Anatole de Bathélemy
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Lorsque César mit le pied sur le sol gaulois, les peuples
qui l’habitaient avaient, par suite d’un usage immémorial, deux sortes
d’assemblées : les unes avaient pour objet les affaires religieuses et la
justice ; elles étaient présidées par les druides qui, à cet effet, tenaient
des assises annuelles dans un lieu spécial situé dans le pays chartrain[1]. Les autres
assemblées, exclusivement politiques, étaient composées de ces personnages
désignés sous le nom de principes
civitatum, qui, dans chaque peuplade, formaient une aristocratie. C’est
de ces dernières que je veux m’occuper dans ce travail. Notons dès à présent que si, dans les pages qui vont
suivre, on rencontre l’expression cité,
équivalent de civitas, il ne faut
pas oublier que ce vocable ne signifie pas une capitale, mais simplement un
peuple autonome. C’est un emprunt fait à la langue latine, et sur le sens
duquel il faut bien se garder de se méprendre au temps de l’indépendance, la civitas est l’ensemble des oppidum et des vicus compris dans les limites de chacune de ces nombreuses
peuplades qui occupaient le territoire gaulois. Il faut aussi s’entendre sur l’expression principes. César quelquefois emploie
le mot principatus pour indiquer le
pouvoir suprême attribué à un personnage dans une peuplade : il dit, par
exemple, que l’éduen Dubnorix avait le principat
dans sa cité, et qu’il avait su se concilier l’affection de la multitude, plebi[2]. On pourrait donc
supposer que toutes les fois qu’il est question des principes civitatum, il s’agit des chefs des peuples gaulois. Il
n’en est rien cependant. Les principes
civitatum étaient l’aristocratie gauloise[3], aristocratie
toute militaire, composée de ces hommes combattant à cheval, dont le rang
élevé était soutenu par la nombreuse clientèle attachée à leurs personnes,
grâce à leurs richesses[4]. Rappelons-nous
que les Gaulois étaient divisés en trois castes : les druides, les chevaliers
et la plèbe[5].
Si un rapprochement m’est permis, je dirai que cet état social n’était pas
sans analogie avec celui qui subsista jusqu’à l’établissement de la féodalité
: clergé, aristocratie armée, peuple[6]. Seulement il n’y
avait de chef suprême de ILa réunion des principes
formait le concilium Galliæe :
cette expression, que j’emprunte à César[8], nous la
retrouverons longtemps après la conquête, employée officiellement. Cet ordre
de choses, d’origine antique, était tellement particulier à la race gauloise,
qu’on le retrouvait non seulement dans la cité,
mais encore dans ses subdivisions, le pagus
et le vicus, et même dans la
famille. César fait remarquer que les faibles y trouvaient une protection
contre l’arbitraire[9]. Il est curieux
de voir une organisation analogue, d’après les plus anciennes coutumes du
pays de Galles, donner, bien des siècles plus tard, naissance à la même
réflexion[10].
C’est là une critique séculaire contre la centralisation administrative, et
un argument toujours nouveau en faveur de l’opinion de ceux qui pensent que
les peuples n’ont une vie politique que si dans certaines limites, ils font
eux-mêmes leurs affaires. Un fait curieux à constater c’est que, transportés en
Orient, les Gaulois, après avoir, pendant de longues migrations, perdu leur
religion nationale, conservèrent leur idiome et l’habitude de ces réunions
politiques. Rien ne laisse supposer que les Gaulois d’Orient, plus connus
sous le nom de Galates, aient porté avec eux le druidisme sur les rives du
Sangarius et de l’Halys : de bonne heure on les voit s’assimiler la religion
du pays où ils s’établissent, et cent cinquante ans avant l’ère chrétienne
briguer le pontificat de la grande déesse de Pessinunte : mais dans
l’ancienne constitution rapportée par Strabon, nous trouvons une organisation
civile qui est celle de la mère patrie : trois peuples ou cités distinctes
dirigés par un chef portant le titre oriental de tétrarque qui est ici un
non-sens : un concilium, βουλή, composé de trois
cents membres réunis aux tétrarques, constituait une assemblée qui était
semblable au concilium Galliæe,
formé des principes de tous les
peuples gaulois[11]. Loin de moi la pensée de chercher une corrélation directe entre
la constitution civile et politique de Ce serait une grande erreur, à mon avis, de faire procéder
les seconds des premiers : il est permis seulement de conclure que les
confédérations aristocratiques ou démocratiques ne peuvent exister sans
assemblées nationales. Si nous en croyons Tacite, la clientèle existait chez
les Germains, ainsi que les assemblées générales ; mais celles-ci se
faisaient par tribus, et on n’aperçoit pas, comme chez les Gaulois, de principatus entre peuples, ni de
confédération formant un corps de nation[12]. C’est aux
assemblées des Germains que je rattache celles des Francks, sans aucune
parenté avec les anciennes assemblées gauloises, que la civilisation romaine
avait profondément modifiées. Les assemblées des Francks, peuple germain,
procédaient d’une coutume immémoriale, et à eux particulière : Evoluto anno, præfatus rex (Pipinus) a Kal. mart. omnes
Francos, sicut Francorum mos est, Bernaco villa ad se venire præcepit,
dit Frédegaire. Aimoin dit aussi : Bituricam
veniens, conventum, more Francico, in campo egit. Si j’insiste sur ce
point, c’est que ce qui se passait aux Champs
de mai avait une telle analogie avec le concilium Galliæe que l’on pourrait être séduit par cette
coïncidence : aux uns et aux autres on réunissait la nation armée, on
traitait des intérêts généraux, des guerres et des traités de paix ; on
jugeait aussi ceux qui étaient soupçonnés de haute trahison. Le concilium Galliæe,
c’est-à-dire la réunion, à jour fixé à l’avance, des principes, avait lieu dans les circonstances importantes,
lorsqu’il s’agissait d’un grand péril menaçant la confédération, et de
l’élection d’un chef suprême[13], Dans ces
assemblées, convoquées à son de trompe[14], des mesures
sévères étaient prises pour empêcher le tumulte et obtenir le silence[15] ; l’exactitude
était un devoir dont l’observation pouvait entraîner la peine capitale[16]. César nous a consacré le souvenir de plusieurs assemblées
nationales gauloises ; lui-même en convoqua[17]. Il y avait des assemblées générales des principes de Les cités, en effet, comme les particuliers, avaient leur
clientèle[18]
: elles exerçaient le principatus
sur un nombre plus ou moins considérable de peuples limitrophes ; cette
tendance à dominer fut une des principales causes des divisions qui amenèrent
les Romains au delà des Alpes, et causèrent la ruine de la nationalité
gauloise. Aussi loin que nous pouvons remonter dans les récits des anciens
historiens, nous trouvons les Bituriges
entourés de clients[19] ; puis les Arverni[20], puis les Ædui[21] ; à ceux-ci
succèdent les Sequani[22], qui, pour
maintenir leur prééminence, appellent les Germains et Arioviste. Ceci
concerne particulièrement Dans Il existe une monnaie gauloise très commune dans l’est de
Spon et le P. Sirmond ont supposé que cette monnaie,
postérieure à la conquête romaine, représentait les têtes des trois Gaules. M
Ch. Loriquet semble partager aussi cette Opinion. Mon savant ami M. le baron
de Witte a songé au mythe de Géryon, le héros tricéphale ; sa conjecture au
premier abord paraît justifiée par la découverte assez fréquente, à Reims,
d’autels représentant un personnage tricéphale. Il y a un fait incontestable, c’est que le bronze en
question est antérieur à la conquête romaine : sa fabrique l’indique, et
d’ailleurs on l’a retrouvé dans les travaux du siége d’Alise Sainte-Reine ;
on sait que sur ce point les découvertes numismatiques ne fournissent pas de
pièces postérieures à l’an 51. — Cette date étant fixée, il me semble que la
pièce des Remi dont nous nous
occupons en ce moment représente simplement les têtes de deux peuples qui,
avec les Remi, formaient un groupe dont ceux-ci avaient le principatus. Remarquons que les têtes
de trois Gaules auraient été féminines. Nous reviendrons plus bas sur la véritable représentation
symbolique des tres Galliæ, tout en
notant, dès à présent, que, suivant les événements, la même idée a
parfaitement pu inspirer ce dernier type. Voici un bronze assez rare, qui se rattache à la
numismatique de l’Orient, et qui, par une singulière coïncidence, rappelle le
type des Remi.
Tous les numismates jusqu’à ce jour ont affirmé que ces
trois profils étaient les effigies des triumvirs romains Octave, Lépide et
Marc-Antoine. Éphèse, comme le remarque Eckhel, serait la seule ville du
monde antique qui aurait représenté ces personnages sur la monnaie. Rien ne
vient expliquer ni prouver cette conjecture. J’avoue que je préférerais à
Éphèse comme à Reims, voir la représentation de trois peuples ; j’examinerai
plus tard ce problème numismatique, dans un travail spécial : aujourd’hui je
me contente de proposer cette conjecture sous toutes réserves. De ce qui précède il résulte jusqu’à l’évidence que les
Gaulois avaient des assemblées politiques ; que ces assemblées étaient
composées des principaux de chaque peuple ; enfin qu’elles étaient désignés
par la dénomination de concilium
Galliæe. Cette expression, que les textes nous révèlent à plusieurs
reprises avant la conquête, nous allons lit retrouver encore après la
soumission de Le concilium Galliæe
était alors une réunion de députés qui se tenait non loin de la colonie de Lugdunum, auprès de l’autel élevé en
l’honneur de Rome et d’Auguste au confluent du Rhône et de la Saône[25]. Je vais rappeler tout ce que j’ai pu retrouver au sujet de
ce monument et des assemblées dont il était le centre. L’autel de Rome et
d’Auguste a déjà été le sujet de bien des dissertations, mais il ne me semble
pas que l’on ait épuisé la question. IILa fondation de l’autel de Rome et d’Auguste par les
peuples des trois Gaules n’est pas un fait isolé : je chercherai donc par ce
que l’on sait de faits analogues accomplis dans d’autres régions, à compléter
ce qui concerne cet établissement, qui tient une si large place dans
l’histoire gallo-romaine. Douze ans avant l’ère chrétienne, un autel, consacré à la
divinité de Rome et à celle d’Auguste, fut élevé sur le territoire ségusiave
par les peuples de Longtemps on a supposé que chacun des soixante peuples
fondateurs avait un prêtre à l’autel du confluent, et que, par conséquent, un
collège sacerdotal y résidait. Je crois être le premier à avoir fait
remarquer qu’il ne devait y avoir qu’un seul pontife, de qui relevaient les
prêtres augustaux disséminés dans les diverses cités des trois Gaules. Les
textes et les inscriptions ne disent rien qui puisse faire supposer
l’existence d’un collège de prêtres : bien plus, le seul souvenir de la
dédicace du temple n’indique qu’un pontife : Ara D.
Cæsaris ad confluentem Araris et Rhodani dedicata, sacerdote C. Julio
Verecundaridubio Æduo[29]. il y a aussi
une inscription, rapportée par Muratori, qui, en donnant à un personnage le
titre de prêtre des trois Gaules,
vient incidemment à l’appui d’une opinion que j’ai déjà proposée ailleurs[30]. LATINIO POMPT. A LATINI FIL. CATA PANO AEDUO SA CERD III PROVIN CIARVM GALLIAR OFFICIS ET HONO RIBVS OMNIBVS FVNCTO. SEQ ANI PVBLICE[31] Voici le moment d’examiner ce qui s’est passé ailleurs :
car l’établissement de l’autel gaulois du confluent n’est pas, je l’ai dit,
un fait unique dans l’histoire romaine. Les monnaies d’Emerita de Lusitanie, et de Tarraco de
Tarraconaise, prouvent qu’en Espagne ces villes avaient fondé des temples en
l’honneur d’Auguste ; en ce qui touche à la seconde, un texte de Tacite vient
confirmer le témoignage de la numismatique, en nous apprenant que, sous
Tibère, les Espagnols obtinrent la permission d’élever un temple à Auguste
dans la colonie de Tarraco, et que cet exemple fut suivi par toutes les
provinces[32].
Ce temple, que les monnaies nous représentent à huit colonnes, fut restauré
par Hadrien, puis par Septime Sévère, d’après Spartien. Une inscription
signale à Pola, en Istrie, un temple dédié à Rome et à Auguste ; Hérode en
éleva un à Césarée de Palestine, aujourd’hui Kaisarieh ; il y en avait aussi
à Cyme d’Eolide, à Mylasa de Carie, à Nicomédie de Bithynie. Enfin il y avait
à Pergame et à Ancyre de Galatie, des temples, également consacrés aux
divinités de Rome et d’Auguste, sur lesquels je dois donner quelques détails. Le temple de Pergame fut fondé avec l’assentiment
d’Auguste. Tacite nous dit[33] que, lorsque
l’Espagne Ultérieure envoya des députés au sénat pour demander la permission
d’élever, à l’exemple de l’Asie, un temple à Auguste, Tibère prit la parole
et dit entre autres choses : Pères conscrits, je
sais que plusieurs m’ont reproché ma faiblesse lorsque, récemment, je n’ai
pas combattu la proposition semblable faite par les villes d’Asie : je viens
donc expliquer mon silence antérieur, et mes volontés pour l’avenir. Le divin
Auguste ne s’était pas opposé à ce qu’on lui élevât et à la ville de Rome, un
temple à Pergame : considérant ses actions et ses pensées comme des lois
sacrées, je me suis empressé de suivre son exemple, d’autant plus qu’à mon
culte on joignait celui du sénat. Mais s’il est excusable d’avoir consenti
une fois, il y aurait orgueil et vanité à multiplier ce culte dans toutes les
provinces ; l’honneur rendu à Auguste s’avilirait par une prodigalité
inspirée par la flatterie ; etc. — Dion Cassius confirme ce témoignage
en rappelant qu’Auguste autorisa à Éphèse et à Nicée l’établissement de
temples dédiés à César et à Rome, et qu’il en permit autant, mais en son
propre nom, à Pergame pour l’Asie, et à Nicomédie pour la Bithynie[34]. La fondation du temple de Rome et d’Auguste à Pergame
motiva la création d’un souverain pontificat, sur lequel les inscriptions et
les textes nous donnent quelques détails précieux, puisque nous avons le
droit de penser que chacun des temples fondés dans les mêmes conditions avait
une organisation analogue. Le souverain pontife de Pergame, άρχιερεύς
Άσίας, était revêtu d’une dignité d’un ordre
très élevé exclusivement conférée à des personnes que leur opulence mettait
en évidence. Bien que ce pontificat ne fût pas héréditaire, et que la durée
en fût limitée, le sacerdoce restait dans une famille, tant que cette famille
comptait des membres assez riches pour en supporter le lourd honneur ; on
cherchait parfois à s’y soustraire, et sous Septime Sévère le père de cinq
enfants en était légalement dispensé Le souverain pontife d’Asie était choisi par le proconsul
sur une liste dressée par les suffrages du συνέδριον
τό χοινόν ou χοίνόν
Άσίας ; qui se réunissait tantôt dans
une ville, tantôt dans une autre. Cette assemblée se composait des députés de
chaque ville de la province d’Asie, et celle-ci comprenait la petite Phrygie,
Le χοινόν
Άσίας
y éleva des temples à Smyrne, à Ephèse, à Cyzique, à Sardes ; les dépenses de
ces sanctuaires, comme celles du temple de Pergame, étaient supportées par
les villes qui envoyaient des députés à l’assemblée ; chaque temple avait un άρχιερεύς,
et ce sacerdoce local était un titre pour arriver ensuite au souverain
pontificat de la province[35]. Le grand prêtre de Rome et d’Auguste, à Pergame, avait sur
les prêtres des temples des autres villes une autorité qui n’était pas sans
analogie avec celle qu’eurent plus tard les métropolitains et les patriarches
chrétiens. Je ne puis mieux faire, sur ce point, que de renvoyer mes lecteurs
à la lettre écrite vers 361 par l’empereur Julien à Théodore, souverain
pontife d’Asie : il lui dit clairement qu’il le charge de l’intendance générale de tout ce qui concerne la
religion en Asie, de la direction des prêtres de la campagne et des villes,
du droit de juger les actes de chacun.
En lui donnant des conseils relatifs à sa charge, il lui recommande
vivement le culte des dieux, et met en regard la tiédeur des païens et la
ferveur des Galiléens, qu’il
qualifie tout simplement de lèpre de la
société humaine[36]. Si nous tournons maintenant les yeux de nouveau vers A la fin du règne d’Auguste, ou dans les premières années
de Tibère, les trois peuples qui formaient Le temple d’Ancyre fut, comme celui de Le souverain pontife de Il serait très important pour notre histoire nationale de
connaître au juste quelles étaient toutes les attributions, dans les Gaules,
de ces assemblées qui nommaient les souverains pontifes : malheureusement,
nous avons peu de données. Il ne faut pas néanmoins négliger de grouper ce
qui nous est parvenu. Et d’abord, en principe, à dater d’Auguste, le concilium Galliæe n’avait plus à
s’occuper d’affaires politiques. En avançant ce fait, je sais que je suis en
contradiction avec mon ami et confrère, M. Auguste Bernard, qui soutient la
proposition opposée, et voit dans le temple de Rome et d’Auguste, de Lyon, le
berceau de la nationalité gauloise[40]. Pour moi, à
partir de l’an 27 de l’ère chrétienne, il n’y eut plus de nationalité
gauloise : c’est le commencement de l’ère gallo-romaine, pendant laquelle,
excepté dans les moments de révoltes, La date que je viens de citer est celle de la réunion à
Narbonne, sous la présidence d’Auguste en personne, des députés de toute Nous verrons cependant que ce faible souvenir fit, par
instant, revivre l’ancien usage gaulois. L’éloignement des affaires, imposé au nouveau concilium Galliæe par la politique
d’Auguste, ressort de plusieurs faits. Et d’abord, Le principal mandat des députés des peuples gaulois était
sans doute d’élire leur pontife, et de veiller à l’administration du temple
de Rome et d’Auguste. Cette administration comptait plusieurs fonctionnaires,
et il y avait une caisse qui recevait la part afférente à chaque peuple. Les
inscriptions nous font connaître cette caisse, ainsi que ses judices, l’un cadurque, l’autre
carnute :
Ses allectores,
l’un venète, l’autre viromand :
Ses inquisitores,
l’un turon, l’autre picton, le troisième séquane, et le quatrième suession :
Comme le sacerdos,
ces fonctionnaires appartenaient aux principaux de chaque cité ; les
inscriptions ont grand soin de rappeler qu’ils avaient rempli chez leurs
concitoyens les fonctions les plus élevées. Évidemment les députés les
choisissaient parmi eux, et ces personnages qui, sous le Bas-Empire, devaient
être les honorati, les senatores et les nobiles que nous signalent les textes, représentaient les anciens
principes gaulois. L’assemblée des Trois Gaules avait cependant deux autres
attributions exceptionnelles que je n’ai pas constatées ailleurs. La première
était le droit de voter des monuments à ceux de ses fonctionnaires qui
avaient mérité cet honneur, ainsi qu’aux pontifes
[44] ; plus tard,
comme je l’établirai, à des légats impériaux qui avaient administré la Gaule[45]. Généralement,
Ces monuments étaient élevés sur le terrain qui dépendait du temple ;
cependant nous connaissons une exception que le marbre de Thorigny signale
nettement : le viducasse Tibénus
Sennins Solemnis, fils de Solemninus, fut le premier qui eut dans sa patrie
une statue et une inscription votées par les Trois Gaules[46]. Le second privilège attribué à l’autel de Rome et d’Auguste,
et à la représentation des Tres Galliæ,
était le droit de frapper monnaie, qui se continua jusqu’au règne de Néron
inclusivement. Je ne crois pas que personne, jusqu’ici, ait soupçonné ce
détail, important au double point de vue historique et archéologique. César avait laissé aux peuples gaulois une autonomie à peu
près complète : sauf le lourd tribut militaire qu’elles avaient à acquitter,
ces peuplades s’administraient à leur guise. Elles frappèrent des monnaies,
au moins jusqu’à l’an 27 avant J.-C., et cette série numismatique, pour
laquelle on a déjà des jalons certains, ne sera pas la moins intéressante à
étudier et à fixer. D’un autre côté, les colonies romaines établies dans les
Gaules frappaient aussi monnaie : par exemple, Nîmes, Vienne, Lyon. Le
monnayage de la colonie de Lugdunum,
est représenté par des quinaires de Marc-Antoine et par des bronzes
d’Auguste, bien connus, et dont le simple aspect ne laisse aucun doute sur
leur Origine municipale et sur la date de leur émission[47]. L’an 27, Auguste,
par l’organisation dont il avait arrêté les bases dans le concilium de Narbonne, fit cesser ce
monnayage pour les colonies comme pour les peuples : un atelier impérial fut
établi dans la colonie de Lugdunum
qui, au témoignage de Strabon, émettait des espèces d’or et d’argent[48], et qui, malgré
quelques interruptions accidentelles, peut être considéré comme ayant été eu
activité jusqu a nos jours ; seulement on n’y frappait plus de monnaies
coloniales, mais bien des monnaies impériales, comme à Rome. Cependant on comprend qu’un simple décret ne pouvait faire
cesser le monnayage autonome gaulois, qui existait depuis plusieurs siècles,
et qui même avait été reconnu par des gouverneurs romains, dont les noms sont
parfois gravés. J’estime que plusieurs peuples gaulois continuèrent à
monnayer jusqu’à l’an 12, date de la fondation de l’autel de Rome et
d’Auguste, et que la réunion des députés des Trois Gaules fut alors autorisée
à émettre une monnaie de bronze. C’est celle qui porte au droit la tête de
l’empereur, et au revers, avec la légende rom. et avg., la représentation de l’autel du Confluent[49]. Ces bronzes ont été émis en très grand nombre, surtout
sous les règnes d’Auguste et de Tibère
on en trouve des copies tellement barbares, et leur présence est Si
fréquente sur tous les points du sol gaulois, qu’il est impossible de ne pas
croire qu’ils ont été imités un peu partout, durant les premières années. Des
petits bronzes ont même été coulés, en métal grossier, de manière à rappeler
d’une manière frappante les informes potins gaulois émis durant la dernière
époque de monnayage national[50]. Je suis donc convaincu que les sesterces, les dupondii et
les as, les semis et les quadrans
[51] au type de
l’autel de Rome et d’Auguste, furent frappés sur le territoire gaulois des Tres Galliæ, pendant que les
gouverneurs romains faisaient fabriquer dans la colonie, devenue métropole,
les monnaies d’or et d’argent aux types officiels que l’on peut aujourd’hui
distinguer, grâce aux savantes recherches de M. le Comte de Salis. Nous verrons plus loin comment il arriva que ce monnayage
quasi autonome cessa. Je me résume, avant de reprendre l’étude des événements
importants que je vais faire passer sous les yeux de mes lecteurs. La fondation de l’autel de Rome et d’Auguste, au confluent
du Rhône et de IIIIl arriva un moment ou l’assemblée qui siégeait à Lyon
usurpa un rôle politique Ce fut à
l’avènement de Galba. Eu Gaule, commença le mouvement insurrectionnel qui,
Continué en Espagne, amena la chute de Néron, et, avec elle, la fin de la
dynastie dont César était le chef. Ce serait une grave erreur de chercher un
réveil du sentiment national dans cette révolte, qui eut un Si grand
retentissement dans le monde antique : pour retrouver un mouvement gaulois,
on plutôt gallo-germain, il faut descendre un peu plus tard, jusqu’à Civilis. Les peuples gaulois, dans les dernières années du règne de
Néron étaient absorbés par la centralisation administrative, et engourdis par
la civilisation des conquérants : ils ne songèrent pas, dans ce moment, à
reconstituer leur autonomie. Si un Gaulois ambitieux fut le chef et l’âme du
complot, il ne faut pas oublier qu’il ne chercha en aucune façon le pouvoir
pour lui-même ; il fit proclamer un patricien romain. Tout se résuma en une
guerre civile, à laquelle prirent part les légions romaines les unes contre
les autres ; les peuples gaulois partagèrent leurs sympathies entre les différents
candidats, tous romains. Ce fut, par le fait, une révolution militaire, dans
laquelle nos ancêtres jouèrent un rôle secondaire. Un Aquitain dont les ancêtres, avant la conquête, avaient
compté au nombre des principes, et
dont le père était devenu sénateur romain, avait alors des fonctions qui,
bien qu’élevées, ne satisfaisaient pas encore son ambition : c’était C.
Julius Vindex. Il était propréteur suivant Suétone, στρατηός
suivant Plutarque et Xiphilin, cités par Dion Cassius[53]. D’une taille
élevée, et doué d’un esprit supérieur, Vindex joignait à un désir immodéré de
s’élever, une audace à toute épreuve, une connaissance profonde de l’art de
la guerre, et l’amour de la liberté. Profitant du mécontentement général excité par les lourds
impôts dont Néron accablait les provinces, Vindex convoqua des assemblées où
se réunissaient, comme au temps de l’indépendance, les principes gaulois[54]. Ses discours
violents trouvèrent de nombreux adhérents. A la nouvelle de cette levée de boucliers, Néron, étant à
Naples, écrivit au sénat pour l’exhorter à le venger, lui et la république ;
il concentra à Rome les contingents qu’il avait appelés de Germanie, de
Bretagne et d’Illyrie pour une expédition projetée en Albanie, et se disposa
à les envoyer en Gaules : il savait qu’il pouvait compter sur les légions de
Germanie. En même temps, il faisait mettre à prix la tête du chef du complot
qui l’avait personnellement outragé en le désignant, dans ses harangues par
son nom de famille, Ænobarbus, et
par le sobriquet de mauvais joueur de luth, citharædum malum. En vrai gaulois, Vindex offrit sa tête à celui
qui lui apporterait celle de Néron. Je viens d’énumérer quelques-uns des peuples qui se
laissèrent entraîner par Vindex. Dans le parti opposé étaient les peuples au
milieu desquels se trouvaient cantonnées les légions de Germanie, les Segusiavi, et principalement la
colonie de Lugdunum, animée d’une
antique animosité contre Vienne, et attachée d’ailleurs à Néron par la
reconnaissance. La haine des habitants de Lugdunum contre ceux de Vienna
est facile à expliquer : pendant les luttes de César contre Pompée, deux
partis s’étaient formés à Vienne ; l’un des deux avait exilé l’autre, et les
réfugiés s’étaient établis sur le territoire ségusiave, non loin de l’endroit
où Le concilium Galliæ,
qui réunissait annuellement sous les murs de Lugdunum les principes
de Il y avait à ce moment, en Espagne, un personnage auquel
sa naissance et ses services militaires donnaient un certain renom : c’était
Sergius Sulpicius Galba, gouverneur de Tarraconaise. Il était de famille
patricienne, et, comme certains hommes qui aiment à donner une illustration
fabuleuse et inutile à leurs familles, il prétendait descendre de Jupiter par
son père et de Pasiphaé par sa mère. Galba avait commandé en Germanie, en
Afrique et en Aquitaine : il passait pour sévère au point de vue de la
discipline militaire, et son antipathie pour les prodigalités inutiles lui
avait donné une réputation d’avarice. Longtemps après sa mort, on lui
reprochait encore amèrement ces deux vertus civiles, inconnues au temps où il
vivait. Sous Néron, l’insubordination était une plaie qui ravageait l’armée,
et le trésor était sans cesse épuisé par les libéralités qui servaient à
acheter les soldats et la populace. Galba était à Carthagène lorsqu’il reçut simultanément
deux messages : l’un du légat d’Aquitaine, qui lui demandait du secours pour
comprimer la révolte des Gaulois ; l’autre de Vindex, qui lui annonçait qu’il
était proclamé empereur, et lui offrait plus de cent mille hommes. Galba, qui avait déjà refusé l’empire à la mort de
Caligula, hésita peu cette fois : il savait que Néron en voulait à ses jours.
Othon, qui gouvernait Le nouvel empereur s’achemina vers les Gaules, prenant
simplement le titre de légat du sénat et du peuple romain, et reçut à
Narbonne les députés du sénat, qui venaient saluer le successeur de Néron.
Avant de voir ce qui se passait dans l’ouest de
Il y a une variété de ce denier, sur laquelle on ne voit
pas d’épi, mais il y a une boule sous chaque buste. Il est à remarquer que le
droit de ces deniers a été emprunté à une monnaie romaine : on voit trois
têtes disposées dans un ordre analogue sur une pièce frappée par le triumvir G
Manus Trogus en 746 ; elles représentent Julie, fille d’Auguste, et les
césars Gaïus et Lucius[56]. Ce denier n’a pas besoin de longs commentaires. Il fait
allusion à la proclamation de Galba comme empereur ; il est frappé au nom des
Tres Galliæ : donc Galba fut
proclamé par les Tres Galliæ,
c’est-à-dire par une assemblée des principes
gaulois, réunie à l’instar de celle du temple de Rome et d’Auguste, et ayant
usurpé des pouvoirs politiques. Bien plus, cette assemblée ayant frappé une
monnaie d’argent, s’était attribué un droit qui n’appartenait qu’à
l’empereur. — Nous avons déjà fait voir plus haut que Lyon étant dévouée à
Néron, cette assemblée des Trois Gaules n’a pu être tenue au confluent du
Rhône et de Il est établi que les boules placées sous les bustes
indiquent un monnayage espagnol. Galba, dès qu’il eut adhéré aux projets de
Vindex, s’empressa par conséquent de faire frapper en Tarraconaise des
monnaies semblables à celles qui constataient la décision prise par les
Gaulois. Othon en fit peut-être autant en Lusitanie. D’autres monnaies, appartenant à la même époque,
rappellent l’avènement de Galba et la part que prit
Je disais, quelques lignes plus haut, qu’en frappant une
monnaie d’argent, l’assemblée des Trois Gaules avait usurpé un droit qui
appartenait exclusivement à l’empereur : en effet, depuis l’an 15 avant
Jésus-Christ (738 de Rome), l’empereur avait exclusivement le droit de
frapper l’or et l’argent, et le bronze était réservé au sénat. Nous avons vu
que l’atelier de Lyon n’émettait que des monnaies d’or et d’argent ; le concilium Galliæ n’émettait que du
bronze. Mais à la mort de Néron, il y avait eu un moment pendant
lequel la prérogative impériale fut oubliée ; le sénat s’empressa même de
s’emparer du privilège que lui avait enlevé Auguste. Je n’ai pas à
m’appesantir sur ce fait, qui a été mis en lumière par le duc de Blacas, mon
savant et regretté confrère[57]. Rien de plus
naturel, dès lors, que le concilium
Galliæ, comme le sénat romain, se soit empressé de faire frapper des
monnaies d’argent ; je m’étonne même qu’il n’en ait pas émis d’or. Cette licence paraît avoir duré jusqu’à Vespasien ; sous
son règne eut lieu le rétablissement de l’autorité impériale ; et, comme les
réactions sont toujours d’autant plus sévères que la liberté a été plus
étendue, je suis disposé à croire que, à cette époque, la réunion des députés
des Trois Gaules au confluent du Rhône et de Revenons maintenant en arrière, et jetons un coup d’oeil
sur les suites de la révolte de Vindex dans l’est de Depuis le règne d’Auguste, la partie des Gaules qui était
limitée par le Rhin formait deux gouvernements militaires qui ne modifiaient
pas les circonscriptions administratives. Les légions chargées de s’opposer
aux invasions germaines étaient comprises dans deux commandements qui, bien
qu’établis en Belgique, étaient néanmoins désignés sous le nom de Haute et de
Basse Germanie. Parfois ces deux commandements, dans les circonstances
graves, étaient sous les ordres d’un personnage qui appartenait à la famille
impériale. Au temps dont nous nous occupons ou ce moment, l’armée de L’armée de Dans le sud-est, Vindex avait rallié à sa cause tous les
peuples, à l’exception des Segusiavi.
Les Arverni et les Ædui étaient ceux qui avaient prêté au
chef de la révolte le concours le plus efficace, en lui donnant des troupes :
c’est ce que l’on rappelait plus tard, lors de la révolte de Vitellius contre
Othon[58] ; et à cette
époque, l’armée de Vitellius fit payer cher à Augustodunum le dévouement des Ædui à Galba[59]. Je puis encore
citer, parmi les peuples dévoués à Vindex, les Vascones[60], les Allobroges, les Vocontii[61], les Helvetii[62]. Né d’une famille obscure, Verginius appartenait à l’ordre
équestre[63],
c’est-à-dire à cette classe intermédiaire entre le sénat et le peuple qui
devait son crédit à de grandes richesses, acquises par des opérations
financières. A l’époque dont nous nons occupons, les chevaliers romains
étaient ce qu’au siècle dernier on appelait encore les traitants. Verginius fat consul en 63 avec C. Memmins Régulus,
puis il reçut le commandement des légions de Après la défaite et la mort de celui-ci, Verginius montra
quelque hésitation à reconnaître Galba, et ce fait fut exploité contre lui
par Valens, qui commandait l’une des légions de Germanie[64]. Un moment
Verginius aurait pu devenir empereur. Il était très aimé des soldats, et sa
notoriété dans l’armée était telle que les légions appelées d’Illyrie par
Néron et cantonnées en Italie, lui envoyèrent une députation. Plus tard,
lorsque l’indiscipline et la corruption eurent fait de plus profonds ravages
dans l’armée, on admirait encore son caractère honorable et sa gloire
militaire ; mais au fond, on avait une certaine répulsion pour cet homme,
dont la probité politique était une critique vivante de ce qui se passait
autour de lui[65].
Rallié à Galba, Verginius vint avec lui en Italie ; sous Othon, en 69, il fut
consul substitué : en l’appelant une seconde fois à cette dignité, Othon
espérait flatter les légions de Germanie, de même que pour plaire aux
habitants de Vienne, il lui donnait pour collègue Vopiscus Pompeius Sylvanus[66]. A la mort d’Othon, Verginius dut fuir sa propre maison,
assiégée par les soldats qui voulaient de nouveau le forcer à accepter
l’empire ; puis, par suite de ces revirements si fréquents à toute époque
dans les affections populaires, lors d’un festin auquel assistait Vitellius,
à Ticinum, la soldatesque en voulait aux jours de Verginius, soupçonné à tort
d’avoir voulu faire assassiner l’empereur[67]. Verginius fut
une troisième fois consul en 97 avec l’empereur Nerva. Revenons en Gaule. Suivant probablement la grande voie qui, de Cologne,
passait en Séquanie par l’Alsace, Verginius se dirige en toute hâte vers
Besançon pour s’emparer de cette place. Vindex arrive aussitôt à la tête des Ædui et des Arverni, et campant à peu de distance de l’ennemi, demande à
Verginius un entretien sans témoins. On ignore ce qui se passa dans cette
conférence. Il me semble évident que Vindex proposa à Verginius d’unir ses
efforts aux siens contre Néron, et que Verginius chercha à gagner du temps,
et à se débarrasser du chef de la révolte, qui pouvait devenir dangereux pour
l’empire. Remarquons, en effet, que Verginius fut soupçonné d’avoir acquiescé
aux projets de Vindex ; qu’il devint le favori de Galba ; qu’à plusieurs
reprises il refusa l’Empire, enfin que Vindex périt d’une façon mystérieuse. En effet, comme l’armée gauloise faisait un mouvement qui
permettait de supposer qu’elle voulait entrer dans Besançon, la cavalerie
batave se jeta sur elle, les légions suivirent, et une mêlée générale et
sanglante s’engagea : Vindex y périt. Les uns disent qu’il se suicida, les
autres qu’il succomba à de nombreuses blessures, et que Verginius déplora son
trépas. Galba, cependant, n’était pas sans appréhension sur
l’attitude incertaine de Verginius, qui cessa lorsque le Sénat eut reconnu le
nouvel empereur. Verginius abandonnant le commandement de Celui-ci commit une grave imprudence en négligeant de
donner un chef à ces légions, puis en leur envoyant ensuite Vitellins : les
soldats avaient d’autant plus besoin d’être conduits par un homme ferme et
dévoué, qu’ils étaient cantonnés au milieu de populations hostiles an nouvel
empereur. Telles étaient, en effet, les cités de l’est de Galba avait récompensé les cités gauloises qui s’étaient
montrées promptes à l’acclamer ; il avait diminué leurs impôts et étendu à
tous leurs habitants le droit de cité, accordé jusque-là aux principes. En revanche les cités qui
avaient hésité, et celles qui avaient pris part au mouvement de résistance se
virent frappées de charges plus lourdes : leurs territoires avaient même été
diminués au profit de leurs voisins. Parmi les fonctionnaires, plusieurs
payèrent de leurs têtes et de la vie de leurs familles la fidélité gardée à
Néron : on cite un certain Betuus. Je n’ai pas à m’occuper davantage du règne de Galba et de
ses successeurs immédiats ; je vais maintenant rechercher les traces des
assemblées nationales des Gaulois, aux époques postérieures. IVComme lorsqu’il s’agissait du concilium Galliæ de Lyon, nous allons encore retrouver
l’expression Galliæ, alors que par
le fait, les Trois Gaules, Belgique, Lyonnaise et Aquitaine, avaient subi de
graves modifications. Seulement l’assemblée du Confluent du Rhône et de Un an à peine s’était écoulé depuis la mort de Vindex ;
Rome avait salué trois empereurs, et un quatrième, favorisé en Orient par la
fortune, allait bientôt succéder à Vitellius : c’était Vespasien. A cette
heure éclata une nouvelle insurrection, dans laquelle un sentiment national
se révéla ; il me semble que jusqu’à présent cet épisode n’a pas été apprécié
sous son vrai jour là où le génie germain essaya de se substituer à la
domination romaine, on a eu le grand tort de chercher une tentative sérieuse
des Gaulois pour reconquérir leur indépendance. Le foyer de la révolte fut chez les Batavi, peuple d’origine germaine établi sur le sol gaulois ; le
mouvement se manifesta à peu près exclusivement en Germanie, et, en dehors
des projets ambitieux du chef du complot, le but des révoltés était de faire
tomber la barrière armée que les légions romaines formaient le long du Rhin. Deux Bataves, Julius Civilis et Julius Paullus, frères et
issus de principes, servaient dans
les armées romaines : le premier s’était élevé au grade de préfet de cohorte,
position importante à cause de la renommée acquise par la cavalerie batave. Civilis et Paullus avaient adhéré au mouvement de Vindex :
l’un fut envoyé à Néron, qui le jeta en prison ; l’autre fut sommairement
condamné à mort par ordre de Fonteius Capito, légat dans En même temps que les cohortes bataves étaient renvoyées
d’Italie, où Vitellius, devenu empereur, avait trop d’éléments étrangers dans
l’armée, une levée était ordonnée en Batavie, sans doute pour compléter les
troupes destinées à aller en Bretagne. Cette mesure fut le prétexte choisi
par Civilis pour lever l’étendard de la révolte. Comme jadis pendant la
guerre des Gaules[68], il réunit dans
une forêt sacrée les principes de son pays et ceux qui se faisaient remarquer
par leur exaltation il les harangua à la suite d’un festin, et l’assemblée,
électrisée, jura de secouer le joug romain, avec les serments et les
cérémonies chez eux usités[69]. Néanmoins les
apparences furent gardées, et jusqu’à la mort de Vitellins, Civilis et ses
alliés étaient censés combattre pour Vespasien, et les légions du Rhin pour
l’empereur régnant. Lorsque Vespasien fut proclamé et reconnu, cette fiction
n’avait plus de raison d’être ; Civilis se démasqua, et l’on sut qu’il était
prêt à tout oser pour conquérir la liberté. Ce fut à l’avènement de Vespasien que la révolte de
Civilis, concentrée jusque-là dans le nord et l’est de Classicus prit le titre et les insignes d’imperator, proclama l’imperium Galliarum, et reçut le
serment de ses soldats et de ceux de Dillius Vocula : Civilis, vengé, coupa
sa chevelure ; Sabinus, qui se faisait gloire d’avoir du sang du divin Jules dans les veines, prit le
titre de César[72]. Classicus, Civilis et Tutor appuyaient ensemble le
mouvement germain ; Sabinus seul était à la tête du mouvement gaulois : son
appel ne trouva pas d’écho, et ce fut justement le concilium Galliarum qui empêcha sa tentative sinon de réussir, an
moins de se propager. Les Sequani et
les Remi étaient restés fidèles aux
Romains : ils préféraient la paix à la liberté conquise au prix de combats.
Sabinus et les Lingones entrèrent
en Séquanie ; ils furent battus, et le bâtard de César, proscrit, fut condamné
à se cacher, jusqu’au moment où une lâche trahison le livra à la cruauté de
Vespasien. Les Remi provoquèrent
une assemblée des peuples gaulois pour délibérer sur le parti à prendre ; ils
savaient que d’Italie, d’Espagne et de Bretagne, sept légions s’avançaient
les hommes tièdes ou prudents réfléchissaient. Je ne puis mieux faire ici que de laisser parler Tacite :
son récit donne une idée exacte du concilium
Galliarum, et montre les Gaulois toujours dominés par ces mêmes
sentiments de jalousie qui les avaient livrés à César. Aujourd’hui encore, en
France, nous n’assistons pas avec calme ou indifférence à l’élévation de ceux
qui nous entourent ; malgré un grand penchant personnel pour les titres et
les distinctions honorifiques, nous les voyons avec quelque malveillance
donner à autrui. On est convenu d’interpréter ce sentiment en y retrouvant un
instinct démocratique ; c’est une erreur : il est inné dans le caractère
français, où il est facile de le distinguer à toute époque, sous la
féodalité, pendant Voici ce que dit Tacite : En
apprenant la marche de l’armée, les cités des Gaules qui, déjà, penchaient
pour la soumission, s’assemblèrent chez les Remi. La députation des Treviri
les y attendait et avec elle Tullius Valentinus, l’un des plus ardents
promoteurs de la guerre. Celui-ci, dans un discours préparé, répéta tous les
reproches qu’on a coutume de faire aux grands empires, chercha, par ses
invectives, à exciter la haine contre le peuple romain : il savait exciter à
la révolte et plaisait à la multitude par sa fougue déchaînée. Mais Julius Auspex, e primoribus Remorum, s’appliqua à mettre en relief la puissance romaine et les avantages de la paix ; souvent la guerre, disait-il, déclarée par les lâches, est faite aux dépens des braves qui la soutiennent : déjà les légions nous menacent. — Il en imposa aux députés calmes par le rappel au devoir et à la foi jurée ; aux jeunes, par le tableau du danger à redouter. On admira l’ardeur de Valentinus, mais on fut de l’avis d’Auspex. Il est positif que l’attitude prise, lors du soulèvement de Vindex, par les Lingones et les Treviri en faveur de Verginius, leur nuisit dans l’assemblée (apud Gallias). La jalousie des cités refroidit aussi un grand nombre : qui aurait la conduite de la guerre ? Qui aurait la justice et l’auspitium ? Si on triomphait, quelle cité aurait le siége de l’empire ? La discorde régnait déjà avant la victoire les uns faisaient valoir leurs alliances, les autres leurs richesses et leur importance, les autres leur antique origine. Découragés sur l’avenir, ils préférèrent le présent. On écrivit aux Treviri, au nom de l’assemblée, nomine Galliarum, de cesser la guerre, que le pardon pouvait être obtenu pour eux, et que les intercesseurs étaient tout trouvés |