Anatole de Bathélemy
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Lorsque César mit le pied sur le sol gaulois, les peuples
qui l’habitaient avaient, par suite d’un usage immémorial, deux sortes
d’assemblées : les unes avaient pour objet les affaires religieuses et la
justice ; elles étaient présidées par les druides qui, à cet effet, tenaient
des assises annuelles dans un lieu spécial situé dans le pays chartrain[1]. Les autres
assemblées, exclusivement politiques, étaient composées de ces personnages
désignés sous le nom de principes
civitatum, qui, dans chaque peuplade, formaient une aristocratie. C’est
de ces dernières que je veux m’occuper dans ce travail. Notons dès à présent que si, dans les pages qui vont
suivre, on rencontre l’expression cité,
équivalent de civitas, il ne faut
pas oublier que ce vocable ne signifie pas une capitale, mais simplement un
peuple autonome. C’est un emprunt fait à la langue latine, et sur le sens
duquel il faut bien se garder de se méprendre au temps de l’indépendance, la civitas est l’ensemble des oppidum et des vicus compris dans les limites de chacune de ces nombreuses
peuplades qui occupaient le territoire gaulois. Il faut aussi s’entendre sur l’expression principes. César quelquefois emploie
le mot principatus pour indiquer le
pouvoir suprême attribué à un personnage dans une peuplade : il dit, par
exemple, que l’éduen Dubnorix avait le principat
dans sa cité, et qu’il avait su se concilier l’affection de la multitude, plebi[2]. On pourrait donc
supposer que toutes les fois qu’il est question des principes civitatum, il s’agit des chefs des peuples gaulois. Il
n’en est rien cependant. Les principes
civitatum étaient l’aristocratie gauloise[3], aristocratie
toute militaire, composée de ces hommes combattant à cheval, dont le rang
élevé était soutenu par la nombreuse clientèle attachée à leurs personnes,
grâce à leurs richesses[4]. Rappelons-nous
que les Gaulois étaient divisés en trois castes : les druides, les chevaliers
et la plèbe[5].
Si un rapprochement m’est permis, je dirai que cet état social n’était pas
sans analogie avec celui qui subsista jusqu’à l’établissement de la féodalité
: clergé, aristocratie armée, peuple[6]. Seulement il n’y
avait de chef suprême de ILa réunion des principes
formait le concilium Galliæe :
cette expression, que j’emprunte à César[8], nous la
retrouverons longtemps après la conquête, employée officiellement. Cet ordre
de choses, d’origine antique, était tellement particulier à la race gauloise,
qu’on le retrouvait non seulement dans la cité,
mais encore dans ses subdivisions, le pagus
et le vicus, et même dans la
famille. César fait remarquer que les faibles y trouvaient une protection
contre l’arbitraire[9]. Il est curieux
de voir une organisation analogue, d’après les plus anciennes coutumes du
pays de Galles, donner, bien des siècles plus tard, naissance à la même
réflexion[10].
C’est là une critique séculaire contre la centralisation administrative, et
un argument toujours nouveau en faveur de l’opinion de ceux qui pensent que
les peuples n’ont une vie politique que si dans certaines limites, ils font
eux-mêmes leurs affaires. Un fait curieux à constater c’est que, transportés en
Orient, les Gaulois, après avoir, pendant de longues migrations, perdu leur
religion nationale, conservèrent leur idiome et l’habitude de ces réunions
politiques. Rien ne laisse supposer que les Gaulois d’Orient, plus connus
sous le nom de Galates, aient porté avec eux le druidisme sur les rives du
Sangarius et de l’Halys : de bonne heure on les voit s’assimiler la religion
du pays où ils s’établissent, et cent cinquante ans avant l’ère chrétienne
briguer le pontificat de la grande déesse de Pessinunte : mais dans
l’ancienne constitution rapportée par Strabon, nous trouvons une organisation
civile qui est celle de la mère patrie : trois peuples ou cités distinctes
dirigés par un chef portant le titre oriental de tétrarque qui est ici un
non-sens : un concilium, βουλή, composé de trois
cents membres réunis aux tétrarques, constituait une assemblée qui était
semblable au concilium Galliæe,
formé des principes de tous les
peuples gaulois[11]. Loin de moi la pensée de chercher une corrélation directe entre
la constitution civile et politique de Ce serait une grande erreur, à mon avis, de faire procéder
les seconds des premiers : il est permis seulement de conclure que les
confédérations aristocratiques ou démocratiques ne peuvent exister sans
assemblées nationales. Si nous en croyons Tacite, la clientèle existait chez
les Germains, ainsi que les assemblées générales ; mais celles-ci se
faisaient par tribus, et on n’aperçoit pas, comme chez les Gaulois, de principatus entre peuples, ni de
confédération formant un corps de nation[12]. C’est aux
assemblées des Germains que je rattache celles des Francks, sans aucune
parenté avec les anciennes assemblées gauloises, que la civilisation romaine
avait profondément modifiées. Les assemblées des Francks, peuple germain,
procédaient d’une coutume immémoriale, et à eux particulière : Evoluto anno, præfatus rex (Pipinus) a Kal. mart. omnes
Francos, sicut Francorum mos est, Bernaco villa ad se venire præcepit,
dit Frédegaire. Aimoin dit aussi : Bituricam
veniens, conventum, more Francico, in campo egit. Si j’insiste sur ce
point, c’est que ce qui se passait aux Champs
de mai avait une telle analogie avec le concilium Galliæe que l’on pourrait être séduit par cette
coïncidence : aux uns et aux autres on réunissait la nation armée, on
traitait des intérêts généraux, des guerres et des traités de paix ; on
jugeait aussi ceux qui étaient soupçonnés de haute trahison. Le concilium Galliæe,
c’est-à-dire la réunion, à jour fixé à l’avance, des principes, avait lieu dans les circonstances importantes,
lorsqu’il s’agissait d’un grand péril menaçant la confédération, et de
l’élection d’un chef suprême[13], Dans ces
assemblées, convoquées à son de trompe[14], des mesures
sévères étaient prises pour empêcher le tumulte et obtenir le silence[15] ; l’exactitude
était un devoir dont l’observation pouvait entraîner la peine capitale[16]. César nous a consacré le souvenir de plusieurs assemblées
nationales gauloises ; lui-même en convoqua[17]. Il y avait des assemblées générales des principes de Les cités, en effet, comme les particuliers, avaient leur
clientèle[18]
: elles exerçaient le principatus
sur un nombre plus ou moins considérable de peuples limitrophes ; cette
tendance à dominer fut une des principales causes des divisions qui amenèrent
les Romains au delà des Alpes, et causèrent la ruine de la nationalité
gauloise. Aussi loin que nous pouvons remonter dans les récits des anciens
historiens, nous trouvons les Bituriges
entourés de clients[19] ; puis les Arverni[20], puis les Ædui[21] ; à ceux-ci
succèdent les Sequani[22], qui, pour
maintenir leur prééminence, appellent les Germains et Arioviste. Ceci
concerne particulièrement Dans Il existe une monnaie gauloise très commune dans l’est de
Spon et le P. Sirmond ont supposé que cette monnaie,
postérieure à la conquête romaine, représentait les têtes des trois Gaules. M
Ch. Loriquet semble partager aussi cette Opinion. Mon savant ami M. le baron
de Witte a songé au mythe de Géryon, le héros tricéphale ; sa conjecture au
premier abord paraît justifiée par la découverte assez fréquente, à Reims,
d’autels représentant un personnage tricéphale. Il y a un fait incontestable, c’est que le bronze en
question est antérieur à la conquête romaine : sa fabrique l’indique, et
d’ailleurs on l’a retrouvé dans les travaux du siége d’Alise Sainte-Reine ;
on sait que sur ce point les découvertes numismatiques ne fournissent pas de
pièces postérieures à l’an 51. — Cette date étant fixée, il me semble que la
pièce des Remi dont nous nous
occupons en ce moment représente simplement les têtes de deux peuples qui,
avec les Remi, formaient un groupe dont ceux-ci avaient le principatus. Remarquons que les têtes
de trois Gaules auraient été féminines. Nous reviendrons plus bas sur la véritable représentation
symbolique des tres Galliæ, tout en
notant, dès à présent, que, suivant les événements, la même idée a
parfaitement pu inspirer ce dernier type. Voici un bronze assez rare, qui se rattache à la
numismatique de l’Orient, et qui, par une singulière coïncidence, rappelle le
type des Remi.
Tous les numismates jusqu’à ce jour ont affirmé que ces
trois profils étaient les effigies des triumvirs romains Octave, Lépide et
Marc-Antoine. Éphèse, comme le remarque Eckhel, serait la seule ville du
monde antique qui aurait représenté ces personnages sur la monnaie. Rien ne
vient expliquer ni prouver cette conjecture. J’avoue que je préférerais à
Éphèse comme à Reims, voir la représentation de trois peuples ; j’examinerai
plus tard ce problème numismatique, dans un travail spécial : aujourd’hui je
me contente de proposer cette conjecture sous toutes réserves. De ce qui précède il résulte jusqu’à l’évidence que les
Gaulois avaient des assemblées politiques ; que ces assemblées étaient
composées des principaux de chaque peuple ; enfin qu’elles étaient désignés
par la dénomination de concilium
Galliæe. Cette expression, que les textes nous révèlent à plusieurs
reprises avant la conquête, nous allons lit retrouver encore après la
soumission de Le concilium Galliæe
était alors une réunion de députés qui se tenait non loin de la colonie de Lugdunum, auprès de l’autel élevé en
l’honneur de Rome et d’Auguste au confluent du Rhône et de la Saône[25]. Je vais rappeler tout ce que j’ai pu retrouver au sujet de
ce monument et des assemblées dont il était le centre. L’autel de Rome et
d’Auguste a déjà été le sujet de bien des dissertations, mais il ne me semble
pas que l’on ait épuisé la question. IILa fondation de l’autel de Rome et d’Auguste par les
peuples des trois Gaules n’est pas un fait isolé : je chercherai donc par ce
que l’on sait de faits analogues accomplis dans d’autres régions, à compléter
ce qui concerne cet établissement, qui tient une si large place dans
l’histoire gallo-romaine. Douze ans avant l’ère chrétienne, un autel, consacré à la
divinité de Rome et à celle d’Auguste, fut élevé sur le territoire ségusiave
par les peuples de Longtemps on a supposé que chacun des soixante peuples
fondateurs avait un prêtre à l’autel du confluent, et que, par conséquent, un
collège sacerdotal y résidait. Je crois être le premier à avoir fait
remarquer qu’il ne devait y avoir qu’un seul pontife, de qui relevaient les
prêtres augustaux disséminés dans les diverses cités des trois Gaules. Les
textes et les inscriptions ne disent rien qui puisse faire supposer
l’existence d’un collège de prêtres : bien plus, le seul souvenir de la
dédicace du temple n’indique qu’un pontife : Ara D.
Cæsaris ad confluentem Araris et Rhodani dedicata, sacerdote C. Julio
Verecundaridubio Æduo[29]. il y a aussi
une inscription, rapportée par Muratori, qui, en donnant à un personnage le
titre de prêtre des trois Gaules,
vient incidemment à l’appui d’une opinion que j’ai déjà proposée ailleurs[30]. LATINIO POMPT. A LATINI FIL. CATA PANO AEDUO SA CERD III PROVIN CIARVM GALLIAR OFFICIS ET HONO RIBVS OMNIBVS FVNCTO. SEQ ANI PVBLICE[31] Voici le moment d’examiner ce qui s’est passé ailleurs :
car l’établissement de l’autel gaulois du confluent n’est pas, je l’ai dit,
un fait unique dans l’histoire romaine. Les monnaies d’Emerita de Lusitanie, et de Tarraco de
Tarraconaise, prouvent qu’en Espagne ces villes avaient fondé des temples en
l’honneur d’Auguste ; en ce qui touche à la seconde, un texte de Tacite vient
confirmer le témoignage de la numismatique, en nous apprenant que, sous
Tibère, les Espagnols obtinrent la permission d’élever un temple à Auguste
dans la colonie de Tarraco, et que cet exemple fut suivi par toutes les
provinces[32].
Ce temple, que les monnaies nous représentent à huit colonnes, fut restauré
par Hadrien, puis par Septime Sévère, d’après Spartien. Une inscription
signale à Pola, en Istrie, un temple dédié à Rome et à Auguste ; Hérode en
éleva un à Césarée de Palestine, aujourd’hui Kaisarieh ; il y en avait aussi
à Cyme d’Eolide, à Mylasa de Carie, à Nicomédie de Bithynie. Enfin il y avait
à Pergame et à Ancyre de Galatie, des temples, également consacrés aux
divinités de Rome et d’Auguste, sur lesquels je dois donner quelques détails. Le temple de Pergame fut fondé avec l’assentiment
d’Auguste. Tacite nous dit[33] que, lorsque
l’Espagne Ultérieure envoya des députés au sénat pour demander la permission
d’élever, à l’exemple de l’Asie, un temple à Auguste, Tibère prit la parole
et dit entre autres choses : Pères conscrits, je
sais que plusieurs m’ont reproché ma faiblesse lorsque, récemment, je n’ai
pas combattu la proposition semblable faite par les villes d’Asie : je viens
donc expliquer mon silence antérieur, et mes volontés pour l’avenir. Le divin
Auguste ne s’était pas opposé à ce qu’on lui élevât et à la ville de Rome, un
temple à Pergame : considérant ses actions et ses pensées comme des lois
sacrées, je me suis empressé de suivre son exemple, d’autant plus qu’à mon
culte on joignait celui du sénat. Mais s’il est excusable d’avoir consenti
une fois, il y aurait orgueil et vanité à multiplier ce culte dans toutes les
provinces ; l’honneur rendu à Auguste s’avilirait par une prodigalité
inspirée par la flatterie ; etc. — Dion Cassius confirme ce témoignage
en rappelant qu’Auguste autorisa à Éphèse et à Nicée l’établissement de
temples dédiés à César et à Rome, et qu’il en permit autant, mais en son
propre nom, à Pergame pour l’Asie, et à Nicomédie pour la Bithynie[34]. La fondation du temple de Rome et d’Auguste à Pergame
motiva la création d’un souverain pontificat, sur lequel les inscriptions et
les textes nous donnent quelques détails précieux, puisque nous avons le
droit de penser que chacun des temples fondés dans les mêmes conditions avait
une organisation analogue. Le souverain pontife de Pergame, άρχιερεύς
Άσίας, était revêtu d’une dignité d’un ordre
très élevé exclusivement conférée à des personnes que leur opulence mettait
en évidence. Bien que ce pontificat ne fût pas héréditaire, et que la durée
en fût limitée, le sacerdoce restait dans une famille, tant que cette famille
comptait des membres assez riches pour en supporter le lourd honneur ; on
cherchait parfois à s’y soustraire, et sous Septime Sévère le père de cinq
enfants en était légalement dispensé Le souverain pontife d’Asie était choisi par le proconsul
sur une liste dressée par les suffrages du συνέδριον
τό χοινόν ou χοίνόν
Άσίας ; qui se réunissait tantôt dans
une ville, tantôt dans une autre. Cette assemblée se composait des députés de
chaque ville de la province d’Asie, et celle-ci comprenait la petite Phrygie,
Le χοινόν
Άσίας
y éleva des temples à Smyrne, à Ephèse, à Cyzique, à Sardes ; les dépenses de
ces sanctuaires, comme celles du temple de Pergame, étaient supportées par
les villes qui envoyaient des députés à l’assemblée ; chaque temple avait un άρχιερεύς,
et ce sacerdoce local était un titre pour arriver ensuite au souverain
pontificat de la province[35]. Le grand prêtre de Rome et d’Auguste, à Pergame, avait sur
les prêtres des temples des autres villes une autorité qui n’était pas sans
analogie avec celle qu’eurent plus tard les métropolitains et les patriarches
chrétiens. Je ne puis mieux faire, sur ce point, que de renvoyer mes lecteurs
à la lettre écrite vers 361 par l’empereur Julien à Théodore, souverain
pontife d’Asie : il lui dit clairement qu’il le charge de l’intendance générale de tout ce qui concerne la
religion en Asie, de la direction des prêtres de la campagne et des villes,
du droit de juger les actes de chacun.
En lui donnant des conseils relatifs à sa charge, il lui recommande
vivement le culte des dieux, et met en regard la tiédeur des païens et la
ferveur des Galiléens, qu’il
qualifie tout simplement de lèpre de la
société humaine[36]. Si nous tournons maintenant les yeux de nouveau vers A la fin du règne d’Auguste, ou dans les premières années
de Tibère, les trois peuples qui formaient Le temple d’Ancyre fut, comme celui de Le souverain pontife de Il serait très important pour notre histoire nationale de
connaître au juste quelles étaient toutes les attributions, dans les Gaules,
de ces assemblées qui nommaient les souverains pontifes : malheureusement,
nous avons peu de données. Il ne faut pas néanmoins négliger de grouper ce
qui nous est parvenu. Et d’abord, en principe, à dater d’Auguste, le concilium Galliæe n’avait plus à
s’occuper d’affaires politiques. En avançant ce fait, je sais que je suis en
contradiction avec mon ami et confrère, M. Auguste Bernard, qui soutient la
proposition opposée, et voit dans le temple de Rome et d’Auguste, de Lyon, le
berceau de la nationalité gauloise[40]. Pour moi, à
partir de l’an 27 de l’ère chrétienne, il n’y eut plus de nationalité
gauloise : c’est le commencement de l’ère gallo-romaine, pendant laquelle,
excepté dans les moments de révoltes, La date que je viens de citer est celle de la réunion à
Narbonne, sous la présidence d’Auguste en personne, des députés de toute Nous verrons cependant que ce faible souvenir fit, par
instant, revivre l’ancien usage gaulois. L’éloignement des affaires, imposé au nouveau concilium Galliæe par la politique
d’Auguste, ressort de plusieurs faits. Et d’abord, Le principal mandat des députés des peuples gaulois était
sans doute d’élire leur pontife, et de veiller à l’administration du temple
de Rome et d’Auguste. Cette administration comptait plusieurs fonctionnaires,
et il y avait une caisse qui recevait la part afférente à chaque peuple. Les
inscriptions nous font connaître cette caisse, ainsi que ses judices, l’un cadurque, l’autre
carnute :
Ses allectores,
l’un venète, l’autre viromand :
Ses inquisitores,
l’un turon, l’autre picton, le troisième séquane, et le quatrième suession :
Comme le sacerdos,
ces fonctionnaires appartenaient aux principaux de chaque cité ; les
inscriptions ont grand soin de rappeler qu’ils avaient rempli chez leurs
concitoyens les fonctions les plus élevées. Évidemment les députés les
choisissaient parmi eux, et ces personnages qui, sous le Bas-Empire, devaient
être les honorati, les senatores et les nobiles que nous signalent les textes, représentaient les anciens
principes gaulois. L’assemblée des Trois Gaules avait cependant deux autres
attributions exceptionnelles que je n’ai pas constatées ailleurs. La première
était le droit de voter des monuments à ceux de ses fonctionnaires qui
avaient mérité cet honneur, ainsi qu’aux pontifes
[44] ; plus tard,
comme je l’établirai, à des légats impériaux qui avaient administré la Gaule[45]. Généralement,
Ces monuments étaient élevés sur le terrain qui dépendait du temple ;
cependant nous connaissons une exception que le marbre de Thorigny signale
nettement : le viducasse Tibénus
Sennins Solemnis, fils de Solemninus, fut le premier qui eut dans sa patrie
une statue et une inscription votées par les Trois Gaules[46]. Le second privilège attribué à l’autel de Rome et d’Auguste,
et à la représentation des Tres Galliæ,
était le droit de frapper monnaie, qui se continua jusqu’au règne de Néron
inclusivement. Je ne crois pas que personne, jusqu’ici, ait soupçonné ce
détail, important au double point de vue historique et archéologique. César avait laissé aux peuples gaulois une autonomie à peu
près complète : sauf le lourd tribut militaire qu’elles avaient à acquitter,
ces peuplades s’administraient à leur guise. Elles frappèrent des monnaies,
au moins jusqu’à l’an 27 avant J.-C., et cette série numismatique, pour
laquelle on a déjà des jalons certains, ne sera pas la moins intéressante à
étudier et à fixer. D’un autre côté, les colonies romaines établies dans les
Gaules frappaient aussi monnaie : par exemple, Nîmes, Vienne, Lyon. Le
monnayage de la colonie de Lugdunum,
est représenté par des quinaires de Marc-Antoine et par des bronzes
d’Auguste, bien connus, et dont le simple aspect ne laisse aucun doute sur
leur Origine municipale et sur la date de leur émission[47]. L’an 27, Auguste,
par l’organisation dont il avait arrêté les bases dans le concilium de Narbonne, fit cesser ce
monnayage pour les colonies comme pour les peuples : un atelier impérial fut
établi dans la colonie de Lugdunum
qui, au témoignage de Strabon, émettait des espèces d’or et d’argent[48], et qui, malgré
quelques interruptions accidentelles, peut être considéré comme ayant été eu
activité jusqu a nos jours ; seulement on n’y frappait plus de monnaies
coloniales, mais bien des monnaies impériales, comme à Rome. Cependant on comprend qu’un simple décret ne pouvait faire
cesser le monnayage autonome gaulois, qui existait depuis plusieurs siècles,
et qui même avait été reconnu par des gouverneurs romains, dont les noms sont
parfois gravés. J’estime que plusieurs peuples gaulois continuèrent à
monnayer jusqu’à l’an 12, date de la fondation de l’autel de Rome et
d’Auguste, et que la réunion des députés des Trois Gaules fut alors autorisée
à émettre une monnaie de bronze. C’est celle qui porte au droit la tête de
l’empereur, et au revers, avec la légende rom. et avg., la représentation de l’autel du Confluent[49]. Ces bronzes ont été émis en très grand nombre, surtout
sous les règnes d’Auguste et de Tibère
on en trouve des copies tellement barbares, et leur présence est Si
fréquente sur tous les points du sol gaulois, qu’il est impossible de ne pas
croire qu’ils ont été imités un peu partout, durant les premières années. Des
petits bronzes ont même été coulés, en métal grossier, de manière à rappeler
d’une manière frappante les informes potins gaulois émis durant la dernière
époque de monnayage national[50]. Je suis donc convaincu que les sesterces, les dupondii et
les as, les semis et les quadrans
[51] au type de
l’autel de Rome et d’Auguste, furent frappés sur le territoire gaulois des Tres Galliæ, pendant que les
gouverneurs romains faisaient fabriquer dans la colonie, devenue métropole,
les monnaies d’or et d’argent aux types officiels que l’on peut aujourd’hui
distinguer, grâce aux savantes recherches de M. le Comte de Salis. Nous verrons plus loin comment il arriva que ce monnayage
quasi autonome cessa. Je me résume, avant de reprendre l’étude des événements
importants que je vais faire passer sous les yeux de mes lecteurs. La fondation de l’autel de Rome et d’Auguste, au confluent
du Rhône et de |