ALÉSIA, son véritable emplacement

 

Anatole de Barthélemy

 

 

Lorsque le directeur de la Revue des questions historiques me témoigna le désir de voir traiter par moi la question d’ALÉSIA, je ne pus me défendre d’une certaine appréhension, et je le lui avouai. Il y a trop longtemps que l’on s’occupe d’Alésia ; à propos de cet oppidum, on a imprimé un grand nombre d’articles, de dissertations, de brochures, voire même de volumes ; en un mot, on a, dans tous les formats, parlé avec tant d’insistance de cette localité antique, qu’il me semblait téméraire de venir, de nouveau, obliger les personnes qui aiment les sujets sérieux à s’arrêter encore quelques instants sur ce problème historique. Moi-même, il y a trois ans, ne me suis-je pas permis d’avancer qu’à force de parler d’Alise et d’Alaise, de traduire et de torturer les mêmes textes, de présenter et de reproduire les mêmes arguments, on avait atteint un résultat qui fait revivre involontairement certains souvenirs du collège. J’ajoutais que l’on était parvenu à envelopper un épisode important de notre histoire nationale de ce brouillard importun qui voile les beautés des vers de Virgile donnés en pensum[1].

Depuis cette époque, cependant, il s’est encore révélé plusieurs Alésia.

Si je m’enhardis à satisfaire au voeu formulé par le directeur de cette Revue, c’est que, si je ne m’abuse étrangement, nous sommes enfin arrivés au moment où la discussion peut et doit être close. Il n’y a plus de textes à découvrir ni à traduire; les archéologues ont fouillé le sol antique : ils l’ont forcé à restituer les témoignages palpables d’un autre temps qu’il recélait depuis plusieurs siècles ; on s’est attaqué et défendu, en oubliant trop souvent la modération qui doit régner dans tout débat académique. Le combat a fini, non pas faute de combattants, mais, s’il m’est permis de le dire, faute de munitions. Chez les acteurs, je ne crois pas qu’il ait en de modifications dans les convictions prises comme point de départ; chez les spectateurs de cette joute, il y a en peut être un peu plus de doutes; le public ne se préoccupe plus de ce qui est déjà devenu de l’histoire ancienne, et le champ est resté libre à la science.

Il est donc temps de récapituler ce que celle-ci a gagné à tout ce bruit ; d’examiner rapidement chacun des systèmes proposés ; de conclure enfin en faveur de celui qui semble réunir la plus respectable somme de probabilités. Je vais essayer de le faire impartialement.

Peu m’importe, en effet, personnellement, où fut jadis Alésia. Si quelque chose pouvait me passionner dans ce débat, ce ne serait certes pas la satisfaction d’amour-propre de déterminer le lieu où César réduisit Vercingétorix à se dévouer, volontairement, à l’inhumanité de son vainqueur pour racheter ses compatriotes ; ce serait plutôt la solennité de ce dernier épisode d’une lutte dans laquelle s’écroulait une grande nationalité.

Dernièrement, dans ce recueil même, je confessais très franchement ne formuler aucun voeu en faveur d’un retour vers la forme sociale qui était la France avant la Révolution de la fin du siècle dernier[2] : or, je ne suis pas plus gaulois que féodal. Mais je me plais à rechercher, dans les transformations politiques de mon pays, la marche séculaire et providentielle des événements; à admirer ce qu’il s’y mêla presque toujours de grand et de généreux. Je me plais à lire les grandes pages burinées dans l’histoire par les Capétiens, les Carolingiens, les Francs du Ve au VIIIe siècle, et les Gaulois avant la romanisation. En ce qui concerne ces derniers, je constate que pendant l’annexion de la Gaule à l’empire romain, notre patrie ne fut grande que dans les moments de révolte nationale. La Gaule dut à l’Invasion romaine une civilisation, — c’est la formule usitée, — dont le résultat fut la décadence morale : la nouvelle métropole était atteinte d’un mal contagieux. Il y eut chez les Gallo-romains le luxe de l’ancien monde; mais tout ce qui était généreux, tout ce qui constituait le caractère d’un peuple, s’effaça rapidement: le sentiment national, l’amour de la patrie, les vieilles croyances religieuses, la dignité personnelle. On vit les fils des chefs qui avaient combattu contre les légions se parer du nom même du vainqueur ; la génération suivante briguait la dignité sénatoriale, et les statues des dieux de Rome, affublés de surnoms et parfois de costumes gaulois, se multiplièrent dans un pays à qui ses antiques doctrines religieuses défendaient de prendre au sérieux cette armée bigarrée d’immortels.

Il fallut que la race franque vint régénérer le sang gaulois de la Manche aux Alpes, du Rhin aux Pyrénées, pour que ce vaste pays put reprendre en Occident le rang qu’il occupe depuis mille ans ; c’est ce glorieux héritage que notre génération, plutôt ignorante du passé qu’ingrate et oublieuse, a mission de transmettre aux générations de l’avenir.

En tête de ces pages, dont l’ensemble forme notre livre d’or national, apparaît Vercingétorix Au moment suprême, il ferme l’oreille aux promesses séduisantes qui l’avaient d’abord tenté, et devient le chef d’une nation armée[3] pour défendre ses foyers contre l’étranger, contre les Romains guidés par César, à qui il faut, avec de l’or, la gloire militaire, c’est-à-dire le prestige indispensable à la réalisation des grands projets qu’il médite pour dominer dans sa propre patrie Vercingétorix succombe, moins encore par le fait d’armées rompues aux opérations militaires, que par la division adroitement mise parmi ses compagnons d’armes. Il ne faut pas avoir feuilleté l’histoire pour reconnaître que la diplomatie fut toujours l’indispensable auxiliaire des légions romaines. Vercingétorix tomba noblement, se sacrifiant à la dernière heure, confiant dans la générosité de son vainqueur qui, on ne sait trop pourquoi, ternit sa gloire en le faisant froidement mourir après une longue captivité.

Mais revenons au sujet que je dois traiter, à la question d’Alésia. La personnalité de Vercingétorix n’est ici, par le fait, qu’un détail sur lequel j e n’ai pas à insister.

De la polémique scientifique dont je parlais plus haut ; il ressort une vérité et une leçon. — La vérité, la voici:

C’est qu’il est très difficile, même pour les érudits qui habitent le pays, de déterminer avec certitude l’emplacement de la plupart des localités antiques signalées par les historiens. Voyez Gernabum, Uxellodunum, cet oppidum dont le siége et la position topographique sont décrits minutieusement[4] ; voyez Bibracte, dont la Revue des questions historiques s’est déjà occupée.

Quant à la leçon, chacun la connaît ; mais un petit nombre en profite. C’est que l’histoire et l’archéologie sont des sciences parfaitement inutiles, lorsque ceux qui s’y adonnent ne prennent pas, avec leur conscience, un strict et double engagement : en premier lieu, de revenir franchement sur une opinion adoptée d’abord de bonne foi ; ensuite de reconnaître loyalement son erreur si, ce qui arrive trop souvent, on a confondu un moment l’apparence avec la réalité. J’ajouterai que, en pareille matière, l’amour-propre de clocher est un écueil à éviter quand il est assez violent pour influencer le jugement. Les efforts que j’ai vu faire quelquefois pour enrichir, per fas et nefas, une province d’un souvenir historique, me semblent être aussi puérils que la maladie morale de certains individus qui cherchent à se faire descendre d’hommes illustres parfaitement étrangers à leur sang.

Je diviserai mon étude en deux parties : dans la première, je donnerai in extenso et par ordre chronologique tous les textes dans lesquels il est question des Mandubii et d’Alésia leur capitale[5]. Je proposerai, de ces textes, une traduction que je m’efforcerai de rendre plutôt fidèle qu’élégante, et j’examinerai leur valeur au point de vue historique. Dans la seconde partie, après avoir donné une idée de chacun des systèmes relatifs à l’emplacement d’Alésia, je discuterai les points qui me paraissent offrir des éléments pour la solution du problème, et je conclurai.

J’ose espérer qu’ainsi, ceux qui auront la patience et la bienveillance de lire ces pages pourront se faire une opinion, sans avoir à compulser des ouvrages qui ne sont pas dans toutes les bibliothèques particulières, sans perdre un temps qui peut être mieux employé, en feuilletant ces innombrables brochures publiées depuis dix années, et dont la simple énumération bibliographique occuperait plusieurs pages.

A ce sujet, je dois avouer que je ne prétends nullement analyser chacun des trop nombreux fascicules que j’ai dû lire, et dont plus de la moitié auraient pu, sans grand inconvénient, rester inédits. Si nous en croyons Diodore de Sicile, le langage de nos ancêtres était concis et figuré. Le Gaulois de nos jours est bien différent : il est ainsi fait qu’aussitôt une discussion est entamée, il lui est impossible de garder le silence. Sans étude préalable, sans expérience scientifique, poussé par le désir impérieux de donner son avis, on voit le premier venu intervenir de la voix ou de la plume. Le besoin de parler de ce que l’on ne sait guère et quelquefois de ce que l’on ne sait pas du tout, permet de répéter à satiété des arguments déjà présentés et réfutés, de traduire des textes de manière à faire regretter que les examens du baccalauréat ès lettres ne soient pas plus sévères. Les militaires deviennent philologues ; les professeurs font de la stratégie. Le public finit par ne plus rien comprendre à cette confusion des langues ; il se fatigue, et se détourne en souriant de ce qu’il croyait être la science.

 

I

I

Le plus ancien auteur qui ait parlé d’Alésia est César : je ne crois pas utile d’exposer longuement toute l’autorité qui s’attache à son récit. Si on peut lui faire un reproche, c’est d’avoir été parfois trop avare de détails. La guerre des Gaules n’est pas, à mon avis, une oeuvre composée au jour le jour, pendant les campagnes qui en font le sujet. Ce sont des mémoires rédigés, plusieurs années après les événements, sur des notes et des souvenirs. C’est ce qui explique les lacunes qui parfois peuvent y être signalées, le vague qui règne dans les transitions entre certains événements; les précautions prises par l’auteur pour dissimuler des fautes ou des échecs dans un livre qu’il léguait à la postérité.

J’ai emprunté largement, au point de vue du texte latin et de la traduction, à l’édition de MM. le général Creuly et Alexandre Bertrand[6] : il m’a semblé que je ne pouvais espérer mieux faire que ces savants, comme exactitude et correction.

Sa cavalerie mise en déroute, Vercingétorix retira l’armée des positions qu’il lui avait fait prendre sur le front de ses camps, et se dirigea aussitôt vers Alésia, oppidum des Mandubii, en laissant l’ordre aux bagages de décamper et de le suivre promptement. César, après avoir établi son convoi sur une hauteur voisine, avec deux légions de garde, poursuivit l’armée gauloise tant que dura le jour, lui tua environ trois mille hommes de l’arrière-garde, et campa le lendemain sous Alésia. Ayant reconnu le site de la ville, et voyant les ennemis démoralisés par l’échec de leur cavalerie, la partie de leur armée sur laquelle ils comptaient le plus, il exhorta ses troupes au travail et fit commencer la contrevallation[7].

Alésia était située sur le sommet d’une colline tellement élevée qu’il ne semblait pas possible de prendre cette place autrement que par un blocus. Deux rivières, une de chaque côté, baignaient le pied de la colline. Devant la ville s’étendait une plaine d’environ trois mille pas de long; sur ses autres faces, des collines de pareille hauteur l’entouraient h petite distance. L’armée gauloise couvrait sous les murs de la place, tout le versant oriental, qu’elle avait fortifié d’un mur en pierres sèches de six pieds de haut, avec fossé. La contrevallation entreprise par l’armée romaine avait onze mille pas de circuit. Les camps étaient placés aux points favorables et accompagnés de vingt rois redoutés, ou, en prévision de brusques sorties, se tenaient des postes pendant le jour, et, la nuit, de forts détachements et des sentinelles[8].

Pendant les premiers travaux de siége, il y eut un combat de cavalerie dans la plaine qui, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, interrompait la ceinture des collines sur une étendue de trois mille pas.

La lutte fut vaillamment soutenue des deux côtés ; à la fin, les nôtres ayant le dessous, César lança les Germains et rangea les légions devant les camps, de crainte que l'infanterie gauloise ne tentât une attaque subite. La vue des légions ranima l’ardeur de nos cavaliers ; l'ennemi est enfin forcé de fuir vers son camp, et ne pouvant en passer les étroites portes encombrées par la foule, il se masse en dehors. Les Germains qui l’ont suivi jusque-là, l'épée dans les reins, en font un grand carnage : quelques Gaulois, abandonnant leurs chevaux, s'efforcent de franchir le fossé et le mur. En même temps César faisait avancer un peu les légions qu'il avait rangées devant ses retranchements. Ce mouvement porte le trouble jusque dans le camp des Gaulois; ils croient qu'on marche immédiatement à eux et crient aux armes. Il y en eut même qui, saisis d'effroi, se jetèrent dans la ville, mais Vercingétorix en fit fermer les portes, pour empêcher l'abandon du camp. Les Germains, après avoir tué nombre d'ennemis, rentrèrent dans nos lignes avec les chevaux pris dans l'affaire[9].

Vercingétorix avant que nos lignes ne soient fermées, prit le parti de renvoyer les cavaliers dès la nuit suivante. Il leur dit de retourner chacun dans son pays et d'appeler aux armes tous les hommes en âge de combattre ; il leur rappela ses services, les conjura de ne pas l'abandonner, de ne pas livrer à la vengeance des ennemis celui qui avait tant fait pour la liberté commune ; il excita leur zèle en montrant qu'avec lui périraient quatre-vingt mille hommes d'élite, et qu'il avait seulement pour trente jours de vivres, ou un peu plus en les ménageant. Ces instructions données, il fit sortir sans bruit sa cavalerie, à la seconde veille, par la trouée de nos ouvrages. Ensuite il ordonna que tout le blé lui fût remis, sous peine de mort ; il distribua, par homme, le nombreux bétail ramassé par les Mandubii ; il établit pour le blé, des distributions à ration réduite; enfin il fit rentrer dans la place toutes les troupes qu'il avait au dehors. C'est ainsi qu'il se mit en mesure de résister jusqu'à l'arrivée des secours[10].

Informé de ces faits par les déserteurs et les prisonniers, César organisa comme il suit ses retranchements. On fit d'abord un fossé de vingt pieds, à parois droites, c'est-à-dire ayant la même largeur au fond qu'à l'ouverture, et tracé à quatre cents pieds en avant de tous les autres ouvrages, dans le but d'empêcher que des lignes si étendues et si difficiles à garnir de soldats sur tout leur développement, ne fussent attaquées de nuit à l'improviste, ou que le jour, nos travailleurs n'y fussent exposés aux projectiles ennemis. Les ouvrages en arrière se composaient de deux fossés de quinze pieds de large et d'égale profondeur, ouverts dans les terrains bas de la plaine, dont le plus en dedans fut rempli d'eau amenée de la rivière voisine, et derrière lesquels on éleva un rempart de douze pieds d'escarpe. Celui-ci fut surmonté d'un parapet crénelé, projetant, à sa jonction avec le terre-plein, de grands rameaux fourchus, propres à gêner l’escalade. Enfin tout le retranchement fut renforcé de trous espacés de quatre-vingts pieds[11].

Comme il fallait en même temps envoyer au loin pour le bois et les vivres, et trouver, malgré l'absence des troupes ainsi occupées, les bras nécessaires à de Si vastes travaux, sans cesser de faire tête aux Gaulois qui souvent venaient tâter nos ouvrages en faisant de vigoureuses sorties par plusieurs portes de la ville, César crut devoir ajouter encore à la force de la contrevallation, afin de pouvoir la défendre avec moins de monde. On prit donc des troncs d'arbres garnis de fortes branches, dont les bouts furent écorcés et taillés en pointe aiguë ; puis l'on ouvrit des tranchées continues de cinq pieds en profondeur, où ces bois furent plantés, les branches en saillie, et assez solidement fixés à la base pour ne pouvoir être arrachés ; ils formaient cinq rangs, étaient contigus, entrelacés, et c'était un obstacle tel qu'on ne pouvait essayer de le franchir sans s'y enferrer on appelait cela des cippes. En avant, disposés par rangs obliques en quinconce, des trous furent creusés sur trois pieds de profondeur et sur un diamètre successivement réduit de haut en bas. Dans chacun d'eux, un pieu rond de la grosseur de la cuisse, le bout aiguisé et durci au feu était descendu de manière à ne pas montrer sa pointe de plus de quatre doigts au-dessus du sol; on le fixait solidement en l'entourant de terre battue, sur un pied de hauteur a partir du fond, et, pour cacher ce piége, le reste de l'excavation était recouvert de broussailles. Ces trous formaient huit lignes consécutives à trois pieds de distance  on les appelait des lis, d'après leur ressemblance de forme avec la fleur de ce nom. En avant encore, on sema tout le terrain, à petits intervalles, de piquets d'un pied de long, entièrement enfoncés en terre, et armés de pointes en fer barbelées qu'on appelait aiguillons[12].

Après l'achèvement de ces ouvrages[13], César, traçant une ligne de quatorze milles sur les terrains les plus favorables eu égard à la nature des lieux, y fit exécuter un retranchement de même genre, mais tourné contre l'ennemi extérieur, afin que nos campements ne puissent pas être pris à revers, même par une grande armée, s'il en arrivait une par suite du départ de la cavalerie gauloise. Voulant, d'ailleurs, éviter des excursions qui pourraient devenir dangereuses, il ordonna de s'approvisionner partout d'un mois de fourrages et de grain.

Pendant que ces choses se passaient devant Alésia[14], le conseil des chefs gaulois résolut de ne prendre dans chaque pays qu'un contingent limité, au lieu d'appeler, comme le voulait Vercingétorix, la totalité des hommes en état de porter les armes, et cela par crainte de ne pouvoir établir l'ordre et la discipline dans une telle foule, ni lui procurer des vivres. Il fut commandé aux Hædui et à leurs clients les Ségusiavi, les Ambivareti, les Aulerci Brannovices et les Blannovii, trente-cinq mille hommes ; pareil nombre aux Arverni, en y joignant les Cadurci-Eleutheri, les Gabali et les Vellavi, qui sont ordinairement sous leur dépendance ; aux Sequani, aux Senones, aux Bituriges, aux Santones, aux Ruteni, aux Carnutes, douze mille ; aux Bellovaci, dix mille; autant aux Lemovici ; huit mille aux Pictones, aux Turones, aux Pansu et aux Helvetii ; cinq mille aux Eburones, aux Ambiani, aux Mediomatrici, aux Petrocorii, aux Nervii, aux Morini, aux Nitiobriges ; autant aux Aulerci-Cenomani ; quatre mille aux Atrébates ; trois mille aux Veliocassi, aux Lexovii et aux Aulerci-Eburovices ; trois mille aux Rauraci et aux Boii réunis ; six mille aux peuples des côtes de l'Océan, connus sous le nom d'Armoricani, et au nombre desquels sont les Curiosolites, les Redones, les Ambibares, les Caletes, les Osismii, les Lémovices, les Venetes, les Unelli. Les Bellovaci seuls ne complétèrent pas leur nombre, voulant, disaient-ils, faire la guerre aux Romains pour leur compte, à leur bon plaisir, et n'entendant se mettre sous les ordres de personne. Toutefois, à la prière de Commius, leur hôte, ils envoyèrent deux mille hommes avec ses troupes.

Ce Commius[15], les années précédentes, ainsi qu'il a été rapporté plus haut, avait utilement et fidèlement servi César en Bretagne : en récompense, celui-ci avait affranchi sa civitas, lui avait rendu ses lois, et lui avait adjoint les Morini mais l'empressement de tous les Gaulois à reconquérir leur liberté et leur ancien renom militaire était si grand, en cette circonstance, que ni la reconnaissance ni l'amitié ne pouvaient plus rien sur eux. Vouant au succès de cette guerre leurs bras et leurs fortunes, ils parvinrent ainsi à réunir environ deux cent quarante mille hommes d'infanterie et huit mille cavaliers. Le rendez-vous général était sur le territoire des Hædui, où ces forces furent dénombrées et soumises à des chefs. L'Atrébate Commius, les Eduens Eporedorix et Viridomare, l'Arverne Vercassivelaunus, cousin de Vercingétorix, furent revêtus du commandement supérieur, avec un conseil composé des représentants des civitates. Cette armée partit pour Alésia pleine d'ardeur et de confiance ; chacun était convaincu que les Romains ne pourraient tenir devant de telles masses, surtout lorsque, déjà engagés dans un combat avec la garnison, ils verraient paraître sur leurs derrières toute cette cavalerie et cette infanterie.

Les assiégés d'Alésia[16], de leur côté, voyant que l'époque à laquelle ils attendaient les secours était passée, ayant d'ailleurs consommé leur provision de blé, et ne sachant ce qui se passait chez les Hædui, se rassemblèrent en conseil pour délibérer sur le parti à prendre. Parmi les opinions qui furent émises, les unes pour se rendre, les autres pour essayer une sortie pendant qu'on en avait encore la force, le discours de Critognatus, Arverne d'une haute naissance, et fort considéré dans son pays, mérite d'être rapporté à cause de son exécrable conclusion… 

Les opinions recueillies, on décida de renvoyer les individus que leur santé ou leur âge rendaient impropres à la guerre, et d'essayer de tout avant d'en venir au moyen proposé par Critognatus, se réservant de suivre cet avis, dans le cas où le retard des secours y obligerait, plutôt que de se rendre et de subir la paix. Les Mandubii qui avaient reçu les Gaulois dans leur oppidum furent forcés d'en sortir avec femmes et enfants. Ces malheureux en approchant de nos lignes, nous suppliaient en pleurant de les recevoir comme esclaves et de leur donner à manger, mais César fit mettre des gardes sur le rempart pour empêcher qu'on ne les accueillit[17].

Cependant l'armée de secours[18], commandée par Commius et les autres chefs, arrive devant Alésia et s'établit sur l'une des collines extérieures, à mille pas au plus de nos ouvrages. Le lendemain leur cavalerie sortit du camp et vint occuper, dans toute son étendue, la plaine de trois mille pas dont nous avons parlé, pendant que leur infanterie se tenait un peu plus loin sur les hauteurs. D'Alésia on découvrait la plaine en voyant ces secours, les assiégés se rassemblent, se félicitent mutuellement, se livrent à la joie; bientôt ils vont prendre position en avant de la place, masquent de claies l'avant-fossé et le remplissent de terre, en un mot font leurs préparatifs pour forcer les lignes ou pour toute autre opération qui se présentera.

Quant à César[19], il disposa toute son armée vers l'une et l'autre des deux lignes d'ouvrages, de manière qu'au besoin chacun connût bien s i place de combat, puis il envoya la cavalerie hors des lignes avec ordre d'attaquer. De divers camps romains, qui tenaient partout les sommets des collines, la vue plongeait sur la plaine, et les troupes suivaient avec anxiété les phases du combat. L'ennemi avait jeté dans les rangs de sa cavalerie, une ligne d'archers agiles, armés à la légère, pour l’aider, au besoin, à soutenir les efforts de la nôtre. Beaucoup de nos cavaliers atteints à l'improviste par les armes de ces fantassins, étaient obligés de quitter les rangs. Les Gaulois tant ceux de la place que de l'armée de secours, persuadés d'après cela que la cavalerie était supérieure par la tactique comme elle l'emportait par le nombre, lui jetaient de toutes parts des mots approbatifs et des hourras d'excitation. Heureusement l'action se passait au vu de tous, sans qu'aucun fait honorable ou honteux pût passer inaperçu, de sorte que l'amour de la gloire et la crainte du déshonneur n'excitaient pas moins le courage de nos soldats, que celui des ennemis. On s'était battu ainsi sans résultat depuis midi jusque vers le coucher du soleil, lorsque, sur un point, les Germains firent une charge en colonne et enfoncèrent l'ennemi qu'ils avaient devant eux. Les archers, abandonnés de la cavalerie, furent entourés et tués. La même manoeuvre s'étant répétée sur les autres points, nos cavaliers poursuivirent l'ennemi jusqu'à son camp sans lui donner le temps de se rallier. Quant aux gens d'Alésia, tristes et presque désespérés, ils rentrèrent dans la place.

Après un jour de repos[20], pendant lequel les Gaulois préparèrent un grand nombre de claies, d'échelles, de harpons, ils sortirent à mi-nuit de leur camp, et se dirigèrent en silence sur les retranchements de la plaine. A leur arrivée, poussant un cri pour avertir ceux de la place, ils posent leurs claies en avant, attaquent le rempart à coups de frondes, de flèches et de pierres afin d'en éloigner les défenseurs, en un mot, font tous les préludes d'un assaut. Averti par le signal, Vercingétorix fait à l'instant sonner la marche et sort de la place. Nos troupes, qui connaissaient d'avance leurs postes de combat, coururent aux retranchements, et répondirent vigoureusement à l'ennemi, en lançant avec la fronde, des boulets de pierre et des épieux, dont le rempart était approvisionné, et des balles métalliques; les balistes ne restèrent pas non plus inactives, et, malgré l'obscurité de la nuit, nombre d'hommes furent atteints de part et d'autre. Quand nos gens faiblissaient sur quelque point, M. Antonins et L. Trébonius, légats préposés à la défense de ce côté, leur envoyaient des secours tirés des redoutes de la ligne intérieure.

Tant[21] que les Gaulois se tinrent à distance du retranchement, ils eurent l'avantage par la masse de leurs projectiles; mais, en avançant, ils s'accrochaient sans le prévoir à nos aiguillons, ou s'enferraient aux pieux de nos trous de loups, ou tombaient percés par les javelots de place qui partaient du rempart et des tours. Perdant beaucoup de monde et n'ayant encore forcé, quand le jour parut, aucune partie des retranchements, ils craignirent d'être pris de flanc par une sortie des camps supérieurs et battirent en retraite. Quant aux assiégés, ayant perdu trop de temps à transporter le matériel préparé pour la sortie ordonnée par Vercingétorix, et à combler l'avant-fossé, ils s'aperçurent de la retraite des autres avant d'être arrivés près de nos lignes; ils rentrèrent donc dans la place sans les avoir attaquées.

Deux fois repoussés[22] aux portes, les Gaulois du dehors se consultent sur ce qu'ils ont à faire ; ils s'abouchent avec des gens qui connaissent les lieux, et sont informés par ceux-ci sur le site et les défenses des camps supérieurs. Au nord s'élevait une colline que nous n'avions pu, à cause de son étendue, envelopper dans nos ouvrages, en sorte qu'il avait fallu y placer le camp sur un terrain légèrement incliné et presque commandé. Ce camp était occupé par deux légions, sous les ordres des légats L. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus. Après avoir fait reconnaître le terrain, et choisi 60.000 hommes appartenant aux populations qui passaient pour les plus braves, les chefs gaulois arrêtèrent secrètement entre eux le plan de l'attaque, dont ils fixèrent l'heure à midi. Le commandement de ce corps fut confié à l'Arverne Vercassivelaunus, l'un des quatre généraux et parent de Vercingétorix. Ce chef partit dés la première veille et, sa route étant presque achevée au point du jour, il se cacha derrière la montagne pour faire reposer ses troupes de leur marche nocturne. Vers midi il se dirigea sur le camp dont nous venons de parler. Au même moment, la cavalerie gauloise s'approcha des retranchements de la plaine, et le reste de l'armée prit position en avant de son propre camp.

Vercingétorix[23], qui, de la citadelle d'Alésia, vit ce mouvement, sortit de la place emportant avec lui des perches, muscules, faux et autres objets qu'il avait préparés dans le camp pour une attaque. L'affaire s'engagea donc de divers côtés, simultanément ; partout l'ennemi nous sonde, en portant ses efforts sur les points qui lui semblent les plus faibles. Paralysée par la grande étendue de lignes qu'elle devait garder, la petite armée romaine ne pouvait facilement opposer à plusieurs attaques simultanées des forces suffisantes. Nos combattants d'ailleurs, au bruit de l'action qui avait lieu derrière eux, s'inquiétaient de voir que leur vie dépendait de la vigueur d'autrui, tant il est vrai que l'idée du danger est souvent plus effrayante quand on ne l'aperçoit pas.

César[24] placé sur un point favorable voyait tout ce qui se passait et pouvait diriger les secours ou ils étaient nécessaires. On comprenait des deux côtés, que le moment des efforts suprêmes était arrivé : les Gaulois, parce qu'ils sentaient que tout était perdu pour eux s'ils ne forçaient nos retranchements ; les Romains, parce qu'ils voyaient, dans le succès de la défense, le terme de toutes leurs fatigues. C'est aux retranchements supérieurs, attaqués, comme nous l'avons dit, par Vercassivelaunus que l'affaire était la plus chaude. La crête qui dominait le camp établi sur la pente avait, pour les assaillants, une importance capitale. Pendant que les uns tiraillent, les autres s'approchent en faisant la tortue ; des troupes fraîches viennent successivement remplacer les troupes fatiguées. Enfin, le remblai, que tous ont travaillé à faire sur nos ouvrages, couvre les piéges cachés et permet aux Gaulois de gravir le retranchement les armes et les forces font défaut à nos soldats.

A la vue de ce danger[25], César envoie six cohortes de soutien avec Labienus, auquel il ordonne, dans le cas où il ne pourrait soutenir l'assaut, de sortir pour attaquer l'ennemi, et toutefois de ne le faire qu'à la dernière extrémité. Lui-même se porte sur les autres points, et il exhorte ses troupes a mettre toute leur énergie dans ce combat  suprême où ils vont recueillir en un instant le fruit de toutes leurs fatigues passées. Pendant ce temps les assiégés, voyant l'inutilité de leurs efforts contre les solides retranchements de la plaine, tentent l'escalade des hauteurs. Ils y portent leur matériel, paralysent par une grêle de projectiles la défense des tours, comblent les fossés à l'aide de claies, et coupent avec leurs faux l'escarpe et le parapet.

César envoie successivement[26] de ce côté, le jeune Brutus avec six cohortes et le légat C. Fabius avec sept ; enfin voyant la situation s'aggraver, il y amène lui-même une réserve de troupes fraîches : l’affaire rétablie et l'ennemi repoussé, il se porte vers le point où il avait envoyé Labienus. Il prend quatre cohortes à la plus voisine redoute, et se fait suivre par une partie de la cavalerie, pendant que le reste tournera les fortifications extérieures pour prendre l'ennemi à dos. Celui-ci venait de franchir et fossés et remparts : Labienus, ayant réuni trente-neuf cohortes qu'il avait prises au hasard dans les postes voisins, envoya prévenir César de ce qu'il comptait faire. César hâte sa marche pour prendre part au combat.

L'ennemi[27], des hauteurs qu'il occupait, plongeait sur les pentes et le fond de la vallée par lesquels arrivait César; le reconnaissant à la couleur de son costume de bataille, il se hâta d'attaquer Labienus. Les deux partis poussent un cri qui se répète sur tous les points des ouvrages. Nos troupes laissent les armes de jet, mettent l'épée à la main. Tout à coup le corps de cavalerie tournant parait sur les derrières de l'ennemi qui voit en même temps arriver les autres cohortes; alors il prend la fuite et va donner dans notre cavalerie qui en fait un grand carnage. Sédullus, chef et prince des Lemovici est tué, l'arverne Vercassivelaunus est pris vivant dans la poursuite; soixante-quatorze enseignes sont apportées à César. Enfin de cette multitude, un petit nombre seulement regagna son camp sain et sauf. Les assiégés ayant vu de l'oppidum le massacre et la déroute des leurs, perdirent tout espoir et rappelèrent leurs troupes de nos retranchements. Dès que les Gaulois du dehors s'en aperçurent, ils abandonnèrent leur camp, et si nos soldats n'eussent été fatigués des marches fréquentes et des combats de toute cette journée, ils auraient pu anéantir l'armée ennemie. Au milieu de la nuit notre cavalerie fut lancée sur leur arrière-garde dont elle prit et tua une partie. Les autres prirent la fuite et se réfugièrent dans leurs foyers.

Le lendemain[28], Vercingétorix réunit le conseil et dit qu'il n'aVait pas entrepris cette guerre dans un intérêt privé, mais pour la liberté commune; que la fortune le trahissant, il se remettait entre leurs mains, soit pour apaiser le proconsul par sa mort, soit pour lui être livré vivant à leur volonté. On envoya vers César qui prescrivit de livrer les armes et d'amener les chefs. Il se plaça sur le rempart devant son camp, et là, les chefs furent conduits, Vercingétorix livré, les armes déposées. Ensuite il donna à titre de butin, un prisonnier à chaque soldat de son armée, en réservant les Hædui et les Arverni dont il voulait se servir pour regagner leurs cités à son alliance. Cette affaire réglée, César se rendit chez les Hædui et reçut leur soumission.

II

Diodore de Sicile, contemporain de César et d'Auguste, parle d'Alésia simplement pour raconter des légendes qui n'apportent aucune lumière dans la question qui nous occupe. A deux reprises il revient sur ce sujet, de manière à laisser deviner qu'il a consulté deux auteurs différents, sans chercher à comparer et à contrôler la valeur de leurs assertions. Bien que Diodore fût au fait du siége d'Alésia par le récit de César, il ne donne aucun détail. Voici d'abord ce que nous lisons au quatrième livre[29] :

Après avoir, en Ibérie, abandonné le pouvoir aux hommes les plus distingués du pays, Hercule lève une armée, s'avance dans la Celtique, la parcourt, y fait cesser des abus invétérés ainsi que la coutume d'égorger les étrangers. De toute part une foule d'indigènes se joignit spontanément à Hercule. Il fonda une ville importante qu'il nomma Alésia à cause des courses errantes que nécessitaient ses expéditions. Une multitude de gens du voisinage se mêla aux habitants qui, étant les moins nombreux, furent dominés par eux et devinrent barbares. Maintenant encore les Celtes considèrent cette ville comme le berceau et la métropole de toute la Celtique. Depuis Hercule Alésia la resta libre. Elle ne fut prise que de notre temps : C. César, surnommé Divin, à cause de la grandeur de ses exploits, la força et la soumit aux Romains ainsi que les autres populations celtiques. Hercule passant ensuite en Italie, et traversant les Alpes, ouvrit, dans des endroits escarpés et inaccessibles des routes praticables pour le passage des troupes et de leurs bagages.

Constatons tout de suite un fait qui permet de juger de la valeur du récit de Diodore de Sicile, au point de vue de la critique historique : c'est la primauté attribuée à Alésia au temps où le chroniqueur vivait encore. Lui seul signale cette particularité dont nous devrions trouver des traces ailleurs, et naturellement dans César, qui n’y fait pas la moindre allusion. Diodore, d'après des renseignements erronés, attribue à l'oppidum des Mandubii ce qui, à Rome, se disait de quelque autre localité, peut-être de la capitale des Averni, auxquels se rattachaient des souvenirs de domination que Strabon nous a conservés. — Passons maintenant à l'autre forme légendaire qui se trouve dans le cinquième livre de Diodore[30].

Il y avait, dit-on, jadis en Celtique, un chef illustre dont la fille était d'une taille remarquable, et d'une beauté supérieure à celle de toutes les autres ; fière de sa force et de ses attraits que l'on admirait, elle refusait tous ceux qui prétendaient à sa main, n'en trouvant aucun qui fût digne d'elle. Hercule étant venu en Celtique à l'époque de son expédition contre Géryon, et y ayant fondé Alésia, la jeune fille séduite par son courage et sa belle stature, s'éprit vivement du héros, et l'épousa avec l'assentiment même de ses parents. De cette union naquit un fils nommé Galatés, qui surpassait de beaucoup les indigènes en énergie morale et en vigueur du corps. Arrivé à l'âge d'homme. il hérita des états paternels, conquit une grande partie des pays voisins, et accomplit de glorieux exploits à la guerre. Son courage lui ayant acquis une renommée universelle, il appela, de son nom, Galates ceux qui lui étaient soumis, et ce fut d'eux que le pays entier fut nommé Galatie.

Nous trouvons une troisième forme de cette légende dans Parthénius de Nicée : suivant cet auteur qui vivait à peu près à la même époque que Diodore de Sicile, ou peu après, et qui ne dit pas un mot de la fondation d'Alésia, Hercule ramenait d'Érythie les boeufs de Géryon et passait par la Celtique. Celtine, fille de Bretannus, lui fit prendre ses boeufs, prétendant ne les lui restituer que s'il consentait à céder à sa passion : Hercule ne résista pas, et de cette union naquit Celtus, qui donna son nom aux Celtes. — En passant, je me permettrai de faire remarquer combien ces différentes versions sont favorables à l'opinion des personnes qui soutiennent que Celte et Galate sont deux formes du même mot. Le fils d'Hercule est appelé indifféremment Celtus et Galatés, et donne son nom an pays.

III

Voici encore un auteur contemporain de Diodore de Sicile et de Parthénius de Nicée, et qui, en Orient, écrivait sur des documents récents alors. Il parle du siége d'Alésia, mais paraît avoir eu sur les Gaules des notions peu exactes. Il est à remarquer que Strabon, lorsqu'il décrit la Celtique, parle des Ædui et des Sequani, mais ne fait pas allusion à Alésia et aux Mandubii, dont cependant il s'est occupé un peu auparavant.

Les Arverni sont établis sur les bords de la Loire ; Nemossus, leur capitale, fut bâtie sur le fleuve qui passe à Cebanum, principal emporium des Carnutes, situé vers le milieu de son cours, et va se jeter dans l'Océan. Une grande preuve de l'ancienne puissance des Arverni, c'est qu'ils ont plusieurs fois combattu les Romains avec 200.000 hommes, et même avec le double ; en effet, ils tinrent tête avec 100.000 combattants au divin César, sous la conduite de Vercingétorix, et auparavant ils étaient 200.000 contre Maximus Æmilianus et autant contre Domitius Ænobarbus. La lutte avec César eut pour théâtre les environs de Gergovia, ville des Arverni située sur une montagne élevée et patrie de Vercingétorix ; puis Alésia, ville des Mandubii, peuple limitrophe des Arverni, bâtie elle-même sur une colline élevée, entourée de montagnes et de deux rivières. C'est là que fut pris le chef, ce qui mit fin à la guerre.

IV

Les campagnes de Jules César dans les Gaules ne tiennent que quelques lignes dans le résumé historique compose par Velleius Paterculus, et terminé vers l'an 30 de Jésus-Christ. Nous devons regretter le laconisme de cet auteur, qui ne peut nous fournir rien d'utile pour éclairer la question qui nous occupe. Préfet de la cavalerie sous Auguste, puis questeur, Velleius Paterculus accompagna Tibère dans ses expéditions de Germanie, de Pannonie et de Dalmatie : il devint prêteur, puis légat, et paraît avoir été mis à mort avec les amis de Séjan, son protecteur. Cet auteur se contente de dire :

Les grandes choses que César accomplit devant Alésia sont de celles qu'un homme ose à peine entreprendre, et qu'un Dieu seul peut accomplir[31].

V

Il est admis que Tite-Live, mort la quatrième année du règne de Tibère, composa son histoire romaine entre la date de la bataille d'Actium, et la mort de Drusus (31 à 11 av. J.-C.). Il avait consacré deux chapitres à la lutte de César contre Vercingétorix : malheureusement cette partie de l'ouvrage est perdue, et nous n'en connaissons que le trop court sommaire, dont l'auteur n'est pas déterminé avec certitude : on ne sait trop, en effet, si ces résumés sont dus à Tite-Live lui-même, ou à un Florus qu'il ne faut pas confondre avec L. Annæus Florus, dont nous parlerons plus loin.

Viennent ensuite les exploits de C. César contre les Gaulois qui, sous la conduite de l’arverne Vercingétorix, s'étaient presque tous soulevés, et les siéges importants de villes, parmi lesquelles on peut citer Avaricum des Bituriges, et Gergovia des Arverni[32].

C. César vainquit les Gaulois à Alésia, et reçut la soumission de toutes les cités de la Gaule qui avaient pris les armes[33].

VI

Tacite, dans ses Annales, composées sous le règne de Vespasien au plus tôt, mentionne une seule fois le nom d'Alésia. Voici à quelle occasion.

Au moment où il était question, l'an 48 de l'ère chrétienne, de compléter le Sénat, plusieurs personnages notables de la Gallia comata briguèrent l'honneur d'entrer dans la curie. L'empereur Claude favorisait les Gaulois, mais il y avait, à Rome, un parti qui se souciait peu de voir des étrangers arriver à cette dignité. On alléguait les richesses de ceux-ci qui humilieraient les sénateurs pauvres du Latium ; on faisait valoir que Rome comptait plus d'un citoyen digne du Sénat ; on rappelait enfin les souvenirs de famille de quelques-uns de ces Gaulois, dont les aïeux, chefs de peuplades ennemies, avaient décimé des armées romaines, et tenu le divin César bloqué à Alésia[34]. À ces remontrances, Claude répondit qu'il y avait opportunité à plaider la cause des Gaulois ; que si les peuples qui composaient la Gallia comata avaient, pendant dix années, fait la guerre au divin César, il ne fallait pas oublier que depuis prés d'un siècle ils avaient fait preuve d'une fidélité et d'une obéissance également exemplaires[35].

Au premier abord, il semble que l'au 48 en avait, à Rome, des souvenirs peu exacts de la lutte de César contre Vercingétorix. Peut-être faut-il penser que l'on faisait allusion à l'armée de secours qui, formé d'un contingent appelé de toute la Gaule, était accourue pour forcer César à lever le siége d'Alésia.

VII

Pline le jeune, contemporain de Tacite, auquel nous devons tant de renseignements géographiques, ne fait mention ni d'Alésia ni des Mandubii dans les énumérations des populations gauloises : à cette époque, la ville n'avait pas été relevée de ses ruines, et le peuple, dont elle avait été la capitale, avait disparu, absorbé probablement par les nations limitrophes. Néanmoins Pline cite le nom d'Alésia, à propos d'une invention particulière à la Gaule  rien ne laisse deviner s'il s'agit ici de l'oppidum qui fut bloqué par César, ou de quelque localité portant le même nom :

L'étain est appliqué à chaud sur les objets de cuivre, de manière à ne pouvoir le distinguer de l'argent, c'est une invention faite dans les Gaules, on appela alors ces objets incoctilia. Plus tard, dans l'oppidum d'Alésia, on se mit à appliquer de même l'argent à chaud, principalement sur les harnais de chevaux, et les jougs des bêtes de somme : l'honneur de l'invention appartient aux Bituriges[36].

VIII

Le récit de Plutarque diffère de ce que l'on trouve dans les autres historiens: on peut s'étonner que cet auteur, qui avait à sa disposition les documents les plus complets pour écrire la vie de César, soit aussi peu exact. Il s'occupe uniquement du siège d'Alésia, et passe sous silence les détails de la campagne de l'an 51 qui précéda cet événement. Peut-être ne se souciait-il pas de parler des faits de guerre dans lesquels la fortune fut défavorable à César.

Plutarque avance que les Sequani étaient dévoués aux Romains : cette allégation paraît être parfaitement erronée. En effet, César ne dit pas un mot des Sequani lorsqu'il parle des peuples gaulois qui lui étaient restés fidèles ; mais il les note au nombre de ceux qui fournirent un contingent à l'armée de secours[37]. — Parmi les détails donnés par le même auteur sur le siège d'Alésia, je remarque que, selon lui, les assiégés ne purent rien voir de la défaite de l'armée de secours. César affirme le contraire[38], Ces observations suffisent, je crois, pour établir que le témoignage de Plutarque ne doit être admis que sous toutes réserves.

Un grand nombre de peuplades s'étalent soulevées, et à la tête du mouvement étaient les Arverni et les Carnutes[39]. Le commandement suprême fut donné â Vercingétorix dont le père, soupçonné d'avoir aspiré à la tyrannie, avait été assassiné par les Gaulois. Vercingétorix ayant divisé ses forces en un grand nombre de corps commandés chacun par un chef, rattacha à sa cause tous les peuples circonvoisins jusques à ceux qui sont sur la Saône; son projet était d'allumer promptement dans la Gaule une guerre générale pendant qu'à Rome un parti se formait contre César... Celui-ci, à la nouvelle de l'insurrection, apparut avec toute son armée, ravageant le pays, saccageant les villages, détruisant les villes, accueillant ceux qui se rangeaient de son côté. Cela dura jusqu'au moment où les Ædui s'armèrent contre lui ; jusque-là ils s'étaient proclamés frères des Romains, et en avaient reçu de grandes marques d'honneur ; mais alors ils grossirent le nombre de ceux qui faisaient défection et ils répandirent un grand découragement dans l'armée de César. C'est pourquoi, ayant quitté leur pays, il traversa celui des Lingones, cherchant à gagner celui des Sequani restés ses amis et plus voisins de l'Italie que le reste de la Gaule. Ce fut alors que, attaqué par les ennemis qui l'enveloppaient d'une multitude dépassant plusieurs fois dix mille hommes, César se résolut à accepter le combat. Il eut affaire à toute la coalition, et défit les barbares; ce fut au prix de beaucoup de temps et de carnage qu'il les réduisit. Il sembla qu'au début il avait subi un échec, car les Arverni montrent suspendu dans un temple un glaive qu'ils prétendent être une dépouille enlevée à César. Plus tard, celui-ci l'ayant vue, sourit, et comme ses amis voulaient l’enlever, il s'y opposa, pensant que c'était un objet consacré.

La plupart des fuyards se réfugièrent alors, avec leur chef dans la ville d'Alésia[40]. César vint l'assiéger. Cette place semblait inexpugnable par la hauteur de ses murs et le nombre de ses défenseurs, lorsqu'un danger plus grave qu'on ne saurait l'exprimer vint menacer les Romains. Tout ce qu'il y avait de plus vaillant chez les divers peuples de la Gaule se réunit et vint en armes à Alésia au nombre de 300.000 hommes ; dans la ville même il ne se trouvait pas moins de 170.000 combattants ; César, enveloppé et assiégé dans le réseau d'une attaque si considérable, fut contraint d'élever un double retranchement du côté de la ville et du côté des ennemis qui étaient survenus : c'en était fait de lui si ces deux armées avaient pu se réunir. Le danger que César courut â Alésia contribua, et à bon droit, à sa gloire, autant qu'aucun de ses autres combats, à cause de l'audace et de l'habileté qu'il y déploya. Ce que l'on doit admirer par-dessus tout, c'est que César ait pu cacher aux assiégés sa lutte contre des milliers d'ennemis extérieurs, et soit resté victorieux de ceux-ci ; ce qui est encore plus surprenant, c'est qu'il ait pu le cacher aux Romains qui gardaient le retranchement du côté de la place. Ceux-ci, en effet, ne se doutèrent de la victoire que par les cris de douleur des hommes et les lamentations des femmes qui, d'Alésia, voyaient de l'un et l’autre côté de la ville les Romains emporter dans leur camp de nombreux boucliers ornés d'or et d'argent, des cuirasses souillées de sang, des vases et des tentes. Cette multitude disparut comme un fantôme ou un songe par le carnage de tous ceux qui tombèrent dans la mêlée. Les défenseurs d'Alésia ne se rendirent qu'après avoir beaucoup souffert et résisté opiniâtrement à César. Le chef de toute cette guerre, Vercingétorix, couvert de ses plus belles armes, monté sur un cheval richement orné s'avança hors des portes ; il fit décrire à son cheval un cercle autour de César assis, puis sautant à terre, il jeta toutes ses armes et se plaça silencieux aux pieds de César qui le fit garder à vue pour figurer dans son triomphe.

IX

L. Annæus Julius Florus, sous Trajan et Hadrien, résumait en une page la campagne de Vercingétorix contre César il paraît s'être servi de mémoires qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous; s'il donne quelques détails que l'on chercherait inutilement dans César, au sujet de la soumission de Vercingétorix, il commet en revanche plusieurs erreurs, et confond, par exemple, le siége d'Alésia avec celui d'Avaricum. Il semble même que Florus considère la révolte des Gaulois comme ayant eu lieu après la prise de l'oppidum des Arvernes[41].

La dernière confédération des Gaules fut celle des Arverni et des Bituriges, des Carnutes et des Sequani, simultanément entraînés par Vercingétorix, cet homme dont la prestance, les armes, l'entrain et le nom même inspiraient une certaine terreur. Dans les jours de fêtes et dans les assemblées qui réunissaient des foules dans les forêts, il exhortait avec enthousiasme à reconquérir l'ancienne indépendance. César était alors absent, recrutant des soldats à Ravenne, et l'hiver avait rendu les Alpes inaccessibles : on en supposait le passage impraticable. A cette nouvelle, César, avec son audace que favorisait la Fortune, franchit les sommets des montagnes impraticables dans cette saison. traverse avec une escorte armée à la légère des neiges dans lesquelles aucun chemin n'était frayé, entre en Gaule et rassemble ses troupes dispersées dans leurs quartiers ; il se trouve arrivé au centre de la Gaule alors qu'on le soupçonnait à peine aux frontières. Il attaque alors les villes qui étaient les foyers de la révolte, emporte Avaricum défendu par 40.000 combattants, et détruit par le feu Alexia malgré ses 200.000 défenseurs d'élite ; le théâtre principal de la guerre fut sous les murs de Gergovia des Arverni ; cette vaste cité protégée par un rempart, une citadelle et des rochers escarpés comptait 80.000 défenseurs ; entourée par César d'un retranchement, de pieux et de fossés dans lesquels il détourna les eaux de la rivière, ainsi que de dix-huit forts, cette ville est d'abord épuisée par la famine. La garnison qui tentait des sorties est décimée par le fer et les pieux dans la tranchée, et bientôt est forcée de se rendre. Le roi lui-même triomphe du vainqueur, vient en suppliant dans le camp, et jetant aux genoux de César ses phalères et ses armes, s'écrie: C'en est fait, ta vaillance a vaincu mon courage.

X

Dion Cassius, successivement gouverneur en Afrique, en Pannonie, à Pergame et à Smyrne, composa dans le premier tiers du troisième siècle une histoire romaine à la rédaction de laquelle il consacra douze années, après en avoir préparé les matériaux pendant dix ans. Le récit fait par cet auteur de la campagne, qui se termina par le siége d'Alésia paraît être une compilation empruntée à plusieurs récits, dans lesquels les faits sont souvent confondus ou reproduits inexactement.

Les Romains[42], à cause de l'absence de César, ayant échoué devant Gergovia s'éloignèrent. La peur saisit alors ceux des Gaulois qui avaient poussé à la sédition et qui ne pensaient qu'à faire des troubles; c'est pourquoi, sans perdre de temps, ils organisèrent un soulèvement. A cette nouvelle ceux de leurs compatriotes qui combattaient avec César demandèrent à retourner dans leurs foyers, promettant de tout apaiser. Dès qu'ils eurent été licenciés, ils se rendent à Noviodunum où les Romains avaient déposé leur caisse, leur blé et un grand nombre d'otages ; avec l'aide des habitants ils massacrent à l'improviste ceux qui gardaient ces réserves et s'emparent de tout. Comme cette ville était une position importante, ils l'incendient afin que les Romains ne puissent en faire un centre d'opérations de guerre, et parviennent à attirer le reste du pays Eduen dans les rangs des révoltés. César tenta aussitôt une expédition contre eux, mais n ayant pu réussir à cause de la Loire, il se retourna vers les Lingones. De ce côté encore, il ne fut pas heureux. Quant à Labienus, il s'empara de l'île située dans la Seine après avoir repoussé ceux qui sur la terre ferme s'étaient avancés contre lui; puis ayant traversé le fleuve en aval et en amont, sur plusieurs points, afin que les ennemis ne puissent s'opposer à son passage s'il l'eut tente sur un seul, il assura la position. Avant que cela eut lieu, Vercingétorix s'imaginant ne pas avoir à craindre César à cause du désastre que celui-ci avait éprouvé, aila porter la guerre chez les Allobroges. Comme César s'était dirigé au secours de ceux-ci, Vercingétorix le surprit à son arrivée chez les Sequani et le cerna; toutefois il ne lui fit aucun mal, bien au contraire il força les Romains à être intrépides en les poussant au désespoir, et succomba lui-même par suite de sa témérité. Son désastre fut même en partie l'ouvrage des Celtes qui combattaient dans les rangs des Romains qui par la fougue de leur attaque et leur taille colossale rompirent le cercle d'ennemis qui enveloppaient l'armée. César ayant trouvé cette chance ne la lâcha pas, et ayant enfermé les fuyards dans l'oppidum d'Alésia il mit le siége devant cette place. Avant que les travaux d'investissement fussent terminés, Vercingétorix renvoya les cavaliers, d'abord parce qu'il n'y avait pas de fourrages pour la cavalerie, ensuite afin que chacun d'eux, à son retour dans son pays, lui fissent envoyer des vivres et des renforts. Mais comme ils traînèrent le temps en longueur, et que les provisions commençaient à faire défaut, Vercingétorix fit sortir de l’oppidum les enfants, les femmes et, parmi les autres, ceux qui étaient inutiles à la défense; il espérait, mais en vain, soit qu'ils trouveraient le salut auprès des Romains qui verraient en eux un butin, soit que le reste des assiégés se nourrissant plus longtemps de vivres que cette foule aurait consommés, pourraient avoir le dessus.

César, qui n'avait pas assez de vivres pour nourrir des étrangers, repoussa tous ces malheureux, espérant que leurs compatriotes les laisseraient rentrer, et que la famine n'en deviendrait ainsi que plus pressante pour l'ennemi. Repoussée de part et d'autre, cette multitude erra entre les remparts et le camp et périt de misère. Cependant les secours demandés par les cavaliers licenciés ne tardèrent pas à arriver, mais ces renforts furent vaincus avec l'aide de la cavalerie germaine. Ils tentèrent ensuite de pénétrer de nuit dans la ville, à travers les ouvrages des Romains, et subirent de grandes pertes. Partout, en effet, ou la cavalerie pouvait passer, les Romains avaient pratiqué des fosses dissimulées, dans lesquelles ils avaient planté des pieux aigus; l'abord de ces fosses était égalisé avec le terrain, et les hommes ainsi que les chevaux, sans voir le danger, tombaient dans ces piéges et y périssaient. Les Gaulois ne cédèrent que lorsque l'armée de secours et les assiégés eurent échoué dans une attaque simultanée sur les retranchements même.

Après ce désastre, Vercingétorix, ni pris ni blessé, pouvait se soustraire au péril; mais il espéra que le souvenir de son ancienne amitié l'aiderait à profiter de la clémence de César. Il se rendit vers lui, sans s'être fait annoncer, et parut tout à coup au moment où César siégeait sur son tribunal; quelques-uns des assistants furent effrayés, car Vercingétorix était d'une haute stature, et d'une prestance imposante sous son armure. Il se fit un silence général ; le Gaulois ne proféra pas une parole, mit un genou en terre, et pressant les mains de César, il le suppliait. Ce spectacle était saisissant pour les spectateurs qui se rappelaient l'ancienne fortune de cet homme, et le voyaient, ce jour, accablé d'un si grand malheur. César rappelant cette amitié même sur laquelle Vercingétorix fondait l'espoir de son salut, fit ressortir combien sa conduite en était plus odieuse; puis, sans même manifester une pitié passagère pour le suppliant, il le fit aussitôt enchaîner, et plus tard après l'avoir traîné à son triomphe, il le fit mettre à mort.

XI

Le grec Polyent sous Marc-Aurèle, compila des récits pris un peu partout, et composa ainsi un livre qui relate des stratagèmes de guerre. Nous trouvons parmi ses extraits un passage où il est parlé de la dernière défaite des troupes confédérées accourues au secours d'Alésia.

César assiégeait Alésia[43], ville de la Gaule; les Gaulois s'assemblèrent contre lui au nombre de 200.000. Pendant la nuit, César ayant détaché 3.000 fantassins et toute sa cavalerie, leur donna l'ordre de revenir le lendemain vers la deuxième heure en se divisant en deux lignes obliques, d'apparaître sur les derrières de l'ennemi et d'engager l'action. Lui-même, au point du jour mène son armée au combat. Confiants dans leur grand nombre, les Gaulois reçoivent l'attaque en riant ; mais à l’apparition de ceux qui venaient en arrière en poussant des cris, se croyant cernés et désespérant de pouvoir échapper, ils sont terrifiés. On assure qu'il en résulta un grand carnage de Gaulois.

XII

Voyons maintenant ce qu'a dit Paul Orose, au commencement du Ve siècle, dans l'histoire qu'il composa à la demande de saint Augustin[44].

César étant revenu en Italie, la Gaule s'arme de nouveau, et les peuples en grand nombre se liguent. Leur chef fut Vercingétorix, qui conseilla aux Gaulois d'incendier leurs villes ; Biturigum, la première, fut brêlée par ses habitants. De là les confédérés se lancent contre César qui revenait à grandes journées et secrètement par la Narbonnaise vers son armée. César assiégea un oppidum nommé Cenapum : après un long investissement et la mort de nombreux soldats romains, il arriva un jour de pluie ou les cordages des machines de guerre des ennemis se détendirent, on approcha les tours et l'oppidum fut pris et détruit. On dit qu'il y avait là 40.000 hommes et que quatre-vingts à peine purent s'échapper et regagner le camp gaulois. En outre les Arverni, et leurs voisins, ayant attiré les Ædui dans leur parti combattirent César dans plusieurs rencontres ; fatigués de cette guerre ils se retirèrent dans un castellum, et les soldats romains, avides de butin, s'acharnèrent à l'assiéger malgré César qui avait jugé le peu de succès que les lieux faisaient espérer. Accablé par les assaillants qui se précipitaient sur lui, César se retira vaincu après avoir perdu la plus grande partie de son armée. Pendant que ceci se passait à Alésia, Vercingétorix, élu roi à l'unanimité appela tous ceux qui pouvaient porter les armes en Gaule à venir au plus vite ; de cette guerre devait résulter la liberté ou la servitude éternelle, ou le trépas de tous. A l'armée très considérable qu'il avait déjà, il ajouta ainsi environ 8.000 cavaliers et 250.000 fantassins. Les Romains et les Gaulois s'emparèrent de deux collines situées l'une devant l'autre ; après de nombreuses sorties et attaques, les Romains l'emportèrent enfin grâce au courage des cavaliers germains qui, alliés à eux, depuis longtemps étaient venus, sur leur demande, à leur aide. Le lendemain Vercingétorix rassemble ceux qui avaient survécu au désastre, et annonce qu'il est prêt à marcher à la mort avec tous ceux qui veulent l'accompagner, ou à se sacrifier seul pour tous; il confesse qu'il a voulu de bonne foi sauver la liberté, et qu'il est le seul promoteur de la révolte. Les Gaulois s'empressant sur la proposition de leur roi d'adopter une résolution qu'une certaine honte leur avait fait dissimuler, demandent à obtenir le pardon du vainqueur, et livrent Vercingétorix comme seul coupable d'un grand forfait.

XIII

Vers la fin du Ve siècle, Constance, prêtre lyonnais, cédant aux demandes réitérées de Patient, évêque de Lyon, composa une vie de saint Germain d'Auxerre qui est le plus connu de ses ouvrages. Cet auteur raconte que le pieux évêque se rendit à Arles, résidence d'Auxiliaris, préfet des Gaules, afin d'obtenir pour ses diocésains un dégrèvement des charges qui pesaient sur eux; partant d'Auxerre, il alla s'embarquer sur la Saône pour gagner Lyon[45]. Dans ce trajet, il traversa Alise, où il séjourna.

XIV

Ce fut Aunaire, évêque d'Auxerre vers 575, qui engagea Étienne à écrire la vie de saint Amatre (Amator), mort en 418, document dans lequel nous trouvons encore une mention d'Alise.

Etienne, surnommé l'Africain, probablement à cause de son origine, faisait partie du clergé auxerrois : il écrivit en vers la vie de saint Germain, et en prose la vie de saint Amatre.

Avant que le premier n'embrassât la vie religieuse où il devait succéder au second, saint Amatre, qui craignait la vengeance de saint Germain, vivant alors dans le siècle, et qu'il avait irrité, se réfugia à Autun. Comme il se rendait dans cette ville, il rencontra Suffronius, personnage considérable, qui venait d'Alise[46], et se désolait d'avoir été dépouillé de son argenterie. Suffronius fit route avec le prélat, qui le consola en lui donnant l'espérance d'une prompte restitution : les voleurs furent rencontrés à trois mille plus loin; la restitution eut lieu, et saint Amatre obtint de Suffronius le pardon des coupables, à la condition qu'ils jureraient sur le tombeau des saints Andoche et Thyrse de changer de vie.

XV

Nous allons transcrire maintenant un diplôme qui n'a pas encore été publié et dont la date est facile à déterminer. Nous lisons que cet acte fut donné le 2 des nones de décembre, qui tombait un jeudi l'an 21 du règne de Lothaire en Italie. Or, l'an 838, le 2 des nones de décembre remplissait cette condition : si de 838 nous retranchons 21, nous remontons à l'an 817, année où Louis le Débonnaire associa son fils aîné, Lothaire, à l'Empire, et fit un premier partage de ses États. La date est complétée par l'indication de l'an 1er du règne de Lothaire en France. Un texte de Nithard, que je donne en note, et qui se rapporte aussi à l'an 838, paraît expliquer ce détail chronologique[47]. — Jusques à présent, on a daté de 841 ce diplôme, mais il faut remarquer qu'en 841, le 2 des nones de décembre ne tombait pas un jeudi, mais un lundi.

Le diplôme de l'empereur Lothaire[48] n'est que la confirmation d'un accord fait précédemment par Louis le Débonnaire.

XVI

Héric, moine de l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre vivait au milieu du IXe siècle : il instruisit Lothaire, fils de Charles le Chauve, et composa plusieurs Ouvrages, parmi lesquels il se trouve une vie de Saint-Germain d'Auxerre en vers, qui n'est qu'une paraphrase poétique des oeuvres de Constance et de Etienne l'Africain. Les vers de Héric sont d'une latinité qui les rend parfois obscurs : comme les érudits, ses contemporains, il cherche à être classique et à faire parade de sa connaissance des auteurs profanes. C'est justement à propos de la visite de saint Germain au prêtre Sénator, à Alise, que Héric rappela le désastre d'Alésia[49].

Je ne reconnais pas une autorité sérieuse aux allusions historiques d'Héric : il savait qu'une ville nommée Alésia avait été assiégée par César ; il connaissait Alise-Sainte-Reine, et ses ruines l'avaient entraîné probablement à écrire les vers reproduits en note, sans qu'il ait pris le soin d'apprendre au lecteur s'il était inspiré par une tradition locale ou par le souvenir de ses propres lectures.

XVII

Nous ne devons pas omettre la Vie de César, composée au XIIe siècle au plus tard par un auteur auquel on a donné longtemps le nom de Julius Celsus, et qui travaillait probablement en Italie, d'après les textes classiques qu'il avait lus avec soin, et d'après les Commentaires de César, auquel il faisait de longs et fréquents emprunts.

L'anonyme latin, je me sers de cette expression parce que je vais parler dans un instant d'un anonyme grec, l'anonyme latin ne dit rien qui favorise l'opinion par laquelle l'attaque de Vercingétorix aurait eu lieu sur le territoire des Sequani[50] ; il ne parle des Mandubii qu'une fois c'est pour les considérer comme un peuple autonome ayant reçu Vercingétorix dans son oppidum d'Alésia[51] ; il constate une erreur commise par Florus[52].

XVIII

Vient maintenant la traduction grecque des Commentaires, faite à la fin du XIIIe ou au commencement du XIVe siècle par un auteur dont on n'a pas encore déterminé définitivement l'individualité. On a pensé à Théodore Gaza, savant grec, de Thessalonique, mort en 1478, qui travailla beaucoup par les ordres du pape Nicolas V ; mais des manuscrits, beaucoup plus anciens que l'époque où vivait Théodore Gaza, ne favorisent pas cette hypothèse. On a proposé aussi Maxime Planude, qui vivait dans le premier tiers du XIVe siècle, ce moine, natif de Nicomédie, vivait sous Andronic, et il est connu par plusieurs traductions en grec. Jusqu'à de nouvelles découvertes, le plus sûr est de considérer la version grecque de la guerre des Gaules comme l'ouvrage d'un anonyme.

Je me contente de relater le fameux passage in Sequanos, que l'interprète grec paraît comprendre comme Dion Cassius et Plutarque, et de noter qu'il nomme Alésia l'oppidum des Mandubii, adoptant ainsi la forme donnée par Florus seul.

 

II

Les nombreuses dissertations qui ont été publiées pour déterminer l'emplacement d'Alésia placent ce lieu dans quatre régions différentes.

Les uns proposent Alise-Sainte-Reine (Côte-d'Or), et cette opinion a été longtemps admise sans objection. D'autres tiennent pour Alaise, petite commune du canton d'Amancey (Doubs) c'est en 1855 que M. Delacroix, architecte de Besançon, frappé de l'importance des vestiges antiques observés par lui à Alaise et aux environs, fut amené à combattre l’assimilation d'Alise-Sainte-Reine avec l'antique Alésia, et commença cette polémique scientifique qui dure depuis douze années. La Bresse voulut ensuite détrôner à la fois la Bourgogne et la Franche-Comté, et un troisième système se révéla, plaçant Alésia aux environs d'Izernore (Ain), sur le plateau de Fossard, à Chalex, qui aurait pu s'appeler jadis Alex ; pour cela il faut admettre qu'à l'époque gallo-romaine, le c’h celtique, aspiration gutturale qui n'avait pas d'équivalent en latin, disparut. Vint ensuite la Savoie qui, elle aussi, voulut s'annexer Alésia cet oppidum aurait été situé près de Novalaise, sur le plateau de la Crusille, entre Gerbaix, Ayn, Dullin et Rochefort.

Une fois l'emplacement choisi, chacun s'est mis à travailler avec passion on a abusé de la liberté de deviner des étymologies ; chacun a accommodé la description des opérations militaires de César à la topographie de son Alésia. On a cherché dans la dénomination des lieux-dits les souvenirs de la grande lutte des Gaulois contre les Romains. — A propos des lieux-dits, je saisis l'occasion toute naturelle de manifester mes scrupules.

J'avoue avoir la conviction profonde du peu de profit que l'on peut retirer de l'étude des noms de lieux-dits, pour aider à fixer des événements remontant à une haute antiquité. Ou ces dénominations sont significatives dans leurs formes, ou elles n’ont de sens que grâce à une interprétation.

Lorsque les noms des lieux-dits présentent un sens net et indiscutable, c'est, je crois, avec une grande prudence qu'il y a lieu d'en invoquer le témoignage. La plupart des camps de César n'ont jamais vu le proconsul ; j'ajouterai que leur origine romaine est très contestable : le curieux oppidum de La Cheppe (Marne), porte le nom de camp d'Attila sans y avoir le moindre droit ; le donjon de Provins a été tour de César ; les églises de Montmorillon et de Lanlef (Côtes-du-Nord), ont conservé longtemps la dénomination de temples, parce qu'on les considérait comme des édifices consacrés jadis au culte païen ; bien plus, probablement à cause de la première erreur, le prétendu temple druidique de Lanlef est devenu plus tard un oratoire de Templiers, auxquels cependant il n'a jamais appartenu. Je connais plusieurs lieux-dits appelés la Bataille, simplement parce qu'ils servaient aux duels et aux joutes.

C'est bien autre chose lorsque, dans un nom de lieu on cherche à découvrir un sens ici il n'y a plus que de l'arbitraire. On retrouve alors les traces des lieutenants de César et de leurs campements; des expressions employées dans les Commentaires s'appliquent à des lieux-dits : mouniots vient de munitiones, conat de conatus, etc. Je voudrais bien voir prouver qu'à Sébastopol ou à Anvers, le peuple a emprunté ainsi les noms des généraux français, ou baptisé certains points de dénominations prises dans les relations composées plusieurs années après par les vainqueurs.

Donc, en règle générale, je ne me fie pas plus aux lieux-dits qu'aux traditions. Ces sources altérées à chaque siècle par l'influence de l'imagination populaire, aidée de ce que les érudits peuvent y ajouter en passant, ne peuvent que faire composer une histoire fantastique. — Je ne serais pas étonné que la discussion des partisans d'Alaise et d'Alise, n'ait, sur le plateau d'Amancey, créé des traditions qui ne datent que de douze ans, mais qui se répéteront encore dans plusieurs centaines d'années, commentées et considérablement complétées.

Mais revenons aux emplacements proposés pour Alésia. Je commencerai par dire quelques mots des deux systèmes qui ne me paraissent pas pouvoir faire l'objet d'une discussion : ce sont ceux qui prétendent transporter cet oppidum en Bresse et en Savoie.

M. Gravot n'arrive à proposer Chalex qu'en récusant le témoignage de César d'une façon un peu sévère[53], et en se lançant dans nue série de conjectures étymologiques très hasardées. Pour lui le nom du pays de Gex, Gé Es, signifie terre de Mercure ; les nombreuses localités de cette région dont les dénominations se terminent en ex, révèlent la présence du culte d'Esus ; le Bugey est le delta celtique mentionné par Polybe.

M. Th. Fivel accepte le témoignage de César, mais il l'interprète d'une manière que la logique et la grammaire ne permettent pas d'admettre. — Je discuterai plus loin le fameux passage des commentaires qui fait mention de la marche des Romains par le pays des Lingones, vers celui des Sequani pour se mettre à portée de secourir les Allobroges menacés par les Gaulois révoltés. — M. Fivel conduit César en pleine Séquanie, et place du côté de Sathonay (Ain), le combat de cavalerie qui précéda l'investissement d'Alésia. Il s'occupe également du delta celtique, mais, aussi malheureux que M. Gravot, il est démenti par Polybe lui-même et par Tite-Live, qui mettent ce delta, inutile dans la question qui nous occupe, au confluent de l'Isère et du Rhône. Il serait trop long et inopportun de signaler tout ce qu'il y a de contestable dans la traduction des textes proposée par M. Fivel.

Tout en rendant justice à la bonne foi de ces deux écrivains, on ne peut s'empêcher de rapprocher leurs thèses de la dissertation paradoxale que publia jadis Hours de Mandajors pour placer Alésia à Alais (Gard)[54]. Si de notre temps on a torturé les textes, Hours de Mandajors, plus hardi, avait placé de la façon la plus favorable à son système les peuplades gauloises mentionnées dans les récits de César. Les Lingones étaient à Langogne ; les Sequani à Orange ; Agedincum était Angers.

Nous restons donc en présence d'Alise-Sainte-Reine et d'Alaise. Je vais examiner successivement les différents points qui me semblent fournir des éléments utiles pour arriver à la solution de la question: les deux premiers, à mon avis, touchent aux Mandubii dont Alésia était la capitale, et à la marche de César avant le siége de cette place.

Un point important pour la solution de la question, serait de pouvoir fixer exactement la place que les Mandubii occupaient sur la carte des Gaules ; malheureusement nous avons à cet égard des données si vagues que là encore règne le doute. Les uns veulent que ce peuple ait été client des Ædui  rien ne le prouve. Bien plus, l'expression employée par César, après la reddition d'Alésia, expression invoquée par les partisans d'Alaise, his rebus confectis, in Hæduos proficiscitur, établit assez clairement que Alésia ne devait pas se trouver sur le territoire Eduen. Je m'empresse d'ajouter que rien non plus ne permet de supposer que les Mandubii aient été clients des Sequani.

Les partisans d'Alise-Sainte-Reine veulent que l'Auxois représente l’ancienne circonscription territoriale des Mandubii, ou au moins une partie de cette circonscription. Ceux qui tiennent pour Alaise, cherchent dans le nom même, Man Dhuib, l'indication d'un peuple habitant le voisinage du Doubs ; dans cette hypothèse, les Mandubii, auraient occupé, autant que l'on peut en juger par des indications assez vaguement établies, une zone limitrophe des Lingones et des Ædui, à l'ouest de Besançon[55]. Dans le système qui met Alésia en Bresse, les Mandubii auraient été dans le pays de Nantua, et leur dénomination, man dubii indiquerait leur position frontière[56]. Si Alésia est à Novalaise en Savoie, les Mandubii forment un pagus des Allobroges, situé entre le Rhône, l’Isère et le Guiers.

De ces différents systèmes, deux reposent sur des étymologies qui ne présentent aucun caractère sérieux ; celui de M. Fivel est parfaitement arbitraire. Voyons ce que disent les textes anciens.

César et Strabon parlent de l'oppidum des Mandubii, qu'ils nomment Alésia. Le premier ajoute que ce peuple était riche en troupeaux, et le second qu'il confinait aux Arverni.

Cette dernière allégation est si étrange qu'il faut craindre une erreur de la part du géographe. M. Desjardins a propose une interprétation très ingénieuse, mais qui ne favorise aucun système, puisqu'elle peut s'appliquer aux Mandubii, qu'ils soient au nord ou à l'est des Ædui. M. Desjardins pense que

Strabon était préoccupé de la prépondérance exercée par les Arverni sous Bituitus, et peut-être sous Celtillus, père de Vercingétorix : ils dominaient alors depuis les Pyrénées et l'Océan jusqu’au Rhin : les Ædui étant clients des Arverni, les Mandubii, limitrophes des Ædui, sur l'autre rive de la Saône, pouvaient être considérés par Strabon comme touchant aux Arverni, c'est-à-dire aux peuples soumis à ceux-ci. J'avoue que je préfère croire à une inexactitude de Strabon, ou à une erreur de copiste qui, dès l'antiquité, aura substitué le nom des Arverni à celui de quelque autre peuple, les Ædui, par exemple.

Eu résumé, nous n'avons aucune notion certaine sur la position topographique des Mandubii. César est le seul qui nous affirme leur existence, et on doit le croire puisqu'il a été chez eux ; rien ne prouve qu'ils aient été alors une tribu éduenne ou séquane. C'était probablement une population autonome : la manière dont Vercingétorix fut accueilli dans Alésia prouve implicitement que cet oppidum était le chef-lieu d'un peuple indépendant.

Strabon parle encore des Mandubii dans le premier quart du premier siècle : après lui il n'en est plus question. Dans ses longues énumérations, vers le dernier tiers du même siècle, Pline, qui parle d’Alésia quelque part, ne mentionne pas les Mandubii. On serait presque en droit d'en conclure que les Mandubii disparurent comme peuple dans le courant du premier siècle de l'ère chrétienne, mais postérieurement au siége d’Alésia. J'avoue que, comme Sanson, jadis, je ne serais pas éloigné de penser que leur territoire fut démembré au profit des nations voisines, et que ce démembrement put avoir lieu à la suite des changements opérés dans les limites des anciennes populations gauloises par l'administration romaine. Je vais même plus loin, et je propose une hypothèse qui mérite, je crois, d'être étudiée.

Les personnes qui se sont occupées de la géographie antique de cette partie de la France, sur les lieux mêmes, sont disposés à croire que, primitivement, l'Avalonnais, le Duesmois et l'Auxois firent primitivement partie d'une ancienne circonscription territoriale qui représente le territoire des Mandubii[57].

Aujourd'hui encore, ces pays offrent une grande analogie, au point de vue de l'aspect topographique, des moeurs et des costumes des habitants. Je constate en outre que l'angle formé par l'ancien diocèse de Langres comprenait jadis une circonscription ecclésiastique, bien limitée, qui était l’archiprêtré de Réome ou de Montier-Saint-Jean : ne serait-il pas permis de considérer cet angle comme une annexion faite par les Lingones sur le pays des Mandubii ? Si mes conjectures sont justifiées par une étude ultérieure, il y aurait lieu, sur la carte des Gaules, d'inscrire le nom des Mandubii horizontalement, au nord du diocèse d'Autun, de manière à y comprendre l'Avallonnais, l'Auxois, l’archiprêtré de Réome et le Duesmois.

On ne doit pas oublier que, dans le courant du premier siècle, principalement dans la partie de la Gaule qui nous occupe en ce moment, il y eut des délimitations qui modifièrent les anciennes circonscriptions. Tacite ne nous dit-il pas que Galba avait diminué le territoire de certaines cités ? Proximæ tamen germanicis exercitibus Galliarum civitates, non eodem honore habitæ, quædam etiam finibus ademptis pari dolore commoda aliena ac suas injurias metiebantur[58]. — La partie principale du territoire mandubien pourrait parfaitement être l'Auxois[59], attribué alors aux Æduii, et cette circonscription devenue pagus aurait pris le nom du chef-lieu.

Un fait qui me semble, sous toutes réserves, indiquer que Alise-Sainte-Reine, à l’époque gallo-romaine, fit encore partie, quelque temps, d'une circonscription ayant conserve son autonomie, c'est l'inscription trouvée dans cette localité au milieu du XVIIe siècle, et malheureusement détruite en 1813 :