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PREMIÈRE PARTIE — LA VIE D’UN
GALLO-ROMAIN À LA FIN DU
IVe SIÈCLE.
Pendant longtemps, les Gallo-romains passèrent avant tout
pour des hommes d’action. On les regardait comme des maîtres dans les deux
arts oit se manifeste le plus l’activité humaine, l’art de parler et l’art de
se battre. C’étaient les premiers avocats de l’empire et les premiers
guerriers du monde. De leurs talents poétiques, il est resté peu d’éloges et
peu de traces. La littérature romaine des trois premiers siècles n’a pas reçu
le moindre renfort important des penseurs ou des écrivains qui habitaient au
delà du Rhône. Nos ancêtres fournissaient des rhéteurs à toutes les grandes
écoles de l’Italie, aux tribunaux des empereurs et aux conseils d’État ; c’était
sur les bords de la Loire
et de la Seine
que se recrutait de préférence la superbe cavalerie des corps auxiliaires :
les Celtes furent, jusqu’à la dernière heure de l’empire, le plus solide
rempart de cette Rome qui les avait domptés. Mais il ne vint pas de la Gaule des émules de
Martial ou de Lucain ; elle n’ajouta pas un fleuron à la gloire littéraire de
la civilisation latine ; pendant trois siècles, les lettres romaines n’auront
que deux provinces dignes d’elles, l’Afrique et l’Espagne. En Transalpine, on
est encore trop jeune, trop ardent. A ces peuples, qui ne pouvaient renoncer
du premier coup aux habitudes d’une indépendance bruyante et dissipée, il
fallait tous les combats, ceux des camps et ceux de la parole.
Ce fut au IVe siècle
que le sens poétique s’éveilla enfin chez les Gaulois, devenus plus calmes et
de tempérament plus rassis. Mais alors, comme ils ne faisaient pas les choses
à demi, comme leur race était, après celle des Grecs, la plus richement
pourvue de dons naturels, il naîtra chez nous désormais, chaque année, urne
quantité prodigieuse de vers et de chants, et la veine ne s’appauvrira
jamais. La terre française deviendra une terre fertile en poètes ; elle en
aura dans les temps les plus sombres de la domination barbare. La plus tard
venue dans la littérature romaine, la Gaule la représentera le plus longtemps dans l’histoire
du monde latin. C’est chez elle que seront les derniers poètes du nom romain,
comme c’est aussi chez elle qu’apparaîtront au XIe siècle les premiers chanteurs du monde
nouveau. Ne dirait-on pas que la
Fortune romaine confia en dernier lieu à la Gaule, à la veille des
invasions barbares, le flambeau des lettres latines ?
Un des premiers et des plus grands noms de la littérature
gallo-romaine est celui du Bordelais Ausone. Nous possédons à peu prés toutes
les œuvres qu’il a voulu que la postérité conservât. Quoique vivant à l’extrémité
de l’empire, ce ne fut pas un poète de clocher. La Gaule entière l’admira ;
sa réputation franchit aisément les limites de notre pays. Il fut lu, goûté,
estimé des grands hommes et des esprits les plus sains de l’époque. Il plut
aux empereurs. Quand il publia ses écrits, ce fut sur la demande expresse d’un
des bons Césars du temps, de Théodose. Le prince lui adressa un charmant
billet : il avait lu autrefois des vers de lui ; il les avait oubliés et
désirait les relire ; d’autres lui étaient inconnus, mais il en entendait
parler si souvent, et de telle façon, qu’il voulait à tout prix en savourer
la lecture. Théodose écrivant à Ausone imite Auguste écrivant à Horace ; c’est
dire qu’à la cour on jugeait le Bordelais digne d’un tel hommage souverain.
La prière de l’empereur détermina Ausone à lancer ces vers dans le monde.
Elle fut l’origine du recueil que nous possédons aujourd’hui. Le livre a reçu
comme l’empreinte du sceau impérial ; il a presque un caractère officiel.
De notre temps, Ausone a été fort méprisé ; les érudits le
négligent. Dans les histoires littéraires les plus répandues, il est la
victime désignée aux plus mauvais traitements ; on ne s’en occupe guère dans
les histoires politiques. C’est manquer souverainement de justice à l’égard
des anciens, et faire preuve de bien peu de sens historique. Les savants de la Renaissance,
infiniment mieux doués que nous de l’une et de l’autre qualité, avaient, au
contraire, une vive affection pour Ausone. Il a mérité d’être édité, commenté
par deux des plus illustres savants du XVIe siècle, Vinet et Scaliger.
Ce n’est que tout à fait de nos jours qu’on est revenu, à l’égard
d’Ausone, à de meilleurs sentiments, c’est-à-dire aux traditions de la Renaissance. Coup sur coup, il a paru de ses œuvres
deux éditions, l’une excellente, dans la grande collection des Monumenta Germaniae, l’autre, plus
discutable, dans le recueil des auteurs classiques publiés par la maison
Teubner. Les Bordelais n’ont point voulu demeurer en arrière des érudits
allemands. On a vu ces temps-ci, à Bordeaux, un spectacle qui rappelle ceux
que nous trouvons dans l’histoire littéraire du XVIe siècle. Un imprimeur et un savant se
sont associés pour élever à leur compatriote un monument digne de lui. M. de
Laville de Mirmont a préparé, et M. Gounouilhou a imprimé une édition de l’œuvre
principale du poète, la Moselle,
et ce livre est un bijou typographique en même temps qu’un trésor de richesses
scientifiques et un modèle de patiente critique.
Assurément, la poésie d’Ausone ne vaut ni plus ni moins
que celle de ses contemporains ; elle ne mérite ni l’approbation d’un César
connaisseur ni l’assentiment de vrais lettrés, mais il y a dans ses vers
quelque chose que nous trouvons rarement dans l’ancienne poésie latine : un
accent personnel, une expansion intime, un je ne sais quoi de confiant et de
familial que nous rechercherions en vain chez Virgile ou Juvénal. Ne
demandons pas aux poètes classiques de nous dire qui ils sont et comment ils
ont vécu. Leur physionomie nous glisse entre les mains ; on ne les voit qu’à
travers une poétique buée ou un nuage trompeur. En lisant Ausone, nous sommes
tout de suite transportés prés de lui, nous vivons et nous sentons les
événements et les sentiments de sa vie. C’est une autobiographie que son œuvre
; elle nous fait entrer dans sa famille, dans le cercle de ses amis, dans l’assemblée
de ses collègues. Avec elle, nous connaissons le caractère d’un homme et celui
d’une époque. Cette poésie, d’apparence banale et insipide, nous place dans
un milieu actif, intelligent, énergique, de l’existence duquel on ne se doute
guère au premier abord.
On dirait que, même en se livrant à la poésie, la race
gauloise n’a pas voulu mentir à sa nature et au renom qu’on lui avait fait ;
elle était trop pleine d’elle-même, trop débordante. Quand elle se mit à écrire,
elle ne changea pas ; elle ne put jamais faire abstraction d’elle-même ;
toutes ses œuvres portent l’empreinte de son individualité envahissante, de
son moi, si je puis dire, attachant et
turbulent. Hommes d’action, les Gaulois le furent même en vers. Ce qui domine
chez le plus grand de leurs poètes du ive siècle, c’est la note, je ne dirai
pas égoïste, mais vivante, mais personnelle, l’amour de ce qu’il est, de ce
qu’il a fait, de ce qui l’entoure. Il ne rêve pas, il ne pleure pas, il ne se
laisse pas aller au courant de capricieuses images ; il voit, il vit ; il est
de son temps, il l’aime, il en parle. On sent, même chez ce poète, le besoin
d’activité, qui est l’essence du vrai Gaulois.
Essayons, à l’aide de ses écrits, de retracer la figure d’Ausone,
qui est bien la plus vivante physionomie de poète gallo-romain qu’on puisse
imaginer. Cherchons aussi à la replacer dans la famille où elle s’est formée
et dans le monde où elle s’est encadrée.
— I —
La famille dans laquelle il naquit était toute gauloise.
Le sang en était pur d’alliage étranger. Elle renfermait des représentants
des deux races qui, depuis dix siècles, vivaient côte à côte sur les bords de
la Garonne,
et dont l’union formait alors -la grande nation des Gaules : les Celtes et
les Aquitains. Mais les traditions celtiques étaient de beaucoup les plus
fortes dans la maison du poète. Il se montre u nous comme un Gaulois de
vieille souche ayant encore, au beau milieu du IVe siècle, le pieux souvenir de la langue,
des dieux et des traditions celtiques. Son nom d’Ausonius,
qu’il tenait de son père, est regardé par les grammairiens comme gaulois.
Son père était né à Bazas, mais il vivait a Bordeaux, et
il est vraisemblable que sa famille était originaire de cette cité. Il parlait
assez mal le latin ; le gaulois était sans doute sa langue familière. Du côté
maternel, l’origine d’Ausone était aussi nette, le sang aussi pur. Son
grand-père Agricius, qu’on regardait comme une sorte de génie domestique,
appartenait à une antique et noble lignée du peuple des Éduens ; c’était une
descendance dont on avait le droit d’être fier. Les Éduens furent longtemps célèbres
entre tous les Gaulois ; au temps de Jules César, ils passaient pour la plus
grande et la plus civilisée des nations celtiques ; leur pays était un centre
religieux de premier ordre, un ardent foyer de druidisme. Sous les lois de
Rome, ils n’avaient rien perdu de leur importance, rien changé à leur
caractère. Le grand-père d’Ausone, un des premiers citoyens de sa nation, ne
mentait point à son origine ; il demeura fidèle aux coutumes de ses ancêtres.
Je me le figure volontiers comme un des derniers représentants de cette
noblesse sacerdotale et de cette discipline hiératique qui dominait en Gaule
au moment de la conquête. Sous le règne des empereurs gallo-romains, de
Victorinus et de Tetricus, Agricius se mêla beaucoup trop à la politique
militante. Il fut dépouillé de ses biens, proscrit. Il dut s’exiler à l’autre
extrémité de la Gaule,
à Dax, où il vécut assez misérable. Sa situation devint si pénible que, pour
gagner quelque argent, il dut, parait-il, mettre à profit sa science, — cette
haute science religieuse qui avait jadis rendu sa nation si célèbre et que
les derniers des druides prostituaient alors sournoisement dans les campagnes
et les faubourgs. — Il fit comme eux ; il devint astrologue et sorcier.
Beaucoup de ces nobles et de ces prêtres, qui, du vivant d’Ambiorix ou de
Vercingétorix, eussent été les arbitres des nations et les ministres
autorisés des dieux de la patrie, vivaient à l’ombre, et, loin des regards
jaloux du gouvernement romain, travaillaient à dire la bonne aventure, à
vendre d’étranges recettes et à consulter les étoiles. A la souveraineté
politique avait succédé pour eux une mystérieuse popularité de carrefours.
Ausone nous apprend qu’Agricius voulut par avance écrire
sur des tablettes toute la vie de son petit-fils. Puis, il avait cacheté le
livre avec soin et se refusa toujours à le montrer. Craignait-il de
compromettre, par un échec domestique, sa réputation de prophète ? Pas le
moins du monde. S’il agit ainsi, nous dit Ausone, ce fut par pure discrétion
; mais, un beau jour, la mère du poète, — deux fois curieuse, et comme femme,
et comme fille de sorcier, — déroba et lut les tablettes où étaient tracées
les destinées de son enfant. Le renom d’Agricius n’eut point à souffrir, ses
prophéties étaient en train de s’accomplir. Il avait prédit qu’Ausone serait
consul : il le devint.
En tous cas, si les prédictions de son aïeul n’ont point
décidé de l’avenir d’Ausone, je crois que l’influence d’Agricius et des
traditions celtiques ont fortement contribué à |