PREMIÈRE PARTIE — HISTOIRE DE LA GRÈCE DEPUIS FLAMININUS JUSQU’À AUGUSTE - (194 av. J.-C. — 14 apr. J.-C.)
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Les cinquante années qui s’écoulèrent depuis la fin de la première guerre contre Mithridate jusqu’aux victoires du Romain Octavien sur son dernier adversaire et à l’établissement solide de la monarchie universelle des Césars, sont les plus sombres de toutes celles que les Grecs d’Europe aient passées sous la domination romaine, excepté bien entendu la terrible époque de Gallien et celle qui commence par la domination du ministre Rufin dans l’empire d’Orient et les expéditions dévastatrices d’Alaric. C’est l’époque où la ruine de la Grèce, si violemment entreprise par Sulla et les généraux du Pont, fait des progrès effrayants et irrésistibles, grâce à l’influence combinée des circonstances les plus diverses. Les blessures terribles que la guerre contre Mithridate avait faites à la prospérité publique des Grecs d’Europe et des Grecs d’Asie étaient de toute façon très difficiles à guérir. Il aurait fallu avant tout que, d’une part, une paix durable permit aux populations cruellement éprouvées des contrées en question d’utiliser avec zèle et intelligence les ressources qui leur restaient, et de s’en créer de nouvelles. D’autre part, la situation des pays helléniques de l’empire romain exigeait que le gouvernement de ce puissant État, après avoir si cruellement châtié les Hellènes et leur avoir fait sentir sa main vengeresse, leur donnât des soins tout particuliers, s’occupât de leurs intérêts, et remplit largement à leur égard les devoirs du maître qu’il avait affirmés avec une si impitoyable énergie. Malheureusement, à l’exception de quelques rares moments plus heureux, l’histoire des Hellènes, pendant les cinquante années qui suivirent, présente un aspect tout différent. La situation économique de la plupart des Grecs d’Asie — qui, grâce à l’heureuse situation géographique et commerciale de leur pays, à l’abri de toute atteinte, pouvaient espérer, bien plus que les Grecs d’Europe, qui voyaient de plus en plus diminuer leur part au commerce du monde, reconquérir leur ancienne prospérité — avait cruellement souffert déjà pendant la guerre récemment terminée ; les amendes énormes dont fut frappée la malheureuse province d’Asie[1] en 84 av. J.-C, jointes aux impôts ordinaires qu’on exigeait de nouveau, eurent, pendant les années suivantes, un effet véritablement désastreux : le tableau de la situation économique et sociale de ce pays, environ quatorze ans après que Sulla eut quitté l’Asie, est vraiment horrible[2]. Or les Hellènes placés sous la domination romaine ne purent même pas, pendant les quarante-cinq ans qui suivirent la fin de la première guerre contre Mithridate, jouir d’une tranquillité extérieure comme ils l’avaient fait pendant la période qui s’était écoulée de la prise de Corinthe et de la défaite d’Aristonicos au soulèvement de Mithridate contre Rome. Les Grecs d’Asie, pendant une longue série d’années, sont constamment inquiétés par les guerres désastreuses que fait renaître sans cesse la haine irréconciliable entre Rome et Mithridate, et les suites fâcheuses qu’eurent ces luttes en bien des endroits se firent sentir au plus haut degré dans la Grèce d’Europe. Plus tard, ce sont les acteurs des gigantesques guerres civiles de Rome qui viennent livrer leurs batailles décisives sur le sol même de la Grèce d’Europe, non sans faire sentir cruellement les contrecoups de ces mouvements formidables aux pays helléniques de l’Asie-Mineure. Enfin, il était tout à fait conforme au caractère de cette époque — où, d’abord, l’oligarchie romaine relevée par Sulla eut à soutenir de longues luttes pour son existence, tantôt les armes à la main en Italie et dans les provinces, tantôt au Forum et à la Curie de la ville aux sept collines ; où, ensuite, les grandes questions relatives à la constitution politique de l’ancien monde et à ses futurs maîtres allaient être tranchées — que non seulement les devoirs du gouvernement fussent complètement négligés, mais que les intérêts particuliers des provinces grecques souffrissent cruellement et que ces pays fussent systématiquement épuisés et presque complètement ruinés. Après le départ de Sulla pour l’Italie, la guerre qu’il avait faite à Mithridate trouva son épilogue dans le siège de la ville de Mytilène, qui, gravement compromise, continuait à résister même après la conclusion de la paix entre Sulla et Mithridate ; elle était probablement d’accord avec les démocrates, adversaires de Sulla en Italie. Le général Lucius Lucullus, qui, après que Sulla eut quitté l’Asie, resta encore quelque temps dans ces contrées, livra à ces Grecs arrogants des combats opiniâtres et heureux, mais ne réussit pas à prendre la ville[3]. Ce ne fut que le propréteur d’Asie, M. Minucius Thermus (depuis 81 av. J.-C), qui put, avec le concours de la flotte de Bithynie, prendre d’assaut, en 79 av. J.-C, la ville de Mytilène, après l’avoir longtemps assiégée ; elle souffrit terriblement à cette occasion, et, pour la punir de sa résistance opiniâtre, on lui enleva pour longtemps son indépendance[4]. Le reste des Grecs ressentit d’une façon différente les effets des guerres de Sulla en Orient et en Italie. En effet, Sulla, vers la fin de la guerre qu’il faisait aux partisans de Marius en Italie, avait, parce qu’il manquait d’argent, frappé les cités clientes et sujettes (sans excepter celles qui étaient confédérées et exemptes d’impôts) d’une imposition générale et extraordinaire, qui, étant donnée la situation, devait surtout tomber sur les membres orientaux de l’empire[5]. Lorsque, en 81 av. J.-C., il célébra avec splendeur son triomphe sur Mithridate, il y lit porter les images de nombreuses villes grecques et asiatiques[6], et donna en même temps au public le spectacle de combats d’athlètes sur une vaste échelle ; il avait fait venir à Rome, dans ce but, un si grand nombre d’artistes grecs de ce genre, que bientôt après il n’y eut pas de jeux à Olympie, en dehors des courses, faute de concurrents[7]. Un autre épilogue de la première guerre contre Mithridate — la courte guerre que le légat de Sylla en Asie, Lucius Murena, fit à Mithridate en 83 et en 82 avant J.-C, connue sous le nom de la deuxième guerre contre Mithridate — ayant eu exclusivement pour théâtre les contrées traversées par l’Halys, ne paraît pas avoir exercé une influence sensible sur les villes grecques de l’Occident. Mais un grand nombre de Grecs, surtout en Asie, eurent d’autant plus à souffrir des événements ultérieurs. On sait qu’en 73 avant J.-C, le royaume de Bithynie aussi, c’est-à-dire cette partie de la côte de la Propontide et de la mer Noire qui s’étend du fleuve Rhyndacos jusqu’aux environs d’Héraclée, passa sous la domination romaine, avec ses antiques cités grecques et hellénistiques, par suite du testament du dernier roi de ce pays, Nicomède III[8]. Il s’ensuivit que le roi Mithridate, l’irréconciliable ennemi des Romains, qui voyait la grande puissance de l’Occident se rapprocher de plus des frontières de son royaume, déclara de nouveau la guerre aux Romains (dans l’hiver de l’an 75 à 74 avant J.-C), et provoqua ainsi ce duel formidable (74 a 63 avant J.-C.) qui finit par l’établissement durable de la domination romaine sur tout l’Orient, depuis la Méditerranée jusqu’à l’Euphrate. Les Grecs d’Europe aussi ressentirent de diverses façons les effets de cette guerre. Cette fois encore, Mithridate avait pris à sa solde un grand nombre de Barbares voisins de la Macédoine ; l’influence de la politique du Pont sur la situation des Romains en Macédoine (voir plus bas) redevenait très sensible, précisément à cette époque. Cette fois encore, la Grèce fournit au roi plus d’un homme de valeur pour son armée et sa flotte ; il prit notamment à son service les ingénieurs militaires Callimachos et le Thessalien Niconidas[9], tandis que d’autre part les Hellènes eurent beaucoup à souffrir du passage des troupes romaines et de leurs réquisitions. Sur mer enfin, dans les lies et sur les côtes de la Grèce, la nouvelle guerre eut pour effet de multiplier les exploits des corsaires du Pont et d’augmenter la piraterie, alliée de Mithridate et mal réprimée par les Romains, qui depuis la dernière guerre avait pris des proportions colossales. Mais la nouvelle guerre exerça une influence désastreuse et immédiate, surtout pendant les premières années, sur les Grecs d’Asie. Le soulèvement d’une partie des sujets bithyniens et asiatiques des Romains, suivi encore du massacre de nombreuses familles italiotes, lors de l’entrée de l’armée du Pont en Bithynie et en Asie, en 74 avant J.-C.[10] ; les cruelles souffrances que Byzance, la fidèle alliée de Rome (en 73) et quelques autres villes voisines plus petites, en Asie et en Europe, eurent à endurer au commencement de la guerre[11], notamment la ville de Chalcédoine, où le consul M. Aurelius Cotta fut assiégé par Mithridate en 74 av. J.-C.[12] ; le siège et la brillante défense de la ville de Cyzique, fidèle amie des Romains, et de son vaillant stratège Pisistrate, attaqués par les forces pontiques en 74/73 avant J.-C.[13] ; les heureuses batailles navales de L. Lucullus dans les parages nord-est de la mer Egée, en 73 et en 72 ; la surprise par Mithridate de la ville libre Héraclée du Pont, alliée et amie de Rome depuis la guerre contre Antiochus le Grand, et plus tard confédérée avec des droits égaux (en 73)[14] ; puis le siège et la prise finale, par Lucius Murena et L. Lucullus (en 70)[15], de la ville d’Amisos, défendue par Callimachos et enlevée au milieu de scènes d’horreur[16] ; les combats formidables (auxquels prit part la flotte rhodienne) qui eurent lieu pour la possession d’Héraclée, qui, au milieu de scènes atroces[17], finit par tomber entre les mains des Romains en 70, ainsi que Sinope[18] : ce sont là des épisodes très intéressants et en partie effrayants de l’histoire des Grecs d’Asie. Ce fut, dans tous les cas, un grand bonheur pour les Hellènes que les généraux romains qui avaient la haute direction de cette guerre contre Mithridate, d’abord L. Licinius Lucullus, ensuite (depuis 66 avant J.-C.) Gnæus Pompeius, aient eu quelque sympathie pour les Grecs et les cités helléniques ; que les circonstances ne les aient pas contraints à augmenter par des actes d’une vengeance impitoyable les misères inévitables de la guerre. Lucullus, dont nous avons déjà mentionné l’influence bienfaisante sur la situation financière en Asie, a non seulement confirmé l’indépendance et augmenté considérablement le territoire de la fidèle ville de Cyzique — dont les habitants avaient conservé en grande partie les mœurs respectables de l’ancien temps, ainsi que leur excellente constitution politique, dont Strabon encore fait l’éloge à côté des institutions publiques de Rhodes et de Massalia[19] — mais encore, bien qu’il n’ait pu empêcher l’affreuse dévastation d’Amisos par les soldais romains exaspérés comme par ses propres défenseurs[20], bien que, lors de la prise de Sinope, il dût se contenter également de préserver du moins d’une ruine complète cette ville, qui eut énormément à souffrir de ses propres défenseurs (le pirate Séleucos, le lieutenant du roi de Pont Bacchide, et les généraux Léonippos et Cléocharès) et des troupes italiotes qui finirent par pénétrer dans ses murs[21], il a fait tous ses efforts pour relever ces malheureuses cités helléniques. Les deux villes furent traitées avec beaucoup d’égards ; on fit tout pour les relever ; elles furent déclarées autonomes ; Amisos devint même fédérée et reçut un territoire considérable[22]. Quant à Héraclée, bien que ses habitants eussent pris une part très active aux combats qu’on avait livrés aux Romains qui assiégeaient la ville, on lui rendit enfin, après les dures épreuves que lui avait imposées le brutal général Cotta, son territoire et ses ports ; peu à peu, grâce à ses efforts, sa situation redevint tolérable[23] Pompée, l’heureux rival et le successeur de Lucullus sur le théâtre de la guerre en Asie (66-62 avant J.-C), auquel, comme l’on sait, échut la mission d’établir un ordre de choses définitif dans les pays d’Orient soumis aux Romains, s’occupa lui aussi avec zèle de la prospérité des cités de l’Asie-Mineure et de la Syrie selon les traditions helléniques et hellénistiques[24]. C’est à cette époque aussi (en 62) que la malheureuse Mytilène redevint indépendante, et cela grâce à l’influence qu’un de ses habitants, l’historien Théophane, exerçait sur Pompée[25] : en reconnaissance de ce service, les habitants de cette ville célébrèrent la mémoire de Théophane en lui accordant des honneurs divins[26]. Les Grecs d’Asie ne s’en ressentirent pas moins longtemps encore des suites des terribles guerres des Romains contre Mithridate. La pauvreté et les dettes, le meurtre et le brigandage se renouvelant sans cesse, des scènes tumultueuses dans les villes, la spoliation des temples, étaient à l’ordre du jour. Si quelques villes se relevèrent plus vile, si quelques familles du pays parvinrent à une grande fortune, ces contrées, considérées dans leur ensemble, ne virent des jours meilleurs qu’au commencement de la domination des Césars. C’est un phénomène aussi effrayant que caractéristique que, vers 61 avant J.-C., longtemps avant les formidables luttes intestines qui précédèrent l’établissement du pouvoir impérial et achevèrent la ruine de ces malheureux pays, de grandes villes comme Samos et Halicarnasse étaient à moitié en ruines et presque complètement abandonnées par leurs habitants[27]. Ce qui ajouta à l’effroyable misère des Hellènes pendant toute la période comprise entre la fin de la première guerre contre Mithridate et l’année 67 av. J.-C, ce fut un phénomène désastreux étroitement lié à la lutte que le roi de l’ont soutenait contre Rome et dont l’histoire nous ramène en même temps à celle des Grecs d’Europe : c’est la piraterie de ces temps-là. Nous avons déjà eu l’occasion de faire remarquer que Mithridate avait employé, comme auxiliaires contre les Romains, les pirates qui depuis longtemps infestaient la partie orientale de la Méditerranée. En face de la description classique qu’un historien moderne nous a faite de cet état de choses[28], nous n’essaierons pas de retracer en détail l’image de la piraterie ; il suffira d’insister plus particulièrement sur les faits principaux, sur ceux qui ont exercé le plus d’influence sur l’histoire de la Grèce. A l’origine, le noyau des forces des pirates de la Méditerranée orientale était formé par les sauvages habitants des côtes incultes et irrégulières qui s’étendent au pied des pentes méridionales du Taurus en Asie-Mineure, et avant tout par ceux de la Cilicie occidentale (au rude climat) et des contrées voisines, à côté desquels les Crétois aussi jouaient un des rôles principaux dans ce métier aussi honteux que lucratif. Ces pirates, depuis le commencement de la première guerre contre Mithridate, étaient devenus une véritable puissance politique indépendante ; la piraterie avait même dès lors, sous l’influence combinée de diverses circonstances, pris un développement inouï et un caractère tout nouveau. Après la paix que Mithridate, leur puissant patron et allié, avait conclue d’abord en 84, puis en 81 av. J.-C, avec la Rome de Sulla, les pirates, avides de combats et de butin, continuèrent à opérer pour leur propre compte, et tandis que, à n’en pas douter, de nombreux débris de l’armée de l’ont, d’audacieux pirates pontiques et des mercenaires congédiés, se joignirent à eux, les villes hellénistiques et helléniques de la province d’Asie leur envoyaient constamment des renforts considérables. Des centaines de Grecs, soit qu’ils fussent assez gravement compromis pour n’avoir rien à attendre de la clémence des Romains ou qu’ils ne voulussent pas se soumettre aux autorités rétablies par Sulla et ses généraux, mais avant tout des troupes nombreuses de malheureux citoyens ruinés par la guerre, par les énormes contributions de guerre dont Sulla les avait accablés et par les terribles exactions des usuriers romains ; parfois aussi des hommes qui se trouvaient dans une position meilleure et qui ne jouaient que le rôle de hardis aventuriers, allèrent rejoindre les pirates dans les années qui suivirent la première et la seconde guerre contre Mithridate[29] ; nous ne parlerons pas des démocrates romains et italiens de toute espèce qui cherchaient en pleine mer un asile contre les proscriptions sanglantes de Sulla en Italie. Dans ces circonstances, la piraterie avait pris peu à peu un caractère tout nouveau. L’élément grec y dominait ; elle s’étendait maintenant su toute la Méditerranée ; pendant les années qui suivirent la victoire complète de Sulla en Orient et en Italie, elle prend le caractère d’une véritable guerre que les partis vaincus et écrasés sur le continent font par mer d’abord à Rome et aux optimales régnants, mais en même temps à tous les riches de toutes les nations de l’empire romain. Celle république de pirates, qui finit par disposer d’une Hotte de mille vaisseaux et de nombreuses places fortes[30], avec ses amiraux et ses nombreux points d’appui sur la côte méridionale de l’Asie-Mineure riche en ports et parsemée d’écueils, sur celle de la Syrie, sur les îles de Cypre et (notamment) de Crète, était devenue une puissance bien organisée, toujours prèle à se battre. Mais cette puissance était devenue d’autant plus dangereuse pour Rome, pour le trafic maintenant de la Méditerranée tout entière et pour la prospérité des côtes et des îles de la Grèce, qu’il n’existait pas alors de marine organisée de façon à pouvoir se mesurer avec les pirates. Les Romains avaient depuis longtemps négligé la marine italienne ; le gouvernement, qui depuis 91 av. J.-C. avait vu succéder une révolution à une autre, eut à s’occuper pendant des années, même après la victoire de Sulla sur ses adversaires, de graves désordres et de guerres, en Italie et en Espagne ; d’autre part, partout où s’étendait la domination de Rome en Orient, — la seule Rhodes peut-être exceptée — l’ancienne puissance maritime des villes et des Etals helléniques et hellénistiques avait disparu. Dans ces circonstances, ce furent surtout les côtes grecques qui souffrirent terriblement en Europe et en Asie. Les eaux de la Grèce, avec leurs ports innombrables, leurs îles, leurs retraites cachées de toute espèce, ont été de tout temps, depuis le commencement de l’histoire jusqu’à la fin de la guerre de l’indépendance des Grecs modernes contre les Ottomans, un des sièges favoris de la piraterie, chaque fois qu’un État possédant une forte marine — comme dans l’antiquité Athènes, par exemple, aux temps de sa prospérité, et plus tard Rhodes, avant que la guerre contre Persée eût ébranlé sa puissance — n’y exerçait pas une surveillance assidue et systématique. Il est naturel qu’à cette époque la nature particulière de cette mer favorisât à un haut degré les entreprises des pirates. Nous apprenons, en effet, que pendant l’année 84 av. J.-C, la même où Sulla avait conclu la paix en Asie avec Mithridate, les pirates ne se contentaient plus de la prise des vaisseaux porteurs de lettres ou de marchandises, mais attaquaient ouvertement et avec succès des ports et des villes fortifiées (plus tard même, à l’occasion, des places assez éloignées des côtes). Les villes de Iassos, Samos avec son temple d’Héra, Clazomènes, Samothrace, furent alors surprises et pillées ; alors, comme plus tard, on enlevait des personnes riches pour en extorquer des rançons ; du célèbre temple de Samothrace, on avait enlevé des trésors dont on estimait la valeur à 100 talents (6 millions de francs)[31]. La misère que produisirent ces brigandages pour de longues années sur les deux côtés de la mer Egée, les horreurs indicibles qui, alors comme toujours, ont sans doute accompagné cette guerre de corsaires, c’est-à-dire d’audacieux brigands et de fugitifs désespérés, échappent en grande partie à notre connaissance ; les renseignements épars des écrivains anciens ne nous instruisent que de quelques faits qui sont restés particulièrement vivants dans le souvenir des contemporains. En Asie, Cnide et Colophon[32], avec l’oracle sacré d’Apollon à Claros, ainsi que le célèbre sanctuaire apollinien des Branchides à Didyme, près de Milet, s’ajoutèrent bientôt à la liste des villes pillées auparavant. Dans la péninsule grecque d’Europe, avec ses côtes et ses baies étendues et sans défense, et, au loin, dans les lies, rien n’était plus en sûreté devant les pirates[33] ; mais les temples des dieux étaient plus que tout le reste le point de mire de leur rapacité. Si on n’avait pas épargné en Asie les sanctuaires les plus vénérés, on pilla sans pitié en Europe, l’un après l’autre, le temple de Déméter Chthonienne près d’Hermione, celui d’Asclépios près d’Epidaure, ceux de Poséidon sur l’Isthme, dans l’île de Calaurie et sur le Ténare, celui d’Apollon sur le promontoire d’Actium et dans l’île de Leucas et le célèbre temple d’Héra sur la hauteur d’Eubœa après d’Argos[34]. Le gouvernement romain, que les pirates molestaient même en Italie et dont ils entravaient de la façon la plus gênante le commerce maritime, avait, il est vrai, tenté à plusieurs reprises de mettre fin à une situation aussi déplorable. Toutefois bien des années se passèrent encore avant qu’on trouvât des moyens efficaces pour extirper complètement le mal. Il est vrai que, de 78 à 76 av. J.-C, l’énergique général Publius Servilius Vatia (Isauricus) combattit, de la station de Cilicie qui existait depuis 102 av. J.-C, les pirates avec zèle et un brillant succès, et qu’il remplit notamment les contrées montagneuses du Taurus de la terreur du nom romain. Mais l’impression produite par ces exploits s’effaça d’autant plus vite que les Romains, bien qu’ils eussent reconnu qu’il importait de poursuivre cette voie en opérant sur une grande échelle et systématiquement, s’attirèrent bientôt après un échec humiliant. En effet, en 74 av. J.-C., le Sénat, au début de la troisième guerre contre Mithridate, avait pris la résolution de charger Marcus Antonius de la guerre contre les pirates, en lui accordant les pouvoirs les plus étendus. Le plan était bon, mais Antonius n’était pas l’homme qu’il fallait pour mener à bonne fin une pareille entreprise. Nous ne parlerons pas de sa négligence habituelle, de son manque de conscience, ni des lourdes charges qu’il imposa aux provinces pour se créer les ressources nécessaires, le Sénat ne l’en ayant qu’insuffisamment pourvu ; ce qui fut bien plus grave, c’est qu’il échoua complètement dans son entreprise contre l’île de Crète. Les Crétois étaient encore[35], comme ils l’avaient été jusque-là, les alliés de Mithridate et des pirates : cela les exposait naturellement, plus que beaucoup d’autres, aux attaques des armées romaines. Sans s’effrayer de l’altitude menaçante d’Antonius, ils avaient, maintenant encore, énergiquement appuyé les pi rates contre les Romains ; et lorsque les ambassadeurs du propréteur leur demandèrent raison de leur conduite, ils repoussèrent cet avertissement avec arrogance[36]. Alors l’amiral romain, appuyé par les vaisseaux de guerre de Byzance[37] et d’autres villes maritimes, se disposa à attaquer l’île de Crète avec toutes ses forces. Mais Antonius s’était fait illusion sur la valeur de ses ennemis. Ces sauvages insulaires, qui s’étaient si souvent fait entre eux une guerre acharnée, unirent leurs forces contre les Romains qu’ils détestaient ; leurs chefs, Lasthénès et Panarès de Cydonia, étaient des généraux habiles et expérimentés. Et lorsque l’amiral romain, qui, léger et rempli d’un orgueil insensé, se croyait déjà vainqueur, s’approcha de l’île, sa flotte fut complètement battue ; il perdit lapins grande partie de ses vaisseaux, et les chaînes que les Romains avaient apportées sur leurs vaisseaux et qu’ils avaient destinées à leurs ennemis prisonniers servirent aux Crétois à lier aux mais et aux agrès les prisonniers romains, parmi lesquels se trouvait le questeur d’Antonius lui-même, pour les exposer aux regards de la foule pendant leur entrée triomphale dans le port de Cydonia[38]. Quant à Antonius, qui parait avoir fini par conclure avec les Crétois un traité honteux pour le pavillon romain[39], il succomba à son déshonneur, sans avoir revu l’Italie, en 71 ay. J.-C, après avoir reçu de ses compatriotes le sobriquet de Creticus. Le Sénat fut obligé de reconnaître que l’incapacité de ce général n’avait fait qu’accroître l’audace des pirates. Antonius, dont les premières entreprises, qui devaient marcher de front avec les opérations des consuls Cotta et L. Lucullus contre Mithridate, commencèrent au moment où on livrait les premières grandes batailles de la troisième guerre contre Mithridate, n’avait pas pu empêcher les pirates d’appuyer avec autant de zèle que de ténacité, dans la mer Noire et dans la mer Egée, le roi de Pont et ses généraux. Il y a plus : si le vaillant L. Lucullus, qui dans celle guerre exerçait le commandement suprême, réussit enfin, sans parler d’autres succès qu’il remporta, à détruire, en 73 av. J.-C., à l’entrée de l’Hellespont, avec sa flotte équipée dans les ports de l’Asie, une partie des pirates réunis avec une escadre de Pont sous l’amiral Isidoros[40] — c’était, sans doute, le même qui avait autrefois commandé les audacieux corsaires dans la Mer d’or des pirates, c’est-à-dire sur la grande roule commerciale entre Cyrène, l’île de Crète et la Laconie[41] —, il eut la douleur de voir peu de temps après le chef de pirates Athénodoros surprendre, presque sous les yeux de ses amiraux, en 69 av. J.-C. (Ol. CLXXVII, 4), la malheureuse île de Délos, détruire ses sanctuaires et ses temples et réduire en esclavage tous ses habitants[42]. Pendant ce temps, les pirates avaient molesté avec une audace croissante l’Italie et la Sicile[43] et provoqué enfin, en paralysant sans interruption le trafic maritime en Italie et surtout à Rome, la cherté du blé et une affreuse disette. Alors enfin, les Romains, brûlant du désir de venger l’outrage fait en Crète aux armes romaines et de mettre fin à une misère devenue intolérable, prirent des mesures énergiques ; et les circonstances où l’on se trouvait firent qu’on songea d’abord à effacer la honte subie en Crète, le sanglant outrage que l’honneur militaire de Rome avait subi par la faute d’Antonius, pour ne se tourner qu’à la fin et avec toutes les forces dont on disposait contre le monstre hideux de la piraterie. A Rome, on le conçoit sans peine, on était fort irrité contre les Crétois ; ces derniers sentaient très bien eux-mêmes que le traité qu’ils avaient conclu avec Antonius les protégerait tout aussi peu contre la vengeance des Romains[44], que Jugurtha l’avait été autrefois par son traité avec le misérable Aulus Postumius en 109 av. J.-C. Ils songèrent donc à prévenir à temps l’orage qui les menaçait et envoyèrent (en 70 av. J.-C) à Rome une ambassade composée de trente des hommes les plus considérables de l’île, qui devaient obtenir une réconciliation et rétablir les anciens rapports de bonne amitié avec les Romains. Les ambassadeurs commencèrent par aller voir dans leurs demeures les sénateurs et surtout les hommes d’État les plus influents et employèrent divers moyens pour se les rendre favorables. Lorsque ensuite ils furent conduits devant le Sénat réuni, ils excitèrent dans cette assemblée une grande colère en lui rappelant la défaite d’Antonius et les Romains qu’ils avaient fait prisonniers (ils en firent mention surtout parce qu’ils les avaient épargnés et qu’ils espéraient qu’on leur en saurait gré) ; mais ils surent d’ailleurs si bien s’y prendre, qu’il s’en fallut de peu que le Sénat ne prît une résolution conforme à leurs désirs. Cette honte fut épargnée à Rome, grâce à l’intervention du tribun Lentulus Spinther ; l’avis des hommes d’honneur l’emporta, et on refusa d’accorder aux ambassadeurs ce qu’ils demandaient. Voici ce que le Sénat finit par exiger des Crétois : ils devaient livrer non seulement tous les prisonniers et tous les transfuges romains, mais aussi tous leurs vaisseaux et toutes leurs barques de quelque importance, payer une amende de quatre mille talents d’argent (23.576.000 francs), livrer les généraux Lasthénès et Panarès aux Romains pour que ceux-ci pussent les punir selon leur bon plaisir, et envoyer enfin à Rome, comme otages, 300 de leurs concitoyens les plus haut placés. Le Sénat lui-même ne s’attendait nullement à voir les Crétois, que Rome jusque-là n’avait pas réussi à vaincre, accepter sans hésiter des conditions aussi dures ; mais, parce qu’on ne connaissait que trop l’avidité et la corruption de la plupart des optimates de cette époque et qu’on craignait, non sans raison, que les agents crétois ne réussissent, en corrompant par de fortes sommes des hommes d’État influents, à retarder la guerre projetée, à en diminuer les effets ou même à l’empêcher tout à fait, on prit en même temps des mesures — et c’est là un détail assez caractéristique — pour empêcher les Crétois de contracter en ce moment-là un emprunt à Rome. Il existait dans l’île un parti, compilé, à ce qu’il paraît, d’un grand nombre de ceux qui avaient de la fortune, qui, tout bien pesé, redoutait fort une guerre sérieuse avec Rome et était assez disposé, en acceptant les dures conditions des Romains, à sauver au moins son existence et une ombre de l’indépendance d’autrefois ; on ne l’écouta pas. En effet, Lasthénès et ses amis surent gagner les masses énergiques du bas peuple, et l’on prit la résolution de ne pas Se soumettre aux exigences des Romains, mais de défendre à outrance l’antique indépendance de l’île, ou de succomber au besoin avec honneur les armes à la main[45]. Dans ces circonstances, le Sénat résolut d’envoyer en Crète avec des forces imposantes un des consuls de l’année 69 av. J.-C., et de commencer la campagne contre la dernière tribu de Grecs indépendants en Europe avec une impitoyable énergie. Le vaillant et habile consul Quintus Cæcilius Metellus prit donc d’abord, selon toute apparence, à la fin de l’année de son consulat, (probablement) comme proconsul, en 68 av. J.-C., le commandement de la province de Macédoine[46]. Soutenu par plusieurs légats capables, parmi lesquels Lucius Bassus commandait la flotte, ou du moins une partie de celle-ci[47], et Lucius Flaccus prit provisoirement position en Achaïe[48], Metellus ouvrit cette difficile campagne contre les Crétois dont malheureusement nous ne connaissons que peu de détails. Les Romains débarquèrent, avec trois légions[49], dans la partie nord-ouest de l’île, près de Cydonia[50], et rencontrèrent bientôt sur le territoire de cette ville l’armée ennemie, forte de 24.000 hommes, pour la plupart excellents archers[51], et commandée par Lasthénès et Panarès. Après un combat acharné, les forces crétoises furent mises en fuite[52] ; mais Metellus ne pouvait se rendre maître de l’île qu’en s’emparant de différentes places fortes qui s’y trouvaient : c’était long, et la ténacité, la bravoure, l’habileté des Crétois, endurcis à la fatigue, rendaient sa tache bien difficile. Après de longs efforts, il contraignit d’abord la forte Cydonia à se rendre ; Panarès capitula après qu’on lui eut garanti la vie sauve[53]. Cependant un autre chef Crétois, un certain Aristion, s’était réfugié à Hiérapytna dans le sud-est de l’île[54], et Lasthénès à Cnossos, de sorte que le consul ne put s’avancer que lentement vers l’est de l’île longue et étroite. Après une lutte opiniâtre, Cnossos aussi fut vaincue ; mais Lasthénès s’était encore échappé après avoir auparavant détruit volontairement sa maison et ses trésors[55]. On prit alors Lyctos avec beaucoup d’autres places fortes[56]. La résistance opiniâtre des Crétois avait tellement exaspéré les Romains, que la lutte finit par prendre le caractère d’une véritable guerre d’extermination. Metellus, qui voulait évidemment achever la conquête de l’île avant que Cn. Pompée, qui avait été sur ces entrefaites revêtu d’un pouvoir extraordinaire sur toutes les mers et sur toutes les côtes de l’empire (v. plus bas), trouvât l’occasion de le frustrer de sa gloire, mit à feu et à sang un canton après l’autre et commença à traiter les prisonniers avec tant de cruauté que beaucoup de Crétois aimèrent mieux se donner la mort que de se rendre aux bourreaux romains[57]. Alors — la guerre s’était déjà prolongée jusqu’à l’approche de l’été de l’année 67 av. J.-C. — l’intervention de ce deuxième potentat romain mit fin au drame sanglant d’une façon aussi odieuse qu’horrible. En effet, par suite de l’union des démocrates d’alors et de leurs agissements en faveur de Pompée, le peuple romain s’était décidé, comme l’on sait, au commencement de l’année 67 av. J.-C., à confier, afin d’anéantir la piraterie aussi rapidement et aussi complètement que possible, à ce même Pompée, son favori du moment, les ressources de l’immense empire dans une mesure inouïe jusqu’alors. Aussi Pompée avait-il répondu complètement à l’attente de ses partisans : il avait réussi, dans l’espace de trois mois, à nettoyer à fond et définitivement la mer Méditerranée des pirates qui l’infestaient. Or, Pompée avait fait preuve plusieurs fois, à l’égard des pirates vaincus et des villes qui leur appartenaient dans le sud de l’Asie-Mineure, d’une clémence habilement calculée qui contrastait avantageusement avec les procédés ordinaires des généraux romains à l’égard des corsaires. La nouvelle de cette attitude du puissant chef d’armée détermina le reste des Crétois qui luttaient encore contre Metellus à chercher auprès de Pompée un refuge contre la mort et la ruine. Il se trouvait alors en Pamphylie ; ils lui envoyèrent donc une ambassade pour lui offrir leur soumission[58]. La loi Gabinia, sur laquelle se tondait, comme l’on sait, la puissance actuelle de Pompée, avait donné à ce dernier un pouvoir illimité sur toutes les côtes de l’empire jusqu’à une distance de dix lieues dans l’intérieur des terres ; l’île de Crète était donc aussi, de droit, placée sous sou autorité suprême. Il est vrai que Metellus méritait, à cause de ses hauts faits, qu’on eût égard à sa position difficile ; mais Pompée n’était guère disposé, comme l’on sait, à faire le sacrifice de la gloire d’avoir aussi complètement terminé la guerre contre les Crétois. Il recul donc avec bienveillance l’offre de soumission des Crétois[59], et envoya ensuite, avec les ambassadeurs, son légat L. Octavius à Metellus pour lui faire savoir qu’il avait accepté les propositions des Crétois. Il donna en même temps à Metellus l’ordre de suspendre immédiatement les hostilités et de quitter l’île ; quant aux Crétois, ou leur fil savoir que dorénavant ce n’était plus à Metellus qu’ils devaient obéir, mais à Octavius, qui devait prendre provisoirement des mains de Metellus le commandement de l’île — le commandant en chef n’était pas encore en mesure de s’y rendre lui-même—et recevoir la soumission des cités Crétoises. Ce traitement brutal que subit Metellus eut pour les Crétois les suites les plus fâcheuses. Le proconsul, qui, comme optimale décidé, était alors en même temps l’adversaire politique de Pompée, n’était nullement disposé à laisser ce dernier récolter là où il avait travaillé lui-même au milieu des plus grandes fatigues, et, dans son ardente colère, il dépassa de beaucoup de son côté le manque d’égards dont s’était rendu coupable le général en chef. Non seulement il refusa tout simplement d’obéir aux ordres de Pompée, mais il continua à faire la guerre aux Crétois avec plus de fureur que jamais. Nous n’examinerons pas si quelques-unes des cités déjà soumises par Metellus firent de nouveau défection ; en tous cas, le proconsul s’efforça de soumettre le plus tôt possible les cantons qui résistaient encore, parce qu’il craignait de voir arriver Pompée d’un moment à l’autre. Ce fut en vain que les Crétois se réclamèrent du traité conclu avec Pompée ; les Romains firent la guerre avec une cruauté croissante, et les Crétois, de leur côté, se défendirent naturellement avec d’autant plus d’opiniâtreté. Nous apprenons même que ces derniers, en défendant un de leurs châteaux bâtis sur le roc, se laissèrent aller, dans leur fureur et leur désespoir, jusqu’à boire leur propre urine et celle de leurs bêtes de trait[60] ! Les remontrances d’Octavius, qui n’avait pas de troupes à sa disposition, furent inutiles ;un autre légat de Pompée, L. Cornélius Sisenna — celui des lieutenants du général en chef que celui-ci avait placés sur divers points de la Méditerranée, au printemps de l’an 67 av. J.-C, pendant la grande guerre contre les pirates, auquel avait été confiée l’occupation militaire des côtes de la Macédoine, de la Thessalie, de l’Eubée, de la Béotie, de l’Attique et du Péloponnèse et la surveillance des mers grecques voisines[61] — s’efforça en vain d’arrêter par ses remontrances les progrès de Metellus[62]. Lorsque ensuite celui-ci eut pris par trahison la ville d’Eleutherna et d’assaut la ville de Lappa (les deux villes étaient situées dans l’intérieur de la moitié occidentale de l’île, entre Cnossos et Cydonia), où se trouvait alors Octavius, qu’il eut massacré la garnison et congédié le légat en l’accablant d’insultes et de reproches[63], Octavius s’oublia au point de faire venir de Grèce les troupes de Sisenna, qui était mort sur ces entrefaites, et de soutenir avec leur secours les Crétois contre Metellus[64] ! Cependant Pompée (au commencement de l’année 66 avant J.-C.) avait réussi, grâce aux efforts de ses agents à Rome, à se faire donner, en remplacement de L. Lucullus, qu’on avait écarté, le commandement suprême dans la guerre contre Mithridate, qui semblait ne pas vouloir finir, et contre son allié le roi Tigrane d’Arménie. Dans ces circonstances, il renonça complètement à venger par la force le mépris de son autorité dont s’était rendu coupable Metellus, avec lequel il avait déjà échangé les lettres les plus violentes[65] ; il abandonna complètement l’île de Crète au proconsul[66]. Ceci semble expliquer l’éloignement des troupes de Sisenna, dont nos sources ne nous donnent pas d’autres motifs ; quant à Octavius, il sut se maintenir encore quelque temps dans Hiérapytna avec cet Aristion qui, antérieurement déjà, s’était mesuré avec succès avec Lucius Bassus, légat de Metellus. Lorsque le Romain et le Crétois se virent enfin contraints par Metellus d’évacuer Hiérapytna[67], la résistance des Crétois cessa bientôt. Lasthénès lui-même, qui s’était vaillamment battu jusqu’au bout, se rendit au proconsul à condition d’avoir la vie sauve[68] et l’île de Crète, que cette terrible guerre avait tellement dépeuplée qu’elle ne se releva jamais complètement[69], entra dès lors dans la catégorie des possessions immédiates de l’empire romain[70]. Metellus, qui, selon toute apparence, resta quelque temps encore occupé de l’organisation de la nouvelle province[71] et qui probablement ne revint à Rome qu’après son départ de la Macédoine en 61 avant J.-C.[72], ne put célébrer son triomphe qu’au mois de mai de l’année 62, par suite des difficultés que lui suscita le parti de Pompée ; il conserva le nom glorieux de vainqueur des Crétois, mais un tribun du peuple, son adversaire, probablement Metellus Nepos, sut l’empêcher de rehausser l’éclat de son triomphe par la présence des généraux crétois prisonniers Panarès et Lasthénès[73]. La conquête de l’île de Crète avait mis fin à l’indépendance de la dernière tribu grecque libre en Europe[74] : la réduction en province romaine de Cyrène, qui, antérieurement déjà, était tombée entre les mains des Romains, probablement en 74 (75) avant J.-C, et celle de l’île de Cypre en 88 avant J.-C.[75], termina à cette époque et pendant les années qui suivirent l’assujettissement de la race grecque des bords de la Méditerranée à la grande puissance italique. Lu fin de la guerre contre les pirates et de la lutte contre les Crétois agit d’une façon différente sur les Hellènes du continent européen. L’excellente marine rhodienne[76] avait rendu de bons services à Pompée dans la guerre qu’il fit aux pirates, mais nous ne savons guère ce qui se passait alors dans la Grèce d’Europe. Nous avons déjà dit que le légat de Metellus, L. Flaccus. avait gouverné pendant un certain temps l’Achaïe ; que plus tard le légat de Pompée, Sisenna, avait exercé le commandement sur les côtes orientales de la Grèce (voir plus haut) ; parmi les collègues de Sisenna, Plotius et M. Terentius Varron avaient vers la même époque commandé dans les parages méridionaux de la mer Ionienne, dans les mers situées au sud et à l’ouest du Péloponnèse, et jusqu’à Délos ; L. Lollius, sur les côtes orientales de la mer Egée jusqu’à l’Hellespont, et Gnæus Pison dans la Propontide[77]. Ce qui perpétua en Achaïe le souvenir de cette guerre, c’est que Pompée, qui établit sur divers points de l’empire les milliers de pirates qui s’étaient rendus à lui, assigna pour demeure à un grand nombre de ces pirates prisonniers, probablement Grecs d’origine pour la plupart, la ville achéenne de Dymé dans le Péloponnèse, alors presque entièrement déserte[78]. La cessation de la piraterie fut du reste un bienfait immense, précisément pour les Grecs d’Europe que les corsaires avaient tant fait souffrir ; ce ne fut qu’alors que la Grèce jouit de quelque repos et qu’elle put tenter de reconstituer sa prospérité si profondément ébranlée .depuis le commencement de la première guerre contre Mithridate. Depuis cette guerre, en effet, la plus grande partie de la Grèce présentait un fort triste aspect. Les scènes d’horreur de la guerre contre Mithridate avaient fait revivre la barbarie d’autrefois, notamment en Béotie. Plutarque nous en fournit une preuve caractéristique. Probablement pendant l’hiver de 75 à 74 avant J.-C., par conséquent au moment où la troisième guerre contre Mithridate allait éclater, une cohorte romaine avait pris ses quartiers d’hiver dans la ville de Chéronée. Le chef de ces guerriers s’enflamma d’une passion impure pour Damon Péripoltas, bel orphelin d’une famille très ancienne et renommée pour sa bravoure ; ne pouvant gagner l’amour du lier et honnête jeune homme, il Unit par lui faire comprendre qu’il était disposé à employer la force s’il devait éprouver une plus longue résistance. Profondément indigné, Damon, qui, lui aussi, était d’un caractère très violent, rassembla ses amis pour sauvegarder avec leur secours son honneur menacé et pour punir, en le tuant, l’officier romain de son odieuse conduite. Et en effet, le lendemain, à l’aube, ces jeunes gens, au nombre de seize, après s’être noirci la figure de suie et s’être convenablement enivrés, se jetèrent sur le Romain au moment où il dirigeait les sacrifices habituels sur le marché de la ville : le commandant et un grand nombre de ses compagnons furent taillés en pièces ; Damon et ses jeunes amis échappèrent à toute poursuite. On comprendra facilement que ce crime remplit de terreur les habitants de Chéronée ; pour donner immédiatement satisfaction aux troupes romaines irritées et prévenir les mesures violentes que les Romains eussent pu prendre à l’égard de la cité, le conseil n’hésita pas à condamner à mort par contumace les jeunes fugitifs. Damon connut bien vite cette décision, et sa fureur n’eut plus de bornes ; le soir même, il pénétra de nouveau dans sa ville natale avec ses amis et assassina les archontes réunis pour souper à l’hôtel de ville. Il alla plus loin encore : criminel et sans patrie, il constitua ses complices en bande de brigands, parcourut eu bandit les montagnes voisines, pilla les villages des environs, et devint, par ses rapines, le fléau de ses anciens concitoyens. Sur ces entrefaites, la garnison romaine avait quitté la ville avec le général Lucullus, qui, précisément à cette époque (au commencement de l’an 74), traversait le nord de la Grèce avec une légion pour se rendre en Asie-Mineure et y prendre le commandement de la guerre de nouveau déclarée à Mithridate, et qui, à la nouvelle des scènes sanglantes qui avaient lieu à Chéronée, était accouru pour se rendre compte de l’état des choses. La ville, pauvre et affaiblie comme elle l’était alors, surtout depuis la dernière guerre, n’avait ni troupes ni police pour réduire parla force ces jeunes malfaiteurs. Pour s’en défaire, on eut donc recours à une ruse vraiment grecque. On invita Damon, par un décret du peuple, à revenir avec honneur à Chéronée ; puis, comme il fut assez insensé pour se présenter, on le nomma même président des gymnases de la ville : mais quelques jours après, pendant qu’il était au bain, ses concitoyens le firent surprendre et assassiner. Ces scènes odieuses furent suivies d’un nouveau scandale. Soit qu’une vieille haine existât entre les villes d’Orchomène et de Chéronée, soit que les Orchoméniens, qui avaient si cruellement éprouvé la colère des Romains à l’époque de Sulla, voulussent profiter de l’occasion pour gagner les bonnes grâces de ces derniers ; toujours est-il que les Orchoméniens, s’inspirant de leur haine contre leurs voisins, engagèrent un avocat romain à intenter un procès criminel à la ville de Chéronée auprès du gouverneur de la Macédoine, à cause de l’assassinat du commandant romain et de ses compagnons par Damon. La bassesse des habitants d’Orchomène fut dévoilée ; ceux de Chéronée parurent facilement le coup qui devait les frapper. Heureusement pour eux, le général Lucius Lucullus avait fait, comme nous l’avons vu, pendant son séjour dans leurs murs, une enquête minutieuse sur les scènes sanglantes qui avaient eu lieu. Lorsque les représentants de la ville se réclamèrent auprès du gouverneur de la Macédoine (c’était probablement Gaius Scribonius Curio, voyez ci-après) du témoignage de Lucullus, le célèbre général se hâta d’intervenir en faveur de la cité menacée en exposant dans une lettre ce qui, à sa connaissance, s’était passé. On pria donc les Orchoméniens de se tenir tranquilles ; et Chéronée, pour honorer son sauveur Lucullus, lui fit élever une statue de marbre sur sa place publique[79]. Dans tous les cas, cette histoire — qui nous montre d’une façon vraiment grotesque l’arrogance des guerriers romains et la misérable condition politique des petits États béotiens du temps, mais aussi le sentiment de la valeur personnelle (laquelle, dans le cas dont il s’agit, conduisit aux crimes les plus horribles) et la sauvage énergie de ces Hellènes, qui, à l’occasion, se réveillait terrible —jette une triste lumière sur l’état de la population, du moins en Béotie ; mais dans le reste de la Grèce aussi, la prospérité matérielle du moins, selon toute apparence, allait en décroissant. C’est aux cantons ravagés par la guerre contre Mithridate que s’applique tout particulièrement ce qu’un grand connaisseur de la Grèce[80] dit de cette lugubre époque qui suivit la grande guerre : Bien des pertes étaient irréparables. Les fondements de la prospérité publique étaient ruinés, et il était dès lors impossible d’économiser sur la consommation annuelle des habitants ce qu’il eût fallu pour remplacer le capital accumulé pendant des siècles et anéanti par cette courte guerre. Dans certains cas, la fortune des villes ne suffisait pas pour tenir en état les édifices publics existant. Et plus loin, nous lisons que, dans l’état où se trouvait alors la Grèce, les ravages de l’ennemi diminuaient pour longtemps les ressources du pays ; car, dans une contrée comme la Grèce, il faut le travail de plusieurs années, les économies accumulées de générations entières pour mettre d’arides collines calcaires en état de fournir d’abondantes moissons, pour les couvrir d’oliviers et de figuiers, pour construire des citernes et des canaux d’irrigation. On comprend aisément que, d’un côté, dans ces circonstances, un grand nombre de cités grecques soient retombées dans cet état d’endettement profond qui, déjà avant la ruine de la Ligue achéenne, avait rongé la vie sociale eu Grèce ; et que, de l’autre, l’absence ou du moins le petit nombre des enfants, dans les familles riches surtout, dont Polybe déjà se plaignait amèrement, et l’habitude que prenaient ces dernières de réunir les terres en un petit nombre d’immenses propriétés cultivées par les esclaves, aient contribué à la ruine de la prospérité publique et diminué le nombre des hommes libres. On vit alors en Grèce, comme on l’avait vu ailleurs, qu’un peuple vieillissant, qu’une nation qui a perdu depuis longtemps sa vigueur physique et morale ne peut plus, à moins de se relever et de se rajeunir — et comment la Grèce d’alors l’eût-elle pu ? — réparer rapidement et facilement par ses propres forces des pertes considérables en hommes et en biens matériels, comme la Grèce, elle aussi, l’avait fait presque en se jouant aux temps de sa jeunesse. Le Péloponnèse, qui s’était à peine ressenti directement des coups de la première guerre contre Mithridate, souffrit, lui aussi, de plus en plus des fâcheuses tendances dont nous avons parlé. Effacer les traces qu’avaient laissées les exactions du temps de Sulla était chose longue et difficile ; la misère générale de l’époque suivante, le triste état dans lequel se trouvaient le monde romain et le monde hellénique, ne permettaient pas à cette partie de la Grèce, moins éprouvée, il est vrai, que beaucoup d’autres, de puiser au dehors les éléments d’une vie nouvelle ; le système des grandes propriétés favorisait l’exploitation des pâturages aux dépens de l’agriculture ; les longues misères causées par la piraterie ont sans doute éprouvé, plus que d’autres parties du continent grec, le Péloponnèse, qui, ainsi que les îles, était aussi plus exposé que d’autres contrées aux attaques des corsaires. Non seulement le commerce et l’industrie furent alors complètement paralysés ; mais, comme nous l’avons vu, les temples les plus riches et les plus beaux qui s’élevaient sur les côtes de la péninsule devinrent la proie facile de ces audacieux pirates qui, sans doute, n’épargnèrent pas les villes voisines et surtout les côtes sans défense[81]. Nous avons déjà vu l’état de décadence profonde où se trouvait la vieille ville de Dymé en 67 av. J.-C. Un fait bien caractéristique, c’est que dans la suite, entre la fin de la guerre contre les pirates et le commencement de la grande guerre civile entre César et ses adversaires, c’est-à-dire précisément à l’époque où la Grèce jouit au moins d’un repos extérieur, Sicyone, naguère une des villes les plus riches, que les Romains avaient toujours traitée avec bienveillance, était tombée si bas que, pour payer ses dettes, elle fut obligée de vendre ses plus beaux tableaux : c’était ce qu’elle avait de plus cher, et on sait que les Hellènes ne consentaient à se défaire de leurs objets d’art que dans le plus pressant besoin[82] ; nous savons que ces œuvres d’art servirent, avec d’autres, à orner le célèbre théâtre éphémère de l’édile curule M. Scaurus (en 58 av. J.-C.)[83]. A la misère générale de cette époque qui accablait les Grecs vinrent s’ajouter, pendant toute la période qui s’écoula entre la première guerre contre Mithridate jusqu’à la guerre civile entre César et Pompée, les graves méfaits dont se rendirent coupables les fonctionnaires romains à l’égard de l’infortuné pays des Hellènes. Les gouverneurs de la Macédoine de cette époque[84] firent, il est vrai, en général, leur devoir, un ou deux scélérats exceptés, en protégeant énergiquement la péninsule gréco-macédonienne contre les tribus ennemies voisines. A cette époque, les armées romaines combattirent pendant plusieurs années avec succès les Barbares du Nord. Deux proconsuls surtout se couvrirent de gloire : Appius Claudius Pulcher, qui, en 77 et en 76, combattit vaillamment les Thraces et les Scordisques sur les hauteurs des monts Rhodope la rive gauche du Strymon et les bords du Nestos, s’avança vers le nord jusqu’en Pannonie, mais tomba malade et mourut par suite des fatigues excessives de cette campagne[85], et Gaius Scribonius Curio, qui (75-73) se tourna surtout contre le nord, soumit les Dardaniens et conduisit victorieusement ses légions jusqu’au Danube[86] ; mais il faut signaler surtout M. Lucullus, qui (72 et 71 av. J.-C.), en livrant de terribles combats aux vaillants Besses, lit d’importantes conquêtes dans la Thrace inhospitalière, atteignit le Danube et la mer Noire, et s’empara en même temps, pour les réunir à l’empire romain, des villes grecques de la côte orientale de la Thrace, au sud et au nord des Balkans (Apollonia, Mesembria, Callatis, Odessos, Tomi, Istros, etc.), qui, jusqu’alors, étaient restées indépendantes. Malheureusement, Lucullus avait terni sa gloire non seulement en faisant une guerre des plus cruelles aux tribus barbares, mais aussi en se montrant implacable et cupide à l’égard des Hellènes. Des œuvres d’art d’un grand prix — notamment une statue colossale d’Apollon, due à Calamis, qu’il fit enlever d’Apollonia ruinée et transporter au Capitole — furent arrachées aux Grecs de ces contrées pour orner, en 70, le triomphe de Lucullus[87]. Depuis ce temps où, d’un côté, l’empreinte de la puissante main de Sulla commençait à s’effacer et où, de l’autre, par suite de l’affaiblissement de Mithridate, les incursions des Barbares en Macédoine devenaient moins fréquentes, il n’y eut plus, pendant une période assez longue, de campagnes aussi importantes. La plupart des gouverneurs romains eurent, il est vrai, jusqu’à l’époque des guerres civiles, à faire de continuels efforts pour défendre les frontières de la Macédoine et conserver les conquêtes faites en Thrace ; c’était une tâche dont des hommes comme L. Manlius Volso (64) et Gaius Octavius (60 et 59 avant J.-C.) s’acquittèrent parfaitement[88], tandis que Gaius Antonius (62 et 61) et notamment L. Piso (57 et 56 avant J.-C.) remplirent très mal leur devoir |