., n° 1489, etc. — Ajoutez les bonnets ou coiffes de femmes.
[165] En tout cas aux enveloppes de matelas.
[166] Hypothétique (les objets pourraient être des tapis de laine pour tables) : Esp. N° 5151.
[167] Jusqu’à quel point les draps ou serviettes de la Gaule étaient célèbres dans l’Empire, c’est ce que montre la mention dans l’édit de Dioclétien de sabana Gallica (28, 57), linges spéciaux utilisés sans doute surtout pour les bains. Et il est possible qu’il y eût un lien entre ce linge de bain propre aux Gaulois et leur savon (p. 262-263). — Linteum, mantele ou mappa dans les textes classiques. Figures chez Esp., n° 3951, 3696, etc. je suppose qu’il s’agit, dans ces représentations, qui sont funéraires, d’un linge à main, à caractère rituel, dont le mort était censé se servir dans la vie d’outre-tombe, par exemple lors des repas ou libations d’anniversaires. — Du même genre, je crois, en tout cas à sens funéraire ou cultuel, les draps frangés, Esp., n° 1510, 1879, 5123.
[168] Note précédente.
[169] Aucun renseignement précis pour la Gaule romaine ; mais de nombreuses figurations de cordages, soit sur des navires, soit autour de ballots (Esp. N° 4131).
[170] Manticularii negociatores, marchands de besaces ou musettes pour voyageurs ou soldats, et peut-être de sacs et bourses en tout genre (C. I. L., XIII, 6797, 7222 : Riese, 2146). Sacs à filtrer le vin.