L’EMPEREUR HÉRACLIUS ET L’EMPIRE BYZANTIN AU VIIe SIÈCLE

 

par Ludovic DRAPEYRON

DOCTEUR ES LETTRES, ANCIEN ELÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE, PROFESSEUR AGRÉGÉ D’HISTOIRE AU LYCÉE NAPOLÉON — PARIS - 1869

Texte numérisé et mis en page par Marc Szwajcer

 

 

CHAPITRE PREMIER - CHAPITRE DEUXIÈME - CHAPITRE TROISIÈME - CHAPITRE QUATRIÈME - CHAPITRE CINQUIÈME

CHAPITRE SIXIÈME - CHAPITRE SEPTIÈME - CHAPITRE HUITIÈME - CHAPITRE NEUVIÈME - CHAPITRE DIXIÈME

CHAPITRE ONZIÈME - CHAPITRE DOUZIÈME - CHAPITRE TREIZIÈME - CHAPITRE QUATORZIÈME - CHAPITRE QUINZIÈME

CHAPITRE SEIZIÈME - CHAPITRE DIX-SEPTIÈME - CHAPITRE DIX-HUITIÈME - CHAPITRE DIX-NEUVIÈME - CHAPITRE VINGTIÈME

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME - CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME - CHAPITRE VINGT-TROISIÈME - CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME - CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

I. Héraclius.

L’histoire d’Héraclius présente des contrastes singuliers. Jeune encore, il partit d’Afrique avec une faible armée et renversa en quelques jours la tyrannie de Phocas, que tous maudissaient, mais que tous supportaient. La religion chrétienne, menacée dans son berceau, vit en lui le premier et le plus glorieux des croisés. Pendant dix ans, Héraclius, nouveau Moïse, nouvel Alexandre (c’est ainsi qu’on rappelait), exerça une influence égale à celle de Mahomet, son contemporain. La Vierge Marie, Dieu lui-même semblaient diriger sa pensée et sa main. Ses infortunes n’étonnèrent pas moins que ses triomphes. Au lieu d’un ardent défenseur de la foi orthodoxe, l’Église trouva dans Héraclius un fauteur d’hérésie, l’Empire un roi fainéant, au lieu du vainqueur des Perses. Le génie politique, toujours méconnu par le vulgaire, parce que son action est lente et cachée, lui demeura seul jusqu’à la fin. On l’accabla de reproches et de mépris, comme on l’avait accablé d’éloges et d’admiration. Quand il mourut, les Grecs, depuis longtemps, s’inclinaient sans respect et par habitude devant l’ombre d’Héraclius.

Aucun historien n’a donné la raison de cette grandeur et de cette chute.[1] Il ne suffît pas d’opposer Héraclius jeune à Héraclius vieilli. En effet, le libérateur de l’empire, de la croix et des chrétiens avait plus de cinquante ans. Avant ses six journées de gloire, ce prince avait eu douze années d’inaction : tandis qu’il achetait la paix des Lombards et des Avares, il laissait les Perses s’emparer de l’Asie-Mineure, de la Syrie et de l’Égypte. Le lendemain de son triomphe, Héraclius passe, sans transition, de l’énergie à la faiblesse. Force est bien de reconnaître qu’Héraclius est un de ces hommes qui vieillissent et rajeunissent suivant les circonstances et leurs inspirations.

II. Auteurs à consulter.

Héraclius n’a pas eu d’historien ; il n’a eu que des chroniqueurs. Ce sont pourtant des écrivains estimables. Leurs narrations, mêlées à bien des dates et à bien des noms inutiles, sont parfois intéressantes et toujours instructives. Le dirai-je ? les Byzantins n’ont pas la monotonie qu’on leur reproche. Voyez plutôt le récit du règne d’Héraclius. Dans celui-ci vous trouverez des faits importants que celui-là a négligés ; le second contredit le premier ou semble raconter une autre histoire. Ces omissions, ces tendances opposées donnent l’éveil au lecteur. Il apprend bientôt que George Pisidès est un courtisan, Théophane un moine, Nicéphore un patriarche.

Les écrivains byzantins ne nous ont pas retracé la carrière de George Pisidès. Ils ne nous ont transmis que l’énumération de ses dignités et la liste de ses ouvrages : encore la critique moderne a-t-elle eu à discuter la signification de certains titres et l’authenticité de certaines compositions. Mais on ne saurait douter de son éclatante réputation durant tout le moyen âge. Nicéphore Calliste le proclame admirable. L’évêque de Corinthe, Grégoire, recommande expressément la lecture et l’étude de ses iambes, et le considère comme l’idéal du poète : il ose l’égaler à Sophocle, tandis que Psellos le compare à Euripide. Suidas, Cédrénos, Tzetzès, ont pour lui le même enthousiasme.

George était originaire de Pisidie, contrée de l’Asie Mineure. Constantinople, la Ville ou la Métropole, comme il l’appelle souvent, dut l’attirer de bonne heure. Il faut penser qu’il y fit des études complètes sous la direction de ces pédagogues, pour lesquels il professe un si grand respect. Il y prit cette aisance, ce bon ton, ce langage de cour, que l’on ne pouvait apprendre que dans la seconde Rome. Il fréquenta dès sa jeunesse le cirque dont les jeux lui fournissent ses comparaisons les plus habituelles ; surtout il fut assidu dans la demeure de l’archevêque et dans le palais des Césars, et voilà comment il se trouva investi des charges ecclésiastiques les plus enviées.

L’histoire lui attribue invariablement le titre de diacre de la grande Église ou Sainte-Sophie. Fut-il, de plus, gardien du trésor, référendaire et archiviste ? ici s’engage une discussion très délicate entre les savants. Les uns lui concèdent les trois attributions ; d’autres veulent qu’il n’ait été que trésorier. Mais a-t-il été le premier des diacres ou le premier des trésoriers ? La question mériterait d’être résolue, car il y avait quatre trésoriers et six diacres à Sainte-Sophie. Quoi qu’il en soit, Pisidès reste un membre important du clergé de Constantinople.

Son crédit était grand dans l’Église. Nul ne jouit plus que lui de l’amitié et de la confiance du patriarche. Il l’a vu au milieu de ses plus ferventes prières, et il s’accuse comme d’une trahison, quand il révèle aux Grecs ses actes les plus secrets.

Si le patriarche avait voué à Pisidès une telle affection, nous nous étonnerons moins que l’empereur s’entretînt avec lui familièrement, surtout de questions théologiques. Dirons-nous toute notre pensée ? A deux ou trois reprises, Pisidès nous apparaît comme le directeur spirituel d’Héraclius. Le secret est bien près de lui échapper : il le dérobe après l’avoir fait soupçonner, mais le remords du prince a laissé une trace précieuse dans son panégyrique. Déjà connu par son talent littéraire, il fut chargé de haranguer en vers iambiques le futur vainqueur des Perses. Il le suivit en Asie et assista aux premières manœuvres de l’armée impériale. Que se proposait l’empereur en adjoignant un compagnon naturellement peu courageux, si nous voulons l’en croire, et d’ailleurs retenu loin du champ de carnage par son caractère ecclésiastique ? Il nous le donne à entendre : il remplissait une mission historique. Ainsi, il jouait auprès d’Héraclius le même rôle qu’Ennius auprès de Scipion. On aimerait mieux se le représenter comme un nouveau Tyrtée, relevant, par ses chants mâles et héroïques, le courage des Grecs : mais lui-même nous défend un pareil rapprochement. Il rentra à Constantinople, à la fin de la première campagne, et ne retourna plus à la guerre. Il eut bien encore l’occasion de se produire, lorsque Constantinople fut assiégée par les Avares ; mais, soit modestie, soit sincérité, il s’oublie lui-même, dans cette nouvelle épreuve, pour célébrer le patriarche, le chef de la milice et les simples citoyens.

La vie de l’empereur et celle du diacre offrent bien des rapprochements. Nés tous les deux à la fin du VIe siècle, presque dans la même contrée, ils ont disparu ensemble au milieu du VIIe. Le premier est le moteur et comme l’acteur unique du grand drame qui s’accomplit ; le second, tel que le chœur dans la tragédie antique, applaudit, raisonne, pleure de joie et de douleur. Tant que le héros combat, le poète ne songe qu’aux exploits militaires et compose l’Expédition Persique, la Guerre des Avares, l’Héracliade. La paix s’établit enfin : Pisidès, habitué à sonner la victoire et enivré de carnage, célèbre docilement la paix. L’empereur jouit de son triomphe et se repose : le diacre chante l’Œuvre de la Création et se complaît dans la vue des merveilles de la nature. L’hérésie des monophysites s’est déclarée, la religion est en danger, et le prince s’est fait controversiste : Pisidès se rappelle alors qu’il est théologien et combat l’impie Sévère. Enfin le triomphateur de Ninive n’est plus que le vaincu du Yarmouk : c’est à ce moment sans doute que paraît le petit poème sur la Vanité de la vie. On sent que le héros et le poète sont brisés, que l’un ne survivra guère à l’autre. George passe inaperçu dans les dernières années d’Héraclius. On aurait aimé à le suivre dans cette lamentable période : on voudrait même qu’il nous eût accablés de ses chants de deuil, parce qu’on-y surprendrait quelques-unes de ces observations morales qui font principalement goûter ses compositions.

Théophane écrit dans un cloître, un siècle après Héraclius. Son unique soin est de montrer la constante intervention de Dieu et des saints, et de justifier le culte des images : il plaide contre les iconoclastes. Mais la tournure même de son esprit lui fait comprendre le règne éminemment religieux d’Héraclius. Nul n’est mieux renseigné touchant la guerre et les hérésies. Les détails curieux abondent, et l’on a affaire à un bon moine fort consciencieux.

Au ixe siècle, le souvenir d’Héraclius commençait à s’effacer. Nicéphore, patriarche de Constantinople, ne se rappelle guère que ses défaites et sa triste fin, et comme il veut faire la leçon aux empereurs qui l’ont exilé, il attribue les malheurs de leur ancêtre au mépris de la discipline de l’Église, il sera toujours utile d’opposer Nicéphore à Pisidès, le détracteur au flatteur.

Un quatrième document nous sera, de temps à autre, d’une grande utilité : c’est la Chronique Pascale, recueil de pièces authentiques, parmi lesquelles brille une lettre de l’Empereur lui-même, décisive pour notre appréciation.

Les autres compilateurs se divisent, malgré leur sécheresse, en deux camps opposés : ceux-ci font fête à Héraclius, ceux-là lui tiennent rigueur. On profitera de Suidas, de Cédrénos, et même de Zonaras ; on donnera un coup d’œil à Joël, à Manassès, à Ephrémios et à Glycas.

L’histoire de l’évêque arménien Sébéos,[2] la chronique latine de Frédégaire ne doivent pas être négligées. Le premier traite longuement des campagnes d’Héraclius ; le second nous fait assister à la formation d’une légende dont le moyen âge va s’emparer.

III. La famille d’Héraclius.

Héraclius naquit dans la Cappadoce, en 575, quelques années après Mahomet. Sa famille était illustre, et on ne peut douter qu’il n’ait trouvé en elle une glorieuse tradition militaire. Au Ve siècle, lorsque les deux Empires étaient menacés d’une ruine complète par Genséric et Attila, ces fléaux de Dieu, ce fut un Héraclius d’Édesse, l’un de ses aïeux,[3] qui, avec les troupes de l’Égypte, de la Thébaïde et du Désert, chassa les Vandales de la Tripolitaine. Le père de l’Empereur joua un rôle considérable dans l’histoire du Bas-Empire. Également distingué par sa naissance, sa fortune et ses talents, il fit la guerre aux Perses, et tint avec fermeté le drapeau romain que laissaient échapper les mains défaillantes de Philippique. Nommé gouverneur d’Afrique, il était, au milieu des plus poignantes infortunes, le dernier espoir de l’Orient. Son épouse Epiphania, qui lui survécut plusieurs années, semble avoir été particulièrement vénérée des habitants de Constantinople. De ce mariage étaient nés : l’Empereur Héraclius ; Théodore, qui fut généralissime et curopalate ; Marie, dont la fille Martina devint impératrice. Afin de mieux remplir ses fonctions, il appela auprès de lui son frère Grégoras, qui, à sa mort, mérita de lui succéder, et termina lui-même sa carrière dans ce poste important. Nicétas, fils de Grégoras, était un jeune homme plein de courage, qu’un hasard heureux aurait pu élever au trône.

Héraclius, fils du vainqueur des Perses et cousin de Nicétas, avait sous les yeux de beaux exemples qu’on eût alors vainement cherchés ailleurs. Le récit des exploits paternels dut éveiller de bonne heure en lui l’amour de la gloire. Les leçons de sa mère, âme douce et généreuse, déposèrent dans son cœur le germe des plus nobles qualités.

Dans quelle mesure s’opéra le mélange de ce courage et de cette tendresse rapprochés par l’union du guerrier Cappadocien et de la noble Byzantine et confondus d’ans Héraclius ? Nous ferons nos efforts pour le démêler, malgré l’insuffisance des données premières.

La concorde qui réglait dans la famille de l’exarque contrastait avec l’anarchie de l’Empire. Nous croyons que l’énergie de l’exarque en était la cause principale, car plus lard l’Empereur, que l’amour paternel désarmait trop souvent, fut impuissant à la maintenir. Or, c’est à elle que les Héraclides durent leur élévation.

Il n’était pas non plus indifférent d’avoir vu gouverner un grand diocèse, avant de gouverner soi-même un grand Empire. L’Afrique, rendue à la couronne par les victoires de Bélisaire, comprenait six provinces dont le centre était Carthage : magnifique champ d’expérience pour qui voulait s’instruire.

Ainsi Héraclius, dans sa jeunesse, n’avait qu’à regarder et à comprendre. Il avait une famille unie, un père grand général et grand homme d’État, une mère ornée de toutes les vertus de son sexe, une sœur chérie, un frère et un cousin prêts à rivaliser avec lui.

IV. Circonstances au milieu desquelles a grandi Héraclius.

Bien que la partie de la Cappadoce où se passa son enfance n’ait été mentionnée par aucun historien, le théâtre même des hostilités contre les Perses désigne à notre attention la ville de Mélitène. Là, quatre siècles auparavant, avait eu lieu le miracle de la Légion Fulminante, objet de l’une des plus belles légendes du christianisme. Or, il était à peine âgé de six ans, quand, dans le même endroit, s’engagea une grande bataille entre les adorateurs du Christ et ceux d’Oromase. C’est ce jour-là que le redouté Nouschirvan, forcé de fuir pour la première fois de sa vie, prononça de terribles imprécations contre quiconque, parmi ses successeurs, ferait la guerre en personne ; défense qui, quarante années plus tard, fut si profitable à l’adversaire de Chosroês. La lutte se prolongea néanmoins. Deux Cappadociens s’y distinguèrent à la tête des armées romaines : Maurice, bientôt élevé à l’Empire, et le futur exarque qui n’était encore que lieutenant et patrice. Celui-ci, chargé de réparer les fautes de ses supérieurs, remporta à Daras une grande victoire ; il s’illustra encore à Nisibe, et provoqua une révolution qui permit aux Grecs de reprendre haleine. Héraclius, âgé de seize ans, assista peut-être au dernier fait d’armes. En tout cas, il séjournait dans la Cappadoce, au milieu des scènes les plus grandioses que puisse offrir la nature.[4] Surtout, il s’habituait à associer dans sa pensée les noms de Rome et de Christianisme, opposés à ceux de Perse et de Magisme. Les effusions de sang, la vue des églises et des pyrées, qui se disputaient les ruines des temples païens, agirent puissamment sur son esprit que tout contribuait à rendre sérieux et réfléchi. De là une maturité précoce, de nobles idées et de beaux rêves. Les idées du jeune homme prirent, pour quelques années du moins, un autre cours, et ce n’est qu’à la faveur des événements que le théologien et le croisé, déjà en germe dans son âme, apparurent réellement. En effet, son père et sa mère l’amenèrent à Constantinople et à Carthage où il se livra entièrement aux études qui conviennent à l’homme d’État. Vers l’âge de trente ans, il joignait à la perfection morale des dehors virils et séduisants à la fois. L’un de ses historiens nous a tracé avec complaisance et détails son portrait. Il nous le montre « doué d’une grande force, large de poitrine, les yeux beaux quoique tirant sur le gris, la peau blanche, les cheveux blonds, la barbe longue et bien nourrie[5] ». Ces qualités physiques étaient très appréciées des Grecs du Bas-Empire et leur imposaient. George Pisidès n’a garde de les oublier dans son panégyrique. Il se récrie sur les agréments de son visage, et il demande à Dieu que ses fils reproduisent trait pour trait l’effigie paternelle. La médiocrité des médailles byzantines ne nous permet pas d’insister sur ces éloges.[6] Mais constatons qu’Héraclius dut beaucoup à ces dehors avantageux qui, plusieurs siècles après sa mort, gravaient encore profondément son souvenir dans l’imagination populaire. N’est-il pas remarquable de voir un versificateur grec de la fin du moyen âge l’appeler « un Hercule pour la vigueur », un autre le surnommera « l’homme aux bras vigoureux », enfin un chroniqueur latin de Bourgogne nous affirmer qu’il tuait des lions dans l’arène[7] ? Pour expliquer la légende d’Héraclius, on doit tenir grand compte de ces avantages que le penseur voudrait négliger.

V. Analyse du caractère d’Héraclius d’après Pisidès.

Envisageons Héraclius au moment où il va paraître sur la scène de l’histoire. Voyons quel était le fond de cette nature qui semble se dérober aux regards de l’observateur. Ici George Pisidès est un guide inestimable. S’il nous montre son souverain, non dans le cours ordinaire de son existence, mais au milieu de circonstances exceptionnelles, quand toutes ses facultés, tout son être sont surexcités et tendus vers un but unique, par contre il met en relief les parties vraiment grandes et originales d’Héraclius. Pour ne rien exagérer, pour avoir l’Héraclius de chaque jour, on atténuera, sans les effacer, les fortes saillies, et on aura ainsi un homme, qui, tout en étant bien distinct des autres, reste possible en dehors des anomalies que le psychologue invoque en désespoir de cause. Si cette réduction demande beaucoup de tact, on a pour guide la nature humaine qui vaut mieux, dans ce cas, qu’une érudition subtile. D’ailleurs l’histoire est là qui nous préserve des pièges que la flatterie tend à notre bonne foi, et nous saisissons facilement tout ce qu’il y a de factice et de conventionnel dans un panégyrique. Cependant nous ne refusons pas de soumettre à notre analyse certains éloges où se trahit, chez le poète, l’intelligence du personnage qu’il célèbre. Toute louange qui n’est pas une insipide litanie, mais une œuvre d’art, doit nous livrer bien des secrets. Pour prendre un exemple, n’est-il pas précieux de savoir que, parmi les vertus dont Pisidès tresse à Héraclius une couronne si fleurie, ne figure point la libéralité que tout courtisan est intéressé à célébrer la première ? Tenons donc pour avéré qu’il est possible de démêler le réel à travers ses ombres qui le voilent sans le supprimer, et convaincus que nous avons entre les mains une belle matière, suivons prudemment notre poète pour atteindre l’objet non vulgaire de ses adulations.

George Pisidès fait d’Héraclius l’homme accompli par excellence, l’idéal de l’homme.[8] Selon lui, cette âme, dans laquelle Dieu a mis ses complaisances, réunit toutes les vertus, même celles qui semblent s’exclure, l’héroïsme et la prudence, etc. Héraclius est à la fois Achille, Ulysse, Nestor, et bien d’autres encore. Renouvelant une expression célèbre d’Aristote, il le compare au carré, la figure parfaite en géométrie.[9] Mais combien nous sommes loin de compte ! Pour qu’une telle assertion fût vraie, il ne suffirait pas que le vice fût banni de cet harmonieux ensemble ; il faudrait encore que les qualités se fissent mutuellement contrepoids, car de l’excès de l’une d’entre elles naîtrait l’imperfection. On a dit avec raison qu’Épaminondas était l’homme le plus accompli de l’histoire grecque. « Le héros thébain était retenu, prudent, austère, habile à profiter des circonstances ; il avait l’âme grande et le courage indomptable ; son respect pour la vérité était si profond qu’il ne mentait pas même en plaisantant. D’une bonté, d’une modération, d’une patience admirables, il souffrait sans se plaindre les injustices du peuple ou celles de ses amis[10] ». Traduisons dans le langage philosophique cette belle appréciation d’un grand esprit : nous dirons que chez lui la volonté égalait la sensibilité et l’intelligence. Un pareil phénomène est rare même aux époques et dans les nations les plus favorisées : il s’est pourtant renouvelé plusieurs fois en Grèce, alors que la ville d’Athènes était l’institutrice de l’humanité. Aristide, Socrate, Démosthène, ces âmes exemptes de défaillance, méritent une place à côté d’Épaminondas.

Il serait singulier que le Bas-Empire eût ajouté à cette liste, malheureusement si courte, un nouveau nom. Seul, en effet, nous pouvons l’affirmer, un grand siècle est en état de donner un rival à ces glorieux citoyens. Une société mal organisée, ou même légèrement atteinte, ne saurait jamais engendrer qu’un Philopœmen, mélange d’énergie et de faiblesse, d’enthousiasme et de découragement. L’héroïsme ne s’élève alors à une si prodigieuse hauteur que parce que l’équilibre est rompu : une chute profonde suit de près l’irrésistible essor.

C’est la sensibilité qui domine chez Héraclius, comme chez Pisidès et tous ses compatriotes. N’en soyons pas surpris. Cette faculté s’exerce sans effort : on n’a besoin que de s’abandonner aux mobiles impressions que nous apportent les objets extérieurs. Sous leur empire, l’âme se transforme, s’oublie et se fuit, pour ainsi dire, elle-même. Cette série d’émotions constitue une existence à la fois oisive et accidentée. Supposez un peuple composé d’hommes spirituels et efféminés : nul doute qu’il ne se livre à cette douce impulsion de la nature, et qu’il ne se laisse vivre, suivant l’expression consacrée, au sein d’une voluptueuse insouciance.

Comme la langue du diacre de Sainte-Sophie nous éclaire sur ce point ! Il est une qualité qu’il ne cesse d’attribuer à son maître, la sympathie, qui n’est autre chose que la faculté de mettre son âme à l’unisson des autres, de manière à passer par les mêmes alternatives de joie et de douleur. Nulle part ce phénomène ne pourra être observé plus complètement qu’ici même. Diverses expressions marquent les nuances de la sympathie byzantine : c’est une naturelle inclination pour l’humanité tout entière, φιλανθρωπία ; c’est la tendresse, φιλόστοργος φύσις; c’est le désir, πθος; c’est l’amour, ρως; c’est la piété, εὐσεβεια. On dirait une harmonie préétablie entre Héraclius, Dieu, les hommes, et en général tous les êtres.

Cette sensibilité qu’on ne trouverait dans aucun prince ou politique, plus raffinée et plus exquise, s’adresse de préférence à la Divinité et à la famille.

Le terme de pieux revient à chaque instant, comme celui de sympathique, et on ne saurait attribuer d’autres surnoms au personnage dont nous nous occupons. Il fait tout pieusement et sympathiquement : son grand mobile, son grand moyen, son but suprême, c’est la piété.

En vain on voudrait découvrir une tendresse filiale ou paternelle comparable. Les Perses, les Avares, l’Héracliade, composés à de longs intervalles, nous rappellent ce fait avec une indubitable authenticité.[11]

Quand la sensibilité, au lieu de s’exercer, comme presque toujours à Byzance, sans secousse, est soumise à une forte épreuve, il en résulte une crise intérieure qui peut avoir deux résultats bien opposés : un enthousiasme aussi puissant que la plus indomptable volonté, ou un énervement qui confine à la léthargie et à la mort.

Or, tout cela est indiqué comme le propre d’Héraclius, aussi bien avant qu’après ses célèbres expéditions. Chez lui l’amour est une flamme qui dévore, une force à laquelle il ne peut résister, un essor qui le ravit jusqu’au ciel.[12] Un instant après, il n’est plus reconnaissable : tout ce beau zèle s’évanouit.

C’est en marquant les causes et les phases diverses de cette exaltation et de cette prostration qu’on expliquera toute son histoire. Posons désormais en fait qu’il suffira d’un léger mécontentement public, d’une inquiétude de famille, d’une appréhension de péché, pour que toute son intelligence et sa volonté soient paralysées.

Son intelligence est bien vaste pourtant. Une pénétration singulière,[13] une merveilleuse application au travail,[14] un désir bien marqué de se perfectionner sans cesse et de profiter de l’expérience, le distinguent de ses contemporains qui ont beaucoup moins de ressort et d’entraînement généreux. Il a d’ailleurs une grande justesse d’esprit.[15] Son enthousiasme, qui parfois nous effraie, n’exclut pas le sens pratique.[16] Héraclius va si droit au but,[17] parmi ses élévations religieuses, que nous croyons avoir devant nous un voyant. Il est sage, prudent.[18] Quoi qu’en dise Pisidès, c’est plutôt d’Ulysse qu’il se rapproche que d’Achille. Il n’accorde rien à la vaine gloire. Ses connaissances sont variées au moment où il se révèle ; plus tard elles seront approfondies. Platon l’aurait avoué pour disciple, car il n’avait négligé ni la musique, ni la gymnastique, ni la dialectique. Il y avait ajouté probablement la médecine. L’éloquence lui était naturelle comme l’émotion. Parler était d’ailleurs pour un Grec, quel qu’il fût, une nécessité. Héraclius aimait à faire la guerre avec la parole aussi bien qu’avec l’épée.[19]

Quant à la volonté, nous l’avons fait comprendre, c’est le côté faible de notre héros. Il a de l’âme ; il est capable de tendre d’une manière extraordinaire les forces de son esprit.[20] Mais, en supposant que ce soit là un effort voulu, au lieu d’une surexcitation fiévreuse, est-il assez naturel pour durer longtemps ? N’y a-t-il pas à craindre que les ressorts trop tendus ne se brisent ? L’histoire répondra à ces questions.

Nous résumerons ainsi notre pensée : l’homme étrange que nous étudions a des facultés prodigieuses, mais ces facultés, loin d’être équilibrées comme dans Épaminondas, sont inégalement développées. Il a plus de sensibilité que d’intelligence, plus d’intelligence que de volonté. Il sera entraîné à l’action par son ardente sympathie, et alors on aura, mais bien faussement, l’illusion d’une énergie sans égale. Mais il sera enchaîné, si sur cet amour de Dieu, des hommes et en particulier de sa famille, vient à planer quelque nuage. Ainsi il dépend entièrement du dehors. Ce n’est pas le héros dont parle Horace, qui verrait sans sourciller le monde s’écrouler sur lui. Ne le comparons pas non plus à Alexandre : il eût conçu la campagne d’Issus ou d’Arbèles, nous l’affirmons, mais eût-il tranché le nœud gordien ?

Un pareil génie périrait dans son germe si rien ne venait l’exciter. Héraclius est à jamais inscrit dans les annales de l’humanité, parce que l’étincelle de son génie jaillit inopinément sous un choc terrible.

 

CHAPITRE DEUXIÈME

I. La crise de l’empire Byzantin.

A la fin du VIe siècle, l’existence de l’Empire fondé par Constantin fut remise en question au milieu de circonstances exceptionnelles. C’était Maurice qui régnait, homme accompli tant qu’il ne fut pas empereur. Mais l’Empire enlevait à ceux-là mêmes qui l’obtenaient légitimement tout leur mérite. Entourés de femmes, d’eunuques, d’histrions, mille liens apparents ou invisibles les enlaçaient. Ils perdaient leur liberté d’action, et c’est à peine s’ils essayaient de secouer leurs entraves. La présidence des jeux du cirque, les décisions théologiques, les cérémonies officielles, les pompes religieuses, telles étaient leurs occupations ordinaires. Le reste, c’est-à-dire les vraies attributions royales, la guerre, la politique, la justice, était remis au bon vouloir des citoyens que l’atmosphère byzantine n’avait pas encore énervés. Le vainqueur de Nouschirvan demeura vingt ans sur le trône sans pouvoir sortir un seul instant de la torpeur traditionnelle. Aussi bien, il arriva un jour où son armée et son peuple le regardèrent comme un étranger. L’armée et le peuple s’étaient donné des chefs investis de leur confiance, mais sans mandat légal. Les généraux, les magistrats, dépositaires de l’autorité impériale, étaient eux-mêmes dépourvus de toute influence. Mais les démagogues, comme les appellent les chroniqueurs byzantins, les centurions, s’arrogèrent une redoutable initiative. Ignorant l’état des choses, le prince prenait des mesures funestes. Il se discréditait par des pratiques superstitieuses ou par une sordide parcimonie. Le refus de racheter les Romains captifs des Avares fit éclater les ressentiments. L’Empereur fut odieusement insulté par la populace, presque lapidé. Il y eut, au service des plus mesquines ambitions, des oracles menaçants. Le découragement s’empara de Maurice : il eut des rêves qui lui conseillaient, dans l’intérêt de son salut, une complète résignation. Il s’habitua à l’idée d’un honteux et cruel supplice. Il parut même le désirer, le rechercher. Il fit ainsi la fortune d’un soldat ignorant et brutal, auquel ses grossières déclamations contre le souverain avaient concilié une triste popularité.

Cédrénos nous a fait du centurion Phocas le plus sombre portrait. Une chevelure rousse, des sourcils épais et qui se rejoignaient sur le front, au visage une cicatrice à laquelle la colère donnait un horrible aspect : voilà ses disgrâces physiques.[21] Il y ajoutait des vices odieux, la débauche, l’ivrognerie, la cruauté. Jamais l’Empire n’était tombé entre des mains aussi méprisables. Ce n’était ni la justice farouche d’un Tibère, ni la folie perverse d’un Caligula, ni l’imagination dépravée d’un Néron. Phocas confinait plutôt aux Domitien et aux Commode. La vue du sang était sa plus grande jouissance.[22] Ce grossier Cappadocien, bien différent de Maurice, son compatriote et sa victime, amenait à sa suite, ainsi qu’Héliogabale, les supplices orientaux, ceux là mêmes qui étaient en usage en Perse depuis la plus haute antiquité. Le poète nous les retrace avec horreur dans son Héracliade. C’étaient le gibet, la rupture des membres, la mutilation des pieds et des mains.[23] Pour comble de malheur, la torture, introduite par Phocas à Constantinople, lui survivra. On verra plusieurs empereurs défigurer ou priver de la vue leurs ennemis, puis subir la loi du talion. Voilà les tristes perspectives qu’ouvrit la domination du centurion. Elle présageait une ère d’infâmes vengeances accomplies de sang-froid. Le règne d’Héraclius en sera lui-même souillé à deux ou trois reprises. Plusieurs Héraclides égaleront et surpasseront en raffinement de barbarie le stupide Phocas.

C’était un caprice des Verts qui avait fait Phocas empereur : les Bleus, mécontents et maltraités, rappelèrent en sa présence « que Maurice n’était pas mort.[24] » Alors le tyran fit arracher de sa retraite de Chalcédoine l’infortuné monarque, le traîna jusqu’au port de Constantinople avec ses cinq fils, et, pour redoubler l’effroi du supplice, le contraignit d’assister à leur exécution. Maurice, dont la religieuse apathie contraste avec la sacrilège frénésie de Phocas, gardait le calme et le silence. Il philosophait sur son malheur.[25] On ne l’entendit prononcer que ces paroles : « Tu es juste, Seigneur, et justes sont tes jugements ! » Une femme du peuple, par un héroïsme comparable mais supérieur à celui de Zopyre, voulant substituer son propre enfant à l’un des enfants impériaux, il s’y refusa obstinément, montrant qu’il n’avait d’autre préoccupation que celle de l’éternité. Il tendit la gorge au bourreau. Son existence nous présente le spectacle singulier d’un empereur qui, sans se soucier de ses sujets, accumule les fautes et les faiblesses pour arriver au martyre. Triste époque que celle où la vertu du prince plongeait les peuples dans un abîme de maux !

Les restes de Maurice et de ses fils furent exposés par Phocas aux yeux des habitants de Constantinople, jusqu’à ce que la corruption en eût fait un objet de dégoût pour les plus indignes citoyens.

L’impératrice Constantina et ses filles, réfugiées à Sainte-Sophie, avaient été enfermées dans un monastère, à la requête du patriarche Cyriaque ; mais la nouvelle répandue de tous les côtés par les ennemis de Phocas, que Théodose, fils aîné de Maurice, allait paraître comme souverain légitime et comme vengeur, décida cet assassin affublé de la pourpre à les immoler sur les lieux mêmes où avait souffert leur époux et leur père.

Quand on lit la liste des crimes accumulés durant un règne trop long, quoique éphémère, on comprend que Pisidès, après vingt années, éprouve encore une indignation généreuse. Il lui donne des surnoms injurieux dont le plus significatif est celui de la nouvelle Gorgone.[26] Ce dernier mot exprime la laideur physique et morale du personnage. « La Gorgone, » tel fut apparemment le surnom de Phocas, quand sa disparition eut enhardi ses sujets.

Il y avait moins de timidité chez les adversaires du nom romain. Couvrant l’avidité et l’imposture des beaux titres de justice, de légitimité et de restauration, les Perses ravageaient la Syrie, l’Arménie et la Cappadoce, punissant tout le monde du crime d’un seul.

Deux hommes étaient seuls jugés capables à ce moment de renverser Phocas et de châtier Chosroês : Narsès et l’exarque Héraclius. Narsès se laissa gagner par des promesses hypocrites et crut naïvement à la bonne foi de Phocas. Le lâche centurion fit périr sur le bûcher le général auquel l’empire devait tant de victoires et dont le nom épouvantait les enfants des Perses. Ce précédent devait rendre le gouverneur d’Afrique circonspect, car l’abaissement du peuple grec ne lui permettait guère d’espérer qu’une révolte l’aiderait dans son entreprise. Chaque jour, Phocas coupait des têtes, et les citoyens, énervés, laissaient faire, comme s’il se fût agi des Avares ! A peine remarquait-on quelques grossières invectives lancées aux jeux du cirque par les Verts et réprimées d’une manière terrible. Cependant on lui adressait de fréquentes sollicitations. C’étaient les Bleus auxquels on interdisait les fonctions publiques, c’était le sénat, c’était le gendre même de Phocas, le patricien Crispus, qui avait excité la jalousie de l’ombrageux tyran.

Il est probable que l’exarque aurait abandonné les choses à leur cours naturel, s’il n’avait eu à ses côtés les deux jeunes gens avec lesquels nous avons fait connaissance, son neveu Nicétas et son fils Héraclius.

Malgré la distance qui séparait Carthage de la capitale de l’empire, le contrecoup des événements s’y faisait vivement sentir. Point de doute que l’esprit profond et méditatif d’Héraclius ne s’en emparât avec une ardeur fébrile et ne les transportât jusque dans ses rêves. Il lui fallut longtemps toutefois, avant de concevoir la pensée qu’une résolution sortirait de ces entretiens solitaires avec lui-même. Il dut d’abord se répandre en élévations religieuses, en prières ferventes. Mais, comme son âme avait plus de ressort que celle de Maurice, dont elle se rapproche en certains points, ces effusions stériles ne lui suffirent plus.

A quels sentiments obéissait-il ? A la piété, à la sympathie, à la dignité romaine. Il n’ignorait pas que le christianisme était aux prises avec le culte du feu, sur les lieux témoins de la mission de Jésus-Christ. Une décadence d’un siècle et deux ou trois mémorables catastrophes ne lui dérobaient point le glorieux passé de Rome. Enfin les lamentations de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique trouvaient un écho au plus profond de son cœur.

Il ne se résolvait pas encore ! Pour qu’il suppliât son père, pour qu’il obtînt de voler au secours de Constantinople, il avait besoin d’une raison plus intime, il avait besoin de l’adhésion même de la Divinité, d’un signe du Ciel !

Or, ces deux conditions se rencontrèrent.

L’exarque, qui devait toutes ses dignités, sa fortune entière à l’empereur Maurice, refusait depuis deux ans le tribut à Phocas et empêchait les arrivages de blé si nécessaires à l’existence du peuple et à la sécurité du monarque. Phocas apprit un jour que la femme du gouverneur rebelle et la fiancée du jeune Héraclius demeuraient à Byzance, et qu’il disposait ainsi des plus précieux otages. Les enfermer dans un monastère et les soumettre à une garde sévère, fut une décision bien vite prise et exécutée aussitôt.

A partir de ce jour, il n’y eut plus un instant de repos et de bonheur pour la famille, surtout pour le fils de l’exarque. Le premier vaisseau, dont on signalerait l’arrivée, allait peut-être lui annoncer l’immolation de ces êtres chéris ! On comprend qu’une telle anxiété le pressait de partir, au risque de précipiter le dénouement et de périr lui-même de la mort de Maurice et de Narsès.

Ici entre en scène un nouveau labarum, destiné à un rôle aussi inattendu et aussi prodigieux que celui de Constantin. Nous voulons parler de l’image de la Vierge, que la main d’un peintre n’avait jamais effleurée et que les anges avaient apportée du ciel. Cédrénos nous signale aussi une semblable représentation du Sauveur.

Ce qui ajoutait aux yeux d’Héraclius un nouveau prix à cette seconde peinture, c’est qu’on l’appelait l’image d’Édesse. Édesse était la patrie de son glorieux aïeul, le vainqueur des Vandales. Possesseur de la sainte image d’Édesse, ne devait-il pas, tel que nous l’avons compris, se croire prédestiné à quelque grande action ? L’amour sous toutes ses formes, la piété, l’humanité, Rome, Dieu, lui commandaient d’aller renverser Phocas. Son parti fut pris.

II. L’expédition d’Héraclius contre Phocas (610).

Si l’initiative de l’expédition appartient incontestablement au jeune Héraclius, c’est son père, le gouverneur d’Afrique, qui nous paraît l’avoir concertée et préparée de longue main. Sous son inspiration, il fut décidé que les deux cousins y prendraient part. Mais, tandis que l’un, avec la flotte, traverserait la Méditerranée, l’Archipel, l’Hellespont et la Propontide, l’autre, avec l’armée de terre, devait s’avancer, à travers l’Égypte, la Syrie et l’Asie Mineure, sur Constantinople. Ce plan était très heureux. Il n’était guère possible que Phocas ne succombât point sous cette double étreinte. On convint que celui des deux qui arriverait le premier et mettrait à mort le tyran, aurait l’empire. A Héraclius fut dévolue la campagne maritime, à Nicétas la campagne continentale. Les chances et les périls étaient fort inégalement répartis. La longueur du trajet devait interdire au fils de Grégoras à peu près toute espérance de régner. D’un autre côté, Héraclius s’exposait beaucoup plus, ne pouvant en chemin grossir ses forces, chose facile à son allié et à son concurrent que son voyage allait mettre en rapport avec la multitude des mécontents. A la part qu’il choisit, on voit que nulle crainte, nulle hésitation n’entravaient désormais son dessein. L’image attachée au mât de son vaisseau lui était une garantie suffisante. Quand, pénétrant dans la mer Égée, entre les îles de Crète et de Cythère, il parut au milieu des Cyclades, les prières s’élevèrent ardentes et nombreuses vers le Ciel pour le succès de l’entreprise. Il relâcha à Abydos, à l’entrée des Dardanelles, et, en chef prudent, s’informa de la situation des affaires. La complicité de Crispus, la lâcheté des généraux auxquels Phocas avait confié la garde des Longs Murs, lui donnèrent pleine confiance. Il remit à la voile avec les exilés recueillis sur ces parages. A Héraclée, qui commandait la mer de Marmara, il fit une seconde halte, et reçut des mains d’Etienne, métropolitain de Cyzique, une couronne consacrée à la sainte Vierge, heureuses prémices de sa future royauté. Peut-être laissa-t-il en cet endroit une petite partie de ses forces, afin de tromper la vigilance de Phocas et d’opérer une sage diversion. Enfin, il aborda au port de Sainte-Sophie. La capitale était en proie à un inexprimable désordre. La faction des Verts avait mis le feu à l’un des palais impériaux ; elle célébrait ostensiblement la venue du libérateur. A la vue de l’armée d’Afrique, il y eut des attroupements tumultueux. Théophane prétend que Phocas livra bataille. Il est plus probable que, semblable à Vitellius, il se cacha dans quelque ignoble retraite, au fond de son palais. Un citoyen, dont il avait déshonoré l’épouse, l’en arracha à l’aide d’une troupe de soldats. Nicéphore, qui a peu de sympathie pour le vengeur de Maurice, lui prête dans cette circonstance une conduite cruelle qui n’aurait pour excuse que l’irritation populaire. Combien nous aimerions mieux le voir frapper ce vulgaire assassin, comme l’archange Michel perce Satan, sans colère ! D’après cette version, il aurait fait conduire à Sainte-Sophie Phocas dépouillé des vêtements impériaux, les mains liées derrière le dos. « C’est ainsi, misérable, que tu as gouverné, l’empire ? » s’écria-t-il. Phocas lui répondit sans s’émouvoir : « Et toi, gouverneras-tu mieux ?[27] » Dialogue supprimé par certains chroniqueurs, légèrement modifié par d’autres. Les factions du cirque se sont-elles chargées de le mettre à mort, ou bien est-ce le vainqueur lui-même ? Ici encore, il y a doute. Nous ne pouvons, quant à nous, admettre qu’Héraclius se soit plu à contempler ce corps naturellement hideux, mutilé et livré aux flammes par une plèbe délirante. Le sens véritable de l’événement et l’attitude d’Héraclius nous paraissent mieux observés dans ces vers de George Pisidès : « Au corrupteur des vierges, il opposa le visage terrible de la Vierge sans tache. Il tua cette bête dévorante, et ne sauva pas seulement une jeune fille enchaînée, mais le monde entier[28] ».

III. L’élévation et le couronnement d’Héraclius.

La soudaine et foudroyante expédition d’Héraclius avait rempli les Grecs d’étonnement et d’enthousiasme. Ne trouvant pas dans l’histoire de délivrance aussi inespérée, c’est à la mythologie qu’ils demandaient des comparaisons et des souvenirs. Pour eux, Héraclius était un nouveau Persée, un nouvel Hercule. Mais entre le héros de la fable et le héros authentique qu’ils avaient sous les yeux, leurs préférences ne s’égaraient point. Il leur semblait moins glorieux d’avoir exterminé l’hydre de Lerne que d’avoir mis à mort le tyran qui, suivant l’énergique expression du poète, « moissonnait l’empire tout entier[29] ».

Après une action aussi éclatante, il n’y avait au monde qu’un seul homme qui pût régner à Constantinople, et cet homme était Héraclius. Mais le vengeur de Maurice, le libérateur des Grecs, malgré la convention établie par son père avant le départ, ne montra pas d’empressement à recueillir la récompense que la voix publique lui offrait.[30] Il se détourna tout d’abord des insignes impériaux que l’on faisait briller devant lui. Peut-être la destinée de Maurice et les infamies de Phocas en ternissaient l’éclat à ses yeux. Mais il obéissait surtout aux préoccupations de sa conscience. Il savait quelle responsabilité il allait assumer en acceptant l’héritage douteux des Césars. Il serait obligé de changer sa manière d’être et jusqu’à son caractère. Habitué à l’étude et à la méditation, il serait contraint d’agir. Autre chose était d’avoir pris dans une occasion solennelle, et sous l’empire d’un irrésistible enthousiasme, une patriotique résolution, autre chose de disposer à toute heure d’une volonté énergique. Il se connaissait, ayant longtemps vécu avec lui-même, loin des discussions de la grande capitale. Il pensait bien que la cour de Byzance ne ferait qu’aggraver son défaut originel, et l’exemple de Maurice, général intrépide et empereur indolent, était trop récent pour que la signification lui en échappât. Son premier mouvement fut de s’écrier qu’il était venu non pour usurper, mais pour accomplir une œuvre de haute justice. Il exhorta Crispus à monter sur le trône, d’où Phocas venait d’être précipité. Mais Crispus, à son tour, refusa cette périlleuse dignité.[31] Le sénat et le peuple redoublèrent leurs prières et leurs exhortations. A la fin, Héraclius fut ébranlé. La défiance de soi-même le céda apparemment à la pitié, à la sympathie. Entraîné au palais par le patriarche Sergius, homme résolu qui devait avoir sur lui une puissante influence, il fut couronné dans l’oratoire de Saint-Étienne. Il ne ceignit pas seul le bandeau impérial : il le partagea avec sa fiancée Eudoxie, sortie du monastère où le tyran l’avait reléguée. Suivant l’expression de l’un de ses historiens, le même jour le vit époux et empereur.[32] Coïncidence salutaire, car, après la crise qu’il avait traversée, il pouvait épancher au sein de la famille son émotion, où entrait tant de joie et tant de douleur !

Lorsque son cousin Nicétas atteignit Chalcédoine, la nouvelle royauté était consacrée et inaugurée. Héraclius, qui l’aurait cédée bien volontiers, était enchaîné au gouvernail de l’État par son devoir et par ses serments. Mais, pour lui témoigner ses regrets et son estime, il lui éleva sur le forum une statue équestre avec une inscription louangeuse.[33] Unis comme deux frères durant leur existence, rien ne troubla leur amitié, et on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, de la résignation de Nicétas ou de la confiance d’Héraclius.

 

CHAPITRE TROISIÈME

Il est nécessaire de connaître la nature et l’étendue de la puissance remise à Héraclius le jour de son couronnement. Quelle idée les Byzantins se faisaient-ils de l’empire ? quel est le principe qu’ils assignaient au gouvernement ? quel rôle attribuaient-ils à l’empereur ? quel était l’ensemble de leur système politique ? C’est Pisidès qui répondra. A son langage, nous reconnaîtrons la triple influence romaine, chrétienne et byzantine, à laquelle il obéit.

I. L’idée de l’Empire.

Au début de la civilisation, lorsque les tribus, passant de l’état nomade à l’état sédentaire, se furent retranchées dans une enceinte avec leurs trésors, la ville, urbs, ἄστυ, prit naissance, et, avec elle, l’industrie, soutien et ornement de l’existence. Mais la véritable société n’était pas encore formée.[34] Celle-ci, en effet, ne commence que le jour où les rapports de ceux qui doivent la composer sont fixés par les lois et consacrés par les mœurs. Quand ce fait s’est produit, il y a un droit, des magistratures, une cité. Combien de villes, chez les peuples de l’antiquité, ne s’élevèrent jamais au rang de cité, et combien de cités restèrent imparfaites ! Tel est le cas des plus célèbres agglomérations de l’Orient. Il n’y avait là que des castes fondées, sur la force et la superstition. C’est l’honneur de la Grèce d’avoir traversé rapidement ce régime et d’avoir établi, bien longtemps avant notre ère, la cité. Tous les hommes rapprochés par le domicile, la parenté, la religion, se considérèrent comme égaux. Ils s’habituèrent à se respecter les uns les autres et à se prêter dans le péril un secours réciproque. Expression non seulement des intérêts matériels, mais des intérêts moraux, les cités produisirent ce que les simples villes s’étaient montrées incapables de produire, des œuvres éternellement belles. Pénétrés de reconnaissance envers des institutions qui assuraient la liberté et l’ordre public, protégeaient les faibles et donnaient à tous l’éducation de l’âme, un Périclès, un Platon, un Aristote, ne voyaient rien au delà de cette cité, de cette patrie étroite où étaient concentrées leurs plus chères affections, la famille, les amis et les dieux.[35] L’agrandir inconsidérément, c’était, à leurs yeux, livrer la civilisation à la barbarie, mettre en présence et en conflit des éléments hétérogènes, sacrifier l’esprit à la matière, l’idéal à la force, imiter la Thrace, la Perse et l’Égypte, et renier la Grèce.[36] Tout au plus pouvaient-ils songer à une confédération qui, en laissant subsister l’autonomie de chaque cité, préserverait la nation tout entière.[37] L’histoire a donné raison sur deux points à la théorie des philosophes grecs. Il est démontré que c’est le régime municipal qui a suscité le plus de grands hommes,[38] et qui a procuré le plus de considération à l’individu. Mais, sous un troisième rapport, les penseurs illustres que nous avons invoqués ont paru faibles et imprévoyants, quand la Grèce, épuisée par ses conquêtes, ses émigrations, ses dissensions locales, devint la proie des Romains. A la faveur d’une expérience qui leur coûtait cher, les Grecs se rendirent mieux compte des vices de leur constitution. Polybe suivit avec un sang-froid peu patriotique, mais digne d’Aristote, le travail de la conquête romaine, et le premier, parmi ses compatriotes, eut l’idée d’une nation, d’un empire, de ce que nous appelons aujourd’hui un État.

Quel merveilleux spectacle que celui de tant de cités, différentes de mœurs, de langues et de cultes, réunis sous l’autorité du sénat et du peuple romain ! Cette domination ne pouvait être comparée à celle d’un Cyrus ou d’un Antiochus : c’est à des cités organisées, non à des villes despotiques, que Rome avait affaire. Si elle limitait leur indépendance, elle ne les asservissait pas ; si elle leur enlevait leurs droits, elle leur conférait les privilèges romains.

La Grèce, tout d’abord, vit plutôt les inconvénients que les avantages de cette révolution. Apollonius de Tyane écrivait à un empereur : « Vous avez privé ma patrie de la liberté qui lui avait été rendue ; je ne suis plus des vôtres[39] ».

Plutarque se montrait plus résigné, sinon plus satisfait : « Contentons-nous de ce que les maîtres nous laissent : nous ne gagnerions probablement pas à avoir davantage ».[40] Il se réfugiait dans sa bien-aimée petite cité de Chéronée, où il concentrait son amour, en digne descendant des Léonidas et des Xénophon. Il écrivait ses parallèles, opposant patriotiquement aux Romains illustres des Grecs non moins fameux ; Mais, peu à peu, les Grecs oubliaient leur glorieuse histoire, à la vue d’une domination presque aussi féconde et plus éclatante que leur ancienne liberté. Eux-mêmes y participaient tous les jours davantage. Ils figuraient au Sénat, que l’auteur des Annales nomme avec respect la tête de l’empire, et qui renfermait les illustrations de toutes les provinces. Au second siècle, Lucien, un Grec né sur les bords de l’Euphrate, qui ne connaît même pas les chefs-d’œuvre de la littérature latine, est fonctionnaire romain, et surveille l’exécution des décrets de l’empereur.[41] Bientôt le rhéteur Aristide s’écrie : « Rome est au milieu du monde comme une métropole au milieu de sa province : de même que la mer reçoit tous les fleuves, elle reçoit dans son sein les hommes qui lui arrivent du sein de tous les peuples ».[42] Ici la conversion nous paraît complète et il n’est plus question d’Athènes et de Sparte, que comme de souvenirs historiques relégués dans les temps anciens. Un empereur confère le droit de cité Romaine à la nation Grecque tout entière, et les Hellènes abandonnent volontiers leur nom pour celui de Romains. Lorsque Constantin fonde Byzance, c’est une nouvelle Rome, et non une nouvelle Athènes qu’il établit. Qui aurait songé à Athènes, quand Minerve avait à jamais disparu ? Dès le IIe siècle, la patrie de Solon n’était plus qu’un musée splendide dont Pausanias dressait le catalogue.[43] La Thrace elle-même devint le pays des Romains, la Roumélie. Cette curieuse transformation était consommée depuis longtemps lorsque Pisidès écrivait. La dénomination d’Hellènes ne lui rappelle que le polythéisme et un ordre de choses évanoui. Rome, c’est la législation promulguée en langue latine sur le sol grec par Justinien, c’est l’Empire. Aussi bien, il appelle toujours ses concitoyens les Romains. Cet écrivain, qui prétend égaler les maîtres du siècle d’Alexandre, ne se connaît lui-même que sous le nom de Romain, et il prendrait la qualification d’Hellène pour une mortelle injure[44] !

Il n’est pas Grec au sens politique du mot, cela est indubitable. Il ignore les anciennes cités qui rivalisaient à Delphes et à Olympie. Il ne nomme jamais qu’une cité, la première et presque l’unique, Constantinople, de même qu’il ne nomme qu’un empire, celui d’Orient. Cette cité privilégiée, il la vénère non « parce qu’elle donne aux hommes la liberté et ouvre à tous la voie des honneurs[45] ». C’est là un point de vue athénien, qui, nous le verrons, n’est plus de mise. Il la vénère à titre de métropole des provinces,[46] de capitale de l’Empire, de résidence de l’Empereur, du Patriarche et du Sénat. Selon Pisidès, Constantinople est le résumé, Aristote aurait dit la confusion de l’univers. Chose étrange ! ce qui l’aurait fait détester de celui-ci, la fait aimer de celui-là. Tellement les idées grecques s’étaient transformées au contact d’une autre civilisation !

Aux yeux de Pisidès comme aux yeux de Tacite, il y a deux mondes, le monde romain et le monde barbare, l’un bien connu, l’autre indigne de l’être, l’un « noble fleur de l’univers, » l’autre sauvage et couvert de ronces.[47] Sous ce rapport, il est bien plus exclusif que ses ancêtres.[48] Cela se comprend : l’empire romain est censé s’être assimilé tout ce qui le méritait.

Les termes dont il se sert pour désigner l’Empire méritent d’être rapportés. Il l’appelle tantôt la terre, γ, oubliant que sa domination ne s’étendait qu’à une partie du globe ; tantôt la terre habitable, οκουμένη, sans doute parce que les autres régions étaient occupées par des hommes d’une nature différente ; tantôt la communauté, κοιντες, l’État, πολιτέια, qui semble l’équivalent du latin res publica. Mais l’appellation qu’il préfère est celle de κσμος, le monde. Lorsque la guerre sévit dans les provinces, il dit que le monde entier est troublé : Chosroês est le destructeur, Héraclius le libérateur du monde.

Orbis Romanus, disait-on à Rome. A Constantinople, on disait, d’une manière plus brève et plus romaine encore κσμος. Mais n’est-il pas singulier que les Grecs, à mesure que déclinait leur puissance, se servissent d’expressions de plus en plus emphatiques ?

Aussi bien, on éprouve un profond sentiment de tristesse et de douleur, quand on entend Pisidès nous répéter sans cesse, de manière à nous irriter : « Qui aurait pu croire que les Romains eussent mis en fuite les Perses ?[49] » C’était un étonnement bien plus digne de Rome, que témoignait Horace, quand il s’écriait : « Ne souffre pas que le coursier du Mède foule impunément la terre où règne César ![50] »

Ainsi les pensées restent au-dessous des paroles, les actions au-dessous des pensées. Rome n’est plus, mais l’idée et le nom de Rome vivent encore, et ils ont toujours un grand prestige, une grande puissance.

II. Le principe du Gouvernement.

Malgré les noms de Rome et d’Empire, si soigneusement conservés par les Grecs, esclaves de la tradition, le principe du gouvernement s’était profondément modifié sous l’action d’une nouvelle religion et de nouvelles idées.

Le principat romain n’était point sorti d’une crise religieuse, mais de circonstances purement politiques. L’équilibre s’était rompu, dans la capitale même, entre l’aristocratie et la plèbe. La population s’était trouvée composée d’esclaves, d’affranchis, d’étrangers de toutes nations. On avait dû songer au maintien de l’unité italienne, à la soumission des provinces que pillaient les proconsuls. Il avait fallu un maître, parce qu’il y avait une domination à préserver. Le peuple abdiqua entre les mains d’un homme qui réunit tous les pouvoirs, autrefois séparés, mais dont l’unique raison d’être était le peuple lui-même. Si la liberté avait péri, la république subsistait toujours. Le sénat n’était-il pas d’ailleurs, comme autrefois, le modérateur de l’État ?

Mais à l’extinction des Antonins, l’autorité du sénat fut entièrement méconnue. Il n’y eut plus d’institution supérieure pour consacrer l’empereur et pour le contenir dans de justes limites. L’empire devint la proie de généraux audacieux portés au trône par des armées à demi barbares. Le sens de la monarchie romaine se perdit dans une confusion et une anarchie séculaires. Au sortir de la guerre civile, c’est à l’Orient, et non à Rome, que l’on demanda des maximes. Dioclétien organisa une monarchie asiatique qu’il prétendit rattacher à Jupiter, source de toute majesté, et à Hercule, emblème de la force. Mais il ne fît que créer un redoutable dualisme, et même une tétrarchie d’Augustes et de Césars, qui engendra un nouveau chaos.

Au moment où Augustes et Césars cherchaient, parmi les persécutions religieuses et de terribles effusions de sang, un principe pour rasseoir l’État, Constantin le trouva dans un camp hostile jusqu’alors à l’empire, au sein du Christianisme.

Nulle religion ne déterminait avec plus de simplicité et d’évidence le domaine et les rapports de Dieu et du souverain.

Les Psaumes et l’Ecclésiaste, œuvres de rois asiatiques, avaient formulé nettement l’absolutisme.[51] L’Évangile, tout entier à sa mission religieuse, n’avait dit qu’un mot, mais bien précis et bien rassurant pour le prince.[52]

Cette souveraineté qui échappe, par sa nature, au contrôle de ses sujets n’est pourtant pas abandonnée à ses caprices : « Il n’y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes. Dieu a pris sa séance dans l’assemblée des dieux, et, assis au milieu, il juge les dieux[53] ».

Ce Dieu qui domine le souverain, comme le souverain domine les hommes, est un Dieu bien autrement grand que Jupiter dans toute sa gloire ; il n’est diminué par la présence d’aucune divinité. Il a le double prestige de la sainteté et de la puissance. Son premier titre, comme le dit Bossuet, c’est la création.[54] « Il vous appartient de régner, lit-on dans les Paraboles ; vous commandez à tous les princes : les grandeurs et les richesses sont à vous ; vous dominez sur toutes choses ; en votre main est la force et la puissance, la grandeur et l’empire souverain[55] ». C’est un Dieu terrible, mais aussi bien secourable aux princes, puisqu’ils trouvent en lui une règle d’action d’autant plus utile, qu’ils ne sont soumis à aucune juridiction humaine.

Constantin fixe à Byzance le siège de son empire, et c’est là un nouveau trait de son génie politique ; car à un souverain, imitateur de David et de Salomon, il fallait l’Orient et non l’atmosphère romaine.

C’est une royauté presque biblique que celle des empereurs. A Constantinople comme à Jérusalem, le patriarche, entouré de son clergé, est placé immédiatement au-dessous du prince, entouré lui-même de ses ministres, et l’ordre consiste dans le bon accord de ces deux autorités et dans la soumission des citoyens à toutes les deux. A Constantinople comme à Jérusalem, les dissentiments des deux chefs mettront le trouble dans l’État.

Mais au lieu de citer l’Ancien et le Nouveau Testament, mentionnons les paroles de George Pisidès qui en sont le reflet : elles nous feront saisir bien des nuances ; car tout n’est pas biblique dons ce mélange de la royauté juive et de l’empire romain.

Au premier examen, nous voyons que la Divinité joue un rôle politique, sinon plus grand, du moins plus fréquent et plus minutieux chez les Byzantins que dans Israël. « Le cours mobile des choses amène des vicissitudes et des révolutions ; le Créateur seul est capable de maintenir et de préserver l’ordre du monde[56] ». C’est pourquoi l’empereur, avant de prendre aucune décision, l’implore par de ferventes prières. Il n’agit que sous son inspiration. C’est à son commandement que l’empereur a entrepris sa divine expédition ; c’est une sentence divine qui renverse les tyrans par le bras d’Héraclius et raffermit la monarchie byzantine. On pourrait croire qu’il s’agit de la Providence, telle que nous l’admettons. Mais le titre de général suprême du ciel et de la terre indique une intervention plus immédiate et plus active. Un passage, à notre avis, est sans réplique. Dans l’un de ses discours, l’empereur s’exprime ainsi : « Nous avons tous un roi (βασιλεὺς), un maître (δεσπότες), un chef de nos armées (ἡγέμων), c’est lui qui assure les opérations militaires et qui sanctifie la victoire ».

N’est-il pas lui-même le soldat de Dieu, le lieutenant de Dieu ?

Enfin Pisidès nous livre une formule précieuse qui nous dispenserait d’une longue dissertation : « Comme la monarchie, fondée sur la Divinité, est une belle institution ! » Nous définirons donc légitimement le régime byzantin au début du VIIe siècle : « Une monarchie tempérée par l’idée de Dieu. » La dénomination de théocratie ne serait pas absolument exacte, malgré l’influence du patriarche et des prêtres. Il n’y a pas trace d’une domination sacerdotale véritable. Le patriarche supplée l’empereur absent et se met en rapport direct avec la Divinité, mais il n’a de puissance civile que celle que la décision impériale lui confère.

Si Dieu est tout pour l’empereur, l’empereur est tout pour ses sujets.

Il l’appelle tour à tour : l’autocrate (αὐτοκράτωρ), c’est-à-dire le roi absolu, nom qui ne traduit pas le mot latin d’imperator, comme on le croit communément ; mais qui résume plutôt tous les pouvoirs assumés par Auguste, après Actium. Κρατος, employé absolument, signifie l’autorité impériale. C’est même un titre honorifique qui répond à celui de majesté ;

Le maître ou despote (δεσπότης, οκοδεσπότες) ; ici l’empire est assimilé à une famille, le chef de l’État à un père qui traite ses enfants d’une façon très humaine, mais comme des êtres privés de volonté (οἰκέται, δοῦλοι) ;

Le général (στρατηγὸς) : cette désignation est particulière à notre poète et trace tout un plan de conduite ;

Le roi (βασιλεὺς) : expression plus rarement employée, qui rappelle les royautés du temps d’Homère et figure avec tant d’honneur dans le Politique de Platon. Elle était aussi appliquée au despote de la Perse.

En plus d’un endroit, Pisidès nous donne à entendre la différence qui sépare l’autocrate du tyran.

Pour le tyran, il n’existe pas de lois ; l’autocrate observe les lois.

A qui est empruntée cette théorie ? A la Bible ? Alors il s’agirait des lois de Dieu. Aux philosophes grecs ? Alors ce serait la raison. A l’empire ? Alors c’est le Code Justinien qu’il faut entendre.

Suivant nous, les lois divines et humaines sont également impliquées dans la pensée du diacre byzantin, les lois qui distinguent les Romains des barbares. Ces derniers, en effet, nous sont toujours représentés comme privés de lois et insociables. Or, à Constantinople, le chrétien et le citoyen ont chacun leur code qu’ils sont tenus de respecter, et l’empereur, qui est la loi vivante sur la terre, doit donner l’exemple plutôt que faire exception. N’est-ce pas lui qui préside au maintien de la législation ? Pisidès, le comparant à une abeille, lui dit qu’il a les lois pour aiguillon.[57] Héraclius, prenant à son tour la parole, affirme qu’il n’usera de rigueur que pour en assurer l’exécution. Il veut être aimé, il ne veut pas être craint. Il nomme le pouvoir discrétionnaire dont il dispose une énergie philanthropique.[58]

« La loi, strictement exécutée, serait, comme il est dit dans la Politique, l’intelligence sans la passion aveugle[59] ». Mais l’empire des lois n’exclut jamais l’arbitraire dans cet État, où la sagesse impériale, nécessairement courte par quelque endroit, demeure sans contrôle. La monarchie que nous dépeint Pisidès est peut-être la noble tyrannie de Platon ou la tyrannie légitime d’Aristote.[60]

Le disciple de Socrate ajoute avec un grand sens : « La monarchie, enchaînée dans de sages règlements, est le meilleur des gouvernements ; mais, sans lois, elle est le plus pesant et le plus difficile à supporter[61] ». On voit en quoi le Grec de la belle époque et celui de la décadence diffèrent ou se rapprochent.

Nous comparons d’autant plus volontiers ces deux écrivains, que maintes fois le premier soutient la pensée et le style du second. Quand Pisidès nous peint l’envie, nous croyons entendre Platon : « L’envie divise les amis, provoque les haines fraternelles et a pour compagne l’hypocrisie ; elle fait au genre humain de cruelles morsures.[62] » Le tableau de l’anarchie remet en présence le philosophe athénien et le poète byzantin : « L’ivresse du tyran excitait l’audace naturelle au peuple. La cité n’enfantait plus que des citoyens difformes, semblables à des centaures. On doit craindre, en effet, que la discorde, qui réside dans le bas-ventre, comme dans une étable, s’éloignant de sa route accoutumée, ne gagne l’esprit et ne l’égare à sa suite[63] ».

Évidemment, à ses yeux, la démocratie, c’est l’envie, c’est l’hypocrisie, c’est l’anarchie.[64] Les périphrases qu’il emploie expriment l’effroi qu’il ressent. « Des millions d’Orphées ne sauraient triompher de l’agitation populaire : c’est une tâche bien plus rude que d’apprivoiser les animaux[65] ». Terreur que justifiaient alors les émeutes du cirque et les excès qui suivirent la chute de Maurice.

Platon et Xénophon, témoins des fureurs populaires, préféraient la monarchie limitée ; Aristote, témoin des excès de la royauté, se rejetait vers la démocratie. Pisidès, qui a vu l’œuvre les démagogues, implore le bras d’un autocrate : « Un monarque anime tout, dirige tout par sa raison et éloigne les causes de désordre. Rien n’est aussi funeste, en effet, que le désordre, cette maladie qui se glisse comme un serpent mord et consume l’âme elle-même en s’attaquant aux sources de la vie. Il ne souhaite qu’une chose, c’est que l’hérédité donne au gouvernement Byzantin ce qui lui a manqué jusqu’à ce moment, la stabilité.

III. Rôle de l’empereur.

Au commencement du VIIe siècle, les avis étaient fort partagés au sujet de la conduite que devait tenir l’empereur : « Les uns, dissertant subtilement sur les maximes et les lois du commandement militaire, disaient qu’il convenait que l’autorité du prince présidât aux périls de la guerre ; les autres, opposés aux premiers, pré tendaient qu’il était dangereux d’exposer son prestige aux hasards des événements. Quelques-uns enfin combinaient dans leur esprit les deux avis opposés, prétendant, en sophistes qu’ils étaient, que le prince devait rester dans son palais et prendre part à la guerre en y songeant. » Ces paroles sont suffisamment commentées par les règnes des prédécesseurs d’Héraclius. Justinien lui-même ne s’était-il pas contenté de jouer le rôle de seconde Providence ? Maurice, général intrépide avant son élévation, essaya, mais en vain, d’entrer en campagne. On lui suggéra des scrupules : un songe, un mauvais présage, le ramena énervé et abattu au fond de son palais. Pisidès, qui a d’autres exemples devant lui, s’attache à faire prévaloir d’autres maximes. Il ne veut ni d’un empereur fainéant, ni d’une majesté invisible. Faire la guerre est, à son avis, la première obligation de l’empereur. S’il daigne commander en personne, quelle précieuse garantie pour ses sujets ! « Quand le maître combat pour tous, l’entreprise ne saurait manquer de réussir ». On a besoin d’un souverain actif, infatigable, toujours en mouvement, qui consacre ses veilles aux combinaisons de la politique et de la stratégie, et ses journées aux exercices militaires et aux délibérations. La prière adressée à Dieu semble seule plus importante que le travail de l’empereur. L’une, en effet, fait pencher la balance en notre faveur, l’autre réalise les décrets d’en haut.

Il y a, dans cette théorie, si on l’examine attentivement, autre chose qu’une mâle protestation contre les temps de lâcheté. Je me méfie d’une époque qui exige tant du souverain et si peu des simples citoyens, et qui nous propose enfin une maxime telle que celle-ci : « Un seul doit penser pour tous. »

IV. Ensemble du système impérial.

Gibbon nous rappelle quelque part « ces pompeuses cérémonies byzantines qui semblaient seules former la constitution de l’État. » Il y a là une exagération dont nous avons fait justice. Mais il importe de saisir l’ensemble de ce système dont nous n’avons encore étudié que le principe.

Le moine Théophane nous aidera dans cette tâche. « L’empereur Justin étant tombé malade, dit-il, profita d’un instant où il se trouvait mieux : il manda auprès de lui le patriarche, le sénat, tous les prêtres et les magistrats, et c’est devant tous ces personnages réunis qu’il adopta Tibère.[66] »

La hiérarchie est ici nettement établie. Le patriarche a sa place immédiatement au-dessous de l’empereur, comme l’empereur a la sienne immédiatement après Dieu. Il émane à la fois de Dieu el de l’empereur dont il partage seulement le pouvoir spirituel. Hâtons-nous de dire qu’à Byzance le spirituel et le temporel étaient si intimement unis, que le patriarche était le conseiller nécessaire du souverain. « Lorsque le vieil Andronic, écrit Montesquieu, fit dire au patriarche qu’il se mêlât des affaires de l’Église et le laissât gouverner celles de l’empire, c’est, lui répondit le patriarche, comme si le corps disait à l’âme : je ne prétends rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de votre secours pour exercer mes fonctions.[67] »

Le sénat placé au quatrième rang dans la théocratie byzantine, n’avait rien du prestige de l’auguste sénat romain. Son nom véritable était assemblée, σύγκλητος. C’était en réalité le conseil du prince, quelque chose de semblable à notre Conseil d’État. Dans son sein se formaient ces diplomates que Pisidès célèbre ainsi : « Des hommes supérieurs pour l’action et pour la parole qui, dans d’harmonieux discours, proposaient d’interrompre les hostilités et de mettre un terme à de communes inquiétudes.[68] »

Dans son allocution à Tibère, Justin ne distingue pas les sénateurs des autres magistrats : « Tu vois ici présents tous les membres de l’État.[69] »

Quant aux simples sujets, il les appelle « les enfants et les esclaves de l’empereur[70] ».

On ne pouvait néanmoins négliger ces esclaves, que notre poète compare à des centaures sauvages, en proie à tous les désordres des passions[71] : on les voyait toujours divisés en factions rivales, sous la conduite des démagogues. C’est à eux surtout que s’adressaient les cérémonies et les fêtes byzantines. A l’hippodrome avait lieu la véritable intronisation. Le nouvel empereur, après avoir reçu les acclamations du peuple, présentait à son tour l’impératrice, qui était tenue de plaire à l’assistance.[72] Le couronnement était célébré à l’Église par les soins du patriarche.

L’armée était encore plus redoutable et systématiquement abaissée par les empereurs. De ses rangs sortaient d’ordinaire ceux qui usurpaient ce trône si envié, qui, sans leur conférer, comme dans certaines contrées de l’Orient, la divinité, les rapprochait, suivant les croyances byzantines, du Dieu tout-puissant.

En résumé, Dieu, l’empereur, le patriarche : voilà la trinité politique du Bas-Empire ; les lois : voilà l’expression de cette triple volonté ; le sénat, les magistrats, l’armée : voilà les exécuteurs de la pensée impériale ; le peuple industrieux et turbulent : voilà l’objet d’une organisation grande par le principe sur lequel elle repose, beaucoup moins remarquable par ses résultats, la seule possible peut-être avec les éléments dont on disposait.

 

CHAPITRE QUATRIÈME

Au moment où on espère qu’Héraclius va se montrer « au peuple qui l’attend,[73] » on est bien surpris et bien affligé d’apprendre qu’il se dérobe aux regards et se confine, comme ses prédécesseurs, au fond du palais impérial. C’est la première énigme de cette étrange existence. Nous ne parviendrons à l’expliquer qu’en analysant la situation qui lui était faite dans sa famille, à Constantinople et dans l’empire, et en signalant la trace des événements dans son âme si souvent agitée et si rarement active.

I. Les deux mariages d’Héraclius.

Nous l’avons déjà remarqué, c’est sur sa famille qu’Héraclius concentre ses affections ; c’est dans sa famille qu’est le principe même de ses actes. Antérieurement à son élévation, il obéissait à la voix de l’exarque son père et de sa mère Epiphania. Maintenant il obéira à celle des deux princesses qu’il va successivement épouser : Eudoxie et Martina.

Nous ne savons rien de particulier sur Eudoxie. Mais elle semble l’avoir tellement captivé et tenu sous le charme, que la ville et le monde lui furent presque étrangers et inconnus durant leur union, d’ailleurs si courte ; D’une nature délicate et maladive, elle n’en était que plus attachante et plus chérie. Elle lui donna une fille, Epiphanie, et un fils, le nouveau Constantin.[74] Par ces noms attribués à ses enfants, Héraclius montrait sa tendresse filiale et ses sentiments religieux. Le nouveau Constantin, c’était lui-même : sa modestie l’empêchait de le dire ; mais il avait voulu que son héritier rappelât un jour aux Romains sa piété et sa victoire.

Quelle fut sa douleur lorsqu’il perdit Eudoxie[75] ! Les courtisans firent des funérailles sanglantes à cette épouse bien-aimée, imitant, par une grossière flatterie, les rites barbares ! Une jeune fille, ayant souillé par mégarde les riches vêtements qui entouraient le corps de l’impératrice, fut immolée sans pitié sur la tombe, et sa maîtresse n’échappa au supplice que par une fuite rapide.[76]

La mère d’Héraclius, veuve elle aussi probablement (car il n’est plus question du gouverneur d’Afrique), restait seule pour le consoler. C’est elle qui dut l’engager à contracter une nouvelle alliance, afin que sa raison et ses riches facultés ne s’abîmassent pas dans le désespoir et dans les larmes.

L’intervention de la pieuse Epiphanie, dans cette circonstance, nous paraît résulter de l’empire que, d’après Pisidès, elle exerçait sur lui, et du choix qu’il fit de Martina, fille de sa sœur Marie.[77]

Cet événement, qui semblerait n’avoir intéressé qu’Héraclius et Epiphanie, était en réalité très grave. Les canons de l’Eglise interdisaient formellement des alliances de ce genre, qui passaient pour de véritables sacrilèges. Sergius adressa au monarque de vives représentations et l’adjura de ne pas exécuter son dessein. Mais celui-ci, circonvenu par ses parents, et d’ailleurs dominé par une vive passion, se raidit contre les conseils de la sagesse. Le mariage fut célébré : la faiblesse d’Héraclius, l’ambition de Martina, la superstition des sujets, le rendirent funeste.

Flavius et Théodose étant nés difformes, tout le monde vit, dans cette infirmité, un châtiment du ciel, et l’épouvante s’empara de la famille impériale et de la nation.

A cela, il faut ajouter des désordres antérieurs, attestés par la naissance, à une date incertaine, d’un fils illégitime, Jean, surnommé Athalaric, qui fut, ainsi que les enfants d’Eudoxie, l’objet de la haine constante de Martina, marâtre qui nous rappelle Agrippine. Ces détails nous aident à comprendre certaines paroles et certaines réticences du chantre de l’Héracliade. Et, chose remarquable, Pisidès qui célèbre si souvent la mère et les enfants d’Héraclius, ne prononce pas une seule fois le nom de Martina ! Preuve manifeste qu’il y avait là un souvenir pesant, un remords au sein d’un amour invincible. « Dirige-le, s’écrie le courtisan dans une prière pleine de sincérité, dirige-le, grand Dieu ! de façon qu’il accomplisse tes pieux commandements. Que les sueurs qu’il a versées le purifient de ses anciens péchés ![78] »

Ce n’est point exagérer que de dire que les deux mariages d’Héraclius ont donné à cette première phase de son règne sa physionomie propre. Le premier l’avait distrait et charmé ; le second le dompta en le terrifiant. Après ces deux épreuves, il fallait presque un miracle pour qu’une réaction et un nouvel essor, une renaissance fût possible.

II. L’anarchie dans la capitale et dans l’empire.

De quelque côté qu’Héraclius portât ses regards, au dehors comme au dedans, il ne voyait que des sujets de tristesse et d’abattement. Les Grecs ne lui donnaient pas moins d’inquiétude que les Perses. « C’était l’anarchie aux mille visages ! » s’écrie Pisidès, qui nous dépeint en maint endroit l’état déplorable de l’empire à la mort de Phocas. Ces vives expressions rappellent les querelles du Cirque, qui mettaient chaque jour en péril le trône et la vie des particuliers.[79]

Il eût été malaisé au souverain le plus énergique d’avoir raison « des démagogues » qui, depuis vingt ans, maniaient à leur gré le peuple et faisaient trembler les Césars. Si Héraclius avait su se servir du prestige que lui donnait sa mémorable victoire, peut-être y serait-il parvenu. Mais son premier soin devait être d’imposer aux factieux par son activité, son courage et sa présence. Inspirer une haute idée de l’empereur, telle était, après une longue série de princes faibles ou déconsidérés, la grande affaire.

Nous avons vu comment l’à-propos fut manqué, et chose triste à dire, Héraclius dévora, pendant quelques années, les mêmes affronts que ses prédécesseurs, Maurice et Phocas.

La sédition, qui grondait aux portes de son palais, loin de lui suggérer une résolution généreuse, ne fît que le plonger davantage dans son étrange torpeur. Plus tard, quand le héros apparut de nouveau, le diacre byzantin ne put s’empêcher d’expliquer à sa manière cette inertie prolongée et les manifestations irrespectueuses des citoyens.

A cette époque se rapporte un trait bien significatif.[80] Dans les environs de Constantinople vivaient un opulent personnage et une veuve, mère de plusieurs enfants. Une discussion s’étant élevée entre eux, au sujet d’un champ que tous les deux réclamaient, Vitulinus (c’était le nom du patricien) arma ses serviteurs et les lança contre les pauvres gens qui osaient lui résister. Un des fils de la veuve fut mortellement frappé. Prenant ses vêtements ensanglantés, elle se rendit à la ville et parut inopinément devant l’Empereur, qui se promenait aux abords de son palais. Elle saisit le frein de son cheval, et lui présentant la triste dépouille, s’écria d’une voix retentissante : « Si tu ne venges pas ce sang, conformément aux lois établies, puissent tes fils avoir un sort pareil ! » Les prétoriens accoururent pour la saisir. Héraclius les retint, mais il ordonna à la femme de s’éloigner, lui disant qu’il prendrait connaissance de l’affaire quand il le jugerait convenable. Cet apparent déni de justice arracha à la malheureuse des gémissements et des sanglots qui firent sur l’Empereur une vive impression. Vitulinus, intimidé par cette douleur bruyante et audacieuse, crut prudent d’abandonner sa demeure, et se retira à Byzance. Un jour, confondu dans la multitude, il assistait à un combat équestre. Héraclius, qui avait toujours présente la lugubre apparition, l’ayant aperçu, ordonna au préfet de la ville de l’emmener en prison. Alors la mère fut mandée et l’affaire instruite. On condamna à mort l’assassin. Mais ce furent les frères de la victime qui se chargèrent d’exécuter la sentence.

Ce récit nous donne une idée triste, mais exacte, de la société byzantine. On y voit l’audace des grands et des petits, la brutalité des prétoriens, les sentiments humains du prince qui, au lieu d’appliquer franchement les lois, est obligé de dissimuler pour saisir le coupable, enfin, la vengeance substituée à la justice, et la morale publique pervertie par une longue anarchie « qui dévorait tout le corps de l’État[81] ».

III. Le complot de Crispus.

C’est alors que se forma contre Héraclius un complot qui faillit lui être fatal. Crispus, gendre et bourreau de Phocas, avait renoncé volontairement à la pourpre, mais il avait vu avec peine les dignités conférées à Théodore et à Nicétas. Il est vrai que l’Empereur lui avait attribué le poste d’honneur, le commandement de la Cappadoce que ravageaient les Perses. Mais cela même mettait le comble à sa fureur. Héraclius, averti, résolut, sur les conseils de ses amis, d’aller lui-même à Césarée, pour l’observer de plus près. Le désir de soulager sa malheureuse patrie n’était pas étranger à ce voyage. Crispus fît le malade pour n’avoir de compte à régler ni avec Chosroês, ni avec son souverain. Cependant il accablait secrètement d’injures ce dernier qui, bien qu’informé, dissimulait, suivant sa coutume, attendant l’occasion d’éclater. Enfin l’entrevue eut lieu. L’Empereur n’eut que des paroles douces et amicales. Crispus, soit naïvement, soit par dérision, affirma « qu’il n’était pas permis au prince de quitter le palais et de séjourner dans les camps. » Héraclius, au lieu de lui démontrer le contraire, comme cela eût été son devoir, s’empressa de rentrer en Europe, prétextant le retour de Nicétas. Quelle était son intention ? Il voulait probablement pressentir les dispositions de la multitude qu’il eût été imprudent d’irriter. Crispus vint bientôt à Constantinople. Mandé au palais pour le baptême de Constantin, dont il devait être le parrain, il y trouva assemblés le patriarche, les sénateurs, et un grand nombre de citoyens. Héraclius, leur adressa cette question : « Celui qui manque de respect à l’empereur, qui offense-t-il en réalité ? —Dieu lui-même, répondit Crispus[82] — Et quel châtiment a-t-il encouru ? — Il est indigne de toute pitié divine et humaine. » Alors Héraclius lui rappelle sa conduite à Césarée, sa maladie simulée, la majesté impériale offensée et méprisée. « Ne vous avais-je pas moi-même offert l’empire, et ne l’avez-vous pas refusé volontairement ? » ajoute-t-il avec courroux, et saisissant un livre il le frappe au visage. « Toi qui as trahi ton beau-père, pourrais-tu rester fidèle à un ami ! » Aussitôt il le fait tondre ; le patriarche récite sur sa tête les prières solennelles qui le consacrent à l’Église et on le relègue dans un monastère. Restait à calmer les soldats privés de leur général. Héraclius alla au devant d’eux, et avec une familiarité toute politique : « Vous étiez hier les serviteurs de Crispus ; aujourd’hui vous devenez ceux de l’empire. » Il leur fit une distribution extraordinaire de blé et leur assigna un rang honorable dans l’armée. Les acclamations du peuple et des soldats témoignèrent du succès obtenu par le prince. L’héritage de Crispus fut partagé entre Théodore et Nicétas qui inspiraient à la nouvelle dynastie la plus entière confiance.

Un grand péril était conjuré. Mais toutes ces habiletés palliaient d’une manière insuffisante le défaut d’initiative. Si l’on ne vit pas surgir de nouveaux compétiteurs, c’est que le trône, au lieu d’attraits, n’offrait plus que de terribles tribulations. Les Perses qui depuis l’avènement de Phocas désolaient l’empire, étaient sur le point d’abolir le nom romain lui-même. Il nous faut étudier successivement les Sassanides, Chosroês, les troubles dont les Juifs étaient la cause, et les conquêtes accomplies par les successeurs des Cyrus et des Xerxès, objets habituels des réflexions d’Héraclius.

 

CHAPITRE CINQUIÈME

I. Les Perses, les Sassanides, le Magisme, Chosroês.

Le plateau de l’Iran est entouré, de tous les côtés, de hautes chaînes de montagnes qui servent d’appui au Taurus et à l’Himalaya. Chacune de ces chaînes a donné, à des époques fort diverses, des dominateurs à la Haute-Asie. Des monts Elbourz, sont descendus les Mèdes ; des monts Elvend, les Perses ; des monts du Khorassan, les Parthes ; des monts Soliman, les Ghaznévides ; de l’Hindou-Kouch, les Afghans.

Les Perses sont, parmi tous ces peuples, celui qui attire le plus les regards. En effet, ils ont, par deux fois, formé des empires qui le cèdent à peine, en éclat et en étendue, à l’empire romain.

Le second de ces empires, le seul qui doive nous occuper ici, est, nous paraît-il, non moins digne d’intérêt que son devancier. Il compte des souverains aussi célèbres ; il a soutenu des luttes aussi acharnées, remporté autant de victoires subi autant de défaites. Il offre avec lui de nombreux rapprochements. A côté de la similitude des noms, il y a la similitude des physionomies et des actions.

Au commencement du IIIe siècle de l’ère chrétienne, la résurrection du Magisme, qu’une longue idolâtrie et d’innombrables schismes avaient dénaturé, porta sur le trône des Achéménides, restauré après cinq siècles, la dynastie de Sassan, gardienne du culte des ancêtres et de l’orthodoxie.

Quatre-vingt mille prêtres, réunis par Artaxerxés, se présentèrent pour desservir les temples purifiés. Les sectes dissidentes, les religions rivales, telles que le Christianisme, furent persécutées par les grands rois avec un zèle de néophytes. Manès, sous Sapor ; Mazdak, sous Nouschirvan, expièrent dans les supplices leurs téméraires innovations.

Cette fureur de prosélytisme, l’amour du pillage, d’inévitables compétitions, mirent aux prises les Perses et les Romains. Un empereur romain servit de marchepied au roi des rois ; un empereur romain trouva la mort sous les murs de Ctésiphon, capitale des Sassanides.[83]

La destruction d’un temple du feu, à Suse, par un évoque, en irritant les mages, amena, entre l’empire perse et l’empire grec, récemment constitué, une guerre de religion, qui eut surtout pour théâtre l’Arménie, que le christianisme et le mazdéisme se disputaient, et qui, à travers bien des partages, finit par se ranger du côté de l’Évangile.

Sous les règnes de Justinien et de Nouschirvan, la lutte, plusieurs fois reprise, aboutit à un traité honteux pour les Romains qui se soumirent à un tribut annuel.

A la mort du plus illustre des Sassanides, commencèrent des troubles civils qui, renouvelés un demi-siècle après, devaient désorganiser la domination persane. La Perse apparut alors aux Grecs comme une arène, où les crimes les plus odieux étaient accomplis de sang-froid.[84]

Chosroês, qui fut tour à tour un nouveau Cyrus et un nouveau Xerxès, devait toute sa fortune à Maurice. Petit-fils du grand Nouschirvan, fils de l’imbécile Hormisdas, il avait été privé de l’héritage paternel par Bahram. Réfugié sur le territoire de l’empire, il sollicita le secours des Romains auxquels il promit de faire de nombreuses concessions. Suivant les historiens arméniens, Maurice soumit la question au sénat. La réponse des patriciens ne fut pas favorable : « Les Perses, dirent-ils, sont un peuple faux et injuste. Dans le danger, ils promettent beaucoup. Délivrés du péril, ils nient la parole donnée. Nous avons essuyé bien des maux de leur part. Qu’ils s’exterminent les uns les autres. Nous nous reposerons[85] ». Mais l’avis de l’auguste assemblée ne s’imposait pas aux décisions du monarque. On se lança dans les aventures. Chosroês, rétabli, tint d’abord ses engagements : « Il ordonna de détacher pour l’empereur une portion des trésors provenant du butin.[86] » Il abandonna aux Romains Nisib, Dara, et une partie de l’Arménie.

Il se proposa de surpasser en magnificence tous les Sassanides. Le Persan Mirkhond a vanté « la fermeté de son gouvernement, la sagesse de ses vues et son intrépidité dans l’exécution, la multitude de ses armées, la richesse de ses trésors, la sûreté des chemins sous son règne, la rapidité et l’exactitude avec lesquelles il se faisait obéir. » C’était d’ailleurs un roi tout oriental, qui avait dans son sérail « douze mille jeunes filles aussi belles que la lune, aussi suaves que l’odeur de l’ambre. » Sa favorite était Schirin, chrétienne de la Susiane ou du Liban, qui réunissait « les quarante qualités d’une beauté parfaite, » et à laquelle il resta fidèle jusqu’à la mort. Un orgueil démesuré le possédait. Il s’appelait lui-même « maître des nations et dieu très illustre[87] ». Il exigeait qu’on l’adorât à l’égal d’Oromaze.

Les Sassanides, établis en Assyrie, avaient donc subi, à leur tour, l’influence des traditions babyloniennes. Le sens des rites zoroastriens s’était perdu sous les derniers successeurs d’Artaxerxés. Au delà du feu et de l’eau, du soleil et des astres, on ne savait plus distinguer le Créateur de tous les êtres.[88] S’il fallait en croire George Pisidès, on en serait venu à une sorte de fétichisme.[89]

Las d’un, long repos, Chosroês résolut de profiter du crime terrible qui avait mis au tombeau Maurice et toute sa dynastie. Fils adoptif de l’empereur, il prétexta les sentiments dont l’humanité s’honore le plus, pour accomplir contre le monde romain, les projets les plus perfides. Il prétendit avoir recueilli Théodore, l’aîné des enfants impériaux et la première victime de Phocas. En réalité, s’inspirant des idées de ses ancêtres, il voulut conquérir les anciennes possessions des Achéménides. Il mettrait ainsi le comble à sa grandeur politique et religieuse. Aux églises, il substituerait partout les temples du feu. Ses trésors regorgeraient de richesses ; son sérail deviendrait plus populeux, et la terre entière, soumise par ses armes, adorerait le dieu Chosroês.

II. L’Orient hellénique au VIIe siècle.

L’Orient hellénique, que Chosroês convoitait et qu’il allait ensanglanter, mérite, autant que l’Occident latin, de fixer l’attention de l’histoire. La Grèce avait gagné à sa langue et à sa civilisation l’Asie Mineure, la Syrie et l’Égypte, comme Rome elle-même avait transformé la Gaule, l’Espagne et la Numidie. Mais, tout d’abord, tandis que le monde romain avait conservé un centre commun qui attirait les nations organisées par lui, le monde grec, au contraire, ne possédait ni métropole ni capitale. La cause de ce phénomène est facile à saisir. L’expansion hellénique s’était faite sans dessein, suivant les hasards de l’émigration ; la conquête d’Alexandre n’avait été qu’une aventure qui avait jeté brusquement hors de la mère-patrie les hommes les plus intelligents et les plus braves. Les cours d’Alexandrie, d’Antioche, de Pergame, avaient perpétué cette absorption. Ainsi, la vie s’était, portée aux extrémités. Si la littérature, grâce à des influences étrangères, avait perdu ce parfum d’atticisme qui était particulier à la Hellade, elle s’était renouvelée sur un autre sol, sous un autre climat, et avait fourni, de génération en génération, des floraisons fortes et variées.

Lorsque Rome fut livrée aux Barbares, Constantinople devint, à son tour, le centre d’un monde. Elle exploita, comme sa devancière, les ressources matérielles et intellectuelles des provinces. Mais elle vit se poser devant elle les mêmes problèmes, dont le premier était naturellement le maintien de sa domination, car une si forte tête ne pouvait subsister unie à un corps chétif et grêle. Voilà comment Justinien avait été entraîné à rattacher à son empire l’Italie et l’Afrique. La possession des pays de l’Asie aurait été bien plus avantageuse. Ce qui le prouve, c’est que, à l’extinction de la maison de Thrace, ce furent la Cappadoce, l’Isaurie et la Phrygie qui fournirent à Constantinople de nouvelles dynasties. Quand, par des pertes successives, la domination grecque se trouva réduite à l’Europe, la Macédoine fut mise à réquisition. Mais, de nouveaux désastres ayant complètement isolé la ville, celle-ci, qui ne pouvait plus choisir, prit dans son sein des princes dégénérés. Les anciens cadres existaient encore mais ils restaient vides. Il y eut des empereurs sans empire, une capitale sans provinces, une tête sans corps. Ou plutôt, c’était le régime impérial qui avait pour sphère d’action une grande commune. Constantinople, suivant, quoique lentement, la voie où s’était précipitée Rome, devait mourir du mal qui, tôt ou tard, doit atteindre les agglomérations factices, de consomption.

Or, cette redoutable question était posée au moment où Héraclius prenait les rênes du gouvernement. La fausse politique de Justinien, qui avait préféré une gloire éphémère à l’intérêt permanent, la générosité imprévoyante de Maurice, l’ineptie de Phocas, avaient tendu au même résultat : le démembrement du monde grec, l’isolement de Constantinople. Il fallait préserver cet empire, après l’avoir sagement délimité. S’il réussissait, une renommée incomparable le suivrait à travers les siècles. S’il échouait, il expierait toutes les fautes accumulées par ses prédécesseurs : il en répondrait, non seulement devant ses contemporains, mais devant l’histoire. L’histoire dirait que, sous Héraclius, le monde grec avait été mis en pièces, comme le monde romain sous Honorius. Triste perspective qui s’imposait à ses méditations, qui affligea son âme généreuse, qu’il voulut écarter, mais ne put finalement éviter. Pour être justes, voyons dans quelle situation Phocas laissait l’Asie.

III. Les Juifs dans l’Asie grecque.

Chosroês, dont la résolution était irrévocable, n’avait pas voulu prêter l’oreille aux hypocrites protestations de Phocas ;[90] il avait jeté l’ambassadeur grec dans un cachot et consulté une dernière fois les Mages et les Satrapes qui firent une réponse empreinte d’une haine violente contre les chrétiens.[91] Puis il avait poussé son armée vers l’Euphrate et envahi la Syrie. De vaillants généraux commandaient ses armées. Les plus célèbres étaient : Razatès qui périra de la main d’Héraclius ; Saën que le grand roi fera mourir dans les supplices, et surtout Romizanès, dont le surnom de Sanglier royal[92] indique la haute situation politique et la férocité.

Les Grecs n’avaient pour les défendre que le terrible Narsès, qui, né en Perse, fut accusé de trahison et expira au milieu des tourments. Ne rencontrant plus d’obstacles, le grand roi s’empara de Merdin, de Dara, d’Amida et d’Édesse. Grâce à ces positions stratégiques, il put ravager impunément la Syrie, l’Arménie, la Cappadoce, la Galatie, la Paphlagonie, et peut-être s’avancer jusqu’à Chalcédoine, jetant l’épouvante dans Constantinople même.

Néanmoins, il est probable que Chosroês n’aurait pas mieux réussi que Nouschirvan à occuper d’une manière durable l’Asie hellénique, si l’absurde et coupable conduite de Phocas ne lui avait procuré des forces nouvelles et un allié redoutable.

La captivité de Babylone et la dispersion, qui suivit la ruine de Jérusalem, avaient déterminé la formation de nombreux centres juifs, sur les bords de l’Euphrate et jusqu’en Arménie et en Égypte. Persécutés par les Flaviens et les Antonins, les Hébreux avaient, dans les derniers temps du paganisme, enfin rassuré sur leur compte, joui d’une longue paix qui avait permis à leurs docteurs de rédiger le Talmud ou Doctrine, « recueil des codes partiels et des lois traditionnelles des écoles pharisiennes ».[93] Mais le triomphe du Christianisme et la résurrection du Mazdéisme avaient rendu leur existence singulièrement précaire. Le patriarche juif de Tibériade, d’abord honoré du titre d’illustre, disparut, et seuls les Princes de l’exil, qui rattachaient leur généalogie à la famille de David, servirent de ralliement à l’infortunée nation à jamais exilée. Pèlerinage révéré des Chrétiens, Jérusalem ne fut accessible aux Juifs qu’au prix d’un tribut exorbitant et de cruelles humiliations. Les Samaritains, exaspérés, se révoltèrent sous Zénon et sous Justinien. « Ils massacrèrent les Chrétiens, brûlèrent les églises, ravagèrent le pays, et se livrèrent à des excès de cruauté[94] ». Soumis aux charges et privés des honneurs des curiales, ils ensanglantèrent encore le règne de l’intolérant compilateur des Pandectes. Peut-être agissaient-ils dès lors de connivence avec les Sassanides.

L’Itinéraire de saint Antonin, rédigé à l’époque dont nous parlons, marque l’aversion réciproque des Chrétiens et des Juifs. « Dans leurs rapports de commerce, les Israélites ne voulaient pas recevoir l’argent de la main des Chrétiens, et ceux-ci mettaient dans l’eau les pièces de monnaie que les Israélites avaient touchées[95] ».

Lorsque les circonstances recommandaient la plus grande modération, Phocas conçut l’idée singulière d’expier ses crimes en convertissant malgré eux tous les Juifs. Il leur cacha pieusement son intention, leur donna rendez-vous dans la ville sainte, stimula les retardataires par des soldats qui les relancèrent jusqu’aux extrémités de l’empire, et, quand il les tint, leur administra violemment et surabondamment le baptême. Une crise terrible fut la conséquence de cette mesure brutale et sauvage. Il y eut à Antioche une émeute sanglante : le patriarche Anastase fut mis en pièces, les maisons des riches incendiées. A ce massacre, l’autorité impériale répondit par d’autres massacres.[96] Les Juifs implorèrent le secours de Chosroês, qui redoubla d’audace.

La guerre prit un caractère affreux. « Le Sanglier royal exerça ses fureurs sur terre et sur mer, dit un historien arménien qui confirme Pisidès ; il transporta de très élégantes villas romaines, avec leurs habitants, sur le territoire persan, et prescrivit à ses architectes de construire des villes en Perse sur le modèle des villes détruites. Il appela l’une de ces villes Antioche la Glorieuse[97] ». Toutes les œuvres d’art disparurent au milieu de cette expédition qui se rapproche par tant de points de celle de Nabuchodonosor.

Damas eut le sort d’Antioche. « Les Chrétiens abandonnèrent Césarée pour s’établir ailleurs ; il n’y resta que les Juifs. »

 

CHAPITRE SIXIÈME

I. Ce que faisait Héraclius à cette époque.

Il nous est difficile d’établir ce qu’Héraclius faisait à Constantinople pendant que l’alliance des Perses et des Juifs bouleversait l’Asie. Les histoires qui, malgré l’incertitude de leur chronologie, peuvent être considérées comme des autorités suffisantes, sont, pour cette période, d’une sécheresse désespérante. Elles taisent volontairement beaucoup de choses, et suivant le précepte de Pisidès, elles se détournent des souvenirs poignants qui auraient ravivé le chagrin et la honte.[98]

Théophane, qui n’est qu’un excellent chroniqueur, nous dit simplement : « Héraclius était dans l’incertitude[99] », et il nous donne les motifs, plutôt extérieurs qu’intimes, de son inaction. « En montant sur le trône, il trouvait la domination romaine ébranlée. Les Avares avaient fait de l’Europe un désert ; les Perses avaient ruiné l’Asie de fond en comble, déporté au loin des villes entières. »

Mais comment en était-on venu à cette extrémité ? Comment, après avoir renversé Phocas, restait-on inerte devant Chosroês ? Ici encore, deux raisons plausibles sont produites, l’une par Pisidès, l’autre par Théophane : le manque de soldats et l’épuisement des finances.

L’or et l’argent abondaient au moyen âge dans la ville de Byzance, malgré les tributs serviles qu’elle avait coutume de payer aux ennemis qui l’entouraient. Mais ces trésors, qu’elle prodiguait aux Barbares, lui revenaient chaque année, grâce à son industrie et à son commerce. Au commencement du VIIe siècle, toutefois, la compensation n’était plus établie, parce que l’anarchie universelle, les excès de la guerre, avaient paralysé complètement le travail et les transactions. Ainsi, les finances, que le poète appelle, dans un langage déjà tout moderne, le nerf des combats,[100] ne se renouvelaient plus.

Voici encore un fait dont il faut tenir compte. Héraclius, s’étant avisé de faire le recensement de toute son armée, ne trouva que deux légionnaires qui eussent servi sous Maurice, mort depuis huit années seulement : chose d’autant plus surprenante que la milice grecque se composait surtout de mercenaires.[101] Ces troupes jeunes, sans chefs expérimentés, n’inspiraient aucune confiance.

Au-dessus de ces causes, dont nous ne méconnaissons pas la gravité, il y en avait d’autres, celles mêmes que nous avons signalées. Cet empereur, qui, quelques années plus tard, avec des ressources moindres encore, mais sous l’empire d’un beau désespoir, accomplira des merveilles, était retenu par des entraves de toutes sortes : la conspiration de Crispus, la mort d’Eudoxie, son union avec Martina. Nicéphore attribue à cette dernière circonstance la contrariété et l’aspérité des affaires.[102]

Si nous en croyons les Arméniens, Héraclius, à chaque victoire des Perses, aurait adressé à Chosroês de nouvelles propositions de paix. Il envoya vers le roi des ambassadeurs chargés de riches présents et d’un message : « J’ai vengé, disait-il, la mort de Maurice sur son meurtrier ; consens maintenant à faire la paix avec moi et remets ton glaive dans le fourreau. » Mais le fanatique et cruel monarque répondait invariablement : « Ce royaume m’appartient, et je veux y établir Théodore, fils de Maurice. Celui-là s’est mis, sans mon ordre, en possession du trône, et voici qu’il vient m’offrir mes propres trésors ; mais je ne prendrai pas de repos que je ne l’aie réduit à l’obéissance[103] ». Et, en digne despote de l’Orient, il gardait les riches offrandes, et jetait dans un cachot, ou envoyait à la mort les délégués impériaux. Héraclius dévorait en silence tous ces affronts : il n’annonçait aucune décision digne de lui.

II. Perte de la Vraie Croix.

L’année 614 semblait devoir être fatale dans tout l’Orient au Christianisme.[104] En effet, les Hébreux, abandonnant les villes où dominaient leurs mortels ennemis, étaient allés rejoindre le Sanglier royal. Celui-ci, s’avançant de la Cappadoce vers la Syrie, dévasta tout sur son passage, d’après sa coutume, et, se présentant à l’improviste sous les murs de Jérusalem, engagea les habitants à se rendre à discrétion s’ils voulaient avoir la vie sauve. Ils acceptèrent les conditions qu’on leur faisait, offrirent de riches présents, et sollicitèrent une garnison d’hommes sûrs, qui les mît à l’abri d’une surprise. Mais un mois s’était à peine écoulé, que les Chrétiens se jetaient sur les Perses et sur les Juifs, et les égorgeaient. Ceux qui échappèrent à la fureur de la multitude gagnèrent la grande armée. Sarbar revint sur ses pas, résolu de tirer une vengeance éclatante. Pendant près de vingt jours, la cité sainte résista avec vigueur, et il fallut en miner les murailles. « Le glaive à la main, les Perses se ruèrent sur les habitants ; le massacre se prolongea durant trois jours et frappa toute la population. Toutes les maisons furent incendiées[105] ». La Chronique Pascale, qui complète ces renseignements, nous dit que le Saint Sépulcre lui-même fut livré aux flammes, les temples les plus augustes renversés, les choses saintes profanées, la Vraie Croix ravie à l’Église de la Résurrection, le patriarche Zacharie conduit en Assyrie. C’était une nouvelle captivité de Babylone qui s’annonçait. Théophane nous assure que 90.000 chrétiens, lâchement livrés par le Sanglier royal, périrent de la main des Juifs. Ces derniers étaient tellement dominés par la haine, qu’ils rachetaient les prisonniers, afin de les immoler aux mânes de leurs aïeux. Personne ne fut épargné ; mais les prêtres, les moines et les religieuses furent particulièrement traqués et impitoyablement égorgés. Ainsi, ce que Titus avait accompli à l’égard des sectateurs de Jéhovah, Chosroês, l’accomplissait, mais dans des proportions bien plus grandes, à l’égard des sectateurs de Jésus ! L’Orient Hellénique allait périr, et le Christianisme allait être effacé des lieux mêmes qui l’avaient vu naître.

Après cet événement, rien ne semblait plus devoir arrêter les Perses. En quelques mois, l’Égypte et la Libye furent envahies, et des milliers d’habitants entraînés vers l’Euphrate et vers le Tigre. Chosroês reçut à la fois les dépouilles d’Alexandrie et celles de Chalcédoine. Du port même de Constantinople, Héraclius voyait les ravages et entendait les insultes des contempteurs du nom chrétien et du nom romain.

Le roi Sassanide semblait destiné à réaliser la désastreuse tentative de Xerxès. C’est que l’héroïsme grec avait fait place à une lâcheté inouïe. Comment espérer un nouveau Marathon, un nouveau Salamine ? La dernière heure était venue : personne n’en doutait. Tous se résignaient à cette pensée, le souverain et les sujets.

III. Conséquences morales de la perte de la Vraie Croix.

La Vraie Croix était profondément révérée des chrétiens d’Orient. C’était, à leurs yeux, le symbole de la religion et le palladium de l’empire. « Le Bois, » tel est le nom simple, mais singulièrement prestigieux qui la désignait. Hélène, mère du grand Constantin, après les désastres de Maxence et de Licinius, s’était rendue à Jérusalem, avec la mission spéciale de rechercher l’instrument du supplice de Notre Seigneur. Saint Macaire, patriarche de Jérusalem, se joignant à elle, avait poursuivi cette enquête, au moyen de prières, de jeûnes et de fouilles minutieuses. Son attention ne tarda pas à se fixer sur un lieu où s’élevaient le temple et la statue de Vénus « qui est un démon impur, » s’écrie un moine du viiie siècle. L’impératrice en ordonna la destruction. Tous les édifices que l’empereur Adrien avait bâtis furent renversés par une multitude fervente. La colline sacrée du Calvaire se trouva révélée. Elle recelait trois croix. Mais quelle était celle qui avait porté le Sauveur ? Ce doute était une cause de tristesse au sein de la joie même. Une inspiration de l’évêque coupa court aux incertitudes. Une dame de haute naissance, atteinte d’une maladie mortelle, gisait, incapable d’aucun mouvement. Saisissant l’une des croix, saint Macaire l’approcha de la mourante. A peine l’ombre fut projetée sur son visage, qu’elle se leva, par une vertu divine, marcha au milieu d’une nombreuse assistance, et entonna une hymne en l’honneur de Dieu. La pieuse princesse, tremblante et ravie tout ensemble, enleva le bois précieux, et en fît deux parts, dont l’une fut envoyée à Constantin, l’autre déposée dans l’église du Calvaire, pour y recevoir les hommages de la plus lointaine postérité. La Sainte Croix de Jérusalem[106] resta dès lors enfermée dans un étui d’argent ciselé, garni d’une serrure dont le patriarche avait la clef, et scellé du sceau épiscopal. De nombreuses générations s’étaient succédé depuis ce jour, illustre dans les fastes du Christianisme. Les pèlerins se pressaient en foule, chaque année, dans la cité de David pour l’adorer. Ceux qui n’avaient pas le bonheur d’en approcher, ceux que leurs occupations retenaient à Cartilage ou à Constantinople, savaient que cette sainte relique protégeait la chrétienté tout entière. S’ils attachaient une si grande vertu à une image miraculeuse, quelle ne devait pas être l’efficacité de ce signe visible de la rédemption ! Quand on apprit qu’il était devenu la proie des mages, on put croire que Jésus-Christ lui-même, en négligeant de se défendre, avait renié son peuple et reporté son affection sur des hommes moins indignes. Ainsi l’espérance était interdite et la foi ébranlée. Disons, néanmoins, que Sarbar se montra respectueux, ou plutôt défiant et réservé à l’égard de la Sainte Croix. Chosroês, qui avait ordonné de fondre tout l’or et tout l’argent pris dans la ville, respecta ce joyau divin. Elle fut transportée d’abord en Arménie, où, d’après la légende, il en demeura quelques parcelles, puis au fond de la Perse. Ce n’est qu’après quinze années qu’elle revint dans son antique séjour, reconquise par Héraclius.

IV. Désespoir d’Héraclius.

A tous ces malheurs, venaient s’ajouter une horrible famine, qui sévissait dans la capitale depuis que les arrivages d’Égypte faisaient défaut, et une peste meurtrière qui emporta une multitude de citoyens.

Les Grecs n’avaient plus confiance dans Héraclius ; Héraclius n’avait plus confiance en Dieu. L’État, fondé précisément sur la Divinité et sur l’Empereur, allait donc périr, comme un vaisseau sans pilote au milieu de la tempête. Incapable d’agir, puisque sa conscience elle-même paralysait sa volonté, naturellement si intermittente, mais bien pénétré de son impuissance, le souverain crut que l’heure était venue de renoncer à la couronne qui l’accablait. Rentrer dans la foule, d’où l’avait tiré un instant d’énergie et d’enthousiasme, telle fut sa pensée. Indigne, à ses propres yeux, non seulement de l’empire, mais de l’existence, il aurait reçu de Chosroês le martyre avec gratitude, comme Maurice l’avait reçu de Phocas. Mais l’idée de forcer tous ses sujets à expier dans les supplices ses propres fautes le faisait frémir.

Cependant, nous le savons, Héraclius ne s’appartenait pas : il était l’esclave de Martina, dont l’âme hypocrite et féroce ne reculait devant aucun déshonneur. Une simple abdication, qui l’aurait rendue l’égale de ceux qu’elle méprisait, lui inspirait une profonde répugnance.

Il s’établit donc comme un compromis entre l’abnégation de l’empereur et l’ambition de l’impératrice. Il fut décidé que toutes les richesses dont on disposait encore, seraient placées sur plusieurs navires et envoyées à Carthage, où la famille impériale allait se retirer. Triste concession faite à une femme sans cœur ! Lorsque l’empire avait besoin de ses moindres ressources, on les lui dérobait, et on abandonnait les malheureux citoyens de Constantinople, dénués de tout, à l’épée de Chosroês !

Quant au choix de Carthage, il ne nous surprend pas. Le père d’Héraclius avait eu pour successeur, à la tête de l’exarchat, son oncle Grégoras. L’Afrique occidentale était le seul pays de l’empire qui fût à l’abri des incursions du grand roi. Peut-être Martina nourrissait-elle l’espoir de régner sur ces débris de l’immense domination dont, plus que tout autre, elle avait causé la perte !

C’est avec peine que nous sondons les plaies d’une âme généreuse, mais énervée par des fautes involontaires, l’atmosphère de la cour et l’époque même qui l’avait produite. Le héros des Douze Travaux, filant aux pieds d’Omphale, ne nous attriste pas plus que le nouvel Hercule[107] enchaîné aux désirs de son indigne épouse.

Les trésors d’Héraclius furent donc confiés « à mille vaisseaux, » dit la légende orientale, et dirigés vers Carthage. Mais Dieu ne permit pas que la flotte parvînt à sa destination. Un ouragan la jeta « sur une rade où commandaient les officiers de Chosroês. Tous les objets précieux qu’elle contenait furent envoyés au grand roi qui les mit au nombre de ses trésors. » Il put contempler chaque jour la dépouille impériale, le Badaverd, ou trésor apporté par le vent.[108] La nouvelle de ce dernier désastre n’était pas encore arrivée à Constantinople, quand Héraclius rendit publique son intention de retourner dans sa patrie adoptive. En vain, par des manifestations auxquelles son cœur n’était pas insensible, les citoyens le conjuraient de rester. L’influence de Martina prévalait. Mais, lorsque la résolution d’Héraclius paraissait irrévocable, un homme se présenta devant lui, énergique et autorisé, qui mit en déroute les calculs de la faiblesse et de l’égoïsme.

 

CHAPITRE SEPTIÈME

I. Le patriarche Sergius (610-639).

La même année (610) avait vu l’élévation de l’empereur Héraclius et de trois pontifes destinés à marquer de leur empreinte cette époque agitée : à Alexandrie, saint Jean l’Aumônier, qui soulagea les maux de l’invasion persane ; à Jérusalem, Zacharie, qui suivit partout la croix captive ; à Constantinople, Sergius, qui sauva l’empire.[109]

Nul mieux que George Pisidès ne nous renseignera sur celui qui fut son maître et son ami, et auquel il a dédié un de ses poèmes.[110]

Le trait principal de Sergius est une foi ardente et active, à laquelle le souci du salut personnel ne suffit pas, mais qui a besoin de se communiquer de proche en proche et de tout embraser. Un esprit de cette trempe a naturellement beaucoup de prise sur les autres esprits, et les entraîne dans son irrésistible courant. « Il ne laisse aucune âme stérile ![111] » s’écrie le diacre. Cette énergie n’exclut pas les prières, les jeûnes, les larmes, le mysticisme. Au contraire, la méditation renouvelle et concentre les forces morales et intellectuelles du patriarche. Par elle, il se met en communication avec Dieu, principalement avec la Vierge Marie, dont rien ne peut suppléer l’intercession. Aussi bien l’amitié et la flatterie du poète le comparent à Moïse. De ses entretiens célestes, il rapporte souvent des inventions divines. Surtout, il sait approprier ses pratiques dévotes aux circonstances. Il sait quelle oraison, quelle offrande, quelle attitude pourront déterminer une intervention céleste et déjouer les efforts des ennemis ou du démon. Il possède à fond la nature humaine, et cette science il l’applique par induction aux êtres surnaturels. Il n’est pas besoin de dire qu’ainsi fondé sur la foi, l’espérance et la piété, il assume sans hésiter toutes les responsabilités du gouvernement. « Seul pour tous, » telle est sa devise ; « la ville, la terre entière sont dans ses bras, enveloppées de langues, sauvées par Dieu au moyen de son ministère. » Mais il est juste d’ajouter que c’est plutôt en inspirant des sentiments virils à ses compatriotes qu’en se chargeant pour eux du fardeau de la pensée et de l’initiative que Sergius a rempli son œuvre glorieuse. Nous trouvons en lui non seulement « une mère » qui console, mais « un général » qui commande.

Sergius et Héraclius ont vécu longtemps ensemble, et ils sont inséparables dans l’histoire, c’est Sergius qui a consacré le pouvoir et béni le mariage d’Héraclius ; c’est lui qui l’a suppléé, lors de sa défaillance et pendant ses campagnes ; c’est lui qui l’a entraîné à l’hérésie, et a contribué le plus à sa décadence, après avoir tant contribuée sa grandeur. Confrontons-les, afin de les mieux comprendre. La piété du patriarche est plus sûre d’elle-même, tandis que celle de l’Empereur, sublime parfois, est très variable. L’âme du premier est égale et sereine ; celle du second a des profondeurs insondables. Tous les deux sont mystiques ; mais l’un l’est, pour ainsi dire, de profession, l’autre l’est par nature. L’enthousiasme, chez celui-là, est tout biblique ; chez celui-ci, il résulte de l’état présent, mais fugitif, de son esprit. Sergius ne saurait s’élever aussi haut ; il ne saurait descendre aussi bas qu’Héraclius. Sa volonté, par une exception très rare dans l’empire d’Orient, est constante, et c’est par là qu’il maîtrise le peuple et le souverain. Ce fut pour Constantinople un grand bonheur que de posséder Sergius, pour la rappeler au devoir, et pour rendre à Héraclius le sentiment de l’honneur.

II. Il empêche Héraclius de s’embarquer, et, de concert avec l’Empereur, stimule les Byzantins.

Sergius s’offrit brusquement à la vue d’Héraclius. Peut-être ne lui avait-il point adressé la parole depuis le jour où, obéissant à sa conscience de prêtre, il l’avait blâmé sévèrement de sa grave infraction aux lois civiles et religieuses des Romains.[112] L’apparition soudaine du Patriarche impressionna vivement l’Empereur. Profitant de cette émotion et de ce trouble, il l’entraîna au pied des autels. Là, en présence du Dieu irrité, mais clément, il lui arracha le serment solennel de rester et de mourir à son poste. Nous n’avons point de détails sur cet événement si dramatique et si solennel. Dans les entretiens qui suivirent, Sergius s’attacha sans doute à calmer l’esprit d’Héraclius, si profondément bouleversé. Avec les épanchements de l’amitié, le remède le plus puissant dut être une confession générale, qui supprimant, pour ainsi dire, le passé, permettait de commencer une existence nouvelle, exempte de préoccupations et de remords. On n’exigea pas de lui le renvoi de Martina, mère de plusieurs Césars, tous les jours plus aimée et plus nécessaire, mais annulée politiquement pour de longues années.

Quand Héraclius fut délivré des péchés et des remords qui l’accablaient, il s’opéra chez lui une réaction salutaire. De l’abattement, il passa aussitôt à l’activité ; et ce qui mérite d’être particulièrement signalé, c’est que les mêmes motifs, qui avaient causé sa longue torpeur, provoquèrent son réveil et son essor. Son cœur magnanime s’indigna que l’histoire pût un jour le placer au-dessous du misérable Phocas. Les dernières paroles du meurtrier de Maurice s’offrirent à sa pensée, inquiète de l’avenir. Il vit dans le salut de Constantinople, dans la délivrance de l’Empire et dans la conquête de la Croix, des objets dignes de ses efforts et de son génie. Il préserverait les deux œuvres qui honoraient le plus les hommes et la Divinité : la domination romaine et le Christianisme. Si des difficultés, en apparence insurmontables, surgissaient de toutes parts, Héraclius avait une foi illimitée dans un Dieu aujourd’hui apaisé, et dont il ne serait que le premier soldat : « Dès que la foi, cette vierge céleste, s’empare de l’âme, elle revêt l’espérance, qui descend d’en haut avec une blancheur éclatante[113] ».

La victoire de Sergius était complète, mais il fallait pénétrer des mêmes sentiments d’honneur, de confiance et de piété tous les sujets d’Héraclius. Cette tâche aurait été au-dessus de ses forces, s’il n’avait eu pour auxiliaires l’Empereur et le Ciel lui-même.

Deux reliques, qui le disputaient en sainteté à la Vraie Croix, échappèrent comme par miracle au pillage des Perses. C’étaient l’éponge qui avait étanché la soif du Christ, et la lance qui lui avait ouvert le flanc. Tombées entre les mains des officiers de Sarbar, elles avaient été livrées au patrice Nicétas, qui, une fois encore, mérita bien de son cousin et de sa patrie. Il se hâta de les faire parvenir à Constantinople. Elles furent exposées à Sainte-Sophie, par les soins d’Héraclius et de Sergius. On fixa des jours pour que les hommes et les femmes vinssent les adorer séparément. On chanta des hymnes dans les Églises, afin d’inspirer à tout le monde une ardeur à la fois pieuse et guerrière.[114]

Mais quelques années étaient nécessaires pour grouper les Grecs autour du labarum d’Héraclius et pour les entraîner au combat et au martyre. L’Empereur devait d’ailleurs pourvoir à bien des choses. Son sens pratique, qui ne nous a pas échappé, gradua si bien l’enthousiasme de ses sujets, que, lorsque l’explosion eut lieu, il était en mesure et prêt à marcher. On chercherait vainement dans l’histoire un mouvement national si spontané et si calculé néanmoins, où les politiques sont précisément ceux qui se sentent le plus entraînés.

 

CHAPITRE HUITIÈME.

I. Politique d’Héraclius à l’égard des Avares : entrevue d’Héraclée.

Héraclius ne pouvait marcher contre le grand roi, tant qu’il n’était pas rassuré du côté du khakan.[115] Autrement, il se serait exposé à perdre Constantinople en voulant reconquérir Jérusalem. Les Avares occupaient une position formidable qui menaçait tout le nord de l’Empire, jusqu’à la muraille d’Anastase. Possédant depuis un demi-siècle l’Elbe supérieur et la Theiss, alliés des Bulgares, destructeurs des Gépides, vainqueurs des Lombards et des Francs, maîtres des Slaves, ils mettaient en branle toute la Barbarie, et n’imposaient de bornes à leurs ravages qu’autant que l’intérêt le commandait. La manière dont les dépeint le poète est l’indice de beaucoup de mépris et d’encore plus d’effroi. Ce sont des rameaux sauvages, arrachés par les Turcs, et dont les racines envahissent le cœur même de l’Empire ; ce sont des torches incendiaires, jetées par-dessus l’Ister, dans une région naguère délicieuse et maintenant désolée.[116]

S’ils avaient franchi le Danube au moment où les Perses se jetaient sur l’Asie Mineure, lorsque le désespoir était au comble dans la cité et dans le palais des Césars, la domination de Constantin eût sans doute succombé. La mort de Baïan, cet autre Fléau de Dieu, et de ses fils tués dans une grande bataille au début du VIIe siècle,[117] avait heureusement pacifié les rives ensanglantées durant un demi-siècle : répit salutaire qui dura près de vingt années. Mais une nouvelle génération s’était levée pour remplacer celle décimée par Priscus. Phocas, toujours lâche et maladroit, avait stimulé leur avidité en doublant le tribut qu’on leur payait naguère,[118] et une campagne victorieuse dans la haute Italie présageait à Héraclius une agression probable, sinon certaine. Détourner l’invasion qui se préparait était d’une politique très entendue. Mais telle était encore sa mauvaise chance, qu’il pensa précipiter la chute de l’Empire en cherchant à la conjurer.

Si, à cette époque d’affaissement, les hommes résolus étaient rares, Héraclius avait sous la main d’habiles diplomates, capables de s’acquitter avec honneur d’une mission politique. Son choix tomba sur le patrice Athanase, et sur Cosmas, questeur du palais. Ceux-ci se rendirent aussitôt en Hunnie. A leur langage, le khakan comprit que le nom Avare inspirait toujours de la crainte, et que les Grecs avaient bien d’autres soucis encore. Se récrier sur les soupçons qu’on manifestait, simuler l’amitié, prodiguer les belles paroles, exprimer des intentions généreuses : tout cela fut chose facile à un barbare qui trouvait dans sa famille comme une tradition de perfidie et de ruse.[119] Les politiques de Byzance s’y laissèrent prendre, tant ses discours respiraient la candeur. Comment douter de la bonne foi d’un khakan qui, pour mieux assurer la paix, voulait aller lui-même au-devant de l’Empereur, et qui fixait comme lieu de l’entrevue la ville d’Héraclée, voisine de la Longue Muraille ? A une éclatante marque de confiance, il fallait répondre par la confiance.

Héraclius était enchanté de s’essayer au métier d’homme d’État sous de si heureux auspices. Il n’épargna rien pour séduire son puissant voisin et il crut que la meilleure politique était de lui prodiguer, au cœur de la Thrace, les divertissements et les plaisirs de la capitale. Il décida que l’on donnerait des jeux scéniques et un combat équestre.

C’était d’ailleurs le moyen d’occuper les factions rivales qui troublaient le cirque et la ville, et de faire diversion à de longues tristesses. L’attirail de la fête, les riches présents destinés aux Barbares précédaient le cortège impérial, qui se composait de sénateurs, de citoyens, de clercs, d’ouvriers, de gens de toutes sortes. Cette multitude s’arrêta à Sélymbrie, attendant le signal du départ pour Héraclée, où le théâtre était dressé. Le khakan, de son côté, ne restait pas inactif ; mais ses apprêts étaient d’un genre bien différent. Il avait dirigé au delà du Danube des détachements, qui devaient traverser les déserts et les forêts de la Roumélie, et se réunir près des hauteurs qui couvraient la Longue Muraille et qui étaient elles-mêmes couronnées d’un bois épais.[120]

Le troisième jour, Héraclius sortit de Sélymbrie dans un magnifique appareil ; il croyait inspirer ainsi aux Avares un respect profond pour la dignité romaine. Il était revêtu de la pourpre impériale, et la couronne étincelait sur son front. Mais cette marche paisible et majestueuse fut brusquement interrompue par l’apparition des bandes du khakan. Ici se montra l’énergie récente de l’Empereur, plus désireux désormais de sauver l’État que d’affronter le martyre. Il dépouilla le manteau écarlate qui l’eût désigné aux ennemis, endossa un misérable vêtement, et attacha à son bras ce diadème qu’il avait naguère voulu rejeter ! Cette fuite, qu’un patriarche du ixe siècle appelle honteuse, préserva effectivement Constantinople. Rentré à grand peine dans la ville, il la mit en état de défense. « Dieu seul, disaient les Byzantins, nous a soustraits à une ruine imminente ![121] » Le khakan s’arrêta aux abords des Longs Murs, lorsqu’il vit que l’Empereur lui échappait. Faisant claquer son fouet, il ordonna à ses sauvages guerriers de se ruer vers la capitale. Ceux-ci atteignirent bientôt le champ de Septime, le pont du Barnyssus, la Porte d’Or, et pénétrèrent dans les églises de Saint Cosme et Damien, à Blachernes, et de l’Archange, au faubourg de Promotus. Ils se retirèrent enfin, laissant les Saintes Tables brisées, et emportant des ciboires et d’autres vases sacrés. Leurs principaux trophées étaient l’appareil scénique et la pourpre d’Héraclius. Ils emmenaient 270.000 captifs, de tout sexe et de tout âge. Rien ne troubla leur retraite, et ils purent mettre en sûreté, au delà du fleuve, les dépouilles de la chrétienté.

Certes, il fallait qu’une révolution mémorable se fût opérée dans l’esprit d’Héraclius et de ses sujets, pour que ce fatal dénouement n’entraînât pas une entière démoralisation.[122]

Le chef des Avares, content de son atroce brigandage, mais confus de n’avoir pris ni Constantinople, ni Héraclius, adressa à la cour de Byzance force protestations hypocrites que l’Empereur, politiquement, s’empressa d’admettre. Une seconde ambassade aboutit à un traité sur le compte duquel il ne s’abusa pas, et qu’il ne considéra que comme une trêve à courte échéance.

Cette expérience, si coûteuse qu’elle fût, ne laissa pas que d’être profitable. On prit des mesures en conséquence. Quand les Avares se montrèrent de nouveau, on les reçut de pied ferme et on les vainquit.

II. Politique à l’égard des Perses : entrevue de Chalcédoine.

L’année même où Héraclius négociait, à travers de douloureux mécomptes, avec le khakan, il se tournait du côté des Perses, dont il paralysait habilement l’ardeur.

Le général perse Saën s’était fixé, nous l’avons dit, en face de Byzance, à Chalcédoine où, fort heureusement, les Avares ne l’avaient pas aperçu. A la vue de ces troupes ennemies, accourues pour ruiner son empire, le prince fit contre fortune bon cœur, et leur témoigna en apparence honneur et amitié, les traitant comme des hôtes utiles et bien-aimés. » Il savait que le grand roi avait, par son orgueil, soulevé contre lui bien des haines, surtout parmi les grands, et il ne désespérait pas de faire éclater la révolte qui se tramait dans l’ombre, en gagnant les principaux chefs. Il se mit donc en rapport avec Saën, et vit avec joie qu’on ne le rebutait pas. Peut-être déjà certains dons, adressés avec à propos et d’une manière discrète, leur avaient inspiré une mutuelle confiance. Un jour, Héraclius sortit du port sur un vaisseau magnifique, et s’offrit, entouré de ses ministres et de sa cour, aux regards des Perses campés sur le rivage asiatique. Le souvenir de la surprise de Sélymbrie le décida à ne pas descendre. Mais il envoya, par ses serviteurs, « un grand nombre de dons au général et aux officiers ; il leur distribua des provisions et des vivres, et les convia à des festins qui durèrent une semaine[123] ». Saën parut à son tour, et se levant de son trône, adora, à la façon persane, le souverain grec. Mais, avec la même réserve, il demeura sur la terre ferme. Les premiers compliments échangés, il s’établit, du navire au rivage, une conversation dont le Persan fit tous les frais, et qui s’adressait surtout à l’assistance. « Les souverains des deux plus grands empires de l’univers devraient, disait-il, vivre en paix et unis d’une étroite amitié. Vous pouvez vous causer réciproquement bien des maux, mais l’histoire prouve que vous ne pouvez avoir raison l’un de l’autre. Pourquoi, dès lors, tant de travaux et de sueurs ? Pourquoi tant de trésors et d’hommes sacrifiés ? » Il conjurait Héraclius de ne pas s’obstiner à cette lutte inhumaine ; il promettait d’intervenir comme médiateur auprès de Chosroês. Il enverrait des délégués à Dastagerd, si les Romains donnaient l’exemple. Il irait lui-même, si l’on convenait de suspendre les hostilités.[124] Certes la comédie était admirablement jouée, et Héraclius se réjouissait d’avoir formé un élève si intelligent et si docile. L’effronterie de Saën prouve à la fois la lassitude et l’ignorance des troupes qu’il commandait.

III. Lettre de la Chancellerie grecque à Chosroês.

L’Empereur, de retour à Constantinople, tint dans son palais un conseil, où il appela le patriarche et les principaux magistrats. Il proposa d’envoyer au delà du Tigre une ambassade solennelle. L’avis fut approuvé à l’unanimité. On délégua Olympias, chef du prétoire, Léonce, préfet de la ville, et Anastase, économe de Sainte-Sophie. On rédigea une lettre qui devait être remise au roi Chosroês.

Cette pièce est l’une des plus curieuses de la Chancellerie grecque. Nous y rencontrons une théorie sur la royauté, laconiquement formulée, une explication toute religieuse des malheurs de l’empire grec, une exacte détermination des rapports traditionnels des deux États, une certaine dignité à côté d’une humilité profonde. Mais ce qui nous frappe le plus, c’est l’historique de l’avènement d’Héraclius. On rejette tous les torts et tous les malheurs sur Phocas. On constate que c’est malgré lui que le fils de l’exarque est empereur, afin de dégager sa responsabilité. Pour exprimer toute notre pensée, ce document, avant de plaire à Chosroês, doit tranquilliser Héraclius.[125] En tout cas, malgré les incertitudes et les contradictions de Nicéphore et de la Chronique Pascale, c’est à l’époque où le souverain était redevenu digne de lui et lorsque les discussions intestines s’apaisaient, qu’il a été écrit. Les prières du début et de la fin trahissent la main d’un prêtre, mais d’un prêtre habile qui sait passer sous silence la Trinité et la Vierge Marie, et prononcer seulement le nom de Dieu en parlant à un sectateur d’Oromase. L’inspirateur a été Sergius, le rédacteur probablement Pisidès, si certaines expressions caractéristiques sont une preuve suffisante.

Si on s’étonne qu’Héraclius se soit ainsi dissimulé derrière ses ministres, songeons que ses messages étaient restés sans réponse, et qu’il désirait laisser la conduite de l’affaire à Saën et à ses propres ambassadeurs.

Dès que Saën eut connaissance du départ de ces derniers, il retira ses troupes de Chalcédoine et se dirigea sur la Perse. La colère du grand roi fut vive lorsqu’on l’informa que son lieutenant battait en retraite, et qu’au lieu de lui amener captif Héraclius, il l’avait accueilli et honoré comme un souverain légitime. Perverti par la fortune inouïe qui depuis un quart de siècle le poursuivait, il voyait souvent dans ses rêves Héraclius enchaîné à ses pieds, et les Mages l’avaient confirmé dans son chimérique espoir ! Saën crut alors se faire absoudre en jetant dans les fers et en livrant à son maître les envoyés impériaux. Mais le despote ne lui pardonna pas sa faiblesse : il le fît écorcher vif. Il se plût à torturer dans la prison les malheureux Romains qui le qualifiaient de « Clémence » et de « Mansuétude. »

C’était un second échec pour Héraclius. Mais en poussant Chosroês à un acte de violence brutale et criminelle, il avait déposé dans le royaume de Perse le germe d’une guerre civile, qu’il saura développer.

 

CHAPITRE NEUVIÈME

I. La force des Grecs se révèle.

Sébéos nous fournit un fait très plausible, mais qui, dans la confusion des événements, a échappé aux chroniqueurs de l’empire : « Chosroês, dit-il, ordonna à ses troupes de traverser le détroit et d’attaquer Byzance. Ayant appareillé, les Perses mirent le siège devant la ville, et les Grecs, de leur côté, leur opposèrent une flotte. Mais ils furent vaincus et honteusement repoussés. 4.000 d’entre eux périrent avec leurs vaisseaux, et depuis ils n’osèrent renouveler une semblable expédition ».[126] Ainsi le génie d’Héraclius avait ménagé à ses concitoyens un succès, matériellement assez médiocre, mais immense moralement. Il leur avait révélé, comme autrefois Thémistocle aux Athéniens, le secret de leur force. On savait maintenant que Constantinople serait difficilement surprise du côté de la mer. Lors même que le nouveau Xerxès parviendrait à détruire les palais des empereurs, la basilique de Sainte-Sophie et les temples augustes du Dieu fait homme, il aurait encore à compter avec cette cité flottante, « ce vaisseau du monde », qui défiait tous ses efforts. L’Afrique, l’Asie étaient à lui et peut-être dans un instant l’Europe serait son esclave, mais jamais sa domination ne s’étendrait sur le Pont-Euxin et l’Archipel. Les Dardanelles et le Bosphore, ce double trait d’union des deux grandes péninsules, il les forcerait peut-être par surprise, mais il ne les garderait pas, et des myriades de navires grecs, grands ou petits, harcèleraient à chaque instant ses armées dispersées et affaiblies. Si la guerre de guérillas échouait, on aurait recours à la guerre de piraterie, et l’Hellade offrirait aux nations étonnées le prodigieux spectacle du Ve siècle avant notre ère.

C’est que la même cause qui concentrait le numéraire à Constantinople, y concentrait la puissance navale : nous voulons parler de l’industrie et du commerce. La flotte grecque, et conséquemment la Grèce, ne périront que le jour où ces objets de l’activité et de l’intelligence humaines feront défaut. L’immense développement des côtes, la multitude et l’harmonieuse distribution des îles et des péninsules autour d’un grand centre, tous ces avantages naturels mis en œuvre par un peuple dégénéré, il est vrai, mais habile et avisé, étaient des garanties suffisantes, du moment qu’une généreuse ardeur s’y ajoutait.

Ainsi, nous assistons à la résurrection de la Grèce avant d’assister à son triomphe.

II. La réponse de Chosroês.

Chosroês, sortant de son long silence, fit une réponse insolente, qui contrastait avec le ton humble et suppliant d’Héraclius.

« Le plus noble des dieux, le maître et le roi de toute la terre, le fils du grand Oromase, Chosroês, à Héraclius, son esclave insensé et vil.

« Refusant de te soumettre à notre empire, tu t’intitules maître et souverain. Nos trésors, que tu détiens, tu les répands, et tu trompes nos serviteurs. Ayant rassemblé une troupe de brigands, tu nous inquiètes sans cesse ; n’ai-je donc point détruit les Grecs ? Tu prétends mettre ta confiance en Dieu, et pourquoi donc n’a-t-il pas sauvé de mes mains et Césarée, et Jérusalem, et Alexandrie ? Ignores-tu donc maintenant que j’ai soumis à mes lois et la terre et la mer ? Est-ce que je ne pourrais point aussi détruire Constantinople ? Mais non ; je te pardonnerai toutes tes fautes, si prenant avec toi ta femme et tes enfants, tu viens ici. Je te donnerai des propriétés, des vignes, des plantations d’oliviers qui fourniront aux besoins de ta vie : je laisserai tomber sur toi un regard bienveillant. Ne te laisse point abuser par un vain espoir en ce Christ, qui n’a pu se sauver lui-même des mains des Juifs, qui l’ont tué en l’attachant aune croix. Si tu descends dans les profondeurs de la mer, j’étendrai la main et je te saisirai, et tu me verras alors sans le vouloir[127] ».

Héraclius vit immédiatement le parti qu’il pouvait tirer de cet étrange monument de l’orgueil et de l’égoïsme d’un despote oriental. Il fit donner lecture du message. Cet arrogant défi, surtout les mots qui le terminaient et qui expriment si vivement la fatalité, qui depuis vingt-cinq ans empruntait le bras homicide de Chosroês et s’acharnait sur la malheureuse nation, exercèrent une impression profonde sur l’assistance. Un mouvement instinctif poussa tous les citoyens vers le sanctuaire de la Divinité. Ils déposèrent sur l’autel la lettre qui rappelait leurs longues humiliations, versèrent des larmes amères, et supplièrent le Dieu des combats de regarder les outrages que proféraient contre lui les ennemis de son saint nom.[128]

Cette émotion, cette indignation générale, ces larmes brûlantes, étaient de bon augure. Le patriarche et l’empereur, qui les avaient si patriotiquement provoquées, voulurent, ce premier progrès constaté, en obtenir un second. Cette nation pieusement agenouillée, ils voulurent qu’elle se relevât pour courir aux armes, et que, résignée aux décrets du ciel, elle devînt terrible à Chosroês. Sondant avec une rare pénétration les cœurs des Byzantins, ils se dirent qu’ils atteindraient le but en faisant ressortir surtout le côté religieux de l’entreprise. Ils répétèrent, et firent répéter à l’envi, que le grand roi sommait les Grecs de renier le Dieu crucifié et d’adorer le soleil. On lui prêtait l’intention de mettre à mort tous ceux qui resteraient chrétiens.[129] Peut-être les Mages avaient-ils en effet formé ce dessein. Quoi qu’il en soit, les massacres de Jérusalem présageaient aux habitants de Constantinople un sort cruel, s’ils tombaient aux mains de leurs farouches ennemis.

Rendre intolérable aux Grecs et aux Perses le joug du souverain Sassanide ; c’était là le plan d’Héraclius, mûrement conçu et ardemment poursuivi.

Déjà les exactions dont Chosroês était l’auteur, et les énormes tributs qu’il prélevait, lui avaient aliéné l’Asie ; il inspirait à l’Europe un effroi heureusement tempéré par la haine, le désir de la vengeance et le fanatisme. Sous ses coups redoublés, les caractères avaient repris de la consistance, les âmes s’étaient retrempées.

III. Les résolutions d’Héraclius (618-622).

L’empire qu’Héraclius avait conquis sur la multitude par ses deux aventures de Sélymbrie et de Chalcédoine, par l’exposition de la Sainte Éponge et de la Sainte Lance, par sa victoire navale et par la lecture publique de l’ultimatum du grand roi, l’enhardirent à prendre les mesures que nécessitaient les circonstances.

Tout d’abord, il lui fallait des hommes et de l’argent. Or Phocas, Chosroês et Baïan, ces trois fléaux des Romains, avaient décimé la génération et consumé le trésor. Mais il y avait, au sein même de l’État, une puissance qui, malgré tout, possédait une armée nombreuse et d’immenses richesses : c’était l’Église. Réclamer pour le service militaire des moines oisifs, et pour le bien public des capitaux sans emploi, c’eût été, en temps ordinaire, une entreprise pleine de témérité. Le patriarche Nicéphore, qui vivait deux siècles après, en est scandalisé et presque indigné. Mais le patriarche Sergius s’empressa de mettre toutes ses ressources à la disposition de l’empereur. Touchant le recrutement de la milice, nous n’avons aucune donnée positive. Mais la Novelle qui limite le nombre des diacres et des religieux des différents ordres est un indice qu’on ne saurait négliger.[130]

Cette loi eut pour but et pour conséquence d’empêcher la désertion des emplois laïques. Nous sommes mieux fixés sur la question financière. Tous les objets précieux, qui composaient le trésor de Sainte-Sophie, furent apportés au palais impérial : on convint d’en rendre la valeur avec les revenus du fisc, dès que la paix serait rétablie. L’exemple du prélat le plus éminent de l’empire fut contagieux. La plupart des évêques s’empressèrent de le suivre. Ceux qui résistèrent furent obligés de céder devant l’autorité du monarque et devant l’opinion publique. N’était-il pas juste que l’Église s’imposât des sacrifices, quand l’État préparait une expédition toute religieuse ? Une promesse bien authentique de restitution et la fixation d’un intérêt adoucissaient les rigueurs de la confiscation et de l’emprunt forcé. On frappa des monnaies d’or, d’argent et de billon ; on put enrôler des troupes, remplir les arsenaux, et faire des approvisionnements de toute sorte.[131]

Après le clergé, ce fut le peuple qui dut, à son tour, se montrer généreux et résigné. Un usage immémorial était passé de Rome à Constantinople, celui des distributions de blé, complément naturel des jeux du Cirque.[132] C’était pour l’État une grande dépense, pour les citoyens riches une charge, pour les pauvres un encouragement déplorable à l’oisiveté. Cette coutume avait d’autant moins de raison d’être, que les enrôlements devenaient plus nombreux. Supprimer les distributions, c’était en définitive grossir les rangs de l’armée. On s’avisa de cet expédient, utile à tant d’égards. Mais on usa de ménagements, pour éviter les murmures et la sédition : on en vint enfin à une mesure universelle et radicale, alors qu’on appréhendait une affreuse disette.

A ces précautions, on en joignit une autre non moins indispensable. L’empereur, justement défiant envers le khakan, était bien aise d’avoir auprès de lui des surveillants qui l’avertissent de ses moindres actions. Il lui proposa des otages : piège que l’Avare ne devina pas. Il désigna Eutrope et Jean, de naissance sénatoriale, et leur donna pour compagnons l’un de ses neveux et son fils illégitime, enfants en bas âge que le soupçon ne pouvait atteindre. Il alla même jusqu’à lui confier la tutelle de son héritier, cherchant à apprivoiser par tous les moyens « cette bête féroce. »

L’intelligence politique d’Héraclius éclata également dans une combinaison, dont il eut l’honneur et l’empire le profit. Par l’entremise de l’exarque de Ravenne, il se concilia l’amitié des Lombards, qui promirent d’occuper les Avares.

Enfin, il régla l’ordre du gouvernement durant son absence. Il proclama régent le fils d’Eudoxie, le nouveau Constantin, à peine âgé de dix ans. Mais il confia la direction des affaires à Sergius et à Bonus. Sergius était le lieutenant nécessaire d’Héraclius, l’âme de l’Empire, un inspirateur de tous les instants.[133] Bonus, patrice et chef de la milice, était le troisième personnage de l’État.[134] On ne saurait trop louer l’empereur d’avoir consommé l’alliance de la noblesse et du clergé, et préparé la concorde civile au dedans et la victoire au dehors. Il eut la sagesse, ou la faiblesse, de décider que Martina l’accompagnerait.

IV. État de l’Asie vers l’an 622.

Considérons le monde vers l’an 622, moment solennel dans l’histoire. Nous ne rappellerons ici ni la Grèce, réduite au dernier degré de la misère, ni la Perse, qui regorge des dépouilles de sa rivale. Si nous portons nos regards au delà des deux empires, nous voyons plus de sujets d’espoir que d’appréhension pour Héraclius. Les Francs, servant d’objectif aux Germains, empêchaient des mouvements de populations, qui auraient eu infailliblement leur contrecoup au delà du Danube. Les Avares, qui seuls étaient tentés de franchir leurs frontières méridionales, ne pouvaient faire sur le territoire de l’empire que de rapides excursions, car ils étaient eux-mêmes surveillés par les Bulgares et les Lombards. Les Slaves, dont les Huns avaient fait « leurs chiens de chasse, » se groupaient silencieusement, pour échapper à une servitude abrutissante. Le royaume des Wendes, centre d’une résistance héroïque sur les bords de la Drave et de la Save, prenait pour roi le Franc Samo, qui armait ces anciens esclaves et leur inspirait des sentiments d’hommes libres. La Barbarie se tenait donc elle-même en échec et dans une sorte de pondération. On apprenait, il est vrai, que des déplacements avaient lieu au nord du Caucase ; mais la politique impériale pouvait donner aux hordes du Turkestan et de la Caspienne une direction salutaire, détourner le courant de l’occident vers le midi, c’est-à-dire vers la Perse. Grâce à cette diversion, on était sûr qu’en Europe comme en Asie, on n’aurait affaire qu’à un seul agresseur, obligé lui-même de se défendre. La possibilité d’une ligue et d’un effort commun des Perses et des Avares contre Constantinople ne s’offrait pas à l’esprit des hommes d’État, et l’expérience montrait que la flotte romaine était capable de les déjouer. Aucune complication ne s’annonçait dans les régions africaines. Si une révolte éclatait, le grand roi seul en souffrirait. L’Arabie était en proie à une guerre civile ; mais, divisée contre elle-même, elle ne causait aucune inquiétude. On ne soupçonnait pas dans le prophète de la Mecque, dans le chef de bande de Médine, le promoteur d’une religion fanatique et d’une invasion universelle. Bien plus, si Héraclius était informé de cet obscur événement, il se réjouissait sans doute de voir la cavalerie sarrasine, dont le privait la conquête persane, retenue sur les bords de la mer Rouge.

V. La retraite et les études d’Héraclius.

Depuis plusieurs mois, l’expédition était publiquement annoncée. Oubliant, soit par politique, soit par entraînement religieux, les injures du khakan, Héraclius avait déclaré « que la Perse était la source unique de tous les maux de l’empire[135] ». Décidé à ne plus retenir le trait qu’il brandissait, il répétait sans cesse qu’en faisant une seule guerre, il frapperait à la fois trois ennemis mortels, les Perses, les Avares et les Slaves. Il exposait dans la basilique l’image miraculeuse de Marie, qui, comme la Gorgone antique, devait pétrifier les ennemis.[136]

Toutefois, à cette heure suprême, il témoigna quelque hésitation. Il se retira dans un des faubourgs de Constantinople, et, durant tout un hiver, demeura silencieux et invisible (621-622). L’émoi fut grand à la cour et parmi le peuple. On se demandait si l’Empereur avait changé de résolution, et s’il retombait dans l’apathie des premiers jours. Peut-être y eut-il des cris proférés et des démonstrations publiques. Quelques vers, de l’Héracliade le font supposer, malgré l’artifice du poète : « Si les citoyens se montraient impatients, c’était sous l’empire de leur extrême amour. Ce n’est pas l’envie qui aiguisait leur langue : porte-t-on envie à ceux que le souci accable ? Mais ils ne pouvaient supporter son absence, bien qu’ils eussent souvent éprouvé son secours ». Alors s’engagèrent entre les particuliers des discussions très vives. On dissertait subtilement sur les devoirs d’un général et d’un empereur. Les sophistes et les courtisans ne manquèrent pas de convertir en loi et en maxime la lâcheté qu’ils pensaient découvrir dans Héraclius. A leur avis, il était dangereux de commettre au hasard des événements l’autorité impériale. D’autres, les hypocrites, émettaient une opinion équivoque, disposés à approuver tout ce que résoudrait le prince. « Toute mauvaise intention était absente ! » dit le charitable rapporteur.

Héraclius laissait parler chacun à sa guise. Malgré la pitié, la tristesse et l’indignation que lui causaient certains propos, il ne sortait pas de sa réserve. « Il prenait Dieu pour juge de son secret dessein ». Il laissait à l’avenir le soin de l’absoudre.

Ici, Pisidès, mieux informé, évoque à notre imagination le souvenir du grand prophète d’Israël ; il nous redit presque les paroles mémorables du seigneur dans le Livre des Rois : « Retirez-vous d’ici ; allez vers l’orient et cachez-vous sur le bord du torrent de Carith, qui est vis-à-vis le Jourdain. » — « Oui, s’écrie-t-il, tu imitais l’ancien Élie vivant dans la solitude ![137] »

Cette grandiose et religieuse image nous transporte dans un monde que les hommes d’État ne fréquentent guère. Disons-le : c’est une retraite, une retraite digne d’un apôtre que faisait Héraclius avant de ceindre sa glorieuse épée. Son dessein, réfléchi ou instinctif, était de s’identifier, dans une méditation solitaire, avec le Dieu dont il était, suivant une expression alors consacrée, le lieutenant sur la terre. Tel il avait été avant de marcher contre Phocas, tel il devait être avant de marcher contre Chosroês. Recueillement fécond, au sein duquel il rassemblait toutes les forces de son merveilleux esprit.[138] Il fallait, en effet, se mettre seul en face du devoir et imprimer à sa volonté une énergie surhumaine ; il fallait se préserver des défaillances, quand on avait à fournir une si longue carrière, attirer les bénédictions divines sur l’expédition et obtenir le pardon de tant de péchés, des siens, de ceux de son peuple.

Le chantre de Pisidie prête encore bien d’autres intentions à son empereur : dans sa solitude, il évitait les indiscrétions d’un entourage curieux et bavard ; il échappait aux espions que l’on nous dépeint si bien « se dérobant comme dans un nuage au sein de la foule ».

L’hiver était d’ailleurs une saison consacrée aux plaisirs, aux jeux du Cirque et aux festins, que Pisidès appelle « les affaires du peuple ».

Le souverain avait autre chose à faire que de présider les combats de l’amphithéâtre. Héraclius savait bien que l’inspiration religieuse ne suppléerait pas aux connaissances techniques. Il aurait à conduire des négociations difficiles avec les Barbares. Alors, plus que jamais, il se rappela les enseignements de son père. « Il relut, nous dit son confident, tous les traités qui renfermaient les règles de la stratégie et de la politique ». A l’imitation des grands capitaines, il disposait ses troupes sur le papier. « Il récapitulait les combats, avant d’avoir commencé la guerre ».

Les voilà les soucis et les veilles d’Héraclius durant ce fameux hiver si plein d’attente, d’où devait se dégager, avec le salut de la patrie, l’énigme que les Byzantins n’avaient pu interpréter.

 

CHAPITRE DIXIÈME

I. Le départ d’Héraclius.

Le jour de Pâques,[139] l’Empereur, sortant de sa retraite, et une communion publique. C’était placer son entreprise, sous les auspices du souvenir le plus auguste de la religion et de l’histoire, la rédemption du genre humain. Lui-même n’avait-il pas en vue la régénération et la rédemption d’un monde, et qui pouvait mieux l’inspirer que le Sauveur des hommes ?

Le lendemain, une foule immense se pressait, dans l’attitude du recueillement, à l’église de Sainte-Sophie. Le patriarche Sergius, le patrice Bonus, les sénateurs, les prêtres et les magistrats étaient présents. On vit paraître l’Empereur, vêtu comme un simple particulier : la hauteur de sa taille et la beauté de son visage le distinguaient seules de la multitude. Il s’agenouilla, et resta longtemps en prières. On l’entendit prononcer ces paroles, qui marquent bien l’état de son esprit : « Seigneur Dieu, et toi, Jésus-Christ, ne nous livrez pas, pour nos péchés, à la risée de nos ennemis ; mais regardez-nous avec faveur. Faites que l’infidèle n’insulte pas votre héritage ![140] » Quand Héraclius se releva, George Pisidès lui adressa une courte allocution, qu’il termina par ces mots nobles, bien qu’un peu prétentieux et subtils : « Empereur, tu as pris des brodequins noirs, mais tu les rougiras dans le sang des Perses ![141] »

Héraclius, se tournant vers le Patriarche, lui dit avec émotion. « Je laisse cette ville et mon fils dans les mains de la Vierge, et dans les tiennes ! » Puis il saisit l’image miraculeuse, et sortit du sanctuaire, entraînant sur ses pas tous les citoyens. La flotte reçut les guerriers de cette croisade. Jamais ville grecque n’avait assisté à pareil spectacle. Constantinople envoyant ses enfants conquérir la Vraie Croix et venger le nom Romain est un fait unique sur ce sol, théâtre de tant d’héroïsme, et où ont été préparées de si prodigieuses aventures.

S’arrachant à l’anxieuse tendresse de ses amis, il monta sur son vaisseau, et ordonna de mettre à la voile. Son idée, si longtemps mûrie, se réalisait. Ses regards et sa pensée se dirigèrent vers l’Orient.

Où allait Héraclius ? Les uns croyaient qu’il aborderait à Chalcédoine ou sur un point de la côté asiatique voisin de Constantinople. Les autres émettaient des opinions fort diverses. Personne ne soupçonnait la vérité, tellement il avait su garder son secret. L’étonnement fut grand, lorsqu’il commanda de cingler vers le midi, à travers l’Hellespont et les Dardanelles. Il suivit, jusqu’en vue des Cyclades, la route qu’il avait tenue douze ans auparavant. Cette coïncidence devait sembler de bon augure à ce grand esprit, si préoccupé des moindres choses. Deux événements signalèrent la traversée. Lorsqu’on eut laissé à gauche Chalcédoine, on passa devant le promontoire d’Héra où s’élevait autrefois un temple consacré à cette grande divinité de l’Olympe grec. Dominé par un enthousiasme religieux, qui jamais n’avait été aussi ardent et aussi expansif, l’Empereur supprima ce nom, dernier vestige du paganisme, et lui substitua une appellation chrétienne, sans doute celle de la Vierge Marie.[142]

La nuit était venue. L’équipage se livrait au sommeil. Seul Héraclius veillait, plongé dans ses pieuses méditations. Cependant les nuages s’amoncelaient ; le vent du midi se mit à souffler avec violence. Le bouillonnement des flots devint terrible. Tout à coup des lamentations aiguës retentirent aux oreilles de l’Empereur : le navire impérial venait de heurter contre un écueil. Personne ne songeait à tenter un effort salutaire. Mais l’heure était venue pour Héraclius de se révéler sans réserve. S’élancer à l’avant du vaisseau, se mettre à l’œuvre, exciter tout le monde au courage : rien ne lui coûta. Aussitôt les choses changèrent de face. On oublia un instant le danger, pour admirer cet homme inspiré, qui devançait l’espérance, ou plutôt la personnifiait. Ceux que la crainte avait paralysés rougirent de cette intervention virile et inusitée du prince. Les eunuques suivirent l’élan général. Sur un signe du maître, tous les vaisseaux légers se groupèrent ; tous les soldats s’armèrent pour ce combat contre les éléments. Les uns dégageaient le navire des récifs ; les matelots le saisissaient avec des cordes de jonc, le tiraient comme ils pouvaient, et l’arrachaient par des efforts redoublés aux rocs qui le tenaient captif[143] ».

La présence d’esprit qu’avait montrée Héraclius lui concilia tout d’abord la confiance de ses compagnons d’armes. On le comparait au pilote prudent qui « gagne de vitesse la tempête, et sait éluder la violence de l’ouragan ».

Mais ce qui témoignait le plus en sa faveur, c’est « qu’il avait pris garde aux moindres actions » et prodigué les récompenses avec un admirable discernement.

Pour comble de fortune, il s’était fait, en aidant au sauvetage, une légère blessure, marque visible de son activité et de son courage. Aux yeux des Grecs, redevenus dignes de leur antique renommée, Héraclius était déjà plus qu’un souverain : c’était un frère d’armes.

La navigation se poursuivit sans nouveaux incidents. Nous pensons toutefois que, chemin faisant, on recueillit, sur le littoral, plusieurs garnisons qui, grâce aux défenses naturelles, avaient défié les attaques des Perses. On salua successivement les îles de Rhodes et de Chypre, et on mouilla dans le golfe de Scandéron.

« Il arriva, courrier infatigable et inattendu, à ce défilé qu’on appelle les Portes », s’écrie le diacre byzantin.[144]

Deux armées célèbres avaient campé, dans les temps anciens, aux Pyles de Cilicie et de Syrie, celle de Cyrus le Jeune et celle d’Alexandre. Ce sont deux murailles, dit Xénophon. L’espace entier qui les sépare est de trois stades. Le passage est étroit, les murailles descendent jusqu’à la mer, et elles sont couronnées de rochers à pic.[145]

II. L’Empereur à Issus.

Pourquoi l’empereur Héraclius venait-il camper sur le champ de bataille d’Alexandre le Grand ? Il y avait dans ce choix mieux qu’une simple réminiscence. Les fortifications naturelles de la Cilicie, dit Gibbon, protégeaient et même cachaient le camp d’Héraclius. L’angle qu’il occupait aboutissait à un vaste demi-cercle des provinces de l’Asie, de l’Arménie et de la Syrie, et, en quelque point de la circonférence qu’il voulût former une attaque, il lui était facile de dissimuler ses mouvements et de prévenir ceux de l’ennemi. » On se trouvait au centre géométrique de l’immense territoire envahi par le grand roi. Or, nous le savons, les rivages abrupts de l’Anatolie et de la Syrie comptaient un grand nombre de forteresses qui n’avaient pas encore capitulé. On pouvait donc, du Liban et du Taurus, ramener à soi toutes ces garnisons inutiles et dispersées. A cet effet, on emploierait la belle flotte grecque qui dominait la Méditerranée. En outre, on avait un campement admirable, où on exercerait les troupes avant de les mener au combat. Et quand les hostilités commenceraient, c’est une guerre de montagnes que l’on aurait à soutenir : la cavalerie persane y perdrait tous ses avantages, l’infanterie grecque y garderait tous les siens.

Il fallait concentrer les troupes et les aguerrir. La première de ces opérations s’effectua avec une sûreté et une promptitude qui remplirent les Grecs d’admiration et les Perses d’inquiétude. « L’empereur agissait, pensait, combinait, donnait des ordres pour rassembler sa nombreuse armée, répandue sur la terre entière ; car on avait à craindre que les Barbares ne survinssent à l’improviste[146] ». Lorsque cette manœuvre ingénieuse et délicate eut porté tous ses fruits, on fut encore plus élogieux et plus flatteur. « Sa parole conciliante les avait réunis, comme avec du vif-argent on recueille des parcelles d’or ». Théophane dit avec beaucoup de simplicité et de justesse : « Autour de sa jeune armée, Héraclius groupa les anciennes légions[147] ». Mais il n’eut pas besoin de se déplacer. « Elles se rassemblèrent d’elles-mêmes[148] ».

III. Il relève le courage de ses troupes et les exerce

C’était une étrange armée que celle qui se trouvait à Issus sous le commandement de l’Empereur : toutes les nations de l’empire y étaient représentées. C’est assez dire que les races, les mœurs, les langues, les idées les plus diverses, ainsi confondues engendraient une anarchie, non moins redoutable que celle qui régnait naguère dans la capitale. Parmi ces soldats, les uns étaient des mercenaires, les autres de véritables croisés. Ceux-ci, venus de Constantinople, avaient reçu l’initiation de l’Empereur et du Patriarche. Ceux-là, éprouvés par une série de défaites lamentables et par de longues privations, n’inspiraient à leur chef aucune confiance.

Héraclius vit bien qu’avant de façonner le corps de l’armée, il fallait lui donner une âme. Or, c’est surtout dans l’emploi des moyens moraux, dont les grands tacticiens n’ont pas toujours le secret, que sa supériorité se révèle. Nouvel Orphée, il possède au plus haut degré la science de l’harmonie qui, selon les Grecs de la grande époque, est aussi la science de la politique. Un rythme parfait, une musique divine, président à ses moindres actes et à ses moindres paroles. Jamais il n’a recours à la rigueur. Il procède comme un médecin expérimenté, qui préfère l’emploi des émollients à celui des caustiques et à l’amputation des membres.[149]

Quel est le principe de ce tact souverain ? Est-ce l’idée du beau, du bon et du vrai, telle qu’on la rencontre chez un Platon ? Non ! c’est Dieu lui-même, c’est le Verbe Divin, c’est le Saint-Esprit. Ici apparaît de nouveau la fameuse théorie byzantine qui était le fondement de l’Etat. Communiquer le Saint-Esprit dont il est rempli : c’est là le but d’Héraclius, cet être privilégié et presque surnaturel. Or la dévotion dépose dans les cœurs un germe qui ne manque pas de se développer sous une influence vivifiante. Héraclius est donc assuré de la victoire, quand ses soldats sont devenus de parfaits exemplaires de piété. Son immense crédit auprès de la Divinité et la sympathie qu’il inspire aux siens feront le reste. « Son amour et sa piété, qui ne cessent de les entourer, leur donnent une énergie nouvelle au milieu des périls et des conjonctures difficiles ». Ajoutez à cela de fréquents entretiens sur l’objet même de la campagne, la croix captive, la cité sainte qui est si proche, le nom auguste de Rome. Alors, comme par enchantement, du sein de cette multitude si confuse, s’élève une grande pensée commune. Une armée est créée ; disons mieux, une cité, semblable à celle que Xénophon conduisait à travers l’Asie, mue par les idées de religion et de patrie.[150]

On peut expliquer ce résultat merveilleux de manière à satisfaire tout le monde. Héraclius est l’un des hommes les plus éloquents qui aient existé, Dieu, la foi, l’espérance, le martyre : voilà les sujets ordinaires de ses discours. Son âme déborde avec des jets de flamme. Ardente, elle embrase les autres âmes. « Tes paroles ont aiguisé nos épées, ta plainte a animé ces armes elles-mêmes ! » s’écriera un jour l’un de ses soldats, en constatant, d’une façon toute naïve, l’irrésistible éloquence de son souverain. Nous prêterons l’oreille, en temps et lieu, à la voix puissante de ce prince qui ne veut plus voir dans ses sujets que des fils ou des frères.

Après les moyens moraux, les moyens pratiques ; après la tâche du directeur spirituel, celle du général. Héraclius ne recule pas devant ce travail purement technique, ordinairement dévolu aux officiers inférieurs ; et, chose remarquable, son panégyriste nous le montre présidant à la parade, faisant des gestes, des démonstrations, traçant des modèles, maniant les armes comme un maître élémentaire manie les lettres de l’alphabet. Là-dessus, il se récrie, et compare l’esprit de l’empereur à l’Océan sans limites. Et nous aussi, nous admirons, mais pour d’autres motifs. Nous ne voyons pas sans étonnement l’intime union de la divination et du sens pratique. En même temps, nous sommes instruits ; car nous savons désormais que si l’enthousiasme est le premier mobile d’Héraclius, la connaissance positive des choses est son premier moyen.

IV. Allocution d’Héraclius ; l’image non peinte.

Héraclius voulut se rendre complètement maître de ses soldats domptés par son génie et charmés par sa bienveillance. Il ordonna une revue générale. Quand il parut, les étendards aux couleurs variées, qui servaient à indiquer les mouvements, s’inclinèrent vers la terre.[151] Des acclamations bruyantes et enthousiastes retentirent. Mais l’Empereur, tout entier à son inspiration, saisit cette, image qui ne le quittait plus, et la tenant embrassée : « J’ai mis ma confiance, dit-il, dans ce Dieu qui est notre maître, notre général, notre empereur ; je me prépare aux travaux de la guerre, comme le plus humble d’entre vous. Cette Sainte Image, et les malheurs de l’Empire, ont d’ailleurs établi entre nous une fraternelle sympathie. Il nous convient à tous de marcher contre des ennemis qui adorent les créatures au lieu du Créateur, qui ont souillé de sang et de meurtres des tables sans tache, et qui déshonorent, par leurs impudicités, des Eglises jusqu’ici à l’abri des passions !

Ils veulent, les impies, avec leur épée barbare, couper jusqu’à la racine cette vigne que nous avons plantée ! C’est bien eux que David avait en vue, quand il disait : « Heureux celui qui jette violemment à terre et qui brise contre la pierre les enfants de la Perse ![152] »

Le fanatisme ! voilà le sentiment auquel s’adresse l’Empereur, pour donner à son armée la cohésion et l’essor. Il ne recule même pas devant une interprétation hasardeuse du texte sacré. Peut-être le martyre récent de saint Anastase, ancien mage devenu chrétien et immolé par les Perses, avait-il allumé dans tous les cœurs le désir de la vengeance.[153]

L’un des témoins de cette scène en constate le prodigieux effet.[154] L’exaltation était au comble. Héraclius apparaissait comme l’interprète du Dieu tout-puissant évoqué par lui. Jamais souverain n’avait eu sur l’esprit de ses sujets un empire aussi absolu. Ce n’était plus un roi, mais un prophète : il régnait par l’enthousiasme.

V. Exercices guerriers et combats simulés.

Après cette allocution, il semblait qu’on n’eût qu’à marcher contre l’ennemi. Mais, nous le répétons, le bon sens vient toujours rectifier l’enthousiasme d’Héraclius. Si on affrontait prématurément « la poussière des Perses, la race indomptable, » on serait battu. Le plus léger insuccès pouvait faire renaître « la terreur persique, » et on perdrait en un instant le fruit de tant d’efforts. Il fallait mettre, sous les yeux des soldats excités et instruits, l’image de la guerre. Avec sa prévoyance ordinaire, le général résolut « de leur montrer, avant les dangers réels, les plus grands dangers ; il voulut que chacun faisant, à l’abri du péril, l’expérience d’une défaite, acquît plus d’assurance[155] ». On déploya, dans ces attaques simulées, une véhémence qu’on ne rencontre pas toujours sur les champs de bataille. « Les escadrons étaient disposés avec un ordre rigoureux. S’étant divisés en deux camps, ils se serrèrent fortement les uns contre les autres. On aurait dit des murailles garnies de machines de guerre. Les deux armées, s’ébranlant tout entières, les boucliers heurtèrent les épées avec des chocs violents. Cette représentation de la guerre était si parfaite, que l’on croyait voir toutes les épées teintes de sang. Partout l’horreur, l’épouvante, la confusion, un élan meurtrier, sans meurtres toutefois.[156] » Héraclius faisait lui-même son apprentissage de général, et dès le principe, son talent de tacticien se révélait dans sa plénitude : « Comme les flots de la mer sont repoussés vivement par le reflux, les flots de son armée, se mouvant ensemble à son commandement rapide, se présentaient avec non moins de vitesse, tantôt de front, tantôt en arrière ». Il y eut là pour Héraclius bien des observations à recueillir, et nul plus que lui n’était porté à tenir compte de l’expérience. Le résultat le plus important était d’avoir familiarisé avec les combats, ces recrues naguère suspectes. Il fallait bien prendre son parti, quand on voyait les flèches et les boucliers déposés sur la table impériale, à côté des plats et des coupes d’or. Tout le monde s’élançait sur les traces glorieuses du maître. « Les temps de la lâcheté étaient loin maintenant. »

VI. Plan de campagne.

Rien n’avait troublé ces préliminaires. Une poignée de braves guerriers, retranchée dans une forte position, s’était grossie successivement des mercenaires et des volontaires de tout l’Empire. Devenue une armée comparable à celle de Xerxès, elle avait acquis l’homogénéité, le sentiment de l’honneur et du devoir, l’instruction, l’expérience, l’élan guerrier ; elle s’était pourvue de généraux, prêts à transmettre et à exécuter les ordres de l’incomparable capitaine qui avait surgi au milieu de cette universelle effervescence.

Que faisaient les Perses ? Sans doute le gros de leurs forces attendait en vue de Chalcédoine le moment propice. Loin de s’inquiéter de l’aventureuse expédition d’Héraclius, ils s’en réjouissaient, parce qu’elle leur permettait d’exécuter plus aisément leur dessein. Alexandrie, Jérusalem, Antioche et Césarée étaient pillées et presque détruites ; l’Asie et l’Afrique n’offraient plus rien à ravager. L’Europe et la capitale de l’Empire excitaient seules désormais la convoitise de Chosroês. Et sans doute il ne cessait de dire au Sanglier royal, son premier général, ce que Mahomet II dit plus tard à son grand vizir : « Donne-moi Constantinople ! »

Cette idée fixe des Perses et du grand roi indiquait à Héraclius son plan de campagne. Pour dégager la capitale, il fallait menacer l’Empire Perse. Mais on ne pouvait pas risquer une attaque directe et immédiate, parce que, au-delà des montagnes de Syrie, on aurait trouvé cette grande plaine, jadis fatale à Cyrus le jeune, où l’on devrait lutter contre des forces supérieures et une redoutable cavalerie. Si, au contraire, on s’avançait vers le centre de l’Asie Mineure, on s’appuierait constamment sur les montagnes, on attirerait et on retiendrait Sarbar, en faisant mine de gagner la Perse à travers la petite Arménie, et on lui livrerait bataille, où et quand on le voudrait.

 

CHAPITRE ONZIÈME

La campagne d’Asie Mineure, supprimée par Nicéphore, a été mutilée par Théophane et Cédrénos, qui copient en partie, mais sans le comprendre, notre poète, témoin oculaire. En suivant avec attention ce dernier, nous donnerons raison des principaux mouvements stratégiques de l’Empereur, et de sa tactique si admirée des contemporains.[157]

Héraclius ébranla son armée, probablement au début de l’automne.[158] Il franchit les portes Amaniques, et remonta le cours du Pyrame, pour se rendre de Cilicie en Cappadoce. Il se faisait sagement précéder d’éclaireurs montés à cheval, disciplinés, agiles, et dressés au pillage, qui poussaient des reconnaissances dans toutes les directions. Dans l’une de ces explorations, la cavalerie grecque heurta une bande de Sarrasins « à la longue chevelure » qui, à la faveur des luttes du grand roi et de l’Empereur, « désolaient les contrées voisines, » et s’apprêtaient à fondre sur les derrières de l’armée chrétienne. Le narrateur leur prête un courage de héros et la férocité de bêtes fauves. L’issue du combat fut glorieuse pour l’armée nouvellement organisée. Il y eut du côté des barbares, un grand nombre de mort et de captifs. Parmi ceux-ci, était un chef de tribu d’une naissance illustre. On le conduisit à Héraclius qui le montra à ses guerriers émerveillés de ce début de campagne. « La victoire ailée était venue, disait-on, au devant des Romains, leur apportant, avant la bataille, des trophées, dépouilles des Perses ». Paroles qui montrent bien que l’on avait depuis peu levé le camp, et que l’on était encore en Cilicie. L’habileté politique du souverain égala sa fortune. Il brisa les liens dont l’Arabe était chargé, et le retint sans doute auprès de lui, afin de s’en servir comme de guide dans une contrée inconnue. Ainsi ses prisonniers purent devenir ses auxiliaires, et les témoins de cette merveilleuse transformation répétaient avec étonnement « que son esprit, muni des armes les plus diverses, combattait avec une variété prodigieuse et aimait mieux employer la clémence que l’épée ».

Lorsque Chosroês apprit que les Romains prenaient l’offensive, il fit avertir Sarbar de se replier vers l’Halys. Les Perses, quittant Chalcédoine, traversèrent la Mysie, la Phrygie et la Galatie, et arrivèrent dans le Pontique, où ils comptaient passer l’hiver (car on était en décembre), croyant que l’ennemi lui-même établirait ses quartiers dans la Cappadoce. Mais leur illusion fut de courte durée, et ils franchirent le Taurus, afin de s’opposer à de nouveaux progrès. Alors, pour la première fois, depuis qu’Héraclius commandait, les Romains et les Perses furent en présence. Les deux armées ne se ressemblaient guère : « Autour du chef de la superstition retentissaient avec indécence les cymbales et tous les instruments de musique. A ses côtés dansaient, dans une nudité provocante, des femmes impudiques. L’Empereur jouissait de l’harmonie des psaumes chantés sur des instruments mystiques, éveillant dans son cœur un divin écho. » Le premier cri proféré par les valeureux champions du Christ était une imprécation contre les Mages. Cependant les Romains se trouvaient dans une situation fort critique. Ils risquaient d’être enveloppés par des adversaires très nombreux. Ils avaient en perspective « la famine, des maladies de tout genre, des pièges invisibles et meurtriers ». Ils se voyaient contraints de combattre ayant en face le soleil qui les aveuglait.

Pour sortir de cet embarras, Héraclius imagina, ou plutôt emprunta à Élien un ingénieux stratagème. Il s’agit d’un mode rapide de conversion, connu sous le nom d’ordre entrelacé. Les troupes, disposées en spirale, « présentaient le front aux barbares dans une marche oblique et détournée. » Le Sanglier royal « fut pris à revers par cette armée au double visage. » En un instant, Héraclius avait passé de l’avant à l’arrière. « Jamais conducteur de chars, dirigeant obliquement les rênes dans la carrière, n’atteignit le but avec une telle vivacité ». Ainsi le Transgresseur était relégué dans la plaine, au milieu d’un pays inexploré. Pendant six jours, il chercha au midi Héraclius qui était au nord. Lorsqu’il se ravisa, les Romains gravissaient les pentes de l’Anti-Taurus, pénétraient dans le Pontique, vers les sources de l’Halys, et s’y fixaient solidement en gardant tous les passages. C’est ici que Théophane les retrouve, retranchés entre les montagnes et la mer.

Sarbar était dérouté par cette manière toute nouvelle de combattre. Son orgueil s’était changé en humilité. Il aurait bien voulu rétrograder, « mais nulle part il ne voyait d’issue ». Il comptait tout au moins que l’Empereur séjournerait sur le versant de la mer Noire durant la saison des neiges. Mais celui-ci, dès le commencement de janvier,[159] sortit de ses cantonnements et fit une démonstration du côté de l’Orient, comme pour menacer la Perse. Rien ne lui était plus aisé, car il disposait des chemins de l’Arménie : il dut y déboucher par les gorges du Lycus. Sarbar craignit, bien à tort, qu’une marche forcée ne le conduisît en quelques jours jusqu’au Tigre, ce qui eût été de la part d’Héraclius le comble de la témérité. Il s’avisa à son tour d’une ruse : il entra en Cilicie et gravit « la route ardue et resserrée entre des précipices », où les Romains avaient passé un mois auparavant. Étrange expédition, dans laquelle il avait décrit un immense arc de cercle, du Sangarius au Pyrame, touché, sans pouvoir les atteindre, ses ennemis qui décrivaient un autre arc de cercle du Pyrame à l’Euphrate. Cette diversion avait pour but de ramener à Issus « le nouvel Alexandre. » Mais celui-ci n’avait plus d’intérêt à conserver les Pyles Syriennes. Qu’importait cette ligne de retraite à un général bien décidé à vaincre ou à périr, et dont les flottes dominaient aussi bien la mer Noire que la mer de Chypre ?

Le Sanglier royal fut donc déçu de nouveau. De nouveau il hésita ; mais il était malgré lui entraîné à la suite d’Héraclius comme un chien que relient une chaîne, suivant l’image bien vive de Pisidès. C’est que l’Arménie, déjà compromise, le rappelait vers le nord.[160] Las de cette course à droite et à gauche, il finit par s’élancer d’un seul côté. Alors il força les passages de l’Anti-Taurus, et l’Empereur dut faire volte-face, mais prêt au combat et « fortifié par l’art militaire ».

Les deux rivaux, après quinze jours de contremarches s’étaient de nouveau rapprochés. A la faveur de la nuit, les Perses pensèrent surprendre les Romains. Mais, au milieu de cette opération, il y eut une éclipse de lune qui les déjoua.[161] Les adorateurs du Christ raillèrent, à cette occasion « la déesse de la Perse », et lui opposèrent « le Phébus plein de piété, qui purifiait le monde par ses paroles expiatoires ». Cependant Héraclius animait les siens à une lutte héroïque, s’élançant chaque jour pour livrer bataille, car chaque jour Sarbar faisait mine d’attaquer, mais, tout bien examiné, « tournait le dos, malgré son audace naturelle ».

L’Empereur ayant pris à son tour le rôle de provocateur, le Sanglier royal se réfugia dans des lieux impraticables. Pisidès compare, à ce moment, les Perses à des lièvres et à des chevreuils. Effrayé « de cet ordre admirable, » « de cette habileté stratégique consommée », « il resserrait ses cohortes et restait attaché aux rochers, comme s’il eût été pétrifié ». « On eût cru voir un tableau, tel qu’en composent les peintres ». Pour faire cesser ce jeu, on inventa un artifice digne d’Ulysse : « Dans la plaine commode, où se déployait l’armée Romaine », on dressa la table impériale, et on y servit un magnifique repas, afin d’inspirer une fausse confiance. Mais cette apparente négligence et ce mépris réel augmentaient l’anxiété des Barbares. Les plus subtiles combinaisons échouèrent. Néanmoins des collisions ne tardèrent pas à naître, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, du voisinage même des deux armées. Alors Héraclius, pour assurer les résultats acquis, et pour en préparer de nouveaux, jugea que la prudence elle-même lui conseillait de s’exposer. Il lui fallait a tout prix relever la royauté avilie par plusieurs siècles d’inertie ; il lui fallait montrer la Sainte Image sur le chemin de l’honneur. On le voyait toujours au premier rang, « armé de son arc, le bouclier en avant, s’exposant aux yeux de tous et pour tous. » « Il inspirait ainsi à ses généraux une ardeur belliqueuse ». Les simples soldats se montrèrent d’abord effrayés de cette activité sans exemple, ils poussèrent des soupirs, ils pleurèrent. Mais ils avouèrent bientôt que « l’Empereur portait le bouclier avec plus d’aisance que la couronne ». Ses cothurnes noirs, qui se rougissaient du sang des Perses, suivant la promesse de Pisidès, les impressionnaient aussi très vivement. Ils gémissaient toujours, mais ils volaient au carnage.

A chaque stratagème d’Héraclius répondait un stratagème de Sarbar. Un Perse passa à l’armée romaine : l’Empereur l’admit dans ses rangs. Mais il jeta son bouclier au milieu de l’action et rejoignit les siens. C’était un espion ou un transfuge, incertain entre les deux partis. Il croyait peut-être, par ses révélations assurer le succès de son pays. « Mais, témoin de l’infortune qui accablait les Barbares, stupéfait de cette lâcheté qui était naguère l’apanage des Romains, » il redescendit dans la plaine. Le prince ne lui garda pas rancune, « car il accueillait tous ceux qui venaient à lui, et attendait pour les sauver ceux qui tardaient à venir ».

« Alors que Lucifer sort de l’Océan et s’élève dans les airs, brillant messager de lumière », le général du grand roi divisa son armée en trois corps, de manière à les opposer aux trois phalanges grecques. Prenant un certain nombre de soldats, il les cacha au fond d’un ravin, d’où ils devaient sortir, à un signal donné, pour troubler l’avant-garde impériale. Il espérait que la consternation s’étendrait à toutes les cohortes ennemies.

Il n’en fut rien, grâce à la vigilance de l’Empereur. Son intelligence, qui pénétrait les plus secrètes pensées, avait su deviner ce calcul, ces ruses si bien dissimulées, « avant que la nuit n’eût achevé la moitié de son cours ».

Le jour venu, on marche au combat de part et d’autre. « Le soleil aveuglait de ses premiers rayons la foule de ses adorateurs », remarque le poète toujours préoccupé de la question religieuse.

Héraclius détache de son armée une poignée de soldats et les munit de sages conseils. A peine se sont-ils approchés de l’embuscade de Sarbar, qu’ils simulent une panique et s’enfuient. Les Perses, qui étaient cachés, s’élancent alors à la poursuite des fuyards et les atteignent dans la plaine. L’Empereur, avec l’élite de son armée, arrive au secours des siens, et refoule les envahisseurs. Sarbar s’ébranle pour appuyer ces derniers. Mais l’action générale tourne à sa confusion et à sa honte. Il a recours à des sortilèges, que les Mages nous auraient expliqués beaucoup mieux que Pisidès. « Pour la première fois, dit celui-ci, il lance des imprécations contre ses Dieux, il insulte l’objet de son admiration, il verse de l’eau sur le feu et l’éteint. Il produit ainsi d’épais brouillards de fumée : pour dissimuler sa fuite, il improvise des ténèbres ».

L’armée persane offrait un désordre inexprimable : « Tous se jetaient dans des sentiers détournés et inconnus, pensant trouver leur salut dans la fuite. La plupart se réfugiaient dans les lieux escarpés, les passages étroits, les vallées rapides, et cherchaient, parmi les précipices, des issues qui leur permissent d’échapper. » Ce fut un moment solennel que celui où les Grecs virent la foule des barbares, « éperdue, entassée sur les rochers, et tourbillonnant au-dessus de l’abîme ». Combien de chocs, de chutes et de mutilations il y eut en ce jour ! Ceux qui n’avaient pas abandonné leurs coursiers étaient lancés dans les airs par la violence de la secousse. « Quelques-uns demandaient, avec des cris de désespoir, qu’on les perçât d’un fer acéré. Pour beaucoup, le flanc des chameaux fut un rempart inespéré ».

Alors commença « la chasse des chèvres sauvages », chasse terrible, où il y eut un grand nombre de morts et de prisonniers. Le camp et les armes des Perses furent la proie des vainqueurs.

Tandis que la frayeur dispersait les Barbares, les Grecs se livraient à la joie de la vengeance. On aurait dit des esclaves qui, devenus maîtres, veulent à leur tour imposer la servitude. La parole d’Héraclius, dans son manifeste d’Issus, ne s’était que trop vérifiée. Les enfants de la Perse avaient été écrasés contre les pierres.

Mais portons nos regards sur un autre spectacle. Déjà le camp retentissait des actions de grâces de l’armée romaine. « Tous élevaient leurs cœurs et leurs mains vers le Dieu des créatures et vers Héraclius ». Dieu et Héraclius : ces deux noms allaient, pendant dix ans, être associés par les Byzantins, et résumer pour eux tout ce qu’il y a de grand dans l’univers.

 

CHAPITRE DOUZIÈME

I. Retour d’Héraclius à Constantinople (Fin janvier — fin mars 623).

Les restes de l’armée de Sarbar abandonnèrent le bassin de l’Halys, sans que l’Empereur s’acharnât à les exterminer. Il établit ses quartiers d’hiver près du rivage de la mer Noire, sur les confins du Pontique et de l’Arménie. Les villes pourvurent abondamment à ses besoins, et il put faire goûter à ses troupes victorieuses un repos indispensable. Ce n’est qu’à regret, néanmoins, qu’il consentit à s’arrêter dans le cours de ses triomphes. Son esprit était plein « de belles combinaisons ». « Il voulait rester et combattre ».

Mais la politique exigeait son prompt retour à Constantinople. Le roi des Avares, suivant sa coutume, l’accusait d’avoir enfreint les traités.

Il fallait le retenir chez lui par la crainte et les séductions. L’armée elle-même, « par sympathie pour la capitale, » priait le chef de se résoudre à cette séparation si nécessaire. « Elle priait et elle pleurait ». Il se laissa fléchir. « Il régla toutes choses avec sagesse ; il mit d’accord les guerriers et le général » qui devait les commander en son absence. « Il confia aux mains de Dieu toutes ses espérances, » et il s’embarqua à Trébizonde.

C’est partagé entre la joie de ce qu’il avait accompli et le souci de ce qui lui restait à faire, qu’il traversa la mer Noire. Il ramenait George Pisidès, auquel il exposa, durant le trajet, la règle qu’il s’était tracée. « J’ai enfin vécu pour Dieu les journées qui viennent de s’écouler ! » put-il s’écrier avec satisfaction.

Héraclius reparaissait comme transfiguré à Constantinople. En dix mois, il avait délivré la ville d’un voisinage menaçant et l’Asie Mineure d’une longue occupation. Il avait relevé les aigles romaines, naguère flétries. Il avait vaincu le redoutable Sarbar, détenteur de la Vraie Croix et destructeur de Jérusalem. Il avait dévoilé « les mystères de l’erreur ». On ne désespérait pas de voir un jour le dragon lui-même, Chosroês, captif et enchaîné par le nouvel Hercule.

II. Les Perses de Pisidès.

Le poème de Pisidès sur l’expédition contre les Perses nous fait assister à la naissance et au développement de cette réputation extraordinaire. A côté des flatteries inséparables d’un panégyrique et du Bas-Empire, on trouve des éloges d’une surprenante sincérité. Bien plus, si l’Héraclius du jour fait pardonner à l’Héraclius de la veille, il ne le supprime pas.

La prière, adressée à Dieu par le Diacre de Sergius, fixe d’une manière certaine les sentiments des sujets à l’égard du souverain, dans ces jours de nobles réjouissances.

 « Dirige celui dont tu es l’empereur ! Qu’il fasse tout ce que tu veux. Que grâce à toi, il soit la terreur des ennemis ! Qu’en le voyant les Barbares, qui volent au carnage, fléchissent la tête et tremblent ! Que les sueurs qu’il répand lui servent d’expiation pour ses fautes passées ! Qu’il remporte une double victoire sur ses ennemis, les Perses et ses propres passions. Remplis-le d’une sainte ferveur pour loi. Qu’il soit un nouvel Élie... un nouveau Moïse... Qu’il élève vers les cieux la Croix plutôt que les mains ! Façonne-le comme il te plaît, ce grand triomphateur, ton général suprême. Accorde aux enfants de cette race divine de régner jusqu’à la fin des siècles sur le territoire romain ! »

III. Mesures et grand projet militaire d’Héraclius.

Héraclius mit aussitôt à profit l’autorité que lui conféraient ses services et sa gloire. Pisidès le louera plus tard d’avoir concilié les démagogues ou chefs de factions, d’avoir « corrigé ce que la nature n’avait pu corriger. » Il nous apprend aussi que la ville avait perpétué le souvenir de ce bienfait par un tableau commémoratif.

Nous ne possédons aucun détail sur les nouvelles négociations avec le khakan. Les appréhensions étant dissipées de ce côté, l’Empereur eut hâte de rejoindre son armée.

Mais il voulut auparavant placer sa seconde expédition sous les mêmes auspices que la première. Ce n’est pas à Constantinople qu’il célébra la fête de Pâques,[162] mais à Nicomédie, dans la Bithynie purifiée des sacrilèges des Perses. Toute sa famille l’entourait. Il fit ensuite ses adieux au nouveau Constantin et à Eudoxie. L’impératrice dut l’accompagner.[163]

Ses vues stratégiques et politiques s’étaient singulièrement développées depuis sa campagne de Cappadoce. C’était peu à ses yeux que d’avoir rendu à l’Empire l’Asie Mineure ; il voulait maintenant lui rendre la Syrie et l’Égypte. Il nourrissait le dessein, encore plus grand, de frapper au cœur la domination Persane et la religion des Mages. Il savait que les empires despotiques ne survivent guère à la perte de leurs capitales. Or, une marche habile, le long du Tigre et de l’Euphrate, pouvait le mener promptement à Ctésiphon et à Dastagerd. Cette guerre, commencée par de laborieuses escarmouches, se terminerait par un coup de foudre ! S’arrêtant à cette combinaison hardie et pratique, il n’y avait qu’un moyen pour en assurer l’exécution : c’était de faire passer les Grecs des cantonnements de Trébizonde, où il les retrouvait, dans l’Arménie. Faisons connaissance avec ce pays.

IV. L’Arménie.

Un immense plateau s’élève entre l’Asie et l’Europe, et leur sert de barrière. Il est porté par les chaînes puissantes du Caucase et du Taurus. Des passages étroits, des gorges affreuses, permettent seuls d’y pénétrer. Trois autres chaînes imposantes relient entre elles les deux premières : celle des Niphates, celle de l’Ararat et celle du Kour.

Dans l’intervalle qui sépare ces gigantesques murailles, s’étendent de loin en loin des plaines qui n’offrent que de légères ondulations ;[164] mais on trouve, plus souvent, des vallées étroites et ardues, de véritables impasses.[165] On rencontre aussi, surtout au midi, des lacs intérieurs, sulfureux, salés et sans écoulement. De grands fleuves traversent l’Arménie : dans la partie supérieure l’Euphrate, dans la partie inférieure le Tigre. Celui-là se dégage péniblement des contreforts qui l’enlacent ; celui-ci s’affranchit impétueusement, presque dès le début de son cours. Tous les deux se dirigent vers le midi, perpendiculairement au Taurus, pour se rejoindre dans les plaines de l’Assyrie. Le Cyrus, au contraire, est parallèle au Caucase, et ramène à lui l’Araxe, qui est la rivière arménienne par excellence ; il tombe dans la mer Caspienne. Le Phase, dont les sources sont voisines de celles du Cyrus, se déverse dans le Pont-Euxin.

La Colchide, l’Ibérie, l’Albanie en deçà du Caucase, la Mésopotamie au delà du Taurus, la Médie près de la mer Caspienne, le Pont près de la mer Noire : telles étaient les limites de l’Arménie.

Cette région inaccessible semblait devoir être à jamais étrangère aux deux parties du monde qu’elle sépare. Il en a été tout autrement. Du nord sont venus des envahisseurs ; du sud, des dominateurs. Des légendes ou des événements historiques s’y sont produits : le Paradis terrestre, le déluge universel et les merveilles de Sémiramis.

Au ive siècle de notre ère, l’Hellénisme, le Christianisme et le Mazdéisme se partageaient cette contrée : on y voyait des temples, des pyrées et des églises. Bientôt les églises seules restèrent debout, grâce à saint Grégoire l’Illuminateur. En même temps eut lieu une sorte d’éveil et d’expansion nationale. Mais l’extinction des Arsacides, les progrès de la maison de Sassan, firent encore de l’Arménie le champ de bataille des Grecs et des Perses. Elle fut disputée avec obstination, puis partagée. Il semble que sa destinée soit d’appartenir toujours à plusieurs maîtres étrangers qui lui imposent la guerre et la servitude.

Héraclius trouvait dans l’histoire byzantine une précieuse indication. Sous Justinien et Nouschirvan, la lutte s’était concentrée en Colchide, point de rencontre des caravanes, qui descendaient le Phase et la mer Noire et se rendaient à Constantinople. Là, vivaient les Lazes qui, après bien des alternatives, avaient adopté définitivement le Christianisme.

Héraclius, d’après Nicéphore, pénétra dans le Lazique en côtoyant le Pont, de Trébizonde à l’embouchure du Phase.[166] Ainsi les Grecs, deux mille ans après les Argonautes, visitaient de nouveau le pays de la Toison d’Or.

L’Empereur comptait, pour renforcer son armée, sur les valeureuses et chrétiennes populations des Lazes, des Abasges, des Ibères et des Albaniens. L’Arménie devait être, suivant l’occasion, ou un campement, ou un refuge, ou un piège. Elle donnerait à l’armée des chevaux excellents.[167] A la cavalerie persane, on opposerait la cavalerie indigène. Au nord de l’Albanie, communiquant avec elle par le détroit de Derbent, était la Hunnie qui fournirait des alliés affamés de pillage. Le choix de l’Arménie, comme celui d’Issus, révélait un maître dans la stratégie et dans la politique.

 

CHAPITRE TREIZIÈME

I. Campagne d’Atropatène (623).

Héraclius, après avoir réuni ses divers contingents et occupé les défilés de l’Arménie, envoya un message à Chosroês. Ce n’était plus d’un ton humble et suppliant qu’il lui écrivait. Il signifiait au despote de Dastagerd que si ses propositions de paix étaient rejetées, il envahirait sur le champ la Perse.[168] Sans plus de retard, il pénétra dans l’Atropatène.[169]

Cette région, qui était l’une des provinces de l’ancienne Médie, l’attirait par bien des raisons Elle était admirablement fertile, sauf dans les monts voisins de la Caspienne, où habitaient les Cadusiens, les Tapyres, terribles auxiliaires du grand roi.[170] Ce dernier y résidait l’été, dans la grande ville connue aujourd’hui sous le nom de Tauris.[171] Son ancienne dénomination de Gaza indiquait la présence d’un trésor qui, selon Cédrénos et Théophane, était la dépouille opime du fameux Crésus. Un trésor plus précieux encore, et qui devait tenter davantage Héraclius, c’était la Vraie Croix, mobile supérieur de toutes ses pensées et de toutes ses actions. Le nom moderne de l’Atropatène, Azerbaïdjan ou Pays du Feu, dit suffisamment que nulle part les Mages et les Pyrées n’étaient plus nombreux et plus révérés. C’est à Thébarme, à l’ouest du lac d’Ourmiah, qu’était né Zoroastre, le fondateur de cette religion si odieuse aux Romains et aux Chrétiens. Conquérir l’Atropatène et Thébarme, c’était ruiner les faux dieux.

Le grand roi, qui avait dirigé Sarbar vers la Bithynie et vers Chalcédoine, le rappela précipitamment. Il fît une levée dans toute la Perse, et confia ces forces à Saës, l’un de ses généraux.

Cette détermination aurait pu ébranler le courage des Grecs. Aussi bien l’Empereur leur tint un de ces discours virils et pathétiques, dont il avait le secret : « Ayons de Dieu une crainte salutaire, et vengeons ses injures. Songeons à la honte qui nous flétrirait, si la majesté de l’Empire romain, intacte jusqu’ici,[172] venait à périr entre nos mains ! A ces ennemis sacrilèges opposons nos poitrines. D’ailleurs nous sommes au centre de l’Empire perse, et la fuite serait pour nous le plus grand des dangers. Vengeons donc nos vierges insultées, nos compatriotes mutilés ! Ne soyons pas insensibles à ces crimes et à ces tourments ! Le péril que nous courons aura sa récompense et sera suivi d’une gloire impérissable. Dieu nous viendra en aide ; il détruira nos ennemis. »

A l’inspiration du général répondait celle des soldats. L’un d’eux s’écria avec un enthousiasme et une liberté dignes des meilleurs temps de Rome : « Ta parole nous a donné des ailes, elle a aiguisé nos glaives. Nous rougirions de nous exposer moins que toi. Nous te suivrons partout.[173] »

Héraclius continua sa course dans l’Atropatène. Il détruisait les villes et les villages, obéissant à un fanatisme qui n’avait ni crainte ni scrupule. On vit dans la rosée qui tempéra l’ardeur d’un été brûlant un signe de la satisfaction céleste.

Chosroês occupait Tauris avec 40.000 hommes. Héraclius y courut tout droit. Une cohorte de Sarrasins, sans doute celle qu’il avait recueillie près du Pyrame, et dont il se servait pour éclairer sa marche, tomba à l’improviste sur la garde royale, et la mit en déroute en faisant un grand nombre de prisonniers.

L’indigne petit-fils de Nouschirvan, épouvanté, abandonna précipitamment la ville et ses défenseurs, et s’enfuit dans la direction d’Arbèles. Mais son valeureux adversaire donna la chasse à ces troupes privées de général, les décima et les dispersa dans tous les sens.

Il entra dans Tauris consterné. Là était un temple du Soleil avec son feu perpétuel. Quels ne furent pas l’étonnement et l’indignation des Grecs, à la vue d’une statue de Chosroês, entourée de génies ailés, du soleil, de la lune et des astres, objets de ses adorations ! Des appareils ingénieux, bien que grossiers encore, imitaient la pluie et la foudre.[174] Tout cela fut détruit par les zélés sectateurs de la Trinité divine. Mais leur fureur redoubla, lorsqu’ils apprirent que la Croix avait précédé en Mésopotamie le Roi des Mages. Ils se ruèrent sur Thébarme : éteindre le feu du temple de Zoroastre et livrer aux flammes sa ville fatale, fut, à leurs yeux, une action sainte et la juste vengeance de si nombreuses profanations.

Sarbar n’avait pas encore atteint le Tigre. Aussi bien, on harcela quelque temps Chosroês dans les défilés de la Médie, toujours renversant les villes et dévastant les campagnes.[175] L’hiver s’annonçait. Peut-être aurait-on pu gagner Ctésiphon avant l’arrivée des généraux perses. La plupart le demandaient à grands cris. Nous penserions volontiers qu’Héraclius se montra trop circonspect. S’il eût osé et réussi, la guerre était terminée quatre ans plus tôt. Toutefois, il désira consulter Dieu lui-même, avant de se résoudre. Il ordonna un jeûne général de trois jours. Le quatrième, il ouvrit les évangiles, lut le verset qui s’offrit à ses regards, et déclara que la volonté du ciel était qu’on hivernât en Albanie. Est-ce par superstition ou par ruse qu’il agit alors ? Selon nous, il fut heureux de légitimer ses calculs politiques par une sentence divine. Il donna le signal de la retraite.

Il emmenait avec lui 50.000 prisonniers perses et beaucoup d’objets précieux. Les barbares du Ghilan firent de nombreuses incursions sur ses derrières, mais il eut pour auxiliaires le froid et les neiges. Ne pouvant nourrir ni garder tant de captifs, il leur donna la liberté, et prodigua aux blessés les remèdes et les soins. Quand ces malheureux, si peu ménagés par leur propre roi, se virent gracieusement traités par leur ennemi, ils firent éclater leur reconnaissance, et formèrent hautement le vœu que la mort du féroce Chosroês mît un terme à leurs souffrances. Humanité vraie et touchante dont profitait la politique ![176]

C’est probablement pour remercier Dieu de ces triomphes du Christianisme sur le Mazdéisme, que Sergius établit de nouveaux rites et de nouvelles prières.[177]

Au milieu de cette glorieuse expédition, Martina, compagne assidue de son époux, avait donné le jour à un fils, Héracléonas.

II. Campagne d’Albanie (624).

L’Albanie, qui gardait les défilés du Caucase, était une contrée fertile, habitée par une race guerrière. L’Empereur, en l’occupant, allait pourvoir à l’approvisionnement de l’armée, retenir dans ses rangs les tribus du Caucase, qui ne l’auraient pas suivi au-delà du Taurus, se mettre en relation avec les Khazars, attirer à lui les forces Persanes, les dérouter, les surprendre et les décimer. La campagne de 623 avait consisté en courses longues et harassantes ; la campagne de 624 serait une guerre d’embûches. A peine quitterait-on l’Albanie, pour faire de courtes excursions en Arménie.

Chosroês avait hâte de se venger de sa frayeur récente. Ses palais et ses temples réduits en cendres, son prestige détruit, la juste colère des Mages, réclamaient le châtiment de celui que naguère on traitait d’esclave, et auquel on commandait d’implorer pardon. A cet effet, il choisit Sarablagas, seigneur superbe, et lui confia le corps d’élite des Immortels.[178] Ayant pénétré en Albanie, au confluent de l’Araxe et du Cyrus, suivant toute apparence, il se montra d’une timidité extrême : il n’osa pas affronter l’Empereur. Mais il occupa les défilés et les chemins qui conduisaient en Perse. Toutefois la ligne du Cyrus est bien étendue : il négligea forcément tout le cours supérieur. Héraclius rangea à droite le Caucase, et passa le fleuve bien au-delà du confluent. Il s’imposait ainsi un grand retard, mais s’assurait des subsistances, et mettait en défaut Sarablagas. Ce dernier, qui ne manquait pas d’habileté, se contenta de prendre une route très étroite et très raccourcie qui d’Arménie menait en Perse, objectif supposé des Romains.[179] Il savait d’ailleurs que Sarbar, si longtemps fourvoyé, entrait enfin dans l’Arménie pour s’opposer à la course d’Héraclius, et son intention était de le joindre avant de rien hasarder. Mais cela même ralentit sa marche, tandis que son adversaire redoublait de vitesse et le débordait.

Si, comme l’affirme Théophane, Héraclius avait souhaité un instant de fondre sur Chosroês en négligeant ses généraux, il aurait été détourné de ce dessein par les Lazes, les Abasges et les Ibères. En vain il leur répondait : « Frères, il est constant que les Perses errent à l’aventure dans des lieux impraticables, que leurs chevaux sont surmenés et eux-mêmes démoralisés ! » Ils se mutinèrent : l’avance qu’on avait acquise fut perdue, et l’on apprit que la jonction de Sarbar et de Sarablagas allait s’opérer dans l’angle formé par les deux cours d’eau. Aussitôt l’armée reconnaît sa faute : tous se jettent aux genoux du prince en versant d’abondantes larmes : « Seigneur, tends-nous la main, que nous la baisions avant de mourir : nous irons où tu l’ordonneras ![180] »

L’Empereur, se précipitant avec impétuosité, saisit Sarablagas, met en déroute ses avant-postes ou son arrière-garde, le relance tantôt la nuit, tantôt le jour, l’étonné et l’épouvante. Puis il l’abandonne et semble ne se soucier, ni de Sarbar, ni de Sarablagas. « Il marche contre Chosroês », dit le moine byzantin, c’est-à-dire vers l’Araxe.

Les deux généraux, enfin réunis, furent informés que le grand roi envoyait une troisième armée sous Saës. Encouragés par des déserteurs, honteux du triste rôle qu’ils avaient joué, jaloux de ne pas laisser au dernier venu la gloire d’exterminer Héraclius, ils se lancèrent avec vigueur à sa poursuite, et campèrent presque en face de lui pour le culbuter le lendemain. Mais l’Empereur était habitué à choisir lui-même ses champs de bataille. Il s’esquiva à la faveur des ténèbres, et s’établit dans une plaine verdoyante. Peut-être avait-il rétrogradé vers l’Albanie, ce qui serait naturel, car il n’ignorait pas l’arrivée de Saës et il devait à tout prix éviter d’être enveloppé. « C’est une fuite » s’écrièrent les Perses, et ils se ruèrent sans ordre. Mais les Romains, se retournant, occupèrent en masse une colline boisée, d’où ils accablèrent de traits les survenants.[181] La poursuite des fuyards eut lieu à travers les gorges ; le carnage fut affreux, et Sarablagas resta parmi les morts. La même tactique avait été couronnée d’un plein succès sur les bords de l’Araxe, comme sur ceux de l’Halys. Le jour luisait encore que Saës arrivait pour participer à l’action. Il ne put que constater un irrémédiable désastre. Bien plus : il fut lui-même attaqué, mis en pièces et dispersé. Ses bagages tombèrent aux mains des ennemis. Deux armées avaient péri en une seule journée. Les débris de Saës, joints à ceux de Sarbar, formèrent un seul corps.

Ce genre de guerre était trop profitable à Héraclius pour qu’il s’en lassât. Épuiser la Perse sans se déplacer fut, plus que jamais, sa tactique. Il rentra donc en Albanie. Son intention était de franchir le défilé du Caucase et de gagner ainsi la Hunnie, où il espérait grossir sa faible armée de nouveaux auxiliaires.[182] Mais la fatigue des marches forcées dans une région ardue et tourmentée, l’approche de Saës et de Sarbar, la perspective de privations de toutes sortes, amenèrent la retraite définitive des Lazes et des Abasges qui rentrèrent dans leurs foyers. C’était pour Saës l’occasion de faire expier aux Romains trois années de victoires : il vint leur offrir la bataille.

Héraclius, en cet instant critique, adressa aux siens un discours, le plus beau de ceux qu’il a légués à l’histoire : « Que cette multitude d’ennemis ne vous effraie pas ; car, avec la volonté de Dieu, un seul Romain mettra en fuite mille Perses. Immolons-nous nous-mêmes à Dieu pour le salut de nos frères ! Gagnons la couronne du martyre et les louanges de la postérité ![183] »

Les deux armées, rangées en bataille, restèrent tout un jour en présence sans en venir aux mains. L’attitude résolue de cette poignée de Romains imposait à cette foule de Perses.

Le soir, l’Empereur, dont la prudence tempérait l’héroïsme religieux, changeant encore de direction, défila silencieusement devant les tentes ennemies et repassa le Cyrus.

Les généraux Perses concertèrent alors un plan très habile. Tandis que Sarbar gardait l’Albanie, Saës devançait, par un chemin très court, Héraclius dans la Persarménie. Mais il tomba dans des marais où il faillit se perdre. Son armée se grossit de nouvelles recrues dans ce pays qui dépendait du grand roi : l’hiver dispersa ces sujets peu dévoués, et ces soldats peu belliqueux.

Héraclius voyait avec peine Sarbar prendre ses quartiers d’hiver en Albanie. Il le savait établi dans la forteresse de Salban. Imaginer un stratagème, que le plus rusé des Grecs eût avoué, ne coûta guère à son esprit délié. Il fit deux parts de ses meilleurs coursiers et de ses hommes les plus vigoureux. Les uns durent enlever le généralissime. Lui-même, avec le reste des troupes, se chargea de les appuyer. On atteignit Salban à cinq heures du matin, et on donna l’assaut.[184] Les Perses, se levant de leurs lits, s’offrirent d’eux-mêmes aux glaives des Romains. Sarbar se jeta, presque nu, sur son cheval et chercha dans la fuite un salut inespéré. L’aurore éclaira un spectacle terrible.[185] Les femmes de Sarbar, les généraux, les satrapes, l’élite des soldats s’étaient réfugiés sur les toits des maisons et saisissaient, avec la rage du désespoir, toutes sortes de projectiles pour se défendre. On livra tout aux flammes, et la population presque entière trouva la mort sur cet affreux bûcher. Il y eut aussi des prisonniers que l’on présenta chargés de chaînes à Héraclius. Les armes de Sarbar, son bouclier d’argent, son épée, sa lance, sa ceinture couverte d’or et de diamants, étaient les trophées de cette journée.

Les restes de l’armée persane, qui erraient à l’aventure, eurent le même sort. On les harcela pendant longtemps, et les plus heureux allèrent en Perse cacher leur déshonneur.

III. Campagne de Cilicie (625).

Héraclius passa les mois de décembre (624), de janvier et de février (625), dans les quartiers d’hiver de Salban. Mais, lorsque le printemps s’annonça, il résolut de descendre de ce haut plateau arménien où il avait régné. On saisira aisément les motifs de cette résolution. Il était impossible désormais de compter sur les chrétiens du Caucase, que deux campagnes avaient lassés ou épuisés. Il était certain, d’autre part, que les Perses ne s’aventureraient plus dans les marais et dans les montagnes de l’Arménie. Tout faisait prévoir que, dans la présente année, Sarbar envahirait de nouveau l’Asie Mineure et pousserait jusqu’à Chalcédoine. De plus, on n’ignorait pas que les Avares préparaient contre Constantinople une formidable expédition. Ainsi, tandis que l’armée romaine serait en Albanie, la capitale pourrait devenir la proie du khakan et du grand roi. Tant de victoires n’auraient servi qu’à préparer une ruine lamentable.

L’Empereur concentra ses troupes et donna le signal du départ (1er mars 625). Deux routes s’ouvraient devant lui, conduisant également en Asie Mineure. L’une, par le Cyrus et le Phase, aboutissait au Pontique : elle était rapide, mais fort mal approvisionnée. L’autre, bien pourvue, mais longue et difficile, gravissait le Taurus, et, par une grande courbe, aboutissait à la Cilicie. C’est cette dernière qu’il choisit. Il remonta l’Araxe jusqu’au pied de l’Ararat, descendit la branche méridionale de l’Euphrate, appelée aujourd’hui le Mourad, et arriva aux sources du Tigre. L’armée, qui avait déjà souffert du froid, dut traverser le Taurus, âpre et couvert de neiges. Le chef put s’inspirer de Xénophon et de l’Anabase.[186] Le fleuve impétueux que les indigènes nomment la Flèche fut franchi à Martyropolis. Amida (Diarbékir) reçut ensuite les Romains et leurs captifs. On s’y reposa quelque temps. Là, Héraclius informa le sénat de ses triomphes.

C’est avec le Sanglier royal qu’on allait encore une fois se mesurer. Le grand roi, qui avait une confiance illimitée dans Sarbar, malgré ses récentes infortunes, lui avait remis de nombreux et braves régiments. Mais déjà il avait, par sa lenteur, ou grâce à l’extrême agilité de son rival, manqué l’occasion de l’arrêter dans le pays des Carduques, près du Nymphius. Il venait de franchir l’Euphrate sur un pont de cordes, quand Héraclius lui-même s’y présenta. Il le fit rompre aussitôt. Mais il ne put empêcher les éclaireurs de trouver un gué, au-dessus de Samosate. Cette ville de la Commagène est au pied du Taurus que l’on escalada de nouveau, à l’endroit où il se rattache à l’Amanus. On était en Cilicie. De Germanica (Marasch), sur le Pyrame, on se porta vers Adana, sur le Sarus.

Les communications ayant été rétablies, Sarbar suivit les traces de l’Empereur et le rejoignit sur le Sarus. Les deux rivaux s’examinèrent à loisir : un faible cours d’eau les séparait. Un pont pouvait, d’un instant à l’autre, les réunir dans une mêlée affreuse. Le Sanglier royal se gardait d’attaquer, parce que les ennemis avaient élevé des tours sur la rive droite ; mais il se fortifiait lui-même, épiant soigneusement une occasion.

Or, les Romains, impatients de montrer à leurs chefs l’héroïsme qui les animait, s’avancèrent au milieu du fleuve, malgré de sages recommandations, et vinrent attaquer le camp des Perses. Le cas était prévu par Sarbar. Des embûches avaient été dressées. Une fuite simulée y fit tomber les Romains : tous y restèrent.

L’instant était bien critique et bien solennel. Il semblait que, par une raillerie de la destinée, les espérances de l’empire devaient s’évanouir là où elles avaient lui pour la première fois.

Héraclius ne faiblit pas. Il vient de voir les Perses, occupés à poursuivre les assaillants, et les gardiens des tours se débander et courir en désordre. Il choisit cet instant pour se précipiter lui-même au milieu du pont, entraînant tous les siens vers le camp de Sarbar. Un géant lui barrait le chemin. Héraclius le frappa mortellement et le jeta dans le fleuve. Cet exploit extraordinaire remplit de panique les Barbares qui périrent noyés ou percés du glaive ennemi. Le Sanglier royal ordonnait à ses archers de lancer des flèches d’une rive à l’autre, afin d’empêcher l’assaut projeté. Mais Héraclius continua sa course, a travers une grêle de traits et malgré les blessures dont il était couvert. « Il semblait plus qu’un homme ! » nous dit le chroniqueur. Sarbar lui-même était dans l’admiration. Reconnaissant Héraclius à ses cothurnes de pourpre, il disait à Cosmas, transfuge et renégat : « Tu le vois, ton empereur ! Avec quelle audace il combat, comme il résiste seul à une telle multitude ! Il ne se soucie pas plus des flèches et des javelots que ne le ferait une enclume ! »

Au coucher du soleil, les deux partis se séparèrent. Mais le lendemain, Sarbar ordonna la retraite, tellement le vainqueur de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie, était convaincu de son impuissance.

Héraclius franchit une troisième fois le Taurus, entra en Cappadoce, remonta l’Halys, séjourna un peu à Sébaste (Sivas), et hiverna dans le Pont, comme il avait fait trois ans auparavant.

 

CHAPITRE QUATORZIÈME

I. Attitude d’Héraclius devant la grande coalition des Perses et des Avares.

C’est durant la cinquième année de la guerre que le génie d’Héraclius, mûri par ses travaux d’Hercule, se montra dans sa plénitude et dans toute sa sérénité. En présence de dangers qui auraient troublé les plus courageux et les plus habiles, il organisa froidement la défense et l’attaque, et combina ses plans avec tant de précision qu’il ne fît aucune démarche inutile.

Séjournant près de Trébizonde, il recevait avec une égale facilité les nouvelles de la Perse et de l’empire. Or de fâcheux indices se produisaient aux rives de l’Euphrate et du Danube. Le khakan ne dissimulait plus ses projets de destruction ; il préparait contre l’Orient une expédition aussi terrible que celle qu’avait dirigée contre l’occident le sauvage Attila, groupant autour de lui tout ce qu’il y avait de barbares entre l’Oural et la Vistule, accumulant les armes et les engins meurtriers qui devaient lui livrer la capitale de la civilisation. Le grand roi faisait un effort suprême : il avait recours à une levée en masse. Il armait tous les hommes valides que possédaient encore ses États après tant d’effusions de sang, les étrangers domiciliés en Perse, et même les habitants des territoires récemment conquis.[187] Il confiait à Saës cinquante mille hommes qui avaient fait la campagne de Cilicie, et la garde aux lances d’or, élite que vingt années de luttes avaient laissée intacte. Il lui ordonnait de poursuivre à outrance l’Empereur, et pour redoubler son zèle et son énergie, le menaçait, en cas d’insuccès, d’une mort ignominieuse. Quant à Sarbar, il était chargé de discipliner ces recrues si inégales et si mêlées, et de les conduire à Chalcédoine.

Évidemment, ce n’était pas une coïncidence fortuite qui allait mettre en présence, sur les bords du Bosphore, les Perses et les Avares. C’était une alliance préparée de longue main, une véritable coalition. A qui revenait l’honneur de cette sinistre invention ? Au grand roi ou au khakan ? Peut-être à Sarbar, qui déjà avait campé à Chalcédoine, et qui, depuis quinze ans, parcourait l’Asie dans tous les sens. Les surprises du Taurus, de Salban et du Sarus l’avaient rendu ingénieux. Désespérant de vaincre Héraclius, qu’il ne rencontrera plus sur les champs de bataille, il était bien aise de prendre comme politique la revanche qui échappait au général.

Quelle conduite devait tenir l’héroïque champion de Rome et du Christianisme ? Rentrer à Constantinople pour y concerter une suprême défense ? Ou bien poursuivre Sarbar ? ou bien encore contenir Saës ?

La première alternative était tout à fait inadmissible, car elle se résumait dans l’évacuation des provinces occupées depuis quatre ans et dans l’abandon des positions qui, menaçant directement la domination persane, étaient le gage d’une paix prochaine et de l’intégrité de l’empire. D’ailleurs, la destruction des églises, tristes représailles du petit-fils de Nouschirvan, le martyre de ceux qui avaient abjuré le Mazdéisme ou qui refusaient d’embrasser l’hérésie de Nestorius, témoignaient assez hautement qu’il était nécessaire de rester et de mourir au poste d’honneur. La croix n’était pas reconquise, et il n’y avait de retour possible pour Héraclius qu’avec le signe de la Rédemption.

La seconde, plus plausible au premier aspect, était en réalité fort chanceuse, car, en cherchant à délivrer la ville de l’un de ses ennemis, on s’exposerait à être soi-même pris et broyé entre deux armées puissantes. En tout cas, engager dans un pareil moment une action générale eût été le comble de la témérité.

La troisième était la seule raisonnable, puisqu’elle maintenait les résultats acquis et menait à un dénouement immédiat. Héraclius s’arrêta donc à la troisième alternative, et par là, il étonna grandement Chosroês qui avait déjà mis des garnisons en Ibérie.[188]

Mais son grand mérite fut de diviser ses forces de manière à parer tous les coups que ses deux adversaires lui portaient.

Il les divisa en trois corps : le premier fut envoyé par mer à Constantinople ; le second, commandé par son frère Théodore, dut combattre Saës dans la Mésopotamie ; le troisième, beaucoup plus faible, restait sous ses ordres, pour garder l’Arménie et le Caucase, stimuler le zèle défaillant des chrétiens, et déchaîner contre l’envahisseur une terrible invasion.

II. Décisions touchant Constantinople.

Héraclius adressa ses instructions à Constantinople, se reposant, pour leur exécution, sur l’intelligence et la fidélité éprouvées du patriarche et du maître de la milice. Il envoya au khakan le patrice Athanase, interprète habituel de sa politique à l’égard des Avares, muni des pouvoirs et surtout des offrandes inséparables d’une telle mission. On mit tout en œuvre pour soustraire la capitale à une si dangereuse épreuve. Aucune démarche ne fut négligée, dans le but d’obtenir des délais et d’adoucir, par la force des raisonnements et par de riches présents, cette nature insociable. Mais le Réprouvé (c’est désormais le nom que lui donnent les Byzantins), garda les dons et les envoyés impériaux, et jura de porter lui-même sa réponse au palais des Césars. Héraclius écrivit alors à ses ministres une lettre, où il entrait dans les moindres détails des préparatifs et de la défense. Il recommandait « le nouveau mur », « les fortifications », « les hautes tours mobiles », « les pieux fichés en terre devant les remparts, » « les appareils qui lancent avec vitesse les pierres et les traits, » « les navires armés qu’il avait fait construire.[189] » « C’est lui qui, en réalité, disposait et ordonnait chaque chose », si grande était sa science et sa pénétration ! Mais rien ne fut plus décisif que les exhortations véhémentes où il excellait : « Il nous enflamma, dit un témoin oculaire, comme le feu contraint le bois inerte à s’allumer ! » Ces citoyens qui, la veille encore, avaient protesté contre la cherté des vivres, jusque dans l’église de Sainte-Sophie, par des cris séditieux, et avaient exigé et arraché le renvoi du ministre des finances,[190] endurèrent sans murmures des privations excessives. Bientôt même ils donnèrent l’exemple. « Les chefs, les étrangers furent entraînés ». « A un tel maître, il fallait de tels serviteurs ! » s’écrie le diacre enthousiasmé.

C’est que leur admiration pour le Maître était sans bornes. Les beaux esprits répétaient « qu’il restait au milieu des barbares comme une rose au milieu des épines qui l’entourent. » Tous célébraient a ses trois expéditions, « ses fatigues corporelles » si noblement supportées, ses marches forcées au cœur de l’hiver, le sacrifice de ses affections de famille à la patrie et à la religion, enfin « ce génie qui faisait mouvoir le monde. »

Les prévisions d’Héraclius se réalisaient : de loin il était encore plus puissant que de près. Lorsque les vétérans du Taurus et du Caucase débarquèrent à Byzance, la confiance parut encore augmenter. Ce peuple, naguère si pusillanime, commençait à reconnaître la grandeur du spectacle que présentait le double assaut soutenu en Asie et en Europe.

III. Entrevue d’Héraclius avec le Khan des Khazars en Ibérie.

Héraclius présida à la campagne de son frère Théodore, comme aux travaux du patrice Bonus. Il se tint assez rapproché de lui pour le secourir en cas d’échec. L’issue des opérations ne fut pas longtemps douteuse. C’est aux confins du Pont et de la petite Arménie, sur l’Euphrate supérieur, que Saës vint offrir la bataille aux Romains. « Dieu accorda tout aux prières de sa mère » dit le moine Théophane. En effet, au milieu de l’action, un violent orage se déclara. Tandis qu’une grêle épaisse sévissait du côté des ennemis, l’armée romaine était complètement à l’abri. Dans ces conditions, la victoire fut facile même sur les soldats à la lance d’or et sur les Immortels. L’infortuné général, qui connaissait le caractère irascible et implacable de son maître, tomba dans une mélancolie el un désespoir qui le conduisirent au tombeau. Chosroês le fit embaumer d’une manière grossière et outrageante et transporter à Dastagerd. Il s’acharna sur ce corps inanimé, l’insulta, le frappa de verges. La toute-puissance et le malheur l’avaient précipité dans la folie ![191]

Tandis que Chosroês perdait le sens, Héraclius poursuivait l’une de ces aventures, si nombreuses dans son existence, qui nous révèlent son tact merveilleux.[192] Arrivé chez les Lazes, il apprit que les Khazars, appartenant à la même race que les Huns et les Avares, venaient de faire une descente dans l’Atropatène et se dirigeaient avec leur butin vers le détroit de Derbent. Depuis longtemps, il désirait les connaître et se les concilier. Aussi bien dépêcha-t-il vers eux un messager et des présents.[193] Il leur désigna pour lieu d’entrevue les environs de Tiflis, joyeux d’en rendre témoin la garnison persane. Les Romains, descendant le Cyrus, ne tardèrent pas à rencontrer les Khazars qui le remontaient. Le khan Ziebil, comme tous les chefs barbares qu’une fourberie savante ou native n’avait pas pervertis, fut ébloui à la vue de l’Empereur, qui se présenta à lui dans le majestueux appareil de Sélymbrie.

Par un mouvement plutôt spontané que réfléchi, il se précipita à genoux devant cette couronne et cette pourpre. Son armée tout entière adora Héraclius. Mais après leur avoir imprimé un respect salutaire, le souverain voulut les gagner par des prévenances et des caresses. Il dit lui-même à Ziebil que, si son intention était de conclure une alliance solide avec lui, il le priait de remonter sur son coursier et de s’approcher. Cela fait, il l’embrassa, l’appela son fils, plaça sur sa tête ce diadème qui avait ébloui le barbare et qui maintenant le séduisait. Il l’invita à un splendide festin, et lui donna, avec toute l’argenterie, un vêtement royal, de précieux pendants et des diamants d’une grande valeur. Il fît, de sa propre main, une distribution semblable aux principaux officiers. Mais il n’avait pas encore épuisé son art de charmer les cœurs. Dans un de ses entretiens familiers, où la curiosité du khan était habilement piquée et satisfaite avec une discrétion non moins poétique, il exposa inopinément à sa vue le portrait d’une belle jeune fille. Comme ses regards ne s’en détachaient point, il lui dit d’un ton solennel : « Tu as devant toi ma fille Eudoxie, impératrice des Romains. Dieu a voulu, qu’en ce jour, tu devinsses mon fils. Qu’elle soit donc ton épouse, si tu me prêtes secours contre mes ennemis ! » A ces mots, Ziebil se livra, d’une manière naïve et touchante, à sa joie et à son amour. En échange d’un portrait et d’une promesse, il donna à son futur beau-père une armée de quarante mille Turcs. Obligé de s’éloigner et de suivre le gros de sa bande, il lui confia son fils pour l’élever et l’instruire. C’était une nouvelle garantie de fidélité et de dévouement.

Que penser de cette anecdote piquante que nous a transmise au complet le patriarche Nicéphore ? Héraclius imitait les politiques, qui, deux siècles auparavant, avaient fiancé au roi des Visigoths Ataulphe la fille du grand Théodose. Il tenait à exécuter ponctuellement sa parole, et Eudoxie, bientôt mandée en Asie Mineure, aurait épousé Ziebil, sans la mort prématurée de ce dernier. Dans tous les temps, la faiblesse des États a contraint les souverains à de pareilles humiliations. Encore les Khazars n’avaient-ils pas, comme les Visigoths, les mains teintes du sang des Romains.

Héraclius conduisit ses nouveaux alliés dans l’Atropatène qu’il mit une seconde fois à feu et à sang. Nous ne pouvons le suivre dans cette nouvelle guerre, sur laquelle nous ne possédons aucun détail. Il aurait été intéressant de l’observer dans son rôle, à coup sûr très bien compris, de khan des Khazars. Convenons toujours que rien n’est plus ingénieux que d’avoir, avec les barbares Mongols de l’Asie, rendu vains les efforts des barbares Mongols de l’Europe. En effet, Sarbar, obligé de distraire de son armée plusieurs milliers d’hommes, fut, pour ceux-ci, un allié sans valeur.

 

CHAPITRE QUINZIÈME

I. Siège de Constantinople par les Avares : héroïsme des Grecs (626).

L’heure du danger et de l’héroïsme était venue pour Constantinople. Déjà le Sanglier royal avait pris position sous les murs de Chalcédoine, en vue de la cité impériale, lorsque l’avant-garde du Réprouvé, forte de trente mille hommes, franchit le Long Mur et s’empara du bourg de Mélantiade. Aussitôt les habitants des campagnes se réfugièrent dans l’enceinte Théodosienne.[194] Une sortie mal concertée, qui avait pour but de moissonner quelques champs de blé, amena un premier engagement où les barbares obtinrent un léger avantage. Ils s’enhardirent alors, et faisant à gauche un long circuit, vinrent camper à Sycae, sur les rives du Bosphore. De grands feux furent simultanément allumés en deçà et au delà du détroit : c’étaient les Avares et les Perses qui s’informaient mutuellement de leur arrivée en incendiant les églises. De sinistres lueurs se projetaient sur la mer et présageaient une guerre d’extermination.[195]

Le patriarche et le maître de la milice ne faillirent pas à leur mission : ils surent faire concourir leurs moyens et leur activité au salut de la ville qui leur était confiée.

Il convient d’insister sur le rôle de Sergius. Appelé à diriger les affaires en l’absence de l’Empereur, il comprit que son intervention devait être avant tout religieuse. La religion n’était-elle pas en réalité la source de la politique lorsqu’on faisait en Asie une croisade ? Il fut le premier homme d’État de l’époque, parce qu’il sut rester dans l’Église et dans ses fonctions sacrées. Aux citoyens qui se pressaient en foule autour de sa chaire, il inculqua profondément cette idée « que les envahisseurs voulaient les contraindre d’abjurer leur foi à toute épreuve », assertion qui n’était qu’à moitié vraie, car si Sarbar obéissait au fanatisme, le khakan ne voulait que le pillage. Mais la perspective d’un retour forcé à une idolâtrie détestée était plus terrible aux yeux des Grecs du moyen âge que la captivité, la servitude et la mort, conséquences trop certaines d’une défaite ou d’une défaillance.[196]

Il leur démontra, dans des raisonnements subtils et appropriés à son auditoire, que la surprise d’Héraclée avait eu une seule cause, le péché. Il en conclut la nécessité d’une confession universelle pour détruire ce principe de toutes les infortunes nationales. « Lorsque la tourmente se fut approchée, lorsque le danger apparut de toutes parts, il exhorta ceux qui avaient commis des fautes à se débarrasser d’une charge accablante, de peur qu’entraîné par le poids du jugement de Dieu, le vaisseau du monde ne pérît avec eux. » « Il savait bien, ce laboureur des âmes, qu’un cœur ne peut rien produire, si on ne l’émonde comme une vigne. « Les pleurs qui naissent du repentir sont comme une rosée bienfaisante. » « La foi et l’espérance développent les nobles qualités dont nous possédons le germe, de même que le soleil fait éclore les plantes. » Cette théorie est sortie de la nature même du Bas-Empire : en l’appliquant avec tant de vigueur, le patriarche montrait une admirable intelligence de ses compatriotes. Une autre précaution excellente fut de procurer aux Byzantins un général supérieur à Bonus, supérieur à Héraclius lui-même, la Vierge dont l’intervention auprès de Dieu n’est jamais inutile. Il fit plus encore : il leur donna un signe visible de la protection de Marie, une image miraculeuse, drapeau déjà arboré par les Romains, et qui, en ce moment, faisait le tour de l’empire Perse. Habitué à s’identifier, par une piété et un mysticisme profonds, avec les saints, avec la mère du Christ, avec Dieu lui-même, il jouissait, auprès de cette société byzantine, d’un crédit sans limites, qui tournait à l’avantage de tous. De ces ardentes méditations à une action énergique, il n’y a qu’un pas. Le patriarche, au milieu de ses jeûnes, paraissait en public à côté du maître de la milice et des magistrats, excitant chacun à faire virilement son devoir.[197] Ses veilles étaient consacrées à la réalisation de ses prières.

Sergius nous apparaît, non comme un nouveau Moïse (hyperbole de Pisidès), mais comme un nouvel Aaron, puissant auprès de Dieu, obligé parfois de sacrifier aux idoles de son peuple pour obtenir de lui un concours actif.

Cependant le khakan était parvenu è Andrinople. Malgré l’irrévocable sentence prononcée par lui contre la cité de Constantin, il dit au patrice Athanase : «Va trouver tes concitoyens ; vois ce qu’ils veulent m’offrir pour m’apaiser et m’éloigner.[198] » Le Romain partit en promettant au khakan une entière satisfaction. Mais, lorsqu’il se présenta au patrice Bonus, il fut bien surpris de ne recevoir, pour la mission patriotique qu’il remplissait, que des reproches et des injures. « Pourquoi humilier ainsi Rome et l’Empire devant un barbare ? » lui criait-on de toutes parts. Évidemment ce n’était plus la même ville, ce n’étaient plus les mêmes hommes, jadis si empressés d’éloigner l’ennemi, non avec du fer mais avec de l’or. — « J’ai fait ce que vous m’aviez vous-même ordonné. » — « N’avez-vous donc pas appris les changements survenus depuis lors, nos murs mis en état de défense, l’arrivée des secours de l’Empereur ? » Il n’en pouvait croire ses yeux, car la lettre d’Héraclius, les discours et les actes de Sergius, lui étaient inconnus. Mais il voulut s’élever à cet héroïsme, qui était comme l’atmosphère nouvelle de Constantinople. L’idée de renouveler le dévouement de Régulus séduisit ce diplomate vieilli dans les froids calculs delà politique. « Je rapporterai au barbare tout ce qu’il vous plaira, fût-ce une injure ou un défi ! » s’écria-t-il. Afin que son éloquence empruntât aux faits eux-mêmes plus de force et de persuasion, et que sa conscience fût tranquille, on lui montra en détail les préparatifs. On passa devant lui une grande revue, où parurent, dans une attitude martiale et presque farouche, ceux qui avaient forcé naguère les Perses à s’enfuir.[199]

Athanase dut bientôt renoncera son espoir de dévouement et de martyre. C’est à peine si le khakan lui laissa prononcer l’une de ces fières paroles si longtemps méditées : « Sors de ma présence, et va, si tu le veux, rejoindre les tiens ! Mais sachez que si vous ne me livrez pas tous vos biens, je ne laisserai pas pierre sur pierre dans votre cité, et vous serez mes esclaves ! »

Alors il fît résonner ce fouet qui, neuf ans auparavant, avait glacé d’effroi les timides sujets d’Héraclius, mais qui venait de perdre sa vertu. Il poussa, avec résolution cette fois, ses cohortes sanguinaires. Il couvrit ainsi les abords de la péninsule sur laquelle s’élève Constantinople, entre la Propontide et la Corne d’Or. Cette vue, du haut des remparts, près de la Porte Philoxène, émut vivement le diacre Byzantin. « On eût dit que les anciennes fables, qui nous représentent les géants issus de la terre, se réalisaient. C’était bien elle qui, de ses profondeurs, avait vomi ces Barbares. Huit myriades de guerriers étaient réunies.[200] Quelle guerre mêlée et compliquée ! le Slave coudoyait le Hun, le Scythe se rencontrait avec le Bulgare. » Et, faisant allusion au voisinage de Sarbar, le poète ajoutait : « Le Mède était devenu le compagnon du Scythe. Chacun avait sa langue et sa région particulière. La nature les avait séparés ; mais ils étaient unis de longue date. » « C’étaient des trompettes, des javelots, des épées, du feu, des tortues, des projectiles, des machines semblables à de fausses tours. » Il résumait son impression par cette vive image : « D’un côté bouillonnait avec fureur Scylla conjurée avec les Scythes ; de l’autre la Charybde de la Perse répondait avec fracas. »

Telle était « cette violente tempête », « ce vent pernicieux qui soufflait de la Thrace ».[201] Une journée entière, le Réprouvé garda le silence : il organisait ses légions indisciplinées. Tout l’espace compris entre la Porte d’Or et la Porte du Cirque, le seul accessible par le continent, fut garni d’Avares, de Gépides et de Bulgares. L’extrémité du golfe qui est le grand port de la ville se remplit de monoxyles ou bateaux faits d’un seul tronc d’arbre, que les Slaves, leurs constructeurs, devaient manœuvrer sous le fouet du maître. Si on ajoute que les Perses étaient campés à Chalcédoine, tout prêts à passer le détroit, on verra qu’au triangle dessiné par Constantinople, répondait un autre triangle dessiné par l’armée ennemie. Bien combinée, cette triple attaque eût été mortelle. Bonus, général inaccessible à la peur, était tellement convaincu du péril, qu’il ne cessait de se montrer aux portes et sur les murs pour adresser aux Avares ces paroles suppliantes : « Acceptez le tribut que nous vous offrons ! » Il recevait une réponse bien faite pour lui inspirer un sublime désespoir : « Il nous faut vos biens, il nous faut votre ville ; retirez-vous ! »

Mais le khakan, grâce à la vigilance, au courage et à la ruse des Grecs, échoua dans ses trois projets : l’assaut de la muraille de terre, la jonction avec les Perses et l’attaque de la Corne d’Or.

II. Assaut de la Muraille de terre et ambassade au camp des Avares.

Il disposa d’abord tous ses engins sur une ligne continue. Les béliers, les pierres lancées par des catapultes, ébranlaient les fortifications et décimaient leurs défenseurs. Mais à la grêle des pierres répondait la grêle des traits, et les rangs des Grecs, à chaque instant éclaircis, se remplissaient à chaque instant.[202] Le lendemain, douze tours cuirassées, dont la hauteur égalait presque celle des retranchements se dressèrent entre les Portes Polyandre et Saint Romain.[203] Mais l’un des matelots employés comme auxiliaires opposa à ces machines compliquées et formidables une machine à la fois simple et meurtrière. Il fixa, sur un plancher mobile, un mât muni d’une nacelle que des poulies élevaient ou abaissaient à volonté et qui suivait les tours dans leurs évolutions : un soldat descendait de la nacelle pour les incendier. C’était là un poste d’honneur très périlleux, mais très envié. « Lorsque les tours s’approchèrent, une vertu divine, rapporte Nicéphore les renversa aussitôt, et détruisit ceux qui s’y trouvaient[204] ».

Le patriarche Sergius parcourait processionnellement les remparts avec son clergé, tenant dans ses mains et présentant aux Barbares « l’image terrible. » « Il leur inspira une telle crainte, qu’ils détournèrent le visage. » « Beaucoup périssaient sous les traits d’un invisible archer. »

Le khakan, pour se procurer le répit nécessaire à l’accomplissement de son second dessein, fit semblant de modérer ses exigences. Il pria Bonus de lui envoyer des députés. On choisit, à ce que nous apprend le diacre, « des hommes à la parole harmonieuse et conciliante », de graves sénateurs, de hauts dignitaires de l’Église, ayant à leur tête le patrice Athanase. Ils étaient à peine entrés dans le camp ennemi que, sur un signe du Réprouvé, « trois hommes vêtus de soie furent introduits avec de grands honneurs ». C’étaient les émissaires de Sarbar, « l’esclave de la Perse », chargés d’aiguiser « une épée déjà affilée » et de « stimuler le feu par le feu. » « Le Barbare, fier d’avoir reçu en même temps un si grand nombre de députés, les avait rassemblés par ostentation ». S’il eût été bon politique, « il aurait enveloppé sa ruse dans le secret et caché ces envoyés mystérieux » ; mais il croyait « inspirer de cette façon une frayeur encore plus vive aux assiégés ». Il les fit asseoir, tandis que les délégués impériaux restaient debout et tête nue. « Vous avez devant vous, dit-il d’un ton ironique, une ambassade qui m’annonce que le grand roi tient à ma disposition un corps de trois mille hommes. Aussi, croyez-moi, vous ferez bien de sortir de votre ville avec une chemise et un sayon. Si vous m’écoutez, je m’entendrai avec Sarbar, qui est mon ami ; il vous recevra dans son camp, et vous n’aurez rien à souffrir. Quant à moi, j’aurai nécessairement votre ville et toutes vos fortunes. Il vous faudrait, pour m’échapper, nager comme des poissons ou voler comme des oiseaux. Ne comptez pas sur votre Empereur. Son entrée dans la Perse n’est qu’une fable : il n’a point d’armée qui puisse venir à votre secours. » — « C’est là une erreur, ou une imposture de tes alliés ! dit le patrice George. L’invasion d’Héraclius est si réelle, qu’au moment où je te parle, il ruine de fond en comble leurs demeures et leurs temples. » — A ces mots, les Perses, qui étaient restés silencieux, « décochèrent des syllabes barbares, des paroles agressives, des propos blessants ». Ils exprimèrent, par tous les moyens, leur mépris et leur colère. « Le tyran des Scythes trépignait de plaisir et jouissait d’une manière éhontée de cette scène avilissante ». « Vous avez beau jeu de nous insulter ici, s’écria le Romain ; aussi bien c’est là une comédie arrangée entre vous et le khakan. Permettez-nous de ne répondre qu’à votre maître. ». Et, fixant résolument ce dernier : « Certes, tes forces doivent être bien considérables, puisque tu as encore besoin des Perses ! — J’ai voulu dire seulement que leur amitié m’était assurée et que, sur une simple invitation, ils se rendraient à mon camp. — Eh bien ! fais comme il te plaira, mais nous ne quitterons pas notre ville. Nous étions venus pour te parler de paix. Si tu n’as pas de meilleures conditions à nous offrir, expédie-nous au plus vite. »

« Celui qui pèse tout d’une balance égale fit tourner, dit le poète, cette machination à la ruine de celui qui l’avait conçue et révélée ». Les Grecs, en gens avisés, profitèrent de ce précieux indice. Garder l’entrée du port et fermer tous les passages leur fut chose facile, car ils étaient maîtres de la mer. Les envoyés Persans furent aperçus, malgré la nuit, sur la nacelle qui les ramenait à Chalcédoine. L’un d’eux s’était caché sous un amas de couvertures. On l’en tira, sur l’indication d’un matelot, et on le décapita. Le second fut reconduit aux Avares, les mains tranchées. On jeta le troisième dans une barque, et on l’exécuta sur la côte d’Asie, aux yeux de l’armée Persane saisie d’horreur. On lança, comme une provocation, sa tête dans le camp de Sarbar. Elle portait cette inscription : « Le khakan s’est réconcilié avec nous ; il s’est chargé de vos deux premiers ambassadeurs. Quant au troisième, le voici ! »

III. Essai de jonction avec les Perses et attaque de la Corne d’or.

Le roi des Avares se rendit à Chelae, port du Bosphore, situé à deux lieues au nord de Constantinople. Il était suivi des nombreuses embarcations construites par les Slaves, qu’il destinait au transport des troupes persanes. Le soir, à son retour, Bonus lui offrit du gibier et du vin. Mais cette nouvelle raillerie ne fit, comme on le souhaitait, que l’irriter davantage. L’un de ses officiers, s’approchant de la muraille, dit d’une voix retentissante : « Vous vous êtes souillés d’un crime épouvantable. Vous avez mis à mort les personnes qui hier ont diné avec notre maître. Vous nous les avez rendues égorgées ou mutilées. — Nous ne nous en soucions guère ! » répondit-on de l’intérieur. Cependant la flotte romaine s’établissait sur la côte orientale du détroit. Les monoxyles, qui prenaient cette direction, furent saisis au passage, et ceux qui les montaient jetés à la mer ou massacrés.

Le khakan jura de se venger, et sa précipitation causa un troisième et dernier désastre. Tous les vaisseaux furent de nouveau disposés à l’embouchure du Barnyssus, c’est-à-dire à l’extrémité septentrionale de la Corne d’Or. Il y entassa, suivant son habitude, les Slaves, les Bulgares et leurs femmes qui partageaient leur infortune et leur servitude. Il leur enjoignit d’attendre la venue de la nuit. Un feu allumé à Blakhernes, au-dessus du temple de la Vierge ou du mur de Ptéron, devait servir de signal. Alors la flotte s’ébranlerait et forcerait le passage vers la haute mer. On atteindrait un double but : l’attaque, du côté du continent obtiendrait un plein succès, et des communications s’établiraient entre le khakan et Sarbar. Mais les yeux des Grecs étaient aussi pénétrants que leur intelligence. Le patrice Bonus, averti, fît remonter les birèmes et les trirèmes, à la file les unes des autres et de chaque côté, jusqu’aux abords de Blakhernes. Afin que les Avares ne donnassent pas en temps utile l’assaut projeté, il se chargea lui-même du signal. Des Arméniens firent briller, sur la plate-forme de Saint-Nicolas, une lumière éclatante, qui pourtant ne trahit point les galères romaines. Aussitôt les Slaves, trompés par cet artifice, ramèrent vers le faubourg de Sycae, et furent pris entre les birèmes et les trirèmes, qui soudain s’étaient rapprochées comme les branches d’un étau. « C’est pour moi, dit Pisidès, un sujet d’étonnement que les Barbares, qui voyaient une si grande étendue de mer se développer devant eux, se soient enfermés dans l’étroit espace où la Vierge a sa demeure, comme s’ils étaient gênés par l’immensité même. C’est dans ce petit golfe, comme dans une nasse de pêcheurs, qu’ils entassèrent leurs barques liées les unes aux autres. Lorsque, d’un commun accord, tous se furent élancés simultanément contre nos vaisseaux en poussant des clameurs, on eut à la fois un combat visible et un combat mystérieux. En effet, seule la mère de Dieu tendait les arcs, opposait les boucliers, lançait les traits, émoussait les épées, retournait et submergeait les vaisseaux, donnait aux barbares l’abîme pour demeure ».

Quelques uns regagnèrent Blakhernes, mais ce fut pour périr de la main des Arméniens. Un fort petit nombre, enfin, se présentèrent au camp des Avares ; le sauvage khakan ordonna d’exterminer ces restes d’une nation mal inspirée.[205]

IV. Triomphe des Grecs : les Avares de Pisidès.

La vue de cette multitude de cadavres, de cette mer agitée tout à l’heure, maintenant paisible, mais ensanglantée, jeta l’épouvante dans l’armée du Réprouvé. Les Slaves et les Bulgares, qui combattaient en avant des murs, consternés, et surtout irrités du massacre que leur maître avait commandé de sang-froid, prirent la fuite vers la Grande Muraille.[206]

Le khakan était contraint de suivre ses esclaves dans leur pays. On apprenait, à ce moment même, la défaite de Saës et l’alliance de Ziebil. Le Sanglier royal et le Réprouvé échangeaient des ambassades et des condoléances.[207] L’esprit des Barbares était visiblement troublé. Préoccupé de cette image de la Vierge, que les assiégés n’avaient cessé de montrer à ses regards, on l’entendit, peu de jours après le désastre, prononcer ces paroles : « Je vois une femme richement vêtue qui parcourt les remparts ». Saisis de la même anxiété, ses sujets avaient aperçu une princesse, accompagnée de ses eunuques, sortir par la porte de Blakhernes. C’était, disaient-ils, l’impératrice qui allait proposer la paix à leur roi. Ils l’avaient d’abord laissée passer ; mais bientôt, se ravisant, ils l’avaient poursuivie jusqu’aux Vieux-Rochers. Au moment où ils l’atteignaient, elle s’était évanouie comme une ombre.[208] Quelques heures après, une panique se répandait parmi les Avares, qui tournaient aveuglément leurs armes les uns contre les autres.

Ce n’était plus qu’une fuite désordonnée. Toutefois, le khakan fit bonne contenance ; il combla lui-même le fossé qu’il avait creusé, enleva les machines disposées en avant des murs, détruisit les tours, mit le feu aux retranchements, aux pieux, aux tortues, à tous ses appareils de guerre. Il incendia les faubourgs, les églises de Saint-Cosme-et-Damien et de Saint Nicolas. « N’allez pas croire, dit-il en partant, que ma retraite soit due à la crainte. Mais je manque de vivres, et j’avais mal choisi mon temps. Je m’en vais faire mes approvisionnements, et je reviendrai bientôt tirer de vos actions une vengeance éclatante. » L’un des chefs, moins irrité et plus sincère, demanda une entrevue au patrice Bonus, pour ménager un accommodement entre les Romains et les Avares. Le maître de la milice répondit sans s’émouvoir : « J’ai disposé jusqu’à ces derniers jours du pouvoir de faire la paix ; aussi bien vous l’avais-je proposée ; mais voici que le frère de notre Empereur arrive ; il s’empressera de vous reconduire chez vous, et là vous traiterez de paix tout à votre aise. »

Quand l’arrière-garde du khakan eut disparu, le peuple de Constantinople, par un mouvement instinctif, se précipita vers Blakhernes. Là s’était passé le dernier acte, l’acte le plus sublime de cette héroïque tragédie. Là s’élevait l’église de la Vierge. Quel fut leur ravissement quand ils virent que ce temple révéré était presque le seul édifice que la fureur des Avares eût épargné !

« Si un peintre veut représenter notre récente victoire, qu’il se contente de mettre sous les yeux l’image de la Vierge, Mère de Dieu, » répétaient à l’envie les Byzantins.[209] Le samedi de la cinquième semaine de carême, jour de la délivrance de Constantinople, une fête religieuse rappelait aux Byzantins la gratitude qu’ils devaient « à la Toute-Sainte.[210] ».

Pisidès, qui avait déjà payé sa dette à la Mère du Sauveur, dans le poème des Avares, composa encore en son honneur l’Hymne sans fin.[211]

 

CHAPITRE SEIZIÈME

I. Campagne d’Assyrie (627-628) : bataille de Ninive.

C’est par des paroles pleines d’espérance que Georges Pisidès terminait son poème des Avares. Il voyait déjà « le Danube et le Tigre ensanglantés comme autrefois le Nil ; » et, faisant allusion aux fiançailles du nouveau Constantin avec la fille de Nicétas : « Victoire, parais, s’écriait-il, il convient que tu prennes pour époux ce jeune homme auquel tu as accordé, comme présent de noces, l’extermination des Barbares ».[212]

Il semblait, en effet, que le dénouement dût être aussi rapide que glorieux ; et pourtant on l’attendit encore deux années. Le grand roi demeurait inflexible. Sarbar, qui n’avait point partagé le désastre du khakan, campait toujours à Chalcédoine, impuissant contre Constantinople, mais obstiné. Théodore aurait pu venir l’en déloger : un grave événement le força de rejoindre l’Empereur.

Ziebil était mort. Les quarante mille Khazars confiés par lui à Héraclius, voyant que l’Atropatène était complètement ravagée, fatigués de cette guerre de montagnes et d’embûches, appréhendant par dessus tout les rigueurs d’un hiver où il faudrait se battre chaque jour, déclarèrent qu’ils se retiraient dans leurs steppes et dans leurs déserts. L’Empereur ne les retint pas. Il assembla autour de lui les soldats de sa faible, mais héroïque armée, et leur dit ces simples et belles paroles : « Vous le voyez, mes frères, vous n’avez plus d’alliés. N’en soyez pas étonnés. C’est Dieu et sa Mère qui veulent que nous devions tout à leur intervention ! Voilà les seuls alliés que nous aurons désormais ! »[213]

Le printemps venu (627), il pénétra dans les montagnes, et parut inopinément aux confins de l’Assyrie, dont il ravagea les villes, brûla les moissons, et passa au fil de l’épée les habitants. A la tête de ses forces, le grand roi avait placé Razatès, général impétueux et entreprenant, qui, parti de Tauris, suivait Héraclius comme à la piste. Mais les Perses avaient beaucoup à souffrir, car les ennemis ne laissaient derrière eux aucune ressource. « C’est à peine, dit le chroniqueur, s’ils parvenaient à recueillir les miettes qui tombaient sur la route ». Les chevaux périssaient par milliers.

Les Romains passèrent le grand Zab, l’un des affluents du Tigre supérieur, et campèrent près des ruines de Ninive. L’intrépide Razatès les eut bientôt rejoints. Mais on le tint à distance aussi longtemps qu’on le jugea opportun. Un combat d’avant-postes lui fut défavorable. Alors on hâta l’action décisive, afin de prévenir la jonction de trois mille cavaliers qui accouraient de la Mésopotamie. On choisit une plaine propre aux évolutions stratégiques. Le point du jour trouva Héraclius exhortant et ordonnant les soldats. Razatès, qui avait toujours présente cette parole du féroce Chosroês : « Si tu ne peux vaincre, du moins tu peux mourir ! » accepta ce défi avec une ardeur fébrile. Il opposa aux Romains trois corps de bataille (12 décembre 627). La lutte engagée, il se présenta au premier rang, provoquant à haute voix Héraclius : « Dieux, jugez entre moi et mon impitoyable maître ! » répétait-il.[214] Le magnanime héritier de Trajan et de Théodose ne se fit point attendre. Il parut monté sur son cheval Phalbas, brandissant sa terrible épée, et du revers il abattit la tête de son adversaire. Un second, un troisième général Perses eurent le même sort. Il avait lui-même reçu une blessure qui dut rappeler longtemps à ses compagnons d’armes cette scène digne de l’Iliade. Ceux-ci se précipitaient à ses côtés pour lui faire un rempart de leurs corps, et pour transpercer avec leurs flèches les assaillants, toujours plus nombreux et plus acharnés. C’était d’ailleurs une mêlée universelle qui se prolongea pendant onze heures. Une nuit épaisse régnait quand on se sépara, et telles étaient la stupeur et la prostration des vaincus, qu’ils restèrent sur le champ de carnage, pêle-mêle avec les morts et les mourants, à deux portées de flèche des vainqueurs. Ce n’est que peu de temps avant l’aurore qu’ils eurent conscience de ce qui s’était passé et qu’ils s’éloignèrent. Alors, une frayeur indicible s’empara de ces infortunés. Ils couraient, tremblants, vers les bois et les rochers. Les Romains jugèrent à leur tour de l’importance de leur victoire. Ce n’étaient partout que glaives, casques et armes de tout genre, la plupart brisés et méconnaissables. On porta à Héraclius les dépouilles de Razatès, son bouclier formé de cent vingt lames d’or, ses bracelets étincelants, la selle de son cheval, ouvrage d’un grand prix. Beaucoup de guerriers purent montrer des épées et des ceintures splendides, ravies aux Perses. La tête du général fut exposée à la vue de tout le camp ; on arbora vingt-huit drapeaux ennemis, complètement intacts ; on en ramassa beaucoup d’autres réduits en lambeaux et plus chers encore à leurs possesseurs. Mais le Prince des Ibères, pris vivant, était le plus glorieux trophée de Ninive. La veille, quelle noble émulation animait ces guerriers, quand ils songeaient qu’Alexandre, mille ans auparavant, avait, près des mêmes lieux, mis en fuite l’un des prédécesseurs de Chosroês ! Le lendemain, ils étaient fiers d’appartenir à la Grèce, en dépit de leurs noms de Romains. Mais c’est vers le Dieu d’Héraclius que leur pensée se reporta aussitôt, et c’était justice, car lui seul avait réveillé en eux, contre toute espérance, l’héroïsme des ancêtres.

II. Marche à travers les Paradis : Dastagerd.

Si Héraclius avait hésité à pénétrer au cœur de l’Empire Perse, après les victoires de Tauris et d’Ourmiah,[215] il n’eut pas les mêmes scrupules après la victoire de Ninive. Il négligea les nombreux fuyards de l’armée de Razatès, qui se ralliaient derrière lui, et décida qu’il marcherait sur Ctésiphon en descendant la rive gauche du Tigre.

Le Tigre, serré de plus en plus à l’Occident par l’Euphrate, avec lequel il finit par se confondre, n’a, de ce côté, que des affluents peu nombreux et peu importants. Mais il se développe librement à l’Orient où il reçoit plusieurs rivières issues des Monts Zagros (Djebel-Tagh). Ce sont le grand Zab (Lycus), le petit Zab (Caprus), la Torna (Physcus, Odorneh), l’Arba (Dyalah), le Gyndes (Kerkah).

Toute cette partie de l’Assyrie, comprise entre les monts Zagros et le Tigre, n’est en général formée que de terres blanchâtres, imprégnées de sel, et renfermant le gypse, le pétrole et le naphte. On n’y rencontre que l’absinthe odoriférante. Des Arabes nomades, des troupeaux d’autruches parcourent ces mornes solitudes. Cependant il y a de fraîches et verdoyantes oasis dans le voisinage des cours d’eau qui déposent sur les bords un limon qui les féconde. On les appelle, en langue persane, des paradis, c’est-à-dire des jardins.

La géographie de cette contrée imposait à Héraclius une stratégie particulière. Il lui fallait, par des marches rapides, se saisir des ponts construits sur les affluents du grand fleuve : là, en effet, il serait à l’abri de toute surprise et trouverait l’abondance et le repos. Les paradis marquaient à l’avance les étapes de son expédition.

Il passe en toute hâte le grand Zab. Modérant son élan, afin de ménager ses troupes, il envoie en avant les cavaliers arméniens qui surprennent plusieurs postes ennemis et quatre ponts sur le petit Zab.[216] Ce second obstacle franchi, il s’établit dans le paradis d’Yesdem, annonce une halte de quelques jours, et célèbre avec une grande solennité la fête de Noël, en présence des Mages et des sectateurs de Zoroastre.

Cependant Chosroês, qui vient d’apprendre la déroute de Ninive, envoie deux messages, l’un à Gundarnaspe pour lui prescrire de surveiller les Romains, l’autre à Sarbar pour le ramener de Chalcédoine vers Ctésiphon. Héraclius intercepte cette dernière lettre et la supprime. Dans un billet, qu’il dicte à l’un de ses scribes les plus habiles, il annonce au Sanglier Royal « que l’Empereur est défait et poursuivi par les Perses, et que le meilleur parti est de continuer à ravager le territoire romain et à menacer la capitale. » Il imite le cachet du grand roi, et charge un transfuge de mener à bonne fin ce nouveau stratagème.

La ruse était fort bien ourdie, à coup sûr. Peu importait à Héraclius que Sarbar eût la vaine satisfaction de camper devant Constantinople, égayée peut-être de ce spectacle nouveau, de cette morgue et de cette impuissance. Mais il avait grand intérêt à ne pas se mesurer avec une armée nombreuse, dans une région inconnue.

L’approche de Gundarnaspe le décida à se porter du petit Zab à la Torna. Il ravagea le paradis de Rusa et enleva le pont avec sa vigueur accoutumée. Le paradis de Béclal lui offrit une riante hospitalité. Pour faire diversion aux soucis de la guerre et pour adoucir le regret de la patrie absente, il y éleva un cirque où ne figurèrent ni les Bleus ni les Verts, mais où l’armée trouva un délassement et un pieux souvenir. Ainsi la petite armée d’Héraclius, comme celle de Xénophon, dix siècles plus tôt, résumait toute la société grecque contemporaine. Seulement, à l’époque du disciple de Socrate, c’était le spectacle des délibérations politiques que l’on présentait aux Assyriens stupéfaits ; à l’époque de l’auguste émule de Constantin, c’étaient des solennités religieuses et des jeux d’amphithéâtre (1er janvier 628).

Poussant devant lui les troupeaux qui paissaient dans cette royale oasis, il marcha vers Arba dans la direction de Dastagerd.

Mais une grande nouvelle vient le surprendre au milieu de sa course. Chosroês s’est enfui de sa résidence favorite. Ne recevant de réponse ni de Gundarnaspe ni de Sarbar, le grand roi a craint de tomber entre les mains d’Héraclius. Ayant fait percer la muraille voisine de son palais, il sort à l’insu de ses gardes, à l’insu des dignitaires et des courtisans. Il emmène ses enfants et ses femmes, qui, vivant dans des demeures séparées, et ne s’étant jamais vus, se précipitent pêle-mêle et s’embarrassent mutuellement. La nuit venue, le roi des rois s’estime heureux de trouver asile dans une pauvre chaumière, et se heurte la tête contre la porte qui est trop basse. Il se dirige vers Ctésiphon, cette capitale dont il évite le séjour et la vue depuis un quart de siècle. Le nouveau Cambyse oublie, dans son infortune et sa précipitation lamentable, que les Mages et les Astrologues lui ont prédit que le jour où il rentrerait dans sa capitale il serait perdu. A peine a-t-il mis le pied dans cette cité fatale, qu’il se souvient et se ravise. Il repasse le Tigre, songeant à la prophétie, songeant à Héraclius. Une fuite éperdue le conduit enfin à Guédeser (Séleucie), au delà de l’Eulaeus (Karoun), au cœur de la Suziane (Khouzistan). Il ne garde avec lui que Schirin et trois de ses femmes qui sont ses propres filles. La foule des épouses et des enfants, tout le sérail est relégué dans une des forteresses les mieux protégées de l’Orient.

Les Grecs pénètrent dans Dastagerd, qui, en deux semaines, avait éprouvé deux fois un étonnement et une consternation indicibles. Ils regardaient eux-mêmes avec curiosité et défiance cette cité « établie par Artaxerxés comme une haute tour pour servir de boulevard à son impiété[217] ». « Là, dit Pisidès, Chosroês avait des mages et des ministres auxquels il confiait la garde des charbons ardents, car il avait peur que l’on n’entraînât ses dieux en captivité ». Heureusement, on évita une seconde magophonie. Les prêtres d’Oromase n’affrontèrent pas, pour la défense de leur culte, le martyre que le défenseur du Christ leur eût accordé avec une cruelle générosité. « Je ne désire la mort de personne, répétait Héraclius, mais qu’ils ne s’avisent pas de tirer l’épée contre moi ». « Il leur montra ses béliers, ses tortues, ses frondes, ses boucliers, et les prit uniquement par la peur ». « Il réduisit en cendres les dieux de la Perse ! » s’écrie le bel esprit byzantin. Chose triste à dire, les palais de Chosroês eurent le même sort. C’étaient des édifices d’une architecture admirable.[218] Les lingots d’or et d’argent, les habits de soie, les riches tapisseries brodées à l’aiguille, l’aloès, des parfums de toutes sortes, les épices de l’Inde, abondaient dans cette somptueuse Babylone des Sassanides. On livra tout aux flammes, ne pouvant tout emporter. C’était, disait-on, pour faire comprendre à Chosroês tous les maux qu’il avait causés aux habitants de l’Empire en détruisant leurs cités. Mais Héraclius, incendiant Dastagerd, ne trouve pas plus grâce devant nous qu’Alexandre incendiant Persépolis. Ses soldats furent moins barbares envers les ménageries royales. Ils admirèrent les cygnes et les lions destinés aux chasses de Chosroês. Ils se partagèrent les autruches, les chevreuils, les onagres, les paons et les faisans. Des dépouilles plus nobles, plus dignes d’être conservées furent trois cents étendards, trophées des guerres de Sapor et de Nouschirvan.

Un spectacle touchant attire nos regards. Au bruit de l’invasion d’Héraclius, tous les malheureux que Sarbar, triste imitateur des tyrans de Babylone, avait entraînés en Perse, soit comme captifs, soit comme colons, sortaient de leurs demeures et accouraient auprès de leur souverain légitime : tous réclamaient à grands cris Édesse, Alexandrie ou Jérusalem.

Toutefois, le grand roi avait résolu de défendre la ligne de l’Arba. Bien que Dastagerd (Artémita, Dascara-el-Mélik) fût adossé à ce fleuve, sur la rive droite, le passage était difficile. Il n’y avait qu’un pont étroit, dominant un affreux précipice, au delà duquel apparaissaient les ennemis. Les abords présentaient partout des dangers, car la rivière est encaissée et les berges en sont escarpées. Héraclius résolut de descendre l’Arba et de rejoindre ainsi le Tigre en se rapprochant de Ctésiphon, dont il n’était plus qu’à trois journées.

La fête des Lumières célébrée, il sortit de Dastagerd et se tint à quelques milles du rivage pour échapper à la surveillance des Perses. Les éclaireurs Arméniens, malgré leurs recherches assidues, ne trouvèrent aucun endroit guéable. Tous les ponts d’ailleurs étaient rompus ;

Héraclius écrivit à Chosroês : « Je suis à ta poursuite, mais mon seul but est de faire la paix. C’est bien malgré moi que je ravage ton royaume. C’est toi-même qui m’y forces. Déposons donc les armes, réconcilions-nous, éteignons l’incendie avant que la ruine ne soit consommée ! »

Mais l’orgueilleux despote n’écouta point cette généreuse proposition. Il crut que les Grecs étaient arrivés au terme de leurs succès. Il pensa que les siens se trouvaient bien plus près de Constantinople que les ennemis ne l’étaient de Ctésiphon. On le vit, au milieu de ses ridicules et folles illusions, rassembler les serviteurs des grands, les eunuques et jusqu’aux femmes et aux enfants, pour couvrir Ctésiphon.

Cette levée inhumaine, ce refus non moins cruel, soulevèrent une indignation générale, présage d’une insurrection prochaine.

Que devait faire Héraclius ? Laisser mûrir la révolte qu’il prévoyait, ou forcer le passage de l’Arba et du Tigre ? Une défaite n’était guère à craindre avec une armée héroïque, opposée à une armée démoralisée. Mais un Empereur victorieux avait, trois siècles auparavant, succombé sous les murs de l’antique capitale des Parthes. Le souvenir de Julien l’Apostat retenait Héraclius, prêt à s’élancer. D’ailleurs il pouvait, par trop d’audace, compromettre une œuvre que la patience achèverait. Il était lui-même intéressé à ne pas affaiblir outre mesure la domination persane.

Le vainqueur battit donc en retraite, sacrifiant peut-être la stratégie à la politique. Il se rapprocha aussitôt des montagnes, qui limitent le bassin du Tigre, évitant les rivières débordées et les paradis dévastés. Le Kurdistan lui offrit de verdoyants pâturages, et des greniers bien approvisionnés. Pour rendre Chosroês plus odieux, il pilla ou brûla encore beaucoup de villes. Parvenu à Siarzur (Chehrsour), il résolut de franchir le mont Zara, qui appartient à la chaîne du Zagros, afin de prendre ses quartiers d’hiver dans l’Atropatène. Il atteignit Tauris, dont le préfet et les habitants se réfugièrent précipitamment dans quelques forteresses élevées. Ainsi, les fantassins comme les cavaliers trouvèrent une abondance, un bien-être et une tranquillité inusités. Il était temps de se mettre à l’abri. Une neige épaisse et résistante ne cessa de tomber durant plus d’un mois (24 février - 30 mars). L’Empereur et ses soldats rendirent grâces à Dieu de les avoir préservés de terribles souffrances et peut-être de la mort.

Les communications furent presque interrompues entre la Médie et l’Assyrie. Héraclius ne pouvait donc suivre les affaires du royaume de Perse, mais il avait imprimé aux événements une tournure favorable à ses intérêts et fatale à Chosroês.

III. Révolte de Sarbar, de Siroès et de tous les Satrapes.

Sarbar, en restant immobile à Chalcédoine, avait involontairement causé la destruction de Dastagerd. Aussi, le grand roi avait-il conçu contre lui un vif ressentiment. Les courtisans exploitèrent à l’envi cette circonstance. Il fut bientôt de mode au palais de prêter à Sarbar toutes sortes de propos blessants et de desseins criminels. On lui attribuait, entre autres, ces paroles pleines d’orgueil et de mépris : « Le libertin Chosroês passe tout son temps dans l’ivresse et au sein de la volupté. Mais qu’il sache que je garderai pour moi les pays que ma valeur a conquis[219] ». On allait même jusqu’à dire que le général conspirait la chute et la mort de son souverain. Les plus indulgents l’accusaient de pactiser avec les Romains et de laisser insulter le drapeau Perse en Asie Mineure et en Assyrie.

Le grand roi écrivit, sous l’empire de ces sentiments et à l’instigation de son entourage, un ordre destiné au lieutenant de Sarbar, Cardarega. Il lui prescrivait de mettre son chef à mort et de conduire l’armée à son secours. Mais ce billet terrible tomba entre les mains des Grecs, lorsque l’envoyé royal franchissait la frontière de Galatie. On se hâta de le transmettre au gouvernement byzantin. Celui-ci vit le profit qu’il pouvait tirer de cette précieuse capture. On demanda une entrevue au généralissime. Le nouveau Constantin, le Patriarche et Sarbar s’y rendirent. La lettre de Chosroês fut mise sous les yeux de ce dernier. Alors les trois personnages imaginèrent une ruse digne de la Perse et de Byzance. A la sentence de mort prononcée contre le chef des troupes royales, on ajouta une liste de proscription qui portait les noms de quarante généraux ou satrapes. On imita, à s’y méprendre, le sceau royal.

Sarbar convoque alors tous les généraux sous sa tente, lit à haute voix l’ordre de Chosroês, et se tournant du côté de Cardarega : « Eh bien, es-tu prêt à exécuter ce qu’on te demande ? » Les cris de colère couvrent sa voix. Tous s’écrient que Chosroês est déchu du trône ; et que la révolte est un devoir. Il faut, répète-t-on, traiter avec Héraclius et marcher sur Ctésiphon pour châtier ce despote sanguinaire. La paix est signée entre le nouveau Constantin et le Sanglier royal, qui, mettant fin à quinze années de ravages, abandonne Chalcédoine et l’Asie Mineure.

Cependant Chosroês, dont la folie et là fureur étaient au comble, rassemblait autour de lui les seigneurs de ses États et leur reprochait, au milieu de l’épouvante universelle, « de n’être pas tous morts en défendant la patrie[220] ». Ces sinistres paroles firent disparaître de tous les cœurs les dernières traces de l’amour et du respect. Cette immense terreur engendra une audace sans égale.

Accablé de tant de revers, il tomba dans une sombre mélancolie ; il fut saisi d’un mal cruel et sentit les atteintes de la mort. Siroès, l’aîné de ses enfants, était son successeur légitime. Mais la belle Schirin régnait plus que jamais sur le cœur de son voluptueux époux. Elle lui arracha un décret qui désignait, comme héritier présomptif de la couronne, son fils Merdasa. C’était imiter David et beaucoup de souverains orientaux, mais cette mesure provoqua une conflagration dans toute la Perse.

Le grand roi quitte Guédeser et se rend avec Schirin à Ctésiphon, pour poser lui-même la couronne des Séleucides sur la tête de Merdasa.

Il laisse au delà du Tigre Siroès, ses autres fils et la multitude de ses épouses. Siroès réussit à s’échapper du sérail et envoie au général Gundarnaspe ce simple billet : « Passé le fleuve, et je m’entretiendrai avec toi. » —« Écris-moi ! » répond le chef Persan. Alors le prince, enhardi, expose, dans une lettre, ses secrètes résolutions : « Tu le sais, c’est par Chosroês, cet homme abominable, que périt la chose publique. Voilà maintenant qu’au mépris de mon droit d’aînesse, il intronise Merdasa. Il dépend de ta volonté de haranguer ton armée et de me faire décerner le rang qui m’est dû. Si j’y parviens, j’augmenterai la solde, je conclurai la paix avec l’Empereur, et tout rentrera dans l’ordre, tout prospérera de nouveau. Quant à toi, je te comblerai d’honneurs et tu ne quitteras plus ma personne. » Gundarnaspe prend un engagement solennel et réplique quelques jours après : « Vingt-quatre généraux, un grand nombre de soldats sont déjà gagnés à ton parti. — Eh bien ! mande enfin Siroès, le 23 mars je me présenterai, avec quelques jeunes recrues, au pont du Tigre ; nous nous réunirons et nous marcherons ensemble contre Chosroês[221] ».

Ce terme fut devancé. Gundarnaspe reçut de Siroès une mission importante. Il rejoignit Héraclius à Barza, entre Siarzur et Tauris. « Siroès, lui dit-il, est au milieu de l’armée persane avec les deux fils de Sarbar et un grand nombre de seigneurs illustres. S’ils réussissent à se défaire de Chosroês, la question sera tranchée. S’ils échouent, Siroès et tous les satrapes se réfugieront dans tes rangs. La pudeur seule a empêché le prince de venir lui-même te parler ; car il est bien triste de penser que son père, qui devait la vie et le trône aux Romains, ne leur a fait que du mal. Le misérable a tellement déshonoré la nation qu’il gouverne, que c’est à peine si j’ose espérer de toi quelque confiance en mes paroles ! »

Héraclius répondit qu’il donnait son assentiment à cette proposition, pourvu qu’on délivrât immédiatement les captifs Romains. « Qu’on leur fournisse des armes, s’écria-t-il, et on aura une armée prête à frapper Chosroês ! » Il garda auprès de lui Gundarnaspe qui lui servait d’otage et d’interprète.[222] Il se tint aux écoutes. Malgré les neiges qui couvraient les chemins, il suivait les progrès de la révolution, par l’entremise d’éclaireurs grecs et sarrasins, qui poussaient jusqu’au petit Zab et au paradis d’Yesdem.

Tout était consommé depuis plusieurs jours. Les seigneurs et peut-être Sarbar lui-même se rendirent de nuit à la résidence de Chosroês, et placèrent des gardes pour le surveiller. Le grand roi bondit de frayeur, disent les Arméniens ; il changea de vêtements et se cacha derrière un bouquet d’arbrisseaux. Mais il fut bientôt découvert. On lui lia les mains derrière le dos ; on chargea son cou et ses pieds de lourdes chaînes. On le jeta dans cette sinistre tour des Ténèbres qu’il avait bâtie dans sa jeunesse. On ne lui donna d’eau et de pain que ce qu’il fallait pour prolonger son agonie. « Il perdit toute espèce d’intelligence ; il soupirait, gémissait, éprouvait de continuels soubresauts. » L’odieux Siroès se plut à contempler et à redoubler les tortures de son père : « Mange, lui disait-il, cet or que tu as extorqué par tous les moyens, et pour lequel tu as fait périr tant d’hommes ! » Les satrapes avaient ordre de bafouer le monarque enchaîné. Terrible justice dont un misérable était l’instrument. Merdasa, encore paré du diadème, et tous les autres enfants de Chosroês furent successivement conduits dans sa prison et massacrés sous ses yeux. Le cinquième jour, on mit fin à ses atroces souffrances en le perçant de flèches : supplice raffiné dont put jouir le bourreau.[223]

Aussitôt le Parricide, suivi d’un nombreux cortège, parcourt à cheval les rues de Ctésiphon. Des hérauts proclament l’avènement de Siroès : « Que celui qui aime la vie et veut couler des jours prospères aille au-devant du roi des rois ! ».

Les portes de la forteresse de l’Oubli s’ouvrent ; les prisonniers, rendus à la lumière, secouent leurs chaînes, se répandent dans la ville, se mêlent à la suite de Siroès et bénissent son nom.

Certes, c’était un spectacle à la fois touchant et triste que ces acclamations qui saluaient l’avènement d’un parricide ! Chosroês était tellement odieux que son fils, malgré ses crimes, fut considéré comme un bon roi. Il était indulgent et bienveillant pour tous ses sujets et serviteurs. Il demanda la paix à tous les rois, et délivra les captifs qui languissaient dans les cachots de son père. Il adressa des harangues par toutes les frontières de son royaume, souhaitant à tous de vivre dans la joie et dans la gaieté. Il exempta tous ceux qui vivaient dans son empire des impôts et de l’octroi pendant trois ans, et s’efforça d’arriver à ce que personne ne ceignit l’épée pendant toute la durée de son règne. »

Le véritable vengeur, le véritable libérateur, c’était Héraclius, dont Siroès sollicita l’amitié et le pardon.

La lettre du Parricide à Héraclius nous est parvenue horriblement mutilée. Il se félicite d’être monté sur le trône « sans difficulté, » et « par la grâce de Dieu. Il annonce l’élargissement des prisonniers. S’il est quelque chose qui puisse être utile au genre humain, cela se fera, ou plutôt c’est déjà fait. Son intention est de vivre en paix avec l’Empereur des Romains, son frère, et avec tous les peuples voisins. » Il rappelle habilement que « sa Fraternité » lui a déjà adressé des félicitations pour son avènement.[224]

On signala bientôt à Héraclius l’approche des ambassadeurs persans. Mais ils hésitaient à s’aventurer jusqu’à Tauris : ils avaient rencontré, au milieu des neiges de l’Assyrie, plus de trois mille cadavres de leurs compatriotes, dernières victimes de la dernière campagne d’Héraclius. On leur envoya pour les rassurer Gundarnaspe avec Élie, maître de la milice. Ce n’est que le 3 avril que la grande nouvelle fut apportée par le secrétaire du roi, Phaïac, au camp des Romains, et de là, transmise au gouverneur et aux habitants de Tauris, dispersés, nous le savons, dans les forteresses voisines. Dès que le traité de paix fut annoncé, les Perses, enfin rassurés, se mêlèrent aux Romains, et les montagnes de l’Atropatène retentirent des imprécations contre Chosroês et des louanges d’Héraclius.

L’Empereur écrivit aussitôt une lettre confidentielle au grand roi : « Mon cher fils, jamais je n’ai eu la pensée de détrôner un souverain, quel qu’il fût. Lors même que Chosroês, ce fléau des Romains et des Perses, serait tombé entre mes mains, je ne lui aurais fait aucun mal, je lui aurais rendu sa couronne. Mais Dieu qui connaissait ses desseins pervers l’a puni justement pour le salut du monde, et c’est ainsi qu’il nous a accordé la paix et le repos ! »

Héraclius, Siroès : il est pénible de voir ces deux noms associés dans l’histoire ! Mais l’alliance de ce pieux roi et de ce parricide, était toute politique. L’Empereur commençait à comprendre que la décadence de la domination Persane allait poser de redoutables problèmes.

Le mois d’avril se passa tout entier à Tauris : on négociait avec Phaïac. Enfin, le 8 mai, Héraclius se dirigea vers l’Arménie. C’est de ce pays, théâtre de ses exploits militaires, qu’il data sa célèbre lettre inscrite dans la Chronique Pascale.

 

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.

I. La lettre d’Héraclius et l’Héracliade de Pisidès : triomphe du christianisme, chute du Mazdéisme.

Le 15 mai 628, jour de la Pentecôte, fut pour Constantinople plein d’une indicible allégresse. Sergius gravit, au milieu du recueillement des fidèles, les degrés de l’ambon, et donna lecture du message d’Héraclius.

Rien n’est plus curieux que cette lettre. Elle nous montre, par un singulier mélange, le Chrétien enthousiaste et dévot, et le Romain. C’est à la fois une hymne en l’honneur de Dieu, une exhortation religieuse, un sermon théologique et un bulletin de victoire.

« Que la terre entière se réjouisse et rende grâces à Dieu ! Servez le Seigneur dans la joie, et sachez que c’est Dieu qui est le Seigneur ! C’est lui qui nous a faits. Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Nous sommes son peuple, nous sommes son troupeau. Entrez dans son tabernacle en chantant ses louanges ! Confessons-nous à lui. Louez son nom, car il est le Christ : sa miséricorde et sa vérité s’étendent à tous les siècles et à toutes les générations. Que les cieux se réjouissent, que la terre tressaille, ainsi que tous ceux qui l’habitent ! Et nous, Chrétiens, louons, bénissons Dieu seul, réjouissons-nous sans mesure en son saint nom ! Il est tombé l’orgueilleux, l’impie Chosroês ! Il est tombé, il a été précipité dans les enfers, et sa mémoire a été effacée de la terre ! Cet homme superbe tenait des discours pleins d’orgueil et d’injustice ; il affectait le mépris pour Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est le vrai Dieu, pour sa mère sans fâche, notre souveraine à jamais bénie, la Mère de Dieu, Marie toujours Vierge. L’impie est tombé avec fracas ! Son travail s’est retourné contre sa tête ; il a été frappé par sa propre iniquité ! »

« Siroès a mis à mort, au milieu des tourments, l’ingrat, l’impie, le vain, le blasphémateur Chosroês, afin de lui apprendre que Jésus est né de Marie, que Jésus a été crucifié suivant ses propres paroles, que celui qu’il accablait d’injures était le Dieu tout puissant et qu’il lui devait une réparation, comme je le lui avais écrit. Il est mort à cette vie, l’impie ! Il s’en est allé par le même chemin que Judas Iscariote, dont le Tout-Puissant avait dit : Il eût mieux valu pour cet homme n’être jamais né ! Il s’en est allé dans les flammes, pour y brûler avec Satan et ses pareils ! »

Tel est le début de ce document. Nous y trouvons un enthousiasme manifeste, qui n’ose s’affranchir des formules consacrées par le rituel, et un fanatisme violent qui glorifie le parricide.

Eh bien ! tous les Grecs partageaient ces sentiments. A peine le Mandement impérial était-il connu, que Georges Pisidès s’empressa de célébrer la victoire d’Héraclius et la chute de Chosroês : voilà l’objet du poème de l’Héracliade.

D’après l’Héracliade, comme d’après le Mandement, on voit, qu’aux yeux des Byzantins l’immense résultat de la campagne de Dastagerd, c’est l’anéantissement de la religion de Zoroastre. De là cette joie sans mesure, presque féroce, ces imprécations contre le Sassanide qui avaient livré aux Mages, « ces éternels imposteurs », l’Asie, l’Afrique, et jusqu’à l’instrument de la Rédemption. Pour eux, Chosroês était l’homme ennemi de Rome, ennemi du Christ, ennemi de la Perse elle-même, à laquelle il imposait son despotisme et ses faux dieux, et qu’Héraclius venait enfin de délivrer. Ce point de vue tout chrétien excuse bien des déclamations forcenées, bien des paroles cruelles.

Que l’on compare le bulletin d’Héraclius et le poème de Pisidès, et on se convaincra que tous les deux obéissaient à la même inspiration : celui-ci a mis en vers la prose de celui-là.

II. Renommée d’Héraclius d’après George Pisidès.

« Pour la première fois, dit Pisidès, des esclaves peuvent sans danger porter des lois qui concernent leurs maîtres ! ». C’est qu’il vient d’être témoin d’une résolution toute spontanée dans cette ville, d’ordinaire sans initiative malgré sa turbulence. Tous les citoyens ont décidé par acclamation qu’Héraclius porterait le nom de « nouveau Scipion », et que ses enfants eux-mêmes s’appelleraient « les Scipions ». « Confirme la loi par ta sanction », dit le flatteur d’une voix suppliante.

Il ose davantage encore. Il voudrait simplement que l’on réunît toutes les vertus des héros de Plutarque, pour avoir une faible idée du Maître. Avant l’histoire, il met à contribution la mythologie.

C’est que le vieux monde finit avec Héraclius. A cette heure suprême, le dernier des poètes grecs évoque autour de lui toute l’antiquité grecque. Héraclius est pour lui Hercule, Persée, Alexandre, Timothée, etc. Plutarque, Homère, Démosthène, Apelle, sont priés de mettre en commun leurs génies pour célébrer dignement le héros incomparable. En réalité, la mythologie et l’histoire ancienne, mal interprétées, travestissent à leur tour le Christianisme. Il faudra, on le comprend en lisant ces vers, un déchirement profond pour séparer l’ancien et le nouvel homme : tel sera le rôle du Mahométisme. Ces rapprochements, dont le mauvais goût et l’exagération nous semblent intolérables, furent alors sérieusement inventés et sérieusement admis.

« Tu as accompli d’une manière sublime la quintuple course, dit le poète à l’Empereur. Les cochers qui te précédaient furent saisis de stupeur, quand ils virent que, dans une si longue épreuve, les roues de ton char restaient inébranlables. Alors toutes les nations de l’univers, aux quatre points cardinaux, t’applaudirent sur le théâtre de la vie. Tous, à ton approche, ornent leur ville et te couvrent de fleurs et de bénédictions. C’est que l’arbitre des jeux t’ouvre à deux battants les portes du monde, et tu t’avances, athlète vainqueur, tenant dans tes mains l’image sans souillure ! »

Ce beau tableau nous ramène à l’armée d’Héraclius.

III. L’Empereur au palais d’Hérée.

Héraclius avait terminé sa lettre par ces mots : « Ne cessez d’adresser à Dieu des prières pour qu’il nous soit donné de vous revoir au plus tôt ! »

En effet, le désir de revoir son peuple et sa famille s’était emparé de son âme, depuis que la guerre sainte, si vaillamment conduite, avait cessé. Il chargea son frère Théodore de surveiller l’exécution du traité conclu avec la Perse, et se rendit immédiatement à son palais d’Hérée, près de Chalcédoine. Une foule immense avait passé le détroit pour saluer « le nouveau Scipion », le vengeur de la majesté Romaine. C’était un touchant spectacle que ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, qui se précipitaient pêle-mêle, des branches d’olivier et des cierges à la main. Chacun voulait le voir le premier. Quand il parut, les cris de joie partirent de toutes les bouches, les pleurs coulèrent de tous les yeux. Le Patriarche et le nouveau Constantin, jusque-là noblement confondus dans cette multitude généreuse et enthousiaste, s’avancèrent vers l’Empereur et se jetèrent à ses pieds. Héraclius les releva. Il serra avec effusion dans ses bras son jeune fils, qui avait présidé à la récente victoire sur les Avares. Le souvenir de ses deux fils et de ses deux filles, qui avaient succombé durant son absence, s’offrit à sa pensée en cet instant, et il versa un torrent de larmes, signe d’une joie immense et d’une immense douleur. Le peuple prit part, avec une délicatesse qui l’honorait, à cette entrevue où la nature avait triomphé du programme officiel. Quel sentiment intime de bien-être faisait éprouver à notre héros cette libre expansion, après six années de contrainte ! Il ressentit le besoin de passer plusieurs journées au sein de sa famille. Il y rencontrait, à côté de Martina, qui l’avait suivi dans ses campagnes, sa vieille mère, si vénérable et si chérie ; sa fille Eudoxie, que sa politique avait sacrifiée, mais que le ciel lui conservait ; le nouveau Constantin, sur lequel reposaient alors les destinées de l’empire le plus auguste de la terre, redevenu le plus glorieux ; Héracléonas, gage récent d’un amour naguère funeste, funeste encore plus tard, présentement inoffensif ; le patrice Nicétas, son cousin, dont les filles allaient porter le diadème noblement refusé par leur père.[225] Elle était belle cette famille sur laquelle le patriarche Sergius et son vicaire George Pisidès appelaient la bénédiction céleste.

IV. Mission de Théodore.

Théodore, muni des pouvoirs de son frère, se rendit à Ctésiphon avec Gundarnaspe et Phaïac, délégués de Siroès. Son premier soin fut de réclamer la Sainte-Croix et les ambassadeurs grecs retenus prisonniers par le grand roi. Dans le trouble où était plongée la Perse, on ne savait quelle avait été leur destinée. On fit une enquête minutieuse. Sarbar seul connaissait l’endroit où se cachait le signe de la Rédemption, ce palladium de la nouvelle Rome, qu’il avait dérobé. L’esprit rempli de projets ambitieux et même criminels, il insinua, qu’il révélerait cette retraite mystérieuse si l’Empereur lui accordait « sa bienveillance et sa protection. » Dans une lettre, monument d’astuce et d’effronterie, il disait à Héraclius que c’était bien malgré lui qu’il avait fait aux Romains cette guerre acharnée, dont Chosroês était seul responsable. Il voulait être désormais « l’esclave de sa majesté. » Si l’on répondait à ses avances, il dépouillerait la Perse elle-même pour réparer les pertes de l’empire d’Orient. Théodore encouragea ces dispositions : il obtint ainsi la Vraie Croix, mais prépara de nouvelles tragédies de palais. Il n’était plus au pouvoir du roi de restituer les patriciens livrés par Saën. La plupart avaient péri sous le fouet de Chosroês, lors de la première invasion d’Héraclius ; un seul était mort dans une dure captivité.

Rechercher les sujets grecs que le nouveau Nabuchodonosor avait internés dans les villes persanes et réduits à la condition d’esclaves, fut une œuvre plus délicate encore, mais couronnée d’un plein succès. La Cappadoce, la Palestine, l’Égypte, presque désertes, retrouvèrent leurs habitants après un long veuvage.

V. Entrée triomphale d’Héraclius à Constantinople.

Théodore arrive enfin à Hérée et présente à l’Empereur cette Croix qui avait été le mobile de sa soudaine et triomphante expédition. Combien cette vue dut le ravir ! quelles extases elle dut lui procurer ! Le but de ses efforts était atteint : il lui semblait que sa destinée était remplie.

Le 14 septembre 628, Héraclius s’embarque à Chalcédoine, sur la galère impériale, avec tous les princes de sa famille, et aborde au faubourg de Sycae. Il longe à droite le golfe de la Corne, traverse le pont du Barnyssus, et passe devant les portes de Blakhernes, de Callinique, de Saint-Romain, de Polyandre et de Quintus. Il jette un regard attendri sur le théâtre sanglant de la guerre des Avares et des Slaves, et salue avec respect le temple de Sainte-Marie. Parvenu à la Porte d’Or, il monte sur le Char des triomphateurs ! met sur ses épaules le manteau de pourpre, sur sa tête le diadème, et prend dans ses mains une croix richement ornée. Il lève les yeux au ciel, dans l’attitude de la prière.

Quand ses regards se reportent sur la terre, il a devant lui, à l’entrée même de la ville, les chefs-d’œuvre de l’art grec, dérobés à Rome et à Athènes. Là sont représentés : le grand Théodose, le plus illustre des empereurs byzantins, la Victoire avec tous ses attributs, les travaux d’Hercule, les tourments de Prométhée. Toutes ces statues, tous ces groupes ont pour lui un sens profond : il croit voir écrite sur les murs de sa capitale sa propre histoire.[226] Il ordonne de porter devant lui le grand trophée de la guerre de Perse, la Vraie Croix à laquelle font cortège les trois cents étendards enlevés à Dastagerd. Sa vue peut se reposer sur ces dépouilles dont il est fier comme Romain et comme Chrétien. Enfin, le char s’avance, traîné par quatre éléphants, à travers la rue des Triomphateurs, qui est la voie sacrée de Constantinople. Plus de cent mille personnes suivent ou précèdent l’Empereur, en poussant de frénétiques acclamations et en chantant des hymnes, car Jésus-Christ partage avec Héraclius cette ovation unique dans l’histoire. On cherche des yeux le signe de la Rédemption, on cherche aussi « cette pourpre véritable » si rare à Byzance. On se dit que les soucis et les veilles ont courbé son corps, blanchi sa chevelure dorée, terni sa beauté. Mais sa beauté morale n’en est que plus éclatante, et l’émotion gagne tous les cœurs. Le prince contemple aussi avec satisfaction et avec fierté ses sujets : il se rappelle la nuit de Blakhernes. En ce grand jour, la parcimonie, si nécessaire dans un État appauvri, est complètement mise de côté. Les officiers impériaux prodiguent aux citoyens les trésors de Chosroês. Le cortège franchit le forum de Constantin et gravit le Capitole. Là, sans doute, sont déposés les drapeaux de Crassus, de Valérien et de Julien. On s’achemine ensuite, par la colonne de pourpre, les thermes d’Honorius et le grand obélisque, vers Sainte-Sophie. L’Empereur descend de son char et se présente à l’entrée de la Grande Église, où Sergius le reçoit. Il remercie Dieu au pied des mêmes autels où il avait sollicité son secours. Il lui offre avec humilité ce triomphe si pompeusement étalé pour sa glorification. Il laisse la Croix dans ce sanctuaire le plus révéré de la chrétienté. Il reprend alors sa marche et se rend à l’amphithéâtre pour présider aux jeux splendides dont les éléphants font les frais et où tout le monde oublie un demi siècle d’épreuves. La nuit venue, on l’accompagne en foule au palais des Césars, situé à l’extrémité de Constantinople, et dominant à la fois la Propontide et le Bosphore.[227]

Cette journée du 14 septembre 628 est restée fameuse dans l’histoire du Bas-Empire et de l’Église.

Depuis Arcadius, aucun empereur n’était sorti de Constantinople. Justinien avait bien triomphé des Goths et des Vandales et traîné derrière son char deux rois enchaînés, Vitigès et Gélimer ; mais c’étaient Bélisaire et Narsès qui avaient combattu et vaincu pour lui, et la pompe orgueilleuse dont il s’entourait ne faisait que mieux ressortir son oisiveté ou son égoïsme. Héraclius, au contraire, avait vaillamment porté le casque et l’épée et ramené ses sujets à une idée plus digne du souverain. Son triomphe était donc réel et surpassait moralement ceux des vrais Césars, parce qu’il lui avait fallu renouer une tradition d’activité et de courage longtemps interrompue.

Si l’Empire grec n’est plus là pour glorifier le triomphe militaire d’Héraclius, l’Église célèbre depuis douze siècles son triomphe religieux. Chaque année, à la fêle de l’Exaltation de la Croix, le nom d’Héraclius retentit partout où s’élève un temple chrétien, c’est-à-dire dans les deux hémisphères.

La Chronique du mont Cassin rappelle une grande solennité dont Héraclius fut l’objet à Rome.[228]

Nous possédons une médaille commémorative où est représentée l’ovation d’Héraclius. Parmi les légendes qu’elle porte, il en est de grecques, il en est de latines. D’un côté, l’Empereur, en extase, lève les yeux au ciel : Illumina vultum tuum, Deus.... Super tenebras nostras militabo in gentibus. De l’autre, il est sous un dais et sur un char à trois chevaux que guide un conducteur à pied, armé d’un fouet. Il porte la Croix. Au-dessus du dais sont trois luminaires. Super aspidem et basiliscum ambulabit et conculcavit leonem et draconem.[229]

A Barletta (Barolum), port de l’Adriatique, dans la terre de Bari, on remarque encore aujourd’hui une statue colossale d’Héraclius.[230]

Le nom d’Héraclius fut donné à une ville fondée en Vénétie, entre les années 628-641.[231]

En plein moyen âge, à Limoges, on peignait sur émail Héraclius pourfendant Chosroês.[232]

VI. La Vraie Croix rapportée à Jérusalem (629).

Héraclius crut que, pour assurer la fortune de l’Empire, il fallait rendre la Vraie Croix à Jérusalem et à l’église du Saint-Sépulcre. Aussi bien, dès les premiers jours de printemps, il quitta Constantinople. Il parcourut sans doute l’Asie Mineure, se rendant compte des maux causés par la guerre et les soulageant autant qu’il le pouvait. Il pénétra ensuite dans la Syrie et descendit le Jourdain. Il voulut s’arrêter à Tibériade, sur les bords de ce fameux lac de Génézareth, où s’était accomplie la mission de Jésus-Christ. Il eut même le bonheur d’opérer en cet endroit une conversion que ses contemporains ont qualifiée de miracle. Un Juif, nommé Benjamin, qui possédait une richesse extraordinaire, tint à honneur de recevoir dans sa maison l’Empereur et son cortège. Mais les Chrétiens le dénoncèrent comme l’un de leurs plus terribles persécuteurs : « Pourquoi tourmentes-tu ainsi les Chrétiens ? lui dit Héraclius. — C’est qu’ils sont les ennemis de ma foi. » Observant une modération dont il se départira malheureusement plus tard, l’Empereur se contenta de le faire catéchiser par un de ses anciens coreligionnaires, et lui servit gracieusement de parrain. Il entra ensuite dans la cité sainte : il portait lui-même la Croix, et il gravit le Calvaire, chargé de ce précieux fardeau.[233] Il la remit au patriarche Zacharie, le plus illustre confesseur de cette époque de persécution. Le sceau qu’Hélène y avait apposé était resté intact : on constata qu’aucune main, impie ou profane, ne l’avait effleurée. De grandes actions de grâce furent rendues pour cette céleste conservation. Et le patriarche put, comme le vieillard Siméon, s’endormir paisiblement dans le Seigneur. Heureux Héraclius, s’il eût fait la même fin, au comble de la gloire, de la sainteté et de l’enthousiasme, après les journées de Ninive, de Dastagerd, d’Hérée, de Constantinople et de Jérusalem !

VII. Espérances des Byzantins.

Autant l’abattement des Grecs avait été profond avant le départ d’Héraclius, autant leurs espérances étaient illimitées depuis son retour. Toutes les villes avaient célébré cet événement comme leur jour natal. Pisidès avait chanté sa victoire avec la même foi et presque dans les mêmes termes que Virgile avait chanté celle d’Auguste. Le poète latin avait dit :

Magnus ab integro seclorum nascitur ordo ;

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.[234]

Le poète grec s’écrie : « C’est une vie nouvelle, un nouveau monde, une nouvelle création, qui se préparent ! » Parole qui nous semble singulièrement prétentieuse, à nous qui en voyons la vanité, mais qui était alors l’expression du sentiment général.

Or, une pareille illusion suppose une immense confiance, et si elle eût pu durer, il en serait résulté, ce qu’annonçait l’ami de Sergius, une résurrection, une renaissance.

La renaissance, c’était la grandeur du pays au dedans et au dehors, c’était la liberté, c’était, pour les uns, la vraie philosophie, pour les autres la religion épurée, c’était l’éclat littéraire ; enfin, toutes les supériorités.

Après les premières guerres médiques, on avait eu de grands généraux, de grands politiques, de grands poètes, de grands artistes, parce que l’enthousiasme avait duré tout un siècle, parce que la nation qui les produisit n’eut pas un seul moment de défaillance. Après les secondes guerres médiques, on n’eut ni grands généraux, ni grands politiques, ni grands poètes, ni grands artistes, parce que l’enthousiasme fut éphémère, parce que la force de la nation résidait dans un seul homme, et que cet homme fit tout à coup défaut à ses admirateurs.

 

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

I. Séjour d’Héraclius en Syrie (629-635).

De grandes préoccupations s’emparèrent d’Héraclius dès qu’il eut rapporté la Vraie Croix dans son sanctuaire. Il lui fallait réorganiser les provinces reconquises, l’Asie, la Syrie, l’Égypte, apaiser les troubles religieux qui renaissaient, raffermir la Perse ébranlée par ses mains, surveiller l’Arabie qui commençait à s’agiter.

Aussi ne retourna-t-il pas à Constantinople. Il resta avec Martina, le nouveau Constantin et Théodore, et séjourna tour à tour à Hiérapolis, à Émèse et à Édesse. Cette dernière ville l’attirait ; c’était la patrie de ses ancêtres ; là saint Ephrem, père de l’église syriaque, avait converti les sectateurs de Jupiter et d’Oromase, et combattu l’hérésie de Manès ; là avait été découverte l’image miraculeuse devant laquelle avaient reculé Phocas, Baïan et Chosroês. Édesse avait possédé trois cents monastères au temps de sa splendeur. Adossée à l’Euphrate et regardant le Tigre, elle commandait tous les pays, amis ou ennemis, qu’on avait à contenir ou à protéger. Ainsi l’homme d’État et le religieux pouvaient également s’y plaire : Héraclius, nous le savons, était l’un et l’autre.

Tout d’abord, on n’eut qu’à continuer en Syrie le triomphe commencé en Thrace. L’Empereur, assis sur son trône, reçut de l’extrême Occident et de l’extrême Orient, de la Gaule et de l’Inde, les ambassadeurs de deux grands souverains. Ceux-ci, lui offraient des présents magnifiques, des perles et des pierres précieuses ; d’autres lui demandaient une paix et une alliance perpétuelles. Certes, l’hommage de l’illustre roi Franc Dagobert dut être la plus belle récompense humaine des travaux d’Héraclius.[235]

Puis, ce furent des événements de famille, bien doux pour un père tel que lui ; Martina donna naissance à un fils qui reçut le nom de nouveau David.[236] Bientôt on apprenait que le même jour un petit-fils lui était né, de l’union du nouveau Constantin avec la fille de Nicétas. Ainsi la joie était au comble dans le palais. Sergius gouvernait d’une main ferme Constantinople et rendait scrupuleusement aux églises les trésors qu’on leur avait empruntés. Pisidès composait son poème de la Création.

II. Les finances de l’empire d’Orient.

C’est le clergé qui avait permis de soutenir une guerre dispendieuse en Europe et en Asie. Il avait fourni l’argent nécessaire. L’aliénation spontanée de ses propriétés et de ses capitaux accumulés depuis Constantin était vraiment patriotique, et serait sans exemple, si on n’avait préalablement exigé une reconnaissance et une hypothèque. Mais ce corps immense, composé d’un si grand nombre d’évêques, de prêtres et de moines, ne pouvait maintenir sa dignité séculaire et sa puissance exorbitante, qu’au moyen d’énormes revenus. Lui demander des dons gratuits, c’eût été méconnaître ses conditions d’existence ; c’eût été consommer une révolution qui aurait affranchi les consciences, assuré la prospérité des provinces et l’intégrité de l’empire. Certes le patriarche Sergius, chef suprême d’une Église établie qui formait un État dans l’État, et pour ainsi dire, l’État tout entier, ne pouvait pas se faire le promoteur d’un pareil bouleversement. « Je suis archevêque, aurait-il pu répondre, et ne veux pas ébranler l’épiscopat. » Héraclius lui-même, Héraclius surtout, avec sa piété, sa dévotion, ses scrupules bien connus, aurait regardé cet attentat comme une infamie et un sacrilège. D’ailleurs sa parole était engagée. Il aurait été injuste que la première, la plus religieuse, la plus sainte des croisades, organisée, entretenue, bénie par le clergé, aboutît à la spoliation du clergé. Mais, à le bien prendre, il eût suffi de quelque tempérament, pour éloigner ou prévenir bien des malheurs. Que la généreuse abnégation qui avait étonné le monde durât cinq ou six années encore, jusqu’à ce que les contrées dévastées par l’invasion eussent respiré, et le salut de l’empire était assuré. Personne ne prévoyait ce qu’un avenir prochain allait révéler. Conséquemment personne ne se départait de ses droits. Les trésors du grand roi furent consacrés à éteindre la dette. Il fallut, pour subvenir aux frais d’une administration minutieuse et tracassière, soumettre à des contributions forcées les provinces, avant que l’industrie et le commerce les eussent de nouveau vivifiées. C’est l’armée, c’est-à-dire la défense nationale, qui souffrit de ces nécessités comme de ces erreurs.[237]

Plus tard, quand les malheurs publics s’accumulèrent, une étrange accusation fut portée contre Sergius et trouva un écho dans les plus froides compilations. Des richesses sans nombre, or, argent, pierreries, auraient été expédiées à Constantinople par Héraclius : mais le patriarche, profitant de l’absence de l’Empereur, aurait tout dévoré. C’est là une singulière façon d’exprimer le fait que nous venons d’énoncer. Jamais, pour notre part, nous ne consentirions à ne voir, dans l’homme énergique qui a sauvé deux fois l’empire, qu’un vil concussionnaire. Il aura, lui aussi, ses illusions et ses erreurs, mais ses mains resteront pures. Le cri d’indignation de l’un de ses successeurs, Nicéphore, nous montre bien que le clergé lui reprochait non son avidité, mais sa tolérance. C’est ainsi que se perd la vérité, au milieu des passions surexcitées. Quand Sergius fut déclaré hérétique, on le jugea capable des plus grands crimes.

III. Mission religieuse de Plaides : le poème de la Création.

Tout autre est la responsabilité de Sergius, aux yeux de l’impartiale histoire. L’autorité du patriarche, qui n’avait, pour ainsi dire, point de limites, était encore accrue par l’absence de l’Empereur.[238] A lui revenait la tâche de diriger l’esprit de la grande capitale dans la voie qu’il lui avait tracée. S’il maintenait les résultats obtenus, la postérité associerait son nom à celui d’Héraclius, comme elle associe ceux de Justinien et de Bélisaire. S’il les laissait périr, il irait se perdre lui-même dans la foule de ses homonymes. Certes, ce n’est pas l’inertie qu’il faut lui reprocher, mais bien une activité exubérante et téméraire.

Il conçut tout d’abord une grande idée. Jean Philoponos, philosophe alexandrin égaré dans le vie siècle, disciple d’Ammonius, et dernier représentant d’une école illustre, bien que lui-même assez obscur, avait composé des commentaires sur la cosmogonie mosaïque. Il remettait en honneur Platon, Aristote et Porphyre. S’inspirant de vues toutes païennes, il s’emparait hardiment du dogme de la Trinité, dont il faisait trois Dieux distincts. Une pareille entreprise n’avait pu se produire qu’à la faveur des invasions qui avaient désarmé l’autorité ecclésiastique. Donner le coup de grâce au polythéisme, achever Zoroastre, Manès et Philoponos, était une mission d’honneur qui revint naturellement à Pisidès. Le thème choisi par Sergius était l’œuvre des six jours, titre d’autant plus saisissant et d’autant plus agréable aux Byzantins, qu’il leur rappelait à la fois Dieu et l’Empereur.

Une courte invocation au Patriarche précède le poème. On y lit ces paroles : « C’est toi qui as fait luire à nos yeux le soleil de la paix.[239] » Elle est courte, parce que celui qui en est l’objet « fuit la louange comme si elle était un opprobre ».

Le ciel, le soleil, la lune, la terre, l’homme, les animaux, les plantes sont décrits successivement, parfois avec bonheur, toujours avec une science qui honore le poète, sinon l’époque. Mais il ne faut voir dans tous ces développements que l’occasion, souvent offerte et toujours vivement saisie, d’immoler ce qui fait ombrage à la religion de Sergius. Or, on se défie des Grecs, quels qu’ils soient. On leur dit leur fait sans ménagement et sans détour. L’ibis confondra Gallien ; l’abeille, Euclide ; le cygne, Orphée ; la fourmi, Zalmoxis. Proclus, traité « de bas sophiste[240] », n’offre à ses yeux qu’un tourbillon de notions aussi pauvres qu’orgueilleuses.

Les tâtonnements, les hésitations de ce penseur lui font pitié. « Ne sais-tu pas, ô incomparable écrivain, que si tu osais dire la moindre chose d’un moucheron, un seul de ses frémissements, une seule de ses piqûres te mettrait en fuite ! » « Décidément, c’est aux Proclus de se taire et aux paysans de parler ! » Porphyre a une langue assez aiguisée, mais il est rempli de contradictions ; il donne en plein dans des fictions mensongères ; il rencontre des prés verdoyants, mais il moissonne des ronces. On expose, pour la livrer au ridicule, la théorie d’Aristote sur la grêle, dont on l’accable avec une joie mal dissimulée. On le noie « dans le flot de ses syllogismes. » On le renvoie, comme un écolier, à Platon, honteux de son plus bel ouvrage !

Cette critique irrévérencieuse des plus beaux génies est un signe des temps. Mais la fin explique les moyens. Parfois, les vues de Pisidès sont meilleures. Ainsi, songeant probablement aux Mages, il s’écrie : « Rien de ce qu’a fait le Créateur ne se contrarie ni ne s’exclut ; il sait concilier des éléments si opposés, comme un père concilierait des sœurs. Il forme ainsi une tétrade ennemie, mais une néanmoins. Il en est de même de toutes choses dans l’univers. Tout y concourt, malgré les natures contraires, à un même but.»

S’adressant à la Divinité, il lui dit : « Tu habites la lumière, mais lorsqu’on veut chercher ton essence, tu ne présentes plus que ténèbres : personne n’a pu atteindre ta substance ».

On comprend qu’une théologie aussi négative ne suffît point à un théologien et surtout à un théologien grec. Il charge les anges d’une révélation plus complète :

« Les séraphins, en joignant et en divisant tour à tour leurs divins accords, indiquent, d’une manière positive, qu’il faut adorer les hypostases séparément, mais une seule substance, que le fils du Verbe a été incarné, qu’il y a une Trinité, mais rien au delà, une seule personne, une seule théarchie, qu’il faut adorer le Verbe après comme avant l’incarnation, qu’il possède à la fois la nature divine et la nature humaine, que de cette alliance ne résulte ni augmentation, ni division, ni mélange : c’est un être simple et double, essentiellement pur.[241] »

Ce passage renferme tout un programme de discussions théologiques. Ce n’est point sur le panthéisme qui se dresse menaçant dans la formule « τ τάντα καὶ ἔν », mais sur le Verbe incarné, sur l’Homme-Dieu que le débat va porter.

IV. Réveil des disputes théologiques.

La conduite de Sergius et de Pisidès était dangereuse. On sait les troubles provoqués dans l’empire d’Orient par les innovations d’Apollinaire, de Nestorius et d’Eutychès. Témoin des stériles et fastidieuses discussions de son siècle, Procope avait pu dire « que les controverses religieuses sont le fruit de l’arrogance et de la sottise ; que la véritable piété se montre par le silence et la soumission, d’une manière plus digne d’éloge ; que l’homme ne doit point avoir l’audace de scruter la nature de Dieu, et qu’il nous suffît de savoir que la puissance et la bonté sont ses attributs. » Gibbon constate que, par une fortune bien rare et bien précieuse, les règnes de Justin, de Tibère, de Maurice et de Phocas, n’occupent aucune place dans l’histoire ecclésiastique de l’Orient.[242] Mais l’esprit grec subsistait toujours, avec son penchant inné pour toutes les subtilités. Proposer ou résoudre d’une manière arbitraire de nouvelles questions théologiques, c’était réveiller le dialecticien téméraire et incorrigible qui sommeillait chez la plupart des sujets de l’empereur Héraclius. Imprimer de nouveau aux esprits cette direction, c’était substituer à l’enthousiasme ardent, presque naïf, qui avait fait des miracles, une dévotion mesquine et tracassière. Il était facile de prévoir, qu’une fois engagé dans des raisonnements équivoques, on ne s’arrêterait pas, dût la patrie mille fois périr. On s’abandonnerait d’ailleurs d’autant plus volontiers à la nature, que le vulgaire était malheureusement bien persuadé que l’Empereur vivant et la Croix restant à Jérusalem, on n’avait rien à redouter. Les matières combustibles étaient depuis longtemps préparées, quand on alluma la torche incendiaire. Chaque province avait, pour ainsi dire, son hérésie, toute prête à prendre feu, et qu’une paix trop longue irritait. La secte nestorienne, qui soutenait l’existence de deux personnes en Jésus-Christ, et qui repoussait les expressions « d’Homme-Dieu » et de « Mère de Dieu, » dominait en Mésopotamie et jusqu’en Perse. La secte monophysite, qui voulait que l’humanité de Jésus-Christ eût été créée d’une substance divine et incorruptible, régnait sans partage en Arménie. La secte des Jacobites était plus répandue et plus redoutable encore.

Fondée par Sévère, patriarche d’Alexandrie, reconnaissant la réalité du corps de Jésus-Christ ; mais se rapprochant singulièrement d’Eutychès « ce menteur qui dit la vérité,[243] » elle avait momentanément disparu dans les solitudes de l’Égypte. Mais un moine, Jacques Baradée ou Zanzale, avait relevé le drapeau. Proclamé évêque d’Edesse par les fidèles qui avaient échappé à la persécution de Justinien, il organisa une vaste propagande, recruta des millions d’adhérents, ordonna 80.000 prêtres ou diacres, et affilia à sa doctrine l’Ethiopie, l’Égypte et la Syrie. C’était un événement d’une importance capitale. En effet, sous ces tendances religieuses, se cachaient des tendances politiques très accusées. Les Cophtes et les Syriens, qui, depuis l’invasion d’Alexandre, n’avaient plus d’existence légale, dépouillés de leurs meilleures terres, de leurs villes et en général des rivages de la mer, se déclarèrent Jacobites, comme pour protester contre la servitude où leurs maîtres les tenaient. Ceux-ci étaient désignés sous le nom de Melkhites ou Impérialistes. Ils recevaient le concile de Chalcédoine, qui proclamait une seule personne, mais deux natures en Jésus-Christ. « Mais, dit très bien Gibbon, l’aveu équivoque qu’il était composé de ou d’après deux natures, pouvait supposer leur existence antérieure, ou leur confusion subséquente, ou un intervalle dangereux entre la conception de l’homme et l’assomption de Dieu. »

Ainsi, Melkhites, Nestoriens, Monophysites, Jacobites, allaient en venir aux mains, excités par l’amour de la controverse et par des antipathies nationales.

V. L’Empereur, les évêques Syriens et le projet concernant les Jacobites.[244]

Sergius voulait faire prévaloir, à propos de l’incarnation, une doctrine qui, placée à égale distance de la doctrine d’Apollinaire (le Verbe tenant lieu d’âme et d’entendement dans Jésus-Christ), de celle de Nestorius (deux natures avec une opération et une volonté), et de celle d’Eutychès (une nature), concilierait des sectes que de légères nuances et surtout des querelles de mots séparaient depuis deux siècles. Peut-être caressait-il cette idée plutôt à titre d’homme d’Etat, qu’à titre de patriarche : il s’effrayait justement, au point de vue de la domination romaine, du schisme Jacobite. Il communiqua son plan à Théodore, évêque de Pharan, à Cyrus, évêque de Phase, et à Pyrrhus, moine de Chrysopolis, tous ses amis, tous appartenant comme lui à cette province de Syrie, célèbre au temps de Juvénal et au temps de Théophane, par l’habileté intrigante et captieuse de ses habitants. De leurs élucubrations théologiques sortit le monothélisme, qui n’admettait en Jésus-Christ, qu’une seule volonté en deux natures, comme suite de l’unité de personne. Cela fait, on songea à se mettre en rapport avec un autre Syrien, Athanase, chef des Jacobites, chose qui parut aisée, puisque Sergius était né de parents affiliés à sa secte. Il fallait aussi, pour mener à bonne fin la grande entreprise, disposer des quatre patriarcats de Constantinople, d’Antioche, de Jérusalem et d’Alexandrie.[245] Dès lors l’affaire était remise entre les mains de l’Empereur. Ce dernier, gagné à la croyance et à la politique de son pieux et adroit conseiller, trouva moyen de consacrer aux intérêts de la religion et de l’État quelques heures dérobées à son devoir de général. Ses préoccupations se trahirent dans une conversation qu’il eut en Arménie avec le chef des Sévériens (623). Chez les Lazes, il rencontra Cyrus, l’engagea à se concerter avec Sergius, pour prévoir et réfuter les objections et notamment celles que l’on pouvait tirer des écrits de Saint-Léon le Grand (626). A peine eut-il quitté Jérusalem, qu’il vit venir à lui, dans sa résidence d’Hiérapolis (629), Athanase, dont l’alliance lui était si nécessaire pour la pacification de l’Orient. « Recevez le concile de Chalcédoine, et vous êtes patriarche d’Antioche,» lui dit l’Empereur. « J’y consens !» répondit le Jacobite, sachant bien qu’il ne remplissait qu’une simple formalité, puisque le monothélisme, par l’admission d’une seule volonté et d’une seule opération, semblait se soucier médiocrement des deux natures. Ainsi, le siège d’Antioche était rendu aux Jacobites, qui, depuis un siècle, n’avaient cessé d’y prétendre, et Cyrus, qui avait garanti la foi d’Athanase, était installé à son tour dans le diocèse d’Alexandrie devenu vacant (629-630).

Dès lors, l’intrigue syrienne se développa. Le patriarche d’Alexandrie se mit en rapport avec les nombreux sectateurs d’Eutychès, qui peuplaient l’Égypte. Il les gagna en leur disant que c’est le même Christ et le même fils qui produit les opérations divines et les opérations humaines par une seule opération théandrique. La distinction n’était donc plus que dans notre entendement. Les hérétiques adhérèrent à une orthodoxie si accommodante. « Certes ce n’est pas nous, répétaient-ils, qui avons reçu le concile de Chalcédoine ; c’est ce concile qui a transigé avec nous.[246] »

Le moine Sophrone, qui avait été jadis l’ami de saint Jean l’Aumônier, protesta contre cette innovation, adjura Cyrus de se rétracter, et, en désespoir de cause, se rendit auprès de Sergius, qui n’eut garde de l’écouter. « Toute opération divine et humaine vient d’un seul et même Verbe incarné, dit l’ami de Pisidès, formulant enfin, d’une manière expresse, le monothélisme ; il faut enseigner une nature du Verbe incarné, une hypostase composée et distinguer seulement par la pensée les parties qui entrent dans l’union. » Sophrone, découragé, retourna en Orient.

Par malheur, l’adversaire du monothélisme fut presque aussitôt élu patriarche de Jérusalem (633). Héraclius, en ratifiant maladroitement ce choix, d’ailleurs si honorable, fut l’artisan de sa propre ruine. L’orthodoxie méconnue eut dès lors un défenseur éloquent et énergique, auquel les malheurs de la patrie ne purent imposer silence.

L’alarme fut vive à Sainte-Sophie. Sergius songea à se donner pour appui, dans la crise qu’il prévoyait, le pape Honorius. Il lui écrivit une longue lettre, où il faisait l’historique complet du monothélisme. Il insistait sur les avantages d’une décision qui rendait au diocèse d’Égypte tout entier l’unité religieuse, et remettait en honneur, dans ces lointaines contrées, non seulement le nom, jusqu’alors odieux, de saint Léon le Grand, mais l’Église romaine elle-même. Il annonçait une résolution qui, prise dès le principe, eût été salutaire, mais qui avait surtout pour but de tranquilliser la conscience incertaine et timorée du pontife : «Voyant que cette dispute commençait à s’échauffer et sachant que tels sont ordinairement les commencements des hérésies, nous avons écrit au patriarche d’Alexandrie que la réunion des schismatiques étant exécutée, il ne permît plus à personne de parler d’une ou de deux opérations en Jésus-Christ. Nous lui avons recommandé de dire plutôt, comme les conciles œcuméniques, qu’un seul Jésus-Christ opère les choses divines et les choses humaines, et que toutes ses opérations procèdent indivisiblement du Verbe incarné et se rapportent à lui, car il est impossible que le même sujet ait tout ensemble, à l’égard d’un même objet, deux volontés contraires. Comme notre corps est gouverné et réglé par l’âme raisonnable, le composé de l’humanité de Jésus-Christ était toujours et en tout soumis à la divinité du Verbe et conduit de Dieu. » Enfin, il terminait par une assertion toute gratuite : « Sophrone nous a promis de déférer à nos conseils et d’enseigner ce que nous enseignons. »

L’historien de l’Église[247] considère cette missive comme remplie d’artifice et de déguisement et en effet, elle dissimule bien des choses dans un but excellent, mais tout politique.

Le pape Honorius se laissa surprendre. Il répugnait d’ailleurs à un Latin de s’engager dans les subtilités des Grecs. Il fit donc une réponse favorable, parla très légèrement « d’un certain Sophrone, naguère moine et maintenant évêque de Jérusalem. » « Nous laissons aux grammairiens de décider si on doit entendre une ou deux opérations. Mais nous confessons une seule volonté en Jésus-Christ, parce que la divinité a pris, non pas notre péché, mais notre nature telle qu’elle a été créée, avant que notre péché l’eût corrompue. Enseignez ceci avec nous, comme nous l’enseignons unanimement avec vous. »

La ligue des trois grands évêques de la chrétienté n’imposa pas à Sophrone, bien résolu de ne pactiser, ni avec Nestorius, ni avec Eutychès. Il s’empressa d’assembler un concile à Jérusalem et d’adresser à Sergius une lettre synodale où il précise sa croyance touchant l’incarnation (635). Contre le premier hérésiarque, il soutient l’unité de la personne, contre le second la distinction des natures. « En Jésus-Christ, dit-il, chaque nature conserve sa propriété et opère ce qui lui est propre. Gardons-nous de dire qu’elles aient une seule opération réelle, naturelle et indistincte, car nous les réduirions ainsi à une seule substance et à une seule nature, ce qui serait une erreur. » Le saint prélat était effrayé, quand il pensait que l’incarnation pouvait ne paraître qu’une imagination et un vain spectacle, si la doctrine monophysite continuait ses ravages. En réalité, rien n’était plus éloigné de l’esprit de Cyrus, d’Honorius et de Sergius que cette prévention. Mais la logique subtile et impitoyable de Sophrone conduisait ses adversaires bien au delà du but qu’ils s’étaient proposé.

Les trois fauteurs d’hérésie, comme les appelait Sophrone, échangèrent de nouveaux messages pour consolider leur alliance. Alors il entraîna au Calvaire Etienne, évêque de Dore, et l’adjura d’aller dessiller les yeux du pontife de Rome.

Le mal que ces disputes théologiques ont fait à l’empire est incalculable, et voilà pourquoi nous n’avons pas reculé devant une exposition sommaire, d’après l’abbé Fleury. Héraclius, que le poète, dans ses invectives contre l’impie Sévère, félicitait d’avoir exterminé les barbares, et encourageait à exterminer les hérésies, voyait avec effroi les uns et les autres sévir de nouveau aux frontières et au cœur de la domination romaine. « Prions pour l’Empereur, disait le gardien de la Vraie Croix à la fin d’une dissertation métaphysique[248] ».

La responsabilité de la funeste direction imprimée aux affaires religieuses est légitimement partagée entre l’imprudent Sergius, le zélé Sophrone et le trop docile Héraclius, qui eut le tort ou de prêter l’oreille à un ami ou d’introniser un adversaire. Mahomet et l’Islamisme allaient profiter de toutes ces fautes.

 

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

I. La société grecque et la société arabe.

Jamais sociétés ne furent moins faites pour se comprendre que la société grecque et la société arabe. Sans insister sur les différences originaires, si bien constatées de nos jours,[249] des Ariens et des Sémites, disons brièvement que l’idée de l’État dominait à Constantinople, l’idée de la famille à la Mecque. La loi, incarnée dans l’Empereur, était, en définitive, tout le monde byzantin. La tradition représentée par les chefs de tribus résumait également le monde arabe. D’un côté, une administration exacte et tyrannique, agissant d’après des principes absolus ; de l’autre, une absence complète de gouvernement et une justice patriarcale. Voilà pour la politique. Voici pour la religion : des deux parts, nous saluons un Dieu tout-puissant, mais un Dieu qui reflète des peuples essentiellement distincts. Celui que nous révèle l’Évangile est maître de soi comme des humains, celui que nous transmet le Coran est passionné comme le Jéhovah de la Bible. Mais nous sommes surtout frappés des habitudes d’esprit, si dissemblables en deçà et au delà du désert de Palmyre. Ici l’amour de l’analyse et des abstractions, et par conséquent la science, la philosophie, la théodicée ; là, l’amour de ce qui est visible et palpable, une pensée qui saisit le contour des objets sans jamais les pénétrer et s’envole sur les ailes du lyrisme. Ainsi, la société grecque est composée de mathématiciens, de physiciens, d’artistes, de rhéteurs, de controversistes, de jurisconsultes, d’hommes d’État. La société arabe est composée de guerriers, de poètes, de patriarches, de juges semblables à ceux d’Israël, de sages qui nous rappellent l’antique Job. Le négociant et le moine : voilà les seuls traits d’union de ces nations si opposées. La contemplation extatique des cénobites est de provenance tout orientale, et les ermites donnent la main aux derviches. Quant à l’art du trafic, il s’est développé avec un égal bonheur à Athènes et à Médine, sous les auspices de l’intérêt personnel.

II. La vie de Mahomet d’après les chroniqueurs Byzantins.

Il est instructif de voir Mahomet, jugé par les chroniqueurs byzantins et le Christianisme apprécié, à son tour, par le fondateur de l’Islam.

D’après Théophane, Cédrénos et Zonaras, le prophète arabe est l’homme le plus odieux et le plus pervers qui ait paru sur la terre. Il est « athée, impie, trois fois maudit, ennemi de Dieu et des hommes. » Dans ses pérégrinations en Palestine, il fréquente les Juifs et les Chrétiens et « s’en va à la chasse des textes sacrés. » Il s’adjoint un moine pire que lui, expulsé pour ses méfaits, et il en fait son conseiller de tous les instants. Il s’insinue auprès de la riche Kadidja et s’unit à elle par spéculation. Il l’effraye de ses hallucinations diaboliques et de ses attaques d’épilepsie. Mais le démoniaque a recours à l’imposture pour la tranquilliser. « C’est, dit-il, l’apparition de l’archange Gabriel, qui le fait tomber à la renverse. » Le moine confirme la vérité de ses paroles et déclare Mahomet prophète. Flattée d’être l’épouse d’un prophète, Kadidja débite cette invention à toutes les femmes de la contrée, et celles-ci la transmettent à leurs maris. C’est ainsi que l’Arabie se trouve un beau jour livrée à d’absurdes doctrines. Il emprunte aux Hébreux l’unité de Dieu, aux Ariens le Verbe et l’Esprit créés, aux Nestoriens l’anthropolatrie. Lui-même se fait adorer. Il prétend que la Divinité est l’auteur du bien comme du mal, et lui attribue l’œuvre de Satan. Il divinise la Volupté, c’est-à-dire la Vénus des Gentils, et la donne pour compagne à son Allah. Il fait du Saint-Esprit je ne sais quel être subtil répandu dans les airs, de Jésus-Christ le fils du Saint-Esprit, de Marie la sœur du grand-prêtre Aaron. Lui-même procède du Saint-Esprit, dispose des clefs, du paradis ; il y est entré un jour avec soixante-dix mille hommes ; il y a vu le Christ, qui se défendait d’avoir appelé le très Haut son père. Les justes et les affranchis de Dieu et de Mahomet y ont leurs demeures préparées, mais ces derniers doivent justifier leur qualité. Il existe d’ailleurs trois paradis : l’un de miel, le second de lait, le troisième de vin. On y trouve des femmes belles et voluptueuses. Quant aux Juifs et aux Chrétiens, ils ne sont bons qu’à nourrir le feu, les Samaritains qu’à servir les bienheureux. Il institue la circoncision pour les hommes et pour les femmes, et autorise tout ce que la loi défend, sauf l’usage du vin et de la viande de porc.

Certes, il est difficile de reconnaître le Mahométisme sous ce travestissement. Mais avouons que lorsque Cédrénos s’écrie : « Est-il possible d’adopter de pareilles inepties ? » cette sévère apostrophe rejaillit sur lui-même. Tel est pourtant le Mahomet de la légende grecque, « le trois fois maudit. »

III. Le Christianisme jugé par Mahomet.

Mahomet est moins sévère à l’égard des Chrétiens, que les Chrétiens ne l’ont été envers lui. Ce n’est pas qu’il se montre fort tolérant et fort instruit.[250] « Les Juifs disent qu’Ozaï est fils de Dieu, les Chrétiens disent la même chose du Messie. Ils parlent comme les infidèles qui les ont précédés. Le Ciel punira leurs blasphèmes. Ils appellent seigneurs leurs pontifes, leurs moines, et le Messie fils de Marie, et ils leur ont commandé de servir un seul Dieu. Il n’y en a point d’autres. Anathème sur ceux qu’ils associent à son culte ! » « Ne dites pas qu’il y a une Trinité en Dieu. Il est un. Cette croyance vous sera plus avantageuse. Loin qu’il ait un fils, il gouverne le ciel et la terre. Il se suffit à lui-même. » Mais si, parmi tant de contradictions, on s’efforce de saisir la pensée ondoyante du fondateur de l’Islamisme, on se convainc qu’il a pour les peuples du Livre une profonde sympathie. Ce n’est pas à eux qu’est adressée cette terrible imprécation : « Les idolâtres sont immondes ! » Il s’exprime très nettement à ce sujet. « Combattez ceux qui ne croient point en Dieu et au jour dernier, qui ne défendent point ce que Dieu et le prophète ont interdit, et qui ne professent point la religion véritable des Juifs et des Chrétiens ». Il est impitoyable pour « les prêtres et les moines, qui dévorent inutilement les biens d’autrui et écartent les hommes de la voie du salut. » Mais il rend hommage à Jésus-Christ, « Jésus est le fils de Marie, l’envoyé du très Haut et son Verbe. Il l’a fait descendre dans Marie. Il est son souffle. » La Vierge est honorée d’une manière digne d’elle et du Seigneur qui l’a choisie. « A l’infidélité on a joint la calomnie contre Marie ! » dit-il avec une noble émotion. Les erreurs dogmatiques abondent dans le Coran. L’hérésie des Phantasiastes, si odieuse à Pisidès, y est professée hardiment : « Ils ont dit : nous avons fait mourir Jésus, le Messie, fils de Marie, envoyé de Dieu. Ils ne l’ont point mis à mort. Ils ne l’ont point crucifié. Un corps fantastique a trompé leur barbarie. Ceux qui disputent à ce sujet n’ont que des doutes. La vraie science ne les éclaire point ! C’est une opinion qu’ils suivent. Ils n’ont pas fait mourir Jésus. Dieu l’a élevé à lui parce qu’il est puissant et sage. Tous les Juifs et les Chrétiens croiront en lui avant leur mort. Au jour de la résurrection, il sera témoin contre eux. »

IV. Héraclius et Mahomet.

Héraclius et Mahomet, le parfait Byzantin et le parfait Arabe, ne se seraient pas mieux compris qu’ils ne comprenaient la religion l’un de l’autre. Le premier vénérait tout ce que le second poursuivait : les pontifes, les moines, les images, la croix. Quelles durent être la terreur et l’indignation de l’Empereur, quand on lui dit qu’il existait un prophète qui traitait de vanité l’instrument de la rédemption et de ses victoires ! Et pourtant Héraclius et Mahomet ont plus d’un trait de ressemblance. Tous deux se livrent aux méditations spirituelles et aux extases. Tous deux passent de l’enthousiasme à l’abattement, de la dévotion à la politique, de la prédication à la guerre. Tous deux sont regardés par leurs compatriotes comme inspirés du très Haut. Allons, comme toujours, au delà des apparences ; en réalité, ils n’ont de ressemblance que celle que comportent un Byzantin et un Arabe. Chez Héraclius, il y a plus de scrupules ; chez Mahomet, plus de spontanéité. On s’aperçoit que pour l’un l’inspiration vient surtout du dehors, que pour l’autre elle est tout intérieure. Ici quelle fragilité, là quelle mobilité ! Mahomet passe par une série d’idées et de sentiments bien définie, mais inépuisable. Héraclius risque de ne pas se retrouver lui-même et de s’affaisser. Voici deux hommes contemporains, qui président aux destinées des deux mondes qui tout à l’heure vont s’entrechoquer. On se demande quelles sont leurs grandes dates, les événements principaux de leur existence. Or, de curieux rapprochements, tout fortuits, s’offrent à nous. L’année où Héraclius renversa Phocas, est celle où Mahomet eut sa première révélation sur le mont Hira et prêcha l’Islamisme (610). De 610 à 622, Héraclius est en proie aux remords et à l’infortune ; Mahomet subit la persécution des Coréischites. L’Hégire de Mahomet est la première journée d’Héraclius : ils ceignent le glaive en même temps (3 avril, 2 juillet 622). Lorsque Héraclius déjouait en Albanie tous les efforts de Sarbar et des généraux persans, Mahomet, avec ses trois cent quatorze musulmans, mettait en fuite mille infidèles à Béder (624). Bientôt après, Héraclius manquait de périr sur les bords du Sarus ; Mahomet était blessé et vaincu au mont Ohud (625). Au siège de Constantinople répondait celui de Médine (626). En 628, la paix était imposée aux Perses et aux Juifs de Khaïbar. Puis c’étaient le pèlerinage de l’Empereur à Jérusalem et celui du prophète à la Mecque (629) ; et alors seulement Héraclius apprenait d’une manière positive l’existence de ce Mahomet qui devait lui porter des coups si terribles.

V. Les idées politiques de Mahomet.

Mahomet était dominé par deux idées : la première essentiellement religieuse, la seconde toute nationale. « Que la religion sainte triomphe universellement, » tel était son vœu, son exhortation incessante. Il n’apercevait pas les limites imposées par la nature elle-même à l’Islamisme, car sa foi dans Allah l’aveuglait. Le vrai Dieu devait rallier à ses sacrés étendards tous les hommes sans exception. En outre, le descendant d’Ismaël avait toujours présente à la pensée la déchéance de ses ancêtres. Les Arabes, pendant vingt siècles, avaient été réduits à une contrée aride et stérile. Il était temps, d’après lui, de faire cesser cette longue injustice et de conduire ses compatriotes dans des contrées heureuses. La soif des jouissances était d’autant plus éveillée dans cette nation qu’elle en avait été sevrée jusqu’alors. Un jour qu’il faisait creuser autour d’Yatreb le célèbre fossé, il saisit une pioche, et fît jaillir du roc des étincelles. « La première de ces étincelles, dit-il, m’apprend la soumission du Yémen, la seconde, la conquête de la Syrie et de l’Occident, la troisième, celle de l’Orient ! » C’est peut-être à ce moment qu’il formula ce vaste programme, dont l’exécution, malgré sa prodigieuse rapidité, demanda un siècle. Quelques mois après, Abou-Becker et Omar plantaient le drapeau de l’Islam sur les ruines de Khaïbar. Un grand obstacle était supprimé : les Arabes pouvaient désormais s’avancer vers le Nord.

Nul doute que la lutte engagée entre Héraclius et Chosroês ne le préoccupât vivement, même avant l’hégire : « Les Grecs ont été vaincus. Ils ont été défaits sur la frontière. Ils rachèteront leur défaite par la victoire dans l’espace de dix années. » Ainsi débutait le trentième chapitre du Coran.

« Le jour où ils triompheront sera un jour de joie pour les fidèles. Ils devront leurs succès aux bras du très Haut qui protège ceux qu’il veut. » Ainsi continuait Mahomet. Sa joie anticipée tenait à deux raisons : il désirait que la religion du Christ l’emportât sur celle de Zoroastre moins parfaite ; il lui plaisait aussi de voir l’empire perse et l’empire grec s’affaiblir et s’entre-détruire.

VI. Les ambassades et les messages de Mahomet aux souverains ; sa manière de voir à l’égard d’Héraclius.

La chute de Khaïbar et le long duel des deux grandes monarchies orientales lui semblèrent favorables à une immixtion dans la politique extérieure. Il monta en chaire, et dit d’une voix solennelle : « Musulmans, j’ai dessein de choisir parmi vous des ambassadeurs pour les envoyer aux rois étrangers. Ne vous opposez point à mes volontés. N’imitez pas les enfants d’Israël qui furent rebelles à la voix de Jésus ! » Les Mohageriens s’écrièrent unanimement : « Apôtre de Dieu, nous prenons le ciel à témoin que nous t’obéirons jusqu’à la mort. Ordonne, nous sommes prêts à partir. » C’est à Chosroês que fut adressé le premier message. Quand l’orgueilleux souverain de la Perse eut lu ces mots : « Mahomet, apôtre de Dieu, au roi Chosroês, » il ne put contenir sa colère. Il déchira la lettre en disant : « Est-ce ainsi qu’un esclave ose écrire à son maître ! » Il ordonna au gouverneur du Yémen de le lui envoyer chargé de chaînes. Mahomet reçut impassible cette nouvelle : « Dieu, dit-il, mettra en pièces son royaume, comme il a mis en pièces mon message ! » Une révélation lui ayant appris la mort de Chosroês, il l’annonça aux officiers du gouverneur : « Sachez que ma religion et mon empire parviendront au faîte de grandeur où s’élève le royaume de Perse. Allez, dites à votre maître d’embrasser l’Islamisme ! » Cette ingénieuse supercherie amena la conversion du Yémen.[251]

Un autre ambassadeur déposa entre les mains du roi d’Abyssinie une missive ainsi conçue : Je t’appelle au culte d’un Dieu unique... Crois à ma mission... Suis-moi... Sois au nombre de mes disciples... Dépose l’orgueil du trône... Mon ministère est rempli... J’ai exhorté. Fasse le Ciel que mes conseils soient salutaires ! La paix soit avec celui qui marche au flambeau de la vraie foi.[252] »

Le roi africain prit en grande considération cette prière du prophète, ce qui témoigne une renommée déjà lointaine. « J’atteste que tu es l’apôtre de Dieu, véritable et véridique, lui répondit-il. Je t’ai prêté serment entre les mains de ton envoyé ; j’ai professé l’Islamisme en sa présence. Je me suis dévoué au culte du Dieu des mondes. O prophète ! je t’envoie mon fils. Si tu l’ordonnes, j’irai moi-même rendre hommage à la divinité de ton apostolat. J’atteste que tes paroles sont la vérité. »

A peine établi en Syrie, Héraclius reçut de Mahomet une invitation identique : « Je t’invite à embrasser l’Islamisme. Fais-toi musulman. Le Ciel t’accordera une double récompense. Si tu refuses de te soumettre à ma religion, tu paraîtras, aux yeux de Dieu coupable du crime des païens. O Chrétiens, terminons nos différends. N’adorons qu’un Dieu ! Ne lui donnons point d’égal. N’accordons qu’à lui seul le nom de Seigneur. Si vous rejetez cette croyance, rendez au moins témoignage que nous sommes musulmans ![253] »

L’indignation du vengeur de Jésus-Christ fut profonde ; mais, habitué aux formes diplomatiques, il dissimula, déposa respectueusement la lettre sur un coussin, et renvoya l’ambassadeur avec de riches présents. Les Grecs et les Arabes ont raconté cet événement avec bien des variantes. Tandis que ceux-là affirment que Mahomet lui-même vint fléchir le genou devant le vainqueur de Ninive, les autres prétendent qu’Héraclius s’empressa de se faire musulman, mais qu’il n’osa révéler sa conversion à ses sujets.

Mahomet, moins facile à abuser que ses historiens, vit bien que son grand adversaire était désormais Héraclius. Mais il savait aussi que les Jacobites portaient impatiemment le joug odieux des Melkhites. Leur patriarche Benjamin s’était enfui au désert, où il se cacha dix années. Ils avaient pour coreligionnaire Mokawkas, récemment créé vice-roi d’Égypte, et honoré par les siens du titre de prince des Cophtes. C’est à ce dernier que s’adressa l’apôtre de Dieu, afin de précipiter une crise que les aspirations nationales et la querelle du monothélisme rendaient inévitable.[254] Le prince des Cophtes, qui redoutait le bras puissant d’Héraclius et qui voyait dans Mahomet un libérateur providentiel, fit une réponse à la fois évasive et encourageante, « J’ai lu la lettre par laquelle vous m’invitez à embrasser l’Islamisme. Cette démarche mérite des réflexions. Je savais qu’il paraîtrait encore un prophète, mais je croyais qu’il devait sortir de Syrie. Quoi qu’il en soit, j’ai reçu avec distinction votre ambassadeur. Il vous présentera de ma part deux jeunes filles Cophtes d’une noble extraction. J’ai joint à ce présent une mule blanche, un âne d’un gris argenté, des habits de lin d’Égypte, du miel et du beurre ».[255]

C’étaient là les prémices de la terre sainte et du paradis, que le nouveau Moïse faisait briller aux yeux des Arabes.[256]

 

CHAPITRE VINGTIÈME

I. Politique d’Héraclius à l’égard des Juifs et des Perses sons le coup de l’Invasion arabe.

Ainsi Mahomet avait deviné d’instinct la vraie politique. Il semble toutefois qu’Héraclius aurait pu aisément mettre un frein à des desseins si démesurés et affichés avec tant de naïveté et de complaisance. L’empire d’Orient possédait, depuis Trajan, une partie de l’Arabie septentrionale, sur les frontières de la Judée et de l’Égypte. De Bosra, capitale et résidence d’un gouverneur impérial, on surveillait la péninsule.