AUSONE ET SON TEMPS[1]

 

Camille Jullian.

 

 

PREMIÈRE PARTIE — LA VIE D’UN GALLO-ROMAIN À LA FIN DU IVe SIÈCLE.

Pendant longtemps, les Gallo-romains passèrent avant tout pour des hommes d’action. On les regardait comme des maîtres dans les deux arts oit se manifeste le plus l’activité humaine, l’art de parler et l’art de se battre. C’étaient les premiers avocats de l’empire et les premiers guerriers du monde. De leurs talents poétiques, il est resté peu d’éloges et peu de traces. La littérature romaine des trois premiers siècles n’a pas reçu le moindre renfort important des penseurs ou des écrivains qui habitaient au delà du Rhône. Nos ancêtres fournissaient des rhéteurs à toutes les grandes écoles de l’Italie, aux tribunaux des empereurs et aux conseils d’État ; c’était sur les bords de la Loire et de la Seine que se recrutait de préférence la superbe cavalerie des corps auxiliaires : les Celtes furent, jusqu’à la dernière heure de l’empire, le plus solide rempart de cette Rome qui les avait domptés. Mais il ne vint pas de la Gaule des émules de Martial ou de Lucain ; elle n’ajouta pas un fleuron à la gloire littéraire de la civilisation latine ; pendant trois siècles, les lettres romaines n’auront que deux provinces dignes d’elles, l’Afrique et l’Espagne. En Transalpine, on est encore trop jeune, trop ardent. A ces peuples, qui ne pouvaient renoncer du premier coup aux habitudes d’une indépendance bruyante et dissipée, il fallait tous les combats, ceux des camps et ceux de la parole.

Ce fut au IVe siècle que le sens poétique s’éveilla enfin chez les Gaulois, devenus plus calmes et de tempérament plus rassis. Mais alors, comme ils ne faisaient pas les choses à demi, comme leur race était, après celle des Grecs, la plus richement pourvue de dons naturels, il naîtra chez nous désormais, chaque année, urne quantité prodigieuse de vers et de chants, et la veine ne s’appauvrira jamais. La terre française deviendra une terre fertile en poètes ; elle en aura dans les temps les plus sombres de la domination barbare. La plus tard venue dans la littérature romaine, la Gaule la représentera le plus longtemps dans l’histoire du monde latin. C’est chez elle que seront les derniers poètes du nom romain, comme c’est aussi chez elle qu’apparaîtront au XIe siècle les premiers chanteurs du monde nouveau. Ne dirait-on pas que la Fortune romaine confia en dernier lieu à la Gaule, à la veille des invasions barbares, le flambeau des lettres latines ?

Un des premiers et des plus grands noms de la littérature gallo-romaine est celui du Bordelais Ausone. Nous possédons à peu prés toutes les œuvres qu’il a voulu que la postérité conservât. Quoique vivant à l’extrémité de l’empire, ce ne fut pas un poète de clocher. La Gaule entière l’admira ; sa réputation franchit aisément les limites de notre pays. Il fut lu, goûté, estimé des grands hommes et des esprits les plus sains de l’époque. Il plut aux empereurs. Quand il publia ses écrits, ce fut sur la demande expresse d’un des bons Césars du temps, de Théodose. Le prince lui adressa un charmant billet : il avait lu autrefois des vers de lui ; il les avait oubliés et désirait les relire ; d’autres lui étaient inconnus, mais il en entendait parler si souvent, et de telle façon, qu’il voulait à tout prix en savourer la lecture. Théodose écrivant à Ausone imite Auguste écrivant à Horace ; c’est dire qu’à la cour on jugeait le Bordelais digne d’un tel hommage souverain. La prière de l’empereur détermina Ausone à lancer ces vers dans le monde. Elle fut l’origine du recueil que nous possédons aujourd’hui. Le livre a reçu comme l’empreinte du sceau impérial ; il a presque un caractère officiel.

De notre temps, Ausone a été fort méprisé ; les érudits le négligent. Dans les histoires littéraires les plus répandues, il est la victime désignée aux plus mauvais traitements ; on ne s’en occupe guère dans les histoires politiques. C’est manquer souverainement de justice à l’égard des anciens, et faire preuve de bien peu de sens historique. Les savants de la Renaissance, infiniment mieux doués que nous de l’une et de l’autre qualité, avaient, au contraire, une vive affection pour Ausone. Il a mérité d’être édité, commenté par deux des plus illustres savants du XVIe siècle, Vinet et Scaliger.

Ce n’est que tout à fait de nos jours qu’on est revenu, à l’égard d’Ausone, à de meilleurs sentiments, c’est-à-dire aux traditions de la Renaissance. Coup sur coup, il a paru de ses œuvres deux éditions, l’une excellente, dans la grande collection des Monumenta Germaniae, l’autre, plus discutable, dans le recueil des auteurs classiques publiés par la maison Teubner. Les Bordelais n’ont point voulu demeurer en arrière des érudits allemands. On a vu ces temps-ci, à Bordeaux, un spectacle qui rappelle ceux que nous trouvons dans l’histoire littéraire du XVIe siècle. Un imprimeur et un savant se sont associés pour élever à leur compatriote un monument digne de lui. M. de Laville de Mirmont a préparé, et M. Gounouilhou a imprimé une édition de l’œuvre principale du poète, la Moselle, et ce livre est un bijou typographique en même temps qu’un trésor de richesses scientifiques et un modèle de patiente critique.

Assurément, la poésie d’Ausone ne vaut ni plus ni moins que celle de ses contemporains ; elle ne mérite ni l’approbation d’un César connaisseur ni l’assentiment de vrais lettrés, mais il y a dans ses vers quelque chose que nous trouvons rarement dans l’ancienne poésie latine : un accent personnel, une expansion intime, un je ne sais quoi de confiant et de familial que nous rechercherions en vain chez Virgile ou Juvénal. Ne demandons pas aux poètes classiques de nous dire qui ils sont et comment ils ont vécu. Leur physionomie nous glisse entre les mains ; on ne les voit qu’à travers une poétique buée ou un nuage trompeur. En lisant Ausone, nous sommes tout de suite transportés prés de lui, nous vivons et nous sentons les événements et les sentiments de sa vie. C’est une autobiographie que son œuvre ; elle nous fait entrer dans sa famille, dans le cercle de ses amis, dans l’assemblée de ses collègues. Avec elle, nous connaissons le caractère d’un homme et celui d’une époque. Cette poésie, d’apparence banale et insipide, nous place dans un milieu actif, intelligent, énergique, de l’existence duquel on ne se doute guère au premier abord.

On dirait que, même en se livrant à la poésie, la race gauloise n’a pas voulu mentir à sa nature et au renom qu’on lui avait fait ; elle était trop pleine d’elle-même, trop débordante. Quand elle se mit à écrire, elle ne changea pas ; elle ne put jamais faire abstraction d’elle-même ; toutes ses œuvres portent l’empreinte de son individualité envahissante, de son moi, si je puis dire, attachant et turbulent. Hommes d’action, les Gaulois le furent même en vers. Ce qui domine chez le plus grand de leurs poètes du ive siècle, c’est la note, je ne dirai pas égoïste, mais vivante, mais personnelle, l’amour de ce qu’il est, de ce qu’il a fait, de ce qui l’entoure. Il ne rêve pas, il ne pleure pas, il ne se laisse pas aller au courant de capricieuses images ; il voit, il vit ; il est de son temps, il l’aime, il en parle. On sent, même chez ce poète, le besoin d’activité, qui est l’essence du vrai Gaulois.

Essayons, à l’aide de ses écrits, de retracer la figure d’Ausone, qui est bien la plus vivante physionomie de poète gallo-romain qu’on puisse imaginer. Cherchons aussi à la replacer dans la famille où elle s’est formée et dans le monde où elle s’est encadrée.

— I —

La famille dans laquelle il naquit était toute gauloise. Le sang en était pur d’alliage étranger. Elle renfermait des représentants des deux races qui, depuis dix siècles, vivaient côte à côte sur les bords de la Garonne, et dont l’union formait alors -la grande nation des Gaules : les Celtes et les Aquitains. Mais les traditions celtiques étaient de beaucoup les plus fortes dans la maison du poète. Il se montre u nous comme un Gaulois de vieille souche ayant encore, au beau milieu du IVe siècle, le pieux souvenir de la langue, des dieux et des traditions celtiques. Son nom d’Ausonius, qu’il tenait de son père, est regardé par les grammairiens comme gaulois.

Son père était né à Bazas, mais il vivait a Bordeaux, et il est vraisemblable que sa famille était originaire de cette cité. Il parlait assez mal le latin ; le gaulois était sans doute sa langue familière. Du côté maternel, l’origine d’Ausone était aussi nette, le sang aussi pur. Son grand-père Agricius, qu’on regardait comme une sorte de génie domestique, appartenait à une antique et noble lignée du peuple des Éduens ; c’était une descendance dont on avait le droit d’être fier. Les Éduens furent longtemps célèbres entre tous les Gaulois ; au temps de Jules César, ils passaient pour la plus grande et la plus civilisée des nations celtiques ; leur pays était un centre religieux de premier ordre, un ardent foyer de druidisme. Sous les lois de Rome, ils n’avaient rien perdu de leur importance, rien changé à leur caractère. Le grand-père d’Ausone, un des premiers citoyens de sa nation, ne mentait point à son origine ; il demeura fidèle aux coutumes de ses ancêtres. Je me le figure volontiers comme un des derniers représentants de cette noblesse sacerdotale et de cette discipline hiératique qui dominait en Gaule au moment de la conquête. Sous le règne des empereurs gallo-romains, de Victorinus et de Tetricus, Agricius se mêla beaucoup trop à la politique militante. Il fut dépouillé de ses biens, proscrit. Il dut s’exiler à l’autre extrémité de la Gaule, à Dax, où il vécut assez misérable. Sa situation devint si pénible que, pour gagner quelque argent, il dut, parait-il, mettre à profit sa science, — cette haute science religieuse qui avait jadis rendu sa nation si célèbre et que les derniers des druides prostituaient alors sournoisement dans les campagnes et les faubourgs. — Il fit comme eux ; il devint astrologue et sorcier. Beaucoup de ces nobles et de ces prêtres, qui, du vivant d’Ambiorix ou de Vercingétorix, eussent été les arbitres des nations et les ministres autorisés des dieux de la patrie, vivaient à l’ombre, et, loin des regards jaloux du gouvernement romain, travaillaient à dire la bonne aventure, à vendre d’étranges recettes et à consulter les étoiles. A la souveraineté politique avait succédé pour eux une mystérieuse popularité de carrefours.

Ausone nous apprend qu’Agricius voulut par avance écrire sur des tablettes toute la vie de son petit-fils. Puis, il avait cacheté le livre avec soin et se refusa toujours à le montrer. Craignait-il de compromettre, par un échec domestique, sa réputation de prophète ? Pas le moins du monde. S’il agit ainsi, nous dit Ausone, ce fut par pure discrétion ; mais, un beau jour, la mère du poète, — deux fois curieuse, et comme femme, et comme fille de sorcier, — déroba et lut les tablettes où étaient tracées les destinées de son enfant. Le renom d’Agricius n’eut point à souffrir, ses prophéties étaient en train de s’accomplir. Il avait prédit qu’Ausone serait consul : il le devint.

En tous cas, si les prédictions de son aïeul n’ont point décidé de l’avenir d’Ausone, je crois que l’influence d’Agricius et des traditions celtiques ont fortement contribué à