DE LA CONDITION DES ALLIÉS PENDANT LA PREMIÈRE CONFÉDÉRATION ATHÉNIENNE

 

Paul GUIRAUD

 

 

I — La confédération de Délos.

II — L’Empire athénien.

III — Gouvernement intérieur des villes.

IV — Justice.

V — Service militaire.

VI — Tribut.

VII — Conclusion.

 

I — La confédération de Délos.

L’empire d’Athènes se forma dans les années qui suivirent les batailles de Salamine, de Platées, et de Mycale[1]. Après avoir vaincu sur terre et sur mer les forces persanes, les Grecs, surtout ceux des côtes et des îles, furent animés d’un double sentiment ; ils voulurent prévenir le retour des dangers qu’ils avaient courus, et affranchir les villes helléniques éparses sur tout le littoral de l’archipel. Peut-être l’esprit de vengeance eut-il quelque part dans ce projet ; mais ce fut principalement le souci de leur sécurité qui le leur inspira. Ils n’avaient pas au fond d’autre pensée que d’éloigner d’eux ml ennemi toujours redoutable, et de dresser entre la Grèce et lui une barrière que l’invasion ne franchirait plus[2]. Sparte, qui avait eu jusque-là l’hégémonie, était naturellement désignée pour la direction de l’entreprise ; elle se déroba à cette tâche, et Athènes s’en chargea[3]. Athènes avait alors sur sa rivale plusieurs avantages. Elle possédait un excellent port, le Pirée, et une marine qui récemment avait fait ses preuves ; elle était parente de race avec les cités ioniennes d’Asie-Mineure qui se montraient les plus empressées à secouer le joug persan ; elle était, par sa situation même, intéressée autant que personne au succès de la lutte qu’il s’agissait de continu9r ; elle avait enfin pour elle le prestige du rôle glorieux qu’elle avait joué dans la guerre de l’indépendance. Ces diverses raisons justifiaient assez le choix qui la porta à la tête de la nouvelle ligue ; mais, quoi qu’en disent les orateurs et les écrivains ultérieurs, ce choix ne fut pas entièrement spontané ; il fut, en partie, le fruit des intrigues d’Athènes. Elle n’attendit pas que la confédération se constituât, et qu’on lui en offrit la présidence ; elle travailla elle-même à l’organiser, et à s’y ménager la première place[4].

La ligue n’eut pas tout d’abord l’extension qu’elle reçut plus tard. Depuis l’année 476, qui en marque l’origine, elle ne cessa de s’agrandir, par l’effet des négociations diplomatiques et des opérations militaires d’Athènes, et elle n’arriva que par degrés à son plein développement. M. Kirchhoff a essayé de déterminer les étapes de ses progrès successifs. Il croit que les cinq districts administratifs de la confédération furent créés l’un après l’autre, ceux d’Ionie, d’Hellespont et des lies en premier lieu, celui de Thrace à la suite de la prise d’Eion (470), celui de Carie postérieurement à la bataille de l’Eurymédon (465), et que les cités furent inscrites dans chacun d’eux, moins d’après leur position géographique, que d’après la date de leur adhésion[5]. Si cette hypothèse était fondée, il aurait fallu dix ans environ pour grouper autour d’Athènes la plupart des villes qui reconnurent son autorité. La composition de la ligue subit d’ailleurs, avec le temps, de graves modifications.

Nous avons très peu de renseignements sur son organisation primitive. Elle était placée sous le patronage d’Apollon, et elle avait son centre à Délos. Ce n’est pas qu’elle fût, comme on l’a prétendu, une véritable amphictyonie ; jamais les anciens ne la désignent sous ce nom. Elle était, semble-t-il, bien différente de l’assemblée qui jadis appelait dans cette île les Ioniens de l’archipel[6]. Le caractère religieux dominait dans celle-ci ; dans l’autre, c’était le caractère politique. On lui avait donné Délos pour capitale, parce que ce sanctuaire était très vénéré des Ioniens, qui les premiers entrèrent dans l’alliance, et aussi parce qu’on avait voulu, par égard pour les susceptibilités de chacun, fixer le siège fédéral sur une sorte de terrain neutre qui fût voisin d’Athènes sans se confondre avec elle. Le conseil de la ligue se réunissait périodiquement auprès du temple d’Apollon[7]. Toutes les cités y étaient représentées, et toutes y avaient sans doute le même nombre de voix. Il est avéré en effet que l’usage constant chez les Grecs était d’accorder un égal droit de suage à tous les membres d’une confédération. Eschine nous l’atteste pour l’amphictyonie de Delphes[8]. Il en était de même dans la ligue Péloponnésienne. Thucydide applique à ceux qui la composent le mot ίσόψηφοι[9]. Ailleurs, racontant la séance où l’on décide la guerre contre Athènes, il dit : Les Lacédémoniens permirent à toutes les villes alliées, grandes et petites, qui étaient présentes, de voter, et la majorité se prononça pour la guerre[10]. Une pratique analogue fut adoptée dans la seconde confédération athénienne ; chaque cité, quelle que fût son importance, y eut une voix[11]. On peut conclure d’un texte de Thucydide que les choses ne se passaient pas autrement à Délos. L’expression ίσοψήφους lui sert à désigner les alliés, à l’époque où ils étaient encore libres, et il ajoute que la multiplicité des suages rendait l’entente malaisée[12]. Cela favorisait au reste la prépondérance d’Athènes. Officiellement, elle n’avait que la présidence du conseil ; mais il lui était facile de se faire une clientèle docile parmi les états faibles qu’elle tenait sous sa dépendance, et par eux de s’assurer une majorité dévouée.

Pour mettre la ligue sur un bon pied, il fallait lui procurer des ressources régulières. Suivant Thucydide, les Athéniens décidèrent quelles villes fourniraient des vaisseaux, et quelles villes paieraient une contribution en argent[13]. Nous n’avons la liste ni des unes ni des autres ; on suppose généralement, sans en avoir de preuve certaine, que les grandes cités furent rangées dans la première catégorie, et les petites dans la seconde[14]. C’est à Aristide que fut confié le soin de répartir les charges communes, et il s’en acquitta à la satisfaction de tous ; on dit même qu’il mérita à cette occasion son surnom de Juste[15]. Il est probable que son travail fut présenté à l’approbation du conseil ; on ne comprendrait guère que le droit de taxer les alliés eût été laissé à la discrétion d’Aristide ou d’Athènes.

Le chiffre primitif des tributs s’éleva à une somme annuelle de 460 talents (2.587.500 fr.)[16], mais ici se rencontre une grave difficulté. La ligue de Délos ne s’organisa pas en un jour ; plusieurs années furent nécessaires pour recruter ses adhérents, et nous ne savons pas à quelle date la somme de 460 talents fut atteinte. Thucydide se borne à dire que ce chiffre fut le montant du premier tribut[17], et les autres historiens ne sont pas plus précis. M. Kirchhoff s’est efforcé de démontrer que jamais, avant la bataille de l’Eurymédon, les alliés ne furent soumis à une contribution aussi forte[18]. Le malheur est que son argumentation, si spécieuse qu’elle soit, ne s’appuie sur aucun document ; elle est même en contradiction formelle avec tous les textes anciens. Diodore affirme, d’après Éphore, que le total des tributs établis par Aristide arrivait à 460 talents[19]. Plutarque et Cornelius Nepos sont d’accord avec lui sur ce point[20]. Démosthène, Eschine, l’auteur du discours contre Alcibiade, sans apporter un témoignage aussi net que le leur, attestent au fond la même chose[21]. Quant à Thucydide, il ne parle point d’Aristide dans le passage cité plus haut, mais ailleurs il reproduit le traité qu’on appelle la paix de Nicias, et dans ce texte il est stipulé que plusieurs villes de Thrace paieront désormais le tribut du temps d’Aristide[22]. Ce n’était pas là évidemment une expression vague ; elle désignait, au contraire, un chiffre d’impôt bien déterminé, remontant à une date certaine, à un personnage connu. On avait donc des renseignements positifs sur la taxe imposée par Aristide à chacune des cités alliées, et il suffisait d’additionner toutes ces taxes pour avoir la somme que l’ensemble des confédérés acquittait. Thucydide nous assure que cette somme ; une fois la répartition achevée, fut de 460 talents. Nous n’avons aucun motif de révoquer cette assertion en doute, et il reste vrai que tel fut le chiffre des tributs avant la mort d’Aristide, c’est-à-dire avant 467. On objectera peut-être que la ligue n’était pas encore au complet, puisque, selon l’hypothèse lissez vraisemblable de M. Kirchhoff, l’annexion du district carien et de la Chersonèse de Thrace n’eut lieu qu’après la bataille de l’Eurymédon (465)[23] ; mais rien n’indique que le tribut primitif mentionné par Thucydide soit celui de la ligue poussée à son entier développement ; ce n’était que la somme des taxes prélevées sur les villes qui en faisaient partie à l’époque d’Aristide.

Le trésor fédéral fut déposé à Délos, dans le temple d’Apollon, et placé sous la garde des Hellénotames. Nous avons peu de détails sur les attributions de ces magistrats. D’après Thucydide, ils recevaient le tribut[24]. Andocide, cité par Harpocration, dit qu’ils maniaient l’argent de la confédération. Suidas et Hesychius ne sont pas plus explicites[25]. Ils devaient administrer les finances communes, encaisser les recettes et solder les dépenses, sous le contrôle du conseil. Leurs fonctions étaient annuelles ; ils étaient toujours choisis parmi les citoyens d’Athènes et par Athènes elle-même. Cette ville avait encore un autre privilège ; c’est dans son port du Pirée que se réunissaient, en cas de guerre, les navires alliés ; là était le quartier général de la flotte fédérale[26].

La ligue de Délos reposait, comme on voit, sur des bases très équitables. Elle n’asservissait personne, et rapprochait par une simple alliance des états également souverains. Fondée uniquement pour combattre la Perse, elle n’élevait Athènes au-dessus d’eux que dans la mesure où l’intérêt de tous l’exigeait ; elle lui attribuait sans doute plus qu’une primauté d’honneur ; mais elle ne lui donnait que la part d’autorité qui revient de droit au chef d’une confédération. Il n’y avait eu ici ni soumission forcée, ni même abdication volontaire ; tout avait été réglé à l’amiable, et sans qu’il en contât beaucoup aux alliés. Leurs charges s’étaient accrues, mais leur indépendance était demeurée presque intacte. Ils n’avaient aliéné de leur liberté quo ce qu’il leur avait plu d’en sacrifier. Athènes, en réalité, n’était que l’exécutrice des décisions prises par le conseil, et elle ne pouvait devenir quelque chose de plus que si les confédérés eux-mêmes y consentaient. Pour le moment il existait un juste équilibre entre la prépondérance de l’état dirigeant et l’autonomie des états associés.

La condition de ces derniers ne tarda pas à se modifier, autant par leur faute que par celle d’Athènes. Le patriotisme hellénique était tellement pénétré de l’esprit local qu’il ne voyait rien en dehors des intérêts de là cité. Ce n’était pas seulement la nature du pays qui morcelait la Grèce à l’infini, c’était encore plus l’idée qu’on se faisait de l’état et de la patrie. On avait de la peine à concevoir qu’une ville coopérât au bien d’une autre ville, et, s’il arrivait parfois qu’une ligue politique se formât, elle tombait vite en dissolution, à moins d’être maintenue par la force. Tel fut le cas de celle de Délos. Quand les alliés s’aperçurent que la Perse n’avait plus de navires dans l’Archipel ni de garnisons sur les côtes, ils furent tentés de croire que leur union était désormais inutile, et le lien fédéral tendit à se relâcher. Ils ne réfléchirent pas que, s’il venait à se rompre, ils allaient se désarmer de leurs propres mains et perdre tous les avantages acquis. L’égoïsme municipal l’emporta, et chacun chercha à s’isoler de nouveau. On eut moins de goût qu’auparavant pour les affaires communes ; on cessa d’envoyer des délégués à Délos ; on mit plus de mollesse à remplir les obligations prescrites ; on se plaignit de leur lourdeur, et on ne désira plus que de s’y soustraire.

C’était à la fois le devoir et l’intérêt d’Athènes de réagir contre ces dispositions. Elle ne pouvait guère se résigner à la déchéance qu’eût entraînée pour elle la suppression de la ligue ; elle était tenue, comme présidente, d’en assurer la durée et d’en faire respecter les règlements ; elle comprenait enfin, mieux que toute autre cité, quelle faute ce serait de se condamner, par la division, à la faiblesse. Aussi son action s’exerça-t-elle en sens contraire de celle des alliés Les confédérés étaient de plus en plus enclins à se séparer ; elle voulut leur donner plus de cohésion. Ils désertaient le conseil fédéral ; elle se passa d’eux, d’autant plus volontiers que son autorité s’en trouvait accrue. Ils témoignaient beaucoup de répugnance à payer le tribut annuel ; elle l’exigea avec rigueur. Elle ne céda que sur un point, parce qu’elle eut profit à céder. Un de leurs principaux griefs était la nécessité, au moins pour quelques-uns, de fournir des vaisseaux de guerre et de les monter eux-mêmes. Ces populations des lies et de l’Ionie n’étaient pas belliqueuses[27] ; elles préféraient se livrer au commerce, aux occupations de la paix ; et il leur était pénible d’en être souvent détournées pour une expédition militaire. La plupart d’entre elles demandèrent l’autorisation de remplacer leur prestation en navires par une prestation en argent, qui serait consacrée aux dépenses de la flotte. Athènes y consentit ; elle y gagnait d’être désormais à peu près la seule cité fédérale qui possédât une marine, et d’acquérir par cela même une puissance sans rivale[28].

Cette innovation porta aussitôt ses fruits. D’abord la ligue devint plus forte. A partir de ce moment, presque toutes les villes s’en remirent à Athènes du soin de construire et d’entretenir la flotte. Celle-ci eut dès lors plus d’unité ; elle se composait auparavant d’éléments hétérogènes ; elle ne se composa plus que de trières athéniennes, et l’on sait que ces dernières étaient réputées les meilleures de toute la Grèce. Des chantiers du Pirée sortaient des bâtiments agiles, légers, bons marcheurs, capables d’évoluer avec la plus grande précision, armés en outre d’un éperon redoutable, et montés par des équipages admirablement exercés[29]. Ce fut donc, au point de vue militaire, un avantage réel que ces chantiers fussent en possession d’alimenter seuls la flotte fédérale et qu’aux anciens navires, d’origine diverse et de valeur inégale, se substituât une marine exclusivement athénienne. Mais, d’autre part, les alliés n’ayant plus de vaisseaux de guerre, et perdant chaque jour l’expérience des manœuvres navales se trouvèrent livrés sans défense à l’ambition d’Athènes ; ils n’eurent plus les moyens de résister à ses empiétements, de désobéir à ses volontés, d’échapper à sa tyrannie[30]. Ils l’avaient faite si puissante et ils s’étaient eux-mêmes tellement affaiblis, qu’ils furent à sa discrétion. Le joug s’appesantit sur eux, et ils ne purent rien pour l’empêcher. Du jour où la force fut concentrée tout entière entre les mains d’une ville, celle-ci dut se considérer comme la maîtresse des autres, et élever ses prétentions au niveau de ses ressources matérielles.

Un dernier progrès amena ce changement. On se demandait depuis quelque temps s’il ne serait pas bon de transférer le trésor à Athènes. Aristide, consulté à ce sujet, avait dit que la mesure était injuste, mais utile[31]. On ne manquait pas en effet d’excellentes raisons pour la réclamer. On alléguait notamment que Délos était trop peu sûre, et qu’elle ne se défendait pas assez par elle-même, qu’il faudrait, en cas de guerre, immobiliser dans l’île une garnison et une flotte, que, si à la faveur de la paix la surveillance venait à se relâcher, un coup de main sur le temple serait toujours à craindre, et souvent facile à exécuter, qu’il valait mieux, de toute façon, abriter la caisse fédérale derrière les murs d’Athènes et du Pirée[32] Des négociations s’engagèrent à ce propos entre les principaux états de la ligue, et finalement Samos, le plus important après Athènes, souleva la question dans le conseil ; elle n’y rencontra, semble-t-il, aucune opposition[33]. La date de l’événement ne nous est point connue. Nous savons seulement, et de la manière la plus certaine, que la translation fut opérée avant l’année 454[34]. On a émis l’opinion très plausible qu’elle suivit de près la rupture survenue entre Sparte et Athènes vers 460 ; cette circonstance fut sans doute invoquée pour montrer le danger qu’allait courir le trésor dans le temple d’Apollon délien, surtout si les Lacédémoniens se rapprochaient de la Perse[35]. Un texte de Justin confirme d’ailleurs cette hypothèse[36], et il mérite quelque créance, s’il est vrai qu’il émane de l’historien Éphore.

En même temps, l’assemblée fédérale disparut. Il n’y a point trace d’un acte formel qui l’ait abolie ; mais, comme les documents n’en font plus mention, il est probable qu’elle cessa de se réunir. Athènes n’eut pas besoin d’un grand effort pour s’en débarrasser. Nous ignorons si le conseil de Délos a jamais eu quelque vitalité ; en tout cas, il n’avait plus qu’un r31e bien effacé vers la fin de son existence, et les alliés n’avaient rien à perdre en le supprimant. Du reste la confédération était maintenant trop vaste et trop dispersée pour être régie par un conseil de ce genre. On ne pouvait, à cause des distances, le convoquer exprès pour chaque affaire nouvelle qui était à résoudre ; et d’un autre côté certaines questions étaient parfois trop urgentes pour être ajournées jusqu’à la :session ordinaire. L’assemblée n’étant pas une garantie pour l’indépendance des villes, et n’étant plus qu’un obstacle à la bonne direction de la ligue[37], on prit, d’un commun accord, le parti de la laisser tomber en désuétude.

L’unique autorité de la confédération fut dès lors le peuple d’Athènes, et l’union de Délos fit place à l’empire Athénien.

 

II — L’Empire athénien.

On comprendrait mal quel fut le caractère de l’empire d’Athènes, si au préalable on ne se rendait pas compte de l’état politique de cette cité vers le milieu du Ve siècle avant notre ère. Il existe en effet une étroite corrélation entre le régime intérieur de la république et sa conduite à l’égard des alliés.

Clisthène avait détruit la prépondérance exclusive de l’aristocratie, mais il n’avait pas établi la démocratie pure. En principe, tous les citoyens étaient égaux devant la loi ; tous aussi étaient admis dans l’assemblée ; mais les pauvres, obligés de compter avec les nécessités de la vie, n’avaient guère le loisir de s’y rendre, et ils étaient en outre exclus des magistratures ; de telle sorte que, dans la pratique, le pouvoir appartenait il une classe dirigeante, composée des riches et des gens aisés. Les écrivains anciens, qui sont en général favorables aux gouvernements tempérés, attribuent en grande partie la prospérité ultérieure d’Athènes à cette constitution[38]. Elle demeura en vigueur pendant prés d’un demi-siècle ; mais, après cet intervalle, elle fut gravement altérée par les réformes d’Aristide et d’Éphialte.

Les guerres médiques avaient associé tous les citoyens aux mêmes épreuves et aux mêmes luttes. Ils avaient souffert ensemble, vaincu ensemble, et le patriotisme des pauvres n’avait été ni moins ardent, ni moins efficace que celui des riches. C’est surtout par sa flotte qu’Athènes avait été sauvée, et les équipages de la flotte se recrutaient presque entièrement parmi les thètes. Cette classe, la dernière de toutes, méritait donc, autant que les autres, la reconnaissance de la cité, et il parut difficile de lui refuser la récompense qu’elle sollicitait[39]. On avait encore, à cette époque, des idées saine, sur la politique, et on trouvait équitable de proportionner les droits aux charges et aux services. Or, depuis Thémistocle, la mariste athénienne ne cessait de se développer, et de plus en plus on tendait à fonder la puissance de la république sur la mer[40]. Il résulta de là une extension prodigieuse du commerce, par suite de la richesse mobilière, et l’élévation progressive d’un grand nombre de citoyens vers la fortune, jusque-là réservée aux possesseurs du sol. Il en résulta ainsi un sérient accroissement d’influence pour cette multitude d’individus qui vivaient des choses de la nier ; ces chantiers toujours en activité, ces escadres en perpétuel mouvement, ces expéditions dirigées dans tous les sens, ces victoires navales si fréquentes et si fructueuses, montraient assez la lourde besogne qui incombait aux armateurs, aux ouvriers des arsenaux, aux rameurs, aux matelots, la place énorme qu’ils occupaient sinon dans l’état, du moins dans la société, et la part considérable qu’ils avaient à la prospérité d’Athènes. Aristide, tout aristocrate qu’il fût, céda à ces raisons, et il fit voter une loi qui ouvrait l’accès des plus hautes magistratures à tous les citoyens[41]. Dès lors, l’égalité politique fut complète.

Néanmoins il restait encore un obstacle au libre exercice de la souveraineté populaire. Au-dessus des pouvoirs publics planait l’autorité indéfinie d’un corps inamovible, l’aréopage. Ce corps, où entraient, après un examen préalable, et où siégeaient à vie les archontes sortis de charges[42], ne recevait dans son sein que des hommes recommandables par la naissance et les qualités morales. Son indépendance était absolue, et elle venait de ce qu’il n’avait rien à espérer du peuple ni rien à en craindre[43]. Comme toutes les assemblées qui se renouvellent lentement et qui se recrutent elles-mêmes, il avait le tempérament conservateur, il représentait l’esprit de tradition, et le parti de la résistance trouvait en lui son principal appui. Sa compétence judiciaire était très étendue, et il y joignait certains privilèges politiques. Plutarque dit qu’il avait la garde des lois et qu’il exerçait sa surveillance sur toutes choses[44]. Ce n’est pas, semble-t-il, qu’il eût la haute main sur le gouvernement, ni que les décisions populaires fussent nécessairement soumises à sa sanction. Il est probable qu’il avait simplement le droit de juger ce genre de procès que provoquait la γραφή παρανόμων, et de casser, par cette voie détournée, les lois qui lui paraissaient inconstitutionnelles[45]. Vers l’année 460, Éphialte le dépouilla de cette prérogative, qu’il transféra aux héliastes. Ces derniers furent mis en possession de la plupart des jugements, en particulier de ceux qui osaient le moyen de contrôler la puissance législative de l’assemblée[46]. Or c’étaient à peu près les mêmes citoyens qui remplissaient les fonctions d’héliastes et qui votaient les lois dans l’ecclésia. Les mêmes hommes faisaient donc la loi, et déclaraient ensuite si on avait eu raison de la faire. Le peuple n’était plus préservé contre les innovations imprudentes ni contre les violations flagrantes de la légalité par une autorité différente de la sienne. Il était pleinement souverain, et la démocratie régnait sans partage.

Il y avait, à ce moment-là, dans Athènes, deux partis qui se disputaient le pouvoir ; l’un groupé autour de Cimon, l’autre conduit par Périclès. Tous deux acceptaient la constitution actuelle, dans ses traits généraux, et les aristocrates, s’ils regrettaient le passé, ne songeaient nullement à revenir en arrière. Mais dans les deux camps les tendances politiques et les principes de gouvernement différaient. A l’extérieur, Cimon voulait que l’on vécut en bons termes avec Sparte ; il pensait qu’il y avait place dans le monde hellénique pour deux villes qui se feraient équilibre, surtout si Sparte bornait son ambition à l’hégémonie du Péloponnèse, et si Athènes se contentait de dominer dans l’Archipel. L’essentiel, à ses yeux, était que la Grèce ne consumât point ses forces dans des querelles intestines dont les ennemis du dehors profiteraient. Athènes, notamment, ne devait jamais perdre de vue le, guerre médique ; ses intérêts lui faisaient une nécessité de la poursuivre, et sa puissance maritime lui en fournissait les moyens. Cimon avait contribué autant qu’Aristide à la formation de la ligue de Délos, et il travaillait à l’agrandir encore, mais le seul but qu’il lui assignât était la lutte contre la Perse[47]. A l’intérieur, il admettait bien la démocratie, mais à condition qu’elle fût mitigée ; il consentait à proclamer l’égalité de tous les citoyens et à n’interdire légalement les fonctions publiques à personne ; mais il souhaitait que dans la pratique le gouvernement restât aux mains des classes élevées. Il ne contestait pas la souveraineté du peuple, pourvu qu’elle ne fût pas sans limites ; il avait combattu avec la dernière énergie la motion d’Éphialte, et elle n’avait été adoptée que pendant son absence[48]. Une démocratie sans frein lui semblait plaine de dangers ; il craignait que la multitude, dégagée de toute entrave et libre de tout oser, n’abusât de sa prépondérance numérique pour accaparer la direction de l’état, et que la politique athénienne n’eut dès lors d’autre objet que de satisfaire les passions et les convoitises de la foule.

Périclès ne partageait point ces alarmes. Il ne croyait pas que la démocratie fût incapable de se maîtriser elle-même. Pourquoi le peuple n’obéirait-il pas de plein gré à l’autorité d’un chef qui aurait pour lui la raison et l’éloquence ? Et s’il se rencontrait tut homme pareil à Iliaque génération, son action modératrice n’était-elle pas de beaucoup préférable à celle d’un corps tel que l’Aréopage ? Une cité librement soumise à l’ascendant d’un homme supérieur, voilà quel était l’idéal rêvé par Périclès[49]. Son exemple montra qu’il pouvait être réalisé, mais il fut unique dans l’histoire à Athènes. Il fallait, d’après lui, que ce régime eût souci des intérêts de tous, et que les pauvres comme les riches eussent part à ses bienfaits. Il méditait par suite toute une série de mesures, empreintes de ce que nous appellerions le socialisme d’État, et destinées, sous diverses formes, à nourrir, à distraire le peuple aux frais du trésor. Outre qu’elles lui semblaient commandées par la justice, il y trouvait un double avantage : il comptait éviter par ces libéralités les excès ordinaires des démocraties en Grèce, et il espérait de plus fortifier l’attachement des citoyens aux institutions nationales[50]. Mais, pour suffire aux dépenses qu’entraînerait ce système, il était nécessaire d’accroître les ressources financières d’Athènes. On avait à portée une source considérable de revenus ; c’était les tributs des alliés, il s’agissait simplement de les augmenter et d’en acquérir la libre disposition. De là l’obligation de se soustraire à tout contrôle de la part des confédérés, et de les réduire à la condition de sujets. Il est vrai qu’on risquait ainsi d’alourdir le joug jusqu’au point de le rendre odieux ; mais, pensait Périclès, s’il se produisait des résistances ou des défections, il serait facile de les réprimer par la force. Quant à Sparte, il ne redoutait pas es jalousie, toujours prompte à s’éveiller. Une rupture avec elle n’avait rien qui l’effrayât, et il préférait la guerre ouverte à une paix incertaine qui ne durerait que par le perpétuel sacrifice de l’ambition athénienne[51].

Telles furent, dans la première moitié du Ve siècle, les deux politiques en présence. Celle que défendait Cimon triompha jusque vers l’an 460, et l’on a vu de quelle manière elle organisa la ligue de Délos. Mais un jour arriva où Périclès fut à son tour le plus fort, et sa victoire fut consacrée par la sentence d’ostracisme qui en 459 frappa son adversaire[52]. Elle eut pour conséquence immédiate l’abolition du conseil fédéral et la translation à Athènes du trésor de Délos. Après cinq ans d’exil, Cimon fut rappelé et les deux rivaux se rapprochèrent, en se faisant de mutuelles concessions[53]. Mais Cimon mourut en 449 ; Thucydide, qui le remplaça à la tète du parti aristocratique, fut lui-même banni en 444, et Périclès demeura le chef incontesté du gouvernement[54]. C’est alors que l’union de Délos se transforma en un empire étroitement subordonné à Athènes.

Les anciens désignaient par deux termes différents les deux périodes de la domination athénienne : ils appelaient la première ήγεμονία, la seconde άρχή. A l’origine, dit Thucydide, les Athéniens avaient l’hégémonie de leurs alliés ; puis leur puissance s’accrut dans l’intervalle qui sépare la guerre actuelle de la guerre médique, et voici comment se constitua leur empire[55]. Il fait alors le récit très succinct de ce demi siècle, et il conclut ainsi : C’est durant ces cinquante années que l’empire d’Athènes se consolida[56]. Ces textes ne prouvent pas seulement que l’empire fut postérieur à l’hégémonie ; ils montrent aussi qu’il marqua pour les alliés un progrès dans la servitude. Tous les documents s’accordent pour nous le présenter comme étant l’œuvre de la violence. Les orateurs, tels qu’Andocide et Isocrate[57], les historiens, tels que Thucydide, portent à cet égard le même jugement. Hermocrate de Syracuse, parlant aux habitants de Camarine, emploie les termes les plus durs pour caractériser la sujétion des alliés : Les Athéniens, dit-il, après avoir été choisis parles Ioniens et les autres alliés pour les conduire contre la Perse, les ont dans la suite asservis sous divers prétextes, si bien que les Grecs n’ont fait en réalité que changer de maîtres[58]. Ce langage sans doute est très naturel de la part d’un ennemi ; mais l’Athénien Euphémos, dans sa réponse à Hermocrate, loin de repousser ces accusations, semble au contraire s’en glorifier ; il avoue que si sa patrie commande aux Grecs des lies, c’est parce qu’elle en a la force et qu’elle y est intéressée[59]. Dans un discours prononcé à Sparte, les Corinthiens comparent Athènes à un tyran qui aurait surgi en Grèce[60], et Périclès répète la même expression : Le pouvoir que vous détenez, dit-il, est celui d’un tyran ; s’il y a eu injustice à s’en emparer, il serait dangereux d’y renoncer[61]. On voit qu’elle était l’étendue des droits qu’Athènes s’arrogeait. Naguère elle avait des alliés elle n’avait plus aujourd’hui que des sujets. Les tributs qu’ils versaient entre ses mains étaient à ses yeux de véritables impôts ; la caisse fédérale n’était qu’une annexe du trésor de l’État ; les mêmes autorités régissaient la république et la ligue ; et la flotte n’était pas moins destinée à exiger des confédérés l’obéissance qu’à les protéger contre les ennemis extérieurs.

S’il nous était possible de pénétrer dans le détail des événements qui signalèrent l’histoire de l’empire athénien, nous constaterions sans doute que beaucoup de villes y furent incorporées contre leur gré. Nous eu connaissons quelques exemples ; mais ils furent probablement bien plus nombreux. Cimon arrive devant Phasélis ; les habitants, quoique hellènes, lui ferment leurs portes, et refusent d’abandonner la cause persane ; il attaque aussitôt leurs murailles, les contraint à lui fournir de l’argent, des navires, et les inscrit parmi les alliés[62]. Carystos, en Eubée, voulait conserver son indépendance ; les Athéniens lui déclarent la guerre, et, après sa défaite, elle accède à la ligue[63]. Il y a apparence que quelques-unes au moins de ces cités cariennes, où la population était à moitié barbare et que Cimon dut successivement assiéger[64], n’y entrèrent qu’avec une extrême répugnance, et qu’elles auraient mieux aimé demeurer à l’écart. Mais c’est surtout à l’occasion de Mélos que les prétentions d’Athènes se manifestèrent sous leur jour le plus odieux[65]. Depuis le début de la guerre du Péloponnèse, cette petite lie était neutre. Sommée par les Athéniens de se joindre à eux, elle osa leur résister, et ils expédièrent une escadre contre elle. Les Méliens eurent beau alléguer que leur cité étant une colonie de Lacédémone, il y aurait impiété de leur part à combattre leur métropole ; les chefs ennemis leur opposèrent des raisons tirées toutes du droit du plus fort. Nous sommes ici, dirent-ils, dans l’intérêt de notre empire. Votre désobéissance est d’un mauvais exemple pour nos alliés ; il faut qu’elle cesse. Ne comptez pas sur les secours de Sparte ; l’utile pour elle est la mesure de la justice, et à quoi lui servirait de vous aider ? Les dieux eux-mêmes sont hostiles à votre cause ; car ils veulent que la fort commande au faible. Nous ne faisons rien de plus que de nous conformer à ce principe, et vous agiriez comme nous, si vous aviez notre puissance. Ces arguments ne convainquirent pas les Méliens ; mais ils furent écrasés par le nombre, et ils expièrent cruellement l’audace qu’ils avaient eue de défendre leur liberté.

Quand une cité avait été, d’une façon quelconque, introduite dans la ligue, elle n’avait plus le droit d’en sortir. Aristide, au moment où il la fonda, avait lié entre eux les confédérés par les serments les plus solennels. Pour en marquer la perpétuité, on avait jeté dans la mer des morceaux de fer rougis qui ne devaient plus reparaître à la surface, en accompagnant cet acte d’imprécations terribles contre les violateurs du pacte social. Chaque fois qu’une ville adhérait à l’union, elle prenait un engagement analogue. Nous lisons cette phrase dans le serment qui fut prêté par les sénateurs d’Érythrées : Je ne me séparerai pas du peuple d’Athènes ni de ses alliés, et je refuserai de suivre quiconque le fera[66]. Toute infidélité à l’alliance entraînait pour eux, semble-t-il, la peine de mort et la confiscation[67]. Les sénateurs de Colophon jurèrent aussi de ne se séparer des Athéniens, ni en actes, ni en paroles et déclarèrent maudit avec tous les siens celui d’entre eux qui enfreindrait cette promesse[68]. A Chalcis, ce furent tous les habitants qui contractèrent individuellement une obligation pareille. Je ne me séparerai du peuple des Athéniens par aucune ruse ni manœuvre, ni en paroles ni en action, et je n’obéirai point à quiconque se séparerait d’eux ; si quelqu’un pousse à la défection, je le dénoncerai aux Athéniens[69]. Cette pratique fut en somme d’un usage constant[70], et la religion fut toujours appelée à confirmer l’acte par lequel une cité ne rangeait sous l’autorité d’Athènes. Plais, liés ou non par serment, Athènes considérait tous ses sujets comme astreints à une obéissance perpétuelle, et ses ennemis mêmes avouaient que cette prétention était justifiée. Quand Samos se souleva, plusieurs peuples du Péloponnèse étaient d’avis de la soutenir ; les Corinthiens s’y opposèrent en disant que chacun devait être libre de châtier ses alliés rebelles[71].

Athènes ne manqua pas d’appliquer à la lettre cette doctrine. Dans le cours du Ve siècle, les défections furent fréquentes parmi ses sujets ; elle les réprima sans retard, et souvent avec une extrême dureté. Les seuls cas où elle y renonça furent ceux où elle n’en eut pas la force. Il serait hors de propos de raconter ici tous ces événements. Il suffira de dire que jamais Athènes ne voulut reconnaître aux confédérés le droit à l’insurrection. Quelle que fût la cause de leur mécontentement, ils étaient dans leur tort en se révoltant, et elle n’épargnait aucun sacrifice pour les réduire. Les Thasiens résistèrent trois années de suite sans lasser son obstination[72], et la guerre de Samos l’occupa neuf mois sans la décourager[73]. Quand les hostilités avaient cessé, elle ne déterminait pas d’après une règle uniforme la condition des vaincus ; elle s’inspirait surtout des circonstances, qui tantôt commandaient l’indulgence, tantôt la rigueur. Naxos obligée, après un long siège, de capituler, fut asservie[74]. Lors du soulèvement de l’Eubée, le territoire d’Histiœa fut confisqué et distribué à des colons athéniens[75]. On ne toucha pas à celui des autres villes ; mais, si l’on en juge par Chalcis, elles tombèrent dans une dépendance plus étroite[76]. Thasos dut céder ses mines et ses ports de Thrace, démolir ses murailles, livrer ses navires, et payer une grosse somme d’argent, outre le tribut annuel[77]. Samos imita son exemple et subit un sort pareil[78] ; en revanche, Byzance qui s’était déclarée pour Samos, ne vit point sa situation s’aggraver[79]. La défection des Mityléniens fut suivie de cruelles représailles. Quand le peuple athénien eut à se prononcer sur eux, il décida d’abord de tuer tous les hommes faits et de vendre comme esclaves les enfants et les femmes. Mais à peine eut-on envoyé l’ordre d’exécuter la sentence qu’on se repentit de l’avoir votée. Une nouvelle délibération s’engagea le lendemain. Cléon demanda que l’on fût sans pitié et alla jusqu’à prétendre qu’il fallait frapper de mort tout allié infidèle[80]. Diodote réclama un peu de clémence au moins pour les innocents[81]. Son avis prévalut à une faible majorité et le décret de la veille fut annulé. Le châtiment n’en demeura pas moins très sévère. Les murs de Mitylène furent rasés, ses navires saisis et mille de ses citoyens égorgés ; tout le territoire de l’île, sauf celui de Méthymna, fut consacré aux dieux ou réparti entre des colons athéniens, et les anciens possesseurs furent condamnés à la condition de fermiers[82]. — Ainsi les Athéniens n’avaient pas en cette matière de système bien arrêté. Ils se laissaient guider, soit par l’impression du moment, soit par l’idée qu’ils se faisaient de leur intérêt. On peut dire pourtant, d’une façon générale, qu’avant la guerre du Péloponnèse ils avaient coutume d’infliger à chaque cité rebelle une diminution de sa liberté, et que plus tard, toutes les villes étant également sujettes, ils se contentèrent de punir les défections d’une lourde amende[83], sans compter les précautions militaires qu’ils prenaient pour l’avenir. Dans tous les cas, ils n’admirent jamais qu’une cité se détachât de leur empire ou refusât d’y entrer.

Leur conduite fut parfois répréhensible ; mais elle s’explique d’elle-même. Les Athéniens considéraient, à cette époque, la domination de la mer Égée comme le fondement de leur grandeur et la garantie de leur sécurité. Cette mer était pour eux un danger ou une protection, selon qu’elle était ouverte ou fermée aux Perses ; elle avait amené les vaisseaux de Xerxès à Salamine et porté ceux d’Athènes à Mycale. C’était donc une grave question que de savoir laquelle des deux flottes serait maîtresse de l’Archipel. La formation de la ligue de Délos l’avait provisoirement résolue en faveur d’Athènes ; mais il était évident que les navires du Grand Roi reparaîtraient du jour où la ligue cesserait d’exister. A supposer que ce péril ne fût pas à redouter, Athènes avait encore d’excellentes raisons pour tenir à son empire. Par la mer Égée, elle se procurait tous les objets de première nécessité que l’Attique ne produisait pas, notamment les bois de Thrace ou de Macédoine et le blé du Pont-Euxin. Tout ce qu’il y avait de bon en Sicile, en Italie, à Chypre, en Égypte, en Lydie, dans le Pont, dans le Péloponnèse ou ailleurs, lui arrivait par cette voie[84]. Le bien-être de ses habitants en était accru et son commerce y gagnait. Récemment encore elle avait à cet égard de nombreux rivaux, dont quelques-uns même la dépassaient[85] ; aujourd’hui elle n’en voyait plus autour d’elle, et le Pirée était le marché principal de la Grèce. L’auteur de l’écrit intitulé Άθηναίων πολιτεία fait clairement ressortir tous ces avantages. Les Athéniens, dit-il, sont les seuls qui puissent acquérir la richesse. Si une ville est riche en bois de constructions maritimes, il lui sera, impossible de les vendre sans s’être assuré l’amitié de ceux qui commandent la mer ; de même, si elle est riche en fer, en airain, en lin. Mais nous, c’est de ces villes que nous tirons nos navires ; car l’une nous fournit le bois, l’autre le fer ou l’airain, celle-là le lin, celle-ci la cire. Si notre territoire ne nous donne rien de tout cela, la mer nous le donne sans peine, en quoi nous sommes mieux favorisés que les villes étrangères, à qui leur sol ne fournit pas tout ce dont elles ont besoin[86]. Enfin le tribut annuel alimentait le trésor d’Athènes et entretenait sa prospérité financière. C’était là, de l’aveu de ses amis comme de ses ennemis, le plus clair de ses revenus[87]. Or, depuis la suppression du conseil, elle disposait de cet argent à sa guise. Pourvu qu’elle s’acquittât en conscience de l’office pour lequel ces taxes avaient été instituées, elle n’avait à rendre compte de sa gestion à personne. Cette règle, établie par Périclès[88], était fort commode ; elle permettait aux Athéniens de détourner de leur but véritable une partie des recettes fédérales et de les appliquer aux dépenses de leur coûteuse démocratie.

Assurément leur puissance avait pour tous les Grecs son utilité, puisque ceux-ci lui devaient de n’être plus inquiétés par la Perse. C’est même là-dessus qu’Athènes se fondait pour dénier aux villes de l’Archipel le droit, non seulement de lui être hostiles, mais encore de s’enfermer dans la neutralité. Elle prétendait, avec quelque raison, que toutes ayant le bénéfice de la sécurité, toutes aussi étaient obligées d’en supporter les frais. Mais avant tout elle s’inspirait du soin de son propre intérêt. La plupart de ses orateurs, Périclès en tête, ne cessent de répéter que la force et la richesse d’Athènes proviennent des tributs qu’on lui paie ; c’en est assez pour qu’ils conseillent au peuple de bien garder en main ses alliés[89]. Tout le discours de Cléon dans l’affaire de Mitylène roule sur cette idée que l’empire athénien est odieux à ceux qui obéissent, mais profitable à la cité qui commande, et qu’il faut, sous peine de décadence, employer la terreur pour le maintenir. Diodote, qui défend contre lui une opinion plus modérée, est au fond d’accord avec son adversaire sur la question de principe[90]. Périclès lui-même, malgré la générosité de son caractère, partage ce sentiment. Il place en première ligne la domination de la mer, il en fait le pivot de la politique athénienne, il concentre vers cet objet la meilleure partie des ressources de la république et il exige que les alliés la secondent de leur mieux. Entre eux et la métropole, il n’aperçoit pas, à vrai dire, d’antagonisme réel d’intérêts, il croit, de bonne foi, que la grandeur de l’une n’exclut pas la prospérité des autres ; mais il n’est nullement disposé à sacrifier jamais Athènes aux confédérés[91]. Par un étrange abus, plus facile à comprendre qu’à justifier, les Athéniens avaient complètement modifié la nature de leurs rapports avec les états de la ligue. Cela ne s’était pas fait d’un seul coup, ni par une altération brusque de l’organisation primitive, mais plutôt par une série d’empiètements consentis, tolérés ou subis. Jadis elle était à peu prés leur égale et elle ne leur demandait que d’associer leurs efforts aux siens pour combattre un ennemi commun. Actuellement, elle exerçait sur eux une véritable souveraineté, elle les gouvernait à sa guise, elle mettait à contribution leur sang et leur argent pour son avantage plus encore que pour le leur, elle les exploitait comme un pays conquis, et leur asservissement était la condition même de la puissance à laquelle elle ne voulait ni ne pouvait renoncer.

 

III — Gouvernement intérieur des villes.

Parmi les alliés d’Athènes, on distinguait les villes autonomes, et celles qui l’étaient pas[92]. Dans les idées grecques, l’autonomie ne désignait pas l’indépendance absolue ; elle se conciliait fort bien avec l’obligation de subir l’hégémonie d’autrui, et même de payer tribut ; elle était donc compatible avec un certain degré de sujétion[93]. Ce qui en faisait l’essence, c’était, comme l’indique l’étymologie, le droit de n’obéir qu’à ses propres lois, aux lois que la cité elle-même s’était données, le droit d’établir chez soi le gouvernement qu’on voulait, le droit de ne point reconnaître d’autre autorité locale que celle des magistrats qu’on avait élus. La liberté individuelle, en pareil cas, importait peu ; une ville pouvait être opprimée par un tyran ou par une faction, sans cesser d’être autonome. Mais il fallait que ce tyran ne lui fût pas imposé par l’étranger, que cette faction ne tirât point sa force d’un appui effectif venu du dehors. En un mot, l’autonomie d’un état hellénique prenait fin du jour où se manifestait l’ingérence régulière d’un état voisin dans ses affaires intérieures[94].

A l’origine, la ligue de Délos ne renfermait dans son sein que des cités autonomes. Il n’en fut plus de même au bout de quelque temps. Dès l’année 467, Naxos perdit son indépendance. Ce fut, dit Thucydide, la première ville que les Athéniens asservirent, puis cela arriva à beaucoup d’autres[95]. Un châtiment analogue fut infligé à Thasos en 462, aux cités de l’Eubée, spécialement à Chalcis, en 446, à Samos en 439, si bien qu’au début de la guerre avec Sparte, deux états seulement, Chio et Mitylène, avaient encore leur autonomie[96]. Elle fut même enlevée plus tard à l’île entière de Mitylène, sauf Méthymna[97].

Dans les villes non autonomes, le régime dominant était la démocratie. On sait qu’en Grèce rien ne contribuait autant que la similitude des institutions à unir deux peuples. Dans les luttes que les factions se livraient entre elles, chacune cherchait au dehors une assistance, tout au moins morale, et se montrait favorable à Athènes ou à Sparte, suivant ses préférences politiques. Les Argiens se prononcèrent pour l’alliance d’Athènes, parce que cette ville avait, comme la leur, un régime populaire[98]. Pendant la guerre du Péloponnèse, tout le corps hellénique fut troublé ; partout les chefs de la démocratie appelaient les Athéniens, et ceux de l’oligarchie les Lacédémoniens[99]. Il n’y a point de ville, disait un orateur, où la plèbe ne soit pour Athènes, et c’est malgré la plèbe que les défections se produisent[100]. Alcibiade, sous le coup d’une accusation capitale, est contraint de s’exiler, et se réfugie à Sparte : pour se faire bien accueillir, il déclare qu’il a toujours été hostile à la démocratie[101]. Au moment de l’expédition de Sicile, Syracuse était aux mains du parti populaire ; aussi ne voulait-elle pas croire que les Athéniens approchassent ; la nouvelle ayant été confirmée, une révolution éclate, et les aristocrates s’emparent du pouvoir[102]. En 412, cinq navires péloponnésiens se présentent devant Chio ; la foule est aussitôt dans l’étonnement et l’épouvante ; ses adversaires en profitent pour ouvrir le port à l’ennemi[103]. Il n’est pas rare, remarque Aristote, qu’un régime soit supprimé par une influence extérieure. Cela se vit souvent à l’époque où les Athéniens et les Lacédémoniens avaient la prépondérance en Grèce. Les premiers détruisaient partout les oligarchies, les seconds détruisaient les démocraties[104]. On s’explique de la sorte pourquoi toute confédération hellénique, quand elle n’est pu purement religieuse, a toujours une couleur politique. Parmi les états qui ont jusqu’ici possédé l’hégémonie, dit Aristote, chacun a cru qu’il était de son devoir d’amener toutes les villes qui dépendaient de lui à une constitution analogue à la sienne, et qui pour les uns était démocratique, pour les autres oligarchique ; leur but était leur propre avantage, et non celui des villes[105].

Ce fut là, en particulier, la pratique habituelle d’Athènes. Il est vrai que les cités autonomes purent demeurer fidèles à leur vieille organisation aristocratique ; mais on se rappelle combien le nombre en était réduit. Il est vrai aussi qu’un traité conclu avec Selymbria en 409 laissa aux habitants la liberté de se donner le gouvernement qu’il leur plairait[106] ; mais Athènes n’était plus alors en situation de commander, et sa faiblesse la condamnait à faire des concessions qu’auparavant elle eût refusées. Sauf ces exceptions, trop rares pour entrer sérieusement en ligne de compte, elle favorisa de son mieux la domination des classes inférieures dans toutes les villes de la ligue. Nous avons établi chez les autres, dit Isocrate, le système de gouvernement que nous avions chez nous[107]. Nos pères, écrivait-il quarante ans plus tard[108], persuadèrent aux alliés d’adopter la démocratie, car c’est une marque d’amitié que de communiquer à autrui les bienfaits d’une institution, dont on n’a soi-même qu’à se louer. Il va jusqu’à soutenir que, si les alliés offrirent à Athènes l’empire de la mer, ce fut pour échapper à l’oligarchie[109]. Cette dernière assertion ne doit pas être prise évidemment au pied de la lettre, bien qu’on puisse prétendre que l’empire d’Athènes fut, à certains égards, une coalition générale des démocraties helléniques contre le régime opposé. Quand l’île de Samos était encore aux mains de l’aristocratie, la faction contraire sollicita l’appui des Athéniens. Ils s’empressèrent d’envoyer à son aide une flotte de quarante vaisseaux, et la démocratie l’emporta. Elle fut aussitôt renversée par les oligarques, mais leur succès ne servit qu’à provoquer une seconde expédition de Périclès, et celui-ci ne se retira qu’après avoir restauré le régime populaire[110]. Ce régime ayant succombé dans la suite[111], Athènes encourage une sédition de la plèbe qui réussit ; deux cents riches sont frappés de mort, quatre cents exilés ; leurs terres, leurs maisons sont confisquées, et les Athéniens, sûrs désormais de la fidélité des Samiens, leur accordent l’autonomie[112]. Dans l’opuscule qui traite du Gouvernement d’Athènes, il est vaguement question de quelques troubles survenus à Milet[113]. Ces désordres amenèrent, semble-t-il, l’intervention des Athéniens, comme l’atteste une inscription que M. Kirchhoff date des années 450-446[114]. Le texte est malheureusement trop mutilé pour nous renseigner sur ce qu’ils y firent. Nul doute pourtant que leur ingérence n’ait eu pour effet de modifier la constitution de la république dans le sens de la démocratie[115]. Un changement pareil eut lieu en Eubée vers 446, puisque la classe riche des Hippobotes y fut dépouillée même de ses biens fonciers[116]. Dans la dernière période de la guerre du Péloponnèse, la démocratie se trouvait en possession ‘des villes de l’Archipel, et l’on devine qu’elle se maintenait surtout par la protection d’Athènes ; car, du jour où Athènes, affaiblie par les désastres de Sicile et par ses discordes civiles, n’eut plus la force ni la volonté de l’appuyer, elle disparut presque partout[117]. On se figure volontiers, disait un écrivain du temps, que les Athéniens ont tort de faire cause commune avec les basses classes des cités étrangères. Mais, s’ils recherchaient l’amitié des classes élevées, ils rechercheraient l’amitié de gens qui ne partagent en rien leurs sentiments. Chaque fois qu’ils l’ont essayé, cela ne leur a guère réussi. Ils préfèrent donc se rapprocher de ceux qui leur ressemblent ; car là seulement ils rencontrent quelques sympathies[118].

Un précieux document nous permet de toucher, pour ainsi dire du doigt, l’action d’Athènes sur l’organisation politique des villes sujettes. Érythrées, par son influence peut-être, avait passé de l’oligarchie à la démocratie. Elle signa aussitôt un traité avec Athènes pour renouveler son adhésion à la ligue[119]. Il eût été naturel que ce traité ne renfermât que les conditions mêmes de l’alliance. On y lit en effet le texte du serment qui fut prescrit aux sénateurs d’Érythrées, et qui contient, en particulier, l’engagement quelque peu déplacé ici d’administrer les affaires de la cité avec toute la sagesse et toute la justice possibles[120]. Mais il y a dans ce texte bien d’autres détails, qui paraissent étrangers à l’objet de la convention, il nous atteste en réalité qu’Athènes avait rédigé elle-même la constitution de la ville et qu’elle la prenait sous sa garantie. On y constate qu’elle avait envoyé à Érythrées des agents appelés άπίσκοποι et un officier appelé φρούραρχος, sans doute avec un petit corps de troupes. Ceux-ci avaient formé par la voie du sort un conseil intérimaire, dont le rôle fut probablement de s’entendre avec eux pour la mise en train du régime nouveau. On décida qu’il y aurait à la tête de l’État un sénat annuel, que les membres, au nombre de cent vingt, seraient tirés au sort sous le contrôle du φρούραρχος, qu’ils devraient avoir trente ans au moins et subir l’examen préalable de la δοκιμασία, que tout individu indûment admis dans le Conseil perdrait pendant quatre ans le droit d’y siéger. On menaça de la peine de mort quiconque livrerait la ville aux tyrans, et tout cela fut écrit dans le traité. A vrai dire, Athènes, par cette convention, dicte aux Érythréens, en s’inspirant de ses propres lois, la constitution qui désormais fonctionnera chez eux, et s’oblige à la défendre contre le parti oligarchique. Ce n’est pas là d’ailleurs le seul cas où ce fait se soit produit. Un fragment d’inscription, où quelques mots à peine se laissent déchiffrer, donne à penser que vers la même époque il en advint à Colophon comme à Érythrées[121].

A côté des magistrats indigènes, les textes anciens nous signalent dans les villes alliées la présence de certains magistrats athéniens. Tels sont par exemple les Έπίσκοποι que nous avons vus à Érythrées. Le rôle de ces derniers n’est pas facile à déterminer. Les lexicographes en parlent, mais d’une manière un peu vague. Harpocration[122] cite un passage de Lysias où l’on nous apprend qu’ils se rendaient dans les villes sujettes, pour les inspecter. Suidas et les Anecdota de Bekker répètent la même chose[123]. Il semble, d’après Aristophane, que ces agents fussent désignés par le sort et payés par la ville où ils allaient remplir leurs fonctions[124]. On ignore s’ils y séjournaient longtemps, ou s’ils ne faisaient qu’y passer. La seconde hypothèse est pourtant plus probable, si l’on réfléchit qu’à Érythrées le sénat provisoire fut seul nommé par les έπίσκοποι, et que cette prérogative devait appartenir dans la suite au φρούραρχος. Théophraste[125] les compare aux harmostes spartiates ; mais, tandis que ceux-ci réunissaient dans leurs mains l’autorité civile et militaire, les premiers n’étaient que des commandants de troupes ; l’inscription d’Érythrées les distingue du φρούραρχος, et Théophraste ne les confond pas avec les φύλακες. On leur attribue d’ordinaire un droit de juridiction ; mais la chose n’est pas prouvée. Ils étaient enfin protégés par le privilège de l’inviolabilité[126]. Il faut, en somme, les considérer comme des commissaires extraordinaires, institués à l’effet de rétablir l’ordre dans une cité troublée, de châtier les auteurs d’une révolte, de procéder à une enquête, d’organiser un régime nouveau. Ce n’était pas des magistrats installés à demeure ; ils n’apparaissaient que dans des circonstances exceptionnelles, et, la crise terminée, ils se retiraient. Il était de même probablement de ceux qu’on appelait κρυπτοί, sorte de police secrète chargée d’espionner et de dénoncer les manœuvres des alliés[127]. Un devoir analogue incombait aux proxènes ; c’est par eux qu’Athènes fut informée de la prochaine défection des Mityléniens[128]. Peut-être y avait-il encore d’autres agents ou magistrats athéniens dans les villes sujettes ; mais il n’en est fait mention ni dans les inscriptions, ni dans les auteurs ; car il est à peu près certain que le Ψηρισμαατοπώλης des Oiseaux d’Aristophane[129] est une pure invention du poète ou un personnage dépourvu de tout caractère officiel. On a cru qu’il existait dans les cités de la confédération des fonctionnaires envoyés d’Athènes et désignés par le nom d’Archontes. Mais ce terme s’applique dans les documents ou bien aux archontes athéniens, ou bien à l’ensemble des agents qu’Athènes expédiait dans les différentes parties de son empire. Il a sans doute le premier sens dans une inscription relative à Milet[130], et il a, suivant toute apparence, le second dans deux passages de Thucydide et d’Antiphon[131]. Un texte précis d’Aristophane confirme cette opinion. Pisthetœros vient d’expulser de Néphélococcygie l’Έπίσκοπος, et celui-ci l’a menacé d’une accusation pour violences. Le législateur récite aussitôt la loi qui le condamne : Si quelqu’un chasse les magistrats, et refuse, malgré les traités, de les accueillir dans la ville....[132] Il dit τούς άρχοντας ; l’Έπίσκοπος est donc un de ces derniers, et il ne s’en distingue que dans la mesure où le particulier se distingue du général[133].

Il n’était pas rare qu’une ville alliée eût dans ses murs une garnison athénienne. Mais il ne semble pas que ce fût la règle ordinaire. Si l’on examine les circonstances qui accompagnent habituellement un fait pareil, on s’aperçoit que la précaution avait été rendue nécessaire par quelque défection ou par quelque menace