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CHAPITRE PREMIER
I. Héraclius.
L’histoire d’Héraclius présente des contrastes singuliers.
Jeune encore, il partit d’Afrique avec une faible armée et renversa en
quelques jours la tyrannie de Phocas, que tous maudissaient, mais que tous
supportaient. La religion chrétienne, menacée dans son berceau, vit en lui le
premier et le plus glorieux des croisés. Pendant dix ans, Héraclius, nouveau
Moïse, nouvel Alexandre (c’est ainsi qu’on rappelait), exerça une influence
égale à celle de Mahomet, son contemporain. La Vierge Marie, Dieu lui-même semblaient
diriger sa pensée et sa main. Ses infortunes n’étonnèrent pas moins que ses
triomphes. Au lieu d’un ardent défenseur de la foi orthodoxe, l’Église trouva
dans Héraclius un fauteur d’hérésie, l’Empire un roi fainéant, au lieu du
vainqueur des Perses. Le génie politique, toujours méconnu par le vulgaire,
parce que son action est lente et cachée, lui demeura seul jusqu’à la fin. On
l’accabla de reproches et de mépris, comme on l’avait accablé d’éloges et d’admiration.
Quand il mourut, les Grecs, depuis longtemps, s’inclinaient sans respect et
par habitude devant l’ombre d’Héraclius.
Aucun historien n’a donné la raison de cette grandeur et
de cette chute.[1]
Il ne suffît pas d’opposer Héraclius jeune à Héraclius vieilli. En effet, le
libérateur de l’empire, de la croix et des chrétiens avait plus de cinquante
ans. Avant ses six journées de gloire, ce prince avait eu
douze années d’inaction : tandis qu’il achetait la paix des Lombards et des
Avares, il laissait les Perses s’emparer de l’Asie-Mineure, de la Syrie et de
l’Égypte. Le lendemain de son triomphe, Héraclius passe, sans transition, de
l’énergie à la faiblesse. Force est bien de reconnaître qu’Héraclius est un
de ces hommes qui vieillissent et rajeunissent suivant les circonstances et
leurs inspirations.
II. Auteurs à consulter.
Héraclius n’a pas eu d’historien ; il n’a eu que des
chroniqueurs. Ce sont pourtant des écrivains estimables. Leurs narrations,
mêlées à bien des dates et à bien des noms inutiles, sont parfois
intéressantes et toujours instructives. Le dirai-je ? les Byzantins n’ont pas
la monotonie qu’on leur reproche. Voyez plutôt le récit du règne d’Héraclius.
Dans celui-ci vous trouverez des faits importants que celui-là a négligés ;
le second contredit le premier ou semble raconter une autre histoire. Ces
omissions, ces tendances opposées donnent l’éveil au lecteur. Il apprend
bientôt que George Pisidès est un courtisan, Théophane un moine, Nicéphore un
patriarche.
Les écrivains byzantins ne nous ont pas retracé la
carrière de George Pisidès. Ils ne nous ont transmis que l’énumération de ses
dignités et la liste de ses ouvrages : encore la critique moderne a-t-elle eu
à discuter la signification de certains titres et l’authenticité de certaines
compositions. Mais on ne saurait douter de son éclatante réputation durant
tout le moyen âge. Nicéphore Calliste le proclame admirable. L’évêque de Corinthe,
Grégoire, recommande expressément la lecture et l’étude de ses iambes, et le
considère comme l’idéal du poète : il ose l’égaler à Sophocle, tandis que
Psellos le compare à Euripide. Suidas, Cédrénos, Tzetzès, ont pour lui le
même enthousiasme.
George était originaire de Pisidie, contrée de l’Asie Mineure.
Constantinople, la Ville ou la Métropole, comme il l’appelle souvent, dut l’attirer
de bonne heure. Il faut penser qu’il y fit des études complètes sous la
direction de ces pédagogues, pour lesquels il professe un si grand respect.
Il y prit cette aisance, ce bon ton, ce langage de cour, que l’on ne pouvait
apprendre que dans la seconde Rome. Il fréquenta dès sa jeunesse le cirque
dont les jeux lui fournissent ses comparaisons les plus habituelles ; surtout
il fut assidu dans la demeure de l’archevêque et dans le palais des Césars,
et voilà comment il se trouva investi des charges ecclésiastiques les plus
enviées.
L’histoire lui attribue invariablement le titre de diacre
de la grande Église ou Sainte-Sophie. Fut-il, de plus, gardien du trésor,
référendaire et archiviste ? ici s’engage une discussion très délicate entre les
savants. Les uns lui concèdent les trois attributions ; d’autres veulent qu’il
n’ait été que trésorier. Mais a-t-il été le premier des diacres ou le premier
des trésoriers ? La question mériterait d’être résolue, car il y avait quatre
trésoriers et six diacres à Sainte-Sophie. Quoi qu’il en soit, Pisidès reste
un membre important du clergé de Constantinople.
Son crédit était grand dans l’Église. Nul ne jouit plus
que lui de l’amitié et de la confiance du patriarche. Il l’a vu au milieu de ses
plus ferventes prières, et il s’accuse comme d’une trahison, quand il révèle
aux Grecs ses actes les plus secrets.
Si le patriarche avait voué à Pisidès une telle affection,
nous nous étonnerons moins que l’empereur s’entretînt avec lui familièrement,
surtout de questions théologiques. Dirons-nous toute notre pensée ? A deux ou
trois reprises, Pisidès nous apparaît comme le directeur spirituel d’Héraclius.
Le secret est bien près de lui échapper : il le dérobe après l’avoir fait
soupçonner, mais le remords du prince a laissé une trace précieuse dans son
panégyrique. Déjà connu par son talent littéraire, il fut chargé de haranguer
en vers iambiques le futur vainqueur des Perses. Il le suivit en Asie et
assista aux premières manœuvres de l’armée impériale. Que se proposait l’empereur
en adjoignant un compagnon naturellement peu courageux, si nous voulons l’en
croire, et d’ailleurs retenu loin du champ de carnage par son caractère
ecclésiastique ? Il nous le donne à entendre : il remplissait une mission
historique. Ainsi, il jouait auprès d’Héraclius le même rôle qu’Ennius auprès
de Scipion. On aimerait mieux se le représenter comme un nouveau Tyrtée,
relevant, par ses chants mâles et héroïques, le courage des Grecs : mais
lui-même nous défend un pareil rapprochement. Il rentra à Constantinople, à
la fin de la première campagne, et ne retourna plus à la guerre. Il eut bien
encore l’occasion de se produire, lorsque Constantinople fut assiégée par les
Avares ; mais, soit modestie, soit sincérité, il s’oublie lui-même, dans
cette nouvelle épreuve, pour célébrer le patriarche, le chef de la milice et
les simples citoyens.
La vie de l’empereur et celle du diacre offrent bien des
rapprochements. Nés tous les deux à la fin du VIe siècle, presque dans la
même contrée, ils ont disparu ensemble au milieu du VIIe. Le premier est le
moteur et comme l’acteur unique du grand drame qui s’accomplit ; le second,
tel que le chœur dans la tragédie antique, applaudit, raisonne, pleure de
joie et de douleur. Tant que le héros combat, le poète ne songe qu’aux exploits
militaires et compose l’Expédition
Persique, la Guerre des
Avares, l’Héracliade.
La paix s’établit enfin : Pisidès, habitué à sonner la victoire et enivré de
carnage, célèbre docilement la paix. L’empereur jouit de son triomphe et se
repose : le diacre chante l’Œuvre
de la Création et se complaît dans la vue des merveilles de la
nature. L’hérésie des monophysites s’est déclarée, la religion est en danger,
et le prince s’est fait controversiste : Pisidès se rappelle alors qu’il est
théologien et combat l’impie Sévère. Enfin le triomphateur de Ninive n’est
plus que le vaincu du Yarmouk : c’est à ce moment sans doute que paraît le
petit poème sur la Vanité de la
vie. On sent que le héros et le poète sont brisés, que l’un ne
survivra guère à l’autre. George passe inaperçu dans les dernières années d’Héraclius.
On aurait aimé à le suivre dans cette lamentable période : on voudrait même
qu’il nous eût accablés de ses chants de deuil, parce qu’on-y surprendrait
quelques-unes de ces observations morales qui font principalement goûter ses
compositions.
Théophane écrit dans un cloître, un siècle après
Héraclius. Son unique soin est de montrer la constante intervention de Dieu
et des saints, et de justifier le culte des images : il plaide contre les
iconoclastes. Mais la tournure même de son esprit lui fait comprendre le
règne éminemment religieux d’Héraclius. Nul n’est mieux renseigné touchant la
guerre et les hérésies. Les détails curieux abondent, et l’on a affaire à un
bon moine fort consciencieux.
Au ixe siècle, le souvenir d’Héraclius commençait à s’effacer.
Nicéphore, patriarche de Constantinople, ne se rappelle guère que ses
défaites et sa triste fin, et comme il veut faire la leçon aux empereurs qui
l’ont exilé, il attribue les malheurs de leur ancêtre au mépris de la
discipline de l’Église, il sera toujours utile d’opposer Nicéphore à Pisidès,
le détracteur au flatteur.
Un quatrième document nous sera, de temps à autre, d’une
grande utilité : c’est la Chronique Pascale, recueil de pièces authentiques,
parmi lesquelles brille une lettre de l’Empereur lui-même, décisive pour
notre appréciation.
Les autres compilateurs se divisent, malgré leur
sécheresse, en deux camps opposés : ceux-ci font fête à Héraclius, ceux-là
lui tiennent rigueur. On profitera de Suidas, de Cédrénos, et même de Zonaras
; on donnera un coup d’œil à Joël, à Manassès, à Ephrémios et à Glycas.
L’histoire de l’évêque arménien Sébéos,[2]
la chronique latine de Frédégaire ne doivent pas être négligées. Le premier
traite longuement des campagnes d’Héraclius ; le second nous fait assister à
la formation d’une légende dont le moyen âge va s’emparer.
III. La famille d’Héraclius.
Héraclius naquit dans la Cappadoce, en 575, quelques
années après Mahomet. Sa famille était illustre, et on ne peut douter qu’il n’ait
trouvé en elle une glorieuse tradition militaire. Au Ve siècle, lorsque les
deux Empires étaient menacés d’une ruine complète par Genséric et Attila, ces
fléaux de Dieu, ce fut un Héraclius d’Édesse, l’un de ses aïeux,[3]
qui, avec les troupes de l’Égypte, de la Thébaïde et du Désert, chassa les
Vandales de la Tripolitaine. Le père de l’Empereur joua un rôle considérable
dans l’histoire du Bas-Empire. Également distingué par sa naissance, sa
fortune et ses talents, il fit la guerre aux Perses, et tint avec fermeté le
drapeau romain que laissaient échapper les mains défaillantes de Philippique.
Nommé gouverneur d’Afrique, il était, au milieu des plus poignantes
infortunes, le dernier espoir de l’Orient. Son épouse Epiphania, qui lui
survécut plusieurs années, semble avoir été particulièrement vénérée des
habitants de Constantinople. De ce mariage étaient nés : l’Empereur Héraclius
; Théodore, qui fut généralissime et curopalate ; Marie, dont la fille
Martina devint impératrice. Afin de mieux remplir ses fonctions, il appela
auprès de lui son frère Grégoras, qui, à sa mort, mérita de lui succéder, et
termina lui-même sa carrière dans ce poste important. Nicétas, fils de
Grégoras, était un jeune homme plein de courage, qu’un hasard heureux aurait
pu élever au trône.
Héraclius, fils du vainqueur des Perses et cousin de
Nicétas, avait sous les yeux de beaux exemples qu’on eût alors vainement
cherchés ailleurs. Le récit des exploits paternels dut éveiller de bonne
heure en lui l’amour de la gloire. Les leçons de sa mère, âme douce et
généreuse, déposèrent dans son cœur le germe des plus nobles qualités.
Dans quelle mesure s’opéra le mélange de ce courage et de
cette tendresse rapprochés par l’union du guerrier Cappadocien et de la noble
Byzantine et confondus d’ans Héraclius ? Nous ferons nos efforts pour le
démêler, malgré l’insuffisance des données premières.
La concorde qui réglait dans la famille de l’exarque
contrastait avec l’anarchie de l’Empire. Nous croyons que l’énergie de l’exarque
en était la cause principale, car plus lard l’Empereur, que l’amour paternel
désarmait trop souvent, fut impuissant à la maintenir. Or, c’est à elle que
les Héraclides durent leur élévation.
Il n’était pas non plus indifférent d’avoir vu gouverner
un grand diocèse, avant de gouverner soi-même un grand Empire. L’Afrique,
rendue à la couronne par les victoires de Bélisaire, comprenait six provinces
dont le centre était Carthage : magnifique champ d’expérience pour qui
voulait s’instruire.
Ainsi Héraclius, dans sa jeunesse, n’avait qu’à regarder
et à comprendre. Il avait une famille unie, un père grand général et grand
homme d’État, une mère ornée de toutes les vertus de son sexe, une sœur
chérie, un frère et un cousin prêts à rivaliser avec lui.
IV. Circonstances au milieu desquelles a grandi
Héraclius.
Bien que la partie de la Cappadoce où se passa son enfance
n’ait été mentionnée par aucun historien, le théâtre même des hostilités
contre les Perses désigne à notre attention la ville de Mélitène. Là, quatre
siècles auparavant, avait eu lieu le miracle de la Légion Fulminante, objet
de l’une des plus belles légendes du christianisme. Or, il était à peine âgé
de six ans, quand, dans le même endroit, s’engagea une grande bataille entre
les adorateurs du Christ et ceux d’Oromase. C’est ce jour-là que le redouté
Nouschirvan, forcé de fuir pour la première fois de sa vie, prononça de
terribles imprécations contre quiconque, parmi ses successeurs, ferait la
guerre en personne ; défense qui, quarante années plus tard, fut si profitable
à l’adversaire de Chosroês. La lutte se prolongea néanmoins. Deux
Cappadociens s’y distinguèrent à la tête des armées romaines : Maurice,
bientôt élevé à l’Empire, et le futur exarque qui n’était encore que
lieutenant et patrice. Celui-ci, chargé de réparer les fautes de ses
supérieurs, remporta à Daras une grande victoire ; il s’illustra encore à
Nisibe, et provoqua une révolution qui permit aux Grecs de reprendre haleine.
Héraclius, âgé de seize ans, assista peut-être au dernier fait d’armes. En
tout cas, il séjournait dans la Cappadoce, au milieu des scènes les plus
grandioses que puisse offrir la nature.[4]
Surtout, il s’habituait à associer dans sa pensée les noms de Rome et de
Christianisme, opposés à ceux de Perse et de Magisme. Les effusions de sang,
la vue des églises et des pyrées, qui se disputaient les ruines des temples
païens, agirent puissamment sur son esprit que tout contribuait à rendre
sérieux et réfléchi. De là une maturité précoce, de nobles idées et de beaux
rêves. Les idées du jeune homme prirent, pour quelques années du moins, un
autre cours, et ce n’est qu’à la faveur des événements que le théologien et
le croisé, déjà en germe dans son âme, apparurent réellement. En effet, son
père et sa mère l’amenèrent à Constantinople et à Carthage où il se livra
entièrement aux études qui conviennent à l’homme d’État. Vers l’âge de trente
ans, il joignait à la perfection morale des dehors virils et séduisants à la
fois. L’un de ses historiens nous a tracé avec complaisance et détails son portrait.
Il nous le montre « doué d’une grande force, large de poitrine, les yeux
beaux quoique tirant sur le gris, la peau blanche, les cheveux blonds, la
barbe longue et bien nourrie[5]
». Ces qualités physiques étaient très appréciées des Grecs du Bas-Empire et
leur imposaient. George Pisidès n’a garde de les oublier dans son
panégyrique. Il se récrie sur les agréments de son visage, et il demande à
Dieu que ses fils reproduisent trait pour trait l’effigie paternelle. La médiocrité
des médailles byzantines ne nous permet pas d’insister sur ces éloges.[6]
Mais constatons qu’Héraclius dut beaucoup à ces dehors avantageux qui,
plusieurs siècles après sa mort, gravaient encore profondément son souvenir
dans l’imagination populaire. N’est-il pas remarquable de voir un
versificateur grec de la fin du moyen âge l’appeler « un Hercule pour la
vigueur », un autre le surnommera « l’homme aux bras vigoureux », enfin
un chroniqueur latin de Bourgogne nous affirmer qu’il tuait des lions dans l’arène[7]
? Pour expliquer la légende d’Héraclius, on doit tenir grand compte de ces
avantages que le penseur voudrait négliger.
V. Analyse du caractère d’Héraclius d’après
Pisidès.
Envisageons Héraclius au moment où il va paraître sur la
scène de l’histoire. Voyons quel était le fond de cette nature qui semble se
dérober aux regards de l’observateur. Ici George Pisidès est un guide
inestimable. S’il nous montre son souverain, non dans le cours ordinaire de
son existence, mais au milieu de circonstances exceptionnelles, quand toutes
ses facultés, tout son être sont surexcités et tendus vers un but unique, par
contre il met en relief les parties vraiment grandes et originales d’Héraclius.
Pour ne rien exagérer, pour avoir l’Héraclius de chaque jour, on atténuera,
sans les effacer, les fortes saillies, et on aura ainsi un homme, qui, tout
en étant bien distinct des autres, reste possible en dehors des anomalies que
le psychologue invoque en désespoir de cause. Si cette réduction demande
beaucoup de tact, on a pour guide la nature humaine qui vaut mieux, dans ce
cas, qu’une érudition subtile. D’ailleurs l’histoire est là qui nous préserve
des pièges que la flatterie tend à notre bonne foi, et nous saisissons
facilement tout ce qu’il y a de factice et de conventionnel dans un
panégyrique. Cependant nous ne refusons pas de soumettre à notre analyse
certains éloges où se trahit, chez le poète, l’intelligence du personnage qu’il
célèbre. Toute louange qui n’est pas une insipide litanie, mais une œuvre d’art,
doit nous livrer bien des secrets. Pour prendre un exemple, n’est-il pas
précieux de savoir que, parmi les vertus dont Pisidès tresse à Héraclius une
couronne si fleurie, ne figure point la libéralité que tout courtisan est
intéressé à célébrer la première ? Tenons donc pour avéré qu’il est possible
de démêler le réel à travers ses ombres qui le voilent sans le supprimer, et
convaincus que nous avons entre les mains une belle matière, suivons
prudemment notre poète pour atteindre l’objet non vulgaire de ses adulations.
George Pisidès fait d’Héraclius l’homme accompli par
excellence, l’idéal de l’homme.[8]
Selon lui, cette âme, dans laquelle Dieu a mis ses complaisances, réunit
toutes les vertus, même celles qui semblent s’exclure, l’héroïsme et la
prudence, etc. Héraclius est à la fois Achille, Ulysse, Nestor, et bien d’autres
encore. Renouvelant une expression célèbre d’Aristote, il le compare au
carré, la figure parfaite en géométrie.[9] Mais combien nous sommes loin
de compte ! Pour qu’une telle assertion fût vraie, il ne suffirait pas que le
vice fût banni de cet harmonieux ensemble ; il faudrait encore que les
qualités se fissent mutuellement contrepoids, car de l’excès de l’une d’entre
elles naîtrait l’imperfection. On a dit avec raison qu’Épaminondas était l’homme
le plus accompli de l’histoire grecque. « Le héros thébain était retenu,
prudent, austère, habile à profiter des circonstances ; il avait l’âme grande
et le courage indomptable ; son respect pour la vérité était si profond qu’il
ne mentait pas même en plaisantant. D’une bonté, d’une modération, d’une
patience admirables, il souffrait sans se plaindre les injustices du peuple
ou celles de ses amis[10]
». Traduisons dans le langage philosophique cette belle appréciation d’un
grand esprit : nous dirons que chez lui la volonté égalait la sensibilité et
l’intelligence. Un pareil phénomène est rare même aux époques et dans les
nations les plus favorisées : il s’est pourtant renouvelé plusieurs fois en
Grèce, alors que la ville d’Athènes était l’institutrice de l’humanité.
Aristide, Socrate, Démosthène, ces âmes exemptes de défaillance, méritent une
place à côté d’Épaminondas.
Il serait singulier que le Bas-Empire eût ajouté à cette
liste, malheureusement si courte, un nouveau nom. Seul, en effet, nous
pouvons l’affirmer, un grand siècle est en état de donner un rival à ces
glorieux citoyens. Une société mal organisée, ou même légèrement atteinte, ne
saurait jamais engendrer qu’un Philopœmen, mélange d’énergie et de faiblesse,
d’enthousiasme et de découragement. L’héroïsme ne s’élève alors à une si prodigieuse
hauteur que parce que l’équilibre est rompu : une chute profonde suit de près
l’irrésistible essor.
C’est la sensibilité qui domine chez Héraclius, comme chez
Pisidès et tous ses compatriotes. N’en soyons pas surpris. Cette faculté s’exerce
sans effort : on n’a besoin que de s’abandonner aux mobiles impressions que
nous apportent les objets extérieurs. Sous leur empire, l’âme se transforme,
s’oublie et se fuit, pour ainsi dire, elle-même. Cette série d’émotions
constitue une existence à la fois oisive et accidentée. Supposez un peuple composé
d’hommes spirituels et efféminés : nul doute qu’il ne se livre à cette douce
impulsion de la nature, et qu’il ne se laisse vivre, suivant l’expression
consacrée, au sein d’une voluptueuse insouciance.
Comme la langue du diacre de Sainte-Sophie nous éclaire
sur ce point ! Il est une qualité qu’il ne cesse d’attribuer à son maître, la
sympathie, qui n’est autre chose que la faculté de mettre son âme à l’unisson
des autres, de manière à passer par les mêmes alternatives de joie et de
douleur. Nulle part ce phénomène ne pourra être observé plus complètement qu’ici
même. Diverses expressions marquent les nuances de la sympathie byzantine : c’est
une naturelle inclination pour l’humanité tout entière, φιλανθρωπία ; c’est la tendresse, φιλόστοργος φύσις; c’est
le désir, πόθος;
c’est l’amour, ἔρως; c’est la piété, εὐσεβεια.
On dirait une harmonie préétablie entre Héraclius, Dieu, les hommes, et en
général tous les êtres.
Cette sensibilité qu’on ne trouverait dans aucun prince ou
politique, plus raffinée et plus exquise, s’adresse de préférence à la
Divinité et à la famille.
Le terme de pieux
revient à chaque instant, comme celui de sympathique, et on ne saurait
attribuer d’autres surnoms au personnage dont nous nous occupons. Il fait
tout pieusement et sympathiquement : son grand
mobile, son grand moyen, son but suprême, c’est la piété.
En vain on voudrait découvrir une tendresse filiale ou
paternelle comparable. Les Perses,
les Avares, l’Héracliade, composés à de longs
intervalles, nous rappellent ce fait avec une indubitable authenticité.[11]
Quand la sensibilité, au lieu de s’exercer, comme presque
toujours à Byzance, sans secousse, est soumise à une forte épreuve, il en
résulte une crise intérieure qui peut avoir deux résultats bien opposés : un
enthousiasme aussi puissant que la plus indomptable volonté, ou un énervement
qui confine à la léthargie et à la mort.
Or, tout cela est indiqué comme le propre d’Héraclius,
aussi bien avant qu’après ses célèbres expéditions. Chez lui l’amour est une
flamme qui dévore, une force à laquelle il ne peut résister, un essor qui le
ravit jusqu’au ciel.[12]
Un instant après, il n’est plus reconnaissable : tout ce beau zèle s’évanouit.
C’est en marquant les causes et les phases diverses de
cette exaltation et de cette prostration qu’on expliquera toute son histoire.
Posons désormais en fait qu’il suffira d’un léger mécontentement public, d’une
inquiétude de famille, d’une appréhension de péché, pour que toute son
intelligence et sa volonté soient paralysées.
Son intelligence est bien vaste pourtant. Une pénétration
singulière,[13]
une merveilleuse application au travail,[14]
un désir bien marqué de se perfectionner sans cesse et de profiter de l’expérience,
le distinguent de ses contemporains qui ont beaucoup moins de ressort et d’entraînement
généreux. Il a d’ailleurs une grande justesse d’esprit.[15]
Son enthousiasme, qui parfois nous effraie, n’exclut pas le sens pratique.[16]
Héraclius va si droit au but,[17]
parmi ses élévations religieuses, que nous croyons avoir devant nous un voyant. Il est sage, prudent.[18]
Quoi qu’en dise Pisidès, c’est plutôt d’Ulysse qu’il se rapproche que d’Achille.
Il n’accorde rien à la vaine gloire. Ses connaissances sont variées au moment
où il se révèle ; plus tard elles seront approfondies. Platon l’aurait avoué
pour disciple, car il n’avait négligé ni la musique, ni la gymnastique, ni la
dialectique. Il y avait ajouté probablement la médecine. L’éloquence lui
était naturelle comme l’émotion. Parler était d’ailleurs pour un Grec, quel
qu’il fût, une nécessité. Héraclius aimait à faire la guerre avec la parole
aussi bien qu’avec l’épée.[19]
Quant à la volonté, nous l’avons fait comprendre, c’est le
côté faible de notre héros. Il a de l’âme ; il est capable de tendre d’une manière
extraordinaire les forces de son esprit.[20]
Mais, en supposant que ce soit là un effort voulu, au lieu d’une
surexcitation fiévreuse, est-il assez naturel pour durer longtemps ? N’y
a-t-il pas à craindre que les ressorts trop tendus ne se brisent ? L’histoire
répondra à ces questions.
Nous résumerons ainsi notre pensée : l’homme étrange que
nous étudions a des facultés prodigieuses, mais ces facultés, loin d’être
équilibrées comme dans Épaminondas, sont inégalement développées. Il a plus
de sensibilité que d’intelligence, plus d’intelligence que de volonté. Il
sera entraîné à l’action par son ardente sympathie, et alors on aura, mais
bien faussement, l’illusion d’une énergie sans égale. Mais il sera enchaîné,
si sur cet amour de Dieu, des hommes et en particulier de sa famille, vient à
planer quelque nuage. Ainsi il dépend entièrement du dehors. Ce n’est pas le
héros dont parle Horace, qui verrait sans sourciller le monde s’écrouler sur
lui. Ne le comparons pas non plus à Alexandre : il eût conçu la campagne d’Issus
ou d’Arbèles, nous l’affirmons, mais eût-il tranché le nœud gordien ?
Un pareil génie périrait dans son germe si rien ne venait
l’exciter. Héraclius est à jamais inscrit dans les annales de l’humanité,
parce que l’étincelle de son génie jaillit inopinément sous un choc terrible.

CHAPITRE DEUXIÈME
I. La crise de l’empire Byzantin.
A la fin du VIe siècle, l’existence de l’Empire fondé par
Constantin fut remise en question au milieu de circonstances exceptionnelles.
C’était Maurice qui régnait, homme accompli tant qu’il ne fut pas empereur.
Mais l’Empire enlevait à ceux-là mêmes qui l’obtenaient légitimement tout
leur mérite. Entourés de femmes, d’eunuques, d’histrions, mille liens apparents
ou invisibles les enlaçaient. Ils perdaient leur liberté d’action, et c’est à
peine s’ils essayaient de secouer leurs entraves. La présidence des jeux du
cirque, les décisions théologiques, les cérémonies officielles, les pompes
religieuses, telles étaient leurs occupations ordinaires. Le reste, c’est-à-dire
les vraies attributions royales, la guerre, la politique, la justice, était
remis au bon vouloir des citoyens que l’atmosphère byzantine n’avait pas encore
énervés. Le vainqueur de Nouschirvan demeura vingt ans sur le trône sans
pouvoir sortir un seul instant de la torpeur traditionnelle. Aussi bien, il
arriva un jour où son armée et son peuple le regardèrent comme un étranger. L’armée
et le peuple s’étaient donné des chefs investis de leur confiance, mais sans
mandat légal. Les généraux, les magistrats, dépositaires de l’autorité
impériale, étaient eux-mêmes dépourvus de toute influence. Mais les
démagogues, comme les appellent les chroniqueurs byzantins, les centurions, s’arrogèrent
une redoutable initiative. Ignorant l’état des choses, le prince prenait des
mesures funestes. Il se discréditait par des pratiques superstitieuses ou par
une sordide parcimonie. Le refus de racheter les Romains captifs des Avares
fit éclater les ressentiments. L’Empereur fut odieusement insulté par la
populace, presque lapidé. Il y eut, au service des plus mesquines ambitions,
des oracles menaçants. Le découragement s’empara de Maurice : il eut des
rêves qui lui conseillaient, dans l’intérêt de son salut, une complète
résignation. Il s’habitua à l’idée d’un honteux et cruel supplice. Il parut
même le désirer, le rechercher. Il fit ainsi la fortune d’un soldat ignorant
et brutal, auquel ses grossières déclamations contre le souverain avaient
concilié une triste popularité.
Cédrénos nous a fait du centurion Phocas le plus sombre
portrait. Une chevelure rousse, des sourcils épais et qui se rejoignaient sur
le front, au visage une cicatrice à laquelle la colère donnait un horrible
aspect : voilà ses disgrâces physiques.[21]
Il y ajoutait des vices odieux, la débauche, l’ivrognerie, la cruauté. Jamais
l’Empire n’était tombé entre des mains aussi méprisables. Ce n’était ni la
justice farouche d’un Tibère, ni la folie perverse d’un Caligula, ni l’imagination
dépravée d’un Néron. Phocas confinait plutôt aux Domitien et aux Commode. La
vue du sang était sa plus grande jouissance.[22]
Ce grossier Cappadocien, bien différent de Maurice, son compatriote et sa
victime, amenait à sa suite, ainsi qu’Héliogabale, les supplices orientaux,
ceux là mêmes qui étaient en usage en Perse depuis la plus haute antiquité.
Le poète nous les retrace avec horreur dans son Héracliade. C’étaient le
gibet, la rupture des membres, la mutilation des pieds et des mains.[23]
Pour comble de malheur, la torture, introduite par Phocas à Constantinople,
lui survivra. On verra plusieurs empereurs défigurer ou priver de la vue
leurs ennemis, puis subir la loi du talion. Voilà les tristes perspectives qu’ouvrit
la domination du centurion. Elle présageait une ère d’infâmes vengeances
accomplies de sang-froid. Le règne d’Héraclius en sera lui-même souillé à
deux ou trois reprises. Plusieurs Héraclides égaleront et surpasseront en
raffinement de barbarie le stupide Phocas.
C’était un caprice des Verts qui avait fait Phocas
empereur : les Bleus, mécontents et maltraités, rappelèrent en sa présence «
que Maurice n’était pas mort.[24]
» Alors le tyran fit arracher de sa retraite de Chalcédoine l’infortuné
monarque, le traîna jusqu’au port de Constantinople avec ses cinq fils, et,
pour redoubler l’effroi du supplice, le contraignit d’assister à leur
exécution. Maurice, dont la religieuse apathie contraste avec la sacrilège
frénésie de Phocas, gardait le calme et le silence. Il philosophait sur son malheur.[25]
On ne l’entendit prononcer que ces paroles : « Tu es juste, Seigneur, et
justes sont tes jugements ! » Une femme du peuple, par un héroïsme comparable
mais supérieur à celui de Zopyre, voulant substituer son propre enfant à l’un
des enfants impériaux, il s’y refusa obstinément, montrant qu’il n’avait d’autre
préoccupation que celle de l’éternité. Il tendit la gorge au bourreau. Son
existence nous présente le spectacle singulier d’un empereur qui, sans se
soucier de ses sujets, accumule les fautes et les faiblesses pour arriver au
martyre. Triste époque que celle où la vertu du prince plongeait les peuples
dans un abîme de maux !
Les restes de Maurice et de ses fils furent exposés par
Phocas aux yeux des habitants de Constantinople, jusqu’à ce que la corruption
en eût fait un objet de dégoût pour les plus indignes citoyens.
L’impératrice Constantina et ses filles, réfugiées à
Sainte-Sophie, avaient été enfermées dans un monastère, à la requête du
patriarche Cyriaque ; mais la nouvelle répandue de tous les côtés par les
ennemis de Phocas, que Théodose, fils aîné de Maurice, allait paraître comme
souverain légitime et comme vengeur, décida cet assassin affublé de la
pourpre à les immoler sur les lieux mêmes où avait souffert leur époux et
leur père.
Quand on lit la liste des crimes accumulés durant un règne
trop long, quoique éphémère, on comprend que Pisidès, après vingt années,
éprouve encore une indignation généreuse. Il lui donne des surnoms injurieux
dont le plus significatif est celui de la nouvelle Gorgone.[26]
Ce dernier mot exprime la laideur physique et morale du personnage. « La
Gorgone, » tel fut apparemment le surnom de Phocas, quand sa disparition eut
enhardi ses sujets.
Il y avait moins de timidité chez les adversaires du nom
romain. Couvrant l’avidité et l’imposture des beaux titres de justice, de
légitimité et de restauration, les Perses ravageaient la Syrie, l’Arménie et
la Cappadoce, punissant tout le monde du crime d’un seul.
Deux hommes étaient seuls jugés capables à ce moment de
renverser Phocas et de châtier Chosroês : Narsès et l’exarque Héraclius.
Narsès se laissa gagner par des promesses hypocrites et crut naïvement à la
bonne foi de Phocas. Le lâche centurion fit périr sur le bûcher le général
auquel l’empire devait tant de victoires et dont le nom épouvantait les
enfants des Perses. Ce précédent devait rendre le gouverneur d’Afrique
circonspect, car l’abaissement du peuple grec ne lui permettait guère d’espérer
qu’une révolte l’aiderait dans son entreprise. Chaque jour, Phocas coupait
des têtes, et les citoyens, énervés, laissaient faire, comme s’il se fût agi des Avares ! A peine
remarquait-on quelques grossières invectives lancées aux jeux du cirque par
les Verts et réprimées d’une manière terrible. Cependant on lui adressait de
fréquentes sollicitations. C’étaient les Bleus auxquels on interdisait les
fonctions publiques, c’était le sénat, c’était le gendre même de Phocas, le patricien
Crispus, qui avait excité la jalousie de l’ombrageux tyran.
Il est probable que l’exarque aurait abandonné les choses
à leur cours naturel, s’il n’avait eu à ses côtés les deux jeunes gens avec
lesquels nous avons fait connaissance, son neveu Nicétas et son fils
Héraclius.
Malgré la distance qui séparait Carthage de la capitale de
l’empire, le contrecoup des événements s’y faisait vivement sentir. Point de
doute que l’esprit profond et méditatif d’Héraclius ne s’en emparât avec une
ardeur fébrile et ne les transportât jusque dans ses rêves. Il lui fallut
longtemps toutefois, avant de concevoir la pensée qu’une résolution sortirait
de ces entretiens solitaires avec lui-même. Il dut d’abord se répandre en
élévations religieuses, en prières ferventes. Mais, comme son âme avait plus
de ressort que celle de Maurice, dont elle se rapproche en certains points,
ces effusions stériles ne lui suffirent plus.
A quels sentiments obéissait-il ? A la piété, à la sympathie, à la dignité
romaine. Il n’ignorait pas que le christianisme était aux prises avec le
culte du feu, sur les lieux témoins de la mission de Jésus-Christ. Une
décadence d’un siècle et deux ou trois mémorables catastrophes ne lui
dérobaient point le glorieux passé de Rome. Enfin les lamentations de l’Europe,
de l’Asie et de l’Afrique trouvaient un écho au plus profond de son cœur.
Il ne se résolvait pas encore ! Pour qu’il suppliât son
père, pour qu’il obtînt de voler au secours de Constantinople, il avait
besoin d’une raison plus intime, il avait besoin de l’adhésion même de la
Divinité, d’un signe du Ciel !
Or, ces deux conditions se rencontrèrent.
L’exarque, qui devait toutes ses dignités, sa fortune
entière à l’empereur Maurice, refusait depuis deux ans le tribut à Phocas et
empêchait les arrivages de blé si nécessaires à l’existence du peuple et à la
sécurité du monarque. Phocas apprit un jour que la femme du gouverneur
rebelle et la fiancée du jeune Héraclius demeuraient à Byzance, et qu’il
disposait ainsi des plus précieux otages. Les enfermer dans un monastère et
les soumettre à une garde sévère, fut une décision bien vite prise et
exécutée aussitôt.
A partir de ce jour, il n’y eut plus un instant de repos
et de bonheur pour la famille, surtout pour le fils de l’exarque. Le premier
vaisseau, dont on signalerait l’arrivée, allait peut-être lui annoncer l’immolation
de ces êtres chéris ! On comprend qu’une telle anxiété le pressait de partir,
au risque de précipiter le dénouement et de périr lui-même de la mort de
Maurice et de Narsès.
Ici entre en scène un nouveau labarum, destiné à un rôle
aussi inattendu et aussi prodigieux que celui de Constantin. Nous voulons
parler de l’image de la Vierge, que la main d’un peintre n’avait jamais effleurée
et que les anges avaient apportée du ciel. Cédrénos nous signale aussi une
semblable représentation du Sauveur.
Ce qui ajoutait aux yeux d’Héraclius un nouveau prix à
cette seconde peinture, c’est qu’on l’appelait l’image d’Édesse. Édesse était
la patrie de son glorieux aïeul, le vainqueur des Vandales. Possesseur de la
sainte image d’Édesse, ne devait-il pas, tel que nous l’avons compris, se
croire prédestiné à quelque grande action ? L’amour sous toutes ses formes,
la piété, l’humanité, Rome, Dieu, lui commandaient d’aller renverser Phocas.
Son parti fut pris.
II. L’expédition d’Héraclius contre Phocas (610).
Si l’initiative de l’expédition appartient
incontestablement au jeune Héraclius, c’est son père, le gouverneur d’Afrique,
qui nous paraît l’avoir concertée et préparée de longue main. Sous son
inspiration, il fut décidé que les deux cousins y prendraient part. Mais,
tandis que l’un, avec la flotte, traverserait la Méditerranée, l’Archipel, l’Hellespont
et la Propontide, l’autre, avec l’armée de terre, devait s’avancer, à travers
l’Égypte, la Syrie et l’Asie Mineure, sur Constantinople. Ce plan était très
heureux. Il n’était guère possible que Phocas ne succombât point sous cette
double étreinte. On convint que celui des deux qui arriverait le premier et
mettrait à mort le tyran, aurait l’empire. A Héraclius fut dévolue la
campagne maritime, à Nicétas la campagne continentale. Les chances et les
périls étaient fort inégalement répartis. La longueur du trajet devait
interdire au fils de Grégoras à peu près toute espérance de régner. D’un
autre côté, Héraclius s’exposait beaucoup plus, ne pouvant en chemin grossir
ses forces, chose facile à son allié et à son concurrent que son voyage
allait mettre en rapport avec la multitude des mécontents. A la part qu’il
choisit, on voit que nulle crainte, nulle hésitation n’entravaient désormais
son dessein. L’image attachée au mât de son vaisseau lui était une garantie
suffisante. Quand, pénétrant dans la mer Égée, entre les îles de Crète et de
Cythère, il parut au milieu des Cyclades, les prières s’élevèrent ardentes et
nombreuses vers le Ciel pour le succès de l’entreprise. Il relâcha à Abydos,
à l’entrée des Dardanelles, et, en chef prudent, s’informa de la situation
des affaires. La complicité de Crispus, la lâcheté des généraux auxquels
Phocas avait confié la garde des Longs Murs, lui donnèrent pleine confiance.
Il remit à la voile avec les exilés recueillis sur ces parages. A Héraclée,
qui commandait la mer de Marmara, il fit une seconde halte, et reçut des
mains d’Etienne, métropolitain de Cyzique, une couronne consacrée à la sainte
Vierge, heureuses prémices de sa future royauté. Peut-être laissa-t-il en cet
endroit une petite partie de ses forces, afin de tromper la vigilance de
Phocas et d’opérer une sage diversion. Enfin, il aborda au port de
Sainte-Sophie. La capitale était en proie à un inexprimable désordre. La
faction des Verts avait mis le feu à l’un des palais impériaux ; elle
célébrait ostensiblement la venue du libérateur. A la vue de l’armée d’Afrique,
il y eut des attroupements tumultueux. Théophane prétend que Phocas livra
bataille. Il est plus probable que, semblable à Vitellius, il se cacha dans
quelque ignoble retraite, au fond de son palais. Un citoyen, dont il avait
déshonoré l’épouse, l’en arracha à l’aide d’une troupe de soldats. Nicéphore,
qui a peu de sympathie pour le vengeur de Maurice, lui prête dans cette
circonstance une conduite cruelle qui n’aurait pour excuse que l’irritation
populaire. Combien nous aimerions mieux le voir frapper ce vulgaire assassin,
comme l’archange Michel perce Satan, sans colère ! D’après cette version, il
aurait fait conduire à Sainte-Sophie Phocas dépouillé des vêtements
impériaux, les mains liées derrière le dos. « C’est ainsi, misérable, que tu
as gouverné, l’empire ? » s’écria-t-il. Phocas lui répondit sans s’émouvoir :
« Et toi, gouverneras-tu mieux ?[27]
» Dialogue supprimé par certains chroniqueurs, légèrement modifié par d’autres.
Les factions du cirque se sont-elles chargées de le mettre à mort, ou bien
est-ce le vainqueur lui-même ? Ici encore, il y a doute. Nous ne pouvons,
quant à nous, admettre qu’Héraclius se soit plu à contempler ce corps
naturellement hideux, mutilé et livré aux flammes par une plèbe délirante. Le
sens véritable de l’événement et l’attitude d’Héraclius nous paraissent mieux
observés dans ces vers de George Pisidès : « Au corrupteur des vierges, il
opposa le visage terrible de la Vierge sans tache. Il tua cette bête
dévorante, et ne sauva pas seulement une jeune fille enchaînée, mais le monde
entier[28]
».
III. L’élévation et le couronnement d’Héraclius.
La soudaine et foudroyante expédition d’Héraclius avait
rempli les Grecs d’étonnement et d’enthousiasme. Ne trouvant pas dans l’histoire
de délivrance aussi inespérée, c’est à la mythologie qu’ils demandaient des
comparaisons et des souvenirs. Pour eux, Héraclius était un nouveau Persée,
un nouvel Hercule. Mais entre le héros de la fable et le héros authentique qu’ils
avaient sous les yeux, leurs préférences ne s’égaraient point. Il leur
semblait moins glorieux d’avoir exterminé l’hydre de Lerne que d’avoir mis à
mort le tyran qui, suivant l’énergique expression du poète, « moissonnait l’empire
tout entier[29]
».
Après une action aussi éclatante, il n’y avait au monde qu’un
seul homme qui pût régner à Constantinople, et cet homme était Héraclius.
Mais le vengeur de Maurice, le libérateur des Grecs, malgré la convention
établie par son père avant le départ, ne montra pas d’empressement à
recueillir la récompense que la voix publique lui offrait.[30]
Il se détourna tout d’abord des insignes impériaux que l’on faisait briller
devant lui. Peut-être la destinée de Maurice et les infamies de Phocas en
ternissaient l’éclat à ses yeux. Mais il obéissait surtout aux préoccupations
de sa conscience. Il savait quelle responsabilité il allait assumer en
acceptant l’héritage douteux des Césars. Il serait obligé de changer sa
manière d’être et jusqu’à son caractère. Habitué à l’étude et à la
méditation, il serait contraint d’agir. Autre chose était d’avoir pris dans
une occasion solennelle, et sous l’empire d’un irrésistible enthousiasme, une
patriotique résolution, autre chose de disposer à toute heure d’une volonté
énergique. Il se connaissait, ayant longtemps vécu avec lui-même, loin des
discussions de la grande capitale. Il pensait bien que la cour de Byzance ne
ferait qu’aggraver son défaut originel, et l’exemple de Maurice, général
intrépide et empereur indolent, était trop récent pour que la signification
lui en échappât. Son premier mouvement fut de s’écrier qu’il était venu non
pour usurper, mais pour accomplir une œuvre de haute justice. Il exhorta
Crispus à monter sur le trône, d’où Phocas venait d’être précipité. Mais
Crispus, à son tour, refusa cette périlleuse dignité.[31]
Le sénat et le peuple redoublèrent leurs prières et leurs exhortations. A la
fin, Héraclius fut ébranlé. La défiance de soi-même le céda apparemment à la
pitié, à la sympathie. Entraîné
au palais par le patriarche Sergius, homme résolu qui devait avoir sur lui
une puissante influence, il fut couronné dans l’oratoire de Saint-Étienne. Il
ne ceignit pas seul le bandeau impérial : il le partagea avec sa fiancée
Eudoxie, sortie du monastère où le tyran l’avait reléguée. Suivant l’expression
de l’un de ses historiens, le même jour le vit époux et empereur.[32]
Coïncidence salutaire, car, après la crise qu’il avait traversée, il pouvait
épancher au sein de la famille son émotion, où entrait tant de joie et tant
de douleur !
Lorsque son cousin Nicétas atteignit Chalcédoine, la
nouvelle royauté était consacrée et inaugurée. Héraclius, qui l’aurait cédée
bien volontiers, était enchaîné au gouvernail de l’État par son devoir et par
ses serments. Mais, pour lui témoigner ses regrets et son estime, il lui
éleva sur le forum une statue équestre avec une inscription louangeuse.[33]
Unis comme deux frères durant leur existence, rien ne troubla leur amitié, et
on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, de la résignation de Nicétas ou
de la confiance d’Héraclius.

CHAPITRE TROISIÈME
Il est nécessaire de connaître la nature et l’étendue de
la puissance remise à Héraclius le jour de son couronnement. Quelle idée les
Byzantins se faisaient-ils de l’empire ? quel est le principe qu’ils
assignaient au gouvernement ? quel rôle attribuaient-ils à l’empereur ? quel
était l’ensemble de leur système politique ? C’est Pisidès qui répondra. A
son langage, nous reconnaîtrons la triple influence romaine, chrétienne et
byzantine, à laquelle il obéit.
I. L’idée de l’Empire.
Au début de la civilisation, lorsque les tribus, passant
de l’état nomade à l’état sédentaire, se furent retranchées dans une enceinte
avec leurs trésors, la ville, urbs, ἄστυ, prit naissance, et,
avec elle, l’industrie, soutien et ornement de l’existence. Mais la véritable
société n’était pas encore formée.[34]
Celle-ci, en effet, ne commence que le jour où les rapports de ceux qui
doivent la composer sont fixés par les lois et consacrés par les mœurs. Quand
ce fait s’est produit, il y a un droit, des magistratures, une cité. Combien
de villes, chez les peuples de l’antiquité, ne s’élevèrent jamais au rang de
cité, et combien de cités restèrent imparfaites ! Tel est le cas des plus
célèbres agglomérations de l’Orient. Il n’y avait là que des castes fondées,
sur la force et la superstition. C’est l’honneur de la Grèce d’avoir traversé
rapidement ce régime et d’avoir établi, bien longtemps avant notre ère, la
cité. Tous les hommes rapprochés par le domicile, la parenté, la religion, se
considérèrent comme égaux. Ils s’habituèrent à se respecter les uns les
autres et à se prêter dans le péril un secours réciproque. Expression non
seulement des intérêts matériels, mais des intérêts moraux, les cités
produisirent ce que les simples villes s’étaient montrées incapables de produire,
des œuvres éternellement belles. Pénétrés de reconnaissance envers des
institutions qui assuraient la liberté et l’ordre public, protégeaient les
faibles et donnaient à tous l’éducation de l’âme, un Périclès, un Platon, un
Aristote, ne voyaient rien au delà de cette cité, de cette patrie étroite où
étaient concentrées leurs plus chères affections, la famille, les amis et les
dieux.[35]
L’agrandir inconsidérément, c’était, à leurs yeux, livrer la civilisation à
la barbarie, mettre en présence et en conflit des éléments hétérogènes,
sacrifier l’esprit à la matière, l’idéal à la force, imiter la Thrace, la
Perse et l’Égypte, et renier la Grèce.[36]
Tout au plus pouvaient-ils songer à une confédération qui, en laissant
subsister l’autonomie de chaque cité, préserverait la nation tout entière.[37]
L’histoire a donné raison sur deux points à la théorie des philosophes grecs.
Il est démontré que c’est le régime municipal qui a suscité le plus de grands
hommes,[38]
et qui a procuré le plus de considération à l’individu. Mais, sous un
troisième rapport, les penseurs illustres que nous avons invoqués ont paru
faibles et imprévoyants, quand la Grèce, épuisée par ses conquêtes, ses émigrations,
ses dissensions locales, devint la proie des Romains. A la faveur d’une
expérience qui leur coûtait cher, les Grecs se rendirent mieux compte des
vices de leur constitution. Polybe suivit avec un sang-froid peu patriotique,
mais digne d’Aristote, le travail de la conquête romaine, et le premier,
parmi ses compatriotes, eut l’idée d’une nation, d’un empire, de ce que nous
appelons aujourd’hui un État.
Quel merveilleux spectacle que celui de tant de cités,
différentes de mœurs, de langues et de cultes, réunis sous l’autorité du
sénat et du peuple romain ! Cette domination ne pouvait être comparée à celle
d’un Cyrus ou d’un Antiochus : c’est à des cités organisées, non à des villes
despotiques, que Rome avait affaire. Si elle limitait leur indépendance, elle
ne les asservissait pas ; si elle leur enlevait leurs droits, elle leur
conférait les privilèges romains.
La Grèce, tout d’abord, vit plutôt les inconvénients que
les avantages de cette révolution. Apollonius de Tyane écrivait à un empereur
: « Vous avez privé ma patrie de la liberté qui lui avait été rendue ; je ne
suis plus des vôtres[39] ».
Plutarque se montrait plus résigné, sinon plus satisfait :
« Contentons-nous de ce que les
maîtres nous laissent : nous ne gagnerions probablement pas à
avoir davantage ».[40] Il se réfugiait
dans sa bien-aimée petite cité de Chéronée, où il concentrait son amour, en
digne descendant des Léonidas et des Xénophon. Il écrivait ses parallèles,
opposant patriotiquement aux Romains illustres des Grecs non moins fameux ;
Mais, peu à peu, les Grecs oubliaient leur glorieuse histoire, à la vue d’une
domination presque aussi féconde et plus éclatante que leur ancienne liberté.
Eux-mêmes y participaient tous les jours davantage. Ils figuraient au Sénat,
que l’auteur des Annales nomme avec respect la tête de l’empire, et qui
renfermait les illustrations de toutes les provinces. Au second siècle,
Lucien, un Grec né sur les bords de l’Euphrate, qui ne connaît même pas les
chefs-d’œuvre de la littérature latine, est fonctionnaire romain, et
surveille l’exécution des décrets de l’empereur.[41] Bientôt le
rhéteur Aristide s’écrie : « Rome est au milieu du monde comme une métropole
au milieu de sa province : de même que la mer reçoit tous les fleuves, elle
reçoit dans son sein les hommes qui lui arrivent du sein de tous les peuples
».[42] Ici la
conversion nous paraît complète et il n’est plus question d’Athènes et de
Sparte, que comme de souvenirs historiques relégués dans les temps anciens.
Un empereur confère le droit de cité Romaine à la nation Grecque tout
entière, et les Hellènes abandonnent volontiers leur nom pour celui de Romains.
Lorsque Constantin fonde Byzance, c’est une nouvelle Rome, et non une
nouvelle Athènes qu’il établit. Qui aurait songé à Athènes, quand Minerve
avait à jamais disparu ? Dès le IIe siècle, la patrie de Solon n’était plus
qu’un musée splendide dont Pausanias dressait le catalogue.[43] La Thrace
elle-même devint le pays des Romains, la Roumélie. Cette curieuse transformation était consommée
depuis longtemps lorsque Pisidès écrivait. La dénomination d’Hellènes ne lui
rappelle que le polythéisme et un ordre de choses évanoui. Rome, c’est la
législation promulguée en langue latine sur le sol grec par Justinien, c’est
l’Empire. Aussi bien, il appelle toujours ses concitoyens les Romains. Cet écrivain, qui prétend
égaler les maîtres du siècle d’Alexandre, ne se connaît lui-même que sous le
nom de Romain, et il
prendrait la qualification d’Hellène
pour une mortelle injure[44] !
Il n’est pas Grec au sens politique du mot, cela est
indubitable. Il ignore les anciennes cités qui rivalisaient à Delphes et à
Olympie. Il ne nomme jamais qu’une cité, la première et presque l’unique,
Constantinople, de même qu’il ne nomme qu’un empire, celui d’Orient. Cette
cité privilégiée, il la vénère non « parce qu’elle donne aux hommes la
liberté et ouvre à tous la voie des honneurs[45]
». C’est là un point de vue athénien, qui, nous le verrons, n’est plus de
mise. Il la vénère à titre de métropole des provinces,[46]
de capitale de l’Empire, de résidence de l’Empereur, du Patriarche et du
Sénat. Selon Pisidès, Constantinople est le résumé, Aristote aurait dit la
confusion de l’univers. Chose étrange ! ce qui l’aurait fait détester de
celui-ci, la fait aimer de celui-là. Tellement les idées grecques s’étaient
transformées au contact d’une autre civilisation !
Aux yeux de Pisidès comme aux yeux de Tacite, il y a deux
mondes, le monde romain et le monde barbare, l’un bien connu, l’autre indigne
de l’être, l’un « noble fleur de l’univers, » l’autre sauvage et couvert
de ronces.[47]
Sous ce rapport, il est bien plus exclusif que ses ancêtres.[48]
Cela se comprend : l’empire romain est censé s’être assimilé tout ce qui le
méritait.
Les termes dont il se sert pour désigner l’Empire méritent
d’être rapportés. Il l’appelle tantôt la terre, γῆ, oubliant que sa domination ne s’étendait
qu’à une partie du globe ; tantôt la terre habitable, οἰκουμένη, sans doute parce que les autres régions
étaient occupées par des hommes d’une nature différente ; tantôt la
communauté, κοινότες, l’État, πολιτέια,
qui semble l’équivalent du latin res publica. Mais l’appellation qu’il préfère est celle de κόσμος, le monde. Lorsque la guerre sévit dans
les provinces, il dit que le monde entier est troublé : Chosroês est le
destructeur, Héraclius le libérateur du monde.
Orbis Romanus, disait-on à Rome. A Constantinople, on disait, d’une
manière plus brève et plus romaine encore κόσμος. Mais n’est-il pas singulier que les
Grecs, à mesure que déclinait leur puissance, se servissent d’expressions de
plus en plus emphatiques ?
Aussi bien, on éprouve un profond sentiment de tristesse
et de douleur, quand on entend Pisidès nous répéter sans cesse, de manière à
nous irriter : « Qui aurait pu croire que les Romains eussent mis en
fuite les Perses ?[49]
» C’était un étonnement bien plus digne de Rome, que témoignait Horace, quand
il s’écriait : « Ne souffre pas que le coursier du Mède foule impunément la
terre où règne César ![50]
»
Ainsi les pensées restent au-dessous des paroles, les
actions au-dessous des pensées. Rome n’est plus, mais l’idée et le nom de
Rome vivent encore, et ils ont toujours un grand prestige, une grande
puissance.
II. Le principe du Gouvernement.
Malgré les noms de Rome et d’Empire, si soigneusement
conservés par les Grecs, esclaves de la tradition, le principe du
gouvernement s’était profondément modifié sous l’action d’une nouvelle
religion et de nouvelles idées.
Le principat romain n’était point sorti d’une crise
religieuse, mais de circonstances purement politiques. L’équilibre s’était
rompu, dans la capitale même, entre l’aristocratie et la plèbe. La population
s’était trouvée composée d’esclaves, d’affranchis, d’étrangers de toutes
nations. On avait dû songer au maintien de l’unité italienne, à la soumission
des provinces que pillaient les proconsuls. Il avait fallu un maître, parce
qu’il y avait une domination à préserver. Le peuple abdiqua entre les mains d’un
homme qui réunit tous les pouvoirs, autrefois séparés, mais dont l’unique
raison d’être était le peuple lui-même. Si la liberté avait péri, la république
subsistait toujours. Le sénat n’était-il pas d’ailleurs, comme autrefois, le
modérateur de l’État ?
Mais à l’extinction des Antonins, l’autorité du sénat fut
entièrement méconnue. Il n’y eut plus d’institution supérieure pour consacrer
l’empereur et pour le contenir dans de justes limites. L’empire devint la
proie de généraux audacieux portés au trône par des armées à demi barbares.
Le sens de la monarchie romaine se perdit dans une confusion et une anarchie
séculaires. Au sortir de la guerre civile, c’est à l’Orient, et non à Rome,
que l’on demanda des maximes. Dioclétien organisa une monarchie asiatique qu’il
prétendit rattacher à Jupiter, source de toute majesté, et à Hercule, emblème
de la force. Mais il ne fît que créer un redoutable dualisme, et même une
tétrarchie d’Augustes et de Césars, qui engendra un nouveau chaos.
Au moment où Augustes et Césars cherchaient, parmi les
persécutions religieuses et de terribles effusions de sang, un principe pour
rasseoir l’État, Constantin le trouva dans un camp hostile jusqu’alors à l’empire,
au sein du Christianisme.
Nulle religion ne déterminait avec plus de simplicité et d’évidence
le domaine et les rapports de Dieu et du souverain.
Les Psaumes et l’Ecclésiaste, œuvres de rois asiatiques,
avaient formulé nettement l’absolutisme.[51]
L’Évangile, tout entier à sa mission religieuse, n’avait dit qu’un mot, mais
bien précis et bien rassurant pour le prince.[52]
Cette souveraineté qui échappe, par sa nature, au contrôle
de ses sujets n’est pourtant pas abandonnée à ses caprices : « Il n’y a que
Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes. Dieu a pris
sa séance dans l’assemblée des dieux, et, assis au milieu, il juge les dieux[53]
».
Ce Dieu qui domine le souverain, comme le souverain domine
les hommes, est un Dieu bien autrement grand que Jupiter dans toute sa gloire
; il n’est diminué par la présence d’aucune divinité. Il a le double prestige
de la sainteté et de la puissance. Son premier titre, comme le dit Bossuet, c’est
la création.[54]
« Il vous appartient de régner, lit-on dans les Paraboles ; vous commandez à
tous les princes : les grandeurs et les richesses sont à vous ; vous dominez
sur toutes choses ; en votre main est la force et la puissance, la grandeur
et l’empire souverain[55]
». C’est un Dieu terrible, mais aussi bien secourable aux princes, puisqu’ils
trouvent en lui une règle d’action d’autant plus utile, qu’ils ne sont soumis
à aucune juridiction humaine.
Constantin fixe à Byzance le siège de son empire, et c’est
là un nouveau trait de son génie politique ; car à un souverain, imitateur de
David et de Salomon, il fallait l’Orient et non l’atmosphère romaine.
C’est une royauté presque biblique que celle des
empereurs. A Constantinople comme à Jérusalem, le patriarche, entouré de son clergé,
est placé immédiatement au-dessous du prince, entouré lui-même de ses
ministres, et l’ordre consiste dans le bon accord de ces deux autorités et
dans la soumission des citoyens à toutes les deux. A Constantinople comme à
Jérusalem, les dissentiments des deux chefs mettront le trouble dans l’État.
Mais au lieu de citer l’Ancien et le Nouveau Testament,
mentionnons les paroles de George Pisidès qui en sont le reflet : elles nous
feront saisir bien des nuances ; car tout n’est pas biblique dons ce mélange
de la royauté juive et de l’empire romain.
Au premier examen, nous voyons que la Divinité joue un
rôle politique, sinon plus grand, du moins plus fréquent et plus minutieux
chez les Byzantins que dans Israël. « Le cours mobile des choses amène
des vicissitudes et des révolutions ; le Créateur seul est capable de
maintenir et de préserver l’ordre du monde[56]
». C’est pourquoi l’empereur, avant de prendre aucune décision, l’implore par
de ferventes prières. Il n’agit que sous son inspiration. C’est à son commandement
que l’empereur a entrepris sa divine
expédition ; c’est une sentence
divine qui renverse les tyrans par le bras d’Héraclius et
raffermit la monarchie byzantine. On pourrait croire qu’il s’agit de la
Providence, telle que nous l’admettons. Mais le titre de général suprême du
ciel et de la terre indique une intervention plus immédiate et plus active.
Un passage, à notre avis, est sans réplique. Dans l’un de ses discours, l’empereur
s’exprime ainsi : « Nous avons tous un roi (βασιλεὺς), un
maître (δεσπότες),
un chef de nos armées (ἡγέμων), c’est
lui qui assure les opérations militaires et qui sanctifie la victoire ».
N’est-il pas lui-même le soldat de Dieu, le lieutenant de
Dieu ?
Enfin Pisidès nous livre une formule précieuse qui nous
dispenserait d’une longue dissertation : « Comme la monarchie, fondée sur la
Divinité, est une belle institution ! » Nous définirons donc légitimement le
régime byzantin au début du VIIe siècle : « Une monarchie tempérée par l’idée
de Dieu. » La dénomination de théocratie ne serait pas absolument exacte,
malgré l’influence du patriarche et des prêtres. Il n’y a pas trace d’une
domination sacerdotale véritable. Le patriarche supplée l’empereur absent et
se met en rapport direct avec la Divinité, mais il n’a de puissance civile
que celle que la décision impériale lui confère.
Si Dieu est tout pour l’empereur, l’empereur est tout pour
ses sujets.
Il l’appelle tour à tour : l’autocrate (αὐτοκράτωρ),
c’est-à-dire le roi absolu, nom qui ne traduit pas le mot latin d’imperator, comme on le croit
communément ; mais qui résume plutôt tous les pouvoirs assumés par Auguste,
après Actium. Κρατος, employé absolument,
signifie l’autorité impériale. C’est même un titre honorifique qui répond à
celui de majesté ;
Le maître ou
despote (δεσπότης, οἰκοδεσπότες) ; ici l’empire
est assimilé à une famille, le chef de l’État à un père qui traite ses
enfants d’une façon très humaine, mais comme des êtres privés de volonté (οἰκέται, δοῦλοι)
;
Le général (στρατηγὸς)
: cette désignation est
particulière à notre poète et trace tout un plan de conduite ;
Le roi
(βασιλεὺς) :
expression plus rarement employée, qui rappelle les royautés du temps d’Homère
et figure avec tant d’honneur dans le Politique de Platon. Elle était aussi
appliquée au despote de la Perse.
En plus d’un endroit, Pisidès nous donne à entendre la
différence qui sépare l’autocrate du tyran.
Pour le tyran, il n’existe pas de lois ; l’autocrate
observe les lois.
A qui est empruntée cette théorie ? A la Bible ? Alors il
s’agirait des lois de Dieu. Aux philosophes grecs ? Alors ce serait la
raison. A l’empire ? Alors c’est le Code Justinien qu’il faut entendre.
Suivant nous, les lois divines et humaines sont également
impliquées dans la pensée du diacre byzantin, les lois qui distinguent les
Romains des barbares. Ces derniers, en effet, nous sont toujours représentés
comme privés de lois et insociables. Or, à Constantinople, le chrétien et le
citoyen ont chacun leur code qu’ils sont tenus de respecter, et l’empereur,
qui est la loi vivante sur la terre, doit donner l’exemple plutôt que faire
exception. N’est-ce pas lui qui préside au maintien de la législation ?
Pisidès, le comparant à une abeille, lui dit qu’il a les lois pour aiguillon.[57]
Héraclius, prenant à son tour la parole, affirme qu’il n’usera de rigueur que
pour en assurer l’exécution. Il veut être aimé, il ne veut pas être craint.
Il nomme le pouvoir discrétionnaire dont il dispose une énergie philanthropique.[58]
« La loi, strictement exécutée, serait, comme il est
dit dans la Politique, l’intelligence sans la passion aveugle[59] ».
Mais l’empire des lois n’exclut jamais l’arbitraire dans cet État, où la
sagesse impériale, nécessairement courte par quelque endroit, demeure sans
contrôle. La monarchie que nous dépeint Pisidès est peut-être la noble tyrannie de Platon ou la tyrannie légitime d’Aristote.[60]
Le disciple de Socrate ajoute avec un grand sens :
« La monarchie, enchaînée dans de sages règlements, est le meilleur des
gouvernements ; mais, sans lois, elle est le plus pesant et le plus difficile
à supporter[61]
». On voit en quoi le Grec de la belle époque et celui de la décadence
diffèrent ou se rapprochent.
Nous comparons d’autant plus volontiers ces deux
écrivains, que maintes fois le premier soutient la pensée et le style du
second. Quand Pisidès nous peint l’envie, nous croyons entendre Platon :
« L’envie divise les amis, provoque les haines fraternelles et a pour
compagne l’hypocrisie ; elle fait au genre humain de cruelles morsures.[62]
» Le tableau de l’anarchie remet en présence le philosophe athénien et le
poète byzantin : « L’ivresse du tyran excitait l’audace naturelle au peuple.
La cité n’enfantait plus que des citoyens difformes, semblables à des
centaures. On doit craindre, en effet, que la discorde, qui réside dans le
bas-ventre, comme dans une étable, s’éloignant de sa route accoutumée, ne
gagne l’esprit et ne l’égare à sa suite[63]
».
Évidemment, à ses yeux, la démocratie, c’est l’envie, c’est
l’hypocrisie, c’est l’anarchie.[64] Les périphrases
qu’il emploie expriment l’effroi qu’il ressent. « Des millions d’Orphées ne
sauraient triompher de l’agitation populaire : c’est une tâche bien plus rude
que d’apprivoiser les animaux[65]
». Terreur que justifiaient alors les émeutes du cirque et les excès qui
suivirent la chute de Maurice.
Platon et Xénophon, témoins des fureurs populaires,
préféraient la monarchie limitée ; Aristote, témoin des excès de la royauté,
se rejetait vers la démocratie. Pisidès, qui a vu l’œuvre les démagogues,
implore le bras d’un autocrate : « Un monarque anime tout, dirige tout
par sa raison et éloigne les causes de désordre. Rien n’est aussi funeste, en
effet, que le désordre, cette maladie qui se glisse comme un serpent mord et
consume l’âme elle-même en s’attaquant aux sources de la vie. Il ne souhaite
qu’une chose, c’est que l’hérédité donne au gouvernement Byzantin ce qui lui
a manqué jusqu’à ce moment, la stabilité.
III. Rôle de l’empereur.
Au commencement du VIIe siècle, les avis étaient fort
partagés au sujet de la conduite que devait tenir l’empereur : « Les
uns, dissertant subtilement sur les maximes et les lois du commandement
militaire, disaient qu’il convenait que l’autorité du prince présidât aux
périls de la guerre ; les autres, opposés aux premiers, pré tendaient qu’il
était dangereux d’exposer son prestige aux hasards des événements.
Quelques-uns enfin combinaient dans leur esprit les deux avis opposés,
prétendant, en sophistes qu’ils étaient, que le prince devait rester dans son
palais et prendre part à la guerre en y songeant. » Ces paroles sont
suffisamment commentées par les règnes des prédécesseurs d’Héraclius.
Justinien lui-même ne s’était-il pas contenté de jouer le rôle de seconde
Providence ? Maurice, général intrépide avant son élévation, essaya, mais en
vain, d’entrer en campagne. On lui suggéra des scrupules : un songe, un
mauvais présage, le ramena énervé et abattu au fond de son palais. Pisidès,
qui a d’autres exemples devant lui, s’attache à faire prévaloir d’autres
maximes. Il ne veut ni d’un empereur fainéant, ni d’une majesté invisible.
Faire la guerre est, à son avis, la première obligation de l’empereur. S’il
daigne commander en personne, quelle précieuse garantie pour ses sujets ! «
Quand le maître combat pour tous, l’entreprise ne saurait manquer de réussir
». On a besoin d’un souverain actif, infatigable, toujours en mouvement, qui
consacre ses veilles aux combinaisons de la politique et de la stratégie, et
ses journées aux exercices militaires et aux délibérations. La prière
adressée à Dieu semble seule plus importante que le travail de l’empereur. L’une,
en effet, fait pencher la balance en notre faveur, l’autre réalise les
décrets d’en haut.
Il y a, dans cette théorie, si on l’examine attentivement,
autre chose qu’une mâle protestation contre les temps de lâcheté. Je me méfie
d’une époque qui exige tant du souverain et si peu des simples citoyens, et
qui nous propose enfin une maxime telle que celle-ci : « Un seul doit penser
pour tous. »
IV. Ensemble du système impérial.
Gibbon nous rappelle quelque part « ces pompeuses
cérémonies byzantines qui semblaient seules former la constitution de l’État.
» Il y a là une exagération dont nous avons fait justice. Mais il importe de
saisir l’ensemble de ce système dont nous n’avons encore étudié que le
principe.
Le moine Théophane nous aidera dans cette tâche. « L’empereur
Justin étant tombé malade, dit-il, profita d’un instant où il se trouvait
mieux : il manda auprès de lui le patriarche, le sénat, tous les prêtres et
les magistrats, et c’est devant tous ces personnages réunis qu’il adopta
Tibère.[66]
»
La hiérarchie est ici nettement établie. Le patriarche a
sa place immédiatement au-dessous de l’empereur, comme l’empereur a la sienne
immédiatement après Dieu. Il émane à la fois de Dieu el de l’empereur dont il
partage seulement le pouvoir spirituel. Hâtons-nous de dire qu’à Byzance le
spirituel et le temporel étaient si intimement unis, que le patriarche était
le conseiller nécessaire du souverain. « Lorsque le vieil Andronic, écrit
Montesquieu, fit dire au patriarche qu’il se mêlât des affaires de l’Église
et le laissât gouverner celles de l’empire, c’est, lui répondit le
patriarche, comme si le corps disait à l’âme : je ne prétends rien de commun
avec vous, et je n’ai que faire de votre secours pour exercer mes fonctions.[67]
»
Le sénat placé au quatrième rang dans la théocratie
byzantine, n’avait rien du prestige de l’auguste sénat romain. Son nom
véritable était assemblée, σύγκλητος.
C’était en réalité le conseil du prince, quelque chose de semblable à notre
Conseil d’État. Dans son sein se formaient ces diplomates que Pisidès célèbre
ainsi : « Des hommes supérieurs pour l’action et pour la parole qui,
dans d’harmonieux discours, proposaient d’interrompre les hostilités et de
mettre un terme à de communes inquiétudes.[68]
»
Dans son allocution à Tibère, Justin ne distingue pas les
sénateurs des autres magistrats : « Tu vois ici présents tous les membres de
l’État.[69]
»
Quant aux simples sujets, il les appelle « les enfants et
les esclaves de l’empereur[70]
».
On ne pouvait néanmoins négliger ces esclaves, que notre
poète compare à des centaures sauvages, en proie à tous les désordres des
passions[71] :
on les voyait toujours divisés en factions rivales, sous la conduite des
démagogues. C’est à eux surtout que s’adressaient les cérémonies et les fêtes
byzantines. A l’hippodrome avait lieu la véritable intronisation. Le nouvel
empereur, après avoir reçu les acclamations du peuple, présentait à son tour
l’impératrice, qui était tenue de plaire à l’assistance.[72]
Le couronnement était célébré à l’Église par les soins du patriarche.
L’armée était encore plus redoutable et systématiquement
abaissée par les empereurs. De ses rangs sortaient d’ordinaire ceux qui
usurpaient ce trône si envié, qui, sans leur conférer, comme dans certaines
contrées de l’Orient, la divinité, les rapprochait, suivant les croyances
byzantines, du Dieu tout-puissant.
En résumé, Dieu, l’empereur, le patriarche : voilà la
trinité politique du Bas-Empire ; les lois : voilà l’expression de cette
triple volonté ; le sénat, les magistrats, l’armée : voilà les exécuteurs de
la pensée impériale ; le peuple industrieux et turbulent : voilà l’objet d’une
organisation grande par le principe sur lequel elle repose, beaucoup moins
remarquable par ses résultats, la seule possible peut-être avec les éléments
dont on disposait.

Au moment où on espère qu’Héraclius va se montrer « au
peuple qui l’attend,[73] » on est bien
surpris et bien affligé d’apprendre qu’il se dérobe aux regards et se
confine, comme ses prédécesseurs, au fond du palais impérial. C’est la
première énigme de cette étrange existence. Nous ne parviendrons à l’expliquer
qu’en analysant la situation qui lui était faite dans sa famille, à
Constantinople et dans l’empire, et en signalant la trace des événements dans
son âme si souvent agitée et si rarement active.
Nous l’avons déjà remarqué, c’est sur sa famille qu’Héraclius
concentre ses affections ; c’est dans sa famille qu’est le principe même de
ses actes. Antérieurement à son élévation, il obéissait à la voix de l’exarque
son père et de sa mère Epiphania. Maintenant il obéira à celle des deux
princesses qu’il va successivement épouser : Eudoxie et Martina.
Nous ne savons rien de particulier sur Eudoxie. Mais elle
semble l’avoir tellement captivé et tenu sous le charme, que la ville et le
monde lui furent presque étrangers et inconnus durant leur union, d’ailleurs
si courte ; D’une nature délicate et maladive, elle n’en était que plus
attachante et plus chérie. Elle lui donna une fille, Epiphanie, et un fils,
le nouveau Constantin.[74] Par ces noms
attribués à ses enfants, Héraclius montrait sa tendresse filiale et ses
sentiments religieux. Le nouveau Constantin, c’était lui-même : sa modestie l’empêchait
de le dire ; mais il avait voulu que son héritier rappelât un jour aux
Romains sa piété et sa victoire.
Quelle fut sa douleur lorsqu’il perdit Eudoxie[75] ! Les courtisans
firent des funérailles sanglantes à cette épouse bien-aimée, imitant, par une
grossière flatterie, les rites barbares ! Une jeune fille, ayant souillé par
mégarde les riches vêtements qui entouraient le corps de l’impératrice, fut
immolée sans pitié sur la tombe, et sa maîtresse n’échappa au supplice que
par une fuite rapide.[76]
La mère d’Héraclius, veuve elle aussi probablement (car il
n’est plus question du gouverneur d’Afrique), restait seule pour le consoler.
C’est elle qui dut l’engager à contracter une nouvelle alliance, afin que sa
raison et ses riches facultés ne s’abîmassent pas dans le désespoir et dans
les larmes.
L’intervention de la pieuse Epiphanie, dans cette
circonstance, nous paraît résulter de l’empire que, d’après Pisidès, elle
exerçait sur lui, et du choix qu’il fit de Martina, fille de sa sœur Marie.[77]
Cet événement, qui semblerait n’avoir intéressé qu’Héraclius
et Epiphanie, était en réalité très grave. Les canons de l’Eglise
interdisaient formellement des alliances de ce genre, qui passaient pour de
véritables sacrilèges. Sergius adressa au monarque de vives représentations
et l’adjura de ne pas exécuter son dessein. Mais celui-ci, circonvenu par ses
parents, et d’ailleurs dominé par une vive passion, se raidit contre les
conseils de la sagesse. Le mariage fut célébré : la faiblesse d’Héraclius, l’ambition
de Martina, la superstition des sujets, le rendirent funeste.
Flavius et Théodose étant nés difformes, tout le monde vit,
dans cette infirmité, un châtiment du ciel, et l’épouvante s’empara de la
famille impériale et de la nation.
A cela, il faut ajouter des désordres antérieurs, attestés
par la naissance, à une date incertaine, d’un fils illégitime, Jean, surnommé
Athalaric, qui fut, ainsi que les enfants d’Eudoxie, l’objet de la haine
constante de Martina, marâtre qui nous rappelle Agrippine. Ces détails nous
aident à comprendre certaines paroles et certaines réticences du chantre de l’Héracliade. Et, chose
remarquable, Pisidès qui célèbre si souvent la mère et les enfants d’Héraclius,
ne prononce pas une seule fois le nom de Martina ! Preuve manifeste qu’il y
avait là un souvenir pesant, un remords au sein d’un amour invincible. «
Dirige-le, s’écrie le courtisan dans une prière pleine de sincérité,
dirige-le, grand Dieu ! de façon qu’il accomplisse tes pieux commandements.
Que les sueurs qu’il a versées le purifient de ses anciens péchés ![78] »
Ce n’est point exagérer que de dire que les deux mariages
d’Héraclius ont donné à cette première phase de son règne sa physionomie
propre. Le premier l’avait distrait et charmé ; le second le dompta en le
terrifiant. Après ces deux épreuves, il fallait presque un miracle pour qu’une
réaction et un nouvel essor, une renaissance fût possible.
De quelque côté qu’Héraclius portât ses regards, au dehors
comme au dedans, il ne voyait que des sujets de tristesse et d’abattement.
Les Grecs ne lui donnaient pas moins d’inquiétude que les Perses. « C’était l’anarchie
aux mille visages ! » s’écrie Pisidès, qui nous dépeint en maint endroit l’état
déplorable de l’empire à la mort de Phocas. Ces vives expressions rappellent
les querelles du Cirque, qui mettaient chaque jour en péril le trône et la
vie des particuliers.[79]
Il eût été malaisé au souverain le plus énergique d’avoir
raison « des démagogues » qui, depuis vingt ans, maniaient à leur gré le
peuple et faisaient trembler les Césars. Si Héraclius avait su se servir du
prestige que lui donnait sa mémorable victoire, peut-être y serait-il
parvenu. Mais son premier soin devait être d’imposer aux factieux par son
activité, son courage et sa présence. Inspirer une haute idée de l’empereur,
telle était, après une longue série de princes faibles ou déconsidérés, la
grande affaire.
Nous avons vu comment l’à-propos fut manqué, et chose
triste à dire, Héraclius dévora, pendant quelques années, les mêmes affronts
que ses prédécesseurs, Maurice et Phocas.
La sédition, qui grondait aux portes de son palais, loin
de lui suggérer une résolution généreuse, ne fît que le plonger davantage
dans son étrange torpeur. Plus tard, quand le héros apparut de nouveau, le
diacre byzantin ne put s’empêcher d’expliquer à sa manière cette inertie
prolongée et les manifestations irrespectueuses des citoyens.
A cette époque se rapporte un trait bien significatif.[80]
Dans les environs de Constantinople vivaient un opulent personnage et une
veuve, mère de plusieurs enfants. Une discussion s’étant élevée entre eux, au
sujet d’un champ que tous les deux réclamaient, Vitulinus (c’était le nom du
patricien) arma ses serviteurs et les lança contre les pauvres gens qui
osaient lui résister. Un des fils de la veuve fut mortellement frappé.
Prenant ses vêtements ensanglantés, elle se rendit à la ville et parut
inopinément devant l’Empereur, qui se promenait aux abords de son palais.
Elle saisit le frein de son cheval, et lui présentant la triste dépouille, s’écria
d’une voix retentissante : « Si tu ne venges pas ce sang, conformément aux
lois établies, puissent tes fils avoir un sort pareil ! » Les prétoriens
accoururent pour la saisir. Héraclius les retint, mais il ordonna à la femme
de s’éloigner, lui disant qu’il prendrait connaissance de l’affaire quand il
le jugerait convenable. Cet apparent déni de justice arracha à la malheureuse
des gémissements et des sanglots qui firent sur l’Empereur une vive
impression. Vitulinus, intimidé par cette douleur bruyante et audacieuse,
crut prudent d’abandonner sa demeure, et se retira à Byzance. Un jour,
confondu dans la multitude, il assistait à un combat équestre. Héraclius, qui
avait toujours présente la lugubre apparition, l’ayant aperçu, ordonna au
préfet de la ville de l’emmener en prison. Alors la mère fut mandée et l’affaire
instruite. On condamna à mort l’assassin. Mais ce furent les frères de la
victime qui se chargèrent d’exécuter la sentence.
Ce récit nous donne une idée triste, mais exacte, de la
société byzantine. On y voit l’audace des grands et des petits, la brutalité
des prétoriens, les sentiments humains du prince qui, au lieu d’appliquer
franchement les lois, est obligé de dissimuler pour saisir le coupable,
enfin, la vengeance substituée à la justice, et la morale publique pervertie
par une longue anarchie « qui dévorait tout le corps de l’État[81]
».
C’est alors que se forma contre Héraclius un complot qui
faillit lui être fatal. Crispus, gendre et bourreau de Phocas, avait renoncé
volontairement à la pourpre, mais il avait vu avec peine les dignités
conférées à Théodore et à Nicétas. Il est vrai que l’Empereur lui avait
attribué le poste d’honneur, le commandement de la Cappadoce que ravageaient
les Perses. Mais cela même mettait le comble à sa fureur. Héraclius, averti,
résolut, sur les conseils de ses amis, d’aller lui-même à Césarée, pour l’observer
de plus près. Le désir de soulager sa malheureuse patrie n’était pas étranger
à ce voyage. Crispus fît le malade pour n’avoir de compte à régler ni avec Chosroês,
ni avec son souverain. Cependant il accablait secrètement d’injures ce
dernier qui, bien qu’informé, dissimulait, suivant sa coutume, attendant l’occasion
d’éclater. Enfin l’entrevue eut lieu. L’Empereur n’eut que des paroles douces
et amicales. Crispus, soit naïvement, soit par dérision, affirma « qu’il n’était
pas permis au prince de quitter le palais et de séjourner dans les camps. »
Héraclius, au lieu de lui démontrer le contraire, comme cela eût été son
devoir, s’empressa de rentrer en Europe, prétextant le retour de Nicétas.
Quelle était son intention ? Il voulait probablement pressentir les
dispositions de la multitude qu’il eût été imprudent d’irriter. Crispus vint
bientôt à Constantinople. Mandé au palais pour le baptême de Constantin, dont
il devait être le parrain, il y trouva assemblés le patriarche, les
sénateurs, et un grand nombre de citoyens. Héraclius, leur adressa cette
question : « Celui qui manque de respect à l’empereur, qui offense-t-il en
réalité ? —Dieu lui-même, répondit Crispus[82]
— Et quel châtiment a-t-il encouru ? — Il est indigne de toute pitié divine
et humaine. » Alors Héraclius lui rappelle sa conduite à Césarée, sa
maladie simulée, la majesté impériale offensée et méprisée. « Ne vous
avais-je pas moi-même offert l’empire, et ne l’avez-vous pas refusé
volontairement ? » ajoute-t-il avec courroux, et saisissant un livre il le
frappe au visage. « Toi qui as trahi ton beau-père, pourrais-tu rester fidèle
à un ami ! » Aussitôt il le fait tondre ; le patriarche récite sur sa tête
les prières solennelles qui le consacrent à l’Église et on le relègue dans un
monastère. Restait à calmer les soldats privés de leur général. Héraclius
alla au devant d’eux, et avec une familiarité toute politique : « Vous
étiez hier les serviteurs de Crispus ; aujourd’hui vous devenez ceux de l’empire.
» Il leur fit une distribution extraordinaire de blé et leur assigna un rang
honorable dans l’armée. Les acclamations du peuple et des soldats
témoignèrent du succès obtenu par le prince. L’héritage de Crispus fut
partagé entre Théodore et Nicétas qui inspiraient à la nouvelle dynastie la
plus entière confiance.
Un grand péril était conjuré. Mais toutes ces habiletés
palliaient d’une manière insuffisante le défaut d’initiative. Si l’on ne vit
pas surgir de nouveaux compétiteurs, c’est que le trône, au lieu d’attraits,
n’offrait plus que de terribles tribulations. Les Perses qui depuis l’avènement
de Phocas désolaient l’empire, étaient sur le point d’abolir le nom romain
lui-même. Il nous faut étudier successivement les Sassanides, Chosroês, les
troubles dont les Juifs étaient la cause, et les conquêtes accomplies par les
successeurs des Cyrus et des Xerxès, objets habituels des réflexions
d’Héraclius.

Le plateau de l’Iran est entouré, de tous les côtés, de
hautes chaînes de montagnes qui servent d’appui au Taurus et à l’Himalaya.
Chacune de ces chaînes a donné, à des époques fort diverses, des dominateurs
à la Haute-Asie. Des monts Elbourz, sont descendus les Mèdes ; des monts
Elvend, les Perses ; des monts du Khorassan, les Parthes ; des monts Soliman,
les Ghaznévides ; de l’Hindou-Kouch, les Afghans.
Les Perses sont, parmi tous ces peuples, celui qui attire
le plus les regards. En effet, ils ont, par deux fois, formé des empires qui
le cèdent à peine, en éclat et en étendue, à l’empire romain.
Le second de ces empires, le seul qui doive nous occuper
ici, est, nous paraît-il, non moins digne d’intérêt que son devancier. Il
compte des souverains aussi célèbres ; il a soutenu des luttes aussi
acharnées, remporté autant de victoires subi autant de défaites. Il offre
avec lui de nombreux rapprochements. A côté de la similitude des noms, il y a
la similitude des physionomies et des actions.
Au commencement du IIIe siècle de l’ère chrétienne, la
résurrection du Magisme, qu’une longue idolâtrie et d’innombrables schismes
avaient dénaturé, porta sur le trône des Achéménides, restauré après cinq
siècles, la dynastie de Sassan, gardienne du culte des ancêtres et de l’orthodoxie.
Quatre-vingt mille prêtres, réunis par Artaxerxés, se
présentèrent pour desservir les temples purifiés. Les sectes dissidentes, les
religions rivales, telles que le Christianisme, furent persécutées par les
grands rois avec un zèle de néophytes. Manès, sous Sapor ; Mazdak, sous
Nouschirvan, expièrent dans les supplices leurs téméraires innovations.
Cette fureur de prosélytisme, l’amour du pillage, d’inévitables
compétitions, mirent aux prises les Perses et les Romains. Un empereur romain
servit de marchepied au roi des rois ; un empereur romain trouva la mort sous
les murs de Ctésiphon, capitale des Sassanides.[83]
La destruction d’un temple du feu, à Suse, par un évoque,
en irritant les mages, amena, entre l’empire perse et l’empire grec,
récemment constitué, une guerre de religion, qui eut surtout pour théâtre l’Arménie,
que le christianisme et le mazdéisme se disputaient, et qui, à travers bien
des partages, finit par se ranger du côté de l’Évangile.
Sous les règnes de Justinien et de Nouschirvan, la lutte,
plusieurs fois reprise, aboutit à un traité honteux pour les Romains qui se
soumirent à un tribut annuel.
A la mort du plus illustre des Sassanides, commencèrent
des troubles civils qui, renouvelés un demi-siècle après, devaient
désorganiser la domination persane. La Perse apparut alors aux Grecs comme
une arène, où les crimes les plus odieux étaient accomplis de sang-froid.[84]
Chosroês, qui fut tour à tour un nouveau Cyrus et un
nouveau Xerxès, devait toute sa fortune à Maurice. Petit-fils du grand
Nouschirvan, fils de l’imbécile Hormisdas, il avait été privé de l’héritage
paternel par Bahram. Réfugié sur le territoire de l’empire, il sollicita le secours
des Romains auxquels il promit de faire de nombreuses concessions. Suivant
les historiens arméniens, Maurice soumit la question au sénat. La réponse des
patriciens ne fut pas favorable : « Les Perses, dirent-ils, sont un peuple
faux et injuste. Dans le danger, ils promettent beaucoup. Délivrés du péril,
ils nient la parole donnée. Nous avons essuyé bien des maux de leur part. Qu’ils
s’exterminent les uns les autres. Nous nous reposerons[85]
». Mais l’avis de l’auguste assemblée ne s’imposait pas aux décisions du
monarque. On se lança dans les aventures. Chosroês, rétabli, tint d’abord ses
engagements : « Il ordonna de détacher pour l’empereur une portion des
trésors provenant du butin.[86] » Il abandonna
aux Romains Nisib, Dara, et une partie de l’Arménie.
Il se proposa de surpasser en magnificence tous les
Sassanides. Le Persan Mirkhond a vanté « la fermeté de son gouvernement, la
sagesse de ses vues et son intrépidité dans l’exécution, la multitude de ses
armées, la richesse de ses trésors, la sûreté des chemins sous son règne, la
rapidité et l’exactitude avec lesquelles il se faisait obéir. » C’était d’ailleurs
un roi tout oriental, qui avait dans son sérail « douze mille jeunes filles
aussi belles que la lune, aussi suaves que l’odeur de l’ambre. » Sa favorite
était Schirin, chrétienne de la Susiane ou du Liban, qui réunissait « les
quarante qualités d’une beauté parfaite, » et à laquelle il resta fidèle
jusqu’à la mort. Un orgueil démesuré le possédait. Il s’appelait lui-même «
maître des nations et dieu très illustre[87]
». Il exigeait qu’on l’adorât à l’égal d’Oromaze.
Les Sassanides, établis en Assyrie, avaient donc subi, à
leur tour, l’influence des traditions babyloniennes. Le sens des rites
zoroastriens s’était perdu sous les derniers successeurs d’Artaxerxés. Au
delà du feu et de l’eau, du soleil et des astres, on ne savait plus distinguer
le Créateur de tous les êtres.[88]
S’il fallait en croire George Pisidès, on en serait venu à une sorte de
fétichisme.[89]
Las d’un, long repos, Chosroês résolut de profiter du
crime terrible qui avait mis au tombeau Maurice et toute sa dynastie. Fils
adoptif de l’empereur, il prétexta les sentiments dont l’humanité s’honore le
plus, pour accomplir contre le monde romain, les projets les plus perfides.
Il prétendit avoir recueilli Théodore, l’aîné des enfants impériaux et la
première victime de Phocas. En réalité, s’inspirant des idées de ses
ancêtres, il voulut conquérir les anciennes possessions des Achéménides. Il
mettrait ainsi le comble à sa grandeur politique et religieuse. Aux églises,
il substituerait partout les temples du feu. Ses trésors regorgeraient de
richesses ; son sérail deviendrait plus populeux, et la terre entière,
soumise par ses armes, adorerait le dieu Chosroês.
L’Orient hellénique, que Chosroês convoitait et qu’il
allait ensanglanter, mérite, autant que l’Occident latin, de fixer l’attention
de l’histoire. La Grèce avait gagné à sa langue et à sa civilisation l’Asie Mineure,
la Syrie et l’Égypte, comme Rome elle-même avait transformé la Gaule, l’Espagne
et la Numidie. Mais, tout d’abord, tandis que le monde romain avait conservé
un centre commun qui attirait les nations organisées par lui, le monde grec,
au contraire, ne possédait ni métropole ni capitale. La cause de ce phénomène
est facile à saisir. L’expansion hellénique s’était faite sans dessein,
suivant les hasards de l’émigration ; la conquête d’Alexandre n’avait été qu’une
aventure qui avait jeté brusquement hors de la mère-patrie les hommes les
plus intelligents et les plus braves. Les cours d’Alexandrie, d’Antioche, de
Pergame, avaient perpétué cette absorption. Ainsi, la vie s’était, portée aux
extrémités. Si la littérature, grâce à des influences étrangères, avait perdu
ce parfum d’atticisme qui était particulier à la Hellade, elle s’était
renouvelée sur un autre sol, sous un autre climat, et avait fourni, de génération
en génération, des floraisons fortes et variées.
Lorsque Rome fut livrée aux Barbares, Constantinople
devint, à son tour, le centre d’un monde. Elle exploita, comme sa devancière,
les ressources matérielles et intellectuelles des provinces. Mais elle vit se
poser devant elle les mêmes problèmes, dont le premier était naturellement le
maintien de sa domination, car une si forte tête ne pouvait subsister unie à
un corps chétif et grêle. Voilà comment Justinien avait été entraîné à
rattacher à son empire l’Italie et l’Afrique. La possession des pays de l’Asie
aurait été bien plus avantageuse. Ce qui le prouve, c’est que, à l’extinction
de la maison de Thrace, ce furent la Cappadoce, l’Isaurie et la Phrygie qui
fournirent à Constantinople de nouvelles dynasties. Quand, par des pertes
successives, la domination grecque se trouva réduite à l’Europe, la Macédoine
fut mise à réquisition. Mais, de nouveaux désastres ayant complètement isolé
la ville, celle-ci, qui ne pouvait plus choisir, prit dans son sein des
princes dégénérés. Les anciens cadres existaient encore mais ils restaient
vides. Il y eut des empereurs sans empire, une capitale sans provinces, une
tête sans corps. Ou plutôt, c’était le régime impérial qui avait pour sphère
d’action une grande commune. Constantinople, suivant, quoique lentement, la
voie où s’était précipitée Rome, devait mourir du mal qui, tôt ou tard, doit
atteindre les agglomérations factices, de consomption.
Or, cette redoutable question était posée au moment où
Héraclius prenait les rênes du gouvernement. La fausse politique de
Justinien, qui avait préféré une gloire éphémère à l’intérêt permanent, la
générosité imprévoyante de Maurice, l’ineptie de Phocas, avaient tendu au
même résultat : le démembrement du monde grec, l’isolement de Constantinople.
Il fallait préserver cet empire, après l’avoir sagement délimité. S’il
réussissait, une renommée incomparable le suivrait à travers les siècles. S’il
échouait, il expierait toutes les fautes accumulées par ses prédécesseurs :
il en répondrait, non seulement devant ses contemporains, mais devant l’histoire.
L’histoire dirait que, sous Héraclius, le monde grec avait été mis en pièces,
comme le monde romain sous Honorius. Triste perspective qui s’imposait à ses
méditations, qui affligea son âme généreuse, qu’il voulut écarter, mais ne
put finalement éviter. Pour être justes, voyons dans quelle situation Phocas
laissait l’Asie.
Chosroês, dont la résolution était irrévocable, n’avait
pas voulu prêter l’oreille aux hypocrites protestations de Phocas ;[90]
il avait jeté l’ambassadeur grec dans un cachot et consulté une dernière fois
les Mages et les Satrapes qui firent une réponse empreinte d’une haine
violente contre les chrétiens.[91] Puis il avait
poussé son armée vers l’Euphrate et envahi la Syrie. De vaillants généraux
commandaient ses armées. Les plus célèbres étaient : Razatès qui périra de la
main d’Héraclius ; Saën que le grand roi fera mourir dans les supplices, et
surtout Romizanès, dont le surnom de Sanglier
royal[92] indique la haute situation
politique et la férocité.
Les Grecs n’avaient pour les défendre que le terrible
Narsès, qui, né en Perse, fut accusé de trahison et expira au milieu des
tourments. Ne rencontrant plus d’obstacles, le grand roi s’empara de Merdin,
de Dara, d’Amida et d’Édesse. Grâce à ces positions stratégiques, il put
ravager impunément la Syrie, l’Arménie, la Cappadoce, la Galatie, la
Paphlagonie, et peut-être s’avancer jusqu’à Chalcédoine, jetant l’épouvante
dans Constantinople même.
Néanmoins, il est probable que Chosroês n’aurait pas mieux
réussi que Nouschirvan à occuper d’une manière durable l’Asie hellénique, si
l’absurde et coupable conduite de Phocas ne lui avait procuré des forces
nouvelles et un allié redoutable.
La captivité de Babylone et la dispersion, qui suivit la
ruine de Jérusalem, avaient déterminé la formation de nombreux centres juifs,
sur les bords de l’Euphrate et jusqu’en Arménie et en Égypte. Persécutés par
les Flaviens et les Antonins, les Hébreux avaient, dans les derniers temps du
paganisme, enfin rassuré sur leur compte, joui d’une longue paix qui avait
permis à leurs docteurs de rédiger le Talmud ou Doctrine, « recueil des codes
partiels et des lois traditionnelles des écoles pharisiennes ».[93] Mais le triomphe
du Christianisme et la résurrection du Mazdéisme avaient rendu leur existence
singulièrement précaire. Le patriarche juif de Tibériade, d’abord honoré du
titre d’illustre, disparut, et seuls les Princes de l’exil, qui rattachaient leur généalogie à la
famille de David, servirent de ralliement à l’infortunée nation à jamais
exilée. Pèlerinage révéré des Chrétiens, Jérusalem ne fut accessible aux
Juifs qu’au prix d’un tribut exorbitant et de cruelles humiliations. Les
Samaritains, exaspérés, se révoltèrent sous Zénon et sous Justinien.
« Ils massacrèrent les Chrétiens, brûlèrent les églises, ravagèrent le
pays, et se livrèrent à des excès de cruauté[94]
». Soumis aux charges et privés des honneurs des curiales, ils
ensanglantèrent encore le règne de l’intolérant compilateur des Pandectes.
Peut-être agissaient-ils dès lors de connivence avec les Sassanides.
L’Itinéraire de saint Antonin, rédigé à l’époque dont nous
parlons, marque l’aversion réciproque des Chrétiens et des Juifs. « Dans
leurs rapports de commerce, les Israélites ne voulaient pas recevoir l’argent
de la main des Chrétiens, et ceux-ci mettaient dans l’eau les pièces de
monnaie que les Israélites avaient touchées[95]
».
Lorsque les circonstances recommandaient la plus grande
modération, Phocas conçut l’idée singulière d’expier ses crimes en
convertissant malgré eux tous les Juifs. Il leur cacha pieusement son
intention, leur donna rendez-vous dans la ville sainte, stimula les
retardataires par des soldats qui les relancèrent jusqu’aux extrémités de l’empire,
et, quand il les tint, leur administra violemment et surabondamment le
baptême. Une crise terrible fut la conséquence de cette mesure brutale et
sauvage. Il y eut à Antioche une émeute sanglante : le patriarche Anastase
fut mis en pièces, les maisons des riches incendiées. A ce massacre, l’autorité
impériale répondit par d’autres massacres.[96]
Les Juifs implorèrent le secours de Chosroês, qui redoubla d’audace.
La guerre prit un caractère affreux. « Le Sanglier royal
exerça ses fureurs sur terre et sur mer, dit un historien arménien qui
confirme Pisidès ; il transporta de très élégantes villas romaines, avec
leurs habitants, sur le territoire persan, et prescrivit à ses architectes de
construire des villes en Perse sur le modèle des villes détruites. Il appela
l’une de ces villes Antioche la Glorieuse[97]
». Toutes les œuvres d’art disparurent au milieu de cette expédition qui se
rapproche par tant de points de celle de Nabuchodonosor.
Damas eut le sort d’Antioche. « Les Chrétiens
abandonnèrent Césarée pour s’établir ailleurs ; il n’y resta que les Juifs. »

Il nous est difficile d’établir ce qu’Héraclius faisait à Constantinople
pendant que l’alliance des Perses et des Juifs bouleversait l’Asie. Les
histoires qui, malgré l’incertitude de leur chronologie, peuvent être
considérées comme des autorités suffisantes, sont, pour cette période, d’une
sécheresse désespérante. Elles taisent volontairement beaucoup de choses, et
suivant le précepte de Pisidès, elles se détournent des souvenirs poignants
qui auraient ravivé le chagrin et la honte.[98]
Théophane, qui n’est qu’un excellent chroniqueur, nous dit
simplement : « Héraclius était dans l’incertitude[99]
», et il nous donne les motifs, plutôt extérieurs qu’intimes, de son
inaction. « En montant sur le trône, il trouvait la domination romaine
ébranlée. Les Avares avaient fait de l’Europe un désert ; les Perses avaient
ruiné l’Asie de fond en comble, déporté au loin des villes entières. »
Mais comment en était-on venu à cette extrémité ? Comment,
après avoir renversé Phocas, restait-on inerte devant Chosroês ? Ici encore,
deux raisons plausibles sont produites, l’une par Pisidès, l’autre par Théophane
: le manque de soldats et l’épuisement des finances.
L’or et l’argent abondaient au moyen âge dans la ville de
Byzance, malgré les tributs serviles qu’elle avait coutume de payer aux
ennemis qui l’entouraient. Mais ces trésors, qu’elle prodiguait aux Barbares,
lui revenaient chaque année, grâce à son industrie et à son commerce. Au
commencement du VIIe siècle, toutefois, la compensation n’était plus établie,
parce que l’anarchie universelle, les excès de la guerre, avaient paralysé
complètement le travail et les transactions. Ainsi, les finances, que le
poète appelle, dans un langage déjà tout moderne, le nerf des combats,[100]
ne se renouvelaient plus.
Voici encore un fait dont il faut tenir compte. Héraclius,
s’étant avisé de faire le recensement de toute son armée, ne trouva que deux
légionnaires qui eussent servi sous Maurice, mort depuis huit années
seulement : chose d’autant plus surprenante que la milice grecque se
composait surtout de mercenaires.[101]
Ces troupes jeunes, sans chefs expérimentés, n’inspiraient aucune confiance.
Au-dessus de ces causes, dont nous ne méconnaissons pas la
gravité, il y en avait d’autres, celles mêmes que nous avons signalées. Cet
empereur, qui, quelques années plus tard, avec des ressources moindres encore,
mais sous l’empire d’un beau désespoir, accomplira des merveilles, était
retenu par des entraves de toutes sortes : la conspiration de Crispus, la
mort d’Eudoxie, son union avec Martina. Nicéphore attribue à cette dernière
circonstance la contrariété et l’aspérité
des affaires.[102]
Si nous en croyons les Arméniens, Héraclius, à chaque
victoire des Perses, aurait adressé à Chosroês de nouvelles propositions de
paix. Il envoya vers le roi des ambassadeurs chargés de riches présents et d’un
message : « J’ai vengé, disait-il, la mort de Maurice sur son meurtrier ;
consens maintenant à faire la paix avec moi et remets ton glaive dans le fourreau.
» Mais le fanatique et cruel monarque répondait invariablement : « Ce
royaume m’appartient, et je veux y établir Théodore, fils de Maurice.
Celui-là s’est mis, sans mon ordre, en possession du trône, et voici qu’il
vient m’offrir mes propres trésors ; mais je ne prendrai pas de repos que je
ne l’aie réduit à l’obéissance[103]
». Et, en digne despote de l’Orient, il gardait les riches offrandes, et
jetait dans un cachot, ou envoyait à la mort les délégués impériaux.
Héraclius dévorait en silence tous ces affronts : il n’annonçait aucune
décision digne de lui.
L’année 614 semblait devoir être fatale dans tout l’Orient
au Christianisme.[104] En effet, les
Hébreux, abandonnant les villes où dominaient leurs mortels ennemis, étaient
allés rejoindre le Sanglier royal. Celui-ci, s’avançant de la Cappadoce vers
la Syrie, dévasta tout sur son passage, d’après sa coutume, et, se présentant
à l’improviste sous les murs de Jérusalem, engagea les habitants à se rendre
à discrétion s’ils voulaient avoir la vie sauve. Ils acceptèrent les
conditions qu’on leur faisait, offrirent de riches présents, et sollicitèrent
une garnison d’hommes sûrs, qui les mît à l’abri d’une surprise. Mais un mois
s’était à peine écoulé, que les Chrétiens se jetaient sur les Perses et sur
les Juifs, et les égorgeaient. Ceux qui échappèrent à la fureur de la
multitude gagnèrent la grande armée. Sarbar revint sur ses pas, résolu de
tirer une vengeance éclatante. Pendant près de vingt jours, la cité sainte
résista avec vigueur, et il fallut en miner les murailles. « Le glaive à la
main, les Perses se ruèrent sur les habitants ; le massacre se prolongea
durant trois jours et frappa toute la population. Toutes les maisons furent
incendiées[105]
». La Chronique Pascale, qui complète ces renseignements, nous dit que le
Saint Sépulcre lui-même fut livré aux flammes, les temples les plus augustes
renversés, les choses saintes profanées, la Vraie Croix ravie à l’Église de
la Résurrection, le patriarche Zacharie conduit en Assyrie. C’était une
nouvelle captivité de Babylone qui s’annonçait. Théophane nous assure que
90.000 chrétiens, lâchement livrés par le Sanglier royal, périrent de la main
des Juifs. Ces derniers étaient tellement dominés par la haine, qu’ils
rachetaient les prisonniers, afin de les immoler aux mânes de leurs aïeux.
Personne ne fut épargné ; mais les prêtres, les moines et les religieuses
furent particulièrement traqués et impitoyablement égorgés. Ainsi, ce que
Titus avait accompli à l’égard des sectateurs de Jéhovah, Chosroês, l’accomplissait,
mais dans des proportions bien plus grandes, à l’égard des sectateurs de
Jésus ! L’Orient Hellénique allait périr, et le Christianisme allait être
effacé des lieux mêmes qui l’avaient vu naître.
Après cet événement, rien ne semblait plus devoir arrêter
les Perses. En quelques mois, l’Égypte et la Libye furent envahies, et des
milliers d’habitants entraînés vers l’Euphrate et vers le Tigre. Chosroês
reçut à la fois les dépouilles d’Alexandrie et celles de Chalcédoine. Du port
même de Constantinople, Héraclius voyait les ravages et entendait les
insultes des contempteurs du nom chrétien et du nom romain.
Le roi Sassanide semblait destiné à réaliser la
désastreuse tentative de Xerxès. C’est que l’héroïsme grec avait fait place à
une lâcheté inouïe. Comment espérer un nouveau Marathon, un nouveau Salamine
? La dernière heure était venue : personne n’en doutait. Tous se résignaient
à cette pensée, le souverain et les sujets.
La Vraie Croix était profondément révérée des chrétiens d’Orient.
C’était, à leurs yeux, le symbole de la religion et le palladium de l’empire.
« Le Bois, » tel est le nom simple, mais singulièrement prestigieux qui la
désignait. Hélène, mère du grand Constantin, après les désastres de Maxence
et de Licinius, s’était rendue à Jérusalem, avec la mission spéciale de
rechercher l’instrument du supplice de Notre Seigneur. Saint Macaire,
patriarche de Jérusalem, se joignant à elle, avait poursuivi cette enquête,
au moyen de prières, de jeûnes et de fouilles minutieuses. Son attention ne
tarda pas à se fixer sur un lieu où s’élevaient le temple et la statue de
Vénus « qui est un démon impur, » s’écrie un moine du viiie siècle. L’impératrice
en ordonna la destruction. Tous les édifices que l’empereur Adrien avait
bâtis furent renversés par une multitude fervente. La colline sacrée du Calvaire
se trouva révélée. Elle recelait trois croix. Mais quelle était celle qui
avait porté le Sauveur ? Ce doute était une cause de tristesse au sein de la
joie même. Une inspiration de l’évêque coupa court aux incertitudes. Une dame
de haute naissance, atteinte d’une maladie mortelle, gisait, incapable d’aucun
mouvement. Saisissant l’une des croix, saint Macaire l’approcha de la
mourante. A peine l’ombre fut projetée sur son visage, qu’elle se leva, par
une vertu divine, marcha au milieu d’une nombreuse assistance, et entonna une
hymne en l’honneur de Dieu. La pieuse princesse, tremblante et ravie tout
ensemble, enleva le bois précieux, et en fît deux parts, dont l’une fut
envoyée à Constantin, l’autre déposée dans l’église du Calvaire, pour y
recevoir les hommages de la plus lointaine postérité. La Sainte Croix de Jérusalem[106]
resta dès lors enfermée dans un étui d’argent ciselé, garni d’une serrure
dont le patriarche avait la clef, et scellé du sceau épiscopal. De nombreuses
générations s’étaient succédé depuis ce jour, illustre dans les fastes du
Christianisme. Les pèlerins se pressaient en foule, chaque année, dans la
cité de David pour l’adorer. Ceux qui n’avaient pas le bonheur d’en
approcher, ceux que leurs occupations retenaient à Cartilage ou à Constantinople,
savaient que cette sainte relique protégeait la chrétienté tout entière. S’ils
attachaient une si grande vertu à une image miraculeuse, quelle ne devait pas
être l’efficacité de ce signe visible de la rédemption ! Quand on apprit qu’il
était devenu la proie des mages, on put croire que Jésus-Christ lui-même, en
négligeant de se défendre, avait renié son peuple et reporté son affection
sur des hommes moins indignes. Ainsi l’espérance était interdite et la foi
ébranlée. Disons, néanmoins, que Sarbar se montra respectueux, ou plutôt
défiant et réservé à l’égard de la Sainte Croix. Chosroês, qui avait ordonné
de fondre tout l’or et tout l’argent pris dans la ville, respecta ce joyau
divin. Elle fut transportée d’abord en Arménie, où, d’après la légende, il en
demeura quelques parcelles, puis au fond de la Perse. Ce n’est qu’après
quinze années qu’elle revint dans son antique séjour, reconquise par
Héraclius.
A tous ces malheurs, venaient s’ajouter une horrible
famine, qui sévissait dans la capitale depuis que les arrivages d’Égypte
faisaient défaut, et une peste meurtrière qui emporta une multitude de citoyens.
Les Grecs n’avaient plus confiance dans Héraclius ;
Héraclius n’avait plus confiance en Dieu. L’État, fondé précisément sur la
Divinité et sur l’Empereur, allait donc périr, comme un vaisseau sans pilote
au milieu de la tempête. Incapable d’agir, puisque sa conscience elle-même
paralysait sa volonté, naturellement si intermittente, mais bien pénétré de
son impuissance, le souverain crut que l’heure était venue de renoncer à la
couronne qui l’accablait. Rentrer dans la foule, d’où l’avait tiré un instant
d’énergie et d’enthousiasme, telle fut sa pensée. Indigne, à ses propres
yeux, non seulement de l’empire, mais de l’existence, il aurait reçu de Chosroês
le martyre avec gratitude, comme Maurice l’avait reçu de Phocas. Mais l’idée
de forcer tous ses sujets à expier dans les supplices ses propres fautes le
faisait frémir.
Cependant, nous le savons, Héraclius ne s’appartenait pas
: il était l’esclave de Martina, dont l’âme hypocrite et féroce ne reculait
devant aucun déshonneur. Une simple abdication, qui l’aurait rendue l’égale
de ceux qu’elle méprisait, lui inspirait une profonde répugnance.
Il s’établit donc comme un compromis entre l’abnégation de
l’empereur et l’ambition de l’impératrice. Il fut décidé que toutes les
richesses dont on disposait encore, seraient placées sur plusieurs navires et
envoyées à Carthage, où la famille impériale allait se retirer. Triste concession
faite à une femme sans cœur ! Lorsque l’empire avait besoin de ses moindres
ressources, on les lui dérobait, et on abandonnait les malheureux citoyens de
Constantinople, dénués de tout, à l’épée de Chosroês !
Quant au choix de Carthage, il ne nous surprend pas. Le
père d’Héraclius avait eu pour successeur, à la tête de l’exarchat, son oncle
Grégoras. L’Afrique occidentale était le seul pays de l’empire qui fût à l’abri
des incursions du grand roi. Peut-être Martina nourrissait-elle l’espoir de
régner sur ces débris de l’immense domination dont, plus que tout autre, elle
avait causé la perte !
C’est avec peine que nous sondons les plaies d’une âme
généreuse, mais énervée par des fautes involontaires, l’atmosphère de la cour
et l’époque même qui l’avait produite. Le héros des Douze Travaux, filant aux
pieds d’Omphale, ne nous attriste pas plus que le nouvel Hercule[107] enchaîné aux désirs de son
indigne épouse.
Les trésors d’Héraclius furent donc confiés « à mille
vaisseaux, » dit la légende orientale, et dirigés vers Carthage. Mais Dieu ne
permit pas que la flotte parvînt à sa destination. Un ouragan la jeta « sur
une rade où commandaient les officiers de Chosroês. Tous les objets précieux
qu’elle contenait furent envoyés au grand roi qui les mit au nombre de ses trésors.
» Il put contempler chaque jour la dépouille impériale, le Badaverd, ou trésor apporté par
le vent.[108]
La nouvelle de ce dernier désastre n’était pas encore arrivée à Constantinople,
quand Héraclius rendit publique son intention de retourner dans sa patrie adoptive.
En vain, par des manifestations auxquelles son cœur n’était pas insensible,
les citoyens le conjuraient de rester. L’influence de Martina prévalait.
Mais, lorsque la résolution d’Héraclius paraissait irrévocable, un homme se
présenta devant lui, énergique et autorisé, qui mit en déroute les calculs de
la faiblesse et de l’égoïsme.

La même année (610) avait vu l’élévation de l’empereur
Héraclius et de trois pontifes destinés à marquer de leur empreinte cette
époque agitée : à Alexandrie, saint Jean l’Aumônier, qui soulagea les maux de
l’invasion persane ; à Jérusalem, Zacharie, qui suivit partout la croix
captive ; à Constantinople, Sergius, qui sauva l’empire.[109]
Nul mieux que George Pisidès ne nous renseignera sur celui
qui fut son maître et son ami, et auquel il a dédié un de ses poèmes.[110]
Le trait principal de Sergius est une foi ardente et
active, à laquelle le souci du salut personnel ne suffit pas, mais qui a
besoin de se communiquer de proche en proche et de tout embraser. Un esprit
de cette trempe a naturellement beaucoup de prise sur les autres esprits, et
les entraîne dans son irrésistible courant. « Il ne laisse aucune âme stérile
![111]
» s’écrie le diacre. Cette énergie n’exclut pas les prières, les jeûnes, les
larmes, le mysticisme. Au contraire, la méditation renouvelle et concentre
les forces morales et intellectuelles du patriarche. Par elle, il se met en
communication avec Dieu, principalement avec la Vierge Marie, dont rien ne
peut suppléer l’intercession. Aussi bien l’amitié et la flatterie du poète le
comparent à Moïse. De ses entretiens célestes, il rapporte souvent des
inventions divines. Surtout, il sait approprier ses pratiques dévotes aux
circonstances. Il sait quelle oraison, quelle offrande, quelle attitude
pourront déterminer une intervention céleste et déjouer les efforts des
ennemis ou du démon. Il possède à fond la nature humaine, et cette science il
l’applique par induction aux êtres surnaturels. Il n’est pas besoin de dire
qu’ainsi fondé sur la foi, l’espérance et la piété, il assume sans hésiter
toutes les responsabilités du gouvernement. « Seul pour tous, » telle est sa devise ; « la
ville, la terre entière sont dans ses bras, enveloppées de langues, sauvées
par Dieu au moyen de son ministère. » Mais il est juste d’ajouter que c’est
plutôt en inspirant des sentiments virils à ses compatriotes qu’en se
chargeant pour eux du fardeau de la pensée et de l’initiative que Sergius a
rempli son œuvre glorieuse. Nous trouvons en lui non seulement « une mère »
qui console, mais « un général » qui commande.
Sergius et Héraclius ont vécu longtemps ensemble, et ils
sont inséparables dans l’histoire, c’est Sergius qui a consacré le pouvoir et
béni le mariage d’Héraclius ; c’est lui qui l’a suppléé, lors de sa
défaillance et pendant ses campagnes ; c’est lui qui l’a entraîné à l’hérésie,
et a contribué le plus à sa décadence, après avoir tant contribuée sa
grandeur. Confrontons-les, afin de les mieux comprendre. La piété du
patriarche est plus sûre d’elle-même, tandis que celle de l’Empereur, sublime
parfois, est très variable. L’âme du premier est égale et sereine ; celle du
second a des profondeurs insondables. Tous les deux sont mystiques ; mais l’un
l’est, pour ainsi dire, de profession, l’autre l’est par nature. L’enthousiasme,
chez celui-là, est tout biblique ; chez celui-ci, il résulte de l’état
présent, mais fugitif, de son esprit. Sergius ne saurait s’élever aussi haut
; il ne saurait descendre aussi bas qu’Héraclius. Sa volonté, par une
exception très rare dans l’empire d’Orient, est constante, et c’est par là qu’il
maîtrise le peuple et le souverain. Ce fut pour Constantinople un grand
bonheur que de posséder Sergius, pour la rappeler au devoir, et pour rendre à
Héraclius le sentiment de l’honneur.
Sergius s’offrit brusquement à la vue d’Héraclius.
Peut-être ne lui avait-il point adressé la parole depuis le jour où,
obéissant à sa conscience de prêtre, il l’avait blâmé sévèrement de sa grave
infraction aux lois civiles et religieuses des Romains.[112]
L’apparition soudaine du Patriarche impressionna vivement l’Empereur.
Profitant de cette émotion et de ce trouble, il l’entraîna au pied des
autels. Là, en présence du Dieu irrité, mais clément, il lui arracha le
serment solennel de rester et de mourir à son poste. Nous n’avons point de
détails sur cet événement si dramatique et si solennel. Dans les entretiens
qui suivirent, Sergius s’attacha sans doute à calmer l’esprit d’Héraclius, si
profondément bouleversé. Avec les épanchements de l’amitié, le remède le plus
puissant dut être une confession générale, qui supprimant, pour ainsi dire,
le passé, permettait de commencer une existence nouvelle, exempte de
préoccupations et de remords. On n’exigea pas de lui le renvoi de Martina,
mère de plusieurs Césars, tous les jours plus aimée et plus nécessaire, mais
annulée politiquement pour de longues années.
Quand Héraclius fut délivré des péchés et des remords qui
l’accablaient, il s’opéra chez lui une réaction salutaire. De l’abattement,
il passa aussitôt à l’activité ; et ce qui mérite d’être particulièrement
signalé, c’est que les mêmes motifs, qui avaient causé sa longue torpeur,
provoquèrent son réveil et son essor. Son cœur magnanime s’indigna que l’histoire
pût un jour le placer au-dessous du misérable Phocas. Les dernières paroles
du meurtrier de Maurice s’offrirent à sa pensée, inquiète de l’avenir. Il vit
dans le salut de Constantinople, dans la délivrance de l’Empire et dans la
conquête de la Croix, des objets dignes de ses efforts et de son génie. Il
préserverait les deux œuvres qui honoraient le plus les hommes et la Divinité
: la domination romaine et le Christianisme. Si des difficultés, en apparence
insurmontables, surgissaient de toutes parts, Héraclius avait une foi
illimitée dans un Dieu aujourd’hui apaisé, et dont il ne serait que le
premier soldat : « Dès que la foi, cette vierge céleste, s’empare de l’âme,
elle revêt l’espérance, qui descend d’en haut avec une blancheur éclatante[113]
».
La victoire de Sergius était complète, mais il fallait
pénétrer des mêmes sentiments d’honneur, de confiance et de piété tous les
sujets d’Héraclius. Cette tâche aurait été au-dessus de ses forces, s’il n’avait
eu pour auxiliaires l’Empereur et le Ciel lui-même.
Deux reliques, qui le disputaient en sainteté à la Vraie
Croix, échappèrent comme par miracle au pillage des Perses. C’étaient l’éponge
qui avait étanché la soif du Christ, et la lance qui lui avait ouvert le
flanc. Tombées entre les mains des officiers de Sarbar, elles avaient été
livrées au patrice Nicétas, qui, une fois encore, mérita bien de son cousin
et de sa patrie. Il se hâta de les faire parvenir à Constantinople. Elles
furent exposées à Sainte-Sophie, par les soins d’Héraclius et de Sergius. On
fixa des jours pour que les hommes et les femmes vinssent les adorer
séparément. On chanta des hymnes dans les Églises, afin d’inspirer à tout le
monde une ardeur à la fois pieuse et guerrière.[114]
Mais quelques années étaient nécessaires pour grouper les
Grecs autour du labarum d’Héraclius et pour les entraîner au combat et au
martyre. L’Empereur devait d’ailleurs pourvoir à bien des choses. Son sens
pratique, qui ne nous a pas échappé, gradua si bien l’enthousiasme de ses
sujets, que, lorsque l’explosion eut lieu, il était en mesure et prêt à
marcher. On chercherait vainement dans l’histoire un mouvement national si
spontané et si calculé néanmoins, où les politiques sont précisément ceux qui
se sentent le plus entraînés.

Héraclius ne pouvait marcher contre le grand roi, tant qu’il
n’était pas rassuré du côté du khakan.[115] Autrement, il
se serait exposé à perdre Constantinople en voulant reconquérir Jérusalem.
Les Avares occupaient une position formidable qui menaçait tout le nord de l’Empire,
jusqu’à la muraille d’Anastase. Possédant depuis un demi-siècle l’Elbe
supérieur et la Theiss, alliés des Bulgares, destructeurs des Gépides,
vainqueurs des Lombards et des Francs, maîtres des Slaves, ils mettaient en
branle toute la Barbarie, et n’imposaient de bornes à leurs ravages qu’autant
que l’intérêt le commandait. La manière dont les dépeint le poète est l’indice
de beaucoup de mépris et d’encore plus d’effroi. Ce sont des rameaux
sauvages, arrachés par les Turcs, et dont les racines envahissent le cœur
même de l’Empire ; ce sont des torches incendiaires, jetées par-dessus l’Ister,
dans une région naguère délicieuse et maintenant désolée.[116]
S’ils avaient franchi le Danube au moment où les Perses se
jetaient sur l’Asie Mineure, lorsque le désespoir était au comble dans la
cité et dans le palais des Césars, la domination de Constantin eût sans doute
succombé. La mort de Baïan, cet autre Fléau de Dieu, et de ses fils tués dans
une grande bataille au début du VIIe siècle,[117]
avait heureusement pacifié les rives ensanglantées durant un demi-siècle :
répit salutaire qui dura près de vingt années. Mais une nouvelle génération s’était
levée pour remplacer celle décimée par Priscus. Phocas, toujours lâche et
maladroit, avait stimulé leur avidité en doublant le tribut qu’on leur payait
naguère,[118]
et une campagne victorieuse dans la haute Italie présageait à Héraclius une
agression probable, sinon certaine. Détourner l’invasion qui se préparait
était d’une politique très entendue. Mais telle était encore sa mauvaise
chance, qu’il pensa précipiter la chute de l’Empire en cherchant à la
conjurer.
Si, à cette époque d’affaissement, les hommes résolus
étaient rares, Héraclius avait sous la main d’habiles diplomates, capables de
s’acquitter avec honneur d’une mission politique. Son choix tomba sur le
patrice Athanase, et sur Cosmas, questeur du palais. Ceux-ci se rendirent
aussitôt en Hunnie. A leur langage, le khakan comprit que le nom Avare
inspirait toujours de la crainte, et que les Grecs avaient bien d’autres
soucis encore. Se récrier sur les soupçons qu’on manifestait, simuler l’amitié,
prodiguer les belles paroles, exprimer des intentions généreuses : tout cela
fut chose facile à un barbare qui trouvait dans sa famille comme une
tradition de perfidie et de ruse.[119]
Les politiques de Byzance s’y laissèrent prendre, tant ses discours
respiraient la candeur. Comment douter de la bonne foi d’un khakan qui, pour
mieux assurer la paix, voulait aller lui-même au-devant de l’Empereur, et qui
fixait comme lieu de l’entrevue la ville d’Héraclée, voisine de la Longue
Muraille ? A une éclatante marque de confiance, il fallait répondre par la
confiance.
Héraclius était enchanté de s’essayer au métier d’homme d’État
sous de si heureux auspices. Il n’épargna rien pour séduire son puissant
voisin et il crut que la meilleure politique était de lui prodiguer, au cœur
de la Thrace, les divertissements et les plaisirs de la capitale. Il décida
que l’on donnerait des jeux scéniques et un combat équestre.
C’était d’ailleurs le moyen d’occuper les factions rivales
qui troublaient le cirque et la ville, et de faire diversion à de longues tristesses.
L’attirail de la fête, les riches présents destinés aux Barbares précédaient
le cortège impérial, qui se composait de sénateurs, de citoyens, de clercs, d’ouvriers,
de gens de toutes sortes. Cette multitude s’arrêta à Sélymbrie, attendant le
signal du départ pour Héraclée, où le théâtre était dressé. Le khakan, de son
côté, ne restait pas inactif ; mais ses apprêts étaient d’un genre bien
différent. Il avait dirigé au delà du Danube des détachements, qui devaient
traverser les déserts et les forêts de la Roumélie, et se réunir près des
hauteurs qui couvraient la Longue Muraille et qui étaient elles-mêmes
couronnées d’un bois épais.[120]
Le troisième jour, Héraclius sortit de Sélymbrie dans un
magnifique appareil ; il croyait inspirer ainsi aux Avares un respect profond
pour la dignité romaine. Il était revêtu de la pourpre impériale, et la
couronne étincelait sur son front. Mais cette marche paisible et majestueuse
fut brusquement interrompue par l’apparition des bandes du khakan. Ici se
montra l’énergie récente de l’Empereur, plus désireux désormais de sauver l’État
que d’affronter le martyre. Il dépouilla le manteau écarlate qui l’eût
désigné aux ennemis, endossa un misérable vêtement, et attacha à son bras ce
diadème qu’il avait naguère voulu rejeter ! Cette fuite, qu’un patriarche du ixe
siècle appelle honteuse, préserva effectivement Constantinople. Rentré à
grand peine dans la ville, il la mit en état de défense. « Dieu seul,
disaient les Byzantins, nous a soustraits à une ruine imminente ![121]
» Le khakan s’arrêta aux abords des Longs Murs, lorsqu’il vit que l’Empereur
lui échappait. Faisant claquer son fouet, il ordonna à ses sauvages guerriers
de se ruer vers la capitale. Ceux-ci atteignirent bientôt le champ de
Septime, le pont du Barnyssus, la Porte d’Or, et pénétrèrent dans les églises
de Saint Cosme et Damien, à Blachernes, et de l’Archange, au faubourg de
Promotus. Ils se retirèrent enfin, laissant les Saintes Tables brisées, et
emportant des ciboires et d’autres vases sacrés. Leurs principaux trophées
étaient l’appareil scénique et la pourpre d’Héraclius. Ils emmenaient 270.000
captifs, de tout sexe et de tout âge. Rien ne troubla leur retraite, et ils
purent mettre en sûreté, au delà du fleuve, les dépouilles de la chrétienté.
Certes, il fallait qu’une révolution mémorable se fût
opérée dans l’esprit d’Héraclius et de ses sujets, pour que ce fatal
dénouement n’entraînât pas une entière démoralisation.[122]
Le chef des Avares, content de son atroce brigandage, mais
confus de n’avoir pris ni Constantinople, ni Héraclius, adressa à la cour de
Byzance force protestations hypocrites que l’Empereur, politiquement, s’empressa
d’admettre. Une seconde ambassade aboutit à un traité sur le compte duquel il
ne s’abusa pas, et qu’il ne considéra que comme une trêve à courte échéance.
Cette expérience, si coûteuse qu’elle fût, ne laissa pas
que d’être profitable. On prit des mesures en conséquence. Quand les Avares
se montrèrent de nouveau, on les reçut de pied ferme et on les vainquit.
L’année même où Héraclius négociait, à travers de
douloureux mécomptes, avec le khakan, il se tournait du côté des Perses, dont
il paralysait habilement l’ardeur.
Le général perse Saën s’était fixé, nous l’avons dit, en
face de Byzance, à Chalcédoine où, fort heureusement, les Avares ne l’avaient
pas aperçu. A la vue de ces troupes ennemies, accourues pour ruiner son
empire, le prince fit contre fortune bon cœur, et leur témoigna en apparence
honneur et amitié, les traitant comme des hôtes utiles et bien-aimés. » Il
savait que le grand roi avait, par son orgueil, soulevé contre lui bien des
haines, surtout parmi les grands, et il ne désespérait pas de faire éclater
la révolte qui se tramait dans l’ombre, en gagnant les principaux chefs. Il
se mit donc en rapport avec Saën, et vit avec joie qu’on ne le rebutait pas.
Peut-être déjà certains dons, adressés avec à propos et d’une manière
discrète, leur avaient inspiré une mutuelle confiance. Un jour, Héraclius
sortit du port sur un vaisseau magnifique, et s’offrit, entouré de ses
ministres et de sa cour, aux regards des Perses campés sur le rivage
asiatique. Le souvenir de la surprise de Sélymbrie le décida à ne pas
descendre. Mais il envoya, par ses serviteurs, « un grand nombre de dons au
général et aux officiers ; il leur distribua des provisions et des vivres, et
les convia à des festins qui durèrent une semaine[123]
». Saën parut à son tour, et se levant de son trône, adora, à la façon
persane, le souverain grec. Mais, avec la même réserve, il demeura sur la
terre ferme. Les premiers compliments échangés, il s’établit, du navire au
rivage, une conversation dont le Persan fit tous les frais, et qui s’adressait
surtout à l’assistance. « Les souverains des deux plus grands empires de l’univers
devraient, disait-il, vivre en paix et unis d’une étroite amitié. Vous pouvez
vous causer réciproquement bien des maux, mais l’histoire prouve que vous ne
pouvez avoir raison l’un de l’autre. Pourquoi, dès lors, tant de travaux et
de sueurs ? Pourquoi tant de trésors et d’hommes sacrifiés ? » Il conjurait
Héraclius de ne pas s’obstiner à cette lutte inhumaine ; il promettait d’intervenir
comme médiateur auprès de Chosroês. Il enverrait des délégués à Dastagerd, si
les Romains donnaient l’exemple. Il irait lui-même, si l’on convenait de
suspendre les hostilités.[124]
Certes la comédie était admirablement jouée, et Héraclius se réjouissait d’avoir
formé un élève si intelligent et si docile. L’effronterie de Saën prouve à la
fois la lassitude et l’ignorance des troupes qu’il commandait.
L’Empereur, de retour à Constantinople, tint dans son
palais un conseil, où il appela le patriarche et les principaux magistrats.
Il proposa d’envoyer au delà du Tigre une ambassade solennelle. L’avis fut
approuvé à l’unanimité. On délégua Olympias, chef du prétoire, Léonce, préfet
de la ville, et Anastase, économe de Sainte-Sophie. On rédigea une lettre qui
devait être remise au roi Chosroês.
Cette pièce est l’une des plus curieuses de la
Chancellerie grecque. Nous y rencontrons une théorie sur la royauté,
laconiquement formulée, une explication toute religieuse des malheurs de l’empire
grec, une exacte détermination des rapports traditionnels des deux États, une
certaine dignité à côté d’une humilité profonde. Mais ce qui nous frappe le
plus, c’est l’historique de l’avènement d’Héraclius. On rejette tous les
torts et tous les malheurs sur Phocas. On constate que c’est malgré lui que
le fils de l’exarque est empereur, afin de dégager sa responsabilité. Pour
exprimer toute notre pensée, ce document, avant de plaire à Chosroês, doit
tranquilliser Héraclius.[125]
En tout cas, malgré les incertitudes et les contradictions de Nicéphore et de
la Chronique Pascale, c’est à l’époque où le souverain était redevenu digne
de lui et lorsque les discussions intestines s’apaisaient, qu’il a été écrit.
Les prières du début et de la fin trahissent la main d’un prêtre, mais d’un
prêtre habile qui sait passer sous silence la Trinité et la Vierge Marie, et
prononcer seulement le nom de Dieu en parlant à un sectateur d’Oromase. L’inspirateur
a été Sergius, le rédacteur probablement Pisidès, si certaines expressions
caractéristiques sont une preuve suffisante.
Si on s’étonne qu’Héraclius se soit ainsi dissimulé
derrière ses ministres, songeons que ses messages étaient restés sans
réponse, et qu’il désirait laisser la conduite de l’affaire à Saën et à ses
propres ambassadeurs.
Dès que Saën eut connaissance du départ de ces derniers,
il retira ses troupes de Chalcédoine et se dirigea sur la Perse. La colère du
grand roi fut vive lorsqu’on l’informa que son lieutenant battait en retraite,
et qu’au lieu de lui amener captif Héraclius, il l’avait accueilli et honoré comme
un souverain légitime. Perverti par la fortune inouïe qui depuis un quart de
siècle le poursuivait, il voyait souvent dans ses rêves Héraclius enchaîné à
ses pieds, et les Mages l’avaient confirmé dans son chimérique espoir ! Saën
crut alors se faire absoudre en jetant dans les fers et en livrant à son
maître les envoyés impériaux. Mais le despote ne lui pardonna pas sa
faiblesse : il le fît écorcher vif. Il se plût à torturer dans la prison les
malheureux Romains qui le qualifiaient de « Clémence » et de « Mansuétude.
»
C’était un second échec pour Héraclius. Mais en poussant Chosroês
à un acte de violence brutale et criminelle, il avait déposé dans le royaume
de Perse le germe d’une guerre civile, qu’il saura développer.

Sébéos nous fournit un fait très plausible, mais qui, dans
la confusion des événements, a échappé aux chroniqueurs de l’empire : « Chosroês,
dit-il, ordonna à ses troupes de traverser le détroit et d’attaquer Byzance.
Ayant appareillé, les Perses mirent le siège devant la ville, et les Grecs,
de leur côté, leur opposèrent une flotte. Mais ils furent vaincus et
honteusement repoussés. 4.000 d’entre eux périrent avec leurs vaisseaux, et
depuis ils n’osèrent renouveler une semblable expédition ».[126]
Ainsi le génie d’Héraclius avait ménagé à ses concitoyens un succès,
matériellement assez médiocre, mais immense moralement. Il leur avait révélé,
comme autrefois Thémistocle aux Athéniens, le secret de leur force. On savait
maintenant que Constantinople serait difficilement surprise du côté de la
mer. Lors même que le nouveau Xerxès parviendrait à détruire les palais des
empereurs, la basilique de Sainte-Sophie et les temples augustes du Dieu fait
homme, il aurait encore à compter avec cette cité flottante, « ce vaisseau du
monde », qui défiait tous ses efforts. L’Afrique, l’Asie étaient à lui et
peut-être dans un instant l’Europe serait son esclave, mais jamais sa
domination ne s’étendrait sur le Pont-Euxin et l’Archipel. Les Dardanelles et
le Bosphore, ce double trait d’union des deux grandes péninsules, il les
forcerait peut-être par surprise, mais il ne les garderait pas, et des
myriades de navires grecs, grands ou petits, harcèleraient à chaque instant
ses armées dispersées et affaiblies. Si la guerre de guérillas échouait, on
aurait recours à la guerre de piraterie, et l’Hellade offrirait aux nations
étonnées le prodigieux spectacle du Ve siècle avant notre ère.
C’est que la même cause qui concentrait le numéraire à
Constantinople, y concentrait la puissance navale : nous voulons parler de l’industrie
et du commerce. La flotte grecque, et conséquemment la Grèce, ne périront que
le jour où ces objets de l’activité et de l’intelligence humaines feront
défaut. L’immense développement des côtes, la multitude et l’harmonieuse distribution
des îles et des péninsules autour d’un grand centre, tous ces avantages
naturels mis en œuvre par un peuple dégénéré, il est vrai, mais habile et
avisé, étaient des garanties suffisantes, du moment qu’une généreuse ardeur s’y
ajoutait.
Ainsi, nous assistons à la résurrection de la Grèce avant
d’assister à son triomphe.
Chosroês, sortant de son long silence, fit une réponse
insolente, qui contrastait avec le ton humble et suppliant d’Héraclius.
« Le plus noble des dieux, le maître et le roi de toute la
terre, le fils du grand Oromase, Chosroês, à Héraclius, son esclave insensé
et vil.
« Refusant de te soumettre à notre empire, tu t’intitules
maître et souverain. Nos trésors, que tu détiens, tu les répands, et tu trompes
nos serviteurs. Ayant rassemblé une troupe de brigands, tu nous inquiètes
sans cesse ; n’ai-je donc point détruit les Grecs ? Tu prétends mettre ta
confiance en Dieu, et pourquoi donc n’a-t-il pas sauvé de mes mains et
Césarée, et Jérusalem, et Alexandrie ? Ignores-tu donc maintenant que j’ai
soumis à mes lois et la terre et la mer ? Est-ce que je ne pourrais point
aussi détruire Constantinople ? Mais non ; je te pardonnerai toutes tes
fautes, si prenant avec toi ta femme et tes enfants, tu viens ici. Je te
donnerai des propriétés, des vignes, des plantations d’oliviers qui
fourniront aux besoins de ta vie : je laisserai tomber sur toi un regard
bienveillant. Ne te laisse point abuser par un vain espoir en ce Christ, qui
n’a pu se sauver lui-même des mains des Juifs, qui l’ont tué en l’attachant
aune croix. Si tu descends dans les profondeurs de la mer, j’étendrai la main
et je te saisirai, et tu me verras alors sans le vouloir[127]
».
Héraclius vit immédiatement le parti qu’il pouvait tirer
de cet étrange monument de l’orgueil et de l’égoïsme d’un despote oriental.
Il fit donner lecture du message. Cet arrogant défi, surtout les mots qui le
terminaient et qui expriment si vivement la fatalité, qui depuis vingt-cinq
ans empruntait le bras homicide de Chosroês et s’acharnait sur la malheureuse
nation, exercèrent une impression profonde sur l’assistance. Un mouvement
instinctif poussa tous les citoyens vers le sanctuaire de la Divinité. Ils
déposèrent sur l’autel la lettre qui rappelait leurs longues humiliations,
versèrent des larmes amères, et supplièrent le Dieu des combats de regarder
les outrages que proféraient contre lui les ennemis de son saint nom.[128]
Cette émotion, cette indignation générale, ces larmes
brûlantes, étaient de bon augure. Le patriarche et l’empereur, qui les
avaient si patriotiquement provoquées, voulurent, ce premier progrès
constaté, en obtenir un second. Cette nation pieusement agenouillée, ils
voulurent qu’elle se relevât pour courir aux armes, et que, résignée aux
décrets du ciel, elle devînt terrible à Chosroês. Sondant avec une rare
pénétration les cœurs des Byzantins, ils se dirent qu’ils atteindraient le
but en faisant ressortir surtout le côté religieux de l’entreprise. Ils
répétèrent, et firent répéter à l’envi, que le grand roi sommait les Grecs de
renier le Dieu crucifié et d’adorer le soleil. On lui prêtait l’intention de
mettre à mort tous ceux qui resteraient chrétiens.[129]
Peut-être les Mages avaient-ils en effet formé ce dessein. Quoi qu’il en
soit, les massacres de Jérusalem présageaient aux habitants de Constantinople
un sort cruel, s’ils tombaient aux mains de leurs farouches ennemis.
Rendre intolérable aux Grecs et aux Perses le joug du
souverain Sassanide ; c’était là le plan d’Héraclius, mûrement conçu et
ardemment poursuivi.
Déjà les exactions dont Chosroês était l’auteur, et les
énormes tributs qu’il prélevait, lui avaient aliéné l’Asie ; il inspirait à l’Europe
un effroi heureusement tempéré par la haine, le désir de la vengeance et le
fanatisme. Sous ses coups redoublés, les caractères avaient repris de la
consistance, les âmes s’étaient retrempées.
L’empire qu’Héraclius avait conquis sur la multitude par
ses deux aventures de Sélymbrie et de Chalcédoine, par l’exposition de la
Sainte Éponge et de la Sainte Lance, par sa victoire navale et par la lecture
publique de l’ultimatum du grand roi, l’enhardirent à prendre les mesures que
nécessitaient les circonstances.
Tout d’abord, il lui fallait des hommes et de l’argent. Or
Phocas, Chosroês et Baïan, ces trois fléaux des Romains, avaient décimé la
génération et consumé le trésor. Mais il y avait, au sein même de l’État, une
puissance qui, malgré tout, possédait une armée nombreuse et d’immenses
richesses : c’était l’Église. Réclamer pour le service militaire des moines oisifs,
et pour le bien public des capitaux sans emploi, c’eût été, en temps
ordinaire, une entreprise pleine de témérité. Le patriarche Nicéphore, qui
vivait deux siècles après, en est scandalisé et presque indigné. Mais le
patriarche Sergius s’empressa de mettre toutes ses ressources à la
disposition de l’empereur. Touchant le recrutement de la milice, nous n’avons
aucune donnée positive. Mais la Novelle qui limite le nombre des diacres et
des religieux des différents ordres est un indice qu’on ne saurait négliger.[130]
Cette loi eut pour but et pour conséquence d’empêcher la
désertion des emplois laïques. Nous sommes mieux fixés sur la question
financière. Tous les objets précieux, qui composaient le trésor de Sainte-Sophie,
furent apportés au palais impérial : on convint d’en rendre la valeur avec
les revenus du fisc, dès que la paix serait rétablie. L’exemple du prélat le
plus éminent de l’empire fut contagieux. La plupart des évêques s’empressèrent
de le suivre. Ceux qui résistèrent furent obligés de céder devant l’autorité
du monarque et devant l’opinion publique. N’était-il pas juste que l’Église s’imposât
des sacrifices, quand l’État préparait une expédition toute religieuse ? Une
promesse bien authentique de restitution et la fixation d’un intérêt
adoucissaient les rigueurs de la confiscation et de l’emprunt forcé. On
frappa des monnaies d’or, d’argent et de billon ; on put enrôler des troupes,
remplir les arsenaux, et faire des approvisionnements de toute sorte.[131]
Après le clergé, ce fut le peuple qui dut, à son tour, se
montrer généreux et résigné. Un usage immémorial était passé de Rome à
Constantinople, celui des distributions de blé, complément naturel des jeux
du Cirque.[132]
C’était pour l’État une grande dépense, pour les citoyens riches une charge,
pour les pauvres un encouragement déplorable à l’oisiveté. Cette coutume
avait d’autant moins de raison d’être, que les enrôlements devenaient plus
nombreux. Supprimer les distributions, c’était en définitive grossir les
rangs de l’armée. On s’avisa de cet expédient, utile à tant d’égards. Mais on
usa de ménagements, pour éviter les murmures et la sédition : on en vint
enfin à une mesure universelle et radicale, alors qu’on appréhendait une
affreuse disette.
A ces précautions, on en joignit une autre non moins
indispensable. L’empereur, justement défiant envers le khakan, était bien
aise d’avoir auprès de lui des surveillants qui l’avertissent de ses moindres
actions. Il lui proposa des otages : piège que l’Avare ne devina pas. Il
désigna Eutrope et Jean, de naissance sénatoriale, et leur donna pour
compagnons l’un de ses neveux et son fils illégitime, enfants en bas âge que
le soupçon ne pouvait atteindre. Il alla même jusqu’à lui confier la tutelle
de son héritier, cherchant à apprivoiser par tous les moyens « cette
bête féroce. »
L’intelligence politique d’Héraclius éclata également dans
une combinaison, dont il eut l’honneur et l’empire le profit. Par l’entremise
de l’exarque de Ravenne, il se concilia l’amitié des Lombards, qui promirent
d’occuper les Avares.
Enfin, il régla l’ordre du gouvernement durant son
absence. Il proclama régent le fils d’Eudoxie, le nouveau Constantin, à peine
âgé de dix ans. Mais il confia la direction des affaires à Sergius et à Bonus.
Sergius était le lieutenant nécessaire d’Héraclius, l’âme de l’Empire, un
inspirateur de tous les instants.[133] Bonus, patrice
et chef de la milice, était le troisième personnage de l’État.[134]
On ne saurait trop louer l’empereur d’avoir consommé l’alliance de la
noblesse et du clergé, et préparé la concorde civile au dedans et la victoire
au dehors. Il eut la sagesse, ou la faiblesse, de décider que Martina l’accompagnerait.
Considérons le monde vers l’an 622, moment solennel dans l’histoire.
Nous ne rappellerons ici ni la Grèce, réduite au dernier degré de la misère,
ni la Perse, qui regorge des dépouilles de sa rivale. Si nous portons nos
regards au delà des deux empires, nous voyons plus de sujets d’espoir que d’appréhension
pour Héraclius. Les Francs, servant d’objectif aux Germains, empêchaient des
mouvements de populations, qui auraient eu infailliblement leur contrecoup au
delà du Danube. Les Avares, qui seuls étaient tentés de franchir leurs frontières
méridionales, ne pouvaient faire sur le territoire de l’empire que de rapides
excursions, car ils étaient eux-mêmes surveillés par les Bulgares et les
Lombards. Les Slaves, dont les Huns avaient fait « leurs chiens de chasse, »
se groupaient silencieusement, pour échapper à une servitude abrutissante. Le
royaume des Wendes, centre d’une résistance héroïque sur les bords de la
Drave et de la Save, prenait pour roi le Franc Samo, qui armait ces anciens
esclaves et leur inspirait des sentiments d’hommes libres. La Barbarie se
tenait donc elle-même en échec et dans une sorte de pondération. On
apprenait, il est vrai, que des déplacements avaient lieu au nord du Caucase
; mais la politique impériale pouvait donner aux hordes du Turkestan et de la
Caspienne une direction salutaire, détourner le courant de l’occident vers le
midi, c’est-à-dire vers la Perse. Grâce à cette diversion, on était sûr qu’en
Europe comme en Asie, on n’aurait affaire qu’à un seul agresseur, obligé
lui-même de se défendre. La possibilité d’une ligue et d’un effort commun des
Perses et des Avares contre Constantinople ne s’offrait pas à l’esprit des
hommes d’État, et l’expérience montrait que la flotte romaine était capable
de les déjouer. Aucune complication ne s’annonçait dans les régions
africaines. Si une révolte éclatait, le grand roi seul en souffrirait. L’Arabie
était en proie à une guerre civile ; mais, divisée contre elle-même, elle ne
causait aucune inquiétude. On ne soupçonnait pas dans le prophète de la
Mecque, dans le chef de bande de Médine, le promoteur d’une religion
fanatique et d’une invasion universelle. Bien plus, si Héraclius était
informé de cet obscur événement, il se réjouissait sans doute de voir la
cavalerie sarrasine, dont le privait la conquête persane, retenue sur les
bords de la mer Rouge.
Depuis plusieurs mois, l’expédition était publiquement
annoncée. Oubliant, soit par politique, soit par entraînement religieux, les
injures du khakan, Héraclius avait déclaré « que la Perse était la source
unique de tous les maux de l’empire[135]
». Décidé à ne plus retenir le trait qu’il brandissait, il répétait sans
cesse qu’en faisant une seule guerre, il frapperait à la fois trois ennemis
mortels, les Perses, les Avares et les Slaves. Il exposait dans la basilique
l’image miraculeuse de Marie, qui, comme la Gorgone antique, devait pétrifier
les ennemis.[136]
Toutefois, à cette heure suprême, il témoigna quelque
hésitation. Il se retira dans un des faubourgs de Constantinople, et, durant
tout un hiver, demeura silencieux et invisible (621-622). L’émoi fut grand à
la cour et parmi le peuple. On se demandait si l’Empereur avait changé de
résolution, et s’il retombait dans l’apathie des premiers jours. Peut-être y
eut-il des cris proférés et des démonstrations publiques. Quelques vers, de l’Héracliade le font supposer,
malgré l’artifice du poète : « Si les citoyens se montraient impatients, c’était
sous l’empire de leur extrême amour. Ce n’est pas l’envie qui aiguisait leur
langue : porte-t-on envie à ceux que le souci accable ? Mais ils ne pouvaient
supporter son absence, bien qu’ils eussent souvent éprouvé son secours ».
Alors s’engagèrent entre les particuliers des discussions très vives. On
dissertait subtilement sur les devoirs d’un général et d’un empereur. Les
sophistes et les courtisans ne manquèrent pas de convertir en loi et en
maxime la lâcheté qu’ils pensaient découvrir dans Héraclius. A leur avis, il
était dangereux de commettre au hasard des événements l’autorité impériale. D’autres,
les hypocrites, émettaient une opinion équivoque, disposés à approuver tout
ce que résoudrait le prince. « Toute mauvaise intention était absente ! »
dit le charitable rapporteur.
Héraclius laissait parler chacun à sa guise. Malgré la
pitié, la tristesse et l’indignation que lui causaient certains propos, il ne
sortait pas de sa réserve. « Il prenait Dieu pour juge de son secret dessein
». Il laissait à l’avenir le soin de l’absoudre.
Ici, Pisidès, mieux informé, évoque à notre imagination le
souvenir du grand prophète d’Israël ; il nous redit presque les paroles
mémorables du seigneur dans le Livre des Rois : « Retirez-vous d’ici ; allez
vers l’orient et cachez-vous sur le bord du torrent de Carith, qui est
vis-à-vis le Jourdain. » — « Oui, s’écrie-t-il, tu imitais l’ancien Élie
vivant dans la solitude ![137]
»
Cette grandiose et religieuse image nous transporte dans
un monde que les hommes d’État ne fréquentent guère. Disons-le : c’est une
retraite, une retraite digne d’un apôtre que faisait Héraclius avant de
ceindre sa glorieuse épée. Son dessein, réfléchi ou instinctif, était de s’identifier,
dans une méditation solitaire, avec le Dieu dont il était, suivant une
expression alors consacrée, le lieutenant sur la terre. Tel il avait été
avant de marcher contre Phocas, tel il devait être avant de marcher contre Chosroês.
Recueillement fécond, au sein duquel il rassemblait toutes les forces de son
merveilleux esprit.[138]
Il fallait, en effet, se mettre seul en face du devoir et imprimer à sa
volonté une énergie surhumaine ; il fallait se préserver des défaillances,
quand on avait à fournir une si longue carrière, attirer les bénédictions
divines sur l’expédition et obtenir le pardon de tant de péchés, des siens,
de ceux de son peuple.
Le chantre de Pisidie prête encore bien d’autres
intentions à son empereur : dans sa solitude, il évitait les indiscrétions d’un
entourage curieux et bavard ; il échappait aux espions que l’on nous dépeint
si bien « se dérobant comme dans un nuage au sein de la foule ».
L’hiver était d’ailleurs une saison consacrée aux
plaisirs, aux jeux du Cirque et aux festins, que Pisidès appelle « les
affaires du peuple ».
Le souverain avait autre chose à faire que de présider les
combats de l’amphithéâtre. Héraclius savait bien que l’inspiration religieuse
ne suppléerait pas aux connaissances techniques. Il aurait à conduire des
négociations difficiles avec les Barbares. Alors, plus que jamais, il se
rappela les enseignements de son père. « Il relut, nous dit son confident,
tous les traités qui renfermaient les règles de la stratégie et de la
politique ». A l’imitation des grands capitaines, il disposait ses troupes
sur le papier. « Il récapitulait les combats, avant d’avoir commencé la
guerre ».
Les voilà les soucis et les veilles d’Héraclius durant ce
fameux hiver si plein d’attente, d’où devait se dégager, avec le salut de la patrie, l’énigme
que les Byzantins n’avaient pu interpréter.

Le jour de Pâques,[139] l’Empereur,
sortant de sa retraite, et une communion publique. C’était placer son
entreprise, sous les auspices du souvenir le plus auguste de la religion et
de l’histoire, la rédemption du genre humain. Lui-même n’avait-il pas en vue
la régénération et la rédemption d’un monde, et qui pouvait mieux l’inspirer
que le Sauveur des hommes ?
Le lendemain, une foule immense se pressait, dans l’attitude
du recueillement, à l’église de Sainte-Sophie. Le patriarche Sergius, le
patrice Bonus, les sénateurs, les prêtres et les magistrats étaient présents.
On vit paraître l’Empereur, vêtu comme un simple particulier : la hauteur de
sa taille et la beauté de son visage le distinguaient seules de la multitude.
Il s’agenouilla, et resta longtemps en prières. On l’entendit prononcer ces
paroles, qui marquent bien l’état de son esprit : « Seigneur Dieu, et toi,
Jésus-Christ, ne nous livrez pas, pour nos péchés, à la risée de nos ennemis
; mais regardez-nous avec faveur. Faites que l’infidèle n’insulte pas votre
héritage ![140]
» Quand Héraclius se releva, George Pisidès lui adressa une courte
allocution, qu’il termina par ces mots nobles, bien qu’un peu prétentieux et
subtils : « Empereur, tu as pris des brodequins noirs, mais tu les rougiras
dans le sang des Perses ![141]
»
Héraclius, se tournant vers le Patriarche, lui dit avec
émotion. « Je laisse cette ville et mon fils dans les mains de la Vierge, et
dans les tiennes ! » Puis il saisit l’image miraculeuse, et sortit du
sanctuaire, entraînant sur ses pas tous les citoyens. La flotte reçut les
guerriers de cette croisade. Jamais ville grecque n’avait assisté à pareil
spectacle. Constantinople envoyant ses enfants conquérir la Vraie Croix et
venger le nom Romain est un fait unique sur ce sol, théâtre de tant d’héroïsme,
et où ont été préparées de si prodigieuses aventures.
S’arrachant à l’anxieuse tendresse de ses amis, il monta
sur son vaisseau, et ordonna de mettre à la voile. Son idée, si longtemps
mûrie, se réalisait. Ses regards et sa pensée se dirigèrent vers l’Orient.
Où allait Héraclius ? Les uns croyaient qu’il aborderait à
Chalcédoine ou sur un point de la côté asiatique voisin de Constantinople.
Les autres émettaient des opinions fort diverses. Personne ne soupçonnait la
vérité, tellement il avait su garder son secret. L’étonnement fut grand,
lorsqu’il commanda de cingler vers le midi, à travers l’Hellespont et les
Dardanelles. Il suivit, jusqu’en vue des Cyclades, la route qu’il avait tenue
douze ans auparavant. Cette coïncidence devait sembler de bon augure à ce
grand esprit, si préoccupé des moindres choses. Deux événements signalèrent
la traversée. Lorsqu’on eut laissé à gauche Chalcédoine, on passa devant le
promontoire d’Héra où s’élevait autrefois un temple consacré à cette grande
divinité de l’Olympe grec. Dominé par un enthousiasme religieux, qui jamais n’avait
été aussi ardent et aussi expansif, l’Empereur supprima ce nom, dernier
vestige du paganisme, et lui substitua une appellation chrétienne, sans doute
celle de la Vierge Marie.[142]
La nuit était venue. L’équipage se livrait au sommeil.
Seul Héraclius veillait, plongé dans ses pieuses méditations. Cependant les
nuages s’amoncelaient ; le vent du midi se mit à souffler avec violence. Le
bouillonnement des flots devint terrible. Tout à coup des lamentations aiguës
retentirent aux oreilles de l’Empereur : le navire impérial venait de heurter
contre un écueil. Personne ne songeait à tenter un effort salutaire. Mais l’heure
était venue pour Héraclius de se révéler sans réserve. S’élancer à l’avant du
vaisseau, se mettre à l’œuvre, exciter tout le monde au courage : rien ne lui
coûta. Aussitôt les choses changèrent de face. On oublia un instant le
danger, pour admirer cet homme inspiré, qui devançait l’espérance, ou plutôt
la personnifiait. Ceux que la crainte avait paralysés rougirent de cette
intervention virile et inusitée du prince. Les eunuques suivirent l’élan
général. Sur un signe du maître, tous les vaisseaux légers se groupèrent ;
tous les soldats s’armèrent pour ce combat contre les éléments. Les uns
dégageaient le navire des récifs ; les matelots le saisissaient avec des cordes
de jonc, le tiraient comme ils pouvaient, et l’arrachaient par des efforts
redoublés aux rocs qui le tenaient captif[143]
».
La présence d’esprit qu’avait montrée Héraclius lui
concilia tout d’abord la confiance de ses compagnons d’armes. On le comparait
au pilote prudent qui « gagne de vitesse la tempête, et sait éluder la
violence de l’ouragan ».
Mais ce qui témoignait le plus en sa faveur, c’est « qu’il
avait pris garde aux moindres actions » et prodigué les récompenses avec
un admirable discernement.
Pour comble de fortune, il s’était fait, en aidant au
sauvetage, une légère blessure, marque visible de son activité et de son
courage. Aux yeux des Grecs, redevenus dignes de leur antique renommée,
Héraclius était déjà plus qu’un souverain : c’était un frère d’armes.
La navigation se poursuivit sans nouveaux incidents. Nous
pensons toutefois que, chemin faisant, on recueillit, sur le littoral,
plusieurs garnisons qui, grâce aux défenses naturelles, avaient défié les
attaques des Perses. On salua successivement les îles de Rhodes et de Chypre,
et on mouilla dans le golfe de Scandéron.
« Il arriva, courrier infatigable et inattendu, à ce
défilé qu’on appelle les Portes », s’écrie le diacre byzantin.[144]
Deux armées célèbres avaient campé, dans les temps anciens,
aux Pyles de Cilicie et de Syrie, celle de Cyrus le Jeune et celle d’Alexandre.
Ce sont deux murailles, dit Xénophon. L’espace entier qui les sépare est de
trois stades. Le passage est étroit, les murailles descendent jusqu’à la mer,
et elles sont couronnées de rochers à pic.[145]
Pourquoi l’empereur Héraclius venait-il camper sur le
champ de bataille d’Alexandre le Grand ? Il y avait dans ce choix mieux qu’une
simple réminiscence. Les fortifications naturelles de la Cilicie, dit Gibbon,
protégeaient et même cachaient le camp d’Héraclius. L’angle qu’il occupait
aboutissait à un vaste demi-cercle des provinces de l’Asie, de l’Arménie et
de la Syrie, et, en quelque point de la circonférence qu’il voulût former une
attaque, il lui était facile de dissimuler ses mouvements et de prévenir ceux
de l’ennemi. » On se trouvait au centre géométrique de l’immense territoire
envahi par le grand roi. Or, nous le savons, les rivages abrupts de l’Anatolie
et de la Syrie comptaient un grand nombre de forteresses qui n’avaient pas
encore capitulé. On pouvait donc, du Liban et du Taurus, ramener à soi toutes
ces garnisons inutiles et dispersées. A cet effet, on emploierait la belle
flotte grecque qui dominait la Méditerranée. En outre, on avait un campement
admirable, où on exercerait les troupes avant de les mener au combat. Et
quand les hostilités commenceraient, c’est une guerre de montagnes que l’on
aurait à soutenir : la cavalerie persane y perdrait tous ses avantages, l’infanterie
grecque y garderait tous les siens.
Il fallait concentrer les troupes et les aguerrir. La
première de ces opérations s’effectua avec une sûreté et une promptitude qui
remplirent les Grecs d’admiration et les Perses d’inquiétude. « L’empereur
agissait, pensait, combinait, donnait des ordres pour rassembler sa nombreuse
armée, répandue sur la terre entière ; car on avait à craindre que les
Barbares ne survinssent à l’improviste[146]
». Lorsque cette manœuvre ingénieuse et délicate eut porté tous ses fruits,
on fut encore plus élogieux et plus flatteur. « Sa parole conciliante les
avait réunis, comme avec du vif-argent on recueille des parcelles d’or ».
Théophane dit avec beaucoup de simplicité et de justesse : « Autour de
sa jeune armée, Héraclius groupa les anciennes légions[147]
». Mais il n’eut pas besoin de se déplacer. « Elles se rassemblèrent d’elles-mêmes[148]
».
C’était une étrange armée que celle qui se trouvait à
Issus sous le commandement de l’Empereur : toutes les nations de l’empire y
étaient représentées. C’est assez dire que les races, les mœurs, les langues,
les idées les plus diverses, ainsi confondues engendraient une anarchie, non
moins redoutable que celle qui régnait naguère dans la capitale. Parmi ces
soldats, les uns étaient des mercenaires, les autres de véritables croisés.
Ceux-ci, venus de Constantinople, avaient reçu l’initiation de l’Empereur et
du Patriarche. Ceux-là, éprouvés par une série de défaites lamentables et par
de longues privations, n’inspiraient à leur chef aucune confiance.
Héraclius vit bien qu’avant de façonner le corps de l’armée,
il fallait lui donner une âme. Or, c’est surtout dans l’emploi des moyens
moraux, dont les grands tacticiens n’ont pas toujours le secret, que sa
supériorité se révèle. Nouvel Orphée, il possède au plus haut degré la
science de l’harmonie qui, selon les Grecs de la grande époque, est aussi la
science de la politique. Un rythme parfait, une musique divine, président à
ses moindres actes et à ses moindres paroles. Jamais il n’a recours à la
rigueur. Il procède comme un médecin expérimenté, qui préfère l’emploi des
émollients à celui des caustiques et à l’amputation des membres.[149]
Quel est le principe de ce tact souverain ? Est-ce l’idée
du beau, du bon et du vrai, telle qu’on la rencontre chez un Platon ? Non ! c’est
Dieu lui-même, c’est le Verbe Divin, c’est le Saint-Esprit. Ici apparaît de
nouveau la fameuse théorie byzantine qui était le fondement de l’Etat.
Communiquer le Saint-Esprit dont il est rempli : c’est là le but d’Héraclius,
cet être privilégié et presque surnaturel. Or la dévotion dépose dans les
cœurs un germe qui ne manque pas de se développer sous une influence
vivifiante. Héraclius est donc assuré de la victoire, quand ses soldats sont
devenus de parfaits exemplaires de piété. Son immense crédit auprès de la
Divinité et la sympathie qu’il inspire aux siens feront le reste. « Son amour
et sa piété, qui ne cessent de les entourer, leur donnent une énergie
nouvelle au milieu des périls et des conjonctures difficiles ». Ajoutez à
cela de fréquents entretiens sur l’objet même de la campagne, la croix
captive, la cité sainte qui est si proche, le nom auguste de Rome. Alors,
comme par enchantement, du sein de cette multitude si confuse, s’élève une
grande pensée commune. Une armée est créée ; disons mieux, une cité,
semblable à celle que Xénophon conduisait à travers l’Asie, mue par les idées
de religion et de patrie.[150]
On peut expliquer ce résultat merveilleux de manière à
satisfaire tout le monde. Héraclius est l’un des hommes les plus éloquents
qui aient existé, Dieu, la foi, l’espérance, le martyre : voilà les sujets
ordinaires de ses discours. Son âme déborde avec des jets de flamme. Ardente,
elle embrase les autres âmes. « Tes paroles ont aiguisé nos épées, ta plainte
a animé ces armes elles-mêmes ! » s’écriera un jour l’un de ses soldats, en
constatant, d’une façon toute naïve, l’irrésistible éloquence de son
souverain. Nous prêterons l’oreille, en temps et lieu, à la voix puissante de
ce prince qui ne veut plus voir dans ses sujets que des fils ou des frères.
Après les moyens moraux, les moyens pratiques ; après la
tâche du directeur spirituel, celle du général. Héraclius ne recule pas
devant ce travail purement technique, ordinairement dévolu aux officiers
inférieurs ; et, chose remarquable, son panégyriste nous le montre présidant
à la parade, faisant des gestes, des démonstrations, traçant des modèles,
maniant les armes comme un maître élémentaire manie les lettres de l’alphabet.
Là-dessus, il se récrie, et compare l’esprit de l’empereur à l’Océan sans
limites. Et nous aussi, nous admirons, mais pour d’autres motifs. Nous ne
voyons pas sans étonnement l’intime union de la divination et du sens
pratique. En même temps, nous sommes instruits ; car nous savons désormais
que si l’enthousiasme est le premier mobile d’Héraclius, la connaissance
positive des choses est son premier moyen.
Héraclius voulut se rendre complètement maître de ses
soldats domptés par son génie et charmés par sa bienveillance. Il ordonna une
revue générale. Quand il parut, les étendards aux couleurs variées, qui
servaient à indiquer les mouvements, s’inclinèrent vers la terre.[151]
Des acclamations bruyantes et enthousiastes retentirent. Mais l’Empereur,
tout entier à son inspiration, saisit cette, image qui ne le quittait plus,
et la tenant embrassée : « J’ai mis ma confiance, dit-il, dans ce Dieu qui
est notre maître, notre général, notre empereur ; je me prépare aux travaux
de la guerre, comme le plus humble d’entre vous. Cette Sainte Image, et les
malheurs de l’Empire, ont d’ailleurs établi entre nous une fraternelle
sympathie. Il nous convient à tous de marcher contre des ennemis qui adorent
les créatures au lieu du Créateur, qui ont souillé de sang et de meurtres des
tables sans tache, et qui déshonorent, par leurs impudicités, des Eglises
jusqu’ici à l’abri des passions !
Ils veulent, les impies, avec leur épée barbare, couper
jusqu’à la racine cette vigne que nous avons plantée ! C’est bien eux que
David avait en vue, quand il disait : « Heureux celui qui jette violemment à
terre et qui brise contre la pierre les enfants de la Perse ![152]
»
Le fanatisme ! voilà le sentiment auquel s’adresse l’Empereur,
pour donner à son armée la cohésion et l’essor. Il ne recule même pas devant
une interprétation hasardeuse du texte sacré. Peut-être le martyre récent de
saint Anastase, ancien mage devenu chrétien et immolé par les Perses,
avait-il allumé dans tous les cœurs le désir de la vengeance.[153]
L’un des témoins de cette scène en constate le prodigieux
effet.[154]
L’exaltation était au comble. Héraclius apparaissait comme l’interprète du
Dieu tout-puissant évoqué par lui. Jamais souverain n’avait eu sur l’esprit
de ses sujets un empire aussi absolu. Ce n’était plus un roi, mais un
prophète : il régnait par l’enthousiasme.
Après cette allocution, il semblait qu’on n’eût qu’à
marcher contre l’ennemi. Mais, nous le répétons, le bon sens vient toujours
rectifier l’enthousiasme d’Héraclius. Si on affrontait prématurément « la
poussière des Perses, la race indomptable, » on serait battu. Le plus léger
insuccès pouvait faire renaître « la terreur persique, » et on perdrait en un
instant le fruit de tant d’efforts. Il fallait mettre, sous les yeux des
soldats excités et instruits, l’image de la guerre. Avec sa prévoyance
ordinaire, le général résolut « de leur montrer, avant les dangers réels, les
plus grands dangers ; il voulut que chacun faisant, à l’abri du péril, l’expérience
d’une défaite, acquît plus d’assurance[155]
». On déploya, dans ces attaques simulées, une véhémence qu’on ne rencontre
pas toujours sur les champs de bataille. « Les escadrons étaient disposés
avec un ordre rigoureux. S’étant divisés en deux camps, ils se serrèrent
fortement les uns contre les autres. On aurait dit des murailles garnies de
machines de guerre. Les deux armées, s’ébranlant tout entières, les boucliers
heurtèrent les épées avec des chocs violents. Cette représentation de la
guerre était si parfaite, que l’on croyait voir toutes les épées teintes de
sang. Partout l’horreur, l’épouvante, la confusion, un élan meurtrier, sans
meurtres toutefois.[156]
» Héraclius faisait lui-même son apprentissage de général, et dès le
principe, son talent de tacticien se révélait dans sa plénitude : « Comme les
flots de la mer sont repoussés vivement par le reflux, les flots de son
armée, se mouvant ensemble à son commandement rapide, se présentaient avec
non moins de vitesse, tantôt de front, tantôt en arrière ». Il y eut là
pour Héraclius bien des observations à recueillir, et nul plus que lui n’était
porté à tenir compte de l’expérience. Le résultat le plus important était d’avoir
familiarisé avec les combats, ces recrues naguère suspectes. Il fallait bien prendre
son parti, quand on voyait les flèches et les boucliers déposés sur la table
impériale, à côté des plats et des coupes d’or. Tout le monde s’élançait sur
les traces glorieuses du maître. « Les temps de la lâcheté étaient loin
maintenant. »
Rien n’avait troublé ces préliminaires. Une poignée de
braves guerriers, retranchée dans une forte position, s’était grossie
successivement des mercenaires et des volontaires de tout l’Empire. Devenue
une armée comparable à celle de Xerxès, elle avait acquis l’homogénéité, le
sentiment de l’honneur et du devoir, l’instruction, l’expérience, l’élan
guerrier ; elle s’était pourvue de généraux, prêts à transmettre et à
exécuter les ordres de l’incomparable capitaine qui avait surgi au milieu de cette
universelle effervescence.
Que faisaient les Perses ? Sans doute le gros de leurs
forces attendait en vue de Chalcédoine le moment propice. Loin de s’inquiéter
de l’aventureuse expédition d’Héraclius, ils s’en réjouissaient, parce qu’elle
leur permettait d’exécuter plus aisément leur dessein. Alexandrie, Jérusalem,
Antioche et Césarée étaient pillées et presque détruites ; l’Asie et l’Afrique
n’offraient plus rien à ravager. L’Europe et la capitale de l’Empire excitaient
seules désormais la convoitise de Chosroês. Et sans doute il ne cessait de
dire au Sanglier royal, son premier général, ce que Mahomet II dit plus tard
à son grand vizir : « Donne-moi Constantinople ! »
Cette idée fixe des Perses et du grand roi indiquait à
Héraclius son plan de campagne. Pour dégager la capitale, il fallait menacer
l’Empire Perse. Mais on ne pouvait pas risquer une attaque directe et
immédiate, parce que, au-delà des montagnes de Syrie, on aurait trouvé cette
grande plaine, jadis fatale à Cyrus le jeune, où l’on devrait lutter contre
des forces supérieures et une redoutable cavalerie. Si, au contraire, on s’avançait
vers le centre de l’Asie Mineure, on s’appuierait constamment sur les
montagnes, on attirerait et on retiendrait Sarbar, en faisant mine de gagner
la Perse à travers la petite Arménie, et on lui livrerait bataille, où et
quand on le voudrait.

La campagne d’Asie Mineure, supprimée par Nicéphore, a été
mutilée par Théophane et Cédrénos, qui copient en partie, mais sans le
comprendre, notre poète, témoin oculaire. En suivant avec attention ce
dernier, nous donnerons raison des principaux mouvements stratégiques de l’Empereur,
et de sa tactique si admirée des contemporains.[157]
Héraclius ébranla son armée, probablement au début de l’automne.[158] Il franchit les
portes Amaniques, et remonta le cours du Pyrame, pour se rendre de Cilicie en
Cappadoce. Il se faisait sagement précéder d’éclaireurs montés à cheval,
disciplinés, agiles, et dressés au pillage, qui poussaient des
reconnaissances dans toutes les directions. Dans l’une de ces explorations,
la cavalerie grecque heurta une bande de Sarrasins « à la longue
chevelure » qui, à la faveur des luttes du grand roi et de l’Empereur, «
désolaient les contrées voisines, » et s’apprêtaient à fondre sur les derrières
de l’armée chrétienne. Le narrateur leur prête un courage de héros et la
férocité de bêtes fauves. L’issue du combat fut glorieuse pour l’armée
nouvellement organisée. Il y eut du côté des barbares, un grand nombre de
mort et de captifs. Parmi ceux-ci, était un chef de tribu d’une naissance
illustre. On le conduisit à Héraclius qui le montra à ses guerriers
émerveillés de ce début de campagne. « La victoire ailée était venue,
disait-on, au devant des Romains, leur apportant, avant la bataille, des
trophées, dépouilles des Perses ». Paroles qui montrent bien que l’on
avait depuis peu levé le camp, et que l’on était encore en Cilicie. L’habileté
politique du souverain égala sa fortune. Il brisa les liens dont l’Arabe
était chargé, et le retint sans doute auprès de lui, afin de s’en servir
comme de guide dans une contrée inconnue. Ainsi ses prisonniers purent
devenir ses auxiliaires, et les témoins de cette merveilleuse transformation
répétaient avec étonnement « que son esprit, muni des armes les plus
diverses, combattait avec une variété prodigieuse et aimait mieux employer la
clémence que l’épée ».
Lorsque Chosroês apprit que les Romains prenaient l’offensive,
il fit avertir Sarbar de se replier vers l’Halys. Les Perses, quittant
Chalcédoine, traversèrent la Mysie, la Phrygie et la Galatie, et arrivèrent
dans le Pontique, où ils comptaient passer l’hiver (car on était en décembre),
croyant que l’ennemi lui-même établirait ses quartiers dans la Cappadoce.
Mais leur illusion fut de courte durée, et ils franchirent le Taurus, afin de
s’opposer à de nouveaux progrès. Alors, pour la première fois, depuis qu’Héraclius
commandait, les Romains et les Perses furent en présence. Les deux armées ne
se ressemblaient guère : « Autour du chef de la superstition retentissaient
avec indécence les cymbales et tous les instruments de musique. A ses côtés
dansaient, dans une nudité provocante, des femmes impudiques. L’Empereur
jouissait de l’harmonie des psaumes chantés sur des instruments mystiques,
éveillant dans son cœur un divin écho. » Le premier cri proféré par les
valeureux champions du Christ était une imprécation contre les Mages.
Cependant les Romains se trouvaient dans une situation fort critique. Ils
risquaient d’être enveloppés par des adversaires très nombreux. Ils avaient
en perspective « la famine, des maladies de tout genre, des pièges invisibles
et meurtriers ». Ils se voyaient contraints de combattre ayant en face le
soleil qui les aveuglait.
Pour sortir de cet embarras, Héraclius imagina, ou plutôt
emprunta à Élien un ingénieux stratagème. Il s’agit d’un mode rapide de
conversion, connu sous le nom d’ordre
entrelacé. Les troupes, disposées en spirale, « présentaient
le front aux barbares dans une marche oblique et détournée. » Le Sanglier
royal « fut pris à revers
par cette armée au double visage. » En un instant, Héraclius avait passé de l’avant
à l’arrière. « Jamais conducteur de chars, dirigeant obliquement les rênes
dans la carrière, n’atteignit le but avec une telle vivacité ». Ainsi le Transgresseur était relégué dans
la plaine, au milieu d’un pays inexploré. Pendant six jours, il chercha au
midi Héraclius qui était au nord. Lorsqu’il se ravisa, les Romains
gravissaient les pentes de l’Anti-Taurus, pénétraient dans le Pontique, vers
les sources de l’Halys, et s’y fixaient solidement en gardant tous les
passages. C’est ici que Théophane les retrouve, retranchés entre les
montagnes et la mer.
Sarbar était dérouté par cette manière toute nouvelle de
combattre. Son orgueil s’était changé en humilité. Il aurait bien voulu
rétrograder, « mais nulle part il ne voyait d’issue ». Il comptait tout
au moins que l’Empereur séjournerait sur le versant de la mer Noire durant la
saison des neiges. Mais celui-ci, dès le commencement de janvier,[159]
sortit de ses cantonnements et fit une démonstration du côté de l’Orient,
comme pour menacer la Perse. Rien ne lui était plus aisé, car il disposait
des chemins de l’Arménie : il dut y déboucher par les gorges du Lycus. Sarbar
craignit, bien à tort, qu’une marche forcée ne le conduisît en quelques jours
jusqu’au Tigre, ce qui eût été de la part d’Héraclius le comble de la
témérité. Il s’avisa à son tour d’une ruse : il entra en Cilicie et gravit «
la route ardue et resserrée entre des précipices », où les Romains avaient
passé un mois auparavant. Étrange expédition, dans laquelle il avait décrit
un immense arc de cercle, du Sangarius au Pyrame, touché, sans pouvoir les
atteindre, ses ennemis qui décrivaient un autre arc de cercle du Pyrame à l’Euphrate.
Cette diversion avait pour but de ramener à Issus « le nouvel Alexandre. »
Mais celui-ci n’avait plus d’intérêt à conserver les Pyles Syriennes. Qu’importait
cette ligne de retraite à un général bien décidé à vaincre ou à périr, et
dont les flottes dominaient aussi bien la mer Noire que la mer de Chypre ?
Le Sanglier royal fut donc déçu de nouveau. De nouveau il
hésita ; mais il était malgré lui entraîné à la suite d’Héraclius comme un
chien que relient une chaîne, suivant l’image bien vive de Pisidès. C’est que
l’Arménie, déjà compromise, le rappelait vers le nord.[160]
Las de cette course à droite et à gauche, il finit par s’élancer d’un seul
côté. Alors il força les passages de l’Anti-Taurus, et l’Empereur dut faire
volte-face, mais prêt au combat et « fortifié par l’art militaire ».
Les deux rivaux, après quinze jours de contremarches s’étaient
de nouveau rapprochés. A la faveur de la nuit, les Perses pensèrent
surprendre les Romains. Mais, au milieu de cette opération, il y eut une
éclipse de lune qui les déjoua.[161]
Les adorateurs du Christ raillèrent, à cette occasion « la déesse de la Perse
», et lui opposèrent « le Phébus plein de piété, qui purifiait le monde
par ses paroles expiatoires ». Cependant Héraclius animait les siens à une
lutte héroïque, s’élançant chaque jour pour livrer bataille, car chaque jour
Sarbar faisait mine d’attaquer, mais, tout bien examiné, « tournait
le dos, malgré son audace naturelle ».
L’Empereur ayant pris à son tour le rôle de provocateur,
le Sanglier royal se réfugia dans des lieux impraticables. Pisidès compare, à
ce moment, les Perses à des lièvres et à des chevreuils. Effrayé « de
cet ordre admirable, » « de cette habileté stratégique consommée », « il
resserrait ses cohortes et restait attaché aux rochers, comme s’il eût été
pétrifié ». « On eût cru voir un tableau, tel qu’en composent les peintres ».
Pour faire cesser ce jeu, on inventa un artifice digne d’Ulysse : « Dans la
plaine commode, où se déployait l’armée Romaine », on dressa la table
impériale, et on y servit un magnifique repas, afin d’inspirer une fausse
confiance. Mais cette apparente négligence et ce mépris réel augmentaient l’anxiété
des Barbares. Les plus subtiles combinaisons échouèrent. Néanmoins des
collisions ne tardèrent pas à naître, tantôt dans un lieu, tantôt dans un
autre, du voisinage même des deux armées. Alors Héraclius, pour assurer les
résultats acquis, et pour en préparer de nouveaux, jugea que la prudence
elle-même lui conseillait de s’exposer. Il lui fallait a tout prix relever la
royauté avilie par plusieurs siècles d’inertie ; il lui fallait montrer la
Sainte Image sur le chemin de l’honneur. On le voyait toujours au premier
rang, « armé de son arc, le bouclier en avant, s’exposant aux yeux de
tous et pour tous. » « Il inspirait ainsi à ses généraux une ardeur belliqueuse
». Les simples soldats se montrèrent d’abord effrayés de cette activité sans
exemple, ils poussèrent des soupirs, ils pleurèrent. Mais ils avouèrent
bientôt que « l’Empereur portait le bouclier avec plus d’aisance que la
couronne ». Ses cothurnes noirs, qui se rougissaient du sang des Perses,
suivant la promesse de Pisidès, les impressionnaient aussi très vivement. Ils
gémissaient toujours, mais ils volaient au carnage.
A chaque stratagème d’Héraclius répondait un stratagème de
Sarbar. Un Perse passa à l’armée romaine : l’Empereur l’admit dans ses rangs.
Mais il jeta son bouclier au milieu de l’action et rejoignit les siens. C’était
un espion ou un transfuge, incertain entre les deux partis. Il croyait
peut-être, par ses révélations assurer le succès de son pays. « Mais, témoin
de l’infortune qui accablait les Barbares, stupéfait de cette lâcheté qui
était naguère l’apanage des Romains, » il redescendit dans la plaine. Le
prince ne lui garda pas rancune, « car il accueillait tous ceux qui venaient
à lui, et attendait pour les sauver ceux qui tardaient à venir ».
« Alors que Lucifer sort de l’Océan et s’élève dans les
airs, brillant messager de lumière », le général du grand roi divisa son
armée en trois corps, de manière à les opposer aux trois phalanges grecques.
Prenant un certain nombre de soldats, il les cacha au fond d’un ravin, d’où
ils devaient sortir, à un signal donné, pour troubler l’avant-garde
impériale. Il espérait que la consternation s’étendrait à toutes les cohortes
ennemies.
Il n’en fut rien, grâce à la vigilance de l’Empereur. Son
intelligence, qui pénétrait les plus secrètes pensées, avait su deviner ce
calcul, ces ruses si bien dissimulées, « avant que la nuit n’eût achevé la
moitié de son cours ».
Le jour venu, on marche au combat de part et d’autre. « Le
soleil aveuglait de ses premiers rayons la foule de ses adorateurs »,
remarque le poète toujours préoccupé de la question religieuse.
Héraclius détache de son armée une poignée de soldats et
les munit de sages conseils. A peine se sont-ils approchés de l’embuscade de
Sarbar, qu’ils simulent une panique et s’enfuient. Les Perses, qui étaient
cachés, s’élancent alors à la poursuite des fuyards et les atteignent dans la
plaine. L’Empereur, avec l’élite de son armée, arrive au secours des siens,
et refoule les envahisseurs. Sarbar s’ébranle pour appuyer ces derniers. Mais
l’action générale tourne à sa confusion et à sa honte. Il a recours à des
sortilèges, que les Mages nous auraient expliqués beaucoup mieux que Pisidès.
« Pour la première fois, dit celui-ci, il lance des imprécations contre ses
Dieux, il insulte l’objet de son admiration, il verse de l’eau sur le feu et
l’éteint. Il produit ainsi d’épais brouillards de fumée : pour dissimuler sa
fuite, il improvise des ténèbres ».
L’armée persane offrait un désordre inexprimable : « Tous
se jetaient dans des sentiers détournés et inconnus, pensant trouver leur
salut dans la fuite. La plupart se réfugiaient dans les lieux escarpés, les
passages étroits, les vallées rapides, et cherchaient, parmi les précipices,
des issues qui leur permissent d’échapper. » Ce fut un moment solennel que
celui où les Grecs virent la foule des barbares, « éperdue, entassée sur les
rochers, et tourbillonnant au-dessus de l’abîme ». Combien de chocs, de chutes
et de mutilations il y eut en ce jour ! Ceux qui n’avaient pas abandonné
leurs coursiers étaient lancés dans les airs par la violence de la secousse.
« Quelques-uns demandaient, avec des cris de désespoir, qu’on les perçât d’un
fer acéré. Pour beaucoup, le flanc des chameaux fut un rempart inespéré ».
Alors commença « la chasse des chèvres sauvages », chasse
terrible, où il y eut un grand nombre de morts et de prisonniers. Le camp et
les armes des Perses furent la proie des vainqueurs.
Tandis que la frayeur dispersait les Barbares, les Grecs
se livraient à la joie de la vengeance. On aurait dit des esclaves qui,
devenus maîtres, veulent à leur tour imposer la servitude. La parole d’Héraclius,
dans son manifeste d’Issus, ne s’était que trop vérifiée. Les enfants de la
Perse avaient été écrasés contre les pierres.
Mais portons nos regards sur un autre spectacle. Déjà le
camp retentissait des actions de grâces de l’armée romaine. « Tous élevaient
leurs cœurs et leurs mains vers le Dieu des créatures et vers Héraclius ».
Dieu et Héraclius : ces deux noms allaient, pendant dix ans, être associés
par les Byzantins, et résumer pour eux tout ce qu’il y a de grand dans l’univers.

Les restes de l’armée de Sarbar abandonnèrent le bassin de
l’Halys, sans que l’Empereur s’acharnât à les exterminer. Il établit ses
quartiers d’hiver près du rivage de la mer Noire, sur les confins du Pontique
et de l’Arménie. Les villes pourvurent abondamment à ses besoins, et il put
faire goûter à ses troupes victorieuses un repos indispensable. Ce n’est qu’à
regret, néanmoins, qu’il consentit à s’arrêter dans le cours de ses
triomphes. Son esprit était plein « de belles combinaisons ». « Il voulait
rester et combattre ».
Mais la politique exigeait son prompt retour à
Constantinople. Le roi des Avares, suivant sa coutume, l’accusait d’avoir
enfreint les traités.
Il fallait le retenir chez lui par la crainte et les
séductions. L’armée elle-même, « par sympathie pour la capitale, » priait
le chef de se résoudre à cette séparation si nécessaire. « Elle priait et
elle pleurait ». Il se laissa fléchir. « Il régla toutes choses avec sagesse
; il mit d’accord les guerriers et le général » qui devait les commander en
son absence. « Il confia aux mains de Dieu toutes ses espérances, » et il s’embarqua
à Trébizonde.
C’est partagé entre la joie de ce qu’il avait accompli et
le souci de ce qui lui restait à faire, qu’il traversa la mer Noire. Il
ramenait George Pisidès, auquel il exposa, durant le trajet, la règle qu’il s’était
tracée. « J’ai enfin vécu pour Dieu les journées qui viennent de s’écouler !
» put-il s’écrier avec satisfaction.
Héraclius reparaissait comme transfiguré à Constantinople.
En dix mois, il avait délivré la ville d’un voisinage menaçant et l’Asie
Mineure d’une longue occupation. Il avait relevé les aigles romaines, naguère
flétries. Il avait vaincu le redoutable Sarbar, détenteur de la Vraie Croix
et destructeur de Jérusalem. Il avait dévoilé « les mystères de l’erreur ».
On ne désespérait pas de voir un jour le dragon lui-même, Chosroês, captif et
enchaîné par le nouvel Hercule.
Le poème de Pisidès sur l’expédition contre les Perses
nous fait assister à la naissance et au développement de cette réputation
extraordinaire. A côté des flatteries inséparables d’un panégyrique et du
Bas-Empire, on trouve des éloges d’une surprenante sincérité. Bien plus, si l’Héraclius
du jour fait pardonner à l’Héraclius de la veille, il ne le supprime pas.
La prière, adressée à Dieu par le Diacre de Sergius, fixe
d’une manière certaine les sentiments des sujets à l’égard du souverain, dans
ces jours de nobles réjouissances.
« Dirige celui dont
tu es l’empereur ! Qu’il fasse tout ce que tu veux. Que grâce à toi, il soit
la terreur des ennemis ! Qu’en le voyant les Barbares, qui volent au carnage,
fléchissent la tête et tremblent ! Que les sueurs qu’il répand lui servent d’expiation
pour ses fautes passées ! Qu’il remporte une double victoire sur ses ennemis,
les Perses et ses propres passions. Remplis-le d’une sainte ferveur pour loi.
Qu’il soit un nouvel Élie... un nouveau Moïse... Qu’il élève vers les cieux
la Croix plutôt que les mains ! Façonne-le comme il te plaît, ce grand triomphateur,
ton général suprême. Accorde aux enfants de cette race divine de régner jusqu’à
la fin des siècles sur le territoire romain ! »
Héraclius mit aussitôt à profit l’autorité que lui
conféraient ses services et sa gloire. Pisidès le louera plus tard d’avoir
concilié les démagogues ou chefs de factions, d’avoir « corrigé ce que la
nature n’avait pu corriger. » Il nous apprend aussi que la ville avait
perpétué le souvenir de ce bienfait par un tableau commémoratif.
Nous ne possédons aucun détail sur les nouvelles
négociations avec le khakan. Les appréhensions étant dissipées de ce côté, l’Empereur
eut hâte de rejoindre son armée.
Mais il voulut auparavant placer sa seconde expédition
sous les mêmes auspices que la première. Ce n’est pas à Constantinople qu’il
célébra la fête de Pâques,[162] mais à
Nicomédie, dans la Bithynie purifiée des sacrilèges des Perses. Toute sa
famille l’entourait. Il fit ensuite ses adieux au nouveau Constantin et à
Eudoxie. L’impératrice dut l’accompagner.[163]
Ses vues stratégiques et politiques s’étaient
singulièrement développées depuis sa campagne de Cappadoce. C’était peu à ses
yeux que d’avoir rendu à l’Empire l’Asie Mineure ; il voulait maintenant lui
rendre la Syrie et l’Égypte. Il nourrissait le dessein, encore plus grand, de
frapper au cœur la domination Persane et la religion des Mages. Il savait que
les empires despotiques ne survivent guère à la perte de leurs capitales. Or,
une marche habile, le long du Tigre et de l’Euphrate, pouvait le mener
promptement à Ctésiphon et à Dastagerd. Cette guerre, commencée par de
laborieuses escarmouches, se terminerait par un coup de foudre ! S’arrêtant à
cette combinaison hardie et pratique, il n’y avait qu’un moyen pour en
assurer l’exécution : c’était de faire passer les Grecs des cantonnements de
Trébizonde, où il les retrouvait, dans l’Arménie. Faisons connaissance avec
ce pays.
Un immense plateau s’élève entre l’Asie et l’Europe, et
leur sert de barrière. Il est porté par les chaînes puissantes du Caucase et
du Taurus. Des passages étroits, des gorges affreuses, permettent seuls d’y
pénétrer. Trois autres chaînes imposantes relient entre elles les deux
premières : celle des Niphates, celle de l’Ararat et celle du Kour.
Dans l’intervalle qui sépare ces gigantesques murailles, s’étendent
de loin en loin des plaines qui n’offrent que de légères ondulations ;[164]
mais on trouve, plus souvent, des vallées étroites et ardues, de véritables
impasses.[165]
On rencontre aussi, surtout au midi, des lacs intérieurs, sulfureux, salés et
sans écoulement. De grands fleuves traversent l’Arménie : dans la partie
supérieure l’Euphrate, dans la partie inférieure le Tigre. Celui-là se dégage
péniblement des contreforts qui l’enlacent ; celui-ci s’affranchit
impétueusement, presque dès le début de son cours. Tous les deux se dirigent
vers le midi, perpendiculairement au Taurus, pour se rejoindre dans les
plaines de l’Assyrie. Le Cyrus, au contraire, est parallèle au Caucase, et
ramène à lui l’Araxe, qui est la rivière arménienne par excellence ; il tombe
dans la mer Caspienne. Le Phase, dont les sources sont voisines de celles du
Cyrus, se déverse dans le Pont-Euxin.
La Colchide, l’Ibérie, l’Albanie en deçà du Caucase, la
Mésopotamie au delà du Taurus, la Médie près de la mer Caspienne, le Pont
près de la mer Noire : telles étaient les limites de l’Arménie.
Cette région inaccessible semblait devoir être à jamais
étrangère aux deux parties du monde qu’elle sépare. Il en a été tout
autrement. Du nord sont venus des envahisseurs ; du sud, des dominateurs. Des
légendes ou des événements historiques s’y sont produits : le Paradis
terrestre, le déluge universel et les merveilles de Sémiramis.
Au ive siècle de notre ère, l’Hellénisme, le Christianisme
et le Mazdéisme se partageaient cette contrée : on y voyait des temples, des
pyrées et des églises. Bientôt les églises seules restèrent debout, grâce à
saint Grégoire l’Illuminateur. En même temps eut lieu une sorte d’éveil et d’expansion
nationale. Mais l’extinction des Arsacides, les progrès de la maison de
Sassan, firent encore de l’Arménie le champ de bataille des Grecs et des
Perses. Elle fut disputée avec obstination, puis partagée. Il semble que sa
destinée soit d’appartenir toujours à plusieurs maîtres étrangers qui lui
imposent la guerre et la servitude.
Héraclius trouvait dans l’histoire byzantine une précieuse
indication. Sous Justinien et Nouschirvan, la lutte s’était concentrée en
Colchide, point de rencontre des caravanes, qui descendaient le Phase et la
mer Noire et se rendaient à Constantinople. Là, vivaient les Lazes qui, après
bien des alternatives, avaient adopté définitivement le Christianisme.
Héraclius, d’après Nicéphore, pénétra dans le Lazique en
côtoyant le Pont, de Trébizonde à l’embouchure du Phase.[166]
Ainsi les Grecs, deux mille ans après les Argonautes, visitaient de nouveau
le pays de la Toison d’Or.
L’Empereur comptait, pour renforcer son armée, sur les
valeureuses et chrétiennes populations des Lazes, des Abasges, des Ibères et
des Albaniens. L’Arménie devait être, suivant l’occasion, ou un campement, ou
un refuge, ou un piège. Elle donnerait à l’armée des chevaux excellents.[167]
A la cavalerie persane, on opposerait la cavalerie indigène. Au nord de l’Albanie,
communiquant avec elle par le détroit de Derbent, était la Hunnie qui
fournirait des alliés affamés de pillage. Le choix de l’Arménie, comme celui
d’Issus, révélait un maître dans la stratégie et dans la politique.

Héraclius, après avoir réuni ses divers contingents et
occupé les défilés de l’Arménie, envoya un message à Chosroês. Ce n’était
plus d’un ton humble et suppliant qu’il lui écrivait. Il signifiait au
despote de Dastagerd que si ses propositions de paix étaient rejetées, il
envahirait sur le champ la Perse.[168]
Sans plus de retard, il pénétra dans l’Atropatène.[169]
Cette région, qui était l’une des provinces de l’ancienne
Médie, l’attirait par bien des raisons Elle était admirablement fertile, sauf
dans les monts voisins de la Caspienne, où habitaient les Cadusiens, les
Tapyres, terribles auxiliaires du grand roi.[170]
Ce dernier y résidait l’été, dans la grande ville connue aujourd’hui sous le
nom de Tauris.[171]
Son ancienne dénomination de Gaza indiquait la présence d’un trésor qui,
selon Cédrénos et Théophane, était la dépouille opime du fameux Crésus. Un
trésor plus précieux encore, et qui devait tenter davantage Héraclius, c’était
la Vraie Croix, mobile supérieur de toutes ses pensées et de toutes ses
actions. Le nom moderne de l’Atropatène, Azerbaïdjan ou Pays
du Feu, dit suffisamment que nulle part les Mages et les Pyrées n’étaient
plus nombreux et plus révérés. C’est à Thébarme, à l’ouest du lac d’Ourmiah,
qu’était né Zoroastre, le fondateur de cette religion si odieuse aux Romains
et aux Chrétiens. Conquérir l’Atropatène et Thébarme, c’était ruiner les faux
dieux.
Le grand roi, qui avait dirigé Sarbar vers la Bithynie et
vers Chalcédoine, le rappela précipitamment. Il fît une levée dans toute la
Perse, et confia ces forces à Saës, l’un de ses généraux.
Cette détermination aurait pu ébranler le courage des
Grecs. Aussi bien l’Empereur leur tint un de ces discours virils et
pathétiques, dont il avait le secret : « Ayons de Dieu une crainte salutaire,
et vengeons ses injures. Songeons à la honte qui nous flétrirait, si la majesté
de l’Empire romain, intacte jusqu’ici,[172]
venait à périr entre nos mains ! A ces ennemis sacrilèges opposons nos
poitrines. D’ailleurs nous sommes au centre de l’Empire perse, et la fuite
serait pour nous le plus grand des dangers. Vengeons donc nos vierges
insultées, nos compatriotes mutilés ! Ne soyons pas insensibles à ces crimes
et à ces tourments ! Le péril que nous courons aura sa récompense et sera
suivi d’une gloire impérissable. Dieu nous viendra en aide ; il détruira nos
ennemis. »
A l’inspiration du général répondait celle des soldats. L’un
d’eux s’écria avec un enthousiasme et une liberté dignes des meilleurs temps
de Rome : « Ta parole nous a donné des ailes, elle a aiguisé nos glaives.
Nous rougirions de nous exposer moins que toi. Nous te suivrons partout.[173] »
Héraclius continua sa course dans l’Atropatène. Il
détruisait les villes et les villages, obéissant à un fanatisme qui n’avait
ni crainte ni scrupule. On vit dans la rosée qui tempéra l’ardeur d’un été
brûlant un signe de la satisfaction céleste.
Chosroês occupait Tauris avec 40.000 hommes. Héraclius y
courut tout droit. Une cohorte de Sarrasins, sans doute celle qu’il avait
recueillie près du Pyrame, et dont il se servait pour éclairer sa marche,
tomba à l’improviste sur la garde royale, et la mit en déroute en faisant un
grand nombre de prisonniers.
L’indigne petit-fils de Nouschirvan, épouvanté, abandonna
précipitamment la ville et ses défenseurs, et s’enfuit dans la direction d’Arbèles.
Mais son valeureux adversaire donna la chasse à ces troupes privées de
général, les décima et les dispersa dans tous les sens.
Il entra dans Tauris consterné. Là était un temple du
Soleil avec son feu perpétuel. Quels ne furent pas l’étonnement et l’indignation
des Grecs, à la vue d’une statue de Chosroês, entourée de génies ailés, du
soleil, de la lune et des astres, objets de ses adorations ! Des appareils
ingénieux, bien que grossiers encore, imitaient la pluie et la foudre.[174]
Tout cela fut détruit par les zélés sectateurs de la Trinité divine. Mais
leur fureur redoubla, lorsqu’ils apprirent que la Croix avait précédé en
Mésopotamie le Roi des Mages. Ils se ruèrent sur Thébarme : éteindre le feu
du temple de Zoroastre et livrer aux flammes sa ville fatale, fut, à leurs
yeux, une action sainte et la juste vengeance de si nombreuses profanations.
Sarbar n’avait pas encore atteint le Tigre. Aussi bien, on
harcela quelque temps Chosroês dans les défilés de la Médie, toujours
renversant les villes et dévastant les campagnes.[175]
L’hiver s’annonçait. Peut-être aurait-on pu gagner Ctésiphon avant l’arrivée
des généraux perses. La plupart le demandaient à grands cris. Nous penserions
volontiers qu’Héraclius se montra trop circonspect. S’il eût osé et réussi,
la guerre était terminée quatre ans plus tôt. Toutefois, il désira consulter
Dieu lui-même, avant de se résoudre. Il ordonna un jeûne général de trois
jours. Le quatrième, il ouvrit les évangiles, lut le verset qui s’offrit à
ses regards, et déclara que la volonté du ciel était qu’on hivernât en
Albanie. Est-ce par superstition ou par ruse qu’il agit alors ? Selon nous,
il fut heureux de légitimer ses calculs politiques par une sentence divine.
Il donna le signal de la retraite.
Il emmenait avec lui 50.000 prisonniers perses et beaucoup
d’objets précieux. Les barbares du Ghilan firent de nombreuses incursions sur
ses derrières, mais il eut pour auxiliaires le froid et les neiges. Ne
pouvant nourrir ni garder tant de captifs, il leur donna la liberté, et
prodigua aux blessés les remèdes et les soins. Quand ces malheureux, si peu
ménagés par leur propre roi, se virent gracieusement traités par leur ennemi,
ils firent éclater leur reconnaissance, et formèrent hautement le vœu que la
mort du féroce Chosroês mît un terme à leurs souffrances. Humanité vraie et
touchante dont profitait la politique ![176]
C’est probablement pour remercier Dieu de ces triomphes du
Christianisme sur le Mazdéisme, que Sergius établit de nouveaux rites et de
nouvelles prières.[177]
Au milieu de cette glorieuse expédition, Martina, compagne
assidue de son époux, avait donné le jour à un fils, Héracléonas.
L’Albanie, qui gardait les défilés du Caucase, était une
contrée fertile, habitée par une race guerrière. L’Empereur, en l’occupant,
allait pourvoir à l’approvisionnement de l’armée, retenir dans ses rangs les
tribus du Caucase, qui ne l’auraient pas suivi au-delà du Taurus, se mettre
en relation avec les Khazars, attirer à lui les forces Persanes, les dérouter,
les surprendre et les décimer. La campagne de 623 avait consisté en courses
longues et harassantes ; la campagne de 624 serait une guerre d’embûches. A
peine quitterait-on l’Albanie, pour faire de courtes excursions en Arménie.
Chosroês avait hâte de se venger de sa frayeur récente.
Ses palais et ses temples réduits en cendres, son prestige détruit, la juste
colère des Mages, réclamaient le châtiment de celui que naguère on traitait d’esclave,
et auquel on commandait d’implorer pardon. A cet effet, il choisit
Sarablagas, seigneur superbe, et lui confia le corps d’élite des Immortels.[178] Ayant pénétré
en Albanie, au confluent de l’Araxe et du Cyrus, suivant toute apparence, il
se montra d’une timidité extrême : il n’osa pas affronter l’Empereur. Mais il
occupa les défilés et les chemins qui conduisaient en Perse. Toutefois la
ligne du Cyrus est bien étendue : il négligea forcément tout le cours
supérieur. Héraclius rangea à droite le Caucase, et passa le fleuve bien
au-delà du confluent. Il s’imposait ainsi un grand retard, mais s’assurait
des subsistances, et mettait en défaut Sarablagas. Ce dernier, qui ne
manquait pas d’habileté, se contenta de prendre une route très étroite et
très raccourcie qui d’Arménie menait en Perse, objectif supposé des Romains.[179]
Il savait d’ailleurs que Sarbar, si longtemps fourvoyé, entrait enfin dans l’Arménie
pour s’opposer à la course d’Héraclius, et son intention était de le joindre
avant de rien hasarder. Mais cela même ralentit sa marche, tandis que son
adversaire redoublait de vitesse et le débordait.
Si, comme l’affirme Théophane, Héraclius avait souhaité un
instant de fondre sur Chosroês en négligeant ses généraux, il aurait été
détourné de ce dessein par les Lazes, les Abasges et les Ibères. En vain il
leur répondait : « Frères, il est constant que les Perses errent à l’aventure
dans des lieux impraticables, que leurs chevaux sont surmenés et eux-mêmes
démoralisés ! » Ils se mutinèrent : l’avance qu’on avait acquise fut perdue,
et l’on apprit que la jonction de Sarbar et de Sarablagas allait s’opérer
dans l’angle formé par les deux cours d’eau. Aussitôt l’armée reconnaît sa
faute : tous se jettent aux genoux du prince en versant d’abondantes larmes :
« Seigneur, tends-nous la main, que nous la baisions avant de mourir : nous
irons où tu l’ordonneras ![180]
»
L’Empereur, se précipitant avec impétuosité, saisit
Sarablagas, met en déroute ses avant-postes ou son arrière-garde, le relance
tantôt la nuit, tantôt le jour, l’étonné et l’épouvante. Puis il l’abandonne
et semble ne se soucier, ni de Sarbar, ni de Sarablagas. « Il marche contre Chosroês
», dit le moine byzantin, c’est-à-dire vers l’Araxe.
Les deux généraux, enfin réunis, furent informés que le
grand roi envoyait une troisième armée sous Saës. Encouragés par des déserteurs,
honteux du triste rôle qu’ils avaient joué, jaloux de ne pas laisser au
dernier venu la gloire d’exterminer Héraclius, ils se lancèrent avec vigueur
à sa poursuite, et campèrent presque en face de lui pour le culbuter le
lendemain. Mais l’Empereur était habitué à choisir lui-même ses champs de
bataille. Il s’esquiva à la faveur des ténèbres, et s’établit dans une plaine
verdoyante. Peut-être avait-il rétrogradé vers l’Albanie, ce qui serait
naturel, car il n’ignorait pas l’arrivée de Saës et il devait à tout prix
éviter d’être enveloppé. « C’est une fuite » s’écrièrent les Perses, et ils
se ruèrent sans ordre. Mais les Romains, se retournant, occupèrent en masse
une colline boisée, d’où ils accablèrent de traits les survenants.[181]
La poursuite des fuyards eut lieu à travers les gorges ; le carnage fut
affreux, et Sarablagas resta parmi les morts. La même tactique avait été
couronnée d’un plein succès sur les bords de l’Araxe, comme sur ceux de l’Halys.
Le jour luisait encore que Saës arrivait pour participer à l’action. Il ne
put que constater un irrémédiable désastre. Bien plus : il fut lui-même
attaqué, mis en pièces et dispersé. Ses bagages tombèrent aux mains des
ennemis. Deux armées avaient péri en une seule journée. Les débris de Saës,
joints à ceux de Sarbar, formèrent un seul corps.
Ce genre de guerre était trop profitable à Héraclius pour
qu’il s’en lassât. Épuiser la Perse sans se déplacer fut, plus que jamais, sa
tactique. Il rentra donc en Albanie. Son intention était de franchir le
défilé du Caucase et de gagner ainsi la Hunnie, où il espérait grossir sa
faible armée de nouveaux auxiliaires.[182]
Mais la fatigue des marches forcées dans une région ardue et tourmentée, l’approche
de Saës et de Sarbar, la perspective de privations de toutes sortes, amenèrent
la retraite définitive des Lazes et des Abasges qui rentrèrent dans leurs
foyers. C’était pour Saës l’occasion de faire expier aux Romains trois années
de victoires : il vint leur offrir la bataille.
Héraclius, en cet instant critique, adressa aux siens un
discours, le plus beau de ceux qu’il a légués à l’histoire : « Que cette
multitude d’ennemis ne vous effraie pas ; car, avec la volonté de Dieu, un
seul Romain mettra en fuite mille Perses. Immolons-nous nous-mêmes à Dieu
pour le salut de nos frères ! Gagnons la couronne du martyre et les louanges
de la postérité ![183]
»
Les deux armées, rangées en bataille, restèrent tout un
jour en présence sans en venir aux mains. L’attitude résolue de cette poignée
de Romains imposait à cette foule de Perses.
Le soir, l’Empereur, dont la prudence tempérait l’héroïsme
religieux, changeant encore de direction, défila silencieusement devant les
tentes ennemies et repassa le Cyrus.
Les généraux Perses concertèrent alors un plan très
habile. Tandis que Sarbar gardait l’Albanie, Saës devançait, par un chemin
très court, Héraclius dans la Persarménie. Mais il tomba dans des marais où
il faillit se perdre. Son armée se grossit de nouvelles recrues dans ce pays
qui dépendait du grand roi : l’hiver dispersa ces sujets peu dévoués, et ces
soldats peu belliqueux.
Héraclius voyait avec peine Sarbar prendre ses quartiers d’hiver
en Albanie. Il le savait établi dans la forteresse de Salban. Imaginer un
stratagème, que le plus rusé des Grecs eût avoué, ne coûta guère à son esprit
délié. Il fit deux parts de ses meilleurs coursiers et de ses hommes les plus
vigoureux. Les uns durent enlever le généralissime. Lui-même, avec le reste
des troupes, se chargea de les appuyer. On atteignit Salban à cinq heures du
matin, et on donna l’assaut.[184]
Les Perses, se levant de leurs lits, s’offrirent d’eux-mêmes aux glaives des
Romains. Sarbar se jeta, presque nu, sur son cheval et chercha dans la fuite
un salut inespéré. L’aurore éclaira un spectacle terrible.[185]
Les femmes de Sarbar, les généraux, les satrapes, l’élite des soldats s’étaient
réfugiés sur les toits des maisons et saisissaient, avec la rage du
désespoir, toutes sortes de projectiles pour se défendre. On livra tout aux
flammes, et la population presque entière trouva la mort sur cet affreux
bûcher. Il y eut aussi des prisonniers que l’on présenta chargés de chaînes à
Héraclius. Les armes de Sarbar, son bouclier d’argent, son épée, sa lance, sa
ceinture couverte d’or et de diamants, étaient les trophées de cette journée.
Les restes de l’armée persane, qui erraient à l’aventure,
eurent le même sort. On les harcela pendant longtemps, et les plus heureux
allèrent en Perse cacher leur déshonneur.
Héraclius passa les mois de décembre (624), de janvier et
de février (625), dans les quartiers d’hiver de Salban. Mais, lorsque le
printemps s’annonça, il résolut de descendre de ce haut plateau arménien où
il avait régné. On saisira aisément les motifs de cette résolution. Il était impossible
désormais de compter sur les chrétiens du Caucase, que deux campagnes avaient
lassés ou épuisés. Il était certain, d’autre part, que les Perses ne s’aventureraient
plus dans les marais et dans les montagnes de l’Arménie. Tout faisait prévoir
que, dans la présente année, Sarbar envahirait de nouveau l’Asie Mineure et
pousserait jusqu’à Chalcédoine. De plus, on n’ignorait pas que les Avares
préparaient contre Constantinople une formidable expédition. Ainsi, tandis
que l’armée romaine serait en Albanie, la capitale pourrait devenir la proie
du khakan et du grand roi. Tant de victoires n’auraient servi qu’à préparer
une ruine lamentable.
L’Empereur concentra ses troupes et donna le signal du
départ (1er mars 625). Deux routes s’ouvraient devant lui, conduisant
également en Asie Mineure. L’une, par le Cyrus et le Phase, aboutissait au
Pontique : elle était rapide, mais fort mal approvisionnée. L’autre, bien
pourvue, mais longue et difficile, gravissait le Taurus, et, par une grande
courbe, aboutissait à la Cilicie. C’est cette dernière qu’il choisit. Il
remonta l’Araxe jusqu’au pied de l’Ararat, descendit la branche méridionale
de l’Euphrate, appelée aujourd’hui le Mourad, et arriva aux sources du Tigre.
L’armée, qui avait déjà souffert du froid, dut traverser le Taurus, âpre et
couvert de neiges. Le chef put s’inspirer de Xénophon et de l’Anabase.[186]
Le fleuve impétueux que les indigènes nomment la Flèche fut franchi à Martyropolis. Amida (Diarbékir) reçut
ensuite les Romains et leurs captifs. On s’y reposa quelque temps. Là,
Héraclius informa le sénat de ses triomphes.
C’est avec le Sanglier royal qu’on allait encore une fois
se mesurer. Le grand roi, qui avait une confiance illimitée dans Sarbar,
malgré ses récentes infortunes, lui avait remis de nombreux et braves
régiments. Mais déjà il avait, par sa lenteur, ou grâce à l’extrême agilité
de son rival, manqué l’occasion de l’arrêter dans le pays des Carduques, près
du Nymphius. Il venait de franchir l’Euphrate sur un pont de cordes, quand
Héraclius lui-même s’y présenta. Il le fit rompre aussitôt. Mais il ne put
empêcher les éclaireurs de trouver un gué, au-dessus de Samosate. Cette ville
de la Commagène est au pied du Taurus que l’on escalada de nouveau, à l’endroit
où il se rattache à l’Amanus. On était en Cilicie. De Germanica (Marasch),
sur le Pyrame, on se porta vers Adana, sur le Sarus.
Les communications ayant été rétablies, Sarbar suivit les
traces de l’Empereur et le rejoignit sur le Sarus. Les deux rivaux s’examinèrent
à loisir : un faible cours d’eau les séparait. Un pont pouvait, d’un instant
à l’autre, les réunir dans une mêlée affreuse. Le Sanglier royal se gardait d’attaquer,
parce que les ennemis avaient élevé des tours sur la rive droite ; mais il se
fortifiait lui-même, épiant soigneusement une occasion.
Or, les Romains, impatients de montrer à leurs chefs l’héroïsme
qui les animait, s’avancèrent au milieu du fleuve, malgré de sages
recommandations, et vinrent attaquer le camp des Perses. Le cas était prévu
par Sarbar. Des embûches avaient été dressées. Une fuite simulée y fit tomber
les Romains : tous y restèrent.
L’instant était bien critique et bien solennel. Il
semblait que, par une raillerie de la destinée, les espérances de l’empire
devaient s’évanouir là où elles avaient lui pour la première fois.
Héraclius ne faiblit pas. Il vient de voir les Perses,
occupés à poursuivre les assaillants, et les gardiens des tours se débander
et courir en désordre. Il choisit cet instant pour se précipiter lui-même au
milieu du pont, entraînant tous les siens vers le camp de Sarbar. Un géant
lui barrait le chemin. Héraclius le frappa mortellement et le jeta dans le
fleuve. Cet exploit extraordinaire remplit de panique les Barbares qui
périrent noyés ou percés du glaive ennemi. Le Sanglier royal ordonnait à ses
archers de lancer des flèches d’une rive à l’autre, afin d’empêcher l’assaut
projeté. Mais Héraclius continua sa course, a travers une grêle de traits et
malgré les blessures dont il était couvert. « Il semblait plus qu’un homme !
» nous dit le chroniqueur. Sarbar lui-même était dans l’admiration.
Reconnaissant Héraclius à ses cothurnes de pourpre, il disait à Cosmas, transfuge
et renégat : « Tu le vois, ton empereur ! Avec quelle audace il combat, comme
il résiste seul à une telle multitude ! Il ne se soucie pas plus des flèches
et des javelots que ne le ferait une enclume ! »
Au coucher du soleil, les deux partis se séparèrent. Mais
le lendemain, Sarbar ordonna la retraite, tellement le vainqueur de
Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie, était convaincu de son impuissance.
Héraclius franchit une troisième fois le Taurus, entra en
Cappadoce, remonta l’Halys, séjourna un peu à Sébaste (Sivas), et hiverna
dans le Pont, comme il avait fait trois ans auparavant.

C’est durant la cinquième année de la guerre que le génie
d’Héraclius, mûri par ses travaux d’Hercule, se montra dans sa plénitude et
dans toute sa sérénité. En présence de dangers qui auraient troublé les plus
courageux et les plus habiles, il organisa froidement la défense et l’attaque,
et combina ses plans avec tant de précision qu’il ne fît aucune démarche
inutile.
Séjournant près de Trébizonde, il recevait avec une égale
facilité les nouvelles de la Perse et de l’empire. Or de fâcheux indices se
produisaient aux rives de l’Euphrate et du Danube. Le khakan ne dissimulait
plus ses projets de destruction ; il préparait contre l’Orient une expédition
aussi terrible que celle qu’avait dirigée contre l’occident le sauvage Attila,
groupant autour de lui tout ce qu’il y avait de barbares entre l’Oural et la
Vistule, accumulant les armes et les engins meurtriers qui devaient lui
livrer la capitale de la civilisation. Le grand roi faisait un effort suprême
: il avait recours à une levée en masse. Il armait tous les hommes valides
que possédaient encore ses États après tant d’effusions de sang, les
étrangers domiciliés en Perse, et même les habitants des territoires
récemment conquis.[187]
Il confiait à Saës cinquante mille hommes qui avaient fait la campagne de
Cilicie, et la garde aux lances d’or, élite que vingt années de luttes
avaient laissée intacte. Il lui ordonnait de poursuivre à outrance l’Empereur,
et pour redoubler son zèle et son énergie, le menaçait, en cas d’insuccès, d’une
mort ignominieuse. Quant à Sarbar, il était chargé de discipliner ces recrues
si inégales et si mêlées, et de les conduire à Chalcédoine.
Évidemment, ce n’était pas une coïncidence fortuite qui
allait mettre en présence, sur les bords du Bosphore, les Perses et les
Avares. C’était une alliance préparée de longue main, une véritable
coalition. A qui revenait l’honneur de cette sinistre invention ? Au grand
roi ou au khakan ? Peut-être à Sarbar, qui déjà avait campé à Chalcédoine, et
qui, depuis quinze ans, parcourait l’Asie dans tous les sens. Les surprises
du Taurus, de Salban et du Sarus l’avaient rendu ingénieux. Désespérant de
vaincre Héraclius, qu’il ne rencontrera plus sur les champs de bataille, il
était bien aise de prendre comme politique la revanche qui échappait au
général.
Quelle conduite devait tenir l’héroïque champion de Rome
et du Christianisme ? Rentrer à Constantinople pour y concerter une suprême défense
? Ou bien poursuivre Sarbar ? ou bien encore contenir Saës ?
La première alternative était tout à fait inadmissible,
car elle se résumait dans l’évacuation des provinces occupées depuis quatre
ans et dans l’abandon des positions qui, menaçant directement la domination
persane, étaient le gage d’une paix prochaine et de l’intégrité de l’empire.
D’ailleurs, la destruction des églises, tristes représailles du petit-fils de
Nouschirvan, le martyre de ceux qui avaient abjuré le Mazdéisme ou qui
refusaient d’embrasser l’hérésie de Nestorius, témoignaient assez hautement
qu’il était nécessaire de rester et de mourir au poste d’honneur. La croix n’était
pas reconquise, et il n’y avait de retour possible pour Héraclius qu’avec le
signe de la Rédemption.
La seconde, plus plausible au premier aspect, était en
réalité fort chanceuse, car, en cherchant à délivrer la ville de l’un de ses
ennemis, on s’exposerait à être soi-même pris et broyé entre deux armées
puissantes. En tout cas, engager dans un pareil moment une action générale
eût été le comble de la témérité.
La troisième était la seule raisonnable, puisqu’elle
maintenait les résultats acquis et menait à un dénouement immédiat. Héraclius
s’arrêta donc à la troisième alternative, et par là, il étonna grandement Chosroês
qui avait déjà mis des garnisons en Ibérie.[188]
Mais son grand mérite fut de diviser ses forces de manière
à parer tous les coups que ses deux adversaires lui portaient.
Il les divisa en trois corps : le premier fut envoyé par
mer à Constantinople ; le second, commandé par son frère Théodore, dut
combattre Saës dans la Mésopotamie ; le troisième, beaucoup plus faible,
restait sous ses ordres, pour garder l’Arménie et le Caucase, stimuler le
zèle défaillant des chrétiens, et déchaîner contre l’envahisseur une terrible
invasion.
Héraclius adressa ses instructions à Constantinople, se
reposant, pour leur exécution, sur l’intelligence et la fidélité éprouvées du
patriarche et du maître de la milice. Il envoya au khakan le patrice
Athanase, interprète habituel de sa politique à l’égard des Avares, muni des
pouvoirs et surtout des offrandes inséparables d’une telle mission. On mit
tout en œuvre pour soustraire la capitale à une si dangereuse épreuve. Aucune
démarche ne fut négligée, dans le but d’obtenir des délais et d’adoucir, par
la force des raisonnements et par de riches présents, cette nature
insociable. Mais le Réprouvé (c’est
désormais le nom que lui donnent les Byzantins), garda les dons et les
envoyés impériaux, et jura de porter lui-même sa réponse au palais des
Césars. Héraclius écrivit alors à ses ministres une lettre, où il entrait
dans les moindres détails des préparatifs et de la défense. Il recommandait «
le nouveau mur », « les fortifications », « les hautes tours mobiles »,
« les pieux fichés en terre devant les remparts, » « les appareils qui
lancent avec vitesse les pierres et les traits, » « les navires armés qu’il
avait fait construire.[189]
» « C’est lui qui, en réalité, disposait et ordonnait chaque chose », si
grande était sa science et sa pénétration ! Mais rien ne fut plus décisif que
les exhortations véhémentes où il excellait : « Il nous enflamma, dit un
témoin oculaire, comme le feu contraint le bois inerte à s’allumer ! » Ces
citoyens qui, la veille encore, avaient protesté contre la cherté des vivres,
jusque dans l’église de Sainte-Sophie, par des cris séditieux, et avaient
exigé et arraché le renvoi du ministre des finances,[190] endurèrent sans
murmures des privations excessives. Bientôt même ils donnèrent l’exemple.
« Les chefs, les étrangers furent entraînés ». « A un tel maître, il
fallait de tels serviteurs ! » s’écrie le diacre enthousiasmé.
C’est que leur admiration pour le Maître était sans bornes. Les
beaux esprits répétaient « qu’il restait au milieu des barbares comme une
rose au milieu des épines qui l’entourent. » Tous célébraient a ses trois
expéditions, « ses fatigues corporelles » si noblement supportées, ses
marches forcées au cœur de l’hiver, le sacrifice de ses affections de famille
à la patrie et à la religion, enfin « ce génie qui faisait mouvoir le monde.
»
Les prévisions d’Héraclius se réalisaient : de loin il
était encore plus puissant que de près. Lorsque les vétérans du Taurus et du
Caucase débarquèrent à Byzance, la confiance parut encore augmenter. Ce
peuple, naguère si pusillanime, commençait à reconnaître la grandeur du
spectacle que présentait le double assaut soutenu en Asie et en Europe.
Héraclius présida à la campagne de son frère Théodore,
comme aux travaux du patrice Bonus. Il se tint assez rapproché de lui pour le
secourir en cas d’échec. L’issue des opérations ne fut pas longtemps
douteuse. C’est aux confins du Pont et de la petite Arménie, sur l’Euphrate
supérieur, que Saës vint offrir la bataille aux Romains. « Dieu accorda tout
aux prières de sa mère » dit le moine Théophane. En effet, au milieu de l’action,
un violent orage se déclara. Tandis qu’une grêle épaisse sévissait du côté
des ennemis, l’armée romaine était complètement à l’abri. Dans ces
conditions, la victoire fut facile même sur les soldats à la lance d’or et
sur les Immortels. L’infortuné général, qui connaissait le caractère
irascible et implacable de son maître, tomba dans une mélancolie el un
désespoir qui le conduisirent au tombeau. Chosroês le fit embaumer d’une manière
grossière et outrageante et transporter à Dastagerd. Il s’acharna sur ce
corps inanimé, l’insulta, le frappa de verges. La toute-puissance et le
malheur l’avaient précipité dans la folie ![191]
Tandis que Chosroês perdait le sens, Héraclius poursuivait
l’une de ces aventures, si nombreuses dans son existence, qui nous révèlent
son tact merveilleux.[192]
Arrivé chez les Lazes, il apprit que les Khazars, appartenant à la même race
que les Huns et les Avares, venaient de faire une descente dans l’Atropatène
et se dirigeaient avec leur butin vers le détroit de Derbent. Depuis
longtemps, il désirait les connaître et se les concilier. Aussi bien
dépêcha-t-il vers eux un messager et des présents.[193]
Il leur désigna pour lieu d’entrevue les environs de Tiflis, joyeux d’en
rendre témoin la garnison persane. Les Romains, descendant le Cyrus, ne
tardèrent pas à rencontrer les Khazars qui le remontaient. Le khan Ziebil,
comme tous les chefs barbares qu’une fourberie savante ou native n’avait pas
pervertis, fut ébloui à la vue de l’Empereur, qui se présenta à lui dans le
majestueux appareil de Sélymbrie.
Par un mouvement plutôt spontané que réfléchi, il se
précipita à genoux devant cette couronne et cette pourpre. Son armée tout
entière adora Héraclius. Mais après leur avoir imprimé un respect salutaire,
le souverain voulut les gagner par des prévenances et des caresses. Il dit
lui-même à Ziebil que, si son intention était de conclure une alliance solide
avec lui, il le priait de remonter sur son coursier et de s’approcher. Cela
fait, il l’embrassa, l’appela son fils, plaça sur sa tête ce diadème qui
avait ébloui le barbare et qui maintenant le séduisait. Il l’invita à un
splendide festin, et lui donna, avec toute l’argenterie, un vêtement royal,
de précieux pendants et des diamants d’une grande valeur. Il fît, de sa
propre main, une distribution semblable aux principaux officiers. Mais il n’avait
pas encore épuisé son art de charmer les cœurs. Dans un de ses entretiens
familiers, où la curiosité du khan était habilement piquée et satisfaite avec
une discrétion non moins poétique, il exposa inopinément à sa vue le portrait
d’une belle jeune fille. Comme ses regards ne s’en détachaient point, il lui
dit d’un ton solennel : « Tu as devant toi ma fille Eudoxie, impératrice des
Romains. Dieu a voulu, qu’en ce jour, tu devinsses mon fils. Qu’elle soit
donc ton épouse, si tu me prêtes secours contre mes ennemis ! » A ces mots,
Ziebil se livra, d’une manière naïve et touchante, à sa joie et à son amour.
En échange d’un portrait et d’une promesse, il donna à son futur beau-père
une armée de quarante mille Turcs. Obligé de s’éloigner et de suivre le gros
de sa bande, il lui confia son fils pour l’élever et l’instruire. C’était une
nouvelle garantie de fidélité et de dévouement.
Que penser de cette anecdote piquante que nous a transmise
au complet le patriarche Nicéphore ? Héraclius imitait les politiques, qui,
deux siècles auparavant, avaient fiancé au roi des Visigoths Ataulphe la
fille du grand Théodose. Il tenait à exécuter ponctuellement sa parole, et
Eudoxie, bientôt mandée en Asie Mineure, aurait épousé Ziebil, sans la mort
prématurée de ce dernier. Dans tous les temps, la faiblesse des États a
contraint les souverains à de pareilles humiliations. Encore les Khazars n’avaient-ils
pas, comme les Visigoths, les mains teintes du sang des Romains.
Héraclius conduisit ses nouveaux alliés dans l’Atropatène
qu’il mit une seconde fois à feu et à sang. Nous ne pouvons le suivre dans
cette nouvelle guerre, sur laquelle nous ne possédons aucun détail. Il aurait
été intéressant de l’observer dans son rôle, à coup sûr très bien compris, de
khan des Khazars. Convenons toujours que rien n’est plus ingénieux que d’avoir,
avec les barbares Mongols de l’Asie, rendu vains les efforts des barbares
Mongols de l’Europe. En effet, Sarbar, obligé de distraire de son armée
plusieurs milliers d’hommes, fut, pour ceux-ci, un allié sans valeur.

L’heure du danger et de l’héroïsme était venue pour
Constantinople. Déjà le Sanglier royal avait pris position sous les murs de
Chalcédoine, en vue de la cité impériale, lorsque l’avant-garde du Réprouvé,
forte de trente mille hommes, franchit le Long Mur et s’empara du bourg de
Mélantiade. Aussitôt les habitants des campagnes se réfugièrent dans l’enceinte
Théodosienne.[194]
Une sortie mal concertée, qui avait pour but de moissonner quelques champs de
blé, amena un premier engagement où les barbares obtinrent un léger avantage.
Ils s’enhardirent alors, et faisant à gauche un long circuit, vinrent camper
à Sycae, sur les rives du Bosphore. De grands feux furent simultanément
allumés en deçà et au delà du détroit : c’étaient les Avares et les Perses
qui s’informaient mutuellement de leur arrivée en incendiant les églises. De
sinistres lueurs se projetaient sur la mer et présageaient une guerre d’extermination.[195]
Le patriarche et le maître de la milice ne faillirent pas
à leur mission : ils surent faire concourir leurs moyens et leur activité au
salut de la ville qui leur était confiée.
Il convient d’insister sur le rôle de Sergius. Appelé à
diriger les affaires en l’absence de l’Empereur, il comprit que son
intervention devait être avant tout religieuse. La religion n’était-elle pas
en réalité la source de la politique lorsqu’on faisait en Asie une croisade ?
Il fut le premier homme d’État de l’époque, parce qu’il sut rester dans l’Église
et dans ses fonctions sacrées. Aux citoyens qui se pressaient en foule autour
de sa chaire, il inculqua profondément cette idée « que les envahisseurs
voulaient les contraindre d’abjurer leur foi à toute épreuve », assertion qui
n’était qu’à moitié vraie, car si Sarbar obéissait au fanatisme, le khakan ne
voulait que le pillage. Mais la perspective d’un retour forcé à une idolâtrie
détestée était plus terrible aux yeux des Grecs du moyen âge que la
captivité, la servitude et la mort, conséquences trop certaines d’une défaite
ou d’une défaillance.[196]
Il leur démontra, dans des raisonnements subtils et
appropriés à son auditoire, que la surprise d’Héraclée avait eu une seule
cause, le péché. Il en conclut la nécessité d’une confession universelle pour
détruire ce principe de toutes les infortunes nationales. « Lorsque la
tourmente se fut approchée, lorsque le danger apparut de toutes parts, il
exhorta ceux qui avaient commis des fautes à se débarrasser d’une charge
accablante, de peur qu’entraîné par le poids du jugement de Dieu, le vaisseau
du monde ne pérît avec eux. » « Il savait bien, ce laboureur des
âmes, qu’un cœur ne peut rien produire, si on ne l’émonde comme une vigne. «
Les pleurs qui naissent du repentir sont comme une rosée bienfaisante. » « La
foi et l’espérance développent les nobles qualités dont nous possédons le
germe, de même que le soleil fait éclore les plantes. » Cette théorie est
sortie de la nature même du Bas-Empire : en l’appliquant avec tant de
vigueur, le patriarche montrait une admirable intelligence de ses
compatriotes. Une autre précaution excellente fut de procurer aux Byzantins
un général supérieur à Bonus, supérieur à Héraclius lui-même, la Vierge dont
l’intervention auprès de Dieu n’est jamais inutile. Il fit plus encore : il
leur donna un signe visible de la protection de Marie, une image miraculeuse,
drapeau déjà arboré par les Romains, et qui, en ce moment, faisait le tour de
l’empire Perse. Habitué à s’identifier, par une piété et un mysticisme
profonds, avec les saints, avec la mère du Christ, avec Dieu lui-même, il
jouissait, auprès de cette société byzantine, d’un crédit sans limites, qui
tournait à l’avantage de tous. De ces ardentes méditations à une action
énergique, il n’y a qu’un pas. Le patriarche, au milieu de ses jeûnes,
paraissait en public à côté du maître de la milice et des magistrats,
excitant chacun à faire virilement son devoir.[197]
Ses veilles étaient consacrées à la réalisation de ses prières.
Sergius nous apparaît, non comme un nouveau Moïse
(hyperbole de Pisidès), mais comme un nouvel Aaron, puissant auprès de Dieu,
obligé parfois de sacrifier aux idoles de son peuple pour obtenir de lui un
concours actif.
Cependant le khakan était parvenu è Andrinople. Malgré l’irrévocable
sentence prononcée par lui contre la cité de Constantin, il dit au patrice
Athanase : «Va trouver tes concitoyens ; vois ce qu’ils veulent m’offrir pour
m’apaiser et m’éloigner.[198]
» Le Romain partit en promettant au khakan une entière satisfaction. Mais,
lorsqu’il se présenta au patrice Bonus, il fut bien surpris de ne recevoir,
pour la mission patriotique qu’il remplissait, que des reproches et des
injures. « Pourquoi humilier ainsi Rome et l’Empire devant un barbare ? » lui
criait-on de toutes parts. Évidemment ce n’était plus la même ville, ce n’étaient
plus les mêmes hommes, jadis si empressés d’éloigner l’ennemi, non avec du
fer mais avec de l’or. — « J’ai fait ce que vous m’aviez vous-même ordonné. »
— « N’avez-vous donc pas appris les changements survenus depuis lors, nos
murs mis en état de défense, l’arrivée des secours de l’Empereur ? » Il n’en
pouvait croire ses yeux, car la lettre d’Héraclius, les discours et les actes
de Sergius, lui étaient inconnus. Mais il voulut s’élever à cet héroïsme, qui
était comme l’atmosphère nouvelle de Constantinople. L’idée de renouveler le
dévouement de Régulus séduisit ce diplomate vieilli dans les froids calculs
delà politique. « Je rapporterai au barbare tout ce qu’il vous plaira, fût-ce
une injure ou un défi ! » s’écria-t-il. Afin que son éloquence empruntât aux
faits eux-mêmes plus de force et de persuasion, et que sa conscience fût
tranquille, on lui montra en détail les préparatifs. On passa devant lui une
grande revue, où parurent, dans une attitude martiale et presque farouche,
ceux qui avaient forcé naguère les Perses à s’enfuir.[199]
Athanase dut bientôt renoncera son espoir de dévouement et
de martyre. C’est à peine si le khakan lui laissa prononcer l’une de ces
fières paroles si longtemps méditées : « Sors de ma présence, et va, si tu le
veux, rejoindre les tiens ! Mais sachez que si vous ne me livrez pas tous vos
biens, je ne laisserai pas pierre sur pierre dans votre cité, et vous serez
mes esclaves ! »
Alors il fît résonner ce fouet qui, neuf ans auparavant,
avait glacé d’effroi les timides sujets d’Héraclius, mais qui venait de
perdre sa vertu. Il poussa, avec résolution cette fois, ses cohortes
sanguinaires. Il couvrit ainsi les abords de la péninsule sur laquelle s’élève
Constantinople, entre la Propontide et la Corne d’Or. Cette vue, du haut des
remparts, près de la Porte Philoxène, émut vivement le diacre Byzantin. « On
eût dit que les anciennes fables, qui nous représentent les géants issus de
la terre, se réalisaient. C’était bien elle qui, de ses profondeurs, avait
vomi ces Barbares. Huit myriades de guerriers étaient réunies.[200]
Quelle guerre mêlée et compliquée ! le Slave coudoyait le Hun, le Scythe se
rencontrait avec le Bulgare. » Et, faisant allusion au voisinage de Sarbar,
le poète ajoutait : « Le Mède était devenu le compagnon du Scythe. Chacun
avait sa langue et sa région particulière. La nature les avait séparés ; mais
ils étaient unis de longue date. » « C’étaient des trompettes, des javelots,
des épées, du feu, des tortues, des projectiles, des machines semblables à de
fausses tours. » Il résumait son impression par cette vive image : « D’un
côté bouillonnait avec fureur Scylla conjurée avec les Scythes ; de l’autre
la Charybde de la Perse répondait avec fracas. »
Telle était « cette violente tempête », « ce vent
pernicieux qui soufflait de la Thrace ».[201]
Une journée entière, le Réprouvé garda le silence : il organisait ses légions
indisciplinées. Tout l’espace compris entre la Porte d’Or et la Porte du
Cirque, le seul accessible par le continent, fut garni d’Avares, de Gépides
et de Bulgares. L’extrémité du golfe qui est le grand port de la ville se
remplit de monoxyles ou bateaux faits d’un seul tronc d’arbre, que les
Slaves, leurs constructeurs, devaient manœuvrer sous le fouet du maître. Si
on ajoute que les Perses étaient campés à Chalcédoine, tout prêts à passer le
détroit, on verra qu’au triangle dessiné par Constantinople, répondait un
autre triangle dessiné par l’armée ennemie. Bien combinée, cette triple
attaque eût été mortelle. Bonus, général inaccessible à la peur, était
tellement convaincu du péril, qu’il ne cessait de se montrer aux portes et
sur les murs pour adresser aux Avares ces paroles suppliantes :
« Acceptez le tribut que nous vous offrons ! » Il recevait une réponse
bien faite pour lui inspirer un sublime désespoir : « Il nous faut vos biens,
il nous faut votre ville ; retirez-vous ! »
Mais le khakan, grâce à la vigilance, au courage et à la
ruse des Grecs, échoua dans ses trois projets : l’assaut de la muraille de
terre, la jonction avec les Perses et l’attaque de la Corne d’Or.
Il disposa d’abord tous ses engins sur une ligne continue.
Les béliers, les pierres lancées par des catapultes, ébranlaient les
fortifications et décimaient leurs défenseurs. Mais à la grêle des pierres
répondait la grêle des traits, et les rangs des Grecs, à chaque instant
éclaircis, se remplissaient à chaque instant.[202]
Le lendemain, douze tours cuirassées, dont la hauteur égalait presque celle
des retranchements se dressèrent entre les Portes Polyandre et Saint Romain.[203]
Mais l’un des matelots employés comme auxiliaires opposa à ces machines
compliquées et formidables une machine à la fois simple et meurtrière. Il
fixa, sur un plancher mobile, un mât muni d’une nacelle que des poulies
élevaient ou abaissaient à volonté et qui suivait les tours dans leurs
évolutions : un soldat descendait de la nacelle pour les incendier. C’était
là un poste d’honneur très périlleux, mais très envié. « Lorsque les tours s’approchèrent,
une vertu divine, rapporte Nicéphore les renversa aussitôt, et détruisit ceux
qui s’y trouvaient[204]
».
Le patriarche Sergius parcourait processionnellement les
remparts avec son clergé, tenant dans ses mains et présentant aux Barbares « l’image
terrible. » « Il leur inspira une telle crainte, qu’ils détournèrent le
visage. » « Beaucoup périssaient sous les traits d’un invisible archer. »
Le khakan, pour se procurer le répit nécessaire à l’accomplissement
de son second dessein, fit semblant de modérer ses exigences. Il pria Bonus
de lui envoyer des députés. On choisit, à ce que nous apprend le diacre, « des
hommes à la parole harmonieuse et conciliante », de graves sénateurs, de
hauts dignitaires de l’Église, ayant à leur tête le patrice Athanase. Ils
étaient à peine entrés dans le camp ennemi que, sur un signe du Réprouvé, «
trois hommes vêtus de soie furent introduits avec de grands honneurs ». C’étaient
les émissaires de Sarbar, « l’esclave de la Perse », chargés d’aiguiser «
une épée déjà affilée » et de « stimuler le feu par le feu. » « Le Barbare,
fier d’avoir reçu en même temps un si grand nombre de députés, les avait
rassemblés par ostentation ». S’il eût été bon politique, « il aurait enveloppé
sa ruse dans le secret et caché ces envoyés mystérieux » ; mais il croyait « inspirer
de cette façon une frayeur encore plus vive aux assiégés ». Il les fit
asseoir, tandis que les délégués impériaux restaient debout et tête nue. « Vous
avez devant vous, dit-il d’un ton ironique, une ambassade qui m’annonce que
le grand roi tient à ma disposition un corps de trois mille hommes. Aussi,
croyez-moi, vous ferez bien de sortir de votre ville avec une chemise et un
sayon. Si vous m’écoutez, je m’entendrai avec Sarbar, qui est mon ami ; il
vous recevra dans son camp, et vous n’aurez rien à souffrir. Quant à moi, j’aurai
nécessairement votre ville et toutes vos fortunes. Il vous faudrait, pour m’échapper,
nager comme des poissons ou voler comme des oiseaux. Ne comptez pas sur votre
Empereur. Son entrée dans la Perse n’est qu’une fable : il n’a point d’armée
qui puisse venir à votre secours. » — « C’est là une erreur, ou une imposture
de tes alliés ! dit le patrice George. L’invasion d’Héraclius est si réelle,
qu’au moment où je te parle, il ruine de fond en comble leurs demeures et
leurs temples. » — A ces mots, les Perses, qui étaient restés silencieux, «
décochèrent des syllabes barbares, des paroles agressives, des propos
blessants ». Ils exprimèrent, par tous les moyens, leur mépris et leur
colère. « Le tyran des Scythes trépignait de plaisir et jouissait d’une
manière éhontée de cette scène avilissante ». « Vous avez beau jeu de nous
insulter ici, s’écria le Romain ; aussi bien c’est là une comédie arrangée
entre vous et le khakan. Permettez-nous de ne répondre qu’à votre maître. ».
Et, fixant résolument ce dernier : « Certes, tes forces doivent être bien
considérables, puisque tu as encore besoin des Perses ! — J’ai voulu dire
seulement que leur amitié m’était assurée et que, sur une simple invitation,
ils se rendraient à mon camp. — Eh bien ! fais comme il te plaira, mais nous
ne quitterons pas notre ville. Nous étions venus pour te parler de paix. Si
tu n’as pas de meilleures conditions à nous offrir, expédie-nous au plus
vite. »
« Celui qui pèse tout d’une balance égale fit
tourner, dit le poète, cette machination à la ruine de celui qui l’avait
conçue et révélée ». Les Grecs, en gens avisés, profitèrent de ce précieux
indice. Garder l’entrée du port et fermer tous les passages leur fut chose
facile, car ils étaient maîtres de la mer. Les envoyés Persans furent
aperçus, malgré la nuit, sur la nacelle qui les ramenait à Chalcédoine. L’un
d’eux s’était caché sous un amas de couvertures. On l’en tira, sur l’indication
d’un matelot, et on le décapita. Le second fut reconduit aux Avares, les
mains tranchées. On jeta le troisième dans une barque, et on l’exécuta sur la
côte d’Asie, aux yeux de l’armée Persane saisie d’horreur. On lança, comme
une provocation, sa tête dans le camp de Sarbar. Elle portait cette
inscription : « Le khakan s’est réconcilié avec nous ; il s’est chargé de vos
deux premiers ambassadeurs. Quant au troisième, le voici ! »
Le roi des Avares se rendit à Chelae, port du Bosphore,
situé à deux lieues au nord de Constantinople. Il était suivi des nombreuses
embarcations construites par les Slaves, qu’il destinait au transport des
troupes persanes. Le soir, à son retour, Bonus lui offrit du gibier et du
vin. Mais cette nouvelle raillerie ne fit, comme on le souhaitait, que l’irriter
davantage. L’un de ses officiers, s’approchant de la muraille, dit d’une voix
retentissante : « Vous vous êtes souillés d’un crime épouvantable. Vous avez
mis à mort les personnes qui hier ont diné avec notre maître. Vous nous les
avez rendues égorgées ou mutilées. — Nous ne nous en soucions guère ! »
répondit-on de l’intérieur. Cependant la flotte romaine s’établissait sur la
côte orientale du détroit. Les monoxyles, qui prenaient cette direction,
furent saisis au passage, et ceux qui les montaient jetés à la mer ou massacrés.
Le khakan jura de se venger, et sa précipitation causa un
troisième et dernier désastre. Tous les vaisseaux furent de nouveau disposés
à l’embouchure du Barnyssus, c’est-à-dire à l’extrémité septentrionale de la
Corne d’Or. Il y entassa, suivant son habitude, les Slaves, les Bulgares et
leurs femmes qui partageaient leur infortune et leur servitude. Il leur
enjoignit d’attendre la venue de la nuit. Un feu allumé à Blakhernes,
au-dessus du temple de la Vierge ou du mur de Ptéron, devait servir de
signal. Alors la flotte s’ébranlerait et forcerait le passage vers la haute
mer. On atteindrait un double but : l’attaque, du côté du continent
obtiendrait un plein succès, et des communications s’établiraient entre le
khakan et Sarbar. Mais les yeux des Grecs étaient aussi pénétrants que leur
intelligence. Le patrice Bonus, averti, fît remonter les birèmes et les
trirèmes, à la file les unes des autres et de chaque côté, jusqu’aux abords
de Blakhernes. Afin que les Avares ne donnassent pas en temps utile l’assaut
projeté, il se chargea lui-même du signal. Des Arméniens firent briller, sur
la plate-forme de Saint-Nicolas, une lumière éclatante, qui pourtant ne
trahit point les galères romaines. Aussitôt les Slaves, trompés par cet
artifice, ramèrent vers le faubourg de Sycae, et furent pris entre les
birèmes et les trirèmes, qui soudain s’étaient rapprochées comme les branches
d’un étau. « C’est pour moi, dit Pisidès, un sujet d’étonnement que les
Barbares, qui voyaient une si grande étendue de mer se développer devant eux,
se soient enfermés dans l’étroit espace où la Vierge a sa demeure, comme s’ils
étaient gênés par l’immensité même. C’est dans ce petit golfe, comme dans une
nasse de pêcheurs, qu’ils entassèrent leurs barques liées les unes aux autres.
Lorsque, d’un commun accord, tous se furent élancés simultanément contre nos
vaisseaux en poussant des clameurs, on eut à la fois un combat visible et un
combat mystérieux. En effet, seule la mère de Dieu tendait les arcs, opposait
les boucliers, lançait les traits, émoussait les épées, retournait et
submergeait les vaisseaux, donnait aux barbares l’abîme pour demeure ».
Quelques uns regagnèrent Blakhernes, mais ce fut pour
périr de la main des Arméniens. Un fort petit nombre, enfin, se présentèrent
au camp des Avares ; le sauvage khakan ordonna d’exterminer ces restes d’une
nation mal inspirée.[205]
La vue de cette multitude de cadavres, de cette mer agitée
tout à l’heure, maintenant paisible, mais ensanglantée, jeta l’épouvante dans
l’armée du Réprouvé. Les Slaves et les Bulgares, qui combattaient en avant
des murs, consternés, et surtout irrités du massacre que leur maître avait
commandé de sang-froid, prirent la fuite vers la Grande Muraille.[206]
Le khakan était contraint de suivre ses esclaves dans leur
pays. On apprenait, à ce moment même, la défaite de Saës et l’alliance de
Ziebil. Le Sanglier royal et le Réprouvé échangeaient des ambassades et des
condoléances.[207]
L’esprit des Barbares était visiblement troublé. Préoccupé de cette image de
la Vierge, que les assiégés n’avaient cessé de montrer à ses regards, on l’entendit,
peu de jours après le désastre, prononcer ces paroles : « Je vois une femme
richement vêtue qui parcourt les remparts ». Saisis de la même anxiété, ses
sujets avaient aperçu une princesse, accompagnée de ses eunuques, sortir par
la porte de Blakhernes. C’était, disaient-ils, l’impératrice qui allait
proposer la paix à leur roi. Ils l’avaient d’abord laissée passer ; mais
bientôt, se ravisant, ils l’avaient poursuivie jusqu’aux Vieux-Rochers. Au
moment où ils l’atteignaient, elle s’était évanouie comme une ombre.[208]
Quelques heures après, une panique se répandait parmi les Avares, qui tournaient
aveuglément leurs armes les uns contre les autres.
Ce n’était plus qu’une fuite désordonnée. Toutefois, le khakan
fit bonne contenance ; il combla lui-même le fossé qu’il avait creusé, enleva
les machines disposées en avant des murs, détruisit les tours, mit le feu aux
retranchements, aux pieux, aux tortues, à tous ses appareils de guerre. Il
incendia les faubourgs, les églises de Saint-Cosme-et-Damien et de Saint Nicolas.
« N’allez pas croire, dit-il en partant, que ma retraite soit due à la
crainte. Mais je manque de vivres, et j’avais mal choisi mon temps. Je m’en
vais faire mes approvisionnements, et je reviendrai bientôt tirer de vos
actions une vengeance éclatante. » L’un des chefs, moins irrité et plus
sincère, demanda une entrevue au patrice Bonus, pour ménager un accommodement
entre les Romains et les Avares. Le maître de la milice répondit sans s’émouvoir
: « J’ai disposé jusqu’à ces derniers jours du pouvoir de faire la paix ;
aussi bien vous l’avais-je proposée ; mais voici que le frère de notre
Empereur arrive ; il s’empressera de vous reconduire chez vous, et là vous
traiterez de paix tout à votre aise. »
Quand l’arrière-garde du khakan eut disparu, le peuple de
Constantinople, par un mouvement instinctif, se précipita vers Blakhernes. Là
s’était passé le dernier acte, l’acte le plus sublime de cette héroïque
tragédie. Là s’élevait l’église de la Vierge. Quel fut leur ravissement quand
ils virent que ce temple révéré était presque le seul édifice que la fureur
des Avares eût épargné !
« Si un peintre veut représenter notre récente
victoire, qu’il se contente de mettre sous les yeux l’image de la Vierge,
Mère de Dieu, » répétaient à l’envie les Byzantins.[209]
Le samedi de la cinquième semaine de carême, jour de la délivrance de
Constantinople, une fête religieuse rappelait aux Byzantins la gratitude qu’ils
devaient « à la Toute-Sainte.[210]
».
Pisidès, qui avait déjà payé sa dette à la Mère du
Sauveur, dans le poème des Avares,
composa encore en son honneur l’Hymne sans fin.[211]

C’est par des paroles pleines d’espérance que Georges
Pisidès terminait son poème des Avares. Il voyait déjà « le Danube et le
Tigre ensanglantés comme autrefois le Nil ; » et, faisant allusion aux
fiançailles du nouveau Constantin avec la fille de Nicétas : « Victoire,
parais, s’écriait-il, il convient que tu prennes pour époux ce jeune homme
auquel tu as accordé, comme présent de noces, l’extermination des Barbares ».[212]
Il semblait, en effet, que le dénouement dût être aussi
rapide que glorieux ; et pourtant on l’attendit encore deux années. Le grand
roi demeurait inflexible. Sarbar, qui n’avait point partagé le désastre du
khakan, campait toujours à Chalcédoine, impuissant contre Constantinople,
mais obstiné. Théodore aurait pu venir l’en déloger : un grave événement le
força de rejoindre l’Empereur.
Ziebil était mort. Les quarante mille Khazars confiés par
lui à Héraclius, voyant que l’Atropatène était complètement ravagée, fatigués
de cette guerre de montagnes et d’embûches, appréhendant par dessus tout les
rigueurs d’un hiver où il faudrait se battre chaque jour, déclarèrent qu’ils
se retiraient dans leurs steppes et dans leurs déserts. L’Empereur ne les
retint pas. Il assembla autour de lui les soldats de sa faible, mais héroïque
armée, et leur dit ces simples et belles paroles : « Vous le voyez, mes
frères, vous n’avez plus d’alliés. N’en soyez pas étonnés. C’est Dieu et sa
Mère qui veulent que nous devions tout à leur intervention ! Voilà les seuls
alliés que nous aurons désormais ! »[213]
Le printemps venu (627), il pénétra dans les montagnes, et
parut inopinément aux confins de l’Assyrie, dont il ravagea les villes, brûla
les moissons, et passa au fil de l’épée les habitants. A la tête de ses
forces, le grand roi avait placé Razatès, général impétueux et entreprenant,
qui, parti de Tauris, suivait Héraclius comme à la piste. Mais les Perses
avaient beaucoup à souffrir, car les ennemis ne laissaient derrière eux
aucune ressource. « C’est à peine, dit le chroniqueur, s’ils parvenaient à
recueillir les miettes qui tombaient sur la route ». Les chevaux périssaient
par milliers.
Les Romains passèrent le grand Zab, l’un des affluents du
Tigre supérieur, et campèrent près des ruines de Ninive. L’intrépide Razatès
les eut bientôt rejoints. Mais on le tint à distance aussi longtemps qu’on le
jugea opportun. Un combat d’avant-postes lui fut défavorable. Alors on hâta l’action
décisive, afin de prévenir la jonction de trois mille cavaliers qui
accouraient de la Mésopotamie. On choisit une plaine propre aux évolutions
stratégiques. Le point du jour trouva Héraclius exhortant et ordonnant les
soldats. Razatès, qui avait toujours présente cette parole du féroce Chosroês
: « Si tu ne peux vaincre, du moins tu peux mourir ! » accepta ce défi avec
une ardeur fébrile. Il opposa aux Romains trois corps de bataille (12
décembre 627). La lutte engagée, il se présenta au premier rang, provoquant à
haute voix Héraclius : « Dieux, jugez entre moi et mon impitoyable maître ! »
répétait-il.[214]
Le magnanime héritier de Trajan et de Théodose ne se fit point attendre. Il
parut monté sur son cheval Phalbas, brandissant sa terrible épée, et du
revers il abattit la tête de son adversaire. Un second, un troisième général
Perses eurent le même sort. Il avait lui-même reçu une blessure qui dut
rappeler longtemps à ses compagnons d’armes cette scène digne de l’Iliade.
Ceux-ci se précipitaient à ses côtés pour lui faire un rempart de leurs
corps, et pour transpercer avec leurs flèches les assaillants, toujours plus
nombreux et plus acharnés. C’était d’ailleurs une mêlée universelle qui se
prolongea pendant onze heures. Une nuit épaisse régnait quand on se sépara,
et telles étaient la stupeur et la prostration des vaincus, qu’ils restèrent
sur le champ de carnage, pêle-mêle avec les morts et les mourants, à deux
portées de flèche des vainqueurs. Ce n’est que peu de temps avant l’aurore qu’ils
eurent conscience de ce qui s’était passé et qu’ils s’éloignèrent. Alors, une
frayeur indicible s’empara de ces infortunés. Ils couraient, tremblants, vers
les bois et les rochers. Les Romains jugèrent à leur tour de l’importance de
leur victoire. Ce n’étaient partout que glaives, casques et armes de tout
genre, la plupart brisés et méconnaissables. On porta à Héraclius les
dépouilles de Razatès, son bouclier formé de cent vingt lames d’or, ses
bracelets étincelants, la selle de son cheval, ouvrage d’un grand prix.
Beaucoup de guerriers purent montrer des épées et des ceintures splendides,
ravies aux Perses. La tête du général fut exposée à la vue de tout le camp ;
on arbora vingt-huit drapeaux ennemis, complètement intacts ; on en ramassa
beaucoup d’autres réduits en lambeaux et plus chers encore à leurs
possesseurs. Mais le Prince des Ibères, pris vivant, était le plus glorieux
trophée de Ninive. La veille, quelle noble émulation animait ces guerriers,
quand ils songeaient qu’Alexandre, mille ans auparavant, avait, près des
mêmes lieux, mis en fuite l’un des prédécesseurs de Chosroês ! Le lendemain,
ils étaient fiers d’appartenir à la Grèce, en dépit de leurs noms de Romains.
Mais c’est vers le Dieu d’Héraclius que leur pensée se reporta aussitôt, et c’était
justice, car lui seul avait réveillé en eux, contre toute espérance, l’héroïsme
des ancêtres.
Si Héraclius avait hésité à pénétrer au cœur de l’Empire
Perse, après les victoires de Tauris et d’Ourmiah,[215] il n’eut pas
les mêmes scrupules après la victoire de Ninive. Il négligea les nombreux
fuyards de l’armée de Razatès, qui se ralliaient derrière lui, et décida qu’il
marcherait sur Ctésiphon en descendant la rive gauche du Tigre.
Le Tigre, serré de plus en plus à l’Occident par l’Euphrate,
avec lequel il finit par se confondre, n’a, de ce côté, que des affluents peu
nombreux et peu importants. Mais il se développe librement à l’Orient où il
reçoit plusieurs rivières issues des Monts Zagros (Djebel-Tagh). Ce sont le
grand Zab (Lycus), le petit Zab (Caprus), la Torna (Physcus, Odorneh), l’Arba (Dyalah), le Gyndes (Kerkah).
Toute cette partie de l’Assyrie, comprise entre les monts
Zagros et le Tigre, n’est en général formée que de terres blanchâtres,
imprégnées de sel, et renfermant le gypse, le pétrole et le naphte. On n’y
rencontre que l’absinthe odoriférante. Des Arabes nomades, des troupeaux d’autruches
parcourent ces mornes solitudes. Cependant il y a de fraîches et verdoyantes
oasis dans le voisinage des cours d’eau qui déposent sur les bords un limon
qui les féconde. On les appelle, en langue persane, des paradis, c’est-à-dire des
jardins.
La géographie de cette contrée imposait à Héraclius une
stratégie particulière. Il lui fallait, par des marches rapides, se saisir
des ponts construits sur les affluents du grand fleuve : là, en effet, il
serait à l’abri de toute surprise et trouverait l’abondance et le repos. Les
paradis marquaient à l’avance les étapes de son expédition.
Il passe en toute hâte le grand Zab. Modérant son élan,
afin de ménager ses troupes, il envoie en avant les cavaliers arméniens qui
surprennent plusieurs postes ennemis et quatre ponts sur le petit Zab.[216] Ce second
obstacle franchi, il s’établit dans le paradis d’Yesdem, annonce une halte de
quelques jours, et célèbre avec une grande solennité la fête de Noël, en
présence des Mages et des sectateurs de Zoroastre.
Cependant Chosroês, qui vient d’apprendre la déroute de
Ninive, envoie deux messages, l’un à Gundarnaspe pour lui prescrire de
surveiller les Romains, l’autre à Sarbar pour le ramener de Chalcédoine vers
Ctésiphon. Héraclius intercepte cette dernière lettre et la supprime. Dans un
billet, qu’il dicte à l’un de ses scribes les plus habiles, il annonce au
Sanglier Royal « que l’Empereur est défait et poursuivi par les Perses, et
que le meilleur parti est de continuer à ravager le territoire romain et à
menacer la capitale. » Il imite le cachet du grand roi, et charge un
transfuge de mener à bonne fin ce nouveau stratagème.
La ruse était fort bien ourdie, à coup sûr. Peu importait
à Héraclius que Sarbar eût la vaine satisfaction de camper devant
Constantinople, égayée peut-être de ce spectacle nouveau, de cette morgue et
de cette impuissance. Mais il avait grand intérêt à ne pas se mesurer avec
une armée nombreuse, dans une région inconnue.
L’approche de Gundarnaspe le décida à se porter du petit
Zab à la Torna. Il ravagea le paradis de Rusa et enleva le pont avec sa
vigueur accoutumée. Le paradis de Béclal lui offrit une riante hospitalité.
Pour faire diversion aux soucis de la guerre et pour adoucir le regret de la
patrie absente, il y éleva un cirque où ne figurèrent ni les Bleus ni les
Verts, mais où l’armée trouva un délassement et un pieux souvenir. Ainsi la
petite armée d’Héraclius, comme celle de Xénophon, dix siècles plus tôt,
résumait toute la société grecque contemporaine. Seulement, à l’époque du
disciple de Socrate, c’était le spectacle des délibérations politiques que l’on
présentait aux Assyriens stupéfaits ; à l’époque de l’auguste émule de
Constantin, c’étaient des solennités religieuses et des jeux d’amphithéâtre
(1er janvier 628).
Poussant devant lui les troupeaux qui paissaient dans
cette royale oasis, il marcha vers Arba dans la direction de Dastagerd.
Mais une grande nouvelle vient le surprendre au milieu de
sa course. Chosroês s’est enfui de sa résidence favorite. Ne recevant de
réponse ni de Gundarnaspe ni de Sarbar, le grand roi a craint de tomber entre
les mains d’Héraclius. Ayant fait percer la muraille voisine de son palais,
il sort à l’insu de ses gardes, à l’insu des dignitaires et des courtisans.
Il emmène ses enfants et ses femmes, qui, vivant dans des demeures séparées,
et ne s’étant jamais vus, se précipitent pêle-mêle et s’embarrassent
mutuellement. La nuit venue, le roi des rois s’estime heureux de trouver
asile dans une pauvre chaumière, et se heurte la tête contre la porte qui est
trop basse. Il se dirige vers Ctésiphon, cette capitale dont il évite le
séjour et la vue depuis un quart de siècle. Le nouveau Cambyse oublie, dans
son infortune et sa précipitation lamentable, que les Mages et les
Astrologues lui ont prédit que le jour où il rentrerait dans sa capitale il
serait perdu. A peine a-t-il mis le pied dans cette cité fatale, qu’il se
souvient et se ravise. Il repasse le Tigre, songeant à la prophétie, songeant
à Héraclius. Une fuite éperdue le conduit enfin à Guédeser (Séleucie), au
delà de l’Eulaeus (Karoun),
au cœur de la Suziane (Khouzistan). Il ne garde avec lui que Schirin et trois
de ses femmes qui sont ses propres filles. La foule des épouses et des
enfants, tout le sérail est relégué dans une des forteresses les mieux
protégées de l’Orient.
Les Grecs pénètrent dans Dastagerd, qui, en deux semaines,
avait éprouvé deux fois un étonnement et une consternation indicibles. Ils
regardaient eux-mêmes avec curiosité et défiance cette cité « établie par Artaxerxés
comme une haute tour pour servir de boulevard à son impiété[217]
». « Là, dit Pisidès, Chosroês avait des mages et des ministres auxquels
il confiait la garde des charbons ardents, car il avait peur que l’on n’entraînât
ses dieux en captivité ». Heureusement, on évita une seconde magophonie. Les
prêtres d’Oromase n’affrontèrent pas, pour la défense de leur culte, le
martyre que le défenseur du Christ leur eût accordé avec une cruelle
générosité. « Je ne désire la mort de personne, répétait Héraclius, mais qu’ils
ne s’avisent pas de tirer l’épée contre moi ». « Il leur montra ses béliers,
ses tortues, ses frondes, ses boucliers, et les prit uniquement par la peur
». « Il réduisit en cendres les dieux de la Perse ! » s’écrie le bel esprit
byzantin. Chose triste à dire, les palais de Chosroês eurent le même sort. C’étaient
des édifices d’une architecture admirable.[218]
Les lingots d’or et d’argent, les habits de soie, les riches tapisseries
brodées à l’aiguille, l’aloès, des parfums de toutes sortes, les épices de l’Inde,
abondaient dans cette somptueuse Babylone des Sassanides. On livra tout aux
flammes, ne pouvant tout emporter. C’était, disait-on, pour faire comprendre
à Chosroês tous les maux qu’il avait causés aux habitants de l’Empire en
détruisant leurs cités. Mais Héraclius, incendiant Dastagerd, ne trouve pas
plus grâce devant nous qu’Alexandre incendiant Persépolis. Ses soldats furent
moins barbares envers les ménageries royales. Ils admirèrent les cygnes et
les lions destinés aux chasses de Chosroês. Ils se partagèrent les autruches,
les chevreuils, les onagres, les paons et les faisans. Des dépouilles plus
nobles, plus dignes d’être conservées furent trois cents étendards, trophées
des guerres de Sapor et de Nouschirvan.
Un spectacle touchant attire nos regards. Au bruit de l’invasion
d’Héraclius, tous les malheureux que Sarbar, triste imitateur des tyrans de Babylone,
avait entraînés en Perse, soit comme captifs, soit comme colons, sortaient de
leurs demeures et accouraient auprès de leur souverain légitime : tous
réclamaient à grands cris Édesse, Alexandrie ou Jérusalem.
Toutefois, le grand roi avait résolu de défendre la ligne
de l’Arba. Bien que Dastagerd (Artémita, Dascara-el-Mélik) fût adossé à ce
fleuve, sur la rive droite, le passage était difficile. Il n’y avait qu’un
pont étroit, dominant un affreux précipice, au delà duquel apparaissaient les
ennemis. Les abords présentaient partout des dangers, car la rivière est
encaissée et les berges en sont escarpées. Héraclius résolut de descendre l’Arba
et de rejoindre ainsi le Tigre en se rapprochant de Ctésiphon, dont il n’était
plus qu’à trois journées.
La fête des Lumières célébrée, il sortit de Dastagerd et
se tint à quelques milles du rivage pour échapper à la surveillance des
Perses. Les éclaireurs Arméniens, malgré leurs recherches assidues, ne
trouvèrent aucun endroit guéable. Tous les ponts d’ailleurs étaient rompus ;
Héraclius écrivit à Chosroês : « Je suis à ta poursuite,
mais mon seul but est de faire la paix. C’est bien malgré moi que je ravage
ton royaume. C’est toi-même qui m’y forces. Déposons donc les armes,
réconcilions-nous, éteignons l’incendie avant que la ruine ne soit consommée
! »
Mais l’orgueilleux despote n’écouta point cette généreuse
proposition. Il crut que les Grecs étaient arrivés au terme de leurs succès.
Il pensa que les siens se trouvaient bien plus près de Constantinople que les
ennemis ne l’étaient de Ctésiphon. On le vit, au milieu de ses ridicules et
folles illusions, rassembler les serviteurs des grands, les eunuques et jusqu’aux
femmes et aux enfants, pour couvrir Ctésiphon.
Cette levée inhumaine, ce refus non moins cruel,
soulevèrent une indignation générale, présage d’une insurrection prochaine.
Que devait faire Héraclius ? Laisser mûrir la révolte qu’il
prévoyait, ou forcer le passage de l’Arba et du Tigre ? Une défaite n’était
guère à craindre avec une armée héroïque, opposée à une armée démoralisée.
Mais un Empereur victorieux avait, trois siècles auparavant, succombé sous
les murs de l’antique capitale des Parthes. Le souvenir de Julien l’Apostat
retenait Héraclius, prêt à s’élancer. D’ailleurs il pouvait, par trop d’audace,
compromettre une œuvre que la patience achèverait. Il était lui-même
intéressé à ne pas affaiblir outre mesure la domination persane.
Le vainqueur battit donc en retraite, sacrifiant peut-être
la stratégie à la politique. Il se rapprocha aussitôt des montagnes, qui
limitent le bassin du Tigre, évitant les rivières débordées et les paradis
dévastés. Le Kurdistan lui offrit de verdoyants pâturages, et des greniers
bien approvisionnés. Pour rendre Chosroês plus odieux, il pilla ou brûla
encore beaucoup de villes. Parvenu à Siarzur (Chehrsour), il résolut de
franchir le mont Zara, qui appartient à la chaîne du Zagros, afin de prendre
ses quartiers d’hiver dans l’Atropatène. Il atteignit Tauris, dont le préfet
et les habitants se réfugièrent précipitamment dans quelques forteresses
élevées. Ainsi, les fantassins comme les cavaliers trouvèrent une abondance,
un bien-être et une tranquillité inusités. Il était temps de se mettre à l’abri.
Une neige épaisse et résistante ne cessa de tomber durant plus d’un mois (24
février - 30 mars). L’Empereur et ses soldats rendirent grâces à Dieu de les
avoir préservés de terribles souffrances et peut-être de la mort.
Les communications furent presque interrompues entre la
Médie et l’Assyrie. Héraclius ne pouvait donc suivre les affaires du royaume
de Perse, mais il avait imprimé aux événements une tournure favorable à ses intérêts
et fatale à Chosroês.
Sarbar, en restant immobile à Chalcédoine, avait involontairement
causé la destruction de Dastagerd. Aussi, le grand roi avait-il conçu contre
lui un vif ressentiment. Les courtisans exploitèrent à l’envi cette
circonstance. Il fut bientôt de mode au palais de prêter à Sarbar toutes
sortes de propos blessants et de desseins criminels. On lui attribuait, entre
autres, ces paroles pleines d’orgueil et de mépris : « Le libertin Chosroês
passe tout son temps dans l’ivresse et au sein de la volupté. Mais qu’il
sache que je garderai pour moi les pays que ma valeur a conquis[219]
». On allait même jusqu’à dire que le général conspirait la chute et la mort
de son souverain. Les plus indulgents l’accusaient de pactiser avec les
Romains et de laisser insulter le drapeau Perse en Asie Mineure et en
Assyrie.
Le grand roi écrivit, sous l’empire de ces sentiments et à
l’instigation de son entourage, un ordre destiné au lieutenant de Sarbar,
Cardarega. Il lui prescrivait de mettre son chef à mort et de conduire l’armée
à son secours. Mais ce billet terrible tomba entre les mains des Grecs,
lorsque l’envoyé royal franchissait la frontière de Galatie. On se hâta de le
transmettre au gouvernement byzantin. Celui-ci vit le profit qu’il pouvait
tirer de cette précieuse capture. On demanda une entrevue au généralissime.
Le nouveau Constantin, le Patriarche et Sarbar s’y rendirent. La lettre de Chosroês
fut mise sous les yeux de ce dernier. Alors les trois personnages imaginèrent
une ruse digne de la Perse et de Byzance. A la sentence de mort prononcée
contre le chef des troupes royales, on ajouta une liste de proscription qui
portait les noms de quarante généraux ou satrapes. On imita, à s’y méprendre,
le sceau royal.
Sarbar convoque alors tous les généraux sous sa tente, lit
à haute voix l’ordre de Chosroês, et se tournant du côté de Cardarega : « Eh
bien, es-tu prêt à exécuter ce qu’on te demande ? » Les cris de colère
couvrent sa voix. Tous s’écrient que Chosroês est déchu du trône ; et que la
révolte est un devoir. Il faut, répète-t-on, traiter avec Héraclius et
marcher sur Ctésiphon pour châtier ce despote sanguinaire. La paix est signée
entre le nouveau Constantin et le Sanglier royal, qui, mettant fin à quinze
années de ravages, abandonne Chalcédoine et l’Asie Mineure.
Cependant Chosroês, dont la folie et là fureur étaient au
comble, rassemblait autour de lui les seigneurs de ses États et leur
reprochait, au milieu de l’épouvante universelle, « de n’être pas tous
morts en défendant la patrie[220]
». Ces sinistres paroles firent disparaître de tous les cœurs les dernières
traces de l’amour et du respect. Cette immense terreur engendra une audace
sans égale.
Accablé de tant de revers, il tomba dans une sombre
mélancolie ; il fut saisi d’un mal cruel et sentit les atteintes de la mort.
Siroès, l’aîné de ses enfants, était son successeur légitime. Mais la belle
Schirin régnait plus que jamais sur le cœur de son voluptueux époux. Elle lui
arracha un décret qui désignait, comme héritier présomptif de la couronne,
son fils Merdasa. C’était imiter David et beaucoup de souverains orientaux,
mais cette mesure provoqua une conflagration dans toute la Perse.
Le grand roi quitte Guédeser et se rend avec Schirin à
Ctésiphon, pour poser lui-même la couronne des Séleucides sur la tête de
Merdasa.
Il laisse au delà du Tigre Siroès, ses autres fils et la
multitude de ses épouses. Siroès réussit à s’échapper du sérail et envoie au
général Gundarnaspe ce simple billet : « Passé le fleuve, et je m’entretiendrai
avec toi. » —« Écris-moi ! » répond le chef Persan. Alors le
prince, enhardi, expose, dans une lettre, ses secrètes résolutions : « Tu le
sais, c’est par Chosroês, cet homme abominable, que périt la chose publique.
Voilà maintenant qu’au mépris de mon droit d’aînesse, il intronise Merdasa.
Il dépend de ta volonté de haranguer ton armée et de me faire décerner le
rang qui m’est dû. Si j’y parviens, j’augmenterai la solde, je conclurai la
paix avec l’Empereur, et tout rentrera dans l’ordre, tout prospérera de nouveau.
Quant à toi, je te comblerai d’honneurs et tu ne quitteras plus ma personne.
» Gundarnaspe prend un engagement solennel et réplique quelques jours après :
« Vingt-quatre généraux, un grand nombre de soldats sont déjà gagnés à ton
parti. — Eh bien ! mande enfin Siroès, le 23 mars je me présenterai, avec
quelques jeunes recrues, au pont du Tigre ; nous nous réunirons et nous
marcherons ensemble contre Chosroês[221]
».
Ce terme fut devancé. Gundarnaspe reçut de Siroès une
mission importante. Il rejoignit Héraclius à Barza, entre Siarzur et Tauris.
« Siroès, lui dit-il, est au milieu de l’armée persane avec les deux fils de
Sarbar et un grand nombre de seigneurs illustres. S’ils réussissent à se
défaire de Chosroês, la question sera tranchée. S’ils échouent, Siroès et
tous les satrapes se réfugieront dans tes rangs. La pudeur seule a empêché le
prince de venir lui-même te parler ; car il est bien triste de penser que son
père, qui devait la vie et le trône aux Romains, ne leur a fait que du mal.
Le misérable a tellement déshonoré la nation qu’il gouverne, que c’est à
peine si j’ose espérer de toi quelque confiance en mes paroles ! »
Héraclius répondit qu’il donnait son assentiment à cette
proposition, pourvu qu’on délivrât immédiatement les captifs Romains. « Qu’on
leur fournisse des armes, s’écria-t-il, et on aura une armée prête à frapper Chosroês
! » Il garda auprès de lui Gundarnaspe qui lui servait d’otage et d’interprète.[222] Il se tint aux
écoutes. Malgré les neiges qui couvraient les chemins, il suivait les progrès
de la révolution, par l’entremise d’éclaireurs grecs et sarrasins, qui
poussaient jusqu’au petit Zab et au paradis d’Yesdem.
Tout était consommé depuis plusieurs jours. Les seigneurs
et peut-être Sarbar lui-même se rendirent de nuit à la résidence de Chosroês,
et placèrent des gardes pour le surveiller. Le grand roi bondit de frayeur,
disent les Arméniens ; il changea de vêtements et se cacha derrière un
bouquet d’arbrisseaux. Mais il fut bientôt découvert. On lui lia les mains
derrière le dos ; on chargea son cou et ses pieds de lourdes chaînes. On le
jeta dans cette sinistre tour des Ténèbres qu’il avait bâtie dans sa
jeunesse. On ne lui donna d’eau et de pain que ce qu’il fallait pour
prolonger son agonie. « Il perdit toute espèce d’intelligence ; il soupirait,
gémissait, éprouvait de continuels soubresauts. » L’odieux Siroès se
plut à contempler et à redoubler les tortures de son père : « Mange, lui
disait-il, cet or que tu as extorqué par tous les moyens, et pour lequel tu
as fait périr tant d’hommes ! » Les satrapes avaient ordre de bafouer le
monarque enchaîné. Terrible justice dont un misérable était l’instrument.
Merdasa, encore paré du diadème, et tous les autres enfants de Chosroês
furent successivement conduits dans sa prison et massacrés sous ses yeux. Le
cinquième jour, on mit fin à ses atroces souffrances en le perçant de flèches
: supplice raffiné dont put jouir le bourreau.[223]
Aussitôt le Parricide, suivi d’un nombreux cortège,
parcourt à cheval les rues de Ctésiphon. Des hérauts proclament l’avènement
de Siroès : « Que celui qui aime la vie et veut couler des jours prospères
aille au-devant du roi des rois ! ».
Les portes de la forteresse de l’Oubli s’ouvrent ; les
prisonniers, rendus à la lumière, secouent leurs chaînes, se répandent dans
la ville, se mêlent à la suite de Siroès et bénissent son nom.
Certes, c’était un spectacle à la fois touchant et triste
que ces acclamations qui saluaient l’avènement d’un parricide ! Chosroês
était tellement odieux que son fils, malgré ses crimes, fut considéré comme
un bon roi. Il était indulgent et bienveillant pour tous ses sujets et serviteurs.
Il demanda la paix à tous les rois, et délivra les captifs qui languissaient
dans les cachots de son père. Il adressa des harangues par toutes les
frontières de son royaume, souhaitant à tous de vivre dans la joie et dans la
gaieté. Il exempta tous ceux qui vivaient dans son empire des impôts et de l’octroi
pendant trois ans, et s’efforça d’arriver à ce que personne ne ceignit l’épée
pendant toute la durée de son règne. »
Le véritable vengeur, le véritable libérateur, c’était
Héraclius, dont Siroès sollicita l’amitié et le pardon.
La lettre
du Parricide à Héraclius nous est parvenue horriblement mutilée. Il se
félicite d’être monté sur le trône « sans difficulté, » et « par la grâce de
Dieu. Il annonce l’élargissement des prisonniers. S’il est quelque chose qui
puisse être utile au genre humain, cela se fera, ou plutôt c’est déjà fait.
Son intention est de vivre en paix avec l’Empereur des Romains, son frère, et
avec tous les peuples voisins. » Il rappelle habilement que « sa Fraternité »
lui a déjà adressé des félicitations pour son avènement.[224]
On signala bientôt à Héraclius l’approche des ambassadeurs
persans. Mais ils hésitaient à s’aventurer jusqu’à Tauris : ils avaient
rencontré, au milieu des neiges de l’Assyrie, plus de trois mille cadavres de
leurs compatriotes, dernières victimes de la dernière campagne d’Héraclius.
On leur envoya pour les rassurer Gundarnaspe avec Élie, maître de la milice.
Ce n’est que le 3 avril que la grande nouvelle fut apportée par le secrétaire
du roi, Phaïac, au camp des Romains, et de là, transmise au gouverneur et aux
habitants de Tauris, dispersés, nous le savons, dans les forteresses
voisines. Dès que le traité de paix fut annoncé, les Perses, enfin rassurés,
se mêlèrent aux Romains, et les montagnes de l’Atropatène retentirent des
imprécations contre Chosroês et des louanges d’Héraclius.
L’Empereur écrivit aussitôt une lettre confidentielle au
grand roi : « Mon cher fils, jamais je n’ai eu la pensée de détrôner un
souverain, quel qu’il fût. Lors même que Chosroês, ce fléau des Romains et
des Perses, serait tombé entre mes mains, je ne lui aurais fait aucun mal, je
lui aurais rendu sa couronne. Mais Dieu qui connaissait ses desseins pervers
l’a puni justement pour le salut du monde, et c’est ainsi qu’il nous a accordé
la paix et le repos ! »
Héraclius, Siroès : il est pénible de voir ces deux noms
associés dans l’histoire ! Mais l’alliance de ce pieux roi et de ce
parricide, était toute politique. L’Empereur commençait à comprendre que la
décadence de la domination Persane allait poser de redoutables problèmes.
Le mois d’avril se passa tout entier à Tauris : on
négociait avec Phaïac. Enfin, le 8 mai, Héraclius se dirigea vers l’Arménie.
C’est de ce pays, théâtre de ses exploits militaires, qu’il data sa célèbre
lettre inscrite dans la Chronique Pascale.

Le 15 mai 628, jour de la Pentecôte, fut pour
Constantinople plein d’une indicible allégresse. Sergius gravit, au milieu du
recueillement des fidèles, les degrés de l’ambon, et donna lecture du message
d’Héraclius.
Rien n’est plus curieux que cette lettre. Elle nous
montre, par un singulier mélange, le Chrétien enthousiaste et dévot, et le Romain.
C’est à la fois une hymne en l’honneur de Dieu, une exhortation religieuse,
un sermon théologique et un bulletin de victoire.
« Que la terre entière se réjouisse et rende grâces à Dieu
! Servez le Seigneur dans la joie, et sachez que c’est Dieu qui est le
Seigneur ! C’est lui qui nous a faits. Nous ne nous sommes pas faits
nous-mêmes. Nous sommes son peuple, nous sommes son troupeau. Entrez dans son
tabernacle en chantant ses louanges ! Confessons-nous à lui. Louez son nom,
car il est le Christ : sa miséricorde et sa vérité s’étendent à tous les
siècles et à toutes les générations. Que les cieux se réjouissent, que la
terre tressaille, ainsi que tous ceux qui l’habitent ! Et nous, Chrétiens,
louons, bénissons Dieu seul, réjouissons-nous sans mesure en son saint nom !
Il est tombé l’orgueilleux, l’impie Chosroês ! Il est tombé, il a été
précipité dans les enfers, et sa mémoire a été effacée de la terre ! Cet
homme superbe tenait des discours pleins d’orgueil et d’injustice ; il
affectait le mépris pour Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est le vrai Dieu,
pour sa mère sans fâche, notre souveraine à jamais bénie, la Mère de Dieu,
Marie toujours Vierge. L’impie est tombé avec fracas ! Son travail s’est
retourné contre sa tête ; il a été frappé par sa propre iniquité ! »
« Siroès a mis à mort, au milieu des tourments, l’ingrat,
l’impie, le vain, le blasphémateur Chosroês, afin de lui apprendre que Jésus
est né de Marie, que Jésus a été crucifié suivant ses propres paroles, que
celui qu’il accablait d’injures était le Dieu tout puissant et qu’il lui
devait une réparation, comme je le lui avais écrit. Il est mort à cette vie,
l’impie ! Il s’en est allé par le même chemin que Judas Iscariote, dont le
Tout-Puissant avait dit : Il eût mieux valu pour cet homme n’être jamais né !
Il s’en est allé dans les flammes, pour y brûler avec Satan et ses pareils !
»
Tel est le début de ce document. Nous y trouvons un
enthousiasme manifeste, qui n’ose s’affranchir des formules consacrées par le
rituel, et un fanatisme violent qui glorifie le parricide.
Eh bien ! tous les Grecs partageaient ces sentiments. A
peine le Mandement impérial était-il connu, que Georges Pisidès s’empressa de
célébrer la victoire d’Héraclius et la chute de Chosroês : voilà l’objet du
poème de l’Héracliade.
D’après l’Héracliade, comme d’après le Mandement, on voit,
qu’aux yeux des Byzantins l’immense résultat de la campagne de Dastagerd, c’est
l’anéantissement de la religion de Zoroastre. De là cette joie sans mesure, presque féroce, ces
imprécations contre le Sassanide qui avaient livré aux Mages, « ces éternels
imposteurs », l’Asie, l’Afrique, et jusqu’à l’instrument de la Rédemption.
Pour eux, Chosroês était l’homme ennemi de Rome, ennemi du Christ, ennemi de
la Perse elle-même, à laquelle il imposait son despotisme et ses faux dieux,
et qu’Héraclius venait enfin de délivrer. Ce point de vue tout chrétien
excuse bien des déclamations forcenées, bien des paroles cruelles.
Que l’on compare le bulletin d’Héraclius et le poème de
Pisidès, et on se convaincra que tous les deux obéissaient à la même
inspiration : celui-ci a mis en vers la prose de celui-là.
« Pour la première fois, dit Pisidès, des esclaves peuvent
sans danger porter des lois qui concernent leurs maîtres ! ». C’est qu’il
vient d’être témoin d’une résolution toute spontanée dans cette ville, d’ordinaire
sans initiative malgré sa turbulence. Tous les citoyens ont décidé par
acclamation qu’Héraclius porterait le nom de « nouveau Scipion », et que ses
enfants eux-mêmes s’appelleraient « les Scipions ». « Confirme la loi
par ta sanction », dit le flatteur d’une voix suppliante.
Il ose davantage encore. Il voudrait simplement que l’on
réunît toutes les vertus des héros de Plutarque, pour avoir une faible idée
du Maître. Avant l’histoire, il met à contribution la mythologie.
C’est que le vieux monde finit avec Héraclius. A cette
heure suprême, le dernier des poètes grecs évoque autour de lui toute l’antiquité
grecque. Héraclius est pour lui Hercule, Persée, Alexandre, Timothée, etc. Plutarque,
Homère, Démosthène, Apelle, sont priés de mettre en commun leurs génies pour
célébrer dignement le héros incomparable. En réalité, la mythologie et l’histoire
ancienne, mal interprétées, travestissent à leur tour le Christianisme. Il
faudra, on le comprend en lisant ces vers, un déchirement profond pour
séparer l’ancien et le nouvel homme : tel sera le rôle du Mahométisme. Ces
rapprochements, dont le mauvais goût et l’exagération nous semblent
intolérables, furent alors sérieusement inventés et sérieusement admis.
« Tu as accompli d’une manière sublime la quintuple
course, dit le poète à l’Empereur. Les cochers qui te précédaient furent
saisis de stupeur, quand ils virent que, dans une si longue épreuve, les roues
de ton char restaient inébranlables. Alors toutes les nations de l’univers,
aux quatre points cardinaux, t’applaudirent sur le théâtre de la vie. Tous, à
ton approche, ornent leur ville et te couvrent de fleurs et de bénédictions.
C’est que l’arbitre des jeux t’ouvre à deux battants les portes du monde, et
tu t’avances, athlète vainqueur, tenant dans tes mains l’image sans souillure
! »
Ce beau tableau nous ramène à l’armée d’Héraclius.
Héraclius avait terminé sa lettre par ces mots : « Ne
cessez d’adresser à Dieu des prières pour qu’il nous soit donné de vous
revoir au plus tôt ! »
En effet, le désir de revoir son peuple et sa famille s’était
emparé de son âme, depuis que la guerre sainte, si vaillamment conduite, avait
cessé. Il chargea son frère Théodore de surveiller l’exécution du traité
conclu avec la Perse, et se rendit immédiatement à son palais d’Hérée, près
de Chalcédoine. Une foule immense avait passé le détroit pour saluer « le
nouveau Scipion », le vengeur de la majesté Romaine. C’était un touchant
spectacle que ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, qui se
précipitaient pêle-mêle, des branches d’olivier et des cierges à la main.
Chacun voulait le voir le premier. Quand il parut, les cris de joie partirent
de toutes les bouches, les pleurs coulèrent de tous les yeux. Le Patriarche
et le nouveau Constantin, jusque-là noblement confondus dans cette multitude
généreuse et enthousiaste, s’avancèrent vers l’Empereur et se jetèrent à ses
pieds. Héraclius les releva. Il serra avec effusion dans ses bras son jeune
fils, qui avait présidé à la récente victoire sur les Avares. Le souvenir de
ses deux fils et de ses deux filles, qui avaient succombé durant son absence,
s’offrit à sa pensée en cet instant, et il versa un torrent de larmes, signe
d’une joie immense et d’une immense douleur. Le peuple prit part, avec une
délicatesse qui l’honorait, à cette entrevue où la nature avait triomphé du
programme officiel. Quel sentiment intime de bien-être faisait éprouver à
notre héros cette libre expansion, après six années de contrainte ! Il
ressentit le besoin de passer plusieurs journées au sein de sa famille. Il y
rencontrait, à côté de Martina, qui l’avait suivi dans ses campagnes, sa
vieille mère, si vénérable et si chérie ; sa fille Eudoxie, que sa politique
avait sacrifiée, mais que le ciel lui conservait ; le nouveau Constantin, sur
lequel reposaient alors les destinées de l’empire le plus auguste de la
terre, redevenu le plus glorieux ; Héracléonas, gage récent d’un amour
naguère funeste, funeste encore plus tard, présentement inoffensif ; le
patrice Nicétas, son cousin, dont les filles allaient porter le diadème
noblement refusé par leur père.[225]
Elle était belle cette famille sur laquelle le patriarche Sergius et son
vicaire George Pisidès appelaient la bénédiction céleste.
Théodore, muni des pouvoirs de son frère, se rendit à
Ctésiphon avec Gundarnaspe et Phaïac, délégués de Siroès. Son premier soin
fut de réclamer la Sainte-Croix et les ambassadeurs grecs retenus prisonniers
par le grand roi. Dans le trouble où était plongée la Perse, on ne savait
quelle avait été leur destinée. On fit une enquête minutieuse. Sarbar seul
connaissait l’endroit où se cachait le signe de la Rédemption, ce palladium
de la nouvelle Rome, qu’il avait dérobé. L’esprit rempli de projets ambitieux
et même criminels, il insinua, qu’il révélerait cette retraite mystérieuse si
l’Empereur lui accordait « sa bienveillance et sa protection. » Dans une
lettre, monument d’astuce et d’effronterie, il disait à Héraclius que c’était
bien malgré lui qu’il avait fait aux Romains cette guerre acharnée, dont Chosroês
était seul responsable. Il voulait être désormais « l’esclave de sa majesté.
» Si l’on répondait à ses avances, il dépouillerait la Perse elle-même pour
réparer les pertes de l’empire d’Orient. Théodore encouragea ces dispositions
: il obtint ainsi la Vraie Croix, mais prépara de nouvelles tragédies de
palais. Il n’était plus au pouvoir du roi de restituer les patriciens livrés
par Saën. La plupart avaient péri sous le fouet de Chosroês, lors de la
première invasion d’Héraclius ; un seul était mort dans une dure captivité.
Rechercher les sujets grecs que le nouveau Nabuchodonosor
avait internés dans les villes persanes et réduits à la condition d’esclaves,
fut une œuvre plus délicate encore, mais couronnée d’un plein succès. La
Cappadoce, la Palestine, l’Égypte, presque désertes, retrouvèrent leurs habitants
après un long veuvage.
Théodore arrive enfin à Hérée et présente à l’Empereur
cette Croix qui avait été le mobile de sa soudaine et triomphante expédition.
Combien cette vue dut le ravir ! quelles extases elle dut lui procurer ! Le
but de ses efforts était atteint : il lui semblait que sa destinée était
remplie.
Le 14 septembre 628, Héraclius s’embarque à Chalcédoine,
sur la galère impériale, avec tous les princes de sa famille, et aborde au
faubourg de Sycae. Il longe à droite le golfe de la Corne, traverse le pont
du Barnyssus, et passe devant les portes de Blakhernes, de Callinique, de
Saint-Romain, de Polyandre et de Quintus. Il jette un regard attendri sur le
théâtre sanglant de la guerre des Avares et des Slaves, et salue avec respect
le temple de Sainte-Marie. Parvenu à la Porte d’Or, il monte sur le Char des
triomphateurs ! met sur ses épaules le manteau de pourpre, sur sa tête le
diadème, et prend dans ses mains une croix richement ornée. Il lève les yeux
au ciel, dans l’attitude de la prière.
Quand ses regards se reportent sur la terre, il a devant
lui, à l’entrée même de la ville, les chefs-d’œuvre de l’art grec, dérobés à
Rome et à Athènes. Là sont représentés : le grand Théodose, le plus illustre
des empereurs byzantins, la Victoire avec tous ses attributs, les travaux d’Hercule,
les tourments de Prométhée. Toutes ces statues, tous ces groupes ont pour lui
un sens profond : il croit voir écrite sur les murs de sa capitale sa propre
histoire.[226]
Il ordonne de porter devant lui le grand trophée de la guerre de Perse, la
Vraie Croix à laquelle font cortège les trois cents étendards enlevés à
Dastagerd. Sa vue peut se reposer sur ces dépouilles dont il est fier comme
Romain et comme Chrétien. Enfin, le char s’avance, traîné par quatre
éléphants, à travers la rue des Triomphateurs, qui est la voie sacrée de
Constantinople. Plus de cent mille personnes suivent ou précèdent l’Empereur,
en poussant de frénétiques acclamations et en chantant des hymnes, car
Jésus-Christ partage avec Héraclius cette ovation unique dans l’histoire. On
cherche des yeux le signe de la Rédemption, on cherche aussi « cette pourpre
véritable » si rare à Byzance. On se dit que les soucis et les veilles ont
courbé son corps, blanchi sa chevelure dorée, terni sa beauté. Mais sa beauté
morale n’en est que plus éclatante, et l’émotion gagne tous les cœurs. Le
prince contemple aussi avec satisfaction et avec fierté ses sujets : il se
rappelle la nuit de Blakhernes. En ce grand jour, la parcimonie, si
nécessaire dans un État appauvri, est complètement mise de côté. Les
officiers impériaux prodiguent aux citoyens les trésors de Chosroês. Le
cortège franchit le forum de Constantin et gravit le Capitole. Là, sans
doute, sont déposés les drapeaux de Crassus, de Valérien et de Julien. On s’achemine
ensuite, par la colonne de pourpre, les thermes d’Honorius et le grand
obélisque, vers Sainte-Sophie. L’Empereur descend de son char et se présente
à l’entrée de la Grande Église, où Sergius le reçoit. Il remercie Dieu au
pied des mêmes autels où il avait sollicité son secours. Il lui offre avec
humilité ce triomphe si pompeusement étalé pour sa glorification. Il laisse
la Croix dans ce sanctuaire le plus révéré de la chrétienté. Il reprend alors
sa marche et se rend à l’amphithéâtre pour présider aux jeux splendides dont
les éléphants font les frais et où tout le monde oublie un demi siècle d’épreuves.
La nuit venue, on l’accompagne en foule au palais des Césars, situé à l’extrémité
de Constantinople, et dominant à la fois la Propontide et le Bosphore.[227]
Cette journée du 14 septembre 628 est restée fameuse dans
l’histoire du Bas-Empire et de l’Église.
Depuis Arcadius, aucun empereur n’était sorti de
Constantinople. Justinien avait bien triomphé des Goths et des Vandales et
traîné derrière son char deux rois enchaînés, Vitigès et Gélimer ; mais c’étaient
Bélisaire et Narsès qui avaient combattu et vaincu pour lui, et la pompe
orgueilleuse dont il s’entourait ne faisait que mieux ressortir son oisiveté
ou son égoïsme. Héraclius, au contraire, avait vaillamment porté le casque et
l’épée et ramené ses sujets à une idée plus digne du souverain. Son triomphe
était donc réel et surpassait moralement ceux des vrais Césars, parce qu’il
lui avait fallu renouer une tradition d’activité et de courage longtemps
interrompue.
Si l’Empire grec n’est plus là pour glorifier le triomphe
militaire d’Héraclius, l’Église célèbre depuis douze siècles son triomphe
religieux. Chaque année, à la fêle de l’Exaltation de la Croix, le nom d’Héraclius
retentit partout où s’élève un temple chrétien, c’est-à-dire dans les deux
hémisphères.
La Chronique du mont Cassin rappelle une grande solennité
dont Héraclius fut l’objet à Rome.[228]
Nous possédons une médaille commémorative où est
représentée l’ovation d’Héraclius. Parmi les légendes qu’elle porte, il en
est de grecques, il en est de latines. D’un côté, l’Empereur, en extase, lève
les yeux au ciel : Illumina vultum tuum, Deus.... Super tenebras nostras
militabo in gentibus. De l’autre, il est sous un
dais et sur un char à trois chevaux que guide un conducteur à pied, armé d’un
fouet. Il porte la Croix. Au-dessus du dais sont trois luminaires. Super aspidem
et basiliscum ambulabit et conculcavit leonem et draconem.[229]
A Barletta (Barolum), port de l’Adriatique, dans la terre
de Bari, on remarque encore aujourd’hui une statue colossale d’Héraclius.[230]
Le nom d’Héraclius fut donné à une ville fondée en
Vénétie, entre les années 628-641.[231]
En plein moyen âge, à Limoges, on peignait sur émail Héraclius pourfendant Chosroês.[232]
Héraclius crut que, pour assurer la fortune de l’Empire, il fallait rendre la Vraie
Croix à Jérusalem et à l’église du Saint-Sépulcre. Aussi bien, dès les
premiers jours de printemps, il quitta Constantinople. Il parcourut sans
doute l’Asie Mineure, se rendant compte des maux causés par la guerre et les
soulageant autant qu’il le pouvait. Il pénétra ensuite dans la Syrie et
descendit le Jourdain. Il voulut s’arrêter à Tibériade, sur les bords de ce
fameux lac de Génézareth, où s’était accomplie la mission de Jésus-Christ. Il
eut même le bonheur d’opérer en cet endroit une conversion que ses
contemporains ont qualifiée de miracle. Un Juif, nommé Benjamin, qui
possédait une richesse extraordinaire, tint à honneur de recevoir dans sa
maison l’Empereur et son cortège. Mais les Chrétiens le dénoncèrent comme l’un
de leurs plus terribles persécuteurs : « Pourquoi tourmentes-tu ainsi
les Chrétiens ? lui dit Héraclius. — C’est qu’ils sont les ennemis de ma foi.
» Observant une modération dont il se départira malheureusement plus tard, l’Empereur
se contenta de le faire catéchiser par un de ses anciens coreligionnaires, et
lui servit gracieusement de parrain. Il entra ensuite dans la cité sainte :
il portait lui-même la Croix, et il gravit le Calvaire, chargé de ce précieux
fardeau.[233]
Il la remit au patriarche Zacharie, le plus illustre confesseur de cette
époque de persécution. Le sceau qu’Hélène y avait apposé était resté intact :
on constata qu’aucune main, impie ou profane, ne l’avait effleurée. De
grandes actions de grâce furent rendues pour cette céleste conservation. Et
le patriarche put, comme le vieillard Siméon, s’endormir paisiblement dans le
Seigneur. Heureux Héraclius, s’il eût fait la même fin, au comble de la
gloire, de la sainteté et de l’enthousiasme, après les journées de Ninive, de
Dastagerd, d’Hérée, de Constantinople et de Jérusalem !
Autant l’abattement des Grecs avait été profond avant le
départ d’Héraclius, autant leurs espérances étaient illimitées depuis son
retour. Toutes les villes avaient célébré cet événement comme leur jour natal.
Pisidès avait chanté sa victoire avec la même foi et presque dans les mêmes
termes que Virgile avait chanté celle d’Auguste. Le poète latin avait dit :
Magnus ab integro seclorum nascitur ordo ;
Jam nova progenies
cœlo demittitur alto.[234]
Le poète grec s’écrie : « C’est une vie nouvelle, un
nouveau monde, une nouvelle création, qui se préparent ! » Parole qui nous
semble singulièrement prétentieuse, à nous qui en voyons la vanité, mais qui
était alors l’expression du sentiment général.
Or, une pareille illusion suppose une immense confiance,
et si elle eût pu durer, il en serait résulté, ce qu’annonçait l’ami de
Sergius, une résurrection, une renaissance.
La renaissance, c’était la grandeur du pays au dedans et
au dehors, c’était la liberté, c’était, pour les uns, la vraie philosophie,
pour les autres la religion épurée, c’était l’éclat littéraire ; enfin,
toutes les supériorités.
Après les premières guerres médiques, on avait eu de
grands généraux, de grands politiques, de grands poètes, de grands artistes,
parce que l’enthousiasme avait duré tout un siècle, parce que la nation qui
les produisit n’eut pas un seul moment de défaillance. Après les secondes
guerres médiques, on n’eut ni grands généraux, ni grands politiques, ni
grands poètes, ni grands artistes, parce que l’enthousiasme fut éphémère,
parce que la force de la nation résidait dans un seul homme, et que cet homme
fit tout à coup défaut à ses admirateurs.

De grandes préoccupations s’emparèrent d’Héraclius dès qu’il
eut rapporté la Vraie Croix dans son sanctuaire. Il lui fallait réorganiser
les provinces reconquises, l’Asie, la Syrie, l’Égypte, apaiser les troubles
religieux qui renaissaient, raffermir la Perse ébranlée par ses mains,
surveiller l’Arabie qui commençait à s’agiter.
Aussi ne retourna-t-il pas à Constantinople. Il resta avec
Martina, le nouveau Constantin et Théodore, et séjourna tour à tour à
Hiérapolis, à Émèse et à Édesse. Cette dernière ville l’attirait ; c’était la
patrie de ses ancêtres ; là saint Ephrem, père de l’église syriaque, avait
converti les sectateurs de Jupiter et d’Oromase, et combattu l’hérésie de
Manès ; là avait été découverte l’image miraculeuse devant laquelle avaient
reculé Phocas, Baïan et Chosroês. Édesse avait possédé trois cents monastères
au temps de sa splendeur. Adossée à l’Euphrate et regardant le Tigre, elle
commandait tous les pays, amis ou ennemis, qu’on avait à contenir ou à protéger.
Ainsi l’homme d’État et le religieux pouvaient également s’y plaire :
Héraclius, nous le savons, était l’un et l’autre.
Tout d’abord, on n’eut qu’à continuer en Syrie le triomphe
commencé en Thrace. L’Empereur, assis sur son trône, reçut de l’extrême
Occident et de l’extrême Orient, de la Gaule et de l’Inde, les ambassadeurs
de deux grands souverains. Ceux-ci, lui offraient des présents magnifiques,
des perles et des pierres précieuses ; d’autres lui demandaient une paix et
une alliance perpétuelles. Certes, l’hommage de l’illustre roi Franc Dagobert
dut être la plus belle récompense humaine des travaux d’Héraclius.[235]
Puis, ce furent des événements de famille, bien doux pour
un père tel que lui ; Martina donna naissance à un fils qui reçut le nom de nouveau David.[236]
Bientôt on apprenait que le même jour un petit-fils lui était né, de l’union
du nouveau Constantin avec la fille de Nicétas. Ainsi la joie était au comble
dans le palais. Sergius gouvernait d’une main ferme Constantinople et rendait
scrupuleusement aux églises les trésors qu’on leur avait empruntés. Pisidès
composait son poème de la Création.
C’est le clergé qui avait permis de soutenir une guerre
dispendieuse en Europe et en Asie. Il avait fourni l’argent nécessaire. L’aliénation
spontanée de ses propriétés et de ses capitaux accumulés depuis Constantin
était vraiment patriotique, et serait sans exemple, si on n’avait
préalablement exigé une reconnaissance et une hypothèque. Mais ce corps
immense, composé d’un si grand nombre d’évêques, de prêtres et de moines, ne
pouvait maintenir sa dignité séculaire et sa puissance exorbitante, qu’au
moyen d’énormes revenus. Lui demander des dons gratuits, c’eût été
méconnaître ses conditions d’existence ; c’eût été consommer une révolution
qui aurait affranchi les consciences, assuré la prospérité des provinces et l’intégrité
de l’empire. Certes le patriarche Sergius, chef suprême d’une Église établie
qui formait un État dans l’État, et pour ainsi dire, l’État tout entier, ne
pouvait pas se faire le promoteur d’un pareil bouleversement. « Je suis
archevêque, aurait-il pu répondre, et ne veux pas ébranler l’épiscopat. »
Héraclius lui-même, Héraclius surtout, avec sa piété, sa dévotion, ses
scrupules bien connus, aurait regardé cet attentat comme une infamie et un
sacrilège. D’ailleurs sa parole était engagée. Il aurait été injuste que la
première, la plus religieuse, la plus sainte des croisades, organisée,
entretenue, bénie par le clergé, aboutît à la spoliation du clergé. Mais, à
le bien prendre, il eût suffi de quelque tempérament, pour éloigner ou
prévenir bien des malheurs. Que la généreuse abnégation qui avait étonné le
monde durât cinq ou six années encore, jusqu’à ce que les contrées dévastées
par l’invasion eussent respiré, et le salut de l’empire était assuré.
Personne ne prévoyait ce qu’un avenir prochain allait révéler. Conséquemment
personne ne se départait de ses droits. Les trésors du grand roi furent
consacrés à éteindre la dette. Il fallut, pour subvenir aux frais d’une
administration minutieuse et tracassière, soumettre à des contributions
forcées les provinces, avant que l’industrie et le commerce les eussent de
nouveau vivifiées. C’est l’armée, c’est-à-dire la défense nationale, qui
souffrit de ces nécessités comme de ces erreurs.[237]
Plus tard, quand les malheurs publics s’accumulèrent, une
étrange accusation fut portée contre Sergius et trouva un écho dans les plus
froides compilations. Des richesses sans nombre, or, argent, pierreries,
auraient été expédiées à Constantinople par Héraclius : mais le patriarche,
profitant de l’absence de l’Empereur, aurait tout dévoré. C’est là une singulière
façon d’exprimer le fait que nous venons d’énoncer. Jamais, pour notre part,
nous ne consentirions à ne voir, dans l’homme énergique qui a sauvé deux fois
l’empire, qu’un vil concussionnaire. Il aura, lui aussi, ses illusions et ses
erreurs, mais ses mains resteront pures. Le cri d’indignation de l’un de ses
successeurs, Nicéphore, nous montre bien que le clergé lui reprochait non son
avidité, mais sa tolérance. C’est ainsi que se perd la vérité, au milieu des
passions surexcitées. Quand Sergius fut déclaré hérétique, on le jugea
capable des plus grands crimes.
Tout autre est la responsabilité de Sergius, aux yeux de l’impartiale
histoire. L’autorité du patriarche, qui n’avait, pour ainsi dire, point de
limites, était encore accrue par l’absence de l’Empereur.[238]
A lui revenait la tâche de diriger l’esprit de la grande capitale dans la
voie qu’il lui avait tracée. S’il maintenait les résultats obtenus, la
postérité associerait son nom à celui d’Héraclius, comme elle associe ceux de
Justinien et de Bélisaire. S’il les laissait périr, il irait se perdre
lui-même dans la foule de ses homonymes. Certes, ce n’est pas l’inertie qu’il
faut lui reprocher, mais bien une activité exubérante et téméraire.
Il conçut tout d’abord une grande idée. Jean Philoponos,
philosophe alexandrin égaré dans le vie siècle, disciple d’Ammonius, et
dernier représentant d’une école illustre, bien que lui-même assez obscur,
avait composé des commentaires sur la cosmogonie mosaïque. Il remettait en
honneur Platon, Aristote et Porphyre. S’inspirant de vues toutes païennes, il
s’emparait hardiment du dogme de la Trinité, dont il faisait trois Dieux
distincts. Une pareille entreprise n’avait pu se produire qu’à la faveur des
invasions qui avaient désarmé l’autorité ecclésiastique. Donner le coup de
grâce au polythéisme, achever Zoroastre, Manès et Philoponos, était une
mission d’honneur qui revint naturellement à Pisidès. Le thème choisi par
Sergius était l’œuvre des six jours, titre d’autant plus saisissant et d’autant
plus agréable aux Byzantins, qu’il leur rappelait à la fois Dieu et l’Empereur.
Une courte invocation au Patriarche précède le poème. On y
lit ces paroles : « C’est toi qui as fait luire à nos yeux le soleil de la
paix.[239]
» Elle est courte,
parce que celui qui en est l’objet « fuit la louange comme si elle était un
opprobre ».
Le ciel, le soleil, la lune, la terre, l’homme, les
animaux, les plantes sont décrits successivement, parfois avec bonheur,
toujours avec une science qui honore le poète, sinon l’époque. Mais il ne
faut voir dans tous ces développements que l’occasion, souvent offerte et
toujours vivement saisie, d’immoler ce qui fait ombrage à la religion de
Sergius. Or, on se défie des Grecs, quels qu’ils soient. On leur dit leur
fait sans ménagement et sans détour. L’ibis confondra Gallien ; l’abeille,
Euclide ; le cygne, Orphée ; la fourmi, Zalmoxis. Proclus, traité « de bas
sophiste[240]
», n’offre à ses yeux qu’un tourbillon de notions aussi pauvres qu’orgueilleuses.
Les tâtonnements, les hésitations de ce penseur lui font
pitié. « Ne sais-tu pas, ô incomparable écrivain, que si tu osais dire la
moindre chose d’un moucheron, un seul de ses frémissements, une seule de ses
piqûres te mettrait en fuite ! » « Décidément, c’est aux Proclus de se taire
et aux paysans de parler ! » Porphyre a une langue assez aiguisée, mais il
est rempli de contradictions ; il donne en plein dans des fictions
mensongères ; il rencontre des prés verdoyants, mais il moissonne des ronces.
On expose, pour la livrer au ridicule, la théorie d’Aristote sur la grêle,
dont on l’accable avec une joie mal dissimulée. On le noie « dans le flot de
ses syllogismes. » On le renvoie, comme un écolier, à Platon, honteux de son
plus bel ouvrage !
Cette critique irrévérencieuse des plus beaux génies est
un signe des temps. Mais la fin explique les moyens. Parfois, les vues de
Pisidès sont meilleures. Ainsi, songeant probablement aux Mages, il s’écrie :
« Rien de ce qu’a fait le Créateur ne se contrarie ni ne s’exclut ; il
sait concilier des éléments si opposés, comme un père concilierait des sœurs.
Il forme ainsi une tétrade ennemie, mais une néanmoins. Il en est de même de
toutes choses dans l’univers. Tout y concourt, malgré les natures contraires,
à un même but.»
S’adressant à la Divinité, il lui dit : « Tu habites la
lumière, mais lorsqu’on veut chercher ton essence, tu ne présentes plus que
ténèbres : personne n’a pu atteindre ta substance ».
On comprend qu’une théologie aussi négative ne suffît
point à un théologien et surtout à un théologien grec. Il charge les anges d’une
révélation plus complète :
« Les séraphins, en joignant et en divisant tour à
tour leurs divins accords, indiquent, d’une manière positive, qu’il faut
adorer les hypostases séparément, mais une seule substance, que le fils du
Verbe a été incarné, qu’il y a une Trinité, mais rien au delà, une seule personne,
une seule théarchie, qu’il faut adorer le Verbe après comme avant l’incarnation,
qu’il possède à la fois la nature divine et la nature humaine, que de cette
alliance ne résulte ni augmentation, ni division, ni mélange : c’est un être
simple et double, essentiellement pur.[241] »
Ce passage renferme tout un programme de discussions
théologiques. Ce n’est point sur le panthéisme qui se dresse menaçant dans la
formule « τό τάντα καὶ ἔν »,
mais sur le Verbe incarné, sur l’Homme-Dieu que le débat va porter.
La conduite de Sergius et de Pisidès était dangereuse. On
sait les troubles provoqués dans l’empire d’Orient par les innovations d’Apollinaire,
de Nestorius et d’Eutychès. Témoin des stériles et fastidieuses discussions
de son siècle, Procope avait pu dire « que les controverses religieuses sont
le fruit de l’arrogance et de la sottise ; que la véritable piété se montre
par le silence et la soumission, d’une manière plus digne d’éloge ; que l’homme
ne doit point avoir l’audace de scruter la nature de Dieu, et qu’il nous
suffît de savoir que la puissance et la bonté sont ses attributs. » Gibbon
constate que, par une fortune bien rare et bien précieuse, les règnes de
Justin, de Tibère, de Maurice et de Phocas, n’occupent aucune place dans l’histoire
ecclésiastique de l’Orient.[242]
Mais l’esprit grec subsistait toujours, avec son penchant inné pour toutes
les subtilités. Proposer ou résoudre d’une manière arbitraire de nouvelles
questions théologiques, c’était réveiller le dialecticien téméraire et
incorrigible qui sommeillait chez la plupart des sujets de l’empereur
Héraclius. Imprimer de nouveau aux esprits cette direction, c’était
substituer à l’enthousiasme ardent, presque naïf, qui avait fait des
miracles, une dévotion mesquine et tracassière. Il était facile de prévoir,
qu’une fois engagé dans des raisonnements équivoques, on ne s’arrêterait pas,
dût la patrie mille fois périr. On s’abandonnerait d’ailleurs d’autant plus
volontiers à la nature, que le vulgaire était malheureusement bien persuadé
que l’Empereur vivant et la Croix restant à Jérusalem, on n’avait rien à
redouter. Les matières combustibles étaient depuis longtemps préparées, quand
on alluma la torche incendiaire. Chaque province avait, pour ainsi dire, son
hérésie, toute prête à prendre feu, et qu’une paix trop longue irritait. La
secte nestorienne, qui soutenait l’existence de deux personnes en
Jésus-Christ, et qui repoussait les expressions « d’Homme-Dieu » et de « Mère
de Dieu, » dominait en Mésopotamie et jusqu’en Perse. La secte monophysite,
qui voulait que l’humanité de Jésus-Christ eût été créée d’une substance
divine et incorruptible, régnait sans partage en Arménie. La secte des
Jacobites était plus répandue et plus redoutable encore.
Fondée par Sévère, patriarche d’Alexandrie, reconnaissant
la réalité du corps de Jésus-Christ ; mais se rapprochant singulièrement d’Eutychès
« ce menteur qui dit la vérité,[243]
» elle avait momentanément disparu dans les solitudes de l’Égypte. Mais un
moine, Jacques Baradée ou Zanzale, avait relevé le drapeau. Proclamé évêque d’Edesse
par les fidèles qui avaient échappé à la persécution de Justinien, il
organisa une vaste propagande, recruta des millions d’adhérents, ordonna
80.000 prêtres ou diacres, et affilia à sa doctrine l’Ethiopie, l’Égypte et
la Syrie. C’était un événement d’une importance capitale. En effet, sous ces
tendances religieuses, se cachaient des tendances politiques très accusées.
Les Cophtes et les Syriens, qui, depuis l’invasion d’Alexandre, n’avaient
plus d’existence légale, dépouillés de leurs meilleures terres, de leurs
villes et en général des rivages de la mer, se déclarèrent Jacobites, comme
pour protester contre la servitude où leurs maîtres les tenaient. Ceux-ci
étaient désignés sous le nom de Melkhites ou Impérialistes. Ils recevaient le
concile de Chalcédoine, qui proclamait une seule personne, mais deux natures
en Jésus-Christ. « Mais, dit très bien Gibbon, l’aveu équivoque qu’il était
composé de ou d’après deux natures, pouvait
supposer leur existence antérieure, ou leur confusion subséquente, ou un
intervalle dangereux entre la conception de l’homme et l’assomption de Dieu.
»
Ainsi, Melkhites, Nestoriens, Monophysites, Jacobites,
allaient en venir aux mains, excités par l’amour de la controverse et par des
antipathies nationales.
Sergius voulait faire prévaloir, à propos de l’incarnation,
une doctrine qui, placée à égale distance de la doctrine d’Apollinaire (le
Verbe tenant lieu d’âme et d’entendement dans Jésus-Christ), de celle de
Nestorius (deux natures avec une opération et une volonté), et de celle d’Eutychès
(une nature), concilierait des sectes que de légères nuances et surtout des
querelles de mots séparaient depuis deux siècles. Peut-être caressait-il
cette idée plutôt à titre d’homme d’Etat, qu’à titre de patriarche : il s’effrayait
justement, au point de vue de la domination romaine, du schisme Jacobite. Il
communiqua son plan à Théodore, évêque de Pharan, à Cyrus, évêque de Phase,
et à Pyrrhus, moine de Chrysopolis, tous ses amis, tous appartenant comme lui
à cette province de Syrie, célèbre au temps de Juvénal et au temps de Théophane, par l’habileté
intrigante et captieuse de ses habitants. De leurs élucubrations théologiques
sortit le monothélisme, qui n’admettait en Jésus-Christ, qu’une seule volonté
en deux natures, comme suite de l’unité de personne. Cela fait, on songea à
se mettre en rapport avec un autre Syrien, Athanase, chef des Jacobites,
chose qui parut aisée, puisque Sergius était né de parents affiliés à sa
secte. Il fallait aussi, pour mener à bonne fin la grande entreprise,
disposer des quatre patriarcats de Constantinople, d’Antioche, de Jérusalem
et d’Alexandrie.[245]
Dès lors l’affaire était remise entre les mains de l’Empereur. Ce dernier,
gagné à la croyance et à la politique de son pieux et adroit conseiller,
trouva moyen de consacrer aux intérêts de la religion et de l’État quelques
heures dérobées à son devoir de général. Ses préoccupations se trahirent dans
une conversation qu’il eut en Arménie avec le chef des Sévériens (623). Chez
les Lazes, il rencontra Cyrus, l’engagea à se concerter avec Sergius, pour
prévoir et réfuter les objections et notamment celles que l’on pouvait tirer
des écrits de Saint-Léon le Grand (626). A peine eut-il quitté Jérusalem, qu’il
vit venir à lui, dans sa résidence d’Hiérapolis (629), Athanase, dont l’alliance
lui était si nécessaire pour la pacification de l’Orient. « Recevez le
concile de Chalcédoine, et vous êtes patriarche d’Antioche,» lui dit l’Empereur.
« J’y consens !» répondit le Jacobite, sachant bien qu’il ne remplissait qu’une
simple formalité, puisque le monothélisme, par l’admission d’une seule
volonté et d’une seule opération, semblait se soucier médiocrement des deux
natures. Ainsi, le siège d’Antioche était rendu aux Jacobites, qui, depuis un
siècle, n’avaient cessé d’y prétendre, et Cyrus, qui avait garanti la foi d’Athanase,
était installé à son tour dans le diocèse d’Alexandrie devenu vacant
(629-630).
Dès lors, l’intrigue syrienne se développa. Le patriarche
d’Alexandrie se mit en rapport avec les nombreux sectateurs d’Eutychès, qui
peuplaient l’Égypte. Il les gagna en leur disant que c’est le même Christ et
le même fils qui produit les opérations divines et les opérations humaines
par une seule opération théandrique. La distinction n’était donc plus que
dans notre entendement. Les hérétiques adhérèrent à une orthodoxie si
accommodante. « Certes ce n’est pas nous, répétaient-ils, qui avons reçu
le concile de Chalcédoine ; c’est ce concile qui a transigé avec nous.[246]
»
Le moine Sophrone, qui avait été jadis l’ami de saint Jean
l’Aumônier, protesta contre cette innovation, adjura Cyrus de se rétracter,
et, en désespoir de cause, se rendit auprès de Sergius, qui n’eut garde de l’écouter.
« Toute opération divine et humaine vient d’un seul et même Verbe incarné,
dit l’ami de Pisidès, formulant enfin, d’une manière expresse, le
monothélisme ; il faut enseigner une nature du Verbe incarné, une hypostase
composée et distinguer seulement par la pensée les parties qui entrent dans l’union.
» Sophrone, découragé, retourna en Orient.
Par malheur, l’adversaire du monothélisme fut presque
aussitôt élu patriarche de Jérusalem (633). Héraclius, en ratifiant
maladroitement ce choix, d’ailleurs si honorable, fut l’artisan de sa propre
ruine. L’orthodoxie méconnue eut dès lors un défenseur éloquent et énergique,
auquel les malheurs de la patrie ne purent imposer silence.
L’alarme fut vive à Sainte-Sophie. Sergius songea à se
donner pour appui, dans la crise qu’il prévoyait, le pape Honorius. Il lui
écrivit une longue lettre, où il faisait l’historique complet du
monothélisme. Il insistait sur les avantages d’une décision qui rendait au diocèse
d’Égypte tout entier l’unité religieuse, et remettait en honneur, dans ces
lointaines contrées, non seulement le nom, jusqu’alors odieux, de saint Léon
le Grand, mais l’Église romaine elle-même. Il annonçait une résolution qui,
prise dès le principe, eût été salutaire, mais qui avait surtout pour but de
tranquilliser la conscience incertaine et timorée du pontife : «Voyant que
cette dispute commençait à s’échauffer et sachant que tels sont ordinairement
les commencements des hérésies, nous avons écrit au patriarche d’Alexandrie
que la réunion des schismatiques étant exécutée, il ne permît plus à personne
de parler d’une ou de deux opérations en Jésus-Christ. Nous lui avons
recommandé de dire plutôt, comme les conciles œcuméniques, qu’un seul Jésus-Christ
opère les choses divines et les choses humaines, et que toutes ses opérations
procèdent indivisiblement du Verbe incarné et se rapportent à lui, car il est
impossible que le même sujet ait tout ensemble, à l’égard d’un même objet,
deux volontés contraires. Comme notre corps est gouverné et réglé par l’âme
raisonnable, le composé de l’humanité de Jésus-Christ était toujours et en
tout soumis à la divinité du Verbe et conduit de Dieu. » Enfin, il terminait
par une assertion toute gratuite : « Sophrone nous a promis de déférer à nos
conseils et d’enseigner ce que nous enseignons. »
L’historien de l’Église[247]
considère cette missive comme remplie d’artifice et de déguisement et en
effet, elle dissimule bien des choses dans un but excellent, mais tout politique.
Le pape Honorius se laissa surprendre. Il répugnait d’ailleurs
à un Latin de s’engager dans les subtilités des Grecs. Il fit donc une
réponse favorable, parla très légèrement « d’un certain Sophrone, naguère
moine et maintenant évêque de Jérusalem. » « Nous laissons aux grammairiens
de décider si on doit entendre une ou deux opérations. Mais nous confessons
une seule volonté en Jésus-Christ, parce que la divinité a pris, non pas
notre péché, mais notre nature telle qu’elle a été créée, avant que notre
péché l’eût corrompue. Enseignez ceci avec nous, comme nous l’enseignons unanimement
avec vous. »
La ligue des trois grands évêques de la chrétienté n’imposa
pas à Sophrone, bien résolu de ne pactiser, ni avec Nestorius, ni avec
Eutychès. Il s’empressa d’assembler un concile à Jérusalem et d’adresser à
Sergius une lettre synodale où il précise sa croyance touchant l’incarnation
(635). Contre le premier hérésiarque, il soutient l’unité de la personne,
contre le second la distinction des natures. « En Jésus-Christ, dit-il,
chaque nature conserve sa propriété et opère ce qui lui est propre.
Gardons-nous de dire qu’elles aient une seule opération réelle, naturelle et
indistincte, car nous les réduirions ainsi à une seule substance et à une
seule nature, ce qui serait une erreur. » Le saint prélat était effrayé,
quand il pensait que l’incarnation pouvait ne paraître qu’une imagination et
un vain spectacle, si la doctrine monophysite continuait ses ravages. En
réalité, rien n’était plus éloigné de l’esprit de Cyrus, d’Honorius et de
Sergius que cette prévention. Mais la logique subtile et impitoyable de
Sophrone conduisait ses adversaires bien au delà du but qu’ils s’étaient
proposé.
Les trois fauteurs d’hérésie, comme les appelait Sophrone,
échangèrent de nouveaux messages pour consolider leur alliance. Alors il
entraîna au Calvaire Etienne, évêque de Dore, et l’adjura d’aller dessiller
les yeux du pontife de Rome.
Le mal que ces disputes théologiques ont fait à l’empire
est incalculable, et voilà pourquoi nous n’avons pas reculé devant une
exposition sommaire, d’après l’abbé Fleury. Héraclius, que le poète, dans ses
invectives contre l’impie Sévère, félicitait d’avoir exterminé les barbares,
et encourageait à exterminer les hérésies, voyait avec effroi les uns et les
autres sévir de nouveau aux frontières et au cœur de la domination romaine. «
Prions pour l’Empereur, disait le gardien de la Vraie Croix à la fin d’une
dissertation métaphysique[248]
».
La responsabilité de la funeste direction imprimée aux
affaires religieuses est légitimement partagée entre l’imprudent Sergius, le
zélé Sophrone et le trop docile Héraclius, qui eut le tort ou de prêter l’oreille
à un ami ou d’introniser un adversaire. Mahomet et l’Islamisme allaient profiter
de toutes ces fautes.

Jamais sociétés ne furent moins faites pour se comprendre
que la société grecque et la société arabe. Sans insister sur les différences
originaires, si bien constatées de nos jours,[249]
des Ariens et des Sémites, disons brièvement que l’idée de l’État dominait à
Constantinople, l’idée de la famille à la Mecque. La loi, incarnée dans l’Empereur,
était, en définitive, tout le monde byzantin. La tradition représentée par
les chefs de tribus résumait également le monde arabe. D’un côté, une
administration exacte et tyrannique, agissant d’après des principes absolus ;
de l’autre, une absence complète de gouvernement et une justice patriarcale.
Voilà pour la politique. Voici pour la religion : des deux parts, nous
saluons un Dieu tout-puissant, mais un Dieu qui reflète des peuples
essentiellement distincts. Celui que nous révèle l’Évangile est maître de soi
comme des humains, celui que nous transmet le Coran est passionné comme le
Jéhovah de la Bible. Mais nous sommes surtout frappés des habitudes d’esprit,
si dissemblables en deçà et au delà du désert de Palmyre. Ici l’amour de l’analyse
et des abstractions, et par conséquent la science, la philosophie, la
théodicée ; là, l’amour de ce qui est visible et palpable, une pensée qui
saisit le contour des objets sans jamais les pénétrer et s’envole sur les
ailes du lyrisme. Ainsi, la société grecque est composée de mathématiciens,
de physiciens, d’artistes, de rhéteurs, de controversistes, de jurisconsultes,
d’hommes d’État. La société arabe est composée de guerriers, de poètes, de
patriarches, de juges semblables à ceux d’Israël, de sages qui nous
rappellent l’antique Job. Le négociant et le moine : voilà les seuls traits d’union
de ces nations si opposées. La contemplation extatique des cénobites est de
provenance tout orientale, et les ermites donnent la main aux derviches.
Quant à l’art du trafic, il s’est développé avec un égal bonheur à Athènes et
à Médine, sous les auspices de l’intérêt personnel.
Il est instructif de voir Mahomet, jugé par les
chroniqueurs byzantins et le Christianisme apprécié, à son tour, par le
fondateur de l’Islam.
D’après Théophane, Cédrénos et Zonaras, le prophète arabe
est l’homme le plus odieux et le plus pervers qui ait paru sur la terre. Il
est « athée, impie, trois fois maudit, ennemi de Dieu et des hommes. » Dans
ses pérégrinations en Palestine, il fréquente les Juifs et les Chrétiens et «
s’en va à la chasse des textes sacrés. » Il s’adjoint un moine pire que lui,
expulsé pour ses méfaits, et il en fait son conseiller de tous les instants.
Il s’insinue auprès de la riche Kadidja et s’unit à elle par spéculation. Il
l’effraye de ses hallucinations diaboliques et de ses attaques d’épilepsie.
Mais le démoniaque a recours à l’imposture pour la tranquilliser. « C’est,
dit-il, l’apparition de l’archange Gabriel, qui le fait tomber à la renverse.
» Le moine confirme la vérité de ses paroles et déclare Mahomet prophète. Flattée
d’être l’épouse d’un prophète, Kadidja débite cette invention à toutes les
femmes de la contrée, et celles-ci la transmettent à leurs maris. C’est ainsi
que l’Arabie se trouve un beau jour livrée à d’absurdes doctrines. Il
emprunte aux Hébreux l’unité de Dieu, aux Ariens le Verbe et l’Esprit créés,
aux Nestoriens l’anthropolatrie. Lui-même se fait adorer. Il prétend que la
Divinité est l’auteur du bien comme du mal, et lui attribue l’œuvre de Satan.
Il divinise la Volupté, c’est-à-dire la Vénus des Gentils, et la donne pour
compagne à son Allah. Il fait du Saint-Esprit je ne sais quel être subtil
répandu dans les airs, de Jésus-Christ le fils du Saint-Esprit, de Marie la
sœur du grand-prêtre Aaron. Lui-même procède du Saint-Esprit, dispose des
clefs, du paradis ; il y est entré un jour avec soixante-dix mille hommes ;
il y a vu le Christ, qui se défendait d’avoir appelé le très Haut son père.
Les justes et les affranchis de Dieu et de Mahomet y ont leurs demeures
préparées, mais ces derniers doivent justifier leur qualité. Il existe d’ailleurs
trois paradis : l’un de miel, le second de lait, le troisième de vin. On y
trouve des femmes belles et voluptueuses. Quant aux Juifs et aux Chrétiens,
ils ne sont bons qu’à nourrir le feu, les Samaritains qu’à servir les
bienheureux. Il institue la circoncision pour les hommes et pour les femmes,
et autorise tout ce que la loi défend, sauf l’usage du vin et de la viande de
porc.
Certes, il est difficile de reconnaître le Mahométisme
sous ce travestissement. Mais avouons que lorsque Cédrénos s’écrie : « Est-il
possible d’adopter de pareilles inepties ? » cette sévère apostrophe
rejaillit sur lui-même. Tel est pourtant le Mahomet de la légende grecque, «
le trois fois maudit. »
Mahomet est moins sévère à l’égard des Chrétiens, que les
Chrétiens ne l’ont été envers lui. Ce n’est pas qu’il se montre fort tolérant
et fort instruit.[250]
« Les Juifs disent qu’Ozaï est fils de Dieu, les Chrétiens disent la
même chose du Messie. Ils parlent comme les infidèles qui les ont précédés.
Le Ciel punira leurs blasphèmes. Ils appellent seigneurs leurs pontifes,
leurs moines, et le Messie fils de Marie, et ils leur ont commandé de servir
un seul Dieu. Il n’y en a point d’autres. Anathème sur ceux qu’ils associent
à son culte ! » « Ne dites pas qu’il y a une Trinité en Dieu. Il est un.
Cette croyance vous sera plus avantageuse. Loin qu’il ait un fils, il
gouverne le ciel et la terre. Il se suffit à lui-même. » Mais si, parmi tant
de contradictions, on s’efforce de saisir la pensée ondoyante du fondateur de
l’Islamisme, on se convainc qu’il a pour les peuples du Livre une profonde sympathie. Ce n’est pas à
eux qu’est adressée cette terrible imprécation : « Les idolâtres sont
immondes ! » Il s’exprime très nettement à ce sujet. « Combattez ceux qui ne
croient point en Dieu et au jour dernier, qui ne défendent point ce que Dieu
et le prophète ont interdit, et qui ne professent point la religion véritable des Juifs et des Chrétiens ».
Il est impitoyable pour « les prêtres et les moines, qui dévorent inutilement
les biens d’autrui et écartent les hommes de la voie du salut. » Mais il
rend hommage à Jésus-Christ, « Jésus est le fils de Marie, l’envoyé du
très Haut et son Verbe. Il l’a fait descendre dans Marie. Il est son souffle.
» La Vierge est honorée d’une manière digne d’elle et du Seigneur qui l’a
choisie. « A l’infidélité on a joint la calomnie contre Marie ! » dit-il avec
une noble émotion. Les erreurs dogmatiques abondent dans le Coran. L’hérésie
des Phantasiastes, si odieuse à Pisidès, y est professée hardiment : « Ils
ont dit : nous avons fait mourir Jésus, le Messie, fils de Marie, envoyé de
Dieu. Ils ne l’ont point mis à mort. Ils ne l’ont point crucifié. Un corps
fantastique a trompé leur barbarie. Ceux qui disputent à ce sujet n’ont que
des doutes. La vraie science ne les éclaire point ! C’est une opinion qu’ils
suivent. Ils n’ont pas fait mourir Jésus. Dieu l’a élevé à lui parce qu’il
est puissant et sage. Tous les Juifs et les Chrétiens croiront en lui avant
leur mort. Au jour de la résurrection, il sera témoin contre eux. »
Héraclius et Mahomet, le parfait Byzantin et le parfait
Arabe, ne se seraient pas mieux compris qu’ils ne comprenaient la religion l’un
de l’autre. Le premier vénérait tout ce que le second poursuivait : les
pontifes, les moines, les images, la croix. Quelles durent être la terreur et
l’indignation de l’Empereur, quand on lui dit qu’il existait un prophète qui
traitait de vanité l’instrument de la rédemption et de ses victoires ! Et
pourtant Héraclius et Mahomet ont plus d’un trait de ressemblance. Tous deux
se livrent aux méditations spirituelles et aux extases. Tous deux passent de
l’enthousiasme à l’abattement, de la dévotion à la politique, de la
prédication à la guerre. Tous deux sont regardés par leurs compatriotes comme
inspirés du très Haut. Allons, comme toujours, au delà des apparences ; en
réalité, ils n’ont de ressemblance que celle que comportent un Byzantin et un
Arabe. Chez Héraclius, il y a plus de scrupules ; chez Mahomet, plus de
spontanéité. On s’aperçoit que pour l’un l’inspiration vient surtout du
dehors, que pour l’autre elle est tout intérieure. Ici quelle fragilité, là
quelle mobilité ! Mahomet passe par une série d’idées et de sentiments bien
définie, mais inépuisable. Héraclius risque de ne pas se retrouver lui-même
et de s’affaisser. Voici deux hommes contemporains, qui président aux
destinées des deux mondes qui tout à l’heure vont s’entrechoquer. On se
demande quelles sont leurs grandes dates, les événements principaux de leur
existence. Or, de curieux rapprochements, tout fortuits, s’offrent à nous. L’année
où Héraclius renversa Phocas, est celle où Mahomet eut sa première révélation
sur le mont Hira et prêcha l’Islamisme (610). De 610 à 622, Héraclius est en
proie aux remords et à l’infortune ; Mahomet subit la persécution des
Coréischites. L’Hégire de
Mahomet est la première journée d’Héraclius : ils ceignent le glaive en même
temps (3 avril, 2 juillet 622). Lorsque Héraclius déjouait en Albanie tous les
efforts de Sarbar et des généraux persans, Mahomet, avec ses trois cent
quatorze musulmans, mettait en fuite mille infidèles à Béder (624). Bientôt
après, Héraclius manquait de périr sur les bords du Sarus ; Mahomet était blessé
et vaincu au mont Ohud (625). Au siège de Constantinople répondait celui de
Médine (626). En 628, la paix était imposée aux Perses et aux Juifs de
Khaïbar. Puis c’étaient le pèlerinage de l’Empereur à Jérusalem et celui du
prophète à la Mecque (629) ; et alors seulement Héraclius apprenait d’une
manière positive l’existence de ce Mahomet qui devait lui porter des coups si
terribles.
Mahomet était dominé par deux idées : la première
essentiellement religieuse, la seconde toute nationale. « Que la religion
sainte triomphe universellement, » tel était son vœu, son exhortation
incessante. Il n’apercevait pas les limites imposées par la nature elle-même
à l’Islamisme, car sa foi dans Allah l’aveuglait. Le vrai Dieu devait rallier
à ses sacrés étendards tous les hommes sans exception. En outre, le
descendant d’Ismaël avait toujours présente à la pensée la déchéance de ses
ancêtres. Les Arabes, pendant vingt siècles, avaient été réduits à une
contrée aride et stérile. Il était temps, d’après lui, de faire cesser cette
longue injustice et de conduire ses compatriotes dans des contrées heureuses.
La soif des jouissances était d’autant plus éveillée dans cette nation qu’elle
en avait été sevrée jusqu’alors. Un jour qu’il faisait creuser autour d’Yatreb
le célèbre fossé, il saisit une pioche, et fît jaillir du roc des étincelles.
« La première de ces étincelles, dit-il, m’apprend la soumission du Yémen,
la seconde, la conquête de la Syrie et de l’Occident, la troisième, celle de l’Orient
! » C’est peut-être à ce moment qu’il formula ce vaste programme, dont l’exécution,
malgré sa prodigieuse rapidité, demanda un siècle. Quelques mois après,
Abou-Becker et Omar plantaient le drapeau de l’Islam sur les ruines de
Khaïbar. Un grand obstacle était supprimé : les Arabes pouvaient désormais s’avancer
vers le Nord.
Nul doute que la lutte engagée entre Héraclius et Chosroês
ne le préoccupât vivement, même avant l’hégire : « Les Grecs ont été vaincus.
Ils ont été défaits sur la frontière. Ils rachèteront leur défaite par la
victoire dans l’espace de dix années. » Ainsi débutait le trentième chapitre
du Coran.
« Le jour où ils triompheront sera un jour de joie pour
les fidèles. Ils devront leurs succès aux bras du très Haut qui protège ceux qu’il
veut. » Ainsi continuait Mahomet. Sa joie anticipée tenait à deux raisons :
il désirait que la religion du Christ l’emportât sur celle de Zoroastre moins
parfaite ; il lui plaisait aussi de voir l’empire perse et l’empire grec s’affaiblir
et s’entre-détruire.
La chute de Khaïbar et le long duel des deux grandes
monarchies orientales lui semblèrent favorables à une immixtion dans la
politique extérieure. Il monta en chaire, et dit d’une voix solennelle : «
Musulmans, j’ai dessein de choisir parmi vous des ambassadeurs pour les
envoyer aux rois étrangers. Ne vous opposez point à mes volontés. N’imitez
pas les enfants d’Israël qui furent rebelles à la voix de Jésus ! » Les
Mohageriens s’écrièrent unanimement : « Apôtre de Dieu, nous prenons le ciel
à témoin que nous t’obéirons jusqu’à la mort. Ordonne, nous sommes prêts à
partir. » C’est à Chosroês que fut adressé le premier message. Quand l’orgueilleux
souverain de la Perse eut lu ces mots : « Mahomet, apôtre de Dieu, au roi Chosroês,
» il ne put contenir sa colère. Il déchira la lettre en disant : « Est-ce
ainsi qu’un esclave ose écrire à son maître ! » Il ordonna au gouverneur du
Yémen de le lui envoyer chargé de chaînes. Mahomet reçut impassible cette
nouvelle : « Dieu, dit-il, mettra en pièces son royaume, comme il a mis en
pièces mon message ! » Une révélation lui ayant appris la mort de Chosroês,
il l’annonça aux officiers du gouverneur : « Sachez que ma religion et
mon empire parviendront au faîte de grandeur où s’élève le royaume de Perse.
Allez, dites à votre maître d’embrasser l’Islamisme ! » Cette ingénieuse
supercherie amena la conversion du Yémen.[251]
Un autre ambassadeur déposa entre les mains du roi d’Abyssinie
une missive ainsi conçue : Je t’appelle au culte d’un Dieu unique... Crois à
ma mission... Suis-moi... Sois au nombre de mes disciples... Dépose l’orgueil
du trône... Mon ministère est rempli... J’ai exhorté. Fasse le Ciel que mes
conseils soient salutaires ! La paix soit avec celui qui marche au flambeau
de la vraie foi.[252]
»
Le roi africain prit en grande considération cette prière
du prophète, ce qui témoigne une renommée déjà lointaine. « J’atteste que tu
es l’apôtre de Dieu, véritable et véridique, lui répondit-il. Je t’ai prêté
serment entre les mains de ton envoyé ; j’ai professé l’Islamisme en sa
présence. Je me suis dévoué au culte du Dieu des mondes. O prophète ! je t’envoie
mon fils. Si tu l’ordonnes, j’irai moi-même rendre hommage à la divinité de
ton apostolat. J’atteste que tes paroles sont la vérité. »
A peine établi en Syrie, Héraclius reçut de Mahomet une
invitation identique : « Je t’invite à embrasser l’Islamisme. Fais-toi
musulman. Le Ciel t’accordera une double récompense. Si tu refuses de te
soumettre à ma religion, tu paraîtras, aux yeux de Dieu coupable du crime des
païens. O Chrétiens, terminons nos différends. N’adorons qu’un Dieu ! Ne lui
donnons point d’égal. N’accordons qu’à lui seul le nom de Seigneur. Si vous
rejetez cette croyance, rendez au moins témoignage que nous sommes musulmans
![253]
»
L’indignation du vengeur de Jésus-Christ fut profonde ;
mais, habitué aux formes diplomatiques, il dissimula, déposa respectueusement
la lettre sur un coussin, et renvoya l’ambassadeur avec de riches présents.
Les Grecs et les Arabes ont raconté cet événement avec bien des variantes.
Tandis que ceux-là affirment que Mahomet lui-même vint fléchir le genou
devant le vainqueur de Ninive, les autres prétendent qu’Héraclius s’empressa
de se faire musulman, mais qu’il n’osa révéler sa conversion à ses sujets.
Mahomet, moins facile à abuser que ses historiens, vit
bien que son grand adversaire était désormais Héraclius. Mais il savait aussi
que les Jacobites portaient impatiemment le joug odieux des Melkhites. Leur
patriarche Benjamin s’était enfui au désert, où il se cacha dix années. Ils
avaient pour coreligionnaire Mokawkas, récemment créé vice-roi d’Égypte, et
honoré par les siens du titre de prince
des Cophtes. C’est à ce dernier que s’adressa l’apôtre de Dieu,
afin de précipiter une crise que les aspirations nationales et la querelle du
monothélisme rendaient inévitable.[254]
Le prince des Cophtes, qui redoutait le bras puissant d’Héraclius et qui
voyait dans Mahomet un libérateur providentiel, fit une réponse à la fois
évasive et encourageante, « J’ai lu la lettre par laquelle vous m’invitez à
embrasser l’Islamisme. Cette démarche mérite des réflexions. Je savais qu’il
paraîtrait encore un prophète, mais je croyais qu’il devait sortir de Syrie.
Quoi qu’il en soit, j’ai reçu avec distinction votre ambassadeur. Il vous
présentera de ma part deux jeunes filles Cophtes d’une noble extraction. J’ai
joint à ce présent une
mule blanche, un âne d’un gris argenté, des habits de lin d’Égypte, du miel
et du beurre ».[255]
C’étaient là les prémices de la terre sainte et du
paradis, que le nouveau Moïse faisait briller aux yeux des Arabes.[256]

Ainsi Mahomet avait deviné d’instinct la vraie politique.
Il semble toutefois qu’Héraclius aurait pu aisément mettre un frein à des
desseins si démesurés et affichés avec tant de naïveté et de complaisance. L’empire
d’Orient possédait, depuis Trajan, une partie de l’Arabie septentrionale, sur
les frontières de la Judée et de l’Égypte. De Bosra, capitale et résidence d’un
gouverneur impérial, on surveillait la péninsule. |