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L’antique pays des Hellènes avait, depuis la bataille de Chéronée, cessé de marcher à la tète des nations historiques de l’ancien monde. Il est vrai que le puissant fils de Philippe de Macédoine avait conquis, en grande partie avec les forces de la Grèce et avec les armes de la civilisation hellénique, le inonde oriental, depuis l’Hellespont jusqu’au Pendjab ; il est vrai que sous ses successeurs commença cette nouvelle et grande émigration d’innombrables Grecs de toutes les tribus et de toute condition, qui, en quittant leur antique patrie, devaient donner pour des siècles aux contrées de l’Orient, jusqu’au haut plateau de l’Iran et aux lointaines frontières de l’Egypte, une forme toute nouvelle et une histoire complètement neuve et très caractéristique ; il est vrai qu’après Alexandre les forces matérielles et intellectuelles de la nation grecque, encore considérables et loin d’être épuisées, trouvèrent un théâtre nouveau et immense pour un développe ment inconnu jusqu’alors et pour les créations les plus importantes et les plus diverses. Mais ces forces considérables n’étaient plus qu’au service d’intérêts étrangers ; l’histoire de la civilisation grecque ne coïncidait plus, pas même en grande partie, avec l’histoire de la Grèce ; le centre politique du monde hellénique, pendant toute la période si agitée qui s’écoula depuis Alexandre le Grand, n’était plus dans la vieille Grèce, et l’élément religieux lui-même, qui jusqu’alors avait maintenu comme en une union idéale les divers membres de la nation hellénique, répandus au loin, avait perdu depuis longtemps sa forme et son importance. Cette grande nation ne se sentait plus guère unie, pendant la période de ce qu’on appelle l’hellénisme, que par sa littérature, le sentiment d’une civilisation commune et les grands souvenirs d’un passé glorieux. Mais, parmi tous les pays du nouveau monde hellénistique, l’antique mère patrie, dont ce livre se propose de raconter les dernières destinées, avait le moins profité des nouvelles et glorieuses conquêtes des armes et du génie de la Grèce. L’émigration en masse de robustes guerriers et d’audacieux aventuriers, de laborieux colons et d’ambitieux jeunes gens de toute profession qui sous Alexandre le Grand et les Diadoques étaient allés s’établir dans les contrées de l’Orient, avait épuisé la mère patrie ; et les guerres incessantes des Diadoques, pendant la période de près de cinquante ans qui s’étend de la mort d’Alexandre a l’invasion des Celtes dans la Grèce centrale, avaient exercé leurs cruels ravages, plus qu’ailleurs, dans une grande partie de la Grèce continentale. Mais lorsque enfin, au milieu de toutes ces formidables commotions, se fut formé un nouvel et imposant système d’États hellénistiques et que partout en Orient un état de choses plus régulier se fut établi, les États et villes helléniques des deux rives de la mer Egée commencèrent à voir, eux aussi, des temps meilleurs. La longue série de ces villes grecques, de ces antiques colonies situées sur le bord nord-ouest et ouest de l’Asie-Mineure, depuis Sinope, Héraclée et Byzance jusqu’à l’archipel Rhodien (cités dont notre relation ne pourra jamais, il est vrai, qu’effleurer en passant les destinées ultérieures), redevinrent prospères et florissantes ; leur histoire forme un des points les plus lumineux dans les annales du monde hellénique pendant le IIIe siècle, avant J.-C. En partie complètement indépendantes, comme l’étaient surtout les puissantes cités commerçantes d’Héraclée, de Byzance et de Rhodes, mais relevant pour la plupart, à titre de villes libres, des divers princes qui régnaient sur ces eaux et sur ces côtes — des dynastes de Bithynie, des Attales, des Séleucides, et principalement des Ptolémées qui dominaient dans la mer Egée — et dont la suzeraineté peu gênante n’était souvent, en bien des endroits, que purement nominale, mais partout florissantes par le commerce et l’industrie, et s’adonnant avec zèle aux arts et à la science de ces temps-là ; c’est ainsi que nous apparaissent, au milieu et à la lin du IIIe siècle, les villes qui formaient l’aile orientale du vieux monde hellénique. Mais c’est Rhodes qui, pendant cette période, avait eu le développement de beaucoup le plus brillant. Le civisme éclairé de ses habitants avait préservé cette île florissante de la triste décadence et des horribles lut tes de partis qui, à l’époque des Diadoques et des Épigones, avaient mené à la ruine de nombreuses cités grecques ; la bravoure bien connue des Rhodiens sur terre et sur mer, l’entretien d’une forte marine militaire, l’habile politique grâce à laquelle cette cité, tout en restant amie des Lagides, sut conserver sa neutralité au milieu des luttes incessantes des grandes puissances hellénistiques, ne lui avait pas seulement gagné l’estime générale, les Rhodiens avaient su aussi, en profitant sagement de l’heureuse situation commerciale rie leur île, développer tellement leur trafic, que, même longtemps après le moment de leur contact avec Rome, il ne le cédait en importance qu’à celui d’Alexandrie et de Carthage. Si l’excellent code maritime et commercial des Rhodiens était reconnu au loin, au IIIe siècle, ils surent aussi constamment sauvegarder avec, fidélité et une grande habileté les droits et les intérêts des villes libres et à moitié libres dont ils étaient les protecteurs naturels et, si cola était nécessaire, les défendre énergiquement les armes à la main. Par contre, la grande île de Crète, où les luttes désastreuses entre les villes dominantes de Gortyne, de Cydonie et de Cnossos se répétaient d’une façon chronique, restait indépendante, mais persévérait dans un isolement inutile. Comme autrefois, les Crétois, dans ces temps-là aussi, n’étaient d’ordinaire en rapport avec les autres Grecs que par leurs mercenaires, qu’ils ne refusaient à aucun potentat en mesure de les bien payer. Cependant, ce fut précisément le continent grec qui reprit une importance toute particulière depuis la fin de l’époque des Diadoques proprement dite. Là, depuis la guerre Lamiaque, l’ancien ordre de choses avait été complètement détruit au milieu des guerres et des ruines ; les anciens États prépondérants de la nation grecque, sans en excepter Athènes, se trouvaient réduits à une impuissance complète. Par contre, quelques tribus de l’ancienne Grèce qui, à l’époque où les Hellènes s’étaient couverts de gloire, n’avaient joué qu’un rôle très secondaire, avaient réussi à faire valoir énergiquement leurs forces encore intactes : les belliqueux Etoliens dans la Grèce centrale, les Achéens et les Arcadiens dans le Péloponnèse, s’étaient décidément placés au premier rang depuis l’époque de la guerre celtique, et notamment depuis le milieu du IIIe siècle avant J.-C. ; il semblait vraiment qu’une ère nouvelle de prospérité allait commencer pour l’antique pays des Hellènes. Il est vrai que, par suite du changement complet survenu dans l’état politique du monde, ces États grecs de formation nouvelle pouvaient à peine, malgré leurs efforts, s’élever au rang de puissances de second ordre ; il est vrai que ces jeunes Etats grecs ne pouvaient pas songer à suivre une politique indépendante dans le sens élevé du mot ; s’ils n’exerçaient pas, ou du moins s’ils ne pouvaient exercer que très rarement une influence décisive sur les affaires générales du système des Etats hellénistiques, leur politique était presque toujours déterminée par l’état des rapports politiques entre les grandes puissances hellénistiques, la Macédoine, la Syrie et l’Egypte. Mais malgré cela, la Grèce avait infiniment gagné par la formation de ces confédérations nouvelles. Les temps terribles n’étaient plus où les malheureuses contrées de la péninsule hellénique étaient foulées aux pieds par les armées des Diadoques, où l’égoïsme et les combinaisons intéressées de ces souverains étrangers — qui ne cessaient de tromper ce peuple malheureux en lui répétant les mots magiques de liberté et d’indépendance de tous les Hellènes, tandis qu’au fond la Grèce n’avait de valeur à leurs yeux qu’à cause de ses positions stratégiques et parce qu’elle leur fournissait de bons soldats — couvraient sans cesse ce pays de sang cl de ruines ; elles n’étaient plus ces années néfastes où le peuple grec ne comptait plus pour rien, surtout dans son antique patrie, et où, pour comble de misère, avait surgi en d’innombrables lieux cette race de criminels sanguinaires dont le règne a valu une si terrible renommée à la tyrannie nouvelle. Depuis la seconde moitié du IIIe siècle avant J.-C., la Grèce était redevenue malgré tout quelque chose de plus qu’une simple notion géographique ; la formation de la Ligue étolienne et de la Ligue achéenne avait rendu aux forces encore vivaces de la péninsule un solide point d’appui ; c’était quelque chose que de revoir des puissances grecques indépendantes, avec lesquelles les souverains étrangers, habitués pendant si longtemps à traiter la Grèce selon leur bon plaisir, étaient obligés de compter très sérieusement. Il y a plus : les nouveaux États grecs jouirent eu somme pendant assez longtemps d’une assez grande considération. On craignait même au loin les belliqueux Etoliens ; l’impétueuse valeur de ces robustes montagnards remplissait de terreur leurs ennemis et de confiance leurs amis, jusqu’en Asie-Mineure, en Syrie et en Egypte. Et si le solide civisme et la démocratie modérée des Achéens n’étaient appréciés à leur juste valeur que dans les limites plus étroites de la Grèce même, leur cher et illustre Aratos, au temps de sa fortune, jouissait d’autant plus de considération auprès des grandes cours hellénistiques comme habile diplomate et homme d’Etat expérimenté. Vers l’an 228 avant J.-C, la grande œuvre de la restauration d’une Grèce indépendante semblait avoir beaucoup de chances de succès. Les rois de Macédoine de la maison d’Antigone le Grand, après que cet Etat se fut relevé des terribles ruines causées par les invasions celtiques en 279 et 278, avaient, depuis Antigone Gonatas et depuis que leur monarchie eut été réduite à la presqu’île des Balkans, en ce qui concernait leurs intérêts en Europe, repris une partie seulement des plans de l’illustre vainqueur de Chéronée. Ils avaient renoncé à enchaîner à leur domination, par des liens plus ou moins étroits, les tribus barbares du nord, de l’est et de l’ouest de leur empire jusqu’au Danube, à la mer Noire et à la mer Adriatique ; de ce côté, ils ne se tiennent plus guère que sur la défensive. Mais ils font au sud des efforts d’autant plus énergiques pour conserver la Grèce. Sans doute ils ne peuvent sérieusement songer à faire de ce pays une province macédonienne, mais ils tendent décidément à s’emparer du moins des points importants de la péninsule hellénique et, soit par de solides alliances, soit en envoyant des secours continuels à de puissants partis ou à certains potentats, à lier si étroitement les États grecs à leur politique qu’à côté de l’influence macédonienne aucune autre ne puisse ni s’établir ni se maintenir. C’est ainsi que, depuis le relèvement de la Macédoine par Antigone Gonatas, les nouveaux États grecs se trouvent presque constamment en lutte avec cette puissance. A l’époque déjà indiquée, vers l’an 228 avant J.-C, après la mort du roi de Macédoine Démétrios II, la balance semble décidément pencher en faveur des Hellènes. L’influence macédonienne est refoulée jusqu’au fond de la Thessalie. La Ligue étolienne domine dans la plus grande partie de la Grèce centrale ; les Achéens, très liés avec les Ptolémées d’Egypte, principaux adversaires des Antigones, ont déjà gagné pour leur Ligue la plus grande partie du Péloponnèse avec Mégare et Égine et de plus enlevé l’Attique à la puissance macédonienne ; l’union amicale enfin entre les Achéens et les Étoliens n’est encore nullement compromise ; les rapports entre ces deux puissances continuent à être, en apparence du moins, assez satisfaisants, malgré la jalousie qui les dévore en secret. Mais les belles espérances du rétablissement complet d’une Grèce indépendante, qu’avait fait naître cet état de choses, ne devaient point se réaliser. Ce ne fut pas cependant l’hostilité entre les Achéens et les Étoliens qui fit échouer l’œuvre de la régénération de la Grèce : on sait au contraire que la tournure fatale que prirent les destinées de la Grèce dès les années qui suivirent a été amenée par une dernière tentative de rajeunir Sparte vieillissante. Ce fut un malheur immense pour les Hellènes que l’antipathie récente entre les institutions civiles des Achéens représentées par Aratos, qui avaient une teinte fortement timocratique, malgré leurs formes démocratiques, et la royauté nouvelle du Spartiate Cléomène III, que soutenaient surtout les masses, n’ait pu être ni vaincue ni oubliée ; que l’homme d’État achéen qui avait tant de mérites n’ait vu dans le jeune roi de Sparte, dans le génie le plus original qu’ait pu produire la Grèce sur son déclin, que le destructeur de l’œuvre de sa vie ; qu’il n’ait pas trouvé assez de grandeur d’âme, de renoncement à soi-même pour céder le pas à son puissant rival dans l’intérêt de la Grèce, pour abandonner à Cléomène l’hégémonie dans le Péloponnèse, et que, d’autre part, ce même Aratos n’ait pas possédé lui-même, dans cet Age de fer, le génie militaire, et n’ait pas eu à, sa disposition un général qui eût pu se mesurer avec succès avec Cléomène (comme les Achéens en trouvèrent un par la suite dans Philopœmen, précisément un demi-siècle trop tard). Il arriva donc qu’Aratos, avec les débris de la Ligue achéenne et au moment de sa plus grande détresse (en 223 avant J.-C.) employa un moyen désespéré en appelant à son secours ces mêmes Macédoniens contre lesquels, pendant une génération, il avait lutté de toutes ses forces. Quant aux Étoliens, qui, avec toute leur énergie et leur audace, ne possédaient pas dans ces années décisives un homme d’Etat d’un esprit supérieur, qui étaient aussi peu capables que les Achéens de s’élever à des conceptions panhelléniques, les Étoliens ne purent pas prendre une part décisive et salutaire à la direction des affaires du Péloponnèse si gravement compromises. L’éminent roi de Macédoine, Antigone Doson, devint donc l’arbitre souverain des destinées de la Grèce. La défaite de Bellasie (dans l’été de l’année 221 av. J.-C.) mit fin pour toujours aux projets audacieux des Spartiates ; la Ligue achéenne et Aratos se virent délivrés de leur puissant ennemi. Mais c’était une délivrance bien chèrement achetée. Non seulement, pendant la guerre contre Cléomène, Mégalopolis, la perle des cités arcadiennes, reçut un coup dont elle ne se remit jamais entièrement (222) ; non seulement les troupes macédoniennes reprirent pied à Orchomène, en Arcadie, et à Corinthe, la clef du Péloponnèse : la liberté et l’autonomie des Achéens, l’espoir de reconstituer une Grèce indépendante s’évanouirent à jamais. Le prudent Antigone était, en effet, l’homme qu’il fallait pour profiter largement de la faveur des circonstances, afin de renouveler et d’établir sur de fortes bases la suprématie macédonienne en Grèce. Dans l’état où se trouvaient les Grecs, il ne pouvait pas songer, il est vrai, à attacher les différentes villes grecques à la Macédoine en y établissant des tyrans, comme l’avaient fait ses prédécesseurs : il eut donc recours aux formes dont s’était servi le vainqueur de Chéronée : il créa une vaste symmachie gréco-macédonienne. Il constitua ainsi, pendant la guerre contre Cléomène, une grande confédération d’États qui comprenait la Macédoine et la Thessalie, la Béotie et la Phocide, les tribus unies du l’Épire, l’Acarnanie, et enfin aussi les Achéens, et à laquelle, après la défaite de Cléomène, Sparte elle-même dut s’adjoindre. La mort prématurée d’Antigone ne permit pas d’organiser systématiquement cette nouvelle symmachie comme l’avait été celle que Philippe II avait constituée de force et que représentait le synode de Corinthe. De même — car les circonstances n’étant plus du tout semblables, Antigone choisit les formes les plus douces pour faire reprendre peu à pou aux Hellènes l’habitude de la suzeraineté macédonienne, — la suprématie de la Macédoine ne s’affirma pas de longtemps aussi fortement, du moins en apparence, que du temps de Philippe et d’Alexandre. Les États grecs qui faisaient partie de la nouvelle symmachie étaient réunis[1], du moins de nom, en une confédération, non pas sous l’hégémonie de la Macédoine, mais avec la Macédoine. Mais, en fait, l’hégémonie appartenait au roi de Macédoine, qui se réserva d’emblée la direction des affaires politiques, et auquel, à cause de ses forces supérieures, devait naturellement tomber en partage aussi le commandement militaire[2] ; d’ailleurs, les divers membres de celle confédération n’avaient presque point d’intérêts communs et n’étaient plus unis que par leur alliance commune avec la Macédoine. A l’exception, d’une part, des Athéniens, qui, depuis leur délivrance du joug macédonien, se laissaient diriger complètement par la politique égyptienne, et, de l’autre, des puissants Etoliens et des cantons péloponnésiens, l’Élide et la Messénie, qui marchaient avec eux tous les États de la péninsule grecque se retrouvaient alors (fin de l’année 221 av. J.-C.) réunis sous la domination macédonienne. La fatale désunion des Grecs, que les plus fâcheuses expériences n’avaient pu faire cesser et qui déjà au IVe siècle avant J.-C. avait placé entre les mains de Philippe II le gouvernement de la Grèce, mit aussi fin, d’une façon lamentable, au nouvel espoir d’un relèvement des Hellènes du m0 siècle, du moins en ce qui concerne le Péloponnèse. Et pourtant, il faut bien le dire, si les Hellènes de cette époque étaient incapables de mettre en mouvement dans tout leur ensemble les forces considérables dont ils disposaient encore et d’apaiser ou de faire cesser, par leur propre énergie, les haines vivaces qui renaissaient toujours au sein de ce peuple étrange, il n’en fallait pas moins considérer comme une circonstance favorable que la puissance qui, dans la péninsule, se rapprochait le plus des Grecs par une origine commune, eût assez de force pour réunir sous sa protection la plupart des membres de cette nation divisée et — bien qu’elle fît toujours passer en première ligne son propre intérêt — pour utiliser, sans en négliger aucune, dans la plupart des cantons grecs, les ressources dont ils pouvaient disposer encore. Car précisément à cette époque où le sort du Péloponnèse allait se décider, il devenait de plus en plus évident pour les hommes d’État les plus clairvoyants que les deux formidables grandes puissances de l’ouest, Carthage, qui depuis ses conquêtes eu Espagne avait pris un nouvel essor, et la jeune grande puissance italique qui depuis 228 av. J.-C. avait déjà poussé ses avant-postes au delà de l’Adriatique jusqu’en Illyrie et à Corcyre, se préparaient à une lutte pour l’existence dont l’issue devait nécessairement exercer une influence décisive sur le monde grec et le monde hellénistique. Dans cette éventualité, la monarchie macédonienne bien constituée, avec ses robustes habitants et sa vaillante armée, était le boulevard naturel de tout l’Orient en général, et tout d’abord la protectrice naturelle et nécessaire de la péninsule grecque avec son système d’Étals compliqué. Et cette même Macédoine n’était plus du tout maintenant, à l’égard de la Grèce méridionale, dans la situation où elle avait été du temps du Philippe II. Le peuple macédonien, abstraction faite des tribus celtiques et illyriennes qui s’étaient fixées dans le pays, s’était complètement assimilé la civilisation hellénique ; l’antipathie qu’éprouvaient les unes pour les autres, du temps de Philippe et même encore du temps d’Alexandre, les Hellènes et les Macédoniens avait pendant les cent dernières années presque entièrement disparu, par suite des rapporta constants, soit pacifiques, soit hostiles, entre les deux nations ; les intérêts de la Macédoine avaient fini par se confondre si bien avec ceux des autres Etats de la péninsule, qu’il ne fallait plus penser, dans l’état actuel du monde, à une séparation complète de la Grèce et de la Macédoine ; chaque nouveau conflit et toutes les complications politiques en fournissaient la preuve. Ajoutez à cela la conviction depuis longtemps partagée par bien des esprits[3] qu’une Macédoine puissante, dont les troupes vigoureuses fussent en état de résister avec succès aux dangereuses tribus des Barbares du nord, Illyriens, Dardaniens, Celtes et Thraces, était absolument nécessaire à la sécurité de la Grèce méridionale. Enfin, les forces militaires de la Macédoine proprement dite n’étaient plus, au temps dont nous parlons, à beaucoup près aussi supérieures à celles des Grecs qu’à l’époque d’Alexandre. La perte de milliers de ses plus robustes habitants conduits en Asie sous Alexandre le Grand et sous les Diadoques, les terribles incursions des Celtes et les incessantes guerres ultérieures avaient considérablement diminué la population de la Macédoine ; dès le temps de Philippe V, la levée d’une armée de 26,000 hommes à peine (mercenaires compris) coûtait des efforts extraordinaires, Du moment que la politique macédonienne cessait de pouvoir disposer en môme temps de la Grèce, ou du moins d’une grande partie des cantons grecs, sa position de grande puissance se trouvait singulièrement compromise. Or, s’il avait été possible d’allier avec la Macédoine tous les États grecs de la péninsule, unis entre eux, même par des liens assez lâches et par un certain sentiment d’intérêts communs, la liberté et l’indépendance des cantons grecs n’auraient probablement pas eu beaucoup il craindre de Pella. Mais malheureusement, il n’en était pas ainsi. Sans parler des robustes Étoliens qui étaient restés indifférents à l’égard de la nouvelle ligue d’Antigone Doson, cette même ligue de création nouvelle u’était pas née, du moins en ce qui concerne les Grecs, de considérations et de calculs ayant une vaste portée ou s’élevant au-dessus des intérêts du moment ; elle était partout le résultat d’une politique locale plus ou moins étroite. La plus grande partie de la Thessalie était, depuis l’époque de Philippe II, à l’exception de quelques rares moments d’indépendance, devenue province macédonienne ; ceux des Acarnaniens, des Épirotes, des Phocidiens qui étaient encore indépendants se jetèrent dans le parti macédonien à cause de leur antipathie pour les Étoliens, dont la puissance et la politique ambitieuse menaçaient leur indépendance locale et dont les brigandages ruinaient leurs propriétés. Il en était à peu près de même des Béotiens, qui végétaient dans les excès et la débauche et qui déjà depuis le roi Démétrios II n’avaient cessé d’entretenir les relations les plus étroites avec la Macédoine. Quant au Péloponnèse enfin, nous avons déjà vu comment la désastreuse rivalité de Sparte et de la Ligue achéenne les fit tomber l’une et l’autre sous la domination macédonienne. Le plus important et le mieux ordonné des États groupés alors autour delà Macédoine, la Ligue achéenne, qui aurait très bien pu, même sous la domination macédonienne, conserver une certaine autonomie, avait malheureusement développé sa force armée d’une façon bien insuffisante sous la direction d’Aratos, très défectueuse au point de vue militaire : de telle sorte que les Achéens en étaient bien souvent réduits à appeler à leur secours des troupes macédoniennes. Par suite de cet état des affaires en Grèce, la prépondérance de la Macédoine dut se faire sentir, alors comme plus tard, d’une façon décisive au sein de la nouvelle Ligue : prépondérance qui ne reposait pas uniquement, qui se fondait même bien moins sur l’étendue des ressources matérielles de cet État que sur la valeur morale, la pratique constante du métier des armes, la discipline militaire et politique du peuple macédonien, et sur la fermeté et la ténacité avec lesquelles les hommes d’État macédoniens, formés par une longue tradition politique, défendaient les intérêts de l’Étal et s’efforçaient de résoudre les problèmes politiques, qui leur étaient très clairement indiqués et dont ils avaient parfaitement conscience eux-mêmes. S’appuyant sur ses forces nationales, sur la Thessalie, en grande partie macédonienne, avec sa forteresse maritime très importante de Démétriade (en Magnésie, sur le golfe de Pagase), sur l’île d’Eubée, depuis longtemps au pouvoir de la Macédoine, très importante aussi au point de vue stratégique avec la forte Chalcis, qui, du côté de la mer, permettait d’entrer en Béotie, et sur Corinthe, la clef du Péloponnèse (de même que sur Orchomène en Arcadie), Antigone Doson pouvait considérer comme solidement établie la domination de sa dynastie sur la Grèce. Comme État, Athènes ne comptait presque plus, et les puissants Étoliens, qui résistaient encore au roi et dont les possessions continentales — elles s’étendaient sur une vaste surface depuis l’archipel céphallénique et la vallée de l’Achéloos jusqu’à Delphes, et du détroit de Rhion jusqu’aux Thermopyles et bien avant dans la Phthiotide — séparaient toujours encore les contrées septentrionales de la nouvelle Ligue des contrées méridionales, étaient si bien cernés et resserrés qu’Antigone pouvait bien espérer de les forcer eux aussi, tôt ou tard, à reconnaître son hégémonie. Dans ces circonstances, il ne reste plus, depuis la bataille de Sellasie, à la plupart des Hellènes confédérés, parmi lesquels les Spartiates exaspérés conservaient seuls l’espoir d’un soulèvement des Étoliens, qu’à prendre leur parti de ce grand fait accompli : la domination de la Macédoine rétablie en Grèce. Quant aux Achéens, ceux dont les sympathies n’avaient pas été pour Cléomène pouvaient du moins espérer qu’en profitant sagement des circonstances nouvelles, ils verraient prospérer leurs affaires tant que leurs intérêts ne seraient pas contraires à ceux des Antigonides. Et c’est dans ce sens qu’Aratos, surtout depuis le jour mémorable où il rompit avec son propre passé, s’efforça de garantir au moins à ses chers Péloponnésiens, par son influence personnelle auprès des souverains macédoniens, une situation tolérable au sein de la nouvelle symmachie. Ce fut donc un grand malheur, eu égard à la situation générale du monde à cette époque et à l’état des affaires de la péninsule gréco-macédonienne en particulier, que la mort subite d’Antigone Doson, de ce souverain éminent qui fut enlevé peu de temps après la bataille de Sellasie (vers la fin de l’an 221 ou au commencement de l’an 220 avant J.-C), à peine âgé de quarante ans[4]. Il est vrai qu’Antigone avait bien nettement fait sentir aux Achéens qu’à côté de la royauté militaire macédonienne, les institutions démocratiques du Péloponnèse étaient tout au plus tolérées. Aratos lui-même, jusque-là traité avec la plus grande distinction par le prudent monarque, avait dû, encore pendant la guerre contre Cléomène, se soumettre à l’humiliation de voir relever les statues des anciens tyrans dans la ville d’Argos délivrée par les Achéens et renverser celles des libérateurs achéens à Corinthe (excepté celle d’Aratos lui-même[5]). Le cruel traitement enfin que subit Mantinée, prise en 222, donnée ensuite aux Argiens, repeuplée par eux et appelée par Aratos Antigonia, par déférence pour le roi[6], souilla d’une tache de sang la gloire militaire d’Antigone, même en admettant que les Achéens soient en grande partie responsables de ce crime. Et cependant, vu l’état général du monde, la mort d’Antigone était pour les Hellènes aussi une grande perte. Car ce monarque était un homme, dans toute l’acception du mot, un homme comme le monde grec et hellénistique n’en comptait plus que peu à cette époque. S’il avait su rendre à la Macédoine sa puissance après l’avoir tirée d’une situation très fâcheuse ; s’il avait su fixer l’inconstance de la fortune par son énergie opiniâtre et ses qualités éminentes comme souverain, il sut aussi très bien en imposer aux Grecs, s’attacher personnellement, par sa loyauté, par ses manières franches et bienveillantes, les hommes marquants de cette nation tristement divisée, et gagner leur confiance. Et si, comme chef militaire macédonien, il se tint sur la réserve vis-à-vis de la démocratie grecque, on ne peut lui reprocher les folies tant politiques que personnelles de son jeune successeur, ni la négligence et la brutalité avec laquelle il lésait les intérêts les plus sacrés, ni enfin son caractère cruel et vindicatif. En un mot, Antigone, en descendant au tombeau, priva la Grèce de celui qui, mieux que tout autre, eût pu diriger d’une main ferme les destinées de cette partie du monde oriental, au milieu de la crise formidable dans laquelle allait être entraînée bientôt la Macédoine elle-même par la lutte pour la domination du monde qui déjà s’annonçait à l’ouest de l’Adriatique. La puissance de la Macédoine avait été si solidement rétablie par Antigone que, même après sa mort, aucune velléité de défection, aucune agitation ne se manifesta au sein de la nouvelle Ligue. On pouvait d’autant moins songer à un soulèvement que, par suite de la mort inattendue du grand Ptolémée III Évergète (en automne 221), qui peu de temps auparavant avait accueilli avec beaucoup de bienveillance Cléomène fugitif, et de l’avènement du faible Ptolémée IV, la politique ambitieuse de la cour d’Egypte cessa de se faire sentir au dehors et d’offrir comme jusqu’alors un point d’appui aux agitations de la Grèce contre la Macédoine. Quanta Aratos et aux Achéens, ils considéraient l’avènement du successeur d’Antigone sans la moindre inquiétude. En effet, le nouveau roi Philippe V (fils de Démétrios II), cousin, beau-fils et pupille d’Antigone Doson et a peine âgé de dix-sept ans[7], avait été envoyé dans le Péloponnèse par son tuteur peu de temps avant la mort de celui-ci, pour se familiariser avec les affaires de ce pays sous la direction d’Aratos. Ce dernier avait réussi alors à gagner la faveur et la sympathie du jeune héritier de la couronne et à lui inspirer de la confiance en sa personne et en ses conseils[8]. Aussi Philippe, devenu roi, répondit-il pendant plusieurs années aux espérances qu’Aratos avait fondées sur lui ; mais bientôt les circonstances, sans que l’influence de Philippe se fit encore sentir, se modifièrent de telle façon, que les Étals alliés de la Macédoine, sans en excepter la Ligue achéenne, devinrent de plus en plus dépendantes de la puissance dirigeante. Une série de conflits très fâcheux entre les Étoliens et les Messéniens, qui avaient jusqu’alors vécu en amis avec la Ligue étolienne, mais avaient récemment conçu le projet de se joindre à la symmachie gréco-macédonienne[9], amena d’abord au commencement de l’été de l’année 220 avant J.-C, entre les Étoliens et les Achéens, de sanglantes collisions dans lesquelles ces derniers eurent si complètement le dessous, qu’ils furent obligés d’implorer le secours du roi Philippe. La tournure que prirent les affaires en Grèce amenèrent Philippe et ses alliés à entreprendre une grande guerre dont le but avoué était de reconquérir les villes enlevées depuis dix ans à divers alliés par les Etoliens, mais qui, au fond, tendait à refouler ceux-ci dans les limites les plus étroites possibles, et à les faire reculer au moins au delà du mont Œta et de Delphes[10]. Nous n’avons pas à parler ici en détail de la guerre qui éclata alors et qui porte le nom de Guerre Sociale (219-217 avant J.-C.)[11] ; il suffira d’insister sur son importance politique. Le but politique des Étoliens en commençant la guerre fut, selon toute probabilité, le suivant : ils voulaient arrêter avant tout le développement de la symmachie gréco-macédonienne, qui avait déjà envahi en Messénie un territoire où l’influence étolienne avait été puissante jusqu’alors ; de plus, ils espéraient sans doute, ne connaissant pas encore les forces du jeune roi, pouvoir, par une guerre heureuse, déchirer le filet sous lequel Antigone Doson avait tenu la Grèce prisonnière et dont il les avait entourés eux-mêmes. Mais la suite des événements montra que les lourdes fautes que la politique étolienne avait commises jusque-là commençaient à porter leurs fruits amers. Ce fut constamment le malheur et la faute de cette énergique tribu grecque, qu’au temps qui précéda cette guerre sa force exubérante n’ait jamais été ni bien dirigée, ni disciplinée par un système de saine politique, ni préservée d’un gaspillage sans but ; que les Étoliens n’aient jamais suivi une politique d’ensemble, à vues larges, réfléchie, conséquente avec elle-même, et bien dirigée ; surtout que le germe de l’idée du panhellénisme, qui là aussi ne faisait pas complètement défaut, n’ait pas eu un développement plus complet. Le moment où il semblait que pour la dernière fois les Étoliens eussent pu ou conquérir le premier rang en Grèce, ou, en s’unissent aux membres encore vivaces de la péninsule, régénérer leur pays par leurs propres efforts, était passé depuis la bataille de Sellasie, depuis l’entrée d’Antigone à Sparte. Dès lors, la suzeraineté macédonienne était pour lu péninsule hellénique un fait accompli ; la situation générale du monde en faisait en même temps une nécessité. Les Étoliens se virent ainsi réduit8 à une défensive permanente, pleine de difficultés surtout au point de vue politique. Mais les Étoliens avaient beaucoup contribué par leur propre faute — on le vit bien au début de la guerre qui éclata en 220 — à augmenter les difficultés politiques de leur position. Les vieilles habitudes de brigandage dont ils n’avaient jamais voulu se corriger complètement allaient recevoir leur châtiment ; leurs nombreuses querelles privées, les brigandages sur mer et sur terre que les audacieux chefs de partisans étoliens avaient commis au détriment de tous leurs voisins — souvent très mal à propos, trop souvent aussi sans aucun égard pour les intérêts politiques de leur pays — avaient partout excité la haine et leur avaient valu au loin une fâcheuse renommée. Aussi, pendant la guerre qui venait d’éclater, les Grecs ne sont presque nulle part sympathiques aux Etoliens, qui, à l’exception des Eléens, depuis longtemps leurs amis, ne trouvent point d’alliés au début de la lutte, même parmi ceux des Hellènes qui n’adhéraient pas encore fortement à la symmachie ; de là vient aussi qu’ils ne réussissent pas à enlever aux Macédoniens leur prépondérance politique. Abstraction faite des subsides que l’adversaire de Philippe, le roi Attale Ier de Pergame, alors déjà l’ami des Étoliens, fit parvenir à ces derniers[12], la politique étolienne ne trouva d’appui qu’à Sparte. Les Spartiates, qui, depuis la mort d’Antigone,vivaient tantôt en proie à une sourde effervescence, tantôt au milieu de sanglantes dissensions intestines, se décidèrent à placer, au printemps de l’année 219, deux nouveaux rois sur le trône des Héraclides devenu vacant. Cléomène, qu’on avait beaucoup regretté et dont on avait en vain souhaité le retour, venait enfin de trouver en Egypte sa fin tragique, vers la fin de 220 ou au commencement de 219 ; le jeune Agésipolis III représentait la famille des Eurysthénides ; l’autre moitié de la double royauté Spartiate fut donnée par les éphores à un certain Lycurgue[13], qui acheta pour une grosse somme l’exclusion des derniers héritiers légitimes des Proclides. D’autre part, les Étoliens réussirent à détacher de la Ligue gréco-macédonienne les Spartiates, qui s’allièrent à eux et prirent part sans tarder à la guerre générale. Dans le camp opposé, Philippe nourrissait probablement l’espoir d’ébranler par cette guerre la puissance étolienne en Grèce, et de préparer le seul territoire grec encore indépendant a reconnaître sa suzeraineté. Cette guerre, qui, du reste, mit bientôt en mouvement les tribus barbares du nord, les Illyriens pour la Macédoine, les Dardaniens contre elle, ne se déroula point comme récemment la guerre contre Cléomène, en une série d’actions importantes, de coups décisifs ; au contraire, d’un côté, les frontières étendues et irrégulières des deux pays belligérants furent le théâtre d’un grand nombre de sanglantes escarmouches ; de l’autre, ta qui intéressait surtout dans cette lutte, ce fut le siège de certaines places fortes et notamment une série d’incursions réciproques en pays ennemi, accompagnées de terribles ravages, peu importantes au point de vue militaire, mais désastreuses pour les malheureux cantons du nord rie la Grèce, comme aussi pour l’Etolie et une partie du Péloponnèse. On vit bien clairement alors que les principaux chefs des Étoliens, le brutal Dorimachos de Trichonion et le vaillant mais non moins sauvage Scopas, ne pouvaient pas, comme généraux, se comparer à Cléomène ; ce qui lit plus de tort encore à la cause étolienne, ce furent les horribles dévastations et les honteux pillages de temples dont ces chefs se rendirent coupables en s’élançant avec autant d’audace que d’énergie de leur forteresse située sur la montagne ; ils étouffèrent ainsi dans le reste des Hellènes les sympathies qui y pouvaient exister encore. Philippe, de son côté, bien qu’il fit preuve de talent militaire, qu’il fût toujours tout aussi prêt à se battre, tout aussi rapide dans ses mouvements que les Étoliens, n’égala pas, comme chef d’armée, son prédécesseur Antigone. Avouons-le cependant : outre les incursions des Dardaniens, ce fut la mollesse de la plupart des alliés de Philippe et la regrettable faiblesse des armées achéennes qui empêchèrent surtout le roi, réduit, sur presque tous les points du vase théâtre de la guerre, à faire le plus gros de la besogne avec ses Macédoniens ; de réaliser complètement le plan qu’il s’était tracé : l’attaque systématique et concentrique du haut plateau étolien et de vigoureux assauts contre le cœur même de leur position. Malgré cela, le plateau de la balance semblait pencher en faveur de Philippe. Les Étoliens, dont Philippe avait ravagé en 218 pendant une de ses plus célèbres expéditions le centre politique, Thermon : qui avaient perdu sur leur frontière sud-ouest Œniadæ (219), et en Thessalie (217), Thèbes Phthiotique : qui, en exceptant si l’on veut une partie des Crétois[14] et le roi de Pergame, n’avaient pas d’alliés considérables dont ils eussent pu recevoir des auxiliaires ou du moins des subsides, virent leurs ressources diminuer peu à peu : ils commencèrent donc en 217 à désirer sérieusement la paix. Aussi, ce fut la nouvelle des événements extraordinaires survenus précisément alors dans la péninsule italique qui décidèrent enfin les puissances belligérantes à changer complètement de politique. La lutte pour l’existence à laquelle Rome et Carthage se préparaient depuis longtemps — elle porte le nom de deuxième guerre punique — avait enfin éclaté en 218 av. J.-C. Le formidable Hannibal avait pénétré dans le nord de l’Italie vers la fin de l’été de cette année, et déjà l’Orient suivait avec une inquiète attention les premières grandes péripéties de cette guerre. Or on sait qu’Hannibal avait, aux premiers jours d’été de l’année 217[15], infligé aux Romains une terrible défaite auprès du lac Trasimène. La nouvelle de ce grand événement produisit dans toute la Grèce la plus profonde impression. Comparées à une guerre aussi acharnée et faite sur une aussi vaste échelle que celle qui venait d’éclater en Italie et en Espagne, les luttes dans lesquelles les États de la péninsule gréco-macédonienne consumaient alors le meilleur de leur force ne paraissaient plus que des combats de gladiateurs. La nation grecque, si désunie, eut alors un secret pressentiment de ses propres destinées : on sentait bien que dans cette lutte entre Hannibal et les Romains, il y avait un autre enjeu que la domination sur les pays situés à l’ouest de l’Adriatique, et que le vainqueur dans ce combat de géants ne manquerait pas, tôt ou tard, d’étendre sa main sur les contrées du monde hellénique. Cette conviction disposa les chefs des États grecs belligérants à se tendre la main pour faire la paix ; mais le roi Philippe aussi vint au-devant de leurs désirs. Il est vrai que lui avait d’autres motifs encore[16]. En effet, ce prince, jeune et plein d’ambition, que le sort n’avait cessé de favoriser jusqu’alors, se souvenait, grâce à l’influence d’un de ses compagnons les plus considérés, du chef illvrien Démétrios de Pharos (voy. ci-après), de l’ancienne grandeur des rois de Macédoine depuis Alexandre, de leurs faits d’armes éclatants et de la formidable puissance de ses propres ancêtres, du grand Antigone et du célèbre Démétrios Poliorcète. Le Pharien s’entendait très bien à nourrir et à exalter ces sentiments ; il savait enfin représenter au jeune général que l’état actuel de l’Italie était très favorable à une intervention efficace de la Macédoine ; au jeune roi, il ouvrait, sous les couleurs les plus séduisantes, la perspective d’un futur empire universel. Dans ces circonstances, il n’était pas difficile de décider toutes les puissances belligérantes de la péninsule hellénique, avant la fin de la 3e ou au commencement de la 4e année de la CXLe olympiade, à prendre part, pendant l’été de l’année 217 avant J.-C, à un congrès de paix qui se réunit près de Naupacte. Là ce fut surtout le digne Étolien Agélaos de Naupacte, un des meilleurs hommes d’État que l’Étolie ait jamais produits, qui donna une expression éloquente aux sentiments des Hellènes les plus clairvoyants. L’importance qu’avait pour la Grèce la grande guerre italique ; les dangers dont menaçait l’indépendance de la Grèce elle-même le nuage qui s’élevait à l’Occident ; la nécessité d’une entente générale et spontanée de tous les États grecs, tandis qu’il en était encore temps ; il insista sur tout cela avec autant de force que de clarté. Quant au roi Philippe, il lui attribua la mission, aussi belle que pleine de promesses au point de vue politique, d’assumer, dans toute l’acception du mot, le rôle de protecteur de tous les Hellènes ; si Philippe aspirait à plus de puissance encore, il n’aurait qu’à s’immiscer au moment opportun dans les affaires d’Italie[17]. Les paroles pleines de sens de l’homme d’État étolien furent partout reçues avec faveur, notamment par Philippe ; et c’est ainsi que, peu de temps après, on signa une paix générale qui confirma tous les partis dans leurs possessions acquises[18]. Le jour de la conclusion de la paix de Naupacte fut dans la vie du peuple grec un des rares moments où les puissances dirigeantes — du moins dans la mère patrie — s’unirent sous la pression des nécessités politiques. Mais, hélas ! ce fut aussi le dernier jour où tous les Grecs libres de la péninsule se tendirent librement la main. Les brillantes espérances avec lesquelles les hommes d’État et les généraux grecs réunis près de Naupacte se séparèrent ne devaient pas se réaliser. Il fut donné, il est vrai, aux Grecs de reconnaître l’unique chemin du salut ; mais l’énergie et la prudence nécessaires pour faire ce qu’il fallait pour obvier à la ruine imminente de leur indépendance nationale leur furent refusées. Le nuage de l’Occident ne devait que trop tôt s’étendre sur la Grèce, et cela principalement par la faute des Grecs eux-mêmes, et surtout par les fautes graves de leur guide naturel, Philippe. Il y avait, après la conclusion de la paix à Naupacte, pour Philippe et pour les Grecs, deux moyens de conjurer avec quelque apparence de succès les dangers dont les menaçait eux aussi, tôt ou tard, la guerre d’Italie. Ou bien on pouvait profiter des circonstances pour vider à fond et en tout lieu les différends qui divisaient les États et les tribus, pour guérir les blessures qu’on se faisait depuis dix ans, mais avant tout pour mettre dans le meilleur étal possible les forces armées des divers Etats : on pouvait, en un mot, faire les préparatifs les plus énergiques pour repousser, en réunissant toutes les forces sous la direction de la Macédoine, toute attaque de celle des deux grandes puissances occidentales de Rome ou de Carthage qui tenterait d’étendre la main sur la péninsule hellénique. Mais il y avait de grands inconvénients à cette manière d’agir. Nous avons vu qu’aucun lien, même le plus léger, ne rattachait entre eux ceux des États grecs qui ne faisaient point partie de la Ligue gréco-macédonienne. Or, des préparatifs pour une défense commune n’eussent eu à coup sûr l’approbation générale qu’au cas où le danger eût été assez proche, assez tangible, pour émouvoir vivement non seulement les hommes d’Etat les plus clairvoyants, mais aussi la masse du peuple. Mais ceux qui connaissaient la situation telle qu’elle était pouvaient facilement prévoir que la plupart des Hellènes, s’ils devaient avoir plusieurs années de calme et se tenir uniquement sur la défensive en attendant les événements, s’abandonneraient bientôt aux douceurs d’une paix longtemps désirée, mais que tôt ou tard aussi on verrait s’accumuler de nouveaux sujets de dissensions intestines et qu’on ne ferait à peu près rien dans l’intérêt de tous. Le second moyen se recommandait donc de lui-même : il fallait que le roi Philippe profilât sans tarder du sentiment profond qui poussait les Grecs vers l’unité pendant qu’ils faisaient la paix à Naupacte. Il s’agissait de faire de forts armements en Macédoine et notamment sur mer, de réunir en faisceau l’élite des forces des Etats confédérés, mais avant tout d’attirer complètement a soi les vaillants Etoliens, pour s’immiscer ensuite au premier moment opportun, directement et d’une manière décisive, dans les affaires d’Italie. Alors le roi eût peut-être réussi à remettre en plein mouvement les forces toujours encore respectables de la nation grecque et, pendant les péripéties d’une lutte acharnée et peut-être couronnée de succès, à ressouder en même temps les membres épars de cette nation en prouvant ainsi au monde, l’épée à la main et plus clairement que jamais, ses droits à l’hégémonie en Grèce. Le roi Philippe s’était décidé avec raison à prendre le second parti, la participation immédiate à la grande guerre italo-punique ; bien plus, il avait clairement reconnu que ses intérêts faisaient de lui l’allié naturel des Carthaginois. Sans doute, au point de vue de la politique de sentiment, les Grecs pouvaient s’élever contre l’alliance avec cette Carthage qui, depuis des siècles, avait empêché les progrès des Hellènes en Occident, qui autrefois avait attiré de grands désastres sur plus d’une belle colonie grecque de la Sicile et, il y avait deux ans à peine, sur la florissante Sagonte en Espagne. D’un autre côté, on se rappelait très bien encore et avec reconnaissance l’énergie pleine de calme avec laquelle les Romains, douze ans auparavant (229 avant J.-C), avaient mis fin rapidement et complètement à l’intolérable piraterie des Illyriens de Scodra dans l’Adriatique, que les Etoliens et les Achéens avaient en vain essayé de faire cesser[19]. Et cependant, au moment actuel, l’intérêt immédiat des Grecs et des Macédoniens n’était pas de s’allier avec Rome, mais bien avec Hannibal. En effet, dans la grande guerre qui se déroulait en Italie, ce n’était pas Carthage, mais Rome dont la victoire définitive devait être le plus grand danger pour l’indépendance de la péninsule grecque ; toute la puissance que les Carthaginois déployaient alors ne reposait-elle pas uniquement sur le génie du seul Hannibal ? Etait-il bien probable que ces mêmes Carthaginois qui, même au temps de leur plus grande puissance, avant la première guerre punique, n’avaient pas même réussi à soumettre complètement la Sicile grecque, si divisée pourtant, oseraient, même après un complet abaissement de Rome, avec leurs forces de terre artificielles et coûteuses, se poser dans la péninsule grecque en redoutables conquérants ? Par contre, la politique que les Romains avaient suivie jusqu’alors pouvait bien inspirer aux Grecs de sérieuses appréhensions. Les Étoliens se rappelaient peut-être que Rome, dès l’année 239, avait essayé d’intervenir par voie diplomatique en faveur de leurs ennemis, les Acarnaniens[20]. Même la guerre d’Illyrie avait laissé aussi des souvenirs dangereux et humiliants. Les pirateries des Illyriens n’étaient devenues si dangereuses que parce que l’hostilité qui reliait alors entre la Grèce et la Macédoine avait déterminé cette dernière puissance[21] à diriger toutes les forces des brigands illyriens contre les Hellènes, dont les principaux Etats, il fallait bien l’avouer, n’étaient pas de force à résister à ces troupes de pillards. Et les Romains vainqueurs, dont on avait alors (228), chez les Étoliens et les Achéens, à Corinthe et à Athènes, reçu les ambassadeurs avec les plus grands honneurs, auxquels les Corinthiens avaient accordé la participation aux eux Isthmiques, les Athéniens, la participation aux mystères d’Eleusis et le droit de cité (isopolitie)[22], ces mêmes Romains s’étaient hâtés de s’établir d’une façon durable sur la ôte orientale de l’Adriatique. Ils avaient, d’un côté, pris définitivement possession de l’île de Corcyre, et, de l’autre, une série de villes côtières et d’îles du sud de l’Illyrie (notamment plusieurs villes grecques, comme Apollonie, devenue leur amie depuis 270 avant J.-C, le port de Dyrrhachion, très important au point de vue militaire, et l’île d’Issa), de même que plusieurs tribus illyriennes, notamment les Parthiniens (près de Dyrrhachion) et les Atintanes (sur le bas Aoos), avaient été déclarés amis des Romains, c’est-à-dire incorporés à leur empire sous la dénomination spécieuse d’alliés militaires[23]. C’est ainsi que Rome avait, dès ce temps-là, poussé ses avant-postes jusqu’aux frontières de la Grèce et de la Macédoine proprement dites ; et si naguère déjà les Romains avaient surveillé a politique macédonienne non sans une jalousie inquiète de l’avenir[24], ils venaient de prendre pied dans des contrées qui jusque-là n’avaient cessé d’appartenir au domaine de l’influence macédonienne. Il fallait bien admettre que Rome, avec ses terribles et inépuisables milices nationales, devenue aussi formidable puissance maritime depuis la première guerre punique, n’hésiterait pas longtemps, après la ruine complète des Carthaginois, à continuer son œuvre à l’Orient, en Grèce. Et, bien que ni Philippe, ni les Hellènes ne se fissent une juste idée des forces dont disposait Rome, les patriotes clairvoyants de la péninsule hellénique sentaient très bien alors déjà que la vigueur juvénile des légions et la politique de la grande puissance italique voisine, qui s’avançait lentement mais irrésistiblement, allait devenir pour eux infiniment plus dangereuse que les riches marchands carthaginois avec leur flotte et leurs armées de mercenaires. Ce fut donc avant tout pour Philippe une nécessité politique de ne pas assister avec une inerte neutralité aux événements qui se déroulaient dans la péninsule italique ; son propre intérêt comme relui du monde grec lui défendait de permettre que Carthage succombât aux Romains ; la coopération avec Hannibal lui était réellement commandée par les circonstances, et aussi, en définitive, par la considération qu’il pourrait, en prenant part à la guerre, prévenir une diminution trop grande de la puissance romaine, chose qu’il ne pouvait pas non plus souhaiter. Mais, pour son malheur et pour celui de la Grèce, le jeune roi de Macédoine, au moment où il aurait dû jeter ses regards au delà de l’étroit horizon des affaires politiques de la péninsule gréco-macédonienne, ne possédait nullement la maturité de l’homme d’État, la prévoyance, la fermeté, l’énergie constante, le sérieux du caractère, aucune des qualités enfin sans lesquelles il n’aurait pas dû se risquer à prendre part à la lutte gigantesque qui avait lieu de l’autre côté de l’Adriatique. Philippe avait été préparé avec le plus grand soin par son excellent tuteur Antigone au grand rôle qu’il était appelé à remplir. Il était intelligent, bien fait, d’un commerce agréable, mais il était arrivé trop jeune sur le trône ; il n’était pas encore assez rompu à la politique ; en un mot, il n’était pas encore, à l’âge de vingt ans à peine, capable d’atteindre le but élevé qu’il s’était proposé. Et pour son malheur, il n’avait auprès de lui aucun homme d’État qui eût pu suppléer, dans une certaine mesure, à ce qui lui manquait. Les plus éminents des ministres et des généraux macédoniens, dont Antigone mourant avait entouré son pupille comme d’une espèce de conseil de régence, avaient très mal rempli leur mandat. Guidés par un patriotisme étroit, ils étaient jaloux de la haute considération dont Aratos jouissait auprès de leur jeune souverain, et, après avoir tramé de honteux complots contre Philippe et ses intérêts, ils avaient trouvé une fin déshonorante au moment où s’achevait la guerre d’Étolie. Quant au vieil Aratos, dont la politique n’avait jamais dépassé la sphère des intérêts grecs ou hellénistiques, il n’était pas particulièrement propre à donner des conseils relatifs à la position nouvelle dans laquelle on se trouvait vis-à-vis d’Hannibal et des Romains. Il ne restait donc plus guère à Philippe que l’homme qui avait déjà, tout récemment commencé à enlever à Aratos une partie de la considération dont il jouissait à la cour, qui avait déjà attiré sur l’Italie l’attention de Philippe et qui était la cause immédiate des difficultés qui avaient surgi entre le roi et les Romains : le prince illyrien Démétrios de Pharos (dont nous avons déjà cité le nom). Allié des Romains depuis 229avant J.-C, brouillé avec eux dès 225 pour devenir en 222 et 221 l’allié d’Antigone Doson, ce personnage avait été expulsé en 219 de toutes ses possessions ; il avait cherché un refuge auprès de Philippe, qui venait de refuser de le livrer aux Romains[25]. Cependant, ce Démétrios était un pirate illyrien, violent et impie, un soldat d’une témérité aveugle, mais certainement pas le conseiller dont Philippe avait maintenant besoin ; c’était avant tout sa haine ardente contre Rome qui l’avait poussé[26] à exciter le jeune roi à prendre part à la guerre italique ; mais, de même que dans d’autres circonstances déjà, ses agissements avaient exercé sur Philippe la plus fâcheuse influence, il n’était pas homme à faire réussir par de bons conseils ou une action énergique la nouvelle entreprise. C’est ainsi que ce même Philippe qui, dans la guerre d’Étolie, avait imposé à tous les Grecs par son courage et sa fermeté, son activité et son énergie, fait preuve, durant les années d’une lutte décisive, d’une faiblesse, d’une irrésolution, d’une hésitation et d’un laisser-aller qui s’accordaient très mal avec les rêves ambitieux qu’il s’était flatté de réaliser lors de la conclusion de la paix de Naupacte. La tâche qui s’imposait à Philippe était très clairement indiquée. Il s’agissait avant tout d’entrer à temps en relations suivies avec Annibal, mais il lui fallait aussi, comme nous l’avons fait observer plus haut, faire de sérieux préparatifs sur mer et sur terre, mobiliser autant que possible pour cette guerre l’élite des forces grecques, et, dans tous les cas, conserver et augmenter ses bonnes relations avec les Etats helléniques. Or, c’est précisément à ces divers points de vue que Philippe commit partout les grandes fautes. Et tout d’abord, il perdit un temps précieux. Sans doute, il était urgent de repousser le chef illyrien Scerdilaïdas (été et automne 217), qui, autrefois allié des Macédoniens, avait passé récemment du côté des Romains et ravagé les frontières macédoniennes ; et, avant l’équipement, remis jusqu’à l’hiver suivant, d’une flotte considérable (destinée surtout au transport des troupes), il ne fallait pas songer à passer en Italie. Mais Philippe, pour son malheur, ne songeait toujours pas encore à faire construire de gros vaisseaux de guerre ; bien plus, encore que l’Italie le préoccupât beaucoup et que sa participation à la guerre qui s’y faisait eut été, précisément alors, décisive, il ne put pas, paraît-il, pendant plusieurs mois, se décider à entrer en relations avec Hannibal. Peu importent les motifs psychologiques ou politiques qui y contribuèrent : les troupes macédoniennes ne passèrent pas l’Adriatique en 216 ; le roi n’entra pas on relation directe avec Hannibal, mais par contre, pendant l’été de cette année, il se rendit ridicule aux yeux de tout le monde. En effet, il s’était proposé de s’emparer avant tout d’une partie des côtes de l’Illyrie méridionale, dans le but sans doute d’élargir sa base d’opérations pour la guerre d’Italie ; déjà il était arrivé avec sa flotte aux environs d’Apollonie, lorsque le bruit de l’apparition prochaine d’une flotte romaine lui fit prendre précipitamment la fuite, pour rester chez lui dans une inaction complète, tandis qu’en réalité ce n’était qu’une petite escadre d’observation de cinquante vaisseaux romains qui croisait près de Rhégion. Ce ne fut qu’en apprenant la nouvelle et terrible défaite des Romains à Cannes[27] que le roi prit la résolution qu’il avait si longtemps remise. Alors enfin Philippe se mit en rapport avec Hannibal et traita effectivement avec lui, pour lui et ses alliés, des conditions d’une vaste alliance défensive et offensive ; mais la conclusion du traité fut retardée de la manière la plus fâcheuse : la première ambassade que Philippe envoya en Italie tomba, avec l’original du traité, entre les mains des Romains. Les conditions du traité qui fut enfin signé, en 215 avant J.-C, entre Hannihal et Philippe ne nous sont pas, il est vrai, complètement connues[28] : les historiens qui nous parlent de ces faits, ceux du moins qui méritent d’être crus, et en particulier Polybe, ne nous donnent pas de détails précis sur le sort qui était réservé à l’Italie après l’écrasement des Romains. Mais ce qu’on voit bien, c’est que Philippe devait renoncer aux rêves ambitieux de la possession éventuelle des colonies grecques de l’Italie méridionale, rêves qu’il semble avoir nourris à l’exemple d’Alexandre et de Pyrrhos, roi d’Épire ; par contre, les Carthaginois, pour leur avoir promis de les soutenir dorénavant de toutes ses forces dans la guerre qu’ils faisaient aux Romains, lui avaient assigné, comme sa part du butin, les possessions romaines en Illyrie et la domination sur toute la péninsule grecque, ainsi que leur appui pour rendre cette domination complète ; Démétrios de Pharos devait rentrer dans ses possessions. Dès lors, on se demanda avec la plus grande inquiétude, en Italie comme en Grèce, ce que Philippe allait entreprendre ; mais ni les craintes des Romains, qui, il est vrai, n’étaient pas anéantis même par la défaite de Cannes, mais qui, selon les prévisions humaines, auraient dû succomber aux forces réunies des Macédoniens et des Carthaginois, ni les espérances d’Hannibal, qui sentait bien qu’appuyé sur ses seules forces il ne pourrait pas anéantir la grande puissance italienne, ne se réalisèrent. Le roi, avant même que les négociations fussent complètement terminées, avait essayé de prendre Corcyre[29], la station la plus importante sur la route maritime entre la Grèce et l’Italie méridionale ; cette attaque était restée sans succès. Or les Romains, en faisant prisonnière l’ambassade macédonienne, avaient obtenu à temps une connaissance parfaite des plans de Philippe, et s’étaient hâtés en conséquence de mettre une forte garnison à Brundusium, le port d’Italie, où l’on devait craindre plus qu’ailleurs le débarquement de l’armée macédonienne ; en même temps, pour protéger la côte orientale de l’Italie, ils avaient posté une flotte de cinquante gros vaisseaux de guerre sous le commandement du préteur M. Valerius Lævinus. Philippe n’osa pas affronter de pareilles forces avec ses petits vaisseaux ; il ne trouva pas non plus les moyens ni l’audace nécessaires pour tendre la main aux Carthaginois en suivant une autre route ; il se jeta donc de nouveau avec ses troupes, pendant l’été de l’année 214, sur la côte méridionale de l’Illyrie, pour reprendre, en attendant, dans ces contrées au moins, aux Romains et à leurs alliés en Illyrie, une partie de leurs possessions. Il attaque d’abord les villes d’Apollonie et d’Oricos sans aucun succès. Les forces peu considérables que les Romains envoyèrent d’Italie contre le roi lui firent éprouver des pertes très sensibles. La manière dont Philippe faisait alors la guerre était telle que les Romains, qui d’ailleurs avaient déjà surmonté les plus grandes difficultés en Italie et qui, grâce à de pénibles efforts, l’emportaient peu à peu sur les Carthaginois, se sentirent bientôt complètement délivrés de la crainte que leur avait inspirée ce nouvel ennemi. Philippe en avait fait juste assez pour provoquer la vengeance future des Romains, et il s’y était pris de telle façon que les généraux italiques se sentirent bientôt délivrés de cette crainte respectueuse qu’inspiraient encore à l’époque les armes macédoniennes. Depuis les tristes expériences de l’année 214, Philippe se tint sagement à distance d’Apollonie qui lui avait valu un si cruel échec. Mais les expéditions qu’il fil contre l’Illyrie centrale, maintenant que les Romains ne le gênaient plus, furent couronnées d’un plein succès. Et lorsque Hannibal, dans cette même année 212 où les Romains en Espagne se virent repoussés derrière l’Ebre, s’empara enfin des ports italiques si importants de Tarente et de Métaponte, la route d’Italie semblait enfin complètement ouverte à l’armée macédonienne. Mais, même en ce moment, le roi ne trouva pas l’énergie nécessaire, pour sou malheur et pour celui de la Grèce. Car maintenant les Romains jugèrent que le moment était venu de repousser plus énergiquement l’attaque qui les menaçait du côté de l’Orient et d’arrêter l’armée macédonienne, qui, si Philippe avait eu quelque énergie, eût pu se montrer d’un jour à l’autre dans l’Italie inférieure, en lançant le brandon de la guerre dans la maison même de ce temporiseur insensé, en allumant dans la Grèce même une nouvelle guerre contre les Macédoniens. Cette tentative ne réussit que trop bien. En effet, Philippe avait lui-même, par ses propres folies, aplani les voies à la diplomatie romaine qui, depuis plusieurs années[30], travaillait avec zèle en Grèce : ce même Philippe qui, au moment de la paix de Naupacte, était le favori de la Grèce entière était devenu odieux à tout le monde cinq ans plus tard. Il était naturel que sa manière nonchalante de faire la guerre aux Romains eût ébranlé partout en Grèce la confiance qu’il avait inspirée comme général en chef ; que les sentiments d’un patriotisme élevé qui, en été de l’année 217, animaient toute la nation grecque se fussent dissipés à la vue de l’altitude indécise de Philippe dans la grande crise italique, et d’une série de lourdes fautes commises par le jeune roi dans la direction de la politique hellénique. C’était surtout chez les impétueux Étoliens, auxquels le roi ne pouvait imposer qu’en menant vivement la guerre et en remportant de nouvelles victoires, qui depuis longtemps supportaient impatiemment la paix et éprouvaient un vif désir de labourer avec l’épée, que les idées d’Agélaos étaient depuis longtemps oubliées ; et les Romains n’ont sans doute pas négligé de nourrir, dans la mesure de leurs forces, l’antique antipathie et la méfiance renaissante des Étoliens à l’égard de la Macédoine, en leur communiquant sans retard et en profitant habilement de certaines clauses du traité conclu entre Carthage et les Macédoniens. En outre, Philippe avait su, par d’autres moyens encore, ébranler profondément rattachement de la plupart de ses anciens alliés grecs. A côté de plus d’une brillante qualité, ce jeune monarque, en avançant en âge, lit voir des traits de caractère qui lui valurent bientôt auprès des Grecs la renommée d’un odieux « tyran ». On s’aperçut peu à peu que le jeune et aimable prince n’était nullement le doux jeune homme pour lequel plus d’un l’avait pris d’abord. Déjà la barbare dévastation des sanctuaires de Thermon et la terrible dureté avec laquelle il avait vendu comme esclave toute la bourgeoisie grecque de Thèbes Phthiotique (prise pendant la guerre Sociale), pouvait faire réfléchir maint patriote grec, bien qu’alors on ne pût pas prévoir encore que cet homme, si ses ardentes passions étaient surexcitées ou si la raison d’État semblait l’exiger, n’hésiterait pas à aller bien au delà des limites de l’odieux droit de la guerre de ce temps-là, et que, à l’occasion, il ne reculerait même pas devant un crime. Mais c’est précisément à cet égard que Philippe devait faire faire aux Grecs les plus tristes expériences, non pas que le roi trouvât du plaisir à verser le sang et à commettre d’inutiles cruautés, mais il montrait de plus en plus une effrayante indifférence à l’égard des commandements de l’honneur et de l’humanité, un mépris du droit vraiment despotique qui devait à la fin se venger cruellement sur lui-même. En outre, Philippe, s’abandonnant en vrai tyran à ses caprices despotiques, ne négligeait que trop souvent les intérêts de l’ordre le plus élevé ; souvent, au grand détriment de ses propres affaires, il n’hésitait pas à blesser de gaieté de cœur ses amis les plus intimes. Le même homme qui, quand il le voulait, savait gagner tous les cœurs par le charme d’une dignité vraiment royale unie à l’amabilité la plus séduisante, qui savait exercer un charme toujours nouveau sur les Grecs si impressionnables en adoptant avec condescendance leurs coutumes favorites et nationales[31], ne craignait pas, par exemple, même dans les moments les plus critiques, de blesser profondément les familles grecques les plus considérées, en déshonorant sans vergogne des femmes et des jeunes filles. Mais son despotisme arbitraire se montra encore bien plus sur le terrain de la politique proprement dite. Pendant les premières années de son règne, il avait été assez sage pour ne point écouter les propositions brutales de ses ministres macédoniens, qui prétendaient traiter sans façon les alliés grecs comme des sujets macédoniens ou plutôt comme des vaincus, et pour suivre les bons conseils d’Aratos. Tout récemment, cependant, alors que la haute opinion qu’il avait de lui-même le rendait de plus en plus impatient de l’autorité d’Aratos, il avait commencé à se comporter à l’égard des Grecs plutôt en maître qu’en protecteur, à traiter ses alliés en Grèce avec hauteur et sans égards[32], comme si, dans la guerre qu’il faisait aux Romains, la sympathie des Grecs était pour lui chose complètement indifférente et sans valeur. Il est possible qu’alors déjà l’influence romaine se soit fait sentir en Grèce et que Philippe crût ne pouvoir y conserver sa position que par une impitoyable sévérité ; en tout cas, sa dureté ébranla partout la confiance dont il avait joui autrefois. Ce fut notamment sa conduite en Messénie qui excita l’indignation générale. Guidé par les pernicieux conseils de Démétrios de Pharos, Philippe — qui depuis longtemps déjà s’efforçait d’assurer à la couronne macédonienne des possessions immédiates en Grèce — désirait mettre sous sa dépendance la Messénie, que dominait la forteresse d’Ithome, comme il avait déjà réduit Corinthe, Zacynthe, la Triphylie avec Aliphéra qu’il avait conquise pendant la guerre Sociale. Il espérait ainsi dominer complètement le Péloponnèse par la force militaire et peut-être aussi élargir considérablement sa base d’opérations contre l’Italie. Dans ce but, il ne craignit pas (dans le cours de l’année 215 avant J.-C.), de faire dégénérer à Messène, la capitale, en sanglante guerre civile un conflit entre l’oligarchie et les démocrates, afin de s’emparer pendant les troubles de la forteresse d’Ithome. Le vieil Aratos réussit une fois encore, grâce à ses sages remontrances, à empêcher du moins l’occupation définitive d’Ithome ; mais les rapports entre le roi et l’homme d’État achéen cessèrent presque complètement depuis lors. Aratos refusa d’accompagner le roi lors de son expédition en Illyrie en 214 ; et lorsque Philippe, après son triste échec devant Apollonie, reparut en Messénie et, après une attaque infructueuse dirigée contre Ithome (entreprise qui coûta la vie à Démétrios de Pharos) n’eut pas honte de se venger en ravageant affreusement le pays plat, Aratos rompit ouvertement avec le royal criminel, qui avait séduit la bru de son ancien ami sous le toit hospitalier de ce dernier. Pour prévenir à temps les suites de sa rupture avec cet homme d’État toujours encore influent, Philippe n’hésita pas à se débarrasser au moyen d’un poison lent de ce même Aratos qu’il avait si longtemps vénéré comme son ami et son fidèle conseiller (213 avant J.-C.)[33]. En face d’un pareil adversaire, la diplomatie romaine avait naturellement beau jeu. Tandis que Philippe regardait tranquillement les Romains s’emparer en 212 de la belle Syracuse, la dernière ville grecque restée libre sur le bord occidental de la mer Ionienne ; tandis que même la fatale nouvelle du changement décisif que la chute de Capoue (211) amena sur le théâtre de la guerre ne put l’arracher à sa torpeur, les Romains ne perdaient pas un moment pour exciter avant tout les Étoliens contre Philippe. Comme l’Étolie était naturellement pauvre, la situation économique de ces rudes montagnards se trouvait dans un triste état par suite de la désastreuse guerre qu’ils avaient faite à Philippe et aux alliés ; les chefs étoliens ont dû se montrer d’autant plus accessibles à l’or et aux insinuations des Romains[34]. Aussi lorsque, dans l’automne de l’année 211 avant J.-C, une flotte romaine vint jeter l’ancre sur la côte d’Étolie et que l’amiral M. Valerius Lævinus parut devant les Étoliens assemblés et leur promit non seulement l’humiliation complète des Macédoniens et le retour à leur Ligue des villes que les derniers Antigonides leur avaient enlevées, mais encore la conquête de l’Acarnanie qu’ils avaient toujours convoitée, il ne lui fut pas difficile de décider ce peuple belliqueux à signer un traité d’alliance avec Rome. Ce dernier contenait surtout la clause honteuse que, de toutes les conquêtes qu’on ferait jusqu’à Corcyre, le sol appartiendrait aux Étoliens, toute la propriété mobilière ainsi que les habitants aux Romains. Aucune des deux parties ne devait conclure avec Philippe une paix particulière[35]. Il était difficile de s’immiscer dans les affaires de la Grèce d’une manière plus honteuse que le firent les Romains par cette alliance de brigands qu’avait dictée le calcul le plus égoïste. Sans doute, ils atteignirent leur but ; la guerre qui éclata en Grèce ne permit plus aux Macédoniens de songer à l’Italie. D’un autre côté, les Romains, en n’ayant pas honte de se rendre solidaires de la politique de Klephtes des Étoliens, forcèrent les alliés grecs de Philippe, même les Achéens que le roi venait de blesser si cruellement, à se rallier intimement à la Macédoine. Quant aux Étoliens, qui les premiers, et sans nécessité, avaient tendu la main à la grande puissance italique pour enfoncer un coin dans le système des États grecs, ils devaient expier et plus durement que les autres cette conduite anti-nationale. Les conséquences désastreuses pour la Grèce de ce traité entre Rome et les Étoliens ne tardèrent pas à se développer avec une effrayante rapidité. Ni les Romains, ni les Étoliens n’étaient disposés à s’engager sans alliés dans cette nouvelle guerre contre les Macédoniens. On savait très bien que les sauvages Dardaniens étaient toujours disposés à envahir le territoire des rois de Macédoine chaque fois que la situation de ces derniers se compliquait au dehors ; mais on avait en outre, dès le début, compté sur l’appui des chefs illyriens Scerdilaïdas et Pleuralos. En Grèce, les Étoliens (auxquels se joignirent aussi les Messéniens, que Philippe avait si odieusement traités[36]) se chargèrent de faire marcher les Éléens, leurs bons amis, et les Spartiates. L’Élide leur avait été de tout temps indispensable comme point de départ d’expéditions importantes dans le Péloponnèse ; les Spartiates, de leur côté, devaient tenir en échec les Achéens et les troupes macédoniennes à Corinthe. Sur ces entrefaites, le roi Lycurgue avait chassé de Sparte le jeune Agésipolis III ; lui-même était mort en 211, et le pouvoir avait passé, du moins de nom, aux mains de son fils mineur Pélops. Les propositions des Etoliens amenèrent un changement décisif à Sparte (210). Après une lutte acharnée des partis, les Spartiates adhérèrent à la ligue romano-étolienne ; mais en même temps le jeune et belliqueux Machanidas, qui était peut-être le chef du parti étolien à Sparte, profita de l’occasion pour écarter complètement le jeune Pélops et pour s’emparer lui-même du pouvoir suprême. Cet État, qui pendant si longtemps avait représenté l’oligarchie la plus intraitable, qui, aux jours de sa grandeur, avait partout systématiquement combattu la tyrannie, devait avoir, vers la fin de son existence, lui aussi, son ère de tyrans. Ce que les plus clairvoyants des Hellènes avaient craint, ce qu’ils avaient en vain essayé de prévenir était donc enfin arrivé : la grande lutte entre Rome et Carthage pour l’empire du monde avait aussi entraîné la Grèce, et, comme pendant chaque crise décisive depuis la fatale rupture entre Athènes et Sparte en 461 avant J.-C, cette fois encore la Grèce, au moment où son sort allait se décider, était malheureusement divisée, déchirée par les plus cruelles dissensions entre les diverses tribus ; toutes les peuplades grecques étaient disposées à se faire le plus de mal possible. Bien plus : on vit alors clairement pour la première fois qu’en face de la lutte décisive entre Rome et Annibal, le monde hellénistique lui-même était bien loin déformer un tout compact. L’Egypte, il est vrai, qui, toujours opposée aux Séleucides et aux Antigonides[37], avait, dans d’autres circonstances déjà, cultivé l’amitié de Rome, resta neutre dans la guerre qui venait d’éclater en Grèce. Par contre, la puissance de second ordre qui depuis la troisième décade du IIIe siècle avant J.-C. avait peu à peu grandi dans l’ouest de l’Asie-Mineure, le royaume de Pergame, dont le roi Attale Ier ne se maintenait que péniblement dans sa position difficile entre les Séleucides, ses anciens ennemis, entre Philippe et son beau-frère, Prusias Ier de Bithynie, profita sans tarder de l’occasion pour tendre la main aux Étoliens et par là aux Romains dans la guerre qu’ils faisaient à la Macédoine. Ses troupes devinrent ainsi les premiers avant-postes de Rome dans l’Orient hellénistique. C’est sous ces auspices que commença, sur le sol hellénique, le prélude de la grande lutte pour la suprématie dans l’Orient gréco-hellénistique que Rome devait entreprendre dix ans plus lard. Nous ne suivrons pas dans ses péripéties compliquées celle guerre de six ans entre la coalition des Romains et des Étoliens et celle des Grecs et des Macédoniens ; il suffira, cette fois encore, d’indiquer les événements principaux. La manière dont cette guerre fut faite rappelle, à plus d’un égard, celle qui porte le nom de guerre Sociale ; ou ne frappe que rarement des coups décisifs, et, tandis que la Laconie cl l’Élide menacent constamment de cruels ravages le Péloponnèse achéen, les Étoliens, appuyés d’ordinaire par des vaisseaux de guerre de Rome et de Pergame, s’efforcent dans la Grèce centrale de soumettre vers l’ouest l’Acarnanie, et de reprendre vers l’est une série de villes que, depuis une génération, la Macédoine leur avait enlevées. Dans le nord de la Grèce, secondés par les incursions des Barbares du Nord, des tribus thraces, illyriennes et dardaniennes, ils cherchent à se frayer une route vers la Macédoine en passant par la Thessalie. De son côté, Philippe, comme les Achéens, en est réduit pendant plusieurs années à une pénible défensive. Or, il faut le dire à la louange du roi, depuis le moment où les Romains ont jeté le brandon de la guerre dans sa propre maison, il rassemble toutes ses forces et sait affronter avec virilité les dangers nouveaux qui le menacent ; autant il s’était montré faible et hésitant en face de la question italienne, autant il fait preuve d’intelligence, de vigueur, de fermeté quand il ne s’agit plus que des affaires de la Grèce. Il déploie, et plus que jamais, cette force irrésistible, cette activité infatigable, cette rapidité dans ses mouvements qui l’avaient rendu si terrible à ses adversaires dans la guerre Sociale, — et, il faut le dire, cette fois ce n’est pas Philippe, ce sont plutôt les Romains et les Étoliens qui se couvrent de honte en faisant la guerre en véritables Barbares. L’affreux pillage de la ville phocidienne d’Anticyre (210)[38] et de la ville achéenne de Dyme (209 ou 208)[39] par les Romains, la froide cruauté avec laquelle on vendit en masse comme esclaves les habitants grecs d’Anticyre, d’Égine (210)[40], d’Oréos en Eubée (208)[41] et de Dyme après la prise de ces villes ; enfin la vente brutale de l’île d’Égine, qui appartenait à la ligue achéenne et que les Étoliens[42] cédèrent définitivement au roi Attale pour une somme de trente talents (180.000 fr.) ; tout cela excita dans le monde hellénique tout entier la plus profonde indignation et fil bientôt oublier les anciennes fautes de Philippe. L’activité de ce dernier était incessante ; la grande étendue du théâtre de la guerre et la faiblesse de ses alliés, qui cette fois encore le forçaient, sans lui laisser un moment de repos, tantôt à se tourner contre les Barbares du Nord, tantôt à lutter contre les Étoliens en Thessalie et aux Thermopyles, tantôt à courir au Péloponnèse, rendirent sa position bien difficile pendant plusieurs années. En outre, ce qui pendant longtemps le rendit impuissant vis-à-vis des Romains et des Pergaméniens, ce fut le manque de gros vaisseaux auquel ne suppléaient que de temps à autre les secours envoyés par Carthage et la Bithynie (ce ne fut que vers la fin de l’été de l’année 208 que Philippe commença à faire construire cent gros vaisseaux de guerre)[43]. Cependant la fortune se mit à pencher décidément de son côté depuis 208. Ce fui pour lui un grand avantage que, d’un côté, le roi Attale, qui se voyait menacé dans son propre pays par Prusias de Bithynie, ne prit plus part à la guerre en Grèce depuis 207, et que, de l’autre, les Romains, qui voyaient les Macédoniens suffisamment occupés dans la péninsule hellénique, et qui par conséquent n’avaient plus depuis quelque temps déjà que faiblement soutenu les Etoliens, ne leur envoyèrent presque plus aucun secours depuis l’année 207, étant accablés eux-mêmes par la terrible lutte qu’ils soutenaient en Espagne et contre Hasdrubal en Italie. Déjà repoussés de la Thessalie et de la Phocide, les Étoliens ne purent plus à la fin empêcher Philippe de pénétrer (206) jusqu’à leur forteresse de Thermon[44] et de l’emporter sur eux partout ailleurs. Du reste, la Ligue achéenne vers cette époque fut animée d’une ardeur belliqueuse nouvelle, qui exerça pendant longtemps une grande influence sur les événements. Ce nouvel essor fut avant tout l’œuvre d’un général distingué, qu’une destinée jalouse fit surgir malheureusement quelques dizaines d’aunées trop tard parmi les Achéens, du grand Philopœmen. Cet homme, fils de Craugis, noble Arcadien, était né à Mégalopolis en 233 avant J.-C. Après avoir été très bien élevé par son excellent père et, après la mort prématurée de ce dernier, par un ami de la maison, le jeune homme, quelques années plus lard, fut initié aux sciences et conçut un idéal politique très élevé, grâce à la société des philosophes académiciens Ecdémos et Démophane (ou Mégalophane), ses célèbres compatriotes[45] ; il montra de bonne heure autant de goût que de talent pour la carrière militaire. Formé théoriquement par l’élude d’importants ouvrages sur la tactique et l’histoire militaire, il chercha à donner de la justesse à son coup d’œil militaire en faisant avec zèle des études topographiques ; bien fait et robuste, le jeune homme ne négligeait pas, en outre, d’endurcir son corps par de continuels exercices des plus fatigants, qui visaient tous à le rendre plus apte au métier de la guerre. Il arriva ainsi à une force et à une dextérité extraordinaires ; même dans l’âge mûr, il n oubliait pas, dans les moments de calme, d’entretenir ses forces, tantôt par d’audacieuses parties de chasse, tantôt par des travaux champêtres. Nous ne savons pas si et dans quelle mesure le jeune Philopœmen a pris part aux campagnes d’Aratos ; mais les jours de sa gloire militaire ne commencent qu’à cette époque fatale où le choc de Cléomène de Sparte contre Aratos modifia complètement l’altitude qu’avait conservée depuis un quart de siècle la Ligue achéenne. Philopœmen avait déjà fait preuve d’éminentes qualités militaires dans diverses escarmouches sur la frontière laconienne ; lors de la surprise de Mégalopolis par les Spartiates (222), cet homme de cœur, alors âgé d’une trentaine d’années et plein de vigueur, s’était vaillamment battu et avait ensuite protégé la fuite de ses compatriotes en Messénie avec autant de courage que de dévouement. Et lorsque sonna l’heure de la revanche, il avait puissamment contribué à la défaite des Spartiates à Sellasie en chargeant à la tête de la cavalerie achéenne, avec autant d’audace que d’habileté, le centre de l’ennemi[46]. Sa conduite admirable imposait alors tellement au roi Antigone Doson qu’il tenta de décider ce jeune homme si bien doué à entrer en qualité d’officier dans l’armée macédonienne. Mais Philopœmen, qui ne voulait pas servir un prince, et qui du reste voyait avec déplaisir la tournure que prenaient les affaires en Grèce, refusa cette offre, et s’en alla eu Crète, où il prit part pendant plusieurs années, comme chef de mercenaires, a la guerre qui y sévissait alors, devenant ainsi, dans les circonstances les plus difficiles, un général de premier ordre. Lorsque, après une longue absence (probablement après la mort d’Aratos), il revint enfin dans le Péloponnèse, il trouva sa pairie dans une triste situation ; c’était surtout la mort d’Aratos et la faiblesse militaire de la Ligue achéenne qui avait fait tomber de plus en plus cette partie du monde hellénique sous la dépendance du roi Philippe[47]. Il est vrai que Philippe, depuis la guerre contre les Romains et les Étoliens, avait été assez prudent pour reconquérir par son affabilité et de flatteuses promesses la faveur des Achéens qu’il avait si profondément blessés par sa conduite à l’égard d’Aratos ; mais cela n’augmentait pas les forces de la Ligue achéenne. Ce fut donc un grand avantage pour les Achéens de revoir au milieu d’eux Philopœmen, qu’avait précédé d’ailleurs sa grande renommée. On se hâta de nommer l’illustre général hipparque (second chef de la Ligue) pour l’année 210-209[48]. Dès lors, Philopœmen commença sa grande œuvre de réorganisation de l’armée achéenne. Dans un laps de temps d’une brièveté surprenante. il avait changé en une troupe d’élite la cavalerie confédérée, qui se recrutait parmi les fils de la riche bourgeoisie, mais qui, depuis plusieurs années, était tombée dans un triste état en partie par l’admission de remplaçants, en partie par l’incapacité militaire de la plupart des hipparques et surtout par leur faiblesse et leur manque d’autorité en face de leurs nobles subordonnés. La brillante victoire qu’il remporta ensuite avec ces guerriers dans la rencontre de cavalerie près du Larisos sur les Étoliens et les Éléens réunis, rendit pour la première fois aux Achéens la confiance en leurs propres forces et contribua pour beaucoup à faire nommer l’excellent général stratège (premier chef) de la Ligue achéenne pour l’année 208-207[49]. Alors enfin Philopœmen put entreprendre la réforme complète de l’infanterie fédérale. Jusqu’alors les stratèges des Achéens s’étaient appuyés surtout sur des mercenaires ; mais il leur était d’autant plus difficile d’opérer avec succès que souvent même on manquait d’argent pour payer régulièrement ces soldats[50]. Quant aux milices fédérales, mal organisées comme elles l’étaient, on n’avait plus, depuis des années, osé les employer dans les affaires décisives. Philopœmen se mit énergiquement à l’œuvre. Il savait très bien quels excellents soldats on pouvait encore faire surtout des Achéens proprement dits et des Arcadiens, qui autrefois s’étaient fait craindre et rechercher au loin comme mercenaires. Les rudes et robustes bergers, chasseurs et paysans des contrées montagneuses du Péloponnèse, n’avaient qu’à être bien armés et exercés avec méthode pour se mesurer avec confiance, sous la conduite d’un bon chef, avec les Étoliens et les Spartiates. Mais le grand général comptait aussi, pour en faire de bons soldats, sur ceux des jeunes élégants peu belliqueux des villes qui n’avaient pas été appelés à reconstituer la cavalerie. Philopœmen employa surtout des moyens moraux ; secondé par les impérieuses exigences de cet âge de fer, il sut réveiller le sentiment national des Péloponnésiens et inspirer aux hommes ainsi qu’aux femmes un enthousiasme belliqueux comme ces tribus n’en avaient pas éprouvé depuis les temps d’Épaminondas et de Lycomède. Et de même qu’en réformant la cavalerie il ne s’était pas contenté de combattre la mollesse et l’inconduite déjeunes nobles par une discipline sévère, mais avait encore réussi à mettre au service des intérêts militaires leur ambition et leur vanité, il sut à présent attacher au service militaire la jeunesse libertine et fastueuse des villes par la splendeur et la beauté de leurs vêtements militaires et de leurs armures, les dégoûter peu à peu d’une vie d’oisiveté et de plaisirs, et leur inspirer un goût durable pour le métier des armes. D’ailleurs, ce vaillant général imposait aux campagnards et aux basses classes par ses manières vraiment populaires. Philopœmen était un général comme les Grecs du Péloponnèse n’en avaient point eu depuis les temps de Xénophon et d’Agésilas. Placé au premier rang par sa position sociale, riche en propriétés parfaitement tenues, il était bien vu du campagnard parce que, dans les temps de calme, il aimait à manier la charrue et la bêche comme un pauvre journalier, et se contentait du lit de paille le plus dur ; sa simplicité et sa droiture, sa franche cordialité, la simplicité de son genre de vie et de sa mise, qui de temps à autre donnait lieu aux quiproquos les plus divertissants, son goût pour les facéties militaires et l’esprit caustique, malgré sa sévérité en ce qui concernait le service, c’étaient là des qualités que Philopœmen partageait avec les plus populaires des grands généraux grecs. Et si les soldats admiraient sa force étonnante, son irrésistible valeur personnelle, les connaisseurs, son heureux talent d’organisation rapide, sa routine de tacticien, la sûreté et l’habileté avec lesquelles il profilait avec autant de rapidité que de bonheur de toutes les circonstances et surtout des avantages du terrain, on devait voir bientôt avec étonnement combien ce même Philopœmen était capable d’éveiller dans le cœur de ses soldats une calme assurance et la confiance la plus complète en son commandement. Eu égard à l’état politique, militaire et social où se trouvait alors la péninsule hellénique, Philopœmen ne pouvait pas songer à supprimer complètement l’emploi de troupes auxiliaires, mais il fallait le restreindre dans une mesure convenable. Son but principal était de rendre son peuple capable de se défendre, de créer une bonne armée nationale, de changer les troupes méprisées de la confédération achéenne en une solide milice ; et il réussit si bien que plus lard (ce ne fut, il est vrai qu’après l’adjonction des cantons péloponnésiens qui jusque-là n’en faisaient point partie), la Ligue se vit en état de mettre sur pied, au besoin, 4.000 cavaliers et 40.000 fantassins bien exercés[51]. Mais, pour faire enfin de ses Péloponnésiens les égaux des fières phalanges du roi Philippe, il adopta pour sa nouvelle armée, dans ses points essentiels, l’armement des guerriers macédoniens, et changea ainsi les milices achéennes, légèrement et insuffisamment armées, peu faites pour exercer un choc vigoureux et se battre corps à corps, en un excellent corps de fantassins pesamment armés, auxquels ses rangs serrés suffisaient à inspirer cette confiance en eux-mêmes qui avait si longtemps manqué aux Achéens. La simplicité relative des exercices traditionnels et son zèle infatigable lui permirent de former, dans l’espace de huit mois seulement, une armée achéenne parfaitement prête au combat ; et c’est avec cette jeune armée qu’il remporta bientôt après une des plus sanglantes victoires dont fassent mention les annales du Péloponnèse. Depuis quelques années, le tyran belliqueux Machanidas, appuyé sur les forces lacédémoniennes et de nombreux mercenaires, avait, comme allié des Étoliens, fort molesté les Achéens ; récemment même il avait pris l’importante ville arcadienne de Tégée et commençait à ravager le territoire de Mantinée. Philopœmen résolut de marcher contre lui, et, dans une bataille meurtrière près de Mantinée (probablement dans l’été de l’année 207 avant J.-C.), Machanidas, qui y périt, fut si complètement défait, que 4.000 hommes de son armée y trouvèrent la mort, et qu’un plus grand nombre encore y furent faits prisonniers. Tégée fut aussitôt reprise par les Achéens, et la Laconie ravagée jusqu’aux portes de sa capitale[52]. Celte brillante victoire répandit du coup dans tout le Péloponnèse la terreur du nom de Philopœmen et de l’armée achéenne, et il était naturel que ce formidable relèvement des Achéens profilât aussi beaucoup au roi Philippe. Dans ces circonstances, les Etoliens aussi, qui à la fin se voyaient réduits à leurs propres forces, se fatiguèrent enfin delà guerre. Les tentatives d’intervention qu’avaient faites dans les premières années de cette guerre d’abord (209) les envoyés de l’Egypte, de Rhodes, de Chios et d’Athènes, puis (208) l’Egypte et Rhodes, avaient échoué. Bien que plus d’un Étolien pensât sans doute, comme les médiateurs, que cette guerre atroce dans laquelle des Etuis grecs s’entre-déchiraient avec une rage barbare ne servirait en définitive que les intérêts des Romains, que la Grèce, sans en excepter l’Étolie, deviendrait enfin la proie de Rome, le vaillant peuple étolien était, par l’odieux traité de 211, trop fortement enchaîné à Rome pour pouvoir facilement s’entendre avec ses adversaires. Un des États médiateurs de 209, Athènes, avait ensuite lui-même passé aux Romains |