PREMIÈRE PARTIE — HISTOIRE DE LA GRÈCE DEPUIS FLAMININUS JUSQU’À AUGUSTE - (194 av. J.-C. — 14 apr. J.-C.)
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Toute la Grèce européenne était donc redevenue libre et indépendante en 194 av. J.-C. ; la Macédoine était rentrée dans ses limites de 358 ; dans tous les pays depuis le Taygète jusqu’à l’Olympe, l’influence macédonienne était anéantie ; le royaume des Antigonides ne devait plus être un danger pour les Hellènes. Et pourtant la nouvelle liberté de la Grèce ne fut et ne resta qu’une plante exotique, et cette journée mémorable, où Flamininus avait proclamé hautement l’indépendance des Hellènes, ne fut pour la Grèce que le premier jour d’un déclin que rien ne put arrêter. C’est que la force des circonstances politiques, la logique inexorable des faits, fut plus puissante que la volonté et l’énergie des hommes d’État romains les plus sympathiques et des rêveurs les plus enthousiastes de la Grèce. Nous ne partageons pas l’opinion très répandue de ceux qui ne voient dans toute la politique des Romains à l’égard de la Grèce, depuis le commencement de la guerre avec Philippe, que le jeu honteux d’un calcul impitoyable, d’une froide perfidie ; nous aussi, nous croyons que les meilleurs des Romains et surtout le noble Flamininus étaient sérieusement disposés à accorder, alors du moins, une certaine liberté aux Hellènes. On vit bien se confirmer à l’égard des Grecs de cette époque l’exactitude de cette expérience si vieille et toujours nouvelle qu’une indépendance conquise par des armes étrangères et donnée par une main étrangère ne profite guère à une nation. La conduite des Romains en Grèce, surtout celle de Flamininus, plus que toute autre sympathique aux Hellènes, avait été réellement désintéressée à un haut degré. Cette politique fatale et insatiable qui plus tard poussa à des conquêtes incessantes, à l’acquisition et à l’exploitation de provinces toujours nouvelles, n’avait pas encore prévalu à Rome. Toutefois, il va sans dire qu’aucun homme d’État romain, et Flamininus pas plus qu’un autre, ne songeait à renoncer à la légère aux avantages politiques que cet acte de délivrance devait procurer à la grande puissance italique. Autant que nous pouvons en juger, il y avait alors à Rome, en ce qui concerne les rapports politiques de Rome avec le monde oriental, deux tendances diverses. A Rome, après la destruction de la puissance carthaginoise et plus encore après la défaite de Philippe, l’opinion, semble-t-il, était généralement répandue dans les hautes sphères qu’il était de l’intérêt de la République d’établir la suprématie de Rome aussi dans le monde hellénistique, avec lequel, depuis la chute de Carthage, les relations diplomatiques avaient été extrêmement suivies. Mais, quant à l’attitude qu’il convenait aux Romains de prendre à cet égard, les opinions des partis, déterminées à un haut degré par des vues différentes sur la politique intérieure[1], divergeaient considérablement. Les hommes d’État du parti qu’on pourrait appeler la vieille école se montrent toujours encore, comme autrefois, très prudents d’un côté, peu disposés à une marche téméraire en avant ; le détail des événements qui ont précédé la guerre de Syrie montre encore que Rome fut bien plutôt entraînée dans cette lutte formidable qu’elle ne la désira passionnément. D’un autre côté, ces hommes d’État étaient bien d’avis qu’il fallait, selon l’ancienne coutume romaine, prendre pied, militairement aussi, sur les territoires à l’est de l’Adriatique, où les légions avaient été victorieuses ; nous savons quelle peine eut Flamininus pour vaincre l’aversion qu’éprouvaient de nombreux sénateurs (aversion que le conflit imminent avec Antiochus rend du reste très facile à comprendre) à rendre aux Hellènes les principales forteresses de la Grèce. En face de celle vieille école se trouve, si nous ne nous trompons, une série d’hommes d’État plus jeunes ; ils se groupent autour de la famille des Scipions, devenue si grande par sa victoire sur Hannibal ; en ce qui concerne les grandes questions grecques et hellénistiques, Flamininus marche de concert avec eux, ce qui, du reste, n’excluait nullement plus d’une rivalité personnelle ou de famille entre les hommes d’État et les chefs d’armée du même parti politique. Ces hommes d’État, que leurs grands succès politiques et militaires avaient rendus confiants, se montrent bien plus larges dans leurs vues politiques, bien plus audacieux dans leurs plans que leurs rivaux[2] ; mais ils ne veulent, en établissant la suprématie de Rome en Orient, qu’affaiblir considérablement les adversaires vaincus et non les anéantir, éviter systématiquement l’acquisition de provinces nouvelles, mais étendre et augmenter la puissance romaine à l’Est de l’Adriatique, surtout par l’union intime avec la grande puissance italique des États petits et moyens situés sur les frontières et entre les divers territoires des grands États de l’Orient. Il me semble que c’est dans ce sens qu’il faut comprendre la liberté nouvellement fondée en Grèce par l’épée et la politique de Rome. De même que Pergame et l’État rhodien en Orient, dans la Grèce asiatique, les États grecs indépendants en Europe étaient, aux yeux de leurs libérateurs romains, de très précieux avant-postes et des points d’appui pour l’empire naissant de Rome à l’orient de l’Adriatique. Ces États libres, grecs et hellénistiques, entre l’archipel céphallénien et le bord occidental du haut plateau phrygien, une fois alliés de Rome, qui leur garantissait leur complète indépendance, séparaient très nettement au point de vue stratégique les grands États de l’Orient, c’est-à-dire la Macédoine humiliée, l’empire encore intact des Séleucides, et l’empire toujours encore très puissant des Lagides, ceux-ci depuis longtemps amis de Rome, mais voyant avec déplaisir les énergiques efforts que faisaient les Romains pour pénétrer dans le système politique des Étals situés sur les bords orientaux de la Méditerranée. Or, plus Rome traitait avec ménagement ces États, petits et moyens, moins elle permettait qu’on la soupçonnât, en Grèce surtout, de poursuivre des plans égoïstes, une politique brutale et envahissante ; plus elle était sûre de gagner d’une façon durable — telle était la politique de Flamininus et de ses amis — le complet et libre attachement de la nation grecque ; plus il devait être facile à Rome, en cas de guerres ultérieures, surtout avec Antiochus, d’opposer à ses adversaires en Orient non seulement ses armées, mais une force morale considérable. La situation générale du monde à celle époque et la nature particulière de la politique chez les anciens devaient rendre inévitable, tôt ou tard, un conflit violent entre la grande république de l’Occident et la grande monarchie de l’Orient asiatique, dont les territoires et les intérêts se touchaient immédiatement depuis l’écroulement de la puissance macédonienne ; et cela d’autant plus qu’Hannibal travaillait maintenant à la cour de Syrie à susciter au Sénat, avec le secours des États d’Asie, de nouvelles et graves difficultés. Mais c’est précisément cette manière de comprendre la situation respective de Rome et des Grecs émancipés qui fui pour la Grèce le point de départ de ses malheurs ultérieurs. Les États grecs, nous le répétons, devaient être réellement libres et indépendants ; tel était l’avis des hommes d’État romains qui dirigeaient alors les affaires ; on n’avait pas arraché la Grèce à la Macédoine pour permettre dorénavant à des fonctionnaires romains de s’immiscer arbitrairement dans les affaires politiques, militaires et civiles des divers États et communes. Une chose pourtant semblait complètement naturelle même aux Flamininus et aux Scipions : les Grecs devaient bien être libres, mois, en même temps, ils devaient rester constamment les fidèles alliés de Rome. Les Grecs n’avaient pas été délivrés de Philippe pour que la politique d’autres grandes puissances, par exemple, celle des Séleucides, pût librement gagner de l’influence parmi eux. En un mot, les Romains libérateurs ne se souciaient pas de voir l’indépendance des Hellènes assez grande pour que ces derniers eussent jamais l’idée de s’en servir à l’occasion contre Rome elle-même. De là vient que les Romains, comme nous l’avons vu, ne favorisaient nullement une extension considérable des États grecs confédérés les plus vigoureux de ce temps-là sur les contrées enlevées à la puissance macédonienne (seulement on comprendra facilement que les Achéens furent toujours traités avec beaucoup plus de bienveillance que les arrogants Étoliens). De là vient aussi que la politique romaine en Grèce favorisait bien plus l’autonomie de nombreux petits États et de ligues cantonales — qui, malgré toute leur liberté, s’appuyaient volontiers, dans le sentiment de leur faiblesse matérielle, sur la puissance italique, leur protectrice — que la formation de puissants Étals militaires qui, individuellement, il est vrai, ne pouvaient pas devenir un danger pour Rome, mais qui, dans le sentiment de leur force qui, après tout, n’était pas à dédaigner, pouvaient très bien, selon les circonstances, se complaire dans une ingratitude traditionnelle à l’égard de libérateurs étrangers et devenir les alliés importants d’autres grandes puissances ennemies du Sénat. De cet état de choses naquit tout d’abord, après la défaite de Philippe, cette situation tendue entre les Romains et les Étoliens que Flamininus lui-même n’avait plus pu faire disparaître. Nous verrons que ce froid se changea bientôt en hostilité, et enfin, par suite de la guerre de Syrie, en guerre ouverte. C’est ainsi que la puissance italique protectrice se trouve, bien malgré elle, et peu d’années après les Jeux isthmiques de l’année 196, en guerre avec une partie de ses protégés grecs ; la main de Rome s’appesantit, pour le châtier et l’anéantir, sur un des membres les plus vivaces jusqu’alors de la Grèce mourante ; on comprend que ce changement de la politique des Romains à l’égard de la Grèce ait eu les suites les plus fâcheuses. Il est évident qu’en suivant la politique indiquée plus haut, qui prétendait respecter avec soin les droits et la liberté des États grecs, mais en même temps les surveiller et les empêcher d’agir contrairement aux intérêts de la République, il n’était pas toujours facile de ne pas franchir la limite étroite au delà de laquelle le puissant protecteur devenait un maître sévère ; cette expérience ne fut pas épargnée même à l’habile philhellène Flamininus. Depuis la défaite des Étoliens et l’écroulement de l’empire des Séleucides, par conséquent depuis le jour où les Romains affirmèrent hautement leur suprématie sur l’Orient hellénistique, nous ne voyons pas moins diminuer visiblement la tendance de Rome à traiter avec douceur et égard la Grèce affaiblie que la sympathie d’un grand nombre des Grecs les plus estimables pour Rome. Il est vrai que la politique romaine ne devait montrer que plus tard sa nature de bête fauve ; mais la tendance à favoriser les intérêts de Rome en Grèce par des empiétements et de dangereuses intrigues l’emporte dès à présent, par suite du refroidissement de la sympathie entre les deux nations et des conflits sans cesse renaissants entre les hommes d’État romains et les patriotes grecs animés d’un sentiment national plus vif, tendance nourrie et favorisée de plus en plus par l’influence dissolvante des partis parmi les Grecs eux-mêmes qui, dans ces derniers temps de leur histoire, cherchent leur forum à Rome comme ils l’avaient cherché auprès du trône des Achéménides du temps d’Agésilas et de Pélopidas. La dernière guerre macédonienne (contre le roi Persée) devient enfin décisive pour Rome comme pour la Grèce. La ruine complète de l’empire des Antigonides, auquel beaucoup des meilleurs patriotes de la Grèce avaient un dernier lieu rendu leurs sympathies, fait disparaître à Rome, où l’on avait à peu près renoncé à la politique pleine de tact des Scipions et des Flamininus, où grandissait maintenant une race d’hommes d’État qui se complaisait dans une ruse perfide et une violence brutale dans ses rapports avec les États clients du peuple romain, les derniers égards pour les Hellènes, jusqu’au moment où les fautes communes des Romains et des Grecs amenèrent enfin cette catastrophe sanglante qui termine l’histoire de l’indépendance de la Grèce. Après avoir ainsi préalablement esquissé à grands traits le développement des rapports de Rome avec la Grèce, il nous reste tout d’abord, pour rendre complètement justice aux Romains, à prouver que l’état moral, social et politique delà société grecque en Europe était tel, à l’époque de Flamininus, que le triste état des affaires en Grèce, pendant le demi-siècle qui s’écoule depuis les Jeux isthmiques de 196, n’a absolument rien d’étonnant et ne doit nullement être attribué uniquement ou même principalement à la politique romaine. Si les Grecs d’Europe, délivrés par les Romains du joug macédonien, avaient eu encore une certaine valeur morale, quelque vitalité politique et sociale, s’ils avaient été bien unis entre eux, s’ils n’avaient été obligés de se plier sous le joug pesant de l’étranger que d’une façon passagère, par suite d’une de ces grandes catastrophes qui viennent frapper et abattre quelquefois même les peuples les plus robustes, alors sans doute ou aurait pu envisager sans inquiétude, depuis la bataille de Cynocéphales, l’avenir des Grecs d’Europe. Mais telle n’était pas la situation en Grèce. La domination macédonienne, que les Romains, comme nous l’avons vu, n’y avaient pas détruite par humanité, par sympathie pour un peuple opprimé, mais par suite des combinaisons politiques les plus habiles, ne pouvait plus, dans la dernière moitié du IIIe siècle avant J.-C., être considérée comme une domination étrangère[3]. Si, d’un côté, elle était devenue, pour les Grecs en général, presque une nécessité politique, de l’autre, la forte discipline militaire de la monarchie macédonienne avait été, pour toute une série de tribus, en complète décadence au point de vue moral, social et politique, et avant tout pour les Béotiens, les Thessaliens et aussi pour les Épirotes, comme un solide point d’appui qui les préserva d’une ruine complète. Sans les fautes graves de Philippe, nous l’avons vu plus haut, la puissance macédonienne eût poussé, probablement depuis 217 avant J.-C., de fortes racines dans toute la Grèce, excepté peut-être en Étolie : et, même malgré ces fautes, l’Eubée, la Béotie, l’Acarnanie et la Thessalie avaient été, plus que d’autres contrées en très bonne voie pour s’unir de plus en plus intimement avec les pays macédoniens héréditaires. Cotte marche progressive avait été arrêtée brusquement et pour toujours par l’intervention des Romains ; toutes les peuplades grecques jusqu’à l’Olympe étaient complètement redevenues maîtresses de leur propre destinée ; mais on devait bientôt s’apercevoir qu’elles manquaient des qualités nécessaires à un peuple pour se gouverner lui-même et que là aussi on avait mal fait de verser du vin nouveau dans de vieilles outres. On verra que les États et les tribus (on pourrait en excepter, outre les Achéens, les vigoureux Acarnaniens) qui, jusqu’en 197, avaient été presque entièrement dépendants de Philippe, manquèrent plus que d’autres des qualités requises pour reprendre un puissant essor grâce à la liberté reconquise. Mais il y avait certaines infirmités qui se retrouvaient plus ou moins dans presque toute la Grèce et qu’on ne pouvait pas simplement guérir par une proclamation bien intentionnée de la liberté : la fortune publique et la morale étaient gravement compromises. Les temps néfastes des Diadoques et des Épigones avaient déjà infligé de cruelles blessures au bien-être de la plupart des Étals de la Grèce : c’est surtout la fortune municipale de bien des villes qui a dû subir alors de graves diminutions et plus souvent encore être chargée de dettes accablantes. Il est vrai qu’ensuite la plupart des Grecs d’Europe ont joui, vers le milieu du IIIe siècle avant J.-C., d’une période d’un calme comparativement plus grand. Mais, depuis 230 environ avant J.-C., les Hellènes avaient été entraînés d’une guerre dans une autre, avec de rares interruptions qui leur donnaient quelque répit : les brigandages illyriens, la guerre de Cléomène, celle des alliés, les deux guerres avec Rome, avaient, pendant toute une génération, donné à peine un moment de repos aux malheureux habitants de la péninsule hellénique. Il est vrai que nous ne saurions comparer la force destructive de toutes ces luttes, en laissant complètement de côté le point de vue militaire, à la guerre d’Hannibal qui anéantit la prospérité de l’Italie et dépeupla la presqu’île des Apennins. Mais cela n’empêcha nullement que la manière dont, selon le droit militaire d’alors, la plupart de ces guerres de Grecs contre Grecs étaient faites — surtout par les Étoliens et par les mercenaires thraces, illyriens et celtes qu’on y employait en masse — ne devînt extrêmement désastreuse pour le plus grand nombre de ces cantons grecs. N’oublions pas non plus que ces petits États, qui n’avaient plus qu’une vitalité médiocre, manquaient complètement des moyens grâce auxquels la puissante Rome, toujours encore jeune et robuste, pouvait constamment réparer ses pertes en hommes et en ressources matérielles. La ruine et l’appauvrissement de grandes masses de bourgeois et de paysans laborieux, cl même de communes entières, les dettes considérables que contractèrent les cités et plus encore une foule d’habitants des villes et des campagnes, voilà le sombre tableau que nous présentent, à cette époque et dans la suivante, de grandes parties de la péninsule hellénique. Nous avons parlé ailleurs de la ruine économique des belliqueux Étoliens ; la pauvreté d’Athènes déchue misérablement de son ancienne splendeur finira même par devenir la cause éloignée de la dernière catastrophe des Hellènes ; la décadence de la noble Mégalopolis, qui a sa source dans la guerre de Cléomène, nous la connaissons déjà, mais les autres villes aussi de la ligne achéenne, naguère si bien constituée, soutiraient beaucoup au point de vue économique. Ne voyons-nous pas, en effet, déjà à l’époque de la guerre de Cléomène, parmi les confédérés de grandes masses de prolétaires mécontents qui portent sur le grand Spartiate Cléomène III des regards d’une ardente sympathie, parce qu’ils s’imaginent qu’il fera retentir dans le Péloponnèse entier le cri de ralliement des communistes d’alors : la destruction des livres de créances et un nouveau partage des terres ! Mais c’est la Thessalie, si richement dotée par la nature, qui présentait l’image la plus désolante. Cette malheureuse contrée, pendant la guerre des alliés et les deux guerres romaines, avait été pillée et même écrasée avec une terrible régularité et une fureur toujours croissante par les armées des Étoliens, des Athamanes, des Romains et des Macédoniens. C’était là un état de choses d’autant plus triste que la suite ne fil qu’augmenter les misères sociales, et que, par suite de la diminution croissante de l’importance politique et commerciale de la Grèce causée par la situation générale du monde et les routes depuis longtemps différentes que suivait le grand commerce, et plus encore de l’affaiblissement lent mais irrésistible des forces vitales de ces Grecs d’Europe, ce furent précisément les moyens qui auraient pu remédier à cette détresse sociale en Grèce qu’on vit devenir de moins en moins nombreux. Des infirmités morales marchaient côte à côte avec ces misères matérielles ; je veux dire qu’à côté des côtés sombres déjà connus du caractère national des Grecs, ces temps tourmentés avaient fait apparaître d’autres taches encore dans le caractère moral et politique d’une grande partie des Hellènes de cette époque. Certaines mauvaises qualités avaient déjà, dans des temps meilleurs, défiguré les traits du peuple hellénique. Un égoïsme brûlai, une ardente soif de vengeance, une cruauté féroce à l’égard des vaincus, soit dans le pays même, soit au delà des frontières cantonales, et, avant tout, une indomptable cupidité qui ne craignait aucun moyeu de s’enrichir, ni tromperie ni escroquerie de toute espèce, ni détournement des deniers publics, la disposition à se laisser corrompre ; ce sont là des traits que nous rencontrons partout, dans la vie privée comme dans la vie publique des anciens Hellènes, sans compter la malédiction héréditaire des dissensions et des jalousies entre les diverses tribus. Toutes ces choses avaient empiré en Grèce pendant la longue et désastreuse période qui suivit la mort d’Épaminondas et l’horrible guerre phocidienne (connue sous le nom de Guerre sacrée) ; l’influence fâcheuse qu’exerça sur les mœurs l’époque des Diadoques et des Épigones, la brillante corruption des États de l’Orient hellénistique, s’étaient fait aussi sentir très fortement en Grèce ; de nouveaux vices s’étaient ajoutés aux anciens. Outre les excellents Rhodiens, il n’y a plus à proprement parler, à l’époque dont il s’agit ici, parmi les grandes tribus, que les Achéens sur lesquels le regard de l’investigateur puisse s’arrêter avec quelque, satisfaction ; dans la plus grande partie de la Grèce de cette époque, notre œil ne rencontre qu’une succession variée d’images de décadence morale. Ce qu’il y a de caractéristique, c’est le contraste frappant entre une civilisation très avancée, brillante des plus riches couleurs, à laquelle même les rudes et belliqueuses tribus des Étoliens ne sont nullement restées étrangères[4], et une effrayante dureté des cœurs qui (en exceptant toujours les Achéens, et, ici également, les Athéniens et les Acarnaniens) se manifeste en toute occasion de la manière la plus sanglante, et montre bien clairement que la valeur morale de la nation était sur son déclin. Tandis que le peuple athénien n’avait guère sauvé de son antienne splendeur qu’un goût délicat répandu dans tous les rangs de la société, l’amour des jouissances raffinées, une certaine désinvolture pleine de grâce et une spirituelle distinction, qualités auxquelles cependant, là comme dans beaucoup d’autres parties de la Grèce, s’étaient joints un fâcheux relâchement des mœurs, la recherche dans les plaisirs, une profonde corruption ; tandis que, pour ce peuple, la gloire incomparable des grands hommes d’autrefois n’était plus depuis longtemps qu’un capital improductif, un thème brillant pour les discours d’apparat de ses rhéteurs et de ses démagogues bavards, tristes héritiers de Périclès et de Démosthène, et que les derniers restes de la vigueur athénienne s’épuisaient en pompeuses résolutions[5], en tumultueuses vociférations contre les puissants ennemis de l’État et en flatteries aussi exagérées que recherchées à l’adresse de Rome et des princes protecteurs d’Athènes, maintenant surtout les Attalides[6] : nous avons vu Sparte, la plus ancienne des grandes puissances de la Grèce d’Europe, dégénérer d’une autre façon. Sparte avait produit en Nabis un homme qui surpassait en scélératesse et en cruauté les Alexandre de Phères et les Apollodore de Cassandria, et qui rivalisait en brutalité cynique avec le criminel amiral de Philippe, Héraclide de Tarente et le corsaire étolien Dicæarchos[7]. On sait assez que la vieille oligarchie spartiate avait complètement dégénéré ; mais le peuple lacédémonien tout entier était devenu presque aussi dépravé qu’une bande de brigands, par suite de la situation politique antérieure, du militarisme qui depuis des siècles dominait exclusivement à Sparte, du marché de soldats qui florissait au Ténare depuis les temps d’Alexandre et des révolutions périodiques des trente dernières années. L’assassinat en masse, comme le prouve le détail de l’histoire lacédémonienne, était à l’ordre du jour, et le meurtre commis pour se défaire des adversaires politiques était entré de plus en plus dans les mœurs populaires. Mais, malheureusement, la Laconie n’était pas le seul canton de la Grèce où le caractère du peuple se fût modifié d’une façon aussi effrayante. Sans doute, même avant l’époque qui nous occupe, la fureur des partis n’éclata que trop souvent dans les colonies comme dans la mère-patrie : on n’a qu’à se rappeler les scènes d’horreur qui se passèrent à Corcyre pendant la guerre du Péloponnèse, aux exécutions sanglantes des Trente à Athènes, aux crimes des Décarchies oligarchiques de Lysandre, au scytalisme des Argiens. Mais les divers partis des cantons et des villes n’avaient commencé à s’exterminer et à s’écraser systématiquement et par principes que pendant et depuis l’époque des Diadoques ; et, pour ne pas parler des Étoliens, les Athéniens, les Achéens (et les Acarnaniens) seuls avaient réussi à sortir de cette boue sanglante. Mais la férocité des partis augmentait à mesure que l’opposition qui régnait dans toute la Grèce entre les aristocrates ou oligarques et les démocrates se confondait, sous l’influence de l’appauvrissement et de l’endettement croissants des masses, avec l’opposition entre les riches ou ceux qui avaient quelques biens et les pauvres, à mesure que la propriété foncière et le capital s’accumulaient entre les mains d’un nombre relativement peu considérable de familles et que, dans bien des cantons, la démocratie prenait, au lieu du caractère politique qui l’avait distinguée jusque-là, cette couleur qu’on a coutume d’appeler démocratique et sociale. Les luttes brutales entre oligarques et démocrates qui eurent lieu en 215 avant J.-C., au sein du peuple messénien, d’ordinaire pacifique et peu énergique (et dont le relèvement par Epaminondas n’avait porté bonheur ni à cette tribu en particulier, ni aux Grecs en général), luttes pendant lesquelles environ 200 membres du parti oligarchique furent massacrés[8], produisent une impression horrible. Pendant les quelques dizaines d’années qui suivront la délivrance de la Grèce, nous assisterons, dans les parties les plus diverses de la péninsule hellénique, à une foule de scènes atroces de ce genre ; surtout depuis le moment où, par suite «le l’antipathie croissante contre le protectorat romain, les partis divisés au point de vue social et politique se retrouvent en face l’un de l’autre comme parti romain et parti national : élément nouveau qui porta à son comble l’antipathie qui existait déjà. — Mais, même en dehors de tout cela, la situation de la Grèce dès le temps de Flamininus était des plus tristes, comme l’examen de l’état des affaires de la Grèce centrale et septentrionale nous le montrera. Les vigoureux Étoliens avaient du moins conservé un amour farouche de la liberté, une fermeté pleine d’audace, une vaillance à toute épreuve, une énergie toute militaire ; mais (quoi que puissent dire en leur faveur de modernes panégyristes), la brutalité de ces rudes montagnards, la cupidité criminelle de ce peuple qui n’avait pas encore pu se plier d’une façon durable aux doux travaux de la paix, chez lequel une foule de jeunes gens, malgré la situation pleine de difficulté où se trouvait leur propre patrie, cherchaient du service à l’étranger, l’indifférence sacrilège avec laquelle ils violaient tous les sanctuaires, enfin l’avidité insatiable et la déloyauté cynique de plusieurs de leurs chefs (par suite de laquelle Scopas, par exemple, périt honteusement en Égypte, en 196) : c’étaient là des qualités qui, pendant la période qui vient de commencer, devaient devenir fatales à cette tribu. La Béotie enfin et la Thessalie ne présentent pas une image moins sombre. La rudesse barbare des Béotiens s’est montrée à nous d’une façon assez repoussante lors de leur rencontre avec Flamininus ; mais d’autres relations nous apprennent des choses pires que celles-là sur l’état de leurs mœurs, sur la violence brutale, la rudesse, les odieux excès de table qui régnaient alors tout particulièrement dans les villes de lu Béotie. Déjà vers la fin de la période des Diadoques, Dicéarque[9] avait dit dans ses écrits : Les Béotiens énumèrent de la manière suivante les maux qui existent chez eux : à Oropos, on trouve le gain honteux ; à Tanagra, l’envie ; à Thespies, l’outrecuidance ; à Thèbes, la violence brutale ; à Anthédon, la cupidité ; à Coronée, d’importunes offres de service : à Platée, les fanfaronnades ; à Onchestos, la surexcitation fébrile : à Haliarte, la sottise ; tous les maux de la Grèce se sont réunis dans les villes de la Béotie ! Si ces remarques malicieuses d’un peintre de mœurs satirique étaient seules, nous n’y attacherions pas beaucoup d’importance ; mais quel tableau se déroule à nos yeux, lorsque Polybe, dont la jeunesse coïncide avec les premiers temps de l’indépendance de la Grèce, nous dit, en parlant de l’époque de Flamininus et de Philopœmen : Les Béotiens étaient tellement adonnés à la débauche que les hommes sans enfants ne léguaient plus leur fortune à leurs plus proches parents, mais à ces sociétés de buveurs et de bons vivants très nombreuses précisément dans ce canton auxquelles appartenaient leurs amis survivants, et qui, du reste, avaient conservé très souvent des formes qui semblaient indiquer la poursuite d’un but intellectuel. Quelques-uns même, lorsqu’ils avaient des enfants, allaient jusqu’à ne leur laisser que la part obligatoire prescrite par la loi, en léguant le reste de leurs biens aux susdits cercles de buveurs. Aussi trouvait-on beaucoup d’hommes en Béotie que sollicitaient dans le cours d’un mois plus de joyeux festins que le mois ne compte de jours ![10] Bien plus : ces villes étaient tombées à tel point sous l’empire d’une brutale démagogie que, toujours d’après Polybe[11], à l’époque dont nous parlons (c’est-à-dire, au commencement de la guerre des Romains contre la Syrie), depuis vingt-cinq ans environ les tribunaux avaient à peu près cessé de fonctionner. Animées du plus honteux désir de gagner la faveur d’un peuple corrompu, les autorités surent empêcher tous les ans, par divers moyens, les poursuites pour dettes (surtout lorsque les créanciers étaient des étrangers). Très souvent, les plus hauts fonctionnaires s’efforçaient en outre, pour se faire réélire, de gagner la faveur des masses sans fortune en gaspillant d’une façon impardonnable les deniers publics. — En Thessalie, enfin, où l’esprit turbulent et inquiet de la race dominante, qui n’avait jamais réussi à constituer de véritables cités grecques, n’avait su utiliser en aucun temps dans un but élevé les ressources considérables de ce beau pays, où l’antique antagonisme entre les nobles thessaliens et les serfs pénestes n’avait jamais cessé d’exister, les choses n’allaient pas mieux. Le relâchement traditionnel des mœurs des classes aisées, qui autrefois déjà avait tant scandalisé les autres Grecs, durait toujours, ainsi que tout ce qu’on racontait en outre de fâcheux sur le compte des habitants de cette contrée. Les Pénestes continuaient à nourrir leur sourde colère : mais la race dominante continua à donner aux Romains, comme naguère aux Hellènes et aux Macédoniens, le spectacle d’un désordre semblable à celui des plus beaux temps de l’anarchie polonaise ou magyare : aucune journée de vote, aucune assemblée publique, en général, aucune réunion politique ne se passait sans tumulte, sans scènes violentes de l’espèce la plus dangereuse[12]. Le tableau de l’état moral de la Grèce européenne de cette époque est donc très peu réjouissant ; c’était un étal de choses dont la connaissance plus exacte devait peu à peu affaiblir considérablement les chaudes sympathies d’une partie des hommes d’État romains. Il est très vrai qu’en Italie aussi, la situation devenait menaçante à plus d’un égard, et les temps n’étaient plus très loin où, à Rome aussi, non sans l’influence décisive de l’invasion de l’hellénisme, une fatale corruption devait se répandre partout. Mais, à l’époque de Flamininus, les habitants de Rome et de l’Italie pouvaient être considérés comme moralement purs en face de la profonde corruption des pays grecs et hellénistiques. Les agissements si souvent mesquins des partis en Grèce, la démocratie impatiente de tout joug, l’égoïsme des classes aisées, leur indifférence à l’égard du bien de l’État[13], l’abandon frivole des antiques croyances par un grand nombre d’Hellènes, le pillage brutal des sanctuaires, la débauche effrénée, les excès et les brigandages des mercenaires, la cruauté et la rapacité des partis politiques, que nous avons si souvent rencontrés avec horreur en Grèce, enfin l’avidité et la corruption répandues partout révoltaient ces fiers et nobles citoyens romains. Quel dégoût ne devait pas éprouver Flamininus lorsque, après la bataille des Cynocéphales, les Étoliens se hâtèrent d’attribuer à l’or macédonien sa modération à l’égard du roi Philippe[14] ! Et ce n’est qu’avec une profonde douleur que le noble Achéen Polybe[15] compare les Grecs, ses contemporains, qui, même dans les plus simples affaires d’argent, surtout lorsqu’il s’agissait des fonds publics, ne croyaient pouvoir trouver assez de témoins, de clauses et de serments pour mettre un frein à la déloyauté universelle, aux fiers Romains qui, tout en estimant beaucoup et en s’efforçant d’augmenter leur fortune et leurs biens, se fiaient et pouvaient se fier en affaires à la simple parole donnée. C’est peut-être là, au fond, la vraie raison delà froideur croissante des Romains et de leur politique de plus en plus dure à l’égard des Grecs. Disons en passant dès à présent que la manière de voir et les mœurs, les habitudes et les plaisirs de ces Grecs — pour lesquels, à cause de leur art merveilleux, de leur poésie, de leur science, de leur culture intellectuelle et de leur civilisation largement développée, comme aussi à cause de la grandeur de leur passé, un grand nombre de Romains cultivés avaient une vive prédilection — devaient, après une connaissance moins superficielle, paraître bien étrangers au sérieux et, on peut bien le dire, à la raideur un peu majestueuse des Romains, tandis que, d’autre part, surtout plus lard, les combats sanglants de gladiateurs et de bêtes féroces usités à Rome, auxquels on peut à peine comparer les courses de taureaux des Thessaliens, eurent toujours, du moins pour les plus nobles d’entre les Grecs, quelque chose de barbare et d’odieux[16]. En tout cas, il y avait là un terrain sur lequel les deux nations ne pouvaient que difficilement se rencontrer. Ce fut là une cause nouvelle du mépris mêlé de compassion avec lequel plus tard — surtout après la ruine complète de l’indépendance hellénique — la fière noblesse d’Italie regardait du haut de sa grandeur la frivolité des Grecs déchus, bien qu’il soit probable qu’on ne vît que rarement les hommes d’état comme cet infâme Dinocrate de Messénie qui, à l’occasion d’une importante ambassade à Rome, s’enivra dans un festin et dansa en habits de femme, pour discuter le lendemain des projets politiques avec Flamininus. Les vices sociaux et moraux des États grecs ne pouvaient échapper même à Flamininus : les avertissements qu’il adressa aux Hellènes délivrés[17], lors de son départ du Péloponnèse, nous prouvent qu’il connaissait à fond la situation de la Grèce. Mais le mot magique de liberté ne pouvait seul sauver les Hellènes ni assurer leur avenir. Les vices mentionnés plus haut auraient dans la suite exercé une influence moins désastreuse sur la vie politique de la Grèce si elle avait été un État homogène, ou du moins une confédération solidement constituée, dont les membres comparativement encore sains ou du moins vigoureux eussent été seuls prépondérants et eussent permis de conserver une attitude digne vis-à-vis de Rome et des autres États. Mais naturellement il ne pouvait en être question. Rome s’était opposée à une confédération en masse comme la désiraient les Étoliens (et dans une moindre mesure aussi les Achéens) ; et on peut même se demander si le reste des Grecs eût été satisfait. L’opposition systématique des partis et la rivalité entre les divers cantons subsistaient par contre dans toute leur force ; c’est surtout l’antipathie autrefois moins vive entre les Achéens et les Étoliens qui était devenue implacable depuis la guerre des alliés et surtout depuis la première guerre des Romains en Grèce. Par contre, dans les cantons directement arrachés à la Macédoine, surtout en Eubée[18] et dans la Thessalie propre, Flamininus avait cherché à établir partout un état de choses durable et en même temps à créer un parti dévoué aux intérêts de Rome. Selon le principe de la politique romaine de tendre partout à l’étranger la main au parti aristocratique, Flamininus avait institué partout en Thessalie des gouvernements aristocratiques ou plutôt timocratiques, basés sur un recensement fixe[19], et, par conséquent, mis le Conseil et les tribunaux entre les mains des riches. En outre, il avait cherché à mettre le plus possible dans les intérêts de Rome les diverses cités, en versant au Trésor public de chacune d’elles l’argent qui, selon le droit de la guerre, était tombé en partage aux Romains[20]. Ensuite, comme nous l’avons vu, il avait complètement abandonné la Grèce à elle-même et à l’avenir. Voyons maintenant en détail quelle fut la destinée de la Grèce indépendante. Lorsque Flamininus, dans les premiers jours de l’été de l’année 194 avant J.-C., ramena l’armée romaine en Italie, il y avait surtout trois endroits dans la péninsule grecque où le nouvel ordre de choses avait provoqué un profond mécontentement. Je ne parle ni de la Béotie, ni de l’Eubée et de la Thessalie, où la ruine de la domination macédonienne, qui y avait existé pendant de longues années, avait lésé naturellement de nombreux intérêts et fait bien des mécontents[21] ; on comprendra facilement que je veux parler de la Macédoine, de Sparte et de l’Étolie. Mais, dans l’état où se trouvaient les affaires, ni le roi Philippe, ni le féroce Nabis ne pouvaient songera provoquer par eux-mêmes un mouvement contre Rome. Ce rôle, les Étoliens se l’étaient réservé, eux qui, après avoir rejeté les Macédoniens derrière l’Olympe avec le secours des Romains, songeaient maintenant à refouler hors des limites de la péninsule hellénique, à l’aide d’une autre grande puissance, l’influence gênante des Romains qui depuis peu leur étaient devenus si odieux. Cette puissance était naturellement l’empire des Séleucides. Le roi Antiochus avait, en 194, continué à faire des conquêtes en Thrace[22] ; mais les Romains, qui, à cette époque, se laissaient guider par Flamininus quand il agissait des affaires d’Orient, finirent par poser (au printemps de l’année 193[23]) l’ultimatum suivant à l’ambassadeur du grand roi asiatique : il devait ou renoncer à ses nouvelles conquêtes en Europe ou accepter l’intervention des Romains en faveur des villes grecques d’Asie[24], dont plusieurs, notamment Smyrne. Lampsaque, et Alexandria Troas, continuaient résister au Grand-Roi et avaient, déjà avant cette époque, imploré la protection des Romains[25]. C’était, au fond, rompra déjà avec Antiochus ; mais les hostilités ne commencèrent pas encore. Les Romains empêchèrent encore la guerre d’éclaté v en envoyant une nouvelle ambassade en Asie ; mais Antiochus, hésitant et indécis, cherchait toujours encore à se préparer de loin et par des moyens divers à la lutte décisive[26]. En attendant, les Étoliens faisaient les plus grands efforts pour faire éclater la guerre aussi rapidement que possible. Ils avaient complètement renoncé à la politique louvoyante dont-ils avaient été obligés de s’accommoder à plusieurs reprise» depuis quelques dizaines d’années ; tous les efforts du parti exalté, qui était alors prépondérant chez eux et qui avait à sa tête Thoas et Damocritos, tendaient maintenant (en 193), d’un côté à décider le Séleucide à débarquer rapidement en. Grèce, de l’autre, à mettre en mouvement dans la Péninsule hellénique, pour eux et pour Antiochus, une série de solides alliés. Ils firent fausse route dès le début en se trompant eux et le Séleucide, alors comme plus tard, sur les véritables sentiments des Hellènes, et en proclamant en Grèce, avec une assurance que n’autorisait aucun fait positif, l’ouverture prochaine des hostilités par Antiochus. Le roi Philippe, sur le secours duquel ils avaient compté avec certitude, ne les écouta pas ; le prudent Antigonide était bien trop rusé pour s’exposer témérairement, soit en tirant prématurément l’épée, soit en faisant trop tôt des déclarations positives, ou pour renoncer à des avantages que semblait précisément lui promettre une attitude réservée pendant les préparatifs de la nouvelle lutte colossale qui allait s’engager entre la grande puissance de l’Orient et celle de l’Occident. Nabis, par contre, céda immédiatement aux instigations de l’ambassadeur étolien Damocritos, qui cherchait à le décider à attaquer les villes maritimes de la Laconie qu’on venait de lui enlever, parce qu’il était persuadé que le tyran, une fois brouillé avec Rome, il serait forcé de faire cause commune avec Antiochus[27]. Nabis se mit donc immédiatement à l’œuvre ; il entra en relation avec ses anciens partisans des ports laconiens (appelés depuis ce temps-là villes des Eleuthéro-Laconiens), gagna en divers lieux les autorités et ceux qui étaient au pouvoir eu leur faisant des présents, et se débarrassa par le meurtre de ceux d’entre eux qui étaient pour lui de dangereux adversaires. Puis, au printemps de l’année 192, il se mil tout à coup eu marche et se jeta sur l’importante place de Gytheion[28]. Mais bientôt l’imprudent agresseur devait rencontrer un vigoureux adversaire. En effet, le vaillant général achéen Philopœmen était enfin (en 194 ou 193 avant J.-C.) revenu de l’île de Crète. En face de l’état des affaires en Grèce, qui s’était complètement modifié pendant son absence — elle avait duré plusieurs années — cet homme d’État prit une attitude décidée. L’étroite union des Achéens avec la puissance italique, leur protectrice, et la puissante influence des Romains dans la péninsule hellénique étaient des faits accomplis ; il fallait absolument les reconnaître et rester fidèle à l’alliance romaine. Mais, d’un autre côté, Philopœmen aspirait à assurer à la Ligue au moins une indépendance solide et honorable à côté de Rome, à éviter un dévouement servile à cette dernière et, en ce qui concernait la politique extérieure, à défendre partout avec énergie les intérêts particuliers des Achéens en Grèce. Nabis lui en fournil la meilleure occasion. Les Achéens, en raison de la situation des affaires depuis 19a, avaient facilement pardonné à Philopœmen son aventureuse et peu patriotique expédition en Crète ; dans l’automne de l’année 193, ils l’avaient nommé chef de la Ligue pour l’année 192 avant J.-C.[29] Lorsque les Achéens reçurent la première nouvelle que Nabis reprenait les armes, ils exhortèrent d’un côté le tyran par des ambassadeurs à ne pas violer la paix et mirent en même temps une garnison dans Gytheion ; d’autre part, ils se hâtèrent d’envoyer une ambassade aux Romains pour leur annoncer que des troubles avaient éclaté en Laconie[30]. Cependant le Sénat continuait à recevoir d’Asie des nouvelles inquiétantes ; non seulement les négociations qui avaient eu lieu (à Éphèse et à Apamée) entre les ambassadeurs romains et la cour de Syrie ; sur les bases de l’ultimatum du Sénat, n’avaient servi qu’à rendre de plus en plus évident le profond dissentiment qui existait déjà entre les deux grandes puissances : le roi Eumène II, successeur d’Attale Ier de Pergame (depuis la seconde moitié de l’année 197 avant J.-C.), qui, comme ennemi d’Antiochus, jouait du côté des Romains un rôle semblable à celui des Étoliens du côté du Grand-Roi, s’efforçait de donner au Sénat une image claire et aussi vive que possible des préparatifs et des agissements des ennemis de Rome en Asie et en Grèce[31]. Le préteur Aulus Atilius Serranus reçut donc l’ordre d’équiper une flotte et de la conduire en Laconie[32] (nous ne parlons pas d’autres préparatifs qu’on fit en Italie). En outre, Flamininus (au printemps de l’année 192) se rendit en Grèce avec d’autres ambassadeurs romains, pour décider partout les Hellènes, par sa puissante influence personnelle, à rester fidèles à l’alliance romaine[33]. En attendant, Nabis avait non seulement poussé vigoureusement le siège de Gytheion, mais encore dévasté le territoire des Achéens. Les Achéens avaient attendu, par égard pour Rome, le retour d’Italie de leur ambassadeur : mais, dans une assemblée convoquée à Sicyone pour délibérer sur la question laconienne, comme une dépêche de Flamininus, auquel on avait fini par demander son avis, conseillait aux alliés d’attendre l’arrivée de la flotte romaine avant d’attaquer la Laconie, ce fut la calme fermeté de Philopœmen qui fit taire les scrupules exagérés à l’égard de Rome et qui décida les Achéens à prendre immédiatement l’offensive contre Nabis[34]. Il est vrai que la tentative du vaillant général d’anéantir avec une petite escadre achéenne la nouvelle flotte du tyran destinée à bloquer Gytheion, dont la garnison se trouvait dans la plus grande détresse, échoua complètement. En revanche, il réussit bientôt après, en partant d’Argos, à pénétrer par mer en Laconie, près d’Acriæ, avec une troupe de guerriers légèrement armés, et de surprendre et d’anéantir complètement un fort détachement Spartiate qui campait près de Pléïæ. Et alors (parait-il), Philopœmen traversa en la pillant la Laconie, remonta vers Tégée et y concentra une grande armée confédérée, pour contraindre Nabis, en attaquant Sparte, à lever le siège de Gytheion. Il est vrai que, pendant ce temps, cette ville tomba aux mains du tyran : en revanche, les Achéens réussirent à battre si complètement Nabis qui s’avançait rapidement vers le nord, près du mont Barbosthène, (un des avant-postes occidentaux de la chaîne du Parnon, près de Sellasie) et à le poursuivre ensuite si énergiquement qu’il ne ramena à Sparte que le quart de son armée et qu’il fut obligé d’assister, sans pouvoir l’empêcher et en se tenant renfermé dans sa ville, à un ravage de plusieurs semaines de la vallée de l’Eurotas[35]. Peut-être eût-on dès ce moment-là pu détruire complètement Nabis ; mais, cette fois encore, Flamininus vint s’interposer en sa faveur. Philopœmen, dont les Achéens mettaient les hauts faits, au grand déplaisir de l’ambitieux et susceptible vainqueur de Cynocéphales, bien au-dessus des succès remportés par les Romains dans la dernière guerre, dut conclure un armistice avec Nabis et retirer son armée de la Laconie[36]. En attendant, les diplomates romains et leurs adversaires faisaient les plus grands efforts dans toute la péninsule hellénique et à la cour de Syrie. L’Étolien Thoas de Trichonion s’était rendu en Asie-Mineure auprès d’Antiochus[37] ; de leur côté, Flamininus et ses compagnons travaillaient énergiquement les Grecs confédérés, tandis que, selon toute apparence, on s’efforçait en même temps d’attirer dans le parti romain, par des offres séduisantes, le roi Philippe, dont l’attitude dans la guerre prochaine n’était nullement indifférente. Flamininus s’aperçut bientôt que le passage subit des Kubéens et des peuplades thessaliennes de la domination macédonienne sous le protectorat romain avait plus d’une fois causé de graves complications dans ces contrées. Ce fut d’abord chez les Magnètes, à Démétrias, que Flamininus trouva des dispositions inquiétantes. On y avait répandu le bruit, probablement fondé, que cette importante forteresse avait été promise par les Romains au roi Philippe, en vertu d’une convention secrète, comme prix de sa participation à la guerre contre Antiochus. Profondément irrités, la plupart des oligarques s’étaient rapprochés du parti syro-étolien ; la position de Flamininus n’était pas facile. Il est vrai que le magnétarque Eurylochos, qui s’était complètement brouillé avec l’homme d’État romain dans une discussion publique, crut devoir, en attendant, se rendre en Étolie ; dans tous les cas, les Romains ne pouvaient plus compter sur la fidélité des Magnètes[38]. Les Étoliens, au contraire, ne craignirent pas de proférer ouvertement des menaces et de manifester leur haine. Le général Thoas était revenu de la cour de Syrie ; il avait avec lui Ménippos, un ambassadeur d’Antiochus ; et ces deux hommes, par leurs pompeuses descriptions de la richesse et de la puissance du Grand-Roi, avaient tellement surexcité le peuple étolien qui allait, dans une assemblée générale, se prononcer définitivement sur l’alliance avec Antiochus et la rupture ouverte avec Rome, que les chefs qui avaient conservé quelque modération ne purent plus exercer aucune influence. Ce fut en vain que les ambassadeurs des Athéniens, que Flamininus avait envoyés à leurs vieux amis les Étoliens, s’efforcèrent de détourner ces derniers d’agir avec précipitation ; et lorsque ensuite Flamininus lui-même se présenta devant l’assemblée étolienne, il eut le chagrin de voir qu’en sa présence on prit la résolution d’appeler Antiochus pour délivrer la Grèce et pour être l’arbitre entre les Romains et les Étoliens. L’aveuglement du parti de la guerre chez les Étoliens était si grand que le stratège Damocritos de Calydon répondit à Flamininus, qui lui demandait une communication écrite de cette décision : qu’il avait pour le moment des affaires plus pressantes, mais que, sous peu, il lui ferait part de sa résolution en Italie, quand les troupes étoliennes camperaient sur les bords du Tibre ![39] Dès lors les Étoliens ne s’efforcèrent pas seulement d’exciter dans toute la Grèce les démocrates, et en général tous les mécontents, contre Rome ; ils tentèrent aussi, par la ruse et la violence, de s’emparer de Sparte, de Chalcis et de Démétrias, places importantes au point de vue stratégique[40]. Comme Nabis avait si peu réussi en prenant les armes, il avait, pendant l’armistice qu’on lui avait accordé, demandé à plusieurs reprises des secours aux Étoliens. Le général étolien Alexaménos, muni des instructions secrètes nécessaires, partit donc de Calydon pour la Laconie avec mille hommes et trente cavaliers. Il sut gagner complètement la confiance du tyran et trouva ainsi l’occasion, pendant que ce dernier assistait aux exercices des soldats devant la ville, de l’entourer subitement avec ses cavaliers, de le faire tomber de cheval et de le tuer à coups de lance pour s’emparer ensuite du château royal. En face des mercenaires ahuris de Nabis, il eût été facile aux Étoliens, s’ils avaient eu quelque bon sens, de s’entendre avec les habitants de Sparte et de faire entrer la ville dans leur ligue. Au lieu de cela, Alexaménos et ses soldats s’abandonnèrent très mal à propos à leur penchant national, au vol et au brigandage ; ils commencèrent à piller le château et la ville, et excitèrent à tel point la colère des Spartiates que bourgeois et soldats se réunirent enfin eu niasse et massacrèrent l’audacieux pillard avec la plupart de ses compagnons. Dès que la nouvelle de ces massacres fut parvenue aux Achéens, Philopœmen, à la tête d’une troupe de guerriers réunie à la hâte, accourut sur les bords de l’Enrôlas et décida d’autant plus facilement les Spartiates, qui se trouvaient dans le plus complet désarroi, par sa modération et sa conduite exemple de tout égoïsme à se joindre à la Ligue, que, vers la même époque, l’amiral romain Atilius avait enfin paru avec une flotte considérable devant Gytheion (avant la fin de l’été de l’an 192) et que, en face de ces forces imposantes, les soldats Spartiates les plus arrogants n’eurent plus le courage de continuer la lutte[41]. Vers le même temps, le général Thoas de Trichonion ne fut pas plus heureux dans sa tentative de s’emparer par surprise de la ville de Chalcis avec l’aide d’un honorable citoyen banni par le parti romain et de ses partisans ; le plan fut connu trop tôt à Chalcis, et le parti romain reçut à temps d’Érétrie et de Caryslos des renforts suffisants pour détourner Thoas d’une entreprise pour laquelle il ne se sentait maintenant plus assez fort[42]. Par contre, l’hipparque étolien Dioclès avait réussi — avec le secours du magnétarque Eurylochos et de son puissant parti — à surprendre la ville de Démétrias, où les chefs du parti adverse furent immédiatement assassinés[43]. La prise de Démétrias par les Étoliens devint vraiment fatale à la Grèce. Car, peu après, le général Thoas se rendit de nouveau en Asie, et — par le récit qu’il fit de cette heureuse expédition, ainsi que parles mensonges qu’il débita sur les dispositions des Hellènes qui, selon lui, attendaient avec impatience l’arrivée d’une armée syrienne — il décida le Grand-Roi (qui à cette époque guerroyait encore contre les villes de Smyrne, Alexandrie de Troade et Lampsaque[44], et qui avait déjà fait un autre plan de campagne avec Hannibal), à passer en Grèce[45]. On s’aperçut alors qu’Antiochus, qui pendant si longtemps avait caressé l’idée de faire la guerre à Rome, n’était pas encore bien prêt ; qu’en somme, il n’était pas homme à mener abonne fin une pareille entreprise, et qu’enfin il ne savait pas apprécier et encore moins mettre à profit la bonne fortune qui lui avait amené Hannibal comme conseiller et comme général. Car, sans avoir pris des mesures suffisantes pour faire suivre rapidement du renfort, Antiochus se mit en marche de l’Hellespont vers la Grèce et débarqua — en automne, vers le mois d’octobre de l’année 192 avant J.-C. — près de Démétrias avec 10.000 hommes seulement, 500 chevaux et 6 éléphants. Mais il devait bientôt s’apercevoir à quel point le parti de la guerre étolien l’avait trompé. S’il avait espéré trouver sous les armes de nombreux bataillons de Grecs valides, prêts a se joindre à lui, il dut s’apercevoir que les Hellènes mécontents s’étaient complètement fiés à ses propres forces ; que du moins il eût fallu une armée syrienne beaucoup plus forte pour décider les mécontents en Grèce à se soulever sans hésiter. Tout d’abord, il est vrai, le roi fut reçu avec enthousiasme à Lamia (sur le golfe Maliaque), où les Étoliens se réunirent immédiatement en assemblée générale et le nommèrent commandant en chef, sur la proposition de Thoas[46], après que le nouveau chef de leur ligue, Phanéas, homme assez modéré, eut en vain émis de nouveau l’avis, très pratique, du reste, de se contenter de faire juger par le Grand-Roi le différend entre Rome et l’Étolie. Il est vrai que les Romains, qui n’avaient encore jeté qu’une division de force moyenne dans Apollonie, sous le préteur M. Bæbius, furent ainsi devancés préalablement en Grèce par Antiochus. Mais on vit bientôt que, d’un côté, la plupart des Grecs ne songeaient pas sérieusement à s’aventurer dans une guerre contre les Romains, et que, de l’autre, Antiochus ne savait guère profiter de la faveur momentanée des circonstances[47]. Quant aux Grecs, il y avait partout parmi eux des hommes qui, se trouvant sans convictions politiques bien arrêtées et voyant leurs affaires en désordre, eussent volontiers échangé le calme fastidieux du protectorat romain contre de nouvelles agitations et eussent vu avec plaisir une série de délivrances telles que les avaient connues les générations antérieures du temps des Diadoques. Mais c’étaient précisément les puissances qui, dans la péninsule hellénique, avaient quelque importance à côté des Étoliens, la Macédoine et les Achéens, qui ne songèrent pas à se déclarer pour la Syrie. Philippe, sur lequel Hannibal voulait avec raison pouvoir compter dans la nouvelle guerre, ne paraissait même pas exister pour l’aveugle Grand-Roi, et chez les Achéens, au milieu desquels Flamininus combattait personnellement l’influence des ambassadeurs syriens et ululions, il ne se trouva pas un homme de quelque importance[48] qui fût bien disposé pour Antiochus ou même qui eût voté pour la neutralité. Flamininus put même décider les Achéens à déclarer la guerre aux Étoliens et à Antiochus et à lever aussitôt des troupes, d’un côté, pour occuper le Pirée et conserver ainsi à Rome ce point important (que la populace d’Athènes, excitée récemment par des démagogues payés, aurait bien voulu livrer au Séleucide), et de l’autre, pour protéger avec 500 guerriers de Pergame la ville si importante de Chalcis, dont le gouvernement, ami des Romains, s’était montré très froid à l’égard des premières tentatives faites par le Grand-Roi pour le gagner[49]. Dans la Thessalie proprement dite, l’aristocratie régnante resta fidèle aux Romains ; et, dans les contrées de la Grèce centrale, Antiochus, sans parler des Étoliens, ne pouvait compter que sur la tiède sympathie des Béotiens et sur les Athamanes, dont le chef Amynandre, que les Romains n’avaient sans doute pas su contenter après l’humiliation de Philippe, était alors complètement dominé par sa famille, gagnée à la cause du roi de Syrie par de séduisantes promesses (voyez ci-après)[50]. Dans ces circonstances, il fallait absolument qu’Antiochus, par quelques marches hardies que les Romains lui laissaient eu attendant le temps de faire, imposât au moins à la masse de ceux qui, parmi les Grecs, ne s’étaient pas déjà déclarés sans réserve pour les Romains, et qu’il attirât décidément dans son parti, par le prestige du succès, ceux qui hésitaient encore. Aussi le roi ne resta-t-il nullement inactif. De concert avec une division étolienne, il réussit en effet (probablement vers la fin de novembre de l’an 192), en faisant avancer toutes ses forces de terre et de mer sur Chalcis, à encourager tellement dans cette ville le parti hostile aux Romains, que ce parti — tandis que l’armée syrienne se trouvait déjà près d’Aulis, sur la rive béotienne de l’Euripe, et que le général syrien Ménippos détruisait près de Délion un détachement romain de 500 hommes (que Flamininus voulait également lancer de Corinthe à Chalcis), et fournissait ainsi au Sénat un dernier motif pour déclarer la guerre[51] — força les partisans de Rome à s’enfuir de la ville et livra ensuite cette position importante au Séleucide. La garnison, composée d’Achéens et de Pergaméniens, s’était réfugiée à temps dans la ville béotienne de Salganée ; mais elle dut bientôt livrer cette place à Ménippos, à la condition d’en sortir avec les honneurs de la guerre. Les villes de l’Eubée suivirent sans hésiter l’exemple de Chalcis[52]. Cet important succès d’Antiochus ne resta pourtant pas tout à fait sans effet immédiat ; outre les Éléens et les Messéniens, qui, cette fois encore, suivirent tout simplement la politique étolienne[53], les Béotiens se joignirent à lui sans réserve et, pour l’honorer tout particulièrement, lui élevèrent une statue dans le temple d’Athéné Itonia près de Coronée ; mais les Épirotes, eux aussi, recherchaient dès ce moment son amitié pour parer à toutes les éventualités, sans toutefois rompre complètement avec les Romains[54]. Il s’agissait maintenant d’aller de Démétrias en Thessalie avec les Étoliens cl les Athamanes (dans l’hiver de l’année 192 à 191 av. J.-C). Quant à Hannibal, pour qui les Grecs — excepté peut-être les Étoliens et les Achéens — ne comptaient pas, il insista plus que jamais sur la nécessité de décider le roi de Macédoine à prendre part à la guerre contre Rome, ajoutant que, si cela était impossible, il fallait l’occuper par d’autres troupes venues du côté de la Thrace, et transporter sans tarder le théâtre de la guerre en Italie avec le gros de l’armée syrienne, qu’il importait de faire venir d’Asie aussi rapidement que possible[55]. Mais Antiochus ne sut tirer presque aucun profit de ce conseil dicté par le bon sens. II est bien possible que le roi Philippe, qui ne supportait qu’avec un profond chagrin son abaissement par la paix de l’année 196, eût réprimé la colère qu’avait laissée au fond de son cœur contre le Grand-Roi la lenteur et l’irrésolution de ce dernier, son allié naturel dans la dernière guerre contre les Romains : qu’il se fût livré avec joie à l’espoir de reconquérir avec le secours de la Syrie la position qu’il avait eue encore en 198, si seulement Antiochus avait su le traiter convenablement et lui inspirer quelque confiance par sa politique. Au lieu de cela, le Grand-Roi s’était enrichi des débris de la puissance macédonienne en Asie-Mineure et en Thrace. Et maintenant que les Romains, dont Philippe avait appris à connaître et à craindre suffisamment la puissance militaire et la décision, faisaient évidemment à l’Antigonide les offres les plus séduisantes — entre autres choses, probablement la restitution de la côte de Thrace et la possession de toutes les villes et contrées que les Macédoniens pourraient reprendre aux Étoliens et à leurs partisans éventuels en Grèce[56] —, Antiochus non seulement parait en Europe avec des forces si peu considérables que Philippe, en se joignant au Séleucide, eût dû certainement supporter le choc des Romains à peu près seul ; mais il blesse profondément le roi Philippe en faisant espérer, dans le but de gagner l’insignifiant Amynandre, la couronne de Macédoine à Philippe, beau-frère de celui-ci, qui prétendait descendre d’Alexandre le Grand[57]. Si c’était une menace, elle ne produisit aucun effet sur le fier Antigonide. Il paraît cependant qu’Antiochus, sur l’avis d’Hannibal, avait entamé, de Démétrias, de sérieuses négociations avec Philippe ; mais ses tentatives échouèrent complètement. Ce que le Grand-Roi offrit à l’Antigonide comme prix de son alliance contre Rome n’est pas bien connu[58] ; mais nous apprenons qu’Antiochus, soit que les négociations eussent déjà échoué, soit même que Philippe hésitât encore, blessa cruellement le roi de Macédoine en faisant ensevelir magnifiquement, après avoir envahi pour tout de bon la Thessalie, les ossements des Macédoniens tombés sur le champ de bataille de Cynocéphales qui blanchissaient encore sans sépulture. Profondément irrité, Philippe, trop passionné pour voir dès à présent avec le calme et l’intelligence de l’homme d’État l’impossibilité morale d’une alliance loyale avec Rome et les suites nécessaires et pleines de dangers d’une semblable union pour la Macédoine, se jeta sans tarder entre les bras des Romains ; il devint dès lors le plus zélé champion de Rome contre Antiochus[59]. Antiochus, qui, en somme, ne suivait pas les conseils d’Hannibal, avait donc envahi la Thessalie ; mais il y fut partout reçu en ennemi. La ville de Pliera ne se rendit qu’après une lutte opiniâtre à Antiochus et à ses alliés étoliens et athamanes ; et lorsque (tandis que Ménippos et un corps d’armée étolien parcourait la Perrhébie), après la soumission d’une grande partie de la Thessalie moyenne et méridionale par les différentes armées alliées, il parut devant Larissa et rencontra là aussi une résistance énergique, la nouvelle de l’approche d’un détachement romain de 2.000 hommes seulement sous Appius Claudius, envoyé d’Apollonie et se disant l’avant-garde de l’armée romaine et macédonienne, le décida à se retirer promptement à Démétrias[60]. Pendant assez longtemps, les hostilités furent suspendues. Antiochus passa le reste de l’hiver (191 av. J.-C.) à Chalcis ; mais, au lieu de se préparer avec ardeur à la campagne du printemps suivant, le roi, qui avait passé la cinquantaine, tomba amoureux de la belle fille du riche Cléoptolème et célébra des noces splendides, tandis que ses officiers et ses soldats passaient leur temps comme lui au milieu des fêtes et des festins en Eubée, en Thessalie et surtout en Béotie, en butte aux amers sarcasmes de tous les Grecs raisonnables[61]. Lorsqu’enfin (vers le commencement du printemps de l’an 191 av. J.-C.) on se remit à penser à des choses plus sérieuses, rien n’avait encore paru des renforts nécessaires qui (levaient venir de l’Asie. Malgré cela, Antiochus conduisit à Chéronée son armée démoralisée par les excès auxquels elle s’était livrée dans ses quartiers d’hiver et entreprit d’abord une expédition en Acarnanie, sans doute pour se créer une base d’opérations sur la mer Ionienne et dans le voisinage des possessions romaines en Illyrie. Il réussit, en effet, avec le secours du puissant Mnasilochos et du stratège acarnanien Clytos à s’emparer de la ville de Médion et à gagner quelques adhérents. Mais bientôt la nouvelle du débarquement du gros de l’armée romaine près d’Apollonie et des opérations de Bæbius et des Macédoniens en Thessalie forcèrent le roi à revenir rapidement à Chalcis[62] |