PREMIÈRE PARTIE — HISTOIRE DE LA GRÈCE DEPUIS FLAMININUS JUSQU’À AUGUSTE - (194 av. J.-C. — 14 apr. J.-C.)
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Nous avons déjà vu qu’on est obligé de reconstituer l’histoire de la ruine de la dernière puissance indépendante de la Grèce d’Europe au moyen d’une foule de notices isolées, dispersées dans un grand nombre d’auteurs des siècles les plus divers. Mais il est bien plus difficile encore de retracer l’histoire de cette longue période de cinquante-sept ans depuis la chute de la Ligue achéenne jusqu’au moment où l’antique pays des Hellènes, par suite du développement tout particulier des rapports entre la République maîtresse du monde et une grandes puissance qui avait récemment surgi en Orient, fut entraîné de nouveau, pour son malheur, à jouer un rôle considérable dans la politique générale du monde d’alors. Pendant tout ce temps, la Grèce européenne n’a pour ainsi dire pas d’histoire politique. La Macédoine, du moins, conservait encore une grande importance comme boulevard naturel des pays civilisés du sud de la péninsule contre les nombreuses et belliqueuses peuplades barbares demeurant à l’est et au nord-est de la ligne du Nestos et au nord du haut plateau dardanien, peuplades contre lesquelles les gouverneurs romains de cette province soutenaient presque constamment les luttes les plus pénibles[1]. Quant à la Grèce, les historiens clans les ouvrages desquels nous puisons notre connaissance de l’histoire générale de cette époque n’en parlent pas avec suite ; nous sommes obligés de nous contenter de quelques notices d’un petit nombre d’écrivains originaux et de quelques inscriptions. De 146 ou de 145 à 89 avant J.-C., il ne peut donc pas être question d’une histoire de la Grèce dans la véritable acception du mot ; c’est à peine si nous pouvons nous faire une idée de la situation générale de la Grèce à cette époque. Ce qui est à peu près certain, c’est que la partie de la Grèce qui jusqu’à la chute de Corinthe avait conservé encore le plus de vie, le Péloponnèse, tomba pour de longues années dans une apathie politique complète, par suite de la malheureuse guerre qu’elle soutint contre les Romains, et on peut en dire autant des cantons de la Grèce centrale et septentrionale, complètement ruinés depuis la guerre contre Persée. Aussi voyons-nous reprendre de l’importance celui des Etats de la Grèce qui autrefois avait été la gloire des Hellènes, mais qui, dès l’époque d’Antigone Gonatas, était tombé de plus en plus, au point de vue moral, économique et politique, et qui avait même fini par devenir la cause éloignée de la catastrophe finale des Achéens, la république athénienne. Athènes, du moins, n’avait pas souffert directement des misères de la dernière guerre. Alliée des Romains depuis de longues années, elle avait été assez heureuse pour conserver avant tout son ancienne importance comme siège principal de la science hellénique, cet élément essentiel de la vie athénienne qui devait assurer pour longtemps encore une influence durable et un haut degré de gloire à l’antique cité de Périclès et de Platon. Ce ne sont pas toutefois des phénomènes de cette espèce, toujours consolants, qui, plusieurs années après la honteuse affaire d’Oropos et la chute de Corinthe, attirèrent de nouveau sur Athènes le regard des contemporains ; ce fut, au contraire, un des phénomènes les plus horribles de cette époque qui fit sentira la population athénienne d’alors son pouvoir destructeur. Depuis longtemps, on le sait, mais surtout depuis la fin de la seconde guerre punique, l’esclavage, avec ses indicibles horreurs, ses dangers sociaux et ses vices, avait pris une extension toujours croissante dans l’empire romain. On sait aussi que, précisément à celle époque où, après la ruine de Carthage et de Corinthe, des milliers de familles originaires de la Macédoine, de la Grèce, de Carthage, de l’Espagne ou du Nord furent vendues et condamnées au plus triste esclavage ; où, sur les cotes de l’Asie-Mineure, les pirates et marchands d’esclaves ciliciens et crétois faisaient de la chasse à l’homme un métier ; où, sur le marché de Délos entre autres, dix mille esclaves furent débarqués et vendus en un seul jour ; — on sait que non seulement sur divers points de l’Italie (en 141) des mouvements inquiétants se manifestaient parmi les esclaves, mais que les Romains eurent à soutenir pendant plusieurs années, de 143 à 132 avant J.-C, dans la malheureuse île de Sicile, un des principaux centres d’exploitation pour les marchands d’hommes et les planteurs du monde romain et grec, une guerre très dangereuse contre les esclaves soulevés en masse, parmi lesquels un esclave grec d’origine achéenne, du nom d’Achæos[2], joua comme général un rôle important. Ces commotions se firent sentir (en 133 ou 133 avant J.-C.) jusque sur le territoire attique. Les esclaves se soulevèrent non seulement à Délos[3], mais dans l’Attique même. Ceux qui travaillaient en masse dans les célèbres mines d’argent de Laurion se révoltèrent. Ils assassinèrent leurs surveillants, s’emparèrent ensuite de la citadelle de Sounion, dévastèrent l’Attique et ne purent être réduits qu’après de grands efforts par les troupes athéniennes commandées par le stratège Héraclite[4]. Cette révolte fut étouffée, il est vrai ; mais l’exploitation des mines de l’Attique ne paraît pas s’être jamais relevée de ce coup[5]. A partir de cette époque, le nom des Athéniens disparaît de nouveau pour longtemps des annales politiques de cette période. En dehors de quelques renseignements, peu nombreux d’ailleurs, sur l’état où se trouvaient alors à Athènes les écoles philosophiques, que nous examinerons plus tard dans leur ensemble, du nom de quelques archontes, dont il n’est, du reste, que rarement possible de dire quand ils ont été en fonctions[6] nous savons seulement qu’à l’époque de l’archonte Agathoclès (en 126/5), une ambassade du célèbre grand-prêtre et ethnarque juif, Jean Hyrcan, de la famille des Asmonéens (135-107), arriva à Athènes et que le peuple athénien rendit un décret intéressant en l’honneur de ce prince[7]. Trente-sept ans se passent encore jusqu’au moment où les événements de la première guerre contre Mithridate donnent à l’histoire d’Athènes, plus qu’à celle de toutes les autres cités grecques, un intérêt nouveau et vraiment tragique. Quant au reste de la Grèce, l’examen des documents historiques ne donne, comme nous l’avons déjà fait observer, que peu de résultats. Et même il n’y a, à vrai dire, pendant toute l’époque suivante, qu’un seul événement dans l’existence des Grecs d’Achaïe auquel ceux-ci aient pris une part active. En effet, une inscription, qui malheureusement n’est complétée en aucune façon par d’autres renseignements, nous apprend que (probablement en 115 av. J.-C.) un soulèvement démocratique eut lieu dans la ville achéenne de Dyme à la tête duquel se trouvèrent trois hommes- considérables ; Sosos, fils de Tauromène — le damiorge Phormiscos, fils d’Échesthène — et Timothéos, fils de Nicias. Nous n’en connaissons ni la cause, ni les péripéties ; nous ne savons comment il fut étouffé. Nous savons seulement que ce soulèvement, pendant lequel on se rendit sans doute coupable de violences criminelles envers le parti romain, avait d’une part un caractère social et démocratique et visait à la destruction des livres de créances, et eut pour résultat, d’autre part, le renversement de la constitution timocratique établie par les Romains à Dyme après la destruction de Corinthe. L’édifice où se réunissait le Conseil devint la proie des flammes, ainsi que les archives. Nous ne savons pas au juste si ce mouvement fut complètement étouffé par les seules forces du reste des confédérés[8], ou s’il ne le fut que par la coopération des troupes du proconsul de Macédoine — qui était à l’époque Q. Fabius Maximus Eburnus, — ni si, par suite de ces événements, la condition politique de la ville de Dyme devint plus mauvaise (v. plus bas). Par contre, nous apprenons que Sosos et Phormiscos, condamnés à mort par le proconsul Fabius, furent graciés, puis relégués, déportés ou sévèrement bannis (nous ne savons pas où). Quant à Timothéos, moins gravement compromis, il fut interné à Rome pour un temps indéfini et mis à la disposition du prœtor peregrinus[9]. Bien que l’histoire ne nous apprenne que peu de chose sur les Grecs d’Europe, de 145 à 89 av. J.-C, il n’est pas tout à fait impossible de se faire une idée approximative de l’étal de la nation hellénique pendant cette période. On peut admettre avec quelque certitude que les Grecs, et spécialement les Péloponnésiens, se soumirent tranquillement à leur destin dès qu’ils se furent relevés jusqu’à un certain point des désastres de leur malheureuse guerre contre Rome. Les Romains, nous l’avons montré plus haut, n’avaient nullement l’intention d’écraser la malheureuse nation hellénique comme les Carthaginois et d’agir à leur égard comme ils avaient agi et agissaient toujours encore dans leurs luttes contre les Barbares celtes, sardes ou espagnols. Les Hellènes eux-mêmes avaient très bien compris que la courte durée de la guerre contre Rome avait du moins préservé la Grèce d’une ruine complète, et le digne Polybe, étant donnée la situation, pouvait contempler l’étal de la Grèce après la réorganisation de la péninsule avec un sentiment de profonde résignation, il est vrai, niais avec une satisfaction manifeste[10]. Il fallait bien avouer en tout cas que l’anéantissement de toute politique grecque indépendante avait du moins mis un terme aux luttes désastreuses entre les divers cantons. Il est vrai que les antipathies réciproques des cantons n’ont pas cessé après la ruine de la Ligue achéenne ; elles ont, au contraire, survécu longtemps à la République romaine elle-même et déterminé à plusieurs reprises, jusqu’à la bataille d’Actium, l’attitude des diverses cités grecques à l’égard des partis politiques de Rome ou de ceux qui avaient le pouvoir en main, dans les occasions où elles pouvaient librement prendre une décision (voyez ci-après). Cependant la Grèce jouissait de nouveau d’un certain calme et les Hellènes pouvaient songer sérieusement à prendre soin de leurs intérêts matériels, à se remettre peu à peu des suites des terribles désastres causés par les nombreuses guerres qui avaient eu lieu entre 220 et 146 av. J.-C, et notamment à remédier au désordre économique[11] et à payer les dettes qui les accablaient et dont j’ai dû parler plus haut à diverses reprises. A cet égard, le Péloponnèse notamment semble avoir fait pendant quelque temps des progrès assez considérables[12]. Seulement, il ne faut pas oublier que l’épuisement complet des sources de prospérité qui dépendaient de l’existence de la brillante Corinthe, que l’extension de la grande propriété autorisée de nouveau par les Romains avec tous ses inconvénients, que l’exploitation de la Grèce par les négociants romains, enfin que le goût croissant de l’émigration (ci-après) empêchaient cette contrée aussi de résisterait longue à l’épuisement dont souffraient partout les pays de la Grèce d’Europe Par contre, les événements ultérieurs, et surtout l’attitude des Grecs pendant la guerre contre Mithridate, nous montrent que les peuples helléniques n’étaient pas près de se soumettre sans arrière-pensée à la domination romaine. Nous ne savons pas si, à cette époque déjà, comme plus tard, la Grèce eut à souffrir des exactions, des empiétements et des violences des fonctionnaires romains, comme en souffraient alors beaucoup d’autres parties de l’empire romain et entre autres la Macédoine[13] ; nous savons seulement qu’à Athènes, sans parler des événements complètement isolés qui eurent lieu à Dyme en 115, le démos continuait à ressentir péniblement les restrictions et, en général, la sévère discipline que lui imposaient les Romains. D’ailleurs, il nous est difficile de croire que la plupart des Hellènes, dès que la génération dont la force avait été brisée à Scarpheia, à Leucopétra et à Corinthe eut disparu et qu’une nouvelle génération qui ne possédait pas la sagesse de Polybe eut grandi, ne ressentit pas avec une profonde douleur et ne vit pas avec peine que la vie politique de la Grèce était anéantie. Les anciennes formes de la vie politique subsistaient sans doute encore dans bien des parties de la Grèce ; mais cette vie là ne pouvait satisfaire aucune ambition politique ou militaire d’un ordre élevé. Non seulement la volonté invariable du Sénat pesait partout lourdement sur la démocratie, excepté à Athènes, mais il était maintenant complètement indifférent au point de vue politique que ce fût tel plutôt que tel autre qui exerçât les fonctions de chef de la Ligue chez les Achéens, les Phocidiens ou les Béotiens, ou que l’on confiât à tel ou tel une des nombreuses fonctions cantonales ou municipales. Partout la volonté de la puissante aristocratie romaine régnait en souveraine ; la Grèce ne comptait plus pour rien dans la politique d’alors. Partout en Grèce régnait alors le calme d’une province romaine ; le vigoureux mouvement politique de la première moitié de ce siècle avait réellement fait place à une idylle communale. Cette Grèce si cultivée à cette époque, ces Hellènes auxquels l’histoire avait ironiquement rendu le nom d’Achéens, autrefois si glorieux et maintenant si humble, ils voyaient revenir les temps et les circonstances tels qu’ils avaient été des siècles auparavant, avant l’apparition des grands tyrans de la première période, mais sans cotte conscience d’une force juvénile, cet espoir, cette ardeur passionnée pour l’action et le progrès, qui animaient les Grecs des premiers temps. Quant à une union intime avec Rome, une sphère d’activité où les meilleurs et les plus ambitieux des Hellènes eussent pu servir directement la République, les antiques principes de la politique romaine les rendaient impossibles ; la paix qui régnait en Grèce, l’éloignement de ce pays de toute frontière ennemie (excepté tout au plus, au Nord, de celle des contrées barbares de la Dalmatie et de la Thrace), empêchaient même en général, jusqu’aux jours de la guerre contre Mithridate et des guerres civiles des Romains, la jeunesse belliqueuse, qui ne trouvait plus que de temps à autre l’occasion de se battre au service de l’Asie[14], de s’enrôler en grand nombre comme auxiliaires des Romains et de se couvrir ainsi de lauriers[15]. Un pareil état de choses, un pareil engourdissement de la vie politique en Grèce sous l’étreinte de fer de la domination romaine, devait remplir les Hellènes d’une profonde douleur ; elle ne satisfaisait, selon toute apparence, que le nombre restreint des grands propriétaires et des citoyens riches qui, peu ambitieux, se contentaient du soin exclusif de leurs intérêts matériels et de l’administration paisible de leur cité. Mais le temps n’était pas encore venu où le plus grand nombre des Grecs actifs et bien doués trouveraient uniquement dans l’étude, dans la contemplation savante de leur passé, ou dans l’importance plus grande, pour ne pas dire exclusive, qu’ils attachaient à la célébration de leur fêtes, dans la culture des arts ou de leur intelligence, dans la composition d’adresses pompeuses en l’honneur des empereurs romains ou des membres de leur famille, dans le soin enfin qu’il prenaient de leurs gymnases, une compensation suffisante pour la vie publique qui faisait défaut. La profonde irritation que faisait naître l’état de la patrie se manifesta alors et bien longtemps encore par deux sortes de phénomènes d’une nature bien différente. En effet, d’une part, nous voyons commencer avec la ruine de l’indépendance hellénique une nouvelle émigration des Grecs d’Europe, qui, cette fois, se dirige vers l’Ouest, surtout[16] vers l’Italie, vers Rome et les grands ports de mer de cette contrée, notamment vers Putéoli. Les Ilots de l’immigration grecque qui, dos parties les plus diverses du monde hellénique, avait commencé depuis longtemps déjà à envahir l’Italie, grossirent encore considérablement depuis que, par suite de l’anéantissement de toute vie politique véritable dans la péninsule, terre de leurs aïeux (comme plus tard en Asie-Mineure), la patrie avait perdu aux yeux des Grecs, des Grecs d’Europe surtout, son principal attrait. Toujours plus grand devenait le nombre des Hellènes qui, en qualité d’artisans, de marchands ou de négociants, de prêtres ou de devins, d’artistes de toute espèce — depuis le sculpteur, le peintre et l’acteur, depuis l’athlète et le maître d’escrime jusqu’au cuisinier, au boulanger et au barbier, et même jusqu’au saltimbanque et au prestidigitateur, — de médecins enfin et de savants et avant tout de pédagogues de haut et de bas étage, se rendaient à Rome pour chercher, dans la nouvelle capitale du monde, la fortune et la richesse que leur patrie, appauvrie et déchue, ne pouvait plus leur donner. Sans doute, il n’est pas facile d’indiquer pour chaque État, pour chaque cité de la Grèce d’Europe, la part d’émigrés qui lui revient. Mais on peut affirmer que tous ces étrangers, qu’ils en eussent conscience ou non, eurent leur part dans la conquête morale et intellectuelle du vieux monde romain, dans la politesse croissante de ses mœurs, dans les modifications profondes qu’il subit pendant les deux derniers siècles av. J.-C., modifications qui, sans qu’il soit possible d’appeler réjouissants tous les phénomènes qui s’y rattachent ou seulement le plus grand nombre d’entre eux, malgré l’opposition énergique tantôt de quelques hommes isolés, comme notamment du vieux Caton, tantôt du génie particulier de la nation italienne en général, exercèrent une influence irrésistible dans les domaines les plus divers de la vie intellectuelle, morale et sociale, sur les mœurs, le culte et les croyances, le commerce et l’industrie, sur la manière de rendre la vie plus agréable et d’en jouir davantage (jusqu’aux combats de taureaux des matadors thessaliens à cheval, que, plus tard, César introduisit le premier à Rome[17]), sur l’art et la littérature, et même en partie dans le domaine de la jurisprudence. L’influence puissante de la civilisation hellénique, de la civilisation grecque moderne surtout et hellénistique (influence préparée depuis longtemps par le contact des tribus italiques avec les Grecs de l’Italie méridionale et de la Sicile), ne peut être méconnue dès la seconde guerre punique ; elle s’accroît sans cesse depuis le passage des légions en Grèce et en Asie-Mineure et depuis la marche progressive des fonctionnaires, des fermiers d’impôts et des négociants romains vers l’Orient, qui se croisa avec l’émigration hellénique et hellénistique vers l’Italie. Malheureusement, à côté du beau spectacle que nous offre l’hellénisme des Scipions et de Flamininus, de Paul-Émile et de son glorieux fils, de la noble Cornélie, et plus tard de L. Lucullus, de Cicéron, de César et des meilleurs de leurs contemporains, nous voyons de bonne heure déjà des choses odieuses, comme les horreurs des mystères de Bacchus, l’immoralité croissante de la jeunesse romaine, la ruine de la religion romaine, et d’autres phénomènes hideux en comparaison desquels l’hellénisme plein de fatuité d’un Aulus Postumius Albinus parait innocent et excusable. Malheureusement, si la vieille Rome gagnait d’un côté en acceptant ce que la Grèce avait de meilleur, de l’autre, l’Orient grec et hellénistique exerçait sur elle l’influence la plus fâcheuse. L’influence politique de Polybe et du stoïcien Panætios sur Scipion Émilien, comme plus tard celle du philosophe stoïcien Blossios de Cumes et de Diophane de Mytilène sur le jeune réformateur Tiberius Gracchus, marchent de front avec la corruption grecque et hellénistique de l’espèce la plus dangereuse, avec le mélange des vices de la civilisation hellénique la plus raffinée avec les graves défauts du caractère romain et italien, empreint de plus de rudesse et de la corruption qui lui était particulière. Nous ne nous proposons pas d’étudier en détail l’influence considérable qu’exerça sur la civilisation la fusion de l’élément grec et italique, avec ses côtés sombres ou brillants. Mais nous pouvons faire observer que les Hellènes agirent bien plus fortement sur les Romains de ces temps-là que les Romains sur les Hellènes. Ce n’est que sous les empereurs que ce rapport se modifie ; c’est par la conquête intellectuelle et la modification profonde du vieux caractère romain que les Hellènes, vaincus par la supériorité politique et militaire des Romains, s’acquittèrent envers leurs nouveaux maîtres[18]. Cette émigration des Hellènes vers Rome n’a fait que s’accroître dans le cours des siècles, surtout depuis que les villes et les Etats grecs et hellénistiques de l’Orient, et en premier lieu le royaume de Pergame et les brillantes villes grecques de la côte occidentale de l’Asie-Mineure, eurent été unis directement sous différentes formes avec l’empire romain (v. plus bas). Nous trouverons plus tard, à plusieurs reprises, surtout à l’époque de Juvénal, puis à celle de Lucien de Samosate et de ses prédécesseurs, l’occasion de traiter de ces faits avec plus de détails. Mais tous ceux qu’animaient encore dans les États helléniques l’ancienne fierté nationale ne pouvaient pas considérer cette affluence croissante avec une satisfaction sans mélange. Sans doute, c’était un spectacle grandiose que de voir la nation italique, maîtresse du monde et si puissante par ses armes, qui avait détruit l’indépendance de la Grèce et des Etats hellénistiques, et qui avait, en quelque sorte, brisé le cœur à la nation grecque, conquise à son tour et profondément modifiée par la civilisation hellénique ; de voir ces mêmes Hellènes, qui plusieurs siècles auparavant avaient pénétré en Orient jusqu’au delà du Tigre et y avaient répandu une vie nouvelle, pouvoir maintenant faire l’essai de leur puissance civilisatrice sur les nobles et puissantes tribus de la péninsule italique. Et pourtant, on ne pouvait nier que cette nouvelle situation cosmopolite de la nation hellénique fût le prix d’énormes sacrifices. Il était sans contredit très fâcheux que cette émigration nouvelle vers l’Italie contribuât pendant longtemps de son côté à rendre de plus en plus déserts les villes et les cantons de la Grèce dont la dépopulation, déjà commencée longtemps avant la dernière guerre d’Achaïe, avait sans cesse augmenté depuis l’engourdissement et le dépérissement de la vie politique en Grèce[19] ; il n’était pas moins regrettable que l’amour de la patrie, dans le sens plus restreint du mot, qui, déjà du temps des grands Diadoques, avait diminué graduellement en bien des endroits, disparût complètement chez des milliers d’hommes, grâce au nouveau cosmopolitisme ; que les Grecs de cette époque et de celle qui suivit eussent bien conservé l’antique goût des voyages qui caractérisait la race grecque des temps passés, mais que l’attachement profond au sol natal cédât de plus en plus le pas à cette manière de voir dont le programme se résumait dans cette odieuse maxime : Ubi bene, ibi patria ! Ajoutez à cela que les Grecs éprouvèrent en Italie bien souvent le triste sort qui a condamné tant de nobles nations à n’être plus que le fumier de la civilisation. Elles sont innombrables les humiliations auxquelles furent exposés notamment les Grecs des classes élevées — à moins qu’ils n’arrivassent à une haute position, comme entre autres le Lesbien Théophane auprès du grand Pompée — qui cherchaient et trouvaient leur place à l’ombre des grandes familles de la capitale du monde, dans l’entourage des nobles et riches Romains, et plus tard aussi à la cour dont s’entouraient les grandes dames romaines. La profonde corruption qui, surtout depuis la ruine de Carthage et de Corinthe, prenait dans le monde romain des proportions vraiment colossales, n’empêchait nullement les fiers habitants de Rome et de l’Italie de regarder avec un souverain mépris l’agitation fiévreuse et bruyante des Grecs de tout rang et de toute profession qui s’étaient établis partout au milieu d’eux. Les Romains des basses classes, les propriétaires fonciers de la classe moyenne aux rudes allures et la noblesse princière, malgré le dépérissement progressif et inévitable du vieil esprit national, étaient tous remplis du même orgueil, de la même aversion instinctive, du même souverain mépris à l’égard des Grecs d’Europe et bien plus à l’égard des Grecs d’Asie, plus dégénérés encore ; ils avaient tous, en un mol, le même sentiment d’hostilité à l’égard de toute la nation grecque ; ils avaient en horreur le peu de sérieux, les mœurs, il faut bien le dire, souvent très légères, l’attitude peu convenable de ces Grecs, de l’habileté et des talents desquels on ne voulait plus se passer, qu’on exploitait a plaisir, mais auxquels on était à tout moment disposé, à de rares exceptions près, à faire sentir, sans aucun ménagement, la supériorité des Romains. Non seulement les générations vivantes des Græculi ne profilaient pas, en général, de la vénération qu’inspiraient aux Romains d’un esprit cultivé Phidias et Praxitèle, Sophocle et Euripide, Platon et Aristote : les Romains croyaient même avoir parfaitement le droit de juger du caractère de toute la nation grecque en deçà et au delà de la mer Egée par ce qu’ils voyaient des aventuriers de l’espèce la plus dangereuse, de tous ces étrangers de langue hellénique ou hellénistique qui arrivaient en compagnie de beaucoup d’autres qui n’étaient pas Grecs ou ne l’étaient qu’à demi. Et, il faut bien le dire, un grand nombre des Grecs qui restèrent dans la mère-patrie sous la domination romaine, de ceux surtout qui vécurent sous la terrible oppression des tyrans républicains depuis Sylla, ne devinrent pas meilleurs. Ce n’est pas seulement à Rome que les Grecs se montraient trop souples en poussant souvent jusqu’au servilisme le désir de se rendre utiles ; dans beaucoup de villes et de cantons de la patrie, un grand nombre d’entre eux se consolaient de plus en plus de la nullité de leur existence politique en se livrant à une fiévreuse et vaine activité ; plus d’un cherchait à se dédommager du mépris des Romains par un orgueil mal fondé, d’impudentes fanfaronnades et de belles phrases vides de sens. Même les Romains les moins sévères, surtout pendant les vingt ou trente dernières années delà République, étaient choqués par l’inqualifiable légèreté, le manque de sérieux et de caractère, la mollesse, la ruse, l’avidité peu scrupuleuse de la plupart des Grecs ; ces derniers y joignaient trop souvent des sentiments de colère qu’un rien faisait naître, qui rendaient toute réconciliation difficile et qui cependant, dans la plupart des cas (il y eut pourtant des exceptions), ne dépassaient pas un ardent mais impuissant désir de vengeance. Les Romains crurent donc pouvoir constamment — même à une époque où ils étaient bien plus corrompus sous tous les rapports et plus vicieux que les Hellènes, et où les mœurs des Grecs en face de celles des Romains dégénérés paraissaient à leur tour non seulement pleines de mesure, mais même honnêtes — regarder In monde hellénique avec un sourire dédaigneux et un mépris mêlé de pitié ; et cela d’autant plus que les Romains, bien que dégénérés, n’avaient du moins jamais complètement perdu leurs puissantes passions, leur formidable énergie, leur activité, leur supériorité militaire et le sentiment profond de la grandeur nationale qui avait animé leurs ancêtres. Cette antipathie des Italiens pour les Grecs était si tenace que la rusticité romaine, même au temps de Néron, préférait aux jouissances délicates de l’art de la Grèce, à son théâtre, à ses jeux athlétiques, les plaisirs plus grossiers et plus barbares nés sur le sol de l’Italie ; et que, plus tard encore, même chez des Romains d’un esprit cultivé, un étroit patriotisme ne s’abstenait nullement de dénigrer brutalement même les beaux côtés du caractère hellénique[20]. Les Hellènes enfin qui, d’un caractère plus sérieux, avaient préféré, après la ruine de Corinthe, rester fidèles à leur antique patrie, pouvaient bien supplier leurs dieux de leur accorder, dans leur miséricorde, l’oubli de la grandeur passée de la Grèce. Et certes, ce n’était pas facile. Chaque montagne, chaque vallée de ce pays était devenue sacrée par le souvenir d’un grand fait historique ; chaque page des livres des anciens historiens rappelait à ces tristes épigones l’ancienne importance de la Grèce et de ses habitants. Et celui qui, découragé, se détournait des livres voyait apparaître à ses yeux les innombrables inscriptions commémoratives de Delphes et d’Olympie, les nombreux et magnifiques édifices dans toutes les parties du pays comme autant de témoins muets et pourtant bien éloquents d’un passé glorieux ; mais les statues de marbre et d’airain de tous ces grands hommes, fils illustres de la Grèce — depuis Aristogiton et Harmodios jusqu’à Philopœmen, le dernier des héros, — semblaient jeter un regard ironique sur ces Hellènes soumis aux Romains et incapables de s’illustrer par des actions d’éclat. Mais, à cette époque, les Grecs ne pouvaient pas encore se résigner à regarder avec calme l’histoire de leurs ancêtres comme celle d’un peuple à jamais disparu de la scène du monde. Le fait que deux des chefs les plus passionnés de l’insurrection athénienne à l’époque de la guerre contre Mithridate ont été des savants grecs, n’est certainement pas l’effet du hasard. A mesure que s’effaçait le souvenir des défaites de Scarpheia et de Leucopétra, et que ce peuple, toujours prêt à se faire illusion sur sa propre nullité et sur sa faiblesse, perdait de nouveau le sentiment de ce dont il était capable, on voyait renaître peu à peu chez les Hellènes le désir ardent de reprendre part à la politique générale. La destinée ennemie n’a pas refusé à cette malheureuse nation l’accomplissement de ce désir fatal. Quatre fois encore dans le cours du dernier siècle avant noire ère, la Grèce fut le théâtre d’événements d’une importance capitale, auxquels ses habitants prirent une part active. Il s’en fallait beaucoup que la mesure des maux que le destin réservait à cette nation infortunée fût épuisée par la ruine de Corinthe, et tous les malheurs que l’alliance d’abord, et puis la lutte avec Rome avaient causés à la Grèce furent bien surpassés par la désolation et les misères amenées par les combats que se livrèrent dès lors les Romains sur le sol de ce pays si cruellement éprouvé, d’abord pour leur existence même, et puis dans des luttes fratricides. Comme nous l’avons déjà dit plus haut, le laps de temps qui s’écoula de l’année 145 à 89 av. J.-C. fut pour la Grèce, autant que nous sachions, une époque de calme a peine interrompu par moments ; les grands événements qui ébranlèrent profondément pendant ce temps une grande partie des pays voisins de la Grèce n’exercèrent sur l’antique pays des Hellènes aucune influence perceptible. La confiscation du royaume de Pergame — qui, comme l’on sait, devint une possession romaine en 133 av. J.-C, à la mort de son dernier roi Attale III, en vertu d’un prétendu testament fait en faveur des Romains[21] — excita naturellement en Grèce aussi un puissant intérêt, à cause des nombreuses villes grecques de l’Asie-Mineure qui, dès lors, eurent à l’égard de Rome la même situation que les Grecs d’Europe. La guerre pénible que les Romains, soutenus par une série de villes grecques d’Asie, comme notamment Myndos, Samos, Colophon, Éphèse, — tandis que beaucoup d’autres, et parmi elle Phocée, étaient hostiles à Rome — durent faire pendant quatre ans (132-129) au vaillant prétendant Aristonicos, fils naturel d’Eumène II, avant de pouvoir organiser comme province d’Asie[22] la partie occidentale du royaume qu’ils réunirent alors déjà a leur empire, ne toucha en rien la Grèce d’Europe. Des mercenaires grecs peuvent bien être allés secourir Aristonicos, des auxiliaires grecs avoir été levés par les Romains ; on parle en particulier du secours que Byzance accorda alors aux Romains[23]. Et certes, les Grecs d’Achaïe pouvaient se considérer comme heureux en comparant leur sort à celui des peuples de l’Asie, en voyant la province de Pergame, sous l’influence et par suite de l’activité révolutionnaire de Gaius Gracchus[24], non seulement frappée d’impôts directs et indirects de toute espèce, et notamment de l’impôt foncier de la dîme, mais aussi entièrement livrée, par la manière dont ces impôts étaient affermés, à la tyrannie et à l’exploitation brutale des riches capitalistes et publicains romains. Par contre, les formidables mouvements provoqués à Rome par les Gracques ne purent encore exciter un vif intérêt que chez les Grecs qui avaient un sens politique développé ; les rogations agraires formulées par les Gracques n’eurent pas de retentissement en Grèce, autant du moins que nous pouvons en juger par la tradition peu explicite qui nous en a été conservée, bien que l’état de la propriété dans ce pays ne prêtât que trop à des réformes analogues[25]. La tempête soulevée par l’invasion des Cimbres se déchaîna trop loin des frontières de la Grèce pour faire naître de grandes appréhensions chez les Hellènes ; cependant il nous est permis de supposer que la violence croissante des luttes qu’il fallut soutenir contre les Barbares des frontières de la Macédoine depuis 114 av. J.-C., auxquels déjà, depuis 119 av. J.-C., on avait fait énergiquement la guerre, ne furent pas sans rapport avec la première apparition des Cimbres sur le Danube moyen et en Illyrie[26]. Les menées démagogiques, au contraire, de Gaius Servilius Glaucia et de Lucius Appuleius Saturninus menaçaient (en 100 av. J.-C.) de troubler directement la Grèce ; en effet, l’Achaïe aussi, comme la Macédoine, faisait partie de ces contrées dans lesquelles, d’après une loi présentée alors par le second de ces deux hommes, des citoyens romains, surtout des vétérans du général démocrate Gaius Marius, devaient être établis sur des propriétés de l’État ou des terres qu’il se proposait d’acheter. Cependant la ruine subite de ces démagogues et l’écroulement de la puissance politique de Gaius Marius empêcha, comme on sait, l’exécution de cette loi[27]. Cependant le temps approchait où la paix dont la Grèce jouissait depuis longtemps devait être troublée par une catastrophe sanglante. Avec une horreur profonde, peut-être aussi çà et là non sans une joie secrète, les Hellènes virent éclater en Italie, pendant l’automne de l’année 91 av. J.-C., cette terrible guerre civile dans le cours de laquelle les fils de l’Italie, maîtresse du monde, se déchirèrent entre eux. Mais les Grecs étaient si profondément convaincus de la puissance invincible de Rome, que beaucoup d’entre eux se hâtèrent de mettre leurs forces et leur habileté à la disposition de la République, serrée de près par ses ennemis, lorsqu’elle s’efforça d’équiper une flotte capable de résister à ces derniers[28]. Elles n’étaient plus loin ces journées néfastes et sanglantes où les Grecs allaient pouvoir satisfaire, pour leur malheur, le besoin d’action qui les dévorait, non plus en combattant côte à côte avec les Romains, mais en se révoltant contre eux avec fureur et en luttant avec acharnement contre les légions de l’Occident. Depuis longtemps déjà, l’Orient tout entier s’agitait à la nouvelle des hauts faits et des brillants succès d’un grand prince asiatique ; d’un homme qui se distinguait avantageusement de ces potentats efféminés qui, depuis que les Ptolémées elles Séleucides avaient dégénéré, avaient offert au monde, pendant la durée de plusieurs générations, un spectacle pitoyable sur tous les trônes de l’Orient hellénistique, à l’exception de celui de Pergame. C’était Mithridate VI Eupator, roi du Pont[29], qui, d"un côté, depuis 114 environ avant J.-C, avait fait des conquêtes considérables en Colchide et dans les contrées grecques et barbares situées sur les bords de la mer Noire au nord-est et au nord, et, de l’autre, avait réussi à étendre sa puissance en Asie-Mineure par la ruse et par la force, aux dépens des princes de la Paphlagonie et de la Cappadoce. Peu à peu sa puissance devint également menaçante pour les intérêts de Rome en Orient ; du reste, le roi Mithridate VI avait toujours été, comme l’on sait, hostile aux Romains, parce que le Sénat, pendant sa minorité, avait de nouveau détaché du royaume de Pont cette partie de la Grande-Phrygie qu’avait reçue son père Mithridate V Évergète après la défaite d’Aristonicos. Le Sénat surveillait donc avec inquiétude les progrès constants de ce prince audacieux ; les empiétements du roi finirent par provoquer (d’abord en 92 av. J.-C.), de la part des Romains, des démonstrations très sérieuses. Mithridate recula momentanément devant les menaces des Romains, mais bientôt il donna sur d’autres points des preuves de son ressentiment. Car l’hypothèse d’un savant moderne[30], qui attribue au roi du Pont une part dans les attaques furieuses dirigées contre la Macédoine avec une violence et une constance surprenantes, depuis 92 av. J.-C., par les tribus barbares de la frontière septentrionale et orientale de cette province, n’est sans doute pas dépourvue de fondement. Ce fut surtout en 90 et en 89 av. J.-C. que les Barbares de la Thrace inondèrent non seulement la Macédoine, mais aussi la plus grande partie de l’Épire, et qu’ils pillèrent le temple de Dodone. Gaius Sentius Saturninus, le vaillant gouverneur de la Macédoine, s’efforça, il est vrai, de protéger sa province, et repoussa en effet les brigands avec le secours de la tribu thrace des Denthélètes[31] ; mais bientôt les affaires prirent une tournure bien plus menaçante pour les Romains en Grèce et en Macédoine. Mithridate avait bientôt (directement et indirectement) renouvelé ses attaques en Asie-Mineure contre les peuples et les princes ses voisins. Le roi recula, il est vrai, encore une fois devant les menaces de l’ambassadeur romain Manius Aquillius en 90 av. J.-C ; mais maintenant, sans se soucier de l’immense danger où se trouvait Rome précisément alors par le soulèvement des Italiotes, Aquillius cherchait partons les moyens à forcer Mithridate, qui, selon toute apparence, n’était pas disposé alors à se mesurer avec les Romains, à leur déclarer la guerre. Il ne réussit que trop bien. Mithridate, poussé à bout, animé dès lors de cette haine ardente contre Rome qu’il manifesta a diverses reprises d’une manière si effrayante pendant sa longue existence, fit, en 89 av. J.-C, où il rompit enfin ouvertement avec les Romains, les préparatifs les plus formidables ; et lorsque la guerre éclata, au printemps de l’année 88 av. J.-C, les troupes italiennes dont disposait Rome, trop peu nombreuses, et les contingents considérables, mais de médiocre qualité, de ses alliés d’Asie, furent partout défaits et dispersés en Asie Mineure parles armées du Pont admirablement commandées. Les débris de l’armée romaine cherchèrent à se maintenir dans la ville de Laodicée en Phrygie, sous le préteur Quintus Oppius, qui, de la Pamphylie, avait conduit des troupes romaines contre Mithridate et dans les villes fortes sur le Méandre supérieur ou dans d’autres endroits de la Carie, sous Lucius Cassius Longinus, gouverneur de la province d’Asie. Sous l’impression des rapides et complètes victoires du roi, puis des nouvelles d’Italie, où le consul L. Cornélius Sulla — auquel le parti populaire dirigé par le tribun du peuple Publius Sulpicius Rufus voulait arracher, d’une façon complètement illégale, le commandement suprême contre Mithridate, que le Sénat lui avait déjà accordé, pour en revêtir son ennemi personnel et politique, le vieux Gaius Mari us — avait commencé à faire ouvertement la guerre à ses propres concitoyens du parti opposé, Mithridate fut reçu avec enthousiasme dans presque toute l’Asie-Mineure, aussi bien par les Asiatiques que par les Grecs, auxquels le roi, qui connaissait bien la civilisation, les mœurs et les coutumes des Hellènes et qui, en même temps, avait fait annoncer partout aux habitants des villes que leurs dettes publiques et privées seraient annulées et qu’il les exemptait de tout impôt et du service militaire pendant cinq ans, apparaissait comme un sauveur ardemment désiré, venu pour les délivrer du joug des Romains. Et bientôt on trouva l’occasion d’assouvir par d’horribles forfaits la haine du nom romain que depuis des années avaient fait naître, dans la province d’Asie, cruellement opprimée, et dans les pays voisins, les percepteurs, les chasseurs d’esclaves et les usuriers romains. Non seulement les habitants de Laodicée livrèrent à Mithridate, pour subir les plus odieux traitements, le général Oppius, ceux de Mitylène, Manius Aquillius, qui s’était réfugié auprès d’eux[32] ; mais lorsque le vainqueur, avide de vengeance, publia à Éphèse cet ordre sanguinaire bien connu qui enjoignait à tous ses lieutenants et aux habitants des cités déjà placées sous sa dépendance de tuer le même jour tous les Romains ou Italiotes établis sur le territoire, hommes libres ou affranchis, sans distinction d’âge ni de sexe ; de s’abstenir, s’ils ne voulaient s’exposer aux châtiments les plus sévères, de secourir les proscrits ; de jeter leurs cadavres aux chiens et aux oiseaux de proie, de confisquer leurs biens et d’en livrer la moitié aux assassins et la moitié au roi[33] ; il trouva partout des bourreaux tout prêts à lui obéir, non seulement parmi les esclaves, auxquels on promettait la liberté pour prix de leur trahison et du meurtre de leurs maîtres, et parmi les débiteurs, auxquels le massacre de leurs créanciers italiotes devait rapporter la moitié du montant de leurs dettes. Cette journée pleine d’horreur coûta la vie à quatre-vingt mille, peut-être même à cent cinquante mille personnes[34] d’origine romaine ou italiote, en partie au milieu de scènes d’une abominable cruauté. Les Grecs rivalisaient de fureur brutale avec les Asiatiques. A Éphèse — où l’on avait déjà brisé ou outragé, dans un premier accès de fureur, les offrandes et les statues des Romains, qui se trouvaient dans la ville[35] — la sainteté du temple d’Artémis ne suffit même pas à protéger les Romains qui s’y étaient réfugiés ; à Pergame, les malheureux qui cherchaient un refuge dans le temple d’Asclépios furent tués à coups de flèche ; à Adramyttion, on précipita entre autres dans la mer les enfants des odieux Occidentaux. A Caunos aussi, le temple de Hestia ne put sauver les Italiotes ; avec une cruauté réfléchie, on égorgea d’abord les enfants sous les yeux de leurs mères, puis les mères elles-mêmes, et enfin les hommes. A Tralles, on loua pour le massacre un sauvage paphlagonien du nom de Théophile, qui, avec ses satellites, parqua les malheureux dans le temple de la Concorde (!) et commença par couper les mains à ceux qui enlaçaient de leurs bras les images des dieux. Dans un petit nombre d’endroits seulement, les Hellènes eurent trop de noblesse d’âme pour consentir à être les bourreaux d’un despote sanguinaire. Les citoyens de Cos, notamment, bien qu’ils n’opposassent d’ailleurs aucune résistance au roi du Pont, protégèrent, d’une façon qui leur fait honneur, les fugitifs romains ou italiotes et les placèrent sous l’antique et inviolable protection du temple élevé dans leur île à Asclépios[36]. D’un autre côté, les succès militaires du roi se ralentirent dans plusieurs endroits.. Non seulement les Lyciens et plusieurs villes de Carie lui opposèrent une résistance énergique, mais, notamment à Rhodes, des troupes romaines et des Hellènes amis de Rome résistèrent avec une grande bravoure et avec succès aux forces supérieures du roi. La résistance opiniâtre de la ville de Magnésie sur le Sipyle fil même échouer l’énergie et le talent du vaillant Archélaos. un Cappadocien hellénisé, le meilleur de tous les généraux du Pont[37]. Mais ce furent avant tout les Rhodiens, comme nous l’avons déjà fait observer, qui méritèrent alors la reconnaissance des Romains. Ce peuple de marchands intelligents connaissait sans doute trop bien la puissance et la politique tenace des Romains pour se laisser tromper par quelques succès peu importants des armées du Pont et pour rompre avec Rome dans un moment où l’odieux massacre de la population civile romaine et italiote en Asie devait pousser Rome et l’Italie à se venger sans pitié. Ajoutons que Mithridate, dont la flotte dominait maintenant dans la mer Egée, avait, dès le début, noué des relations intimes avec les pirates, ennemis naturels du trafic rhodien, et surtout avec les Crétois[38], vieux amis de sa famille et de sa cour, qui lui fournirent de nombreux soldats. Il avait ainsi partout, dans les mers de l’Orient, déchaîné la piraterie, qui prit un développement vraiment désastreux[39]. Dans ces circonstances, les Rhodiens restèrent d’autant plus fidèles à ce principe si raisonnable qui consiste à ne changer de parti à aucun prix au milieu d’une crise. Rhodes, lieu de rendez-vous de tous les Romains et Italiotes fugitifs et entre autres aussi du proconsul d’Asie, Lucius Cassius[40], faisait les préparatifs les plus énergiques pour résister au roi, qui avait commencé par faire avancer sa Hotte contre l’île et avait ensuite établi .un camp dans le voisinage de la ville. A plusieurs reprises, l’excellent commandement de leur amiral Damagoras et leur habileté extraordinaire sur mer procura aux Rhodiens, dans une série de combats, la victoire la plus glorieuse sur les escadres du Pont bien supérieures en nombre. Les assauts que Mithridate livra à la ville furent également si malheureux qu’il s’éloigna enfin de Rhodes et renonça provisoirement à arracher aux Romains cette place, si importante au point de vue politique et militaire[41]. Cet échec cependant pouvait lui paraître d’autant moins grave que, sur ces entrefaites, il avait conçu l’espoir de rejeter la puissance romaine au delà de l’Adriatique. En effet, dans la Grèce d’Europe, les nouvelles étonnantes arrivées d’Asie et d’Italie avaient produit un mouvement formidable. Un prince hellénistique, qui annonçait partout aux peuples de l’Orient qu’il les délivrerait du joug des Romains, avait fait subir aux sévères dominateurs de la Grèce des échecs considérables ; et ce roi était d’une toute autre trempe que le faible Antiochus, qu’on avait pourtant surnommé le Grand. Chaque jour, il donnait de nouvelles preuves de son énergie ; l’homme qui avait fait verser à flots le sang romain et italiote devait, à n’en pas douter, faire la guerre à outrance ; il était bien permis aux Grecs de penser qu’il n’abandonnerait pas avec une molle indifférence, comme autrefois Antiochus avait abandonné les Etoliens, les peuples qui, du camp romain, passeraient dans le sien. Et l’on voyait alors le monde romain, malgré les dangers qui le menaçaient du côté de l’Orient et les avertissements que lui donnait la guerre sociale en Italie, livrer son propre sein aux ravages d’une révolution pleine d’horreurs et à une sanglante guerre civile. Il n’est donc pas étonnant que les Hellènes, toujours prêts à espérer, crussent de nouveau à la possibilité de secouer enfin le joug des Romains avec le secours de leur libérateur le roi du Pont, de changer en une réalité politique la souveraineté chimérique de leurs communes, et, en général, de jouer encore dans la politique du temps un rôle important. Dans tous les cas, après les premiers succès importants de Mithridate[42], le parti romain, l’oligarchie, avait perdu le pouvoir dans toute la Grèce, excepté dans un petit nombre de villes ; et déjà avait paru, pour le malheur de la Grèce, ce méprisable démagogue sous le gouvernement duquel l’infortuné pays des Hellènes devait être écrasé par l’invasion des forces militaires de Rome et du Pont. C’est à Athènes, en effet, que l’agitation populaire avait atteint le plus haut degré de violence. Nous ne savons pas si l’aversion démocratique pour le patronat gênant de Rome et l’aristocratie du pays avait été récemment accrue par quelques faits particulièrement révoltants[43] ; toujours est-il que, lorsque les premières victoires de Mithridate mirent la foule en émoi, un homme, qui depuis exerça une influence fatale sur la destinée d’Athènes, réussit à pousser rapidement et complètement les Athéniens dans la voie de la politique de Mithridate : c’était le philosophe Aristion[44]. Cet Aristion[45] était fils de l’Athénien Athénion — qui passe pour avoir été le disciple et l’ami du chef d’école péripatéticien Erymnéos[46], lequel florissait vers la fin du second siècle av. J.-C. et au commencement du premier — et d’une esclave égyptienne[47]. Élevé dans la maison de son père, malgré sa naissance illégitime, le jeune Aristion s’était approprié la culture intellectuelle ordinaire des jeunes Athéniens, avait embrassé les doctrines philosophiques de son père[48], était devenu l’héritier du vieillard à la mort de celui-ci, et avait trouvé en même temps le moyen de se procurer le droit de bourgeoisie. Il épousa ensuite une jeune et jolie fille, se mit à enseigner la philosophie péripatéticienne et sut, grâce aux charmes de sa femme, attirer à lui une foule déjeunes gens riches qui écoutaient ses leçons ; les honoraires qu’il leur demandait remplirent sa caisse. Quelque temps après, il se mit à voyager avec sa femme et sut, tant à Messène qu’à Larissa en Thessalie, se faire une grande réputation par ses discours, et en même temps augmenter sa fortune ; il était riche en revenant dans sa patrie[49]. Nous ne connaissons pas, il est vrai, les événements de sa vie peu avant le commencement de la guerre en Asie-Mineure ; cependant sa destinée ultérieure nous permet de supposer qu’il jouait alors à Athènes un rôle important. Il est bien possible, toutefois, que l’aristocratie ait témoigné peu de sympathie à un homme d’une origine aussi douteuse : elle expia cruellement plus tard ce manque d’égards. Mais les masses, auxquelles imposaient sa richesse et son éloquence facile, l’audacieux et fougueux démagogue peut bien alors déjà se les être attachées, en célébrant par de beaux discours l’antique grandeur d’Athènes et en déplorant les misères du présent. Bref, lorsque sous l’impression des premières nouvelles des victoires du roi du Pont, venues d’Asie-Mineure, et des rumeurs fâcheuses concernant la révolution et la guerre civile qui avaient éclaté à Rome, à Athènes aussi le parti romain perdit le pouvoir qu’il avait eu jusqu’alors, Aristion persuada facilement au démos athénien de renvoyer comme ambassadeur d’Athènes auprès de Mithridate. Celui-ci, qui sut complètement gagner l’habile Athénien, combla de faveur le philosophe qui promettait de devenir un instrument extrêmement utile de la politique du roi du Pont ; et Aristion, qui, en attendant, restait témoin, à la cour et dans le camp du roi, des succès et des crimes de Mithridate, sut en revanche, par une série de dépêches remplies des plus belles promesses, exciter de plus en plus contre les Romains les Athéniens, ses concitoyens, et leur inspirer pour Mithridate un enthousiasme qui allait jusqu’à la folie[50]. Enfin, il s’en retourna en Grèce avec un message du roi. Une tempête poussa son navire dans le port de Carystos, où il paraît avoir séjourné quelques temps. Dès que les Athéniens eurent appris que leur ambassadeur bien-aimé était si près d’eux, ils se hâtèrent de préparer au grand homme la réception la plus brillante. Escorté par les vaisseaux de guerre de la République, le vaisseau d’Aristion entra dans le Pirée ; et l’on vit alors l’ancien « maître d’école » péripatéticien faire son entrée triomphale dans la ville, sur une litière ornée de pieds d’argent et couverte de tapis de pourpre, tandis que des milliers de Grecs émus, venus de près et de loin, se pressaient autour de lui, contemplant avec admiration cet homme venu directement du camp du grand ennemi de Rome, du libérateur tant désiré des Hellènes. A Athènes, on lui donna pour résidence la splendide maison du plus riche citoyen de la ville — probablement l’archonte Médeios — qui, (comme fermier des impôts, paraît-il), avait acquis une grande fortune grâce à son trafic avec Délos ; cette maison était probablement située dans le Dromos, la grande rue, une espèce de Corso qui s’étendait du côté septentrional du marché jusqu’à la célèbre porte de Dipylon et traversait le quartier du Céramique. Couvert d’un manteau magnifique et portant au doigt une bague avec l’image de Mithridate, Aristion se présenta encore une fois ce jour-là à la foule étonnée qui l’accompagnait dans les rues, tandis que, pour célébrer son arrivée, les artistes Dionysiaques faisaient de pompeux sacrifices, dans un endroit consacré attenant à la maison qui leur servait de Heu de réunion dans la grande rue mentionnée plus haut, non loin du Dipylon[51]. Athènes tout entière semblait donc encore s’abandonner à ce délire effréné des temps romanesques de Démétrios Poliorcète. Mais ce fut la première scène d’une effroyable tragédie ; seulement, cette fois-ci, la pièce satirique précéda l’affreuse catastrophe. Ce fut sans doute par calcul que l’astucieux démagogue avait évité de parler au peuple le jour même de son entrée dans la ville. La foule en devint tellement impatiente que, dès le lendemain matin, elle s’amassa devant la porte de sa demeure, que des troupes d’Athéniens et d’autres Grecs allaient et venaient, comme des flots agités, dans la grande rue du Céramique et dans l’agora, et qu’enfin — lorsque le héros du jour parut au milieu de ses adorateurs et qu’un essaim de rusés personnages, qui avaient soif de la faveur du peuple souverain, l’entourèrent comme les courtisans d’un prince, et que tous ceux qui parvenaient à toucher le vêtement du héraut admiré de la nouvelle gloire d’Athènes se sentaient heureux — la foule se réunit toute seule en assemblée pour prêter l’oreille aux paroles d’Aristion. Le flot tumultueux se dirigea d’abord vers l’agora. Aristion prit place sur la tribune élevée pour le gouverneur de la Macédoine devant le portique du roi Attale[52] et commença, avec l’art consommé d’un astucieux démagogue, à entretenir les masses des victoires et de la puissance formidable de Mithridate, qui, disait-il, se préparait à lancer sur le continent européen des forces imposantes, de ce roi auquel tous les peuples de l’Occident, sans en excepter Carthage (!!), avaient promis leur secours contre Rome, l’objet de leur haine ! Puis il excita la colère du peuple contre les Romains. Il ne se contenta pas d’insister sur les entraves depuis longtemps cruellement ressenties qu’on avait imposées à la démocratie, sur l’abandon des anciens lieux de réunion du peuple, du Pnyx et du théâtre, sur la ruine des plus importantes institutions démocratiques, désormais sans valeur, grâce au nouvel ordre de choses établi parles Romains : la triste situation de la ville, un grand nombre de temples et de gymnases tombant en ruines, les fêtes qu’on cessait de célébrer, la décadence de telle ou telle école de philosophie, tout était mis sur le compte de la domination romaine[53]. Le discours d’Aristion produisit l’effet désiré : la foule surexcitée se précipita en tumulte vers le temple de Dionysos et, dans son exaltation, conféra au hardi démagogue la dignité de premier stratège. Sur son avis, on confia sans tarder les autres fonctions publiques à de bons démocrates, à d’ardents ennemis de Rome[54]. C’était déclarer ouvertement la guerre à Rome. Toutes les entraves que les Romains avaient imposées à la démocratie furent supprimées sans autre forme de procès[55] ; Aristion se prépara ensuite activement à la guerre et résolut d’exterminer le parti romain à Athènes, en prenant pour exemple la conduite du cruel Mithridate. Nous ne savons pas si Aristion avait alors déjà à sa disposition des troupes auxiliaires du Pont[56]. Mais il est probable que Mithridate lui donna provisoirement des sommes importantes, à l’aide desquelles il put lever des troupes plus nombreuses que celles que lui fournissaient Athènes affaiblie et l’aveugle enthousiasme des masses. Alors commença une persécution systématique de tous les citoyens qui passaient pour être partisans de l’alliance romaine. Chez Aristion, le fanatisme politique peut bien s’Atre allié à un désir de vengeance personnel, peut-être mémo à la jalousie de métier ou à l’envie que lui inspiraient certains philosophes, ses anciens collègues. En un mot, l’ancien professeur de philosophie se mit à déployer, à l’égard de l’oligarchie athénienne, une cruauté, une rapacité qu’ignoraient la plupart des anciens tyrans antérieurs aux guerres médiques, et que ne connaissaient que trop les tyrans plus récents, les Lacharès d’Athènes, les Nabis et autres personnages sanguinaires de cette détestable espèce. Le premier sang que versa le nouveau despote fit fuir tous ceux qui se sentaient menacés ; on ferma les portes de la ville. Lorsqu’ensuite un grand nombre des partisans de Rome — sans cesse inquiétés par les menaces publiques du stratège et par la persécution impitoyable de nombreux citoyens qu’Aristion faisait condamner à mort et exécuter de la manière la plus sommaire et au mépris de toutes les formes légales, sous prétexte du relations secrètes avec les fugitifs et d’opposition au nouvel ordre de choses — essayèrent de s’échapper en franchissant pendant la nuit les murs d’enceinte, le monstre organisa une chasse générale. Des escouades de ses cavaliers cuirassés reçurent l’ordre de poursuivre partout les fugitifs, et ceux qu’ils atteignaient étaient, s’ils ne se rendaient immédiatement, massacrés en rase campagne, ou ramenés couverts de chaînes ; les prisonniers étaient alors exécutés à Athènes, en subissant souvent les plus cruels tourments, ou gardés pour être livrés au roi[57]. Ceux qui, par ordre du tyran, pourchassaient les fuyards ne cessaient de parcourir et de fouiller les campagnes de l’Attique ; tous les chemins étaient occupés par ses patrouilles, tandis qu’il remplissait sa caisse en confisquant la fortune de ses victimes. Et comme il craignait sans cesse l’arrivée des troupes romaines de la Macédoine ou les soulèvements et la trahison du parti romain de la ville, Athènes fut mise alors déjà en état de siège : de forts détachements gardaient les portes et empêchaient qui que ce fût d’entrer ou de sortir ; après le coucher du soleil, personne ne devait sortir de chez soi ; enfin, en sa qualité de premier stratège, il s’empara de tous les greniers publics ou privés et fixa les rations quotidiennes de tous les habitants[58]. Cependant un grand nombre des partisans de Rome avaient réussi à se sauver[59]. Quant aux Romains, ils laissèrent provisoirement en paix le bourreau d’Athènes. Le gouverneur de la Macédoine, Gaius Sentius, se voyait lui-même 1res sérieusement menacé du côté de la Thrace (v. plus bas), et les chefs des troupes destinées à défendre la Grèce contre une attaque des armées du Pont ne pouvaient pas songer à entreprendre le siège d’Athènes, si bien fortifiée, en laissant sur leurs derrières la Béotie et l’Achaïe toutes prêtes à se soulever. Aristion résolut donc de commencer de son côté les hostilités. Il est possible que ce fut Gaius Sentius qui envoya à Délos un de ses légats, Orhius (Orobios), avec un détachement peu considérable[60], pour y protéger autant que possible contre les corsaires du Pont les nombreux Romains et Italiotes et les biens considérables qu’ils possédaient dans l’île ; en tout cas, les Athéniens n’avaient plus aucune influence à Délos. Aristion résolut donc de reconquérir cette île par un coup de main et de s’emparer en même temps des trésors du temple d’Apollon. Pour diriger cette entreprise téméraire, le stratège avait choisi un audacieux aventurier, homme sans principes, ayant mené une existence très agitée, d’un caractère turbulent et inconstant, qui était devenu un des amis intimes d’Aristion, auquel d’ailleurs l’unissaient des opinions philosophiques communes. C’était le péripatéticien Apellicon, né à Téos, mais devenu citoyen d’Athènes ; il avait vécu jusque-là en riche particulier et était connu comme amateur passionné de livres et de précieux documents manuscrits. Il s’était rendu coupable dans d’autres villes déjà, et plus tard à Athènes, d’audacieuses rapines littéraires, et avait fini par être pris sur le fait en commettant un vol dans les archives de l’État (dans ce qu’on appelait le Métrôon) ; une fuite rapide lui avait permis d’échapper alors à un procès criminel dangereux, et il n’avait pu revenir sans crainte d’être puni que grâce à de puissants et complaisants amis[61]. Aristion envoya à Délos ce docte pirate, avec des forces imposantes et un matériel de guerre considérable. Le débarquement réussit à souhait, et Apellicon se mit avec ardeur à faire construire des machines de siège. Mais, dans son ignorance complète de l’art de la guerre, il agit sans s’être tracé aucun plan ; il se montra si léger et si étourdi qu’il ne fortifia même pas son camp et négligea presque complètement de surveiller l’ennemi. Le Romain Orbius put donc, pendant une nuit sans clair de lune, le cerner sans rencontrer d’obstacle, et surprendre avec toutes ses forces les troupes ennemies, qu’il trouva en partie endormies, en partie en état d’ivresse. Alors commença un massacre épouvantable ; les soldats athéniens, sans défense, furent égorgés en masse ; 600 furent tués, près de 400 faits prisonniers, les machines de guerre livrées aux flammes. Puis on se mit à poursuivre les Athéniens qui s’étaient réfugiés dans l’intérieur de l’île. Un grand nombre d’entre eux avaient cherché un asile dans les maisons de campagne les plus voisines : l’impitoyable Orbius y fit mettre le feu, et ils périrent dans les flammes. Quant à Apellicon, il avait, selon l’habitude des héros de son espèce, cherché son salut dans la fuite[62]. Nous ne savons pas si la nouvelle de cette terrible défaite calma jusqu’à un certain point l’enthousiasme des Athéniens pour Aristion et pour la guerre contre "les Romains. Dans tous les cas, les événements prirent alors une tournure qui rendait inutile un pareil revirement dans l’opinion. En effet, Mithridate, après avoir renoncé à s’emparer de Rhodes, commença à transporter en Europe, dans de vastes proportions, le théâtre de la guerre. Le plus jeune des fils du roi, Ariarathe, franchit l’Hellespont, probablement vers la fin de l’année 88 av. J.-C., pour conquérir la Thrace et la Macédoine, où Philippe et Abdère devinrent les principaux points d’appui des armées du Pont en Europe[63]. D’autre part, des forces considérables furent mises en mouvement contre la Grèce sur mer et sur terre, sous les généraux Archélaos et Métrophane. L’escadre du Pont s’empara d’abord des Cyclades et des autres îles de la mer Egée jusqu’aux eûtes du continent hellénique ; Délos fut alors affreusement dévastée. La résistance de ses défenseurs fut bientôt vaincue ; puis les soldats de Mithridate, en vrais bourreaux, massacrèrent près de vingt mille hommes, pour la plupart Romains ou Italiotes ; les sanctuaires et les marchandises accumulées furent pillés, la ville de Délos rasée et le reste des habitants vendus comme esclaves[64]. La conquête la plus importante que firent ensuite les généraux du roi fut l’île d’Eubée, qui dut également être prise par la force[65]. Là, Chalcis, la grande porte maritime de la Grèce moyenne, devint une des stations principales des Asiatiques ; c’est là que commanda ensuite Néoplolémos, frère d’Archélaos[66]. Les généraux du Pont se séparèrent ensuite[67]. Métrophane se tourna avec une partie de la flotte vers la côte méridionale de la Thessalie, pour s’emparer avant tout de Démétrias : Archélaos, de son côté, tendit la main à Aristion et aux Athéniens[68], pour soulever partout les Hellènes contre Rome dans la Grèce centrale et méridionale. Alors les Asiatiques rencontrèrent enfin un général romain digne de se mesurer avec eux. Pendant que Sentius, avec des forces peu considérables, cherchait à se défendre contre Ariarathe, son énergique, vaillant et habile légat Bruttius Sura se dirigea en toute hâte vers la Thessalie avec une petite armée. Avec une flotte peu considérable, il se jeta au-devant de Métrophane, le chassa loin de la côte de la Thessalie en le battant sur mer, et détruisit en outre les corsaires pontiques qui s’étaient établis dans l’île de Sciathos[69]. Puis il se tourna contre la Grèce centrale, avec une armée qui s’était augmentée dans l’intervalle d’un renfort de mille guerriers venus de la Macédoine, pour se porter au-devant d’Archélaos, dont l’arrivée en Grèce avait déjà décidé les États du Péloponnèse[70] et les peuplades du centre de la Grèce jusqu’aux frontières de la Thessalie, et notamment les Béotiens, à se soulever ouvertement en faveur de Mithridate. En Béotie, la ville de Thèbes seule restait fidèle aux Romains ; Archélaos en faisait précisément le siège, lorsque la nouvelle de l’approche de Bruttius se répandit dans le camp pontique. Archélaos somma partout les Hellènes de prendre les armes contre les Romains ; lui-même, avec ses propres troupes et celles d’Aristion, marcha contre Bruttius, avec lequel il se mesura pendant trois jours dans une lutte acharnée, sans pouvoir remporter sur l’éminent général romain un avantage tant soit peu important. Ce ne fut que lorsque les bataillons serrés des levées du Péloponnèse se joignirent à Archélaos, que Bruttius commença à se replier sur les Thermopyles[71]. Le général du roi du Pont, convaincu que les victoires faciles qu’il avait remportées en Asie-Mineure ne se répéteraient pas sur le sol de la Grèce, s’en retourna en attendant à Athènes et au Pirée, pour en faire la base de ses entreprises ultérieures[72] ; la saison avancée (l’année 87 av. J.-C. avait probablement commencé depuis quelques semaines déjà) invitait d’ailleurs les belligérants à suspendre provisoirement les hostilités[73]. Dans ces circonstances, les affaires semblaient prendre une tournure très favorable pour Bruttius, qui parait s’être avancé de nouveau jusqu’à la frontière de la Béotie[74] ; les Hellènes commençaient à comprendre qu’ils s’étaient un peu trop hâtés de se compromettre en faveur du Grand-Roi asiatique. La lutte n’avait pas encore recommencé lorsque Bruttius vit arriver, vers le printemps de l’année 87 av. J.-C., un officier romain, le légal (proquesteur) Lucius Lucullus, qui lui ordonna au nom de son général en chef à lui, du proconsul L. Cornélius Sulla, qui devait sous peu se charger de la direction des opérations militaires en Grèce et en Asie, de s’en retourner en Macédoine[75]. Et en effet, le puissant général de l’aristocratie Sulla arriva bientôt en Grèce avec son armée, des côtes de l’Illyrie et de l’Épire où il avait débarqué[76]. Immédiatement tout commença à changer de face. A peine, en effet, entendit-on de nouveau retentir en Grèce le pas d’airain des légions romaines, que presque partout les Hellènes insurgés perdirent courage. Sulla put, en marchant sur les Thermopyles, tirer sans aucune difficulté des contrées de l’Étolie et de la Thessalie des subsides, des approvisionnements et des auxiliaires[77]. Puis il s’avança contre les cantons de la Béotie et de l’Attique, le foyer de l’insurrection en Grèce. Un combat heureux qu’il livra aux troupes des généraux Archélaos et Aristion[78], rejeta derrière les remparts d’Athènes et les fortifications du Pirée l’armée du Pont et celle de l’Attique ; partout les Grecs, sans en excepter l’arrogante Thèbes et la plupart îles Béotiens, malgré leur fureur contre Rome, se hâtèrent de faire la paix avec le redoutable général romain[79]. Sulla résolut alors de saisir le taureau par les cornes, et de porter aux troupes de Mithridate un coup décisif en Attique, où la guerre se concentrait alors. Tandis que l’un de ses légats, Lucius Hortensius, occupait la Thessalie[80], et put ainsi tendre la main aux Romains serrés de près en Macédoine ; tandis qu’un autre légat, Munatius, observait la division de l’armée du Pont qui stationnait à Chalcis[81], Sulla songeait à écraser, en leur portant quelques coups rapides avec le gros de son armée, les masses ennemies réunies derrière les remparts d’Athènes. Cependant Sulla, malgré la rapidité de ses premiers succès, se trouvait dans une situation très difficile. A son arrivée dans la péninsule hellénique, il ne pouvait disposer que d’une armée d’un peu plus de 30.000 hommes (cinq légions de faible effectif, quelques cohortes surnuméraires et quelques escadrons de cavalerie)[82]. Il ne pouvait guère s’attendre à voir arriver des renforts considérables «le l’Italie, où de vastes territoires persévéraient encore dans l’insurrection, où les alliés n’étaient qu’incomplètement soumis, et où, à Rome, une nouvelle révolution démocratique pouvait éclater à chaque instant. Mais c’était surtout l’argent du Trésor public qui faisait défaut au général romain. Et c’est dans cette situation qu’il devait attacher à sa personne, par la victoire et le butin, son armée, son unique appui dans la guerre que se faisaient les partis ; qu’il devait, tout en ayant à côté de lui et derrière lui les Grecs à peine pacifiés, combattre un ennemi formidable, ayant à sa disposition des ressources inépuisables et notamment une flotte puissante, qui faisait complètement défaut au général romain. Mais toutes ces difficultés, auxquelles cent autres auraient succombé, n’en rendaient Sulla que plus actif et plus audacieux ; les Grecs infortunés durent largement payer ses combats et ses victoires. On comprend donc que Sulla désirât mettre fin aussi rapidement que possible à la guerre eu Grèce, eu frappant quelques grands coups. Il se contenta donc, une fois en face du système des fortifications d’Athènes, de faire observer par une partie de son armée la ville elle-même, qui était défendue par Aristion et qui, par suite de l’étal de délabrement où se trouvaient les fameux Longs Murs, n’était plus reliée qu’imparfaitement aux ports[83]. Avec le gros de son armée, il se jeta sur le Pirée que défendait Archélaos avec la plus grande partie île ses forces, essaya sans tarder de le prendre d’assaut, mais fut repoussé après un combat acharné[84]. Sulla se vit donc contraint de se soumettre aux longueurs d’un siège et il eût peut-être fini par voir toutes ses espérances déçues, si Mithridate avait eu assez de bon sens pour laisser agir comme il l’entendait Archélaos, son éminent général, et pour exploiter à sou avantage la situation intérieure de la république romaine, qui devenait de jour en jour plus désastreuse. Sulla se retira d’abord sur Eleusis, pour s’y procurer les moyens d’attaquer plus efficacement les murs gigantesques du Pirée[85]. A partir de ce moment, la Grèce ne cessa d’être épuisée par des réquisitions vraiment colossales de toute espèce. Nous apprenons, entre autres choses, que Sulla, pendant qu’il attaquait le Pirée, faisait travailler journellement, pour mettre en mouvement ses machines de guerre et son artillerie, dix mille paires de mulets qui, par suite du traitement impitoyable auquel on les soumettait, périrent en masse et durent être remplacés par d’autres qu’on amena de toutes les parties de la Grèce[86]. Des artisans et des ingénieurs militaires, des matériaux de construction et de guerre de toute espèce, ainsi que des machines de gros calibre, lui furent fournis par la ville de Thèbes, qu’il châtia avec une rigueur toute spéciale[87]. Et comme le bois faisait peu à peu défaut pour construire les grandes machines de guerre et pour remplacer celles qui se trouvaient usées ou détruites par l’ennemi, Sulla n’hésita pas un instant à faire dévaster les lieux de prédilection des Athéniens, l’Académie et le Lycée, ainsi que les bois sacrés dont les arbres (surtout les célèbres et magnifiques platanes de l’Académie) durent servir à ses desseins : les Athéniens éplorés virent se répéter les tristes scènes qu’ils avaient eues sous les yeux pendant la désastreuse époque du siège de leur ville par Lysandre et par le roi Philippe[88]. Bien plus, cet homme dont la raison était si froide et le cœur bien plus froid encore, qui, pendant la tourmente révolutionnaire, avait osé le premier conduire contre Rome une armée romaine et violer la paix sacrée de la ville, n’hésita pas non plus à se procurer les sommes dont il avait besoin en faisant des emprunts forcés aux temples helléniques. Sous la réserve d’un dédommagement futur, les sanctuaires les plus vénérés de la Grèce, notamment le temple d’Asclépios à Épidaure et celui de Zeus à Olympie, furent dépouillés de leurs trésors ; les Amphictyons durent livrer les trésors sacrés de Delphes à un confident de Sulla et un de ses agents en Grèce, le Phocidien Caphis, qui ne se chargea que malgré lui de cette affaire ; un célèbre vase d’argent très grand et très lourd fut mis en pièces à cette occasion[89]. Lucullus fut ensuite chargé de faire convertir en monnaie ces trésors[90], que Sulla salua par de frivoles plaisanteries[91]. Cependant on poussait activement le siège d’Athènes et du Pirée. Athènes fut plutôt bloquée qu’assiégée, mais les efforts étaient dirigés contre le Pirée. Les restes des Longs Murs furent démolis pour fournir les matériaux d’un mur de circonvallation, sur lequel on se proposait d’établir les tours de siège, les batteries et les machines d’attaque. Les machines de siège fonctionnaient nuit et jour, pour faciliter, en faisant des brèches, les assauts plusieurs fois tentés par Sulla, longtemps sans succès appréciable. Archélaos, de son côté, tentait, entre autres moyens d’une défense aussi vaillante qu’habile, d’énergiques et fréquentes sorties, qui, il est vrai, se terminaient en général par la défaite des troupes de Mithridate, parce que Sulla, qui entretenait des intelligences dans le camp ennemi, était parfaitement instruit de toutes les entreprises de son adversaire. Aussi longtemps que Sulla n’avait pas de flotte, la mer restait complètement ouverte à Archélaos ; il put donc, lorsque le danger devint plus pressant, faire venir par mer les troupes cantonnées à Chalcis et dans les îles voisines ; avec elles et les matelots armés de sa flotte, il réussit une nuit à détruire un grand nombre des machines de siège des Romains. L’arrivée d’un renfort considérable venu d’Asie sous Dromichælès décida enfin Archélaos à risquer sous les murs du Pirée une bataille régulière, qui se termina par la défaite complète de l’armée asiatique. Sur ces entrefaites arriva l’hiver de l’année 87/6 av. J.-C. La mauvaise saison, qui décida le général romain à aller camper de nouveau à Eleusis, où les troupes du Pont eurent encore l’audace de venir l’inquiéter, n’interrompit que momentanément les opérations du siège. Dès que le temps le lui permit, Sulla renouvela ses attaques sur le Pirée avec plus d’énergie qu’auparavant, et peu à peu le succès couronna ses efforts. Après une série de combats acharnés et des efforts réciproques de toute espèce, les Romains réussirent enfin à faire une large |