HISTOIRE DE LA GRÈCE SOUS LA DOMINATION DES ROMAINS

PREMIÈRE PARTIE — HISTOIRE DE LA GRÈCE DEPUIS FLAMININUS JUSQU’À AUGUSTE - (194 av. J.-C. — 14 apr. J.-C.)

CHAPITRE II — LA RUINE DE LA LIGUE ACHÉENNE.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

Les armes romaines et la politique romaine avaient remporté la victoire la plus complète sur toutes les forces et sur tous les partis des diverses contrées situées entre la mer Adriatique et l’archipel Rhodien qui avaient tenté de se maintenir plus ou moins indépendants en face de la grande puissance italique. Tous les États cl toutes les communes en deçà de ces limites étaient toujours encore considérés comme légalement libres et indépendants. Rome, pendant la guerre qui venait de finir, n’avait pas agrandi son territoire immédiat. Une fois encore, un parti puissant du Sénat avait réussi à empêcher l’acquisition et l’organisation de provinces romaines dans la péninsule gréco-macédonienne. Seulement ce n’était plus maintenant la sympathie pour les Hellènes que ressentaient autrefois si vivement les Scipions et les Flamininus qui faisait agir les adversaires d’une extension plus grande des frontières de la république romaine. Le vieux parti des Scipions était complètement dispersé. Des hommes comme Paul-Émile, qui avaient toujours une certaine sympathie non seulement pour l’art et la science de la Grèce, mais aussi pour la nation grecque et les meilleurs côtés du caractère national, étaient hors d’état d’arrêter l’odieux arbitraire avec lequel, comme nous l’avons vu, la noblesse traitait à présent les communes grecques, leurs droits et leurs constitutions. Le principal adversaire tant de la corruption romaine en général, qui, bien que cachée encore sous des dehors brillants, se répandait de plus en plus, que de la passion dangereuse des conquêtes immédiates dans l’Orient grec et hellénique, était un homme qui n’avait pour les Grecs de cette époque aucune sympathie, auquel ils inspiraient même une forte aversion personnelle, le vieux M. Porcius Caton. Comme représentant d’une phase déjà décroissante du vieux caractère romain, Caton avait été dans sa jeunesse un adversaire violent des Scipions et de leur politique. A l’époque qui suivit la deuxième guerre punique, lui aussi avait fait partie de cette école politique qui, pour divers motifs, se plaisait à acquérir et à exploiter le plus possible de nouvelles provinces, et, en ce qui concerne la Grèce en particulier, n’était nullement d’accord avec la politique que représentait notamment Flamininus. Mais peu à peu la situation de Caton s’était complètement modifiée. Il y a une relation étroite entre le déplacement et le groupement nouveau des partis du Sénat et entre cette intéressante série d’événements qui, comme on sait, a fait de Caton le censeur l’adversaire le plus violent de la majeure partie de la noblesse et de sa politique intérieure, comme aussi de l’aristocratie financière qui prenait alors un développement puissant, et l’opposition croissante de Caton à la politique extérieure de la majorité sénatoriale après la chute des Scipions, de cette majorité qui avait emprunté à Scipion et à Flamininus leurs grandes et audacieuses idées sur la politique orientale, mais qui, comme nous l’avons vu, s’efforçait d’établir la puissance romaine en Orient d’une façon de plus en plus brutale et tyrannique. Mais si dans les questions de politique intérieure l’opposition de Caton n’était que rarement profonde et puissante par ses principes et encore moins systématique, méthodique et surtout créatrice, elle ne l’était pas davantage en ce qui concernait les affaires du dehors ; en effet, cet homme d’État a fini par devenir lui-même la principale cause de cette dernière guerre si désastreuse contre Carthage, dont le résultat devait enlever sa base la plus solide précisément à la politique extérieure et intérieure qu’il avait si longtemps défendue lui-même[1] ! Galon, malgré sa rudesse et sa sévérité, n’a jamais cherché, en somme, dans les questions intérieures, qu’à empêcher le mal ; presque toujours il a combattu les « symptômes de maladie » dont l’État était affecté ; son attitude était la même en ce qui concerne les affaires de la Grèce. Appuyé par plusieurs hommes d’État éminents, qui en partie le soutenaient aussi dans sa politique intérieure, comme (à côté de Paul-Émile et plus tard de son glorieux fils P. Cornélius Scipion Émilien) le premier Tiberius Sempronius Gracchus, si noble, d’un esprit si cultivé et qui aimait tant la civilisation hellénique, il réussit, il est vrai, à mettre momentanément un frein à la politique du conquête qui poussait sans cesse à l’acquisition de nouvelles conquêtes au delà de la mer. Alors et plus tard, il réussit même plusieurs fois à faire échouer des plans particulièrement désastreux de ses adversaires (on n’a qu’à se rappeler la question rhodienne) : mais la Grèce n’en avait pas moins été accablée — il faut bien le dire, en grande partie par la faute des Hellènes eux-mêmes — par d’innombrables malheurs, et l’état de choses créé par les événements de 167 était bien plus instable encore et bien plus décourageant que ne l’avait été la création de Flamininus[2].

Les hommes d’État romains qui s’opposaient à l’organisation de nouvelles provinces romaines à l’est de la mer Adriatique sentaient très bien qu’une extension continuelle des frontières romaines, qu’une accumulation constante de contrées soumises autour du noyau national et romain comparativement petit, devait réagir à la longue sur leur pays et sur sa constitution d’une façon très fâcheuse. Ils espéraient toujours encore pouvoir maintenir dans les pays situés entre l’Adriatique et l’Hellespont un système politique qui laissât aux peuples de cette péninsule nominalement et légalement leur indépendance, mais qui permît en même temps à Rome d’exercer partout, toujours et sans obstacle sa souveraineté. Abstraction faite de l’influence que l’acquisition constante de nouvelles provinces au delà de la mer devait exercer nécessairement, avec le temps, sur la vie intérieure de la République, les hommes de ce groupe sentaient sans doute fort bien que Rome, si elle étendait ses frontières jusqu’au haut plateau des Dardaniens et au fleuve Nestos et si la mer Egée baignait le territoire romain, franchissait la limite au delà de laquelle il n’était plus du tout au pouvoir du Sénat d’arrêter uniquement à son gré de nouvelles guerres ou de nouvelles conquêtes. Les pays entre le Ténare et !e Nestos une fois devenus membres immédiats de l’empire romain, Rome, d’une part, était bien forcée de prendre part directement aux luttes interminables avec les nombreuses tribus barbares de la frontière macédonienne, luttes qui, en définitive, ne pouvaient se terminer qu’avec la conquête de la presqu’île du Danube tout entière, cl d’autre part, il n’était pas possible de résister longtemps aux séductions qui attiraient vers les riches contrées de l’Asie-Mineure par l’espoir d’un nouveau gain les armées romaines, les généraux, les fonctionnaires et les publicains.

Malheureusement, on avait créé dans la péninsule gréco-macédonienne un état de choses dont le manque absolu de solidité se manifesta bientôt. Nous avons vu que la création d’un système d’États grecs complètement libres, après qu’on eut détaché les Grecs de la Macédoine, avait été une faute politique. La faiblesse de la plupart des États grecs, et la conviction que les intérêts de Rome dans la péninsule n’étaient pas suffisamment sauvegardés par le seul souvenir du service que les Romains avaient rendus aux Grecs en les délivrant de la domination des Antigonides, avaient conduit peu à peu la politique romaine à étouffer avec la violence la plus brutale tout ce qui restait de véritable indépendance dans la péninsule. Or la puissance macédonienne avait été complètement brisée, la ligue du Péloponnèse totalement paralysée ; dans le nord et dans le centre de la Grèce, on n’avait laissé partout que misère et ruines, et dans la Grèce entière on avait fondé le pouvoir d’un parti qui, profondément détesté dans le pays même et n’ayant aucune racine, défendait, il est vrai, par tous les moyens les intérêts de Rome et les siens propres, mais ne pouvait être maintenu et soutenu que par Rome elle-même. Dans ces circonstances, on pouvait prévoir que tôt ou tard la situation dans la péninsule serait telle que, du moins dans les parties les plus vitales du pays, le peuple se révolterait énergiquement contre une tyrannie aussi insupportable ; on pouvait prévoir des secousses violentes, des manifestations brutales de haines locales, de sanglantes séditions qui inviteraient Rome à mettre fin par la force à l’indépendance de ces États qui n’étaient plus qu’une ombre, et à accepter les avantages de la domination dans la péninsule en même temps que ses charges et ses devoirs.

La situation que la politique romaine unie au parti oligarchique avait créée dans la péninsule avait été dès le commencement si intolérable que les Grecs ne pouvaient même pas songer à accepter leur sort avec une résignation apathique ; c’est ce que nous prouvent tous les documents qui, bien que peu nombreux, nous ont été conservés sur les vingt ou trente années suivantes. En Macédoine, où l’on avait non seulement le sentiment pénible de ne plus compter pour rien après avoir occupé un rang éminent parmi les nations, mais où la misère causée par le démembrement du pays, par l’isolement des nouvelles confédérations, par la guerre et l’obstruction de sources abondantes de prospérité, pesait sans cesse sur le peuple, une sourde fermentation était constante. Divers auteurs nous parlent de la profonde démoralisation des niasses, de sanglantes guerres civiles dans les différents cantons comme entre les diverses confédérations nouvelles. C’est ainsi que nous apprenons que (probablement vers 464) un certain Damasippos fit assassiner à Phacos tout le conseil d’administration d’un de ces cantons[3]. Les efforts que fit le Sénat pour rétablir par ses commissions (comme en 16i av. J.-C.) l’ordre et un état de choses tant soit peu supportable dans ce malheureux pays restèrent sans effet[4]. Et après que les Macédoniens eux-mêmes, environ dix ans plus tard (en 151 av. J.-C.), se furent efforcés en vain de faire d’un des meilleurs Romains de cette époque, du noble Scipion Émilien, jeune fils, bien connu en Macédoine, du vainqueur de Pydna, l’arbitre de leurs discussions intestines, ce malheureux peuple était mûr en effet pour la grande révolte dont l’issue devait fixer ses destinées futures[5]. Les choses se passaient autrement, mais d’une façon tout aussi peu satisfaisante dans le nord et dans le centre de la Grèce. Là c’étaient les chefs du parti romain qui presque partout traitaient avec une cruauté systématique le parti vaincu. Parmi tous ces hommes, le jeune Épirote Charops, qui semble avoir exercé un pouvoir presque royal, s’est acquis la renommée la plus terrible. Aussi cruel que vulgaire[6], il ambitionnait les lauriers d’un Nabis. Non content des misères indicibles dont les Romains avaient accablé l’Épire, il persécuta d’une façon vraiment odieuse les hommes du parti national vaincu. Entouré d’une troupe de compagnons dépravés qui, dans l’espoir de s’enrichir aux dépens du parti vaincu, s’étaient joints au puissant favori des Romains (il y avait parmi eux quelques hommes notables, comme Myrton et son fils Nicanor, qui jusqu’alors avaient joui d’une meilleure réputation), Charops d’année en année commit des crimes plus audacieux. Bientôt ses adversaires personnels et politiques ne purent plus se faire rendre justice dans ce pays ; peu de temps après, les accusations les plus frivoles s’accumulèrent contre ceux dont les richesses excitaient sa cupidité et celle de ses amis. Des exécutions, des meurtres commis en pleine place publique et sur les grandes routes, des attentats contre des ennemis dans leurs demeures ou leurs propriétés que ses sicaires étaient toujours prêts à commettre, la confiscation des biens de ceux qui avaient été assassinés ou bannis sur ses ordres, toutes ces choses étaient à l’ordre du jour en Épire. Et comme autrefois le roi Nabis, de connivence avec son épouse Apéga, n’avait pas ménagé les femmes à l’occasion, les dames épirotes se voyaient alors exposées sans merci à la cruelle rapacité de Philotis, la mère dépravée du jeune scélérat[7]. Les chefs du parti romain oligarchique se livrèrent aux mêmes excès dans d’autres contrées. Chrêmes ne fit pas moins de mal aux Acarnaniens, Mnasippos de Coronée aux Béotiens, Lyciscos, que nous avons nommé plusieurs fois déjà, aux Étoliens que Charops à ses Épirotes. Mais, par suite du caractère féroce de plusieurs de ces tribus, ces crimes donnèrent bientôt naissance à la plus sanglante anarchie, et les dernières forces de ces cantons, avant tout, comme nous l’avons dit, celles de l’Etolie, se consumèrent alors en luttes incessantes et meurtrières[8].

Le Péloponnèse était relativement plus calme, et pourtant cette estimable confédération ressentit peut-être le plus profondément et le plus douloureusement le coup de l’année 167. Ces Péloponnésiens, qui devaient regarder comme un abus de pouvoir inouï la déportation de leurs meilleurs concitoyens, finirent par nourrir contre la puissance italique, leur protectrice, une haine irréconciliable qui trouva enfin dans le dernier soulèvement des Grecs contre Rome sa sanglante expression. Mais, en attendant, on resta comparativement tranquille. Sans doute, tous ceux qui, dans ce pays, n’appartenaient pas au parti romain si peu nombreux, firent sentir à Callicrate, à Andronidas et à leur coterie, leur mépris souverain et leur haine profonde ; les Étoliens mêmes saluaient dans la rue du nom de traîtres ces nouveaux potentats[9]. D’ailleurs, on continuait à s’imaginer que le Sénat songeait sérieusement à citer ces mille Achéens devant un tribunal romain et à renvoyer bientôt dans leur patrie ceux qui seraient reconnus innocents. Mais les confédérés ne devaient être que trop tôt désabusés sur les intentions du Sénat. En effet, après avoir attendu longtemps avec patience des nouvelles décisives de Rome, les confédérés envoyèrent une ambassade fédérale au Sénat, pour avoir des renseignements plus précis sur le sort de leurs compatriotes conduits en Italie, et pour demander au besoin au Sénat de hâter autant que possible l’enquête qu’il avait fait espérer en 167. Mais le Sénat répondit aux Achéens, en s’appuyant nous ne savons sur quel prétexte, que les Romains apprenaient avec étonnement que les Achéens demandaient au Sénat de décider du sort de ces mêmes hommes que la confédération avait déjà condamnés[10] ! Cette réponse, qui fit comprendre enfin aux Achéens l’odieuse comédie que les envoyés de Rome et la coterie de Callicrate avaient jouée à leurs dépens et qui enflamma surtout leur colère contre l’oligarchie[11], causa naturellement la plus grande stupéfaction. Mais les confédérés ne se lassèrent pas encore. En 464, une nouvelle ambassade, conduite par un certain Euréas, partit pour Rome. Euréas déclara au Sénat dans les termes les plus formels que les accusés en question n’avaient jamais été cités devant un tribunal et encore moins condamnés, et supplia encore une fois qu’on voulût bien statuer sur le sort des malheureux internés ; il ajouta que, si le Sénat était en ce moment occupé d’autres affaires pressantes, rien ne s’opposait à ce qu’on confiât à la commune fédérale la conduite du procès. Il est probable que des messages ou des plaintes semblables concernant les agissements du parti romain étaient parvenus à Rome encore d’autres parties de la Grèce ; dans tous les cas, la décision du Sénat s’adressait maintenant à tous les Hellènes. Le Sénat, qui prévoyait probablement que le résultat d’une pareille enquête serait insignifiant et que le renvoi pur et simple des prisonniers donnerait une force nouvelle à l’opposition nationale en Grèce et rendrait intenable la position du parti romain, répondit en conséquence que le retour des internés en Grèce ne serait un bonheur ni pour Rome ni pour les Hellènes[12]. C’était en réalité condamner les prisonniers à un exil indéfini. Toute la Grèce, le Péloponnèse surtout, s’abandonna à un immense désespoir ; le parti romain, les Callicrate, les Charops et leurs satellites levèrent la tête avec plus d’audace et d’insolence que jamais[13].

Bientôt après, les Achéens eurent une nouvelle preuve de la dureté avec laquelle les hommes d’État de la majorité sénatoriale jugeaient à propos de traiter leur pays. Même en 183, les vieilles querelles locales entre Sparte et Mégalopolis n’avaient pas été entièrement vidées ; les Spartiates, qui, selon toute apparence, aspiraient toujours encore à reprendre Belmina que Philopœmen leur avait enlevé en 188, profitèrent de l’occasion qui se présentait pour se plaindre au Sénat. Les ambassadeurs envoyés en Asie (145 av. J.-C.), Gaius Sulpicius Gallus et M. Sergius, furent donc chargés d’inspecter aussi la Grèce et de mettre fin à ce différend. Les ambassadeurs s’en remirent à Callicrate qui, selon toute apparence, prononça en faveur de Mégalopolis[14]. Mais, en revanche, tout porte à croire que Sulpicius, qui d’ailleurs afficha une arrogance blessante, s’est efforcé de semer dans la confédération de nouveaux germes de dissolution et de l’ébranler autant que possible ; en tout cas, il s’occupa activement de la ville étolienne de Pleuron, qui le suppliait alors de la délivrer de toute communauté avec les Achéens. Suivant son conseil, les membres de cette commune, qui violaient, bien entendu, la loi de la confédération interdisant ces négociations particulières avec l’étranger, envoyèrent une ambassade spéciale au Sénat et obtinrent en effet (en 163) l’autorisation de se séparer de la Ligue[15]. On comprend facilement que de pareils incidents ne firent qu’augmenter la haine du peuple contre les Romains. Complètement impuissants comme ils l’étaient en face de cette politique italique, les Achéens se dédommagèrent au moins par les marques de respect qu’ils donnèrent à Eumène II qu’ils avaient autrefois si gravement offensé, uniquement parce que ce roi se voyait maintenant, comme eux, maltraité par le Sénat[16]. Du reste, ils étaient plus heureux que les Étoliens et les Épirotes, parce que Callicrate, quelque bas que fût son caractère, ne partageait pas du moins les penchants sanguinaires de Lyciscos et de Charops ; peut-être aussi n’osait-il pas, en face de l’irritation populaire, employer contre ses adversaires politiques d’autres armes que les vexations, les chicanes et les intrigues ouïe mépris de leurs plus chers souvenirs, qu’il témoigna, par exemple, en faisant enlever des places publiques les statues de Lycortas[17].

Au nord et au centre de la Grèce, les chefs du parti romain persévérèrent au contraire, depuis l’année 164, avec plus de fureur et de sécurité que jamais, dans leurs honteux agissements. Charops surtout abusait de plus en plus de son pouvoir et finit par accuser en masse les plus riches habitants d’être les adversaires des Romains, pour les faire expulser du pays sous ce prétexte et confisquer leurs biens et ceux de leurs femmes. Non content de voir l’assemblée du peuple réunie à Phœniké en Ghaonie, alors la ville la plus importante de l’Épire et depuis longtemps le siège des autorités de la Ligue épirote[18], condamner à mort, sous la pression exercée sur elle par lui et son parti, tous ces accusés, pour être d’autant plus sûre de leur faire quitter le pays, il se rendit enfin lui-même (entre 164 et 160 av. J.-C.) à Rome, accompagné de Myrton, pour y obtenir en toutes formes l’approbation de ses crimes. Mais le Sénat ne consentit pas à aller jusque-là. Des hommes d’honneur, haut placés, comme le Grand-Pontife M. Æmilius Lepidus et surtout le vainqueur de Pydna, ne voulurent pas le recevoir, et le Sénat, évidemment à l’instigation de Paul-Émile, refusa non seulement d’approuver ce que le jeune scélérat avait fait jusqu’alors, mais parla même d’envoyer une commission pour faire une enquête en Épire[19]. L’époque la plus désastreuse pour ce pays était ainsi arrivée à sa fin. Et lorsque Charops, assez longtemps après la mort de Paul-Émile, survenue en 160, voulut encore une fois se rendre à Rome, il mourut en route à Brundisium (vers 157 av. J.-C.). Les Épirotes purent donc enfin, au prix des plus grands efforts et non sans le secours d’une commission romaine, se refaire une situation à peu près tolérable. Mnasippos, Chrêmes et Lyciscos étant morts à peu près à la même époque, le calme depuis si longtemps désiré fut enfin rétabli en Béotie, en Acarnanie et en Étolie[20]. Sans doute, la vie politique avait cessé pour toujours dans le nord et le centre de la Grèce ; la Thessalie et la Béotie seules reparaissent une fois encore sur la scène vers la fin de cette période.

L’histoire de la Macédoine et celle du Péloponnèse offrent seules quelque intérêt pendant tout le reste de celle période.

En effet, les Achéens, dès qu’ils se furent jusqu’à un certain point relevés de l’abattement dans lequel les avait plongés la décision du Sénat concernant les internés (164), ne cessèrent d’envoyer des ambassades aux Romains en faveur de leurs malheureux compatriotes. Nous apprenons qu’en 160, des ambassadeurs confédérés se rendirent à Rome pour la première fois après un long intervalle pour obtenir le renvoi des prisonniers, cette fois-ci en suppliant humblement[21]. A la profonde compassion qu’inspirait aux Achéens abandonnés le sort de ces malheureux venait s’ajouter la crainte de voiries villes du Péloponnèse à jamais privées de leurs maîtres et conducteurs, si l’exil des meilleurs de leurs concitoyens devait se prolonger. Le désespoir, les soucis rongeurs, la nostalgie, le suicide ou encore la mise à mort de ceux qui avaient cherché à échapper à l’exil par la fuite, avaient, déjà avant l’année 160, terriblement éclairci les rangs de ces 1.000 Achéens ; alors déjà, deux seulement parmi les hommes d’État considérables vivaient encore, Stratios de Tritæa et l’éminent Polybe ; ceux-là, du moins, les confédérés voulaient les sauver à tout prix[22]. Mais le Sénat, en 160, répondit par un refus formel à leur prière d’élargir les prisonniers. La même requête, renouvelée en 15S, par Xénon d’Ægion et Téléclès, n’eut pas plus de succès. Cette fois, le Sénat s’occupa sérieusement de l’affaire ; un assez grand nombre de sénateurs étaient disposés à satisfaire les Achéens ; mais le préteur A. Postumius, qui présidait la délibération, empêcha l’assemblée, par la question qu’il lui posa, de trancher l’affaire en faveur des Achéens et d’adoucir la rigueur des mesures employées jusqu’alors. En effet, en face du parti qui opinait pour la mise en liberté des internés, il y avait deux groupes : l’un était d’avis qu’il ne fallait prendre aucune nouvelle mesure ; l’autre était prêt à voter la décharge des internés de toute enquête ultérieure, mais voulait qu’on les retint encore quelques années en Italie. Au moment du vote décisif, Postumius ne mit pas aux voix l’une après l’autre les trois propositions, mais se contenta de demander : Faut-il, oui ou non, renvoyer les internés dans leur pays ? Les deux derniers groupes firent alors cause commune ; le parti le plus humain, qui déjà disposait de la majorité relative des voix, fut réduit au silence, et cette fois encore la situation des exilés ne fut pas plus modifiée[23] qu’elle ne le fut plus tard par deux nouvelles ambassades achéennes qui parurent à Rome pendant les années suivantes[24]. Cependant le moment approchait où les souffrances de ces malheureux devaient avoir un terme. La seconde année de la CLVIIe Olympiade (vers la fin de 151 ou au commencement de 150 av. J.-C.), une nouvelle ambassade achéenne était probablement arrivée à Rome ; et cette fois Polybe, qui seul, parmi les exilés, avait eu un sort assez heureux en Italie (voyez ci-après) avait, par son ami Scipion Émilien alors déjà très considéré, gagné la voix puissante du vieux Caton pour le renvoi des Achéens. Cette fois, l’influence de Caton l’emporta ; les paroles dures, mais frappantes du vieil homme d’État : On dirait que nous n’avons rien de mieux à faire que de nous disputer du matin au soir pour savoir si quelques vieux Grecs décrépits doivent être enterrés par nos fossoyeurs ou par ceux des Achéens, termina au Sénat le long débat sur cette question ; les exilés furent autorisés à s’en retourner en Grèce. Caton, il est vrai, lorsque, quelque temps après, Polybe demanda au Sénat pour lui et ses compagnons de malheur la garantie formelle de leur réintégration dans les fonctions qu’ils avaient remplies autrefois dans le Péloponnèse et en parla préalablement au vieillard, ne lui épargna pas ce mordant sarcasme : C’est comme si Ulysse avait eu l’idée de revenir dans la caverne de Polyphème pour demander au Cyclope son chapeau et sa ceinture qu’il avait laissés dans sa caverne ![25]

Les malheureux exilés revinrent donc en effet en Grèce ; mais ce fut un triste retour[26]. Près de 17 ans on les avait retenus loin de leur chère patrie, et ce long espace de temps, la terrible pression morale qui avait pesé sur eux, enfin, comme nous l’avons dit, le suicide et l’épée du bourreau romain avaient réduit leur nombre à trois cents au plus[27]. Et pourtant il eût mieux valu pour eux et pour les confédérés que ces dernières victimes aussi eussent terminé leur vie en Italie. Le vieux Stratios et Polybe exceptés, ceux qui revinrent dans leur patrie n’étaient, ni par leurs capacités ni par leur caractère, un ornement pour la nation ; bien plus, les rudes souffrances d’un exil de près de dix-sept ans n’avaient certes pas rendu ces hommes meilleurs ; elles avaient au contraire allumé dans le cœur de ces malheureux une haine implacable contre Rome, haine qui, peu d’années après leur retour, les poussa à prendre les armes contre la formidable puissance de Rome, pour leur propre perte et pour celle de la patrie. Ce furent précisément les meilleurs de ces hommes, Stratios et Polybe, qui ne trouvèrent plus, du moins pour le moment, dans leur patrie un terrain favorable au développement de leur activité. Stratios[28] était incapable de marcher de front avec le sombre fanatisme de ses compagnons d’infortune. Quant à Polybe, il était devenu un autre homme en Italie, et son développement intellectuel avait été de nature à ne plus lui permettre de rentrer dans la vie politique qu’on lui avait si brusquement fermée en 167.

Il est possible que Polybe ail déjà personnellement connu en Grèce le grand Paul-Émile ; en tout cas, ce furent les fils de cet homme puissant, Scipion Émilien et Q. Fabius Maximus, qui, à l’arrivée des prisonniers confédérés en Italie, obtinrent pour lui la permission de demeurer à Rome. U habita depuis pendant plusieurs années la maison de Paul-Émile ; après avoir été le maître vénéré des fils du vainqueur de Pydna, qu’il familiarisa, sous les yeux de leur père, avec les sciences et les arts de la Grèce, il devint plus tard l’ami intime et le conseiller de l’illustre Scipion Émilien[29]. Cette situation a exercé sur toute sa vie ultérieure et les tendances de son esprit l’influence la plus décisive. Polybe était un homme auquel les Romains même ne pouvaient refuser leur estime. Sans doute, lui aussi n’était pas exempt de certaines faiblesses du caractère national grec ; il avait l’incorrigible vanité qui caractérisait les Hellènes de son époque, même les meilleurs ; son amour de la patrie ne dépassait guère les frontières de la Ligue achéenne, et dans la guerre et les luttes entre les différents cantons — et nous ajouterions volontiers dans sa polémique littéraire — cet homme éminent ne sut pas s’affranchir delà dureté et des vues étroites de son temps. Par contre, il était, si on lui applique la mesure de son peuple et de son époque, sans contredit un des meilleurs citoyens de la Grèce d’alors. Polybe, doué d’un naturel énergique, moralement sain, vraiment arcadien, avait, en contemplant des modèles aussi parfaits que ceux que lui offraient Philopœmen et son propre père Lycortas, admirablement développé à pareille école ses hautes qualités natives. Bien qu’il fût parfaitement au courant de la science de son temps, il avait suivi de préférence une voie toute pratique. Grand amateur, comme Xénophon, auquel du reste il ressemble peu, de la chasse et de l’équitation, Polybe voyait avant tout dans la position de l’homme d’État pratique et surtout du général le but le plus digne des efforts de l’homme ; il s’était donc appliqué surtout à devenir un homme d’État capable et un bon général. Un homme de cette espèce, qui, par son attitude tout entière, par son calme et son bon sens politique, se distinguait à tel point de la plupart des autres Grecs, qu’alors déjà on rencontrait à Rome en grand nombre soit comme savants, soit comme chevaliers d’industrie de toute sorte, devait jouir même à Rome d’une grande considération ; la faveur des grandes familles des Émiles et de leurs parents les Gracques et les Scipions lui fut naturellement d’un grand secours, et c’est ainsi que, pendant tout le temps de son internement en Italie, il put se mouvoir aussi librement que possible[30]. Mais cette position privilégiée réagit puissamment sur lui-même. Par ses rapports intimes avec les grandes familles et les hommes d’État éminents qui en grande partie avaient été les véritables soutiens de la puissance et de la grandeur romaines et qui conservaient toujours encore une position importante dans la politique de cette époque, Polybe eut sur la politique de Rome et le système de son gouvernement une idée toute différente de celle qu’il en avait eue autrefois en Grèce. Il apprit à reconnaître alors la puissance gigantesque de la république romaine, l’immense supériorité militaire et politique des Romains sur les États grecs et hellénistiques, et, en général, le droit de Rome à la domination du monde, droit qui reposait également sur sa force au dedans et au dehors, sur son administration et ses armées. Il fut donc convaincu que les Romains étaient destinés à régner sur le monde ; que c’était là leur mission dans l’histoire, leur destinée à laquelle il n’était pas permis de résister. Dès lors, il devait considérer les Grecs comme imprudents s’ils suivaient une politique autre que celle qu’avait autrefois recommandée Aristænos, bien qu’il eût pour cela des motifs plus nobles et plus profonds. Et même, sans renier son ancienne sympathie pour ses compatriotes les Achéens, dont la valeur morale, bien plus considérable encore que celle des autres Hellènes, ne commença à décroître rapidement qu’après la grande crise de la guerre contre Persée, et dont les principes politiques, dont la démocratie bien constituée avaient été défendus par lui pendant si longtemps avec la plus entière conviction ; sans méconnaître les cotés fâcheux du caractère romain et les symptômes de la corruption romaine qui se manifestaient déjà de toutes parts, Polybe devint un véritable admirateur des Romains, dont, sans doute, il n’apprit à connaître de près que les représentants les plus nobles. Il trouva encore à Rome, en la comparant au monde oriental avec son manque de cohésion, son affaissement moral, social et politique, un fonds considérable de moralité publique et privée ; les scènes scandaleuses ou sanglantes dont se souillaient tous les jours les cours hellénistiques et de nombreuses cités grecques étaient alors encore inconnues à Rome ; la piété et une stricte honnêteté dans les relations publiques, privées ou commerciales étaient encore considérées comme une vertu du peuple romain : une basse cupidité, la vénalité, la fourberie dans les affaires d’argent étaient encore méprisées à Rome et trouvaient encore leur châtiment ; le sérieux romain ne s’était pas encore changé en corruption ou en légèreté. L’affreuse dureté avec laquelle les fonctionnaires et les généraux romains foulaient aux pieds les nations étrangères faisait place, à Rome même, à l’impression que produisait la grandeur de la vie politique, au dévouement et à la discipline avec lesquels les hommes les plus puissants de la République servaient encore la patrie. La hardiesse, la virilité, l’énergie et la force de caractère de ces Romains, le calme plein de sérieux, la clarté et l’assurance, la sévère logique de la politique du Sénat, qui déjà dominait sur la moitié d’un monde, devaient imposer même à un ennemi implacable des Romains, s’il consentait à examiner de plus près leur système politique et à ne point uniquement fixer ses regards sur les mauvais côtés de cet État et de ce peuple puissants ; et la nature grandiose de la vie politique intérieure des Romains, avec les problèmes immenses qui alors déjà se posaient aux hommes les plus éminents de la capitale du monde, faisait paraître bien mesquines les affaires des Grecs, même celles des Péloponnésiens avec la rage destructive de leurs partis politiques et leur horizon borné, leurs petitesses et leur situation désespérée. Polybe ne fut pas insensible à tout cela, surtout depuis que, par ses relations personnelles, il s’était assuré à Rome même une certaine influence et depuis qu’il avait la conscience d’avoir contribué puissamment au développement moral du meilleur des Romains d’alors, de Scipion Émilien : on s’en aperçoit presque à chaque page de son grand ouvrage d’histoire dans lequel il dépeignit plus tard (voyez ci-après), en se plaçant à un point de vue élevé et non pas en Grec vaincu et aigri par la défaite de sa nation, les événements formidables qui se succédèrent depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu’à la ruine de l’empire macédonien et des États grecs, et l’élévation de Rome depuis le moment où elle était devenue la puissance prépondérante en Occident jusqu’à celui où elle gouvernait directement ou indirectement tout le monde connu[31].

On comprend très bien qu’un Achéen se sentît déplacé dans sa patrie en revenant dans le Péloponnèse avec de pareilles idées. Polybe, en 150 av. J.-C, trouva les confédérés dans une situation très peu satisfaisante. Un éloignement de dix-sept ans des meilleurs membres du parti démocratique et national avait eu les effets les plus fâcheux. Il nous est permis d’admettre que ces mille confédérés furent pour la plupart enlevés aux cantons qui formaient comme le noyau de la Ligue, c’est-à-dire à l’Achaïe, à l’Arcadie et aux communes du Nord-Ouest. Il était tout à fait impossible que ces petits cantons réparassent facilement la perte d’un si grand nombre d’hommes capables et intelligents ; dans ces exilés, on perdait tous les guides qui eussent pu conserver les bonnes traditions des derniers temps et élever moralement et politiquement la jeune génération ; et, en effet, à côté des chefs médiocres qui pouvaient bien être restés, aucun homme de valeur ne surgit alors parmi les Achéens. Il arriva donc que la démocratie confédérée se corrompit complètement, surtout au point de vue politique. Sa haine ardente contre Rome et le parti oligarchique était l’unique mobile de ses actions ; cette haine était d’autant plus profonde qu’on ne pouvait pas la manifester par des actes et que Callicrate et ses amis tenaient les rênes d’une main toujours plus ferme, bien qu’ils ne pussent empêcher les ambassades de se rendre à Rome en faveur des exilés. Par contre, Callicrate réussit à empocher toute autre manifestation sérieuse de la vie politique des confédérés. Il avait même osé, lorsqu’on 133 av. J.-C. les Rhodiens, si profondément déchus de leur ancienne puissance[32], demandèrent pendant une guerre malheureuse contre les Crétois du secours aux confédérés réunis à Corinthe, et que grâce à lui on le leur eut refusé, déclarer aux Achéens disposés à secourir les Rhodiens, qu’à l’insu et sans le consentement des Romains ils n’avaient ni le droit de faire eux-mêmes la guerre ni d’envoyer du secours à d’autres puissances belligérantes, comme si la confédération était, à cette époque déjà, légalement aussi dépendante de Rome que les Étoliens[33]. Celui qui, en Grèce, avait encore soif de hauts faits n’avait plus qu’à se laisser enrôler avec des vagabonds étrangers pour aller faire la guerre au dehors[34]. Dans ces circonstances, la démocratie, dans le Péloponnèse, prit un caractère de plus en plus féroce, passionné, radical et fanatique. Il y a plus : tandis que les vices de la Grèce de ce temps-là se répandaient rapidement aussi dans le Péloponnèse, le parti populaire de la confédération affichait en bien des endroits cette fâcheuse tendance démocratique et sociale que nous avons eu l’occasion de constater dans le reste de la Grèce. Même au sein de la Ligue, l’opposition entre les riches et les pauvres éclatait partout d’une façon menaçante. Partout les classes élevées, dans le Péloponnèse comme dans le reste de la Grèce, étaient entrées dans une voie très dangereuse, semblable à celle qui plus tard, en Italie, amena la révolution des Gracques.

Le goût déplorable du célibat se répandait de plus en plus non seulement dans les sphères où l’on était écrasé de dettes, mais aussi parmi les classes aisées, en même temps qu’une corruption et une avidité croissantes et une fâcheuse indifférence à l’égard des intérêts publics. On ne voulait pas morceler les grandes propriétés en les partageant entre de nombreux descendants ; beaucoup de familles s’éteignirent ainsi ; les maisons et les terres se fondirent en un petit nombre d’immenses héritages ; on prit probablement l’habitude, dans ce pays qui avait tant souffert par les dernières guerres si désastreuses, de réunir dans une seule main en latifundia de vastes propriétés. Il en résulta que là aussi de grandes étendues de bonnes terres, si elles ne restaient pas tout à fait en friche, ne pouvaient être cultivées par les nombreux petits propriétaires libres de biens petits ou moyens, et que l’exploitation des grands pâturages et celle plus dangereuse encore qu’on faisait faire par des esclaves devenaient là aussi de plus en plus générales. En bien des endroits, les masses de prolétaires irrités n’attendaient qu’une occasion pour se soulever ; on voyait chez eux cette aveugle animosité, ces prétentions exagérées, cette sourde haine du pauvre contre les riches, telle qu’elle se manifeste partout où la grande propriété se trouve opposée, au point de vue national, politique et social, à un prolétariat affamé, sans espoir et écrasé de dettes[35]. Dans ces circonstances, Polybe ne pouvait pas songer à se rendre utile. Persuadé qu’il pourrait à l’occasion bien mieux servir ses compatriotes par les relations qu’il avait en Italie, il est certain qu’il accepta très volontiers (en 149) une invitation du consul romain M. Manilius, qui demandait aux Achéens que Polybe prit part à la dernière guerre contre Carthage que les Romains venaient d’entreprendre. Polybe, il est vrai, déjà arrivé à Corcyre, reçut une nouvelle lettre qui le dispensait d’accompagner ce général. Mais plus tard nous ne l’en trouvons pas moins dans l’entourage de son ami Scipion Émilien, lorsque celui-ci (en 147) avait accepté le commandement en chef dans la lutte contre Carthage[36]. Ce fut là que Polybe reçut la nouvelle terrible de la catastrophe subite qui éclata dans sa patrie pendant sa nouvelle absence.

Les autres bannis avaient été chaudement accueillis lors de leur retour au Péloponnèse. Bientôt ces hommes qui, presque tous, partageaient les sentiments des démocrates de ce temps, eurent à peu de chose près la direction des affaires de la Ligue, mais malheureusement ce ne fut que pour prouver qu’au point de vue de la valeur morale ils ne se distinguaient plus en rien de Cal liera te et de ses amis, dont la domination prit fin jusqu’à nouvel ordre. Quant aux événements qui finirent par amener la ruine de la confédération, ils furent causés par une déplorable affaire qui avait commencé déjà avant leur retour. Depuis longtemps, la misère et le désordre social régnaient dans la Grèce centrale autant qu’en Etolie et dans le nord de la Grèce. C’est ainsi que nous apprenons que les Thébains entre autres — il parait, il est vrai, que ce ne fut que peu avant le commencement de la guerre romano-achéenne — allèrent piller la Phocide, l’Eubée et Amphissa, uniquement pour se procurer de l’argent[37]. Cependant, les Athéniens si civilisés s’étaient rendus coupables dès l’année 156 des mêmes crimes auxquels on ne s’attendait en Grèce que de la part de Klephtes étoliens ou de démocrates socialistes thessaliens et béotiens ; et c’est cette action honteuse qui devint fatale à toute la Grèce. Athènes se trouvait alors, malgré les présents qu’elle avait reçus de Rome pendant la guerre contre Persée, dans une situation économique déplorable. Les réquisitions énormes que le consul Licinius et l’amiral Lucretius avaient faites à Athènes dans cette guerre, et probablement aussi le tort qu’avaient fait alors au commerce athénien l’interruption de tout trafic pendant plusieurs années, avaient mis pour longtemps dans un état désespéré les finances de cette ville déjà bien délabrées depuis la guerre contre le roi Philippe[38]. Dans leur détresse, les habitants entreprirent donc en 156 une expédition pour piller Oropos, que se disputaient constamment les Béotiens et les Athéniens et qui alors faisait partie du territoire d’Athènes[39], et la pillèrent à fond. Les Oropiens se plaignirent naturellement à Rome, et le Sénat chargea la ville de Sicyone de fixer, par une décision arbitrale, la somme qu’Athènes devait payer pour dédommager Oropos. Comme les Athéniens ne se firent pas représenter auprès du tribunal, les Sicyoniens, peut-être sous l’influence des Déliens fugitifs profondément irrités contre les Athéniens, condamnèrent Athènes à payer la somme énorme de 500 talents (environ 2.950.000 francs)[40]. Dans sa détresse, Athènes envoya une ambassade au Sénat en 155 ; on avait confié cette mission à trois hommes distingués par leur brillante éloquence, à l’académicien Carnéade, au stoïcien Diogène et au péripatéticien Critolaos, les chefs célèbres de trois des écoles philosophiques qui florissaient alors a Athènes. Les brillantes harangues de ces philosophes charmèrent tous ceux qui, à Rome, avaient reçu une culture hellénique, si bien que, pour ne pas renoncer sitôt aux jouissances intellectuelles que procurait la société de ces philosophes, on tarda longtemps à terminer l’affaire d’Oropos. Ce ne fut qu’après les pressantes incitations du vieux Caton, l’ennemi déclaré de la culture grecque moderne et surtout de la sophistique corruptrice et de la philosophie qui lui semblaient sans contredit dangereuses pour le véritable caractère romain, qu’on se décida à renvoyer enfin les philosophes que Caton ne voulait à aucun prix tolérer plus longtemps sans nécessité à Rome, aussi peu que leur dialectique qui brouillait les notions morales du juste et de l’injuste ; cependant les ambassadeurs obtinrent positivement du Sénat la réduction de l’amende à 100 talents[41]. Mais les Athéniens n’avaient aucune envie de payer une amende quelconque. Ils décidèrent, au contraire, les habitants d’Oropos, en leur faisant des promesses et des présents, à conclure avec eux un traité tout différent. Le pillage de l’année 156 devait être oublié, et Oropos, de son côté, devait consentir à recevoir une garnison athénienne et à livrer des otages à Athènes ; si la petite ville, qui, par le fait, devenait sujette d’Athènes, devait être lésée de nouveau par cette dernière, les Athéniens étaient tenus d’évacuer complètement Oropos et de la laisser sortir de leur confédération. Or, lorsqu’en 150 avant Jésus-Christ, plusieurs citoyens d’Oropos eurent été maltraités par des soldats athéniens, et que le gouvernement d’Athènes eut refusé d’évacuer Oropos, en se contentant de punir les soldats coupables, les habitants d’Oropos demandèrent à la confédération du Péloponnèse du secours contre Athènes. Les autorités fédérales refusèrent d’abord tout simplement de les écouter. Les Oropiens offrirent ensuite en secret à Ménalcidas de Sparte, alors chef de la Ligue, un présent de 10 talents s’il voulait leur amener des troupes auxiliaires péloponnésiennes. Ce misérable se mit immédiatement en rapport avec Callicrate, et, séduit par la perspective d’obtenir la moitié de la somme offerte par Oropos à Ménalcidas, cet homme d’Etat réussit à décider les confédérés à intervenir militairement dans l’affaire d’Oropos. Mais à peine les Athéniens eurent-ils reçu la nouvelle certaine de la guerre qui les menaçait, qu’ils renouvelèrent en toute hâte le pillage d’Oropos et retirèrent ensuite leur garnison de cette ville infortunée. L’armée péloponnésienne arriva trop tard pour empêcher ce nouveau scandale, et lorsque ensuite Ménalcidas et Callicrate voulurent envahir l’Attique pour la piller, les soldats, et notamment les Lacédémoniens, refusèrent de leur obéir[42].

Mais ce ne fut point là la fin de cette vulgaire comédie. Ménalcidas fut assez infâme pour forcer, dans cet état de choses, les Oropiens à lui payer les 10 talents ; puis il refusa de son côté de payer à Callicrate les cinq talents qu’il lui avait promis[43]. Et c’est alors que cette ignoble affaire prit un caractère dangereux pour les Achéens. En effet, l’année pendant laquelle Ménalcidas avait exercé ses fonctions était à peine écoulée, les confédérés avaient à peine nommé chef de la Ligue pour l’année 149 le démocrate Diæos, un des exilés revenus depuis peu d’Italie et un des ennemis les plus acharnés de Rome, que Callicrate, avide de vengeance, demanda aux confédérés la condamnation à mort de Ménalcidas comme coupable de haute trahison. Ménalcidas, disait-on, avait, comme ambassadeur (on ne nous dit pas quand), agi à Rome contre les intérêts de la Ligue, et s’était efforcé en particulier de détacher Sparte de la Ligue[44]. Mortellement effrayé, l’accusé courut chez Diæos et lui offrit trois talents de l’argent oropien s’il voulait le sauver ! Cet honorable démocrate était d’autant plus disposé à se rendre à ces raisons qu’il trouvait là une excellente occasion de vexer son ennemi politique personnel Callicrate. Nous ne savons pas si Ménalcidas était coupable ; toujours est-il que Diæos sut, de son côté, arrêter le procès intenté à son prédécesseur[45].

Cependant les confédérés manifestaient à haute voix l’indignation que leur faisait ressentir la conduite scandaleuse de leurs fonctionnaires les plus hauts placés. On était irrité surtout contre Diæos, qui avait inauguré par un acte de honteuse corruption le gouvernement des internés dont on avait tant désiré le retour. Pour détourner de lui la colère du peuple, Diæos crut nécessaire d’occuper ailleurs l’esprit des confédérés : les éternelles disputes avec Sparte lui en fournirent malheureusement une excellente occasion. Malheureusement nous n’avons que peu de renseignements assez vagues sur la nouvelle direction que prirent les affaires et sur les graves conséquences qui en résultèrent. Nous voyons pourtant qu’à cette époque l’ancienne querelle au sujet de Belmina avait recommencé ; la plainte de Callicrate permet de conclure que les Spartiates avaient récemment envoyé une ambassade au Sénat au sujet de celle affaire ; on peut admettre que la conduite toute récente de Callicrate à l’égard de Ménalcidas provoqua ensuite l’indignation des Spartiates, et que Ménalcidas de son côté excita la colère de ses compatriotes contre l’alliance avec les confédérés qui leur avait toujours été odieuse[46]. Et c’est précisément le procès criminel dont Ménalcidas avait été menacé qui paraît avoir fortement ranimé l’ancienne querelle au sujet du droit des confédérés de citer devant leur tribunal ceux des Spartiates qui étaient accusés de crimes politiques. Le Sénat, invité par les Spartiates à se prononcer, déclara tout d’abord que Rome ne se mêlait pas de la question des frontières ; que d’ailleurs les Spartiates, excepté dans les affaires criminelles, devaient toujours, pour se faire rendre justice, s’adressera l’assemblée fédérale. Diæos protesta vivement contre cette décision devant l’assemblée, en tant qu’elle enlevait de nouveau aux confédérés le droit de juridiction criminelle sur Sparte. Il s’appuyait très probablement[47] sur l’usage établi depuis des années ; il pouvait, avant tout, citer le cas du Spartiate Léonidas, de vieille race royale, qui, peu de temps avant la guerre contre Persée, avait été accusé devant l’assemblée de relations secrètes avec ce roi et condamné à l’exil sans protestation aucune[48]. Ce fut la cause d’une violente querelle au sein de l’assemblée ; les Spartiates déclarèrent enfin qu’ils soumettraient encore une fois l’affaire au Sénat. Diæos alors, avec une grande violence de parole, cita l’ancienne loi fédérale, malheureusement négligée de fait depuis des années par Rome aussi bien que par Sparte, et qui défendait aux divers membres de la confédération d’envoyer de leur propre chef des ambassades à des puissances étrangères ; bref, l’affaire se termina par la rupture ouverte entre Sparte et les autres confédérés[49].

On se prépara donc des deux côtés sérieusement à la guerre. Mais les Spartiates sentaient bien que, dans leur situation actuelle, ils ne pourraient pas longtemps soutenir la lutte contre des ennemis supérieurs en nombre : ils cherchèrent donc par des ambassades qu’ils envoyèrent aux diverses villes confédérées à détourner la catastrophe qui les menaçait, sans oublier pour cela de traiter avec Diæos lui-même. Et lorsque, d’une part, toutes les villes leur répondirent que personne ne refuserait d’obéir si le stratège donnait l’ordre de marcher, et que, d’autre part, Diæos lui-même déclara, dans un moment lucide, que ses préparatifs n’étaient pas dirigés contre la cité Spartiate, mais seulement contre les perturbateurs des bords de l’Eurotas, les Spartiates résolurent de se soumettre en attendant. Les membres du gouvernement Spartiate (les gérontes) commencèrent par demander à Diæos la liste de ceux que les confédérés soupçonnaient d’intrigue ; à la suite du conseil astucieux d’Agasisthène, ces hommes, vingt-quatre notables ayant à leur tête Ménalcidas, durent, en attendant, quitter le pays pour le bien de leur cité ; ils durent même plus lard se laisser condamner à mort en toute forme. Mais il avait été convenu secrètement que ces fugitifs devaient se rendre à Rome, dans l’espoir d’être bientôt ramenés honorablement à Sparte par les Romains[50]. Dans ces circonstances, la guerre contre Sparte n’éclata pas encore. Mais dès que les Achéens apprirent ce que signifiait au fond le bannissement de ces vingt-quatre Spartiates, Diæos et Callicrate, auxquels leur haine commune contre Sparte faisait oublier leur vieille inimitié, se rendirent également à la hâte en Italie comme ambassadeurs de la Ligue. Callicrate mourut en route. Mais Diæos et Ménalcidas se dirent devant le Sénat les plus grossières injures, jusqu’à ce qu’enfin les Romains leur déclarassent qu’une commission sénatoriale paraîtrait bientôt dans le Péloponnèse pour mettre fin définitivement à la querelle entre Sparte et les autres confédérés[51].

L’attitude entière de Diæos avant cette époque, si toutefois ce qu’on nous rapporte mérite quelque croyance, jette une lumière assez vive sur cet homme que nous finirons par rencontrer sur la voie des crimes les plus sanglants. Diæos nous apparaît comme un homme des plus vulgaires, sans talent, sans vues politiques profondes, s’abandonnant en même temps à toute impression nouvelle que le hasard lui faisait éprouver. Bien qu’il ressentît contre Rome la haine la plus ardente, lui, du moins, ne songeait pas alors à entraîner dans une lutte désespérée contre Rome toute-puissante ses partisans, les démocrates du Péloponnèse. Si, dès ce moment il l’avait sérieusement voulu, il ne se serait pas attiré la haine de Sparte pour des motifs mesquins et purement personnels ; ou du moins, en considérant la situation générale des affaires comme elle se dessina dans le courant de l’année 149, il eût fait la paix avec Sparte à tout prix et le plus vite possible. Un Achéen qui eût songé alors à se battre une fois encore avec Rome pour l’indépendance de la Grèce eût pu ou bien amener dès à présent toutes les forces péloponnésiennes à l’homme audacieux qui précisément alors (voyez ci-après) avait soulevé la Macédoine contre Rome ; ou encore, en alliant du moins quelque intelligence politique à son fanatisme, un pareil chef, tandis que, vers la fin de l’année 149 les Romains se trouvaient engagés en même temps et sur divers points dans des guerres très dangereuses, en Espagne, devant Carthage, en Macédoine, eût pu exciter énergiquement les passions politiques des Péloponnésiens et tenir prêtes les forces réunies des confédérés, pour se jeter lui aussi sur Rome à la première occasion favorable, et cela non sans quelque chance de succès. Mais le misérable Diæos ne songeait pas à cela. Brouillé avec Sparte pour les motifs les plus bas, il n’avait, avec son horizon borné, qu’un seul but : se venger le plus cruellement possible de ces Spartiates qui étaient, en somme, depuis bien longtemps les ennemis de sa ville natale, toujours prêts à favoriser une politique sécessionniste et avant tout les protégés de Rome. Avec un peu d’empire sur lui-même, Diæos, s’il n’eût pas voulu se mesurer avec Rome elle-même, eût pu, maintenant encore, prévenir ce qu’il y avait de plus dangereux dans cette tendance constante des Spartiates à violer certaines lois fédérales et à provoquer l’intervention de Rome dans les querelles des confédérés. Au lieu de cela, nous le voyons, ainsi que Ménalcidas, prendre plaisir à se rendre coupable de nouvelles bassesses.

En effet, les Romains, comme nous l’avons déjà fait observer, avaient précisément alors à faire au dehors et en divers lieux des guerres très importantes et extrêmement difficiles. Il arriva donc qu’en ne songea pas en attendant à envoyer en Grèce, comme on l’avait promis, la commission qui devait vider les misérables querelles des Spartiates. Sur ces entrefaites, Ménalcidas à Sparte et Diæos au milieu des confédérés eurent, le courage de tromper tous les deux leurs compatriotes. En s’appuyant sur je ne sais quelle raison spécieuse, Ménalcidas essaya de persuader à ses concitoyens que le Sénat s’était prononcé en faveur de l’indépendance complète des Spartiates : Diæos, de son côté, affirmait que le Sénat abandonnait complètement les Spartiates au bon plaisir des confédérés[52]. Les passions s’allumèrent des deux côtés avec tant de violence que la guerre civile devait nécessairement éclater. Damocritos, élu chef de la Ligue pour l’année 148, fit les préparatifs les plus énergiques pour envahir la vallée de l’Eurotas au printemps ou en été avec une supériorité numérique écrasante[53]. Les protestations de ce qui restait du parti modéré ne furent plus écoutées ; quant au parti romain oligarchique, il était si impuissant depuis la mort de Callicrate qu’il ne put empêcher qu’on éloignât des places publiques les statues de cet homme naguère encore si influent[54]. Le parti de la guerre, qui ne voyait pas arriver la commission sénatoriale, sentait grandir son courage à mesure qu’en Macédoine les choses prenaient pour Rome une tournure plus grave. En effet, en 149, une révolte formidable avait éclaté en Macédoine. Un jeune homme, qui se faisait passer pour fils de Persée, avait réuni sur les frontières de la Thrace un grand nombre d’aventuriers, s’était fait reconnaître par quelques princes et quelques tribus thraces et avait commencé, fort de leur appui, à tenter d’envahir la Macédoine orientale. Une brillante victoire remportée sur les milices du canton d’Amphipolis lui permit de passer le Strymon ; une seconde victoire à l’ouest de cette rivière livra les autres cantons de la Macédoine à ce jeune chef, dont l’apparition n’avait provoqué jusque-là à Rome et dans le sud de la Grèce que des moqueries ou un sourire incrédule. Partout le peuple macédonien cruellement opprimé se souleva pour soutenir cet audacieux prétendant si bien doué, dont les brillants succès et l’étonnante ressemblance avec le roi Persée ne permirent pas de douter plus longtemps et firent taire ceux qui ne voyaient dans le jeune aventurier qu’Andriscos, le fils d’un foulon de la ville grecque d’Adramyttion en Asie-Mineure[55]. On ne pouvait encore se décider à croire à l’exactitude de la nouvelle de ce nouveau soulèvement en Macédoine, lorsque ce Pseudo-Philippe parut sur les frontières de la Thessalie et fit également de grands progrès dans ce pays. Le célèbre homme d’État romain P. Scipion Nasica, qui avait été envoyé dans la péninsule hellénique pour s’informer de la véritable situation, put, avec le secours de corps de troupes grecques et surtout achéennes qu’il leva en toute hâte, arrêter les Macédoniens et les chasser de la Thessalie[56]. Alors seulement le Sénat prit des mesures énergiques et ordonna au préteur P. Juventius Thalna de soumettre de nouveau la Macédoine. Mais Juventius, qui pénétra probablement en Macédoine vers la fin de l’année 149 avec une légion et les troupes auxiliaires italiques qui en faisaient partie, fit la guerre avec tant de légèreté qu’il fut complètement battu par le prétendant et massacré avec la plus grande partie de ses soldats. La Thessalie fut une seconde fois inondée par les Macédoniens. Ce fut alors que le prétendant, auprès duquel accouraient de toute part des volontaires et des mercenaires, alla jusqu’à se mettre en rapport avec Carthage, qui, depuis l’été de l’année 149, luttait une dernière fois contre Rome avec le courage du désespoir et mettait alors le Sénat dans le plus grand embarras par sa furieuse résistance[57]. Dans ces circonstances difficiles, dont, il est vrai, les ennemis de Rome dans le Péloponnèse, par suite de leur manque de clairvoyance, ne surent ou n’osèrent pas profiter pour agir résolument, le Sénat se hala d’envoyer sur le théâtre de la guerre avec des forces considérables un de ses meilleurs généraux. Le préteur Q. Cæcilius Metellus, qui appela à son aide la flotte d’Attale II, roi de Pergame, réussit à pénétrer en Macédoine au printemps ou dans l’été de l’année 148, mais fut battu à Pydna dans une rencontre de cavalerie. Le prétendant devint alors si téméraire qu’il divisa son armée et envoya un détachement en Thessalie, sans doute pour exciter les Grecs à la révolte sur les derrières de Metellus. Mais bientôt le général romain réussit à contraindre son adversaire à lui livrer une bataille décisive dans laquelle les Macédoniens, affaiblis mal à propos par le départ du corps d’armée envoyé en Thessalie, furent complètement battus ; le prétendant se vit forcé de reculer en attendant jusqu’à la frontière de la Thrace[58].

L’étal des affaires macédoniennes, pendant longtemps si grave pour les Romains, avait puissamment accru pendant l’année 148 l’ardeur belliqueuse de la démocratie achéenne, du moins à l’égard de Sparte ; si bien que, dans cette question, on brava ouvertement les Romains. Déjà en effet, le stratège Damocritos était sur le point d’envahir la vallée de l’Eurotas lorsqu’un message du général Metellus arriva dans son camp. Metellus, nous dit-on, à la nouvelle de la crise menaçante du Péloponnèse, avait invité une ambassade qui se rendait en Asie par ordre du Sénat à passer par le Péloponnèse et à engager vivement les confédérés à mettre fin aux hostilités contre Sparte et à attendre tranquillement l’arrivée de la commission sénatoriale annoncée. Mais Damocritos ne tint plus compte maintenant de cet avertissement et continua tranquillement à marcher sur Sparte. Quelque temps après eut lieu une bataille acharnée, dans laquelle les Spartiates, bien plus faibles que leurs adversaires, furent complètement battus et perdirent mille de leurs meilleurs combattants. Au lieu de couronner sa victoire par une attaque de la ville de Sparte et d’opposer dans tous les cas à l’intervention romaine inévitable au moins un fait accompli dans la prise de cette ville, Damocritos se contenta de piller sans plan déterminé la vallée de l’Eurotas. Cette conduite irrita si fort les confédérés qu’après le retour de l’armée ils condamnèrent le stratège comme traître à une amende de 50 talents, le forçant ainsi à quitter le Péloponnèse en fugitif[59]. Diæos fut alors nommé de nouveau stratège pour l’année 147. Sur les instances réitérées de Metellus victorieux, ce chef cessa, il est vrai, de faire ouvertement la guerre à Sparte ; par contre, il sut, sans bruit, nuire d’une autre manière à ses ennemis : il décida toutes les petites villes du territoires spartiate à passer du côté des confédérés, y mit des garnisons, et tint ainsi les Spartiates bloqués de la façon la plus gênante, de telle sorte qu’il ne purent même pas cultiver leurs terres. Ménalcidas, qui commandait alors les forces de son pays, en fut si furieux, qu’il sortit tout à coup de Sparte, surprit la petite ville de Iason, située sur la montagne, et la détruisit complètement. Cette flagrante violation de la paix fut toutefois si fortement désapprouvée à Sparte même que Ménalcidas préféra, dans son désespoir, mettre fin à ses jours par le poison[60].

Cependant le temps était venu où ces misérables querelles devaient tout à coup prendre des proportions formidables et amener avec une rapidité inattendue une grande catastrophe en Grèce. En effet, on vit enfin arriver dans le Péloponnèse, probablement au printemps de l’année 147, l’ambassade romaine depuis si longtemps attendue, ayant à sa tête le hautain et dur Lucius Aurelius Orestes. A Rome, le parti qui poussait à l’extension jusqu’à la mer Egée des frontières immédiates de l’empire exerçait le pouvoir presque sans opposition. Le vieux Caton était mort vers la fin de l’année 149 ; Tiberius Gracchus aussi n’était plus depuis quelques années ; Scipion Emilien se trouvait en Afrique depuis le commencement de l’année 147 ; Polybe était avec lui : il n’y avait donc alors, ni à. Rome ni au Sénat, aucun homme assez influent pour parer le coup dont on voulait frapper la Grèce.

Déjà on était d’avis à Rome qu’il fallait avant tout réduire la Macédoine en province romaine. Quant aux Achéens, on espérait encore pouvoir les dompter par d’autres moyens plus doux au point de vue romain. Disposé comme on l’était à rétablir complètement l’ordre dans la péninsule orientale et à enlever aux États grecs entre le Ténare et le haut pays dardanien placés sous le protectorat romain jusqu’au dernier reste de leur puissance et de leur indépendance politique, on songea d’abord à faire ce qu’il eût mieux valu faire dès l’an 188 : détacher complètement Sparte de la Ligue achéenne. Mais on résolut d’aller plus loin et d’anéantir complètement la vie politique de la confédération en en séparant plusieurs de ses membres les plus vigoureux. Il est à peine probable qu’on ait voulu par ce procédé pousser dès ce moment-là les Achéens à la guerre ; alors qu’on avait à soutenir une lutte des plus pénibles contre Viriathe en Espagne, en Afrique contre les Carthaginois prêts à mourir pour leur patrie, en Macédoine avec les partisans les plus opiniâtres de la révolte, on n’avait pas sans doute l’intention d’allumer sans nécessité une nouvelle guerre dans le Péloponnèse. On pensait probablement, trompé par le calme apparent qui régnait parmi eux depuis 167, que les Achéens étaient devenus complètement apathiques, ou du moins qu’ils n’étaient plus capables d’une résolution désespérée ; on croyait, se laissant abuser par les éternels tiraillements sécessionnistes sur les bords de l’Eurotas, que les liens qui unissaient les divers membres de la Ligne étaient si peu solides, que la prédilection particulariste des Grecs pour leur autonomie cantonale était si forte, qu’il suffirait d’un ordre formel du Sénat pour faire tomber en poussière la confédération pour ainsi dire sans résistance[61]. Aurelius Orestes déclara donc sèchement à l’assemblée fédérale[62], à Corinthe : le Sénat juge à propos que Sparte et Corinthe ne fassent plus à l’avenir partie de la Ligue, ainsi que Héraclée sur l’Œta, Argos et Orchomène en Arcadie (villes qui toutes par conséquent, pour ne rien dire de Sparte, n’avaient été réunies à la Ligue que depuis la bataille de Cynocéphales) ; car les habitants de tous ces endroits n’appartiennent pas à la même tribu que les Achéens[63]. Cette déclaration souleva une tempête d’indignation. Sans même écouter jusqu’au bout la harangue des Romains, les fonctionnaires fédéraux quittèrent l’assemblée et convoquèrent à la hâte le peuple, auquel ils communiquèrent en termes passionnés la décision du Sénat. Les masses entrèrent dans une telle fureur que, convaincus que les odieux Spartiates étaient seuls cause du triste résultat de cette journée, ils se jetèrent sans tarder sur tous les hommes d’origine spartiate qui vivaient alors à Corinthe et même sur ceux qui portaient le costume Spartiate. Us commencèrent même dans leur fureur par en tuer quelques-uns ; d’autres furent maltraités, la plupart jetés en prison ! la maison de l’ambassadeur romain ne put même pas offrir un asile aux Spartiates proscrits, Ce fut en vain que le fier Orestes usa de toute son autorité pour faire cesser ce tumulte par la crainte qu’inspirait le nom romain ; lui-même et ses compagnons furent insultés plusieurs fois par la populace comme ambassadeurs de Rome, malgré le caractère sacré que leur conférait le droit des gens, et durent en toute hâte reprendre le chemin de l’Italie[64].

Redevenus calmes, les Achéens se demandèrent ce qu’il fallait faire. Mais il était très difficile de prendre une détermination raisonnable. L’exécution pure et simple du décret du Sénat anéantissait sans contredit politiquement la confédération. Il est vrai qu’on pouvait peut-être accepter avec indifférence le détachement de la Ligue de la ville d’Héraclée ; celui de Sparte au contraire, qui après 188 n’eût pu avoir que d’heureux résultats, était maintenant (ce canton avait fait depuis plus de trente ans sans interruption partie de la Ligue) pour le moins une terrible humiliation. Mais ceux qui détachaient aussi de la Ligue les cités florissantes de Corinthe et d’Argos tranchaient tout simplement le nerf vital de la communauté tout entière. Trois chemins restaient maintenant ouverts aux confédérés. Ils pouvaient, après avoir déjà insulté les ambassadeurs romains, s’aventurer plus loin dans cette voie et prendre les armes contre Rome. C’eût été de toute façon agir en désespérés ; cependant, si les Achéens avaient alors entrepris la lutte avec toutes les forces dont ils disposaient, on n’aurait pas pu condamner leur conduite comme absolument insensée. Leur lutte aurait toujours encore pu se confondre avec la guerre acharnée que soutenait alors Rome en Espagne contre le génie de Viriathe, en Afrique sous les murs de Carthage, ou dans le voisinage immédiat des Hellènes, en Macédoine. Là Metellus, il est vrai, avait battu sur les frontières de la Macédoine et de la Thrace, vers la fin de l’année 148 ou seulement en 147 av. J.-C., les nouvelles troupes réunies en Thrace par Andriscos ; il avait même obtenu d’un chef thrace qu’il lui livrât l’audacieux rebelle[65] ; mais peu après un nouveau prétendant avait paru dans la vallée de Nestos, s’y était fait passer pour Alexandre, fils de Persée, et occupait toujours encore vivement les troupes romaines. Mais si on ne voulait pas s’élever jusqu’à ce désespoir qui fait affronter courageusement la mort, il fallait se soumettre à Rome sans conditions ; on eût eu au moins la vie sauve ; on eût conservé ses biens et on se fût endormi dans cet anéantissement politique que Rome voulait infliger aux confédérés. Peut-être y avait-il une autre issue encore. Peut-être ne fallait-il pas prendre tout à fait au sérieux les ordres impitoyables du Sénat ; peut-être pouvait-on acheter son pardon par d’humbles prières et faire oublier l’insulte faite aux ambassadeurs ; le Sénat se contenterait peut-être de détacher de la Ligue Sparte et Héraclée, en accordant dans sa clémence un semblant d’existence politique au reste de la confédération[66].

Les Achéens, et certes il ne faut pas leur en faire un reproche, ne purent se résoudre à signer volontairement leur arrêt de mort ; mais malheureusement ils n’ont pas su non plus faire un choix meilleur. Ils suivirent d’abord la troisième des routes indiquées, sans cependant aller jusqu’au bout ; ils laissèrent passer le dernier moment où un soulèvement armé n’était pas précisément une folie, et c’est ainsi qu’à la fin ils se précipitèrent en leur aveugle désespoir dans une lutte sans gloire qui ne leur a même pas laissé la consolation d’avoir péri honorablement. Les confédérés résolurent donc tout d’abord de supplier les Romains de leur pardonner les scènes honteuses qui avaient eu lieu à Corinthe. Théaridas et quelques autres Achéens du rang le plus élevé se rendirent en Italie comme ambassadeurs : mais eu route (l’automne de l’année 147 était déjà arrivé), ils rencontrèrent une nouvelle ambassade du Sénat, sur l’invitation de laquelle ils s’en retournèrent, en attendant, en Grèce[67]. Orestes avait fait à Rome une peinture excessivement violente et exagérée des troubles de Corinthe : il avait même affirmé qu’il fallait considérer comme un crime sournoisement prémédité l’insulte des ambassadeurs romains[68]. Le Sénat était naturellement très irrité ; cependant ce rapport même prouvait que les Péloponnésiens n’étaient nullement disposés à dissoudre leur Ligue sur un simple ordre du Sénat, et qu’on avait en somme mal jugé les dispositions des Achéens. Or comme le Sénat, dans les circonstances où il se trouvait alors, ne désirait nullement se mettre dans la nécessité de faire la guerre aux Péloponnésiens sans y être forcé el les pousser à une lutte furieuse et désespérée ; comme on comptait probablement à Rome que les Achéens — pour lesquels on avait plus d’égards, ou, si l’on veut, infiniment plus de mépris que pour les Carthaginois, ces vieux ennemis de Rome, ou pour les Macédoniens — sous l’influence d’une habile diplomatie redeviendraient tôt ou lard plus dociles el qu’au besoin, lorsqu’on aurait terminé complètement les autres grandes guerres infiniment plus importantes en Afrique et en Macédoine, on les réduirait facilement soit par la force, soit simplement en les menaçant des forces imposantes dont on disposait en Macédoine et en Afrique : on se décida, peut-être sous l’influence d’un parti plus modéré, dévoué aux Scipions, à renoncer jusqu’à nouvel ordre aux prétentions d’Aurelius Orestes et à donner par contre aux Achéens, avec une générosité apparente, les moyens de se réconcilier pour la forme avec la puissance protectrice. Les nouveaux ambassadeurs dont nous venons de parler, conduits par Sextus Julius Cæsar, furent chargés de traiter avec les Achéens avec la plus grande douceur.

Les confédérés devaient être exhortés avec bienveillance à ne pas pousser les choses jusqu’à une rupture ouverte avec Rome ; on devait pardonner aux Achéens d’avoir insulté la première ambassade s’ils voulaient punir les coupables ; on leur demandait seulement de ne plus insulter les Romains et de ne plus attaquer Sparte[69]. C’est dans ce sens que parla Sextus Julius dans l’assemblée générale d’Ægion. Il fit à peine mention des scènes qui s’étaient passées à Corinthe, et ce fut de la manière la plus conciliante ; mais il insista beaucoup sur les rapports meilleurs qu’on aurait dorénavant avec Rome et sur la réconciliation avec Sparte[70]. La plupart des confédérés assemblés furent remplis de joie par cette perspective aussi favorable qu’inespérée. Sextus Julius fut vivement acclamé, et l’on décida à l’unanimité que, pour se réconcilier complètement avec le Sénat, Théaridas n’en serait pas moins envoyé à Rome et qu’on convoquerait une assemblée des autorités fédérales et du grand conseil de la Ligue (ou encore une assemblée semblable à celle qui s’était réunie récemment à Corinthe) où l’on mettrait fin provisoirement, avec la coopération des ambassadeurs romains, à la querelle qu’on avait eue avec Sparte[71].

Au point où en étaient les choses, les Achéens eussent agi sagement en persévérant dans cette voie. L’ivresse dans laquelle les avait plongés d’abord leur colère contre Rome s’était dissipée depuis longtemps ; les classes aisées avant tout, l’oligarchie riche de la nuance politique d’Andronidas, comme le petit parti modéré, tremblaient à l’idée d’une guerre contre Rome ; les masses aussi, passionnées et surexcitées, étaient redevenues calmes jusqu’à un certain point. Mais malheureusement non seulement l’odieux Diæos nourrissait une haine de plus en plus profonde contre Rome ; on venait aussi de nommer chef de la Ligue, pour l’année 146 (peut-être précisément dans cette assemblée d’Ægion), le fanatique le plus exalté du parti anti-romain, un certain Critolaos. Ces hommes, et avec eux d’autres fanatiques, comme Alcamène, Théodecte, Archicrate[72], non seulement considéraient la nouvelle altitude du Sénat avec la plus grande méfiance, ce qu’on peut à peine leur reprocher ; ils croyaient aussi pouvoir tirer de la douceur inespérée de Sextus Julius la conclusion que les affaires prenaient une très fâcheuse tournure pour Rome en Afrique et en Espagne. Au moment où Scipion serrait de plus en plus près les Carthaginois, où Metellus avait à son tour vaincu le faux Alexandre et l’avait poursuivi victorieusement jusqu’au fond de la Dardanie[73], ces hommes songèrent, eux aussi, à faire la guerre à Rome[74], et ils l’entreprirent sans tarder de la façon la plus honteuse.

Critolaos commença par insulter les ambassadeurs romains de la façon la plus grossière ; il donna, en effet, aux fonctionnaires et aux conseillers fédéraux déjà convoqués l’ordre secret de ne pas se rendre à Tégée ; et lorsque les ambassadeurs romains et Spartiates arrivèrent dans cette ville, ils n’y trouvèrent personne. Enfin, après les avoir longtemps fait attendre, le rusé chef de la Ligue parut et leur déclara avec une politesse ironique qu’il regrettait beaucoup de ne pas avoir lui-même les pleins pouvoirs nécessaires pour traiter avec eux et les Spartiates ; que, d’ailleurs, d’après le droit fédéral, on ne pouvait réellement discuter ou trancher une question de cette importance que dans une assemblée régulière ; qu’on en convoquerait une dans six mois (au mois de mai 146) et qu’il avait l’honneur d’inviter les représentants de Rome et de Sparte à s’y rendre[75]. Naturellement Sextus Cæsar, indigné, quitta sans tarder le Péloponnèse ; la description qu’il fit de l’état du Péloponnèse et de l’attitude des chefs achéens, surtout de celle de Critolaos, convainquit le Sénat que malgré tout il faudrait avoir bientôt recours à une intervention armée[76]. Critolaos, de son côté, qui avait rompu ouvertement avec Rome, mit à profit l’hiver (147/6) pour exciter dans les masses la haine la plus violente contre Rome. Il parcourut l’une après l’autre les villes confédérées, et tint partout des assemblées populaires dans lesquelles il usa de tous les moyens pour allumer les passions des masses contre la grande puissance italique. Bien plus : il profita de la misère du peuple pour atteindre son but ; ne pouvant compter sur les riches, le fougueux démagogue jugea à propos de faire marcher les démocrates-socialistes : en un mot, dans toutes les villes les autorités reçurent l’ordre de suspendre les lois sur les dettes pendant la durée des événements qui se préparaient ; tous les procès intentés aux débiteurs devaient être arrêtés ; aucun créancier ne pouvait faire rentrer ses fonds ; personne ne devait être mis en prison pour dette. Une pareille politique fit naturellement des masses appauvries les adhérents enthousiastes du parti de la guerre[77], d’autant plus que le prolétariat n’avait que des idées très confuses de la situation générale des affaires et du rapport qui existait entre les forces des Achéens et celles des Romains et que le souvenir que les Achéens avaient conservé de la force et des hauts faits de leurs armées sous Philopœmen et Lycortas, et, par conséquent, la confiance qu’ils avaient en leurs aptitudes guerrières, n’avaient été affaiblis par aucune bataille perdue depuis la mort de Lycortas. C’est ainsi que se passa l’hiver. On vit alors arriver de Thèbes des ambassadeurs du béotarque Pythéas, un homme de mœurs dissolues et ennemi acharné des Romains, qui mirent en perspective, en cas de guerre, l’alliance de cette ville avec les Achéens ; en effet, les Thébains, à la suite des pillages commis dans les cantons voisins et déjà mentionnés, avaient été condamnés par Metellus à de fortes amendes qu’ils n’avaient aucune envie de payer[78]. La ville de Chalcis aussi, qui, il faut bien le dire, avait terriblement souffert[79] pendant la guerre contre Persée par l’avidité et la cruauté des amiraux romains, Lucrétius et Hortensius, était prête à se soulever contre Rome[80]. Sur ces entrefaites, arrive le moment fixé pour l’assemblée fédérale du printemps (mai) de l’année 146. Lorsqu’elle fut réunie, — cette fois-ci, ce fut à Corinthe, — une nouvelle ambassade romaine se présenta ayant à sa tête Gnæus Papirius[81]. C’étaient les envoyés de Metellus, qui — il était alors occupé à constituer en province romaine la Macédoine soumise — faisait un nouvel effort pour préserver les Péloponnésiens des conséquences désastreuses de leur entreprise insensée ; aristocrate hautain et adversaire des Scipions et de leur politique, il n’en paraît pas moins avoir eu quelque sympathie pour la Grèce. Papirius et ses amis essayèrent encore une fois, comme l’avait déjà fait Sextus Julius, de ménager aux Achéens une porte ouverte pour se réconcilier avec Rome et les exhortèrent instamment à ne pas persévérer dans la voie qu’avait suivie Critolaos. Ce fut en vain. L’assemblée fédérale de cotte année était beaucoup plus nombreuse qu’à l’ordinaire ; mais la majorité se composait de gens de la plus basse classe, notamment d’artisans, d’ouvriers de fabrique et de matelots de Corinthe. Cette foule, surexcitée jusqu’à la démence, interrompit de hurlements sauvages et de cris féroces les discours des ambassadeurs et expulsa les Romains de l’assemblée en les insultant de toutes les façons. Maintenant Critolaos avait mené les Achéens au point où il voulait les avoir. Il se répandit en invectives contre les quelques adversaires de sa politique présents dans l’assemblée, ainsi que contre les fonctionnaires fédéraux, dont un grand nombre lui résistaient encore. Puis il s’attaqua aux Romains, qu’il voulait bien tolérer comme amis, mais non pas comme maîtres, et fit entrevoir à l’assemblée plusieurs alliés en cas de guerre, des rois et les républiques : si les Achéens, c’est ainsi que s’exprima cet homme dont les paroles — auxquelles malheureusement ne répondaient nullement les actes — n’étaient pas indignes d’un Philopœmen ou d’un Lycortas, se conduisent en hommes, ils ne manqueront pas d’auxiliaires ; s’ils se conduisent en lâches, ils n’échapperont certainement pas à la servitude ! C’est en vain que les damiorges plus modérés tentèrent de mettre un frein à sa fureur ; il y eut une scène très tumultueuse ; Critolaos appela auprès de lui sa garde du corps armée, en lui donnant ordre de massacrer tous ceux qui oseraient porter la main sur lui. Après avoir ensuite excité davantage encore la fureur et les passions populaires en accusant plusieurs damiorges, et entre autres le digne Stratios, d’intrigues secrètes avec les envoyés de Metellus, il amena enfin la majorité aveuglée de l’assemblée à déclarer la guerre en apparence aux Spartiates, mais au fond aux Romains ; lui-même éta