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CHAPITRE PREMIER
I. Héraclius.
L’histoire d’Héraclius présente des contrastes singuliers.
Jeune encore, il partit d’Afrique avec une faible armée et renversa en
quelques jours la tyrannie de Phocas, que tous maudissaient, mais que tous
supportaient. La religion chrétienne, menacée dans son berceau, vit en lui le
premier et le plus glorieux des croisés. Pendant dix ans, Héraclius, nouveau
Moïse, nouvel Alexandre (c’est ainsi qu’on rappelait), exerça une influence
égale à celle de Mahomet, son contemporain. La Vierge Marie, Dieu lui-même semblaient
diriger sa pensée et sa main. Ses infortunes n’étonnèrent pas moins que ses
triomphes. Au lieu d’un ardent défenseur de la foi orthodoxe, l’Église trouva
dans Héraclius un fauteur d’hérésie, l’Empire un roi fainéant, au lieu du
vainqueur des Perses. Le génie politique, toujours méconnu par le vulgaire,
parce que son action est lente et cachée, lui demeura seul jusqu’à la fin. On
l’accabla de reproches et de mépris, comme on l’avait accablé d’éloges et d’admiration.
Quand il mourut, les Grecs, depuis longtemps, s’inclinaient sans respect et
par habitude devant l’ombre d’Héraclius.
Aucun historien n’a donné la raison de cette grandeur et
de cette chute.[1]
Il ne suffît pas d’opposer Héraclius jeune à Héraclius vieilli. En effet, le
libérateur de l’empire, de la croix et des chrétiens avait plus de cinquante
ans. Avant ses six journées de gloire, ce prince avait eu
douze années d’inaction : tandis qu’il achetait la paix des Lombards et des
Avares, il laissait les Perses s’emparer de l’Asie-Mineure, de la Syrie et de
l’Égypte. Le lendemain de son triomphe, Héraclius passe, sans transition, de
l’énergie à la faiblesse. Force est bien de reconnaître qu’Héraclius est un
de ces hommes qui vieillissent et rajeunissent suivant les circonstances et
leurs inspirations.
II. Auteurs à consulter.
Héraclius n’a pas eu d’historien ; il n’a eu que des
chroniqueurs. Ce sont pourtant des écrivains estimables. Leurs narrations,
mêlées à bien des dates et à bien des noms inutiles, sont parfois
intéressantes et toujours instructives. Le dirai-je ? les Byzantins n’ont pas
la monotonie qu’on leur reproche. Voyez plutôt le récit du règne d’Héraclius.
Dans celui-ci vous trouverez des faits importants que celui-là a négligés ;
le second contredit le premier ou semble raconter une autre histoire. Ces
omissions, ces tendances opposées donnent l’éveil au lecteur. Il apprend
bientôt que George Pisidès est un courtisan, Théophane un moine, Nicéphore un
patriarche.
Les écrivains byzantins ne nous ont pas retracé la
carrière de George Pisidès. Ils ne nous ont transmis que l’énumération de ses
dignités et la liste de ses ouvrages : encore la critique moderne a-t-elle eu
à discuter la signification de certains titres et l’authenticité de certaines
compositions. Mais on ne saurait douter de son éclatante réputation durant
tout le moyen âge. Nicéphore Calliste le proclame admirable. L’évêque de Corinthe,
Grégoire, recommande expressément la lecture et l’étude de ses iambes, et le
considère comme l’idéal du poète : il ose l’égaler à Sophocle, tandis que
Psellos le compare à Euripide. Suidas, Cédrénos, Tzetzès, ont pour lui le
même enthousiasme.
George était originaire de Pisidie, contrée de l’Asie Mineure.
Constantinople, la Ville ou la Métropole, comme il l’appelle souvent, dut l’attirer
de bonne heure. Il faut penser qu’il y fit des études complètes sous la
direction de ces pédagogues, pour lesquels il professe un si grand respect.
Il y prit cette aisance, ce bon ton, ce langage de cour, que l’on ne pouvait
apprendre que dans la seconde Rome. Il fréquenta dès sa jeunesse le cirque
dont les jeux lui fournissent ses comparaisons les plus habituelles ; surtout
il fut assidu dans la demeure de l’archevêque et dans le palais des Césars,
et voilà comment il se trouva investi des charges ecclésiastiques les plus
enviées.
L’histoire lui attribue invariablement le titre de diacre
de la grande Église ou Sainte-Sophie. Fut-il, de plus, gardien du trésor,
référendaire et archiviste ? ici s’engage une discussion très délicate entre les
savants. Les uns lui concèdent les trois attributions ; d’autres veulent qu’il
n’ait été que trésorier. Mais a-t-il été le premier des diacres ou le premier
des trésoriers ? La question mériterait d’être résolue, car il y avait quatre
trésoriers et six diacres à Sainte-Sophie. Quoi qu’il en soit, Pisidès reste
un membre important du clergé de Constantinople.
Son crédit était grand dans l’Église. Nul ne jouit plus
que lui de l’amitié et de la confiance du patriarche. Il l’a vu au milieu de ses
plus ferventes prières, et il s’accuse comme d’une trahison, quand il révèle
aux Grecs ses actes les plus secrets.
Si le patriarche avait voué à Pisidès une telle affection,
nous nous étonnerons moins que l’empereur s’entretînt avec lui familièrement,
surtout de questions théologiques. Dirons-nous toute notre pensée ? A deux ou
trois reprises, Pisidès nous apparaît comme le directeur spirituel d’Héraclius.
Le secret est bien près de lui échapper : il le dérobe après l’avoir fait
soupçonner, mais le remords du prince a laissé une trace précieuse dans son
panégyrique. Déjà connu par son talent littéraire, il fut chargé de haranguer
en vers iambiques le futur vainqueur des Perses. Il le suivit en Asie et
assista aux premières manœuvres de l’armée impériale. Que se proposait l’empereur
en adjoignant un compagnon naturellement peu courageux, si nous voulons l’en
croire, et d’ailleurs retenu loin du champ de carnage par son caractère
ecclésiastique ? Il nous le donne à entendre : il remplissait une mission
historique. Ainsi, il jouait auprès d’Héraclius le même rôle qu’Ennius auprès
de Scipion. On aimerait mieux se le représenter comme un nouveau Tyrtée,
relevant, par ses chants mâles et héroïques, le courage des Grecs : mais
lui-même nous défend un pareil rapprochement. Il rentra à Constantinople, à
la fin de la première campagne, et ne retourna plus à la guerre. Il eut bien
encore l’occasion de se produire, lorsque Constantinople fut assiégée par les
Avares ; mais, soit modestie, soit sincérité, il s’oublie lui-même, dans
cette nouvelle épreuve, pour célébrer le patriarche, le chef de la milice et
les simples citoyens.
La vie de l’empereur et celle du diacre offrent bien des
rapprochements. Nés tous les deux à la fin du VIe siècle, presque dans la
même contrée, ils ont disparu ensemble au milieu du VIIe. Le premier est le
moteur et comme l’acteur unique du grand drame qui s’accomplit ; le second,
tel que le chœur dans la tragédie antique, applaudit, raisonne, pleure de
joie et de douleur. Tant que le héros combat, le poète ne songe qu’aux exploits
militaires et compose l’Expédition
Persique, la Guerre des
Avares, l’Héracliade.
La paix s’établit enfin : Pisidès, habitué à sonner la victoire et enivré de
carnage, célèbre docilement la paix. L’empereur jouit de son triomphe et se
repose : le diacre chante l’Œuvre
de la Création et se complaît dans la vue des merveilles de la
nature. L’hérésie des monophysites s’est déclarée, la religion est en danger,
et le prince s’est fait controversiste : Pisidès se rappelle alors qu’il est
théologien et combat l’impie Sévère. Enfin le triomphateur de Ninive n’est
plus que le vaincu du Yarmouk : c’est à ce moment sans doute que paraît le
petit poème sur la Vanité de la
vie. On sent que le héros et le poète sont brisés, que l’un ne
survivra guère à l’autre. George passe inaperçu dans les dernières années d’Héraclius.
On aurait aimé à le suivre dans cette lamentable période : on voudrait même
qu’il nous eût accablés de ses chants de deuil, parce qu’on-y surprendrait
quelques-unes de ces observations morales qui font principalement goûter ses
compositions.
Théophane écrit dans un cloître, un siècle après
Héraclius. Son unique soin est de montrer la constante intervention de Dieu
et des saints, et de justifier le culte des images : il plaide contre les
iconoclastes. Mais la tournure même de son esprit lui fait comprendre le
règne éminemment religieux d’Héraclius. Nul n’est mieux renseigné touchant la
guerre et les hérésies. Les détails curieux abondent, et l’on a affaire à un
bon moine fort consciencieux.
Au ixe siècle, le souvenir d’Héraclius commençait à s’effacer.
Nicéphore, patriarche de Constantinople, ne se rappelle guère que ses
défaites et sa triste fin, et comme il veut faire la leçon aux empereurs qui
l’ont exilé, il attribue les malheurs de leur ancêtre au mépris de la
discipline de l’Église, il sera toujours utile d’opposer Nicéphore à Pisidès,
le détracteur au flatteur.
Un quatrième document nous sera, de temps à autre, d’une
grande utilité : c’est la Chronique Pascale, recueil de pièces authentiques,
parmi lesquelles brille une lettre de l’Empereur lui-même, décisive pour
notre appréciation.
Les autres compilateurs se divisent, malgré leur
sécheresse, en deux camps opposés : ceux-ci font fête à Héraclius, ceux-là
lui tiennent rigueur. On profitera de Suidas, de Cédrénos, et même de Zonaras
; on donnera un coup d’œil à Joël, à Manassès, à Ephrémios et à Glycas.
L’histoire de l’évêque arménien Sébéos,[2]
la chronique latine de Frédégaire ne doivent pas être négligées. Le premier
traite longuement des campagnes d’Héraclius ; le second nous fait assister à
la formation d’une légende dont le moyen âge va s’emparer.
III. La famille d’Héraclius.
Héraclius naquit dans la Cappadoce, en 575, quelques
années après Mahomet. Sa famille était illustre, et on ne peut douter qu’il n’ait
trouvé en elle une glorieuse tradition militaire. Au Ve siècle, lorsque les
deux Empires étaient menacés d’une ruine complète par Genséric et Attila, ces
fléaux de Dieu, ce fut un Héraclius d’Édesse, l’un de ses aïeux,[3]
qui, avec les troupes de l’Égypte, de la Thébaïde et du Désert, chassa les
Vandales de la Tripolitaine. Le père de l’Empereur joua un rôle considérable
dans l’histoire du Bas-Empire. Également distingué par sa naissance, sa
fortune et ses talents, il fit la guerre aux Perses, et tint avec fermeté le
drapeau romain que laissaient échapper les mains défaillantes de Philippique.
Nommé gouverneur d’Afrique, il était, au milieu des plus poignantes
infortunes, le dernier espoir de l’Orient. Son épouse Epiphania, qui lui
survécut plusieurs années, semble avoir été particulièrement vénérée des
habitants de Constantinople. De ce mariage étaient nés : l’Empereur Héraclius
; Théodore, qui fut généralissime et curopalate ; Marie, dont la fille
Martina devint impératrice. Afin de mieux remplir ses fonctions, il appela
auprès de lui son frère Grégoras, qui, à sa mort, mérita de lui succéder, et
termina lui-même sa carrière dans ce poste important. Nicétas, fils de
Grégoras, était un jeune homme plein de courage, qu’un hasard heureux aurait
pu élever au trône.
Héraclius, fils du vainqueur des Perses et cousin de
Nicétas, avait sous les yeux de beaux exemples qu’on eût alors vainement
cherchés ailleurs. Le récit des exploits paternels dut éveiller de bonne
heure en lui l’amour de la gloire. Les leçons de sa mère, âme douce et
généreuse, déposèrent dans son cœur le germe des plus nobles qualités.
Dans quelle mesure s’opéra le mélange de ce courage et de
cette tendresse rapprochés par l’union du guerrier Cappadocien et de la noble
Byzantine et confondus d’ans Héraclius ? Nous ferons nos efforts pour le
démêler, malgré l’insuffisance des données premières.
La concorde qui réglait dans la famille de l’exarque
contrastait avec l’anarchie de l’Empire. Nous croyons que l’énergie de l’exarque
en était la cause principale, car plus lard l’Empereur, que l’amour paternel
désarmait trop souvent, fut impuissant à la maintenir. Or, c’est à elle que
les Héraclides durent leur élévation.
Il n’était pas non plus indifférent d’avoir vu gouverner
un grand diocèse, avant de gouverner soi-même un grand Empire. L’Afrique,
rendue à la couronne par les victoires de Bélisaire, comprenait six provinces
dont le centre était Carthage : magnifique champ d’expérience pour qui
voulait s’instruire.
Ainsi Héraclius, dans sa jeunesse, n’avait qu’à regarder
et à comprendre. Il avait une famille unie, un père grand général et grand
homme d’État, une mère ornée de toutes les vertus de son sexe, une sœur
chérie, un frère et un cousin prêts à rivaliser avec lui.
IV. Circonstances au milieu desquelles a grandi
Héraclius.
Bien que la partie de la Cappadoce où se passa son enfance
n’ait été mentionnée par aucun historien, le théâtre même des hostilités
contre les Perses désigne à notre attention la ville de Mélitène. Là, quatre
siècles auparavant, avait eu lieu le miracle de la Légion Fulminante, objet
de l’une des plus belles légendes du christianisme. Or, il était à peine âgé
de six ans, quand, dans le même endroit, s’engagea une grande bataille entre
les adorateurs du Christ et ceux d’Oromase. C’est ce jour-là que le redouté
Nouschirvan, forcé de fuir pour la première fois de sa vie, prononça de
terribles imprécations contre quiconque, parmi ses successeurs, ferait la
guerre en personne ; défense qui, quarante années plus tard, fut si profitable
à l’adversaire de Chosroês. La lutte se prolongea néanmoins. Deux
Cappadociens s’y distinguèrent à la tête des armées romaines : Maurice,
bientôt élevé à l’Empire, et le futur exarque qui n’était encore que
lieutenant et patrice. Celui-ci, chargé de réparer les fautes de ses
supérieurs, remporta à Daras une grande victoire ; il s’illustra encore à
Nisibe, et provoqua une révolution qui permit aux Grecs de reprendre haleine.
Héraclius, âgé de seize ans, assista peut-être au dernier fait d’armes. En
tout cas, il séjournait dans la Cappadoce, au milieu des scènes les plus
grandioses que puisse offrir la nature.[4]
Surtout, il s’habituait à associer dans sa pensée les noms de Rome et de
Christianisme, opposés à ceux de Perse et de Magisme. Les effusions de sang,
la vue des églises et des pyrées, qui se disputaient les ruines des temples
païens, agirent puissamment sur son esprit que tout contribuait à rendre
sérieux et réfléchi. De là une maturité précoce, de nobles idées et de beaux
rêves. Les idées du jeune homme prirent, pour quelques années du moins, un
autre cours, et ce n’est qu’à la faveur des événements que le théologien et
le croisé, déjà en germe dans son âme, apparurent réellement. En effet, son
père et sa mère l’amenèrent à Constantinople et à Carthage où il se livra
entièrement aux études qui conviennent à l’homme d’État. Vers l’âge de trente
ans, il joignait à la perfection morale des dehors virils et séduisants à la
fois. L’un de ses historiens nous a tracé avec complaisance et détails son portrait.
Il nous le montre « doué d’une grande force, large de poitrine, les yeux
beaux quoique tirant sur le gris, la peau blanche, les cheveux blonds, la
barbe longue et bien nourrie[5]
». Ces qualités physiques étaient très appréciées des Grecs du Bas-Empire et
leur imposaient. George Pisidès n’a garde de les oublier dans son
panégyrique. Il se récrie sur les agréments de son visage, et il demande à
Dieu que ses fils reproduisent trait pour trait l’effigie paternelle. La médiocrité
des médailles byzantines ne nous permet pas d’insister sur ces éloges.[6]
Mais constatons qu’Héraclius dut beaucoup à ces dehors avantageux qui,
plusieurs siècles après sa mort, gravaient encore profondément son souvenir
dans l’imagination populaire. N’est-il pas remarquable de voir un
versificateur grec de la fin du moyen âge l’appeler « un Hercule pour la
vigueur », un autre le surnommera « l’homme aux bras vigoureux », enfin
un chroniqueur latin de Bourgogne nous affirmer qu’il tuait des lions dans l’arène[7]
? Pour expliquer la légende d’Héraclius, on doit tenir grand compte de ces
avantages que le penseur voudrait négliger.
V. Analyse du caractère d’Héraclius d’après
Pisidès.
Envisageons Héraclius au moment où il va paraître sur la
scène de l’histoire. Voyons quel était le fond de cette nature qui semble se
dérober aux regards de l’observateur. Ici George Pisidès est un guide
inestimable. S’il nous montre son souverain, non dans le cours ordinaire de
son existence, mais au milieu de circonstances exceptionnelles, quand toutes
ses facultés, tout son être sont surexcités et tendus vers un but unique, par
contre il met en relief les parties vraiment grandes et originales d’Héraclius.
Pour ne rien exagérer, pour avoir l’Héraclius de chaque jour, on atténuera,
sans les effacer, les fortes saillies, et on aura ainsi un homme, qui, tout
en étant bien distinct des autres, reste possible en dehors des anomalies que
le psychologue invoque en désespoir de cause. Si cette réduction demande
beaucoup de tact, on a pour guide la nature humaine qui vaut mieux, dans ce
cas, qu’une érudition subtile. D’ailleurs l’histoire est là qui nous préserve
des pièges que la flatterie tend à notre bonne foi, et nous saisissons
facilement tout ce qu’il y a de factice et de conventionnel dans un
panégyrique. Cependant nous ne refusons pas de soumettre à notre analyse
certains éloges où se trahit, chez le poète, l’intelligence du personnage qu’il
célèbre. Toute louange qui n’est pas une insipide litanie, mais une œuvre d’art,
doit nous livrer bien des secrets. Pour prendre un exemple, n’est-il pas
précieux de savoir que, parmi les vertus dont Pisidès tresse à Héraclius une
couronne si fleurie, ne figure point la libéralité que tout courtisan est
intéressé à célébrer la première ? Tenons donc pour avéré qu’il est possible
de démêler le réel à travers ses ombres qui le voilent sans le supprimer, et
convaincus que nous avons entre les mains une belle matière, suivons
prudemment notre poète pour atteindre l’objet non vulgaire de ses adulations.
George Pisidès fait d’Héraclius l’homme accompli par
excellence, l’idéal de l’homme.[8]
Selon lui, cette âme, dans laquelle Dieu a mis ses complaisances, réunit
toutes les vertus, même celles qui semblent s’exclure, l’héroïsme et la
prudence, etc. Héraclius est à la fois Achille, Ulysse, Nestor, et bien d’autres
encore. Renouvelant une expression célèbre d’Aristote, il le compare au
carré, la figure parfaite en géométrie.[9] Mais combien nous sommes loin
de compte ! Pour qu’une telle assertion fût vraie, il ne suffirait pas que le
vice fût banni de cet harmonieux ensemble ; il faudrait encore que les
qualités se fissent mutuellement contrepoids, car de l’excès de l’une d’entre
elles naîtrait l’imperfection. On a dit avec raison qu’Épaminondas était l’homme
le plus accompli de l’histoire grecque. « Le héros thébain était retenu,
prudent, austère, habile à profiter des circonstances ; il avait l’âme grande
et le courage indomptable ; son respect pour la vérité était si profond qu’il
ne mentait pas même en plaisantant. D’une bonté, d’une modération, d’une
patience admirables, il souffrait sans se plaindre les injustices du peuple
ou celles de ses amis[10]
». Traduisons dans le langage philosophique cette belle appréciation d’un
grand esprit : nous dirons que chez lui la volonté égalait la sensibilité et
l’intelligence. Un pareil phénomène est rare même aux époques et dans les
nations les plus favorisées : il s’est pourtant renouvelé plusieurs fois en
Grèce, alors que la ville d’Athènes était l’institutrice de l’humanité.
Aristide, Socrate, Démosthène, ces âmes exemptes de défaillance, méritent une
place à côté d’Épaminondas.
Il serait singulier que le Bas-Empire eût ajouté à cette
liste, malheureusement si courte, un nouveau nom. Seul, en effet, nous
pouvons l’affirmer, un grand siècle est en état de donner un rival à ces
glorieux citoyens. Une société mal organisée, ou même légèrement atteinte, ne
saurait jamais engendrer qu’un Philopœmen, mélange d’énergie et de faiblesse,
d’enthousiasme et de découragement. L’héroïsme ne s’élève alors à une si prodigieuse
hauteur que parce que l’équilibre est rompu : une chute profonde suit de près
l’irrésistible essor.
C’est la sensibilité qui domine chez Héraclius, comme chez
Pisidès et tous ses compatriotes. N’en soyons pas surpris. Cette faculté s’exerce
sans effort : on n’a besoin que de s’abandonner aux mobiles impressions que
nous apportent les objets extérieurs. Sous leur empire, l’âme se transforme,
s’oublie et se fuit, pour ainsi dire, elle-même. Cette série d’émotions
constitue une existence à la fois oisive et accidentée. Supposez un peuple composé
d’hommes spirituels et efféminés : nul doute qu’il ne se livre à cette douce
impulsion de la nature, et qu’il ne se laisse vivre, suivant l’expression
consacrée, au sein d’une voluptueuse insouciance.
Comme la langue du diacre de Sainte-Sophie nous éclaire
sur ce point ! Il est une qualité qu’il ne cesse d’attribuer à son maître, la
sympathie, qui n’est autre chose que la faculté de mettre son âme à l’unisson
des autres, de manière à passer par les mêmes alternatives de joie et de
douleur. Nulle part ce phénomène ne pourra être observé plus complètement qu’ici
même. Diverses expressions marquent les nuances de la sympathie byzantine : c’est
une naturelle inclination pour l’humanité tout entière, φιλανθρωπία ; c’est la tendresse, φιλόστοργος φύσις; c’est
le désir, πόθος;
c’est l’amour, ἔρως; c’est la piété, εὐσεβεια.
On dirait une harmonie préétablie entre Héraclius, Dieu, les hommes, et en
général tous les êtres.
Cette sensibilité qu’on ne trouverait dans aucun prince ou
politique, plus raffinée et plus exquise, s’adresse de préférence à la
Divinité et à la famille.
Le terme de pieux
revient à chaque instant, comme celui de sympathique, et on ne saurait
attribuer d’autres surnoms au personnage dont nous nous occupons. Il fait
tout pieusement et sympathiquement : son grand
mobile, son grand moyen, son but suprême, c’est la piété.
En vain on voudrait découvrir une tendresse filiale ou
paternelle comparable. Les Perses,
les Avares, l’Héracliade, composés à de longs
intervalles, nous rappellent ce fait avec une indubitable authenticité.[11]
Quand la sensibilité, au lieu de s’exercer, comme presque
toujours à Byzance, sans secousse, est soumise à une forte épreuve, il en
résulte une crise intérieure qui peut avoir deux résultats bien opposés : un
enthousiasme aussi puissant que la plus indomptable volonté, ou un énervement
qui confine à la léthargie et à la mort.
Or, tout cela est indiqué comme le propre d’Héraclius,
aussi bien avant qu’après ses célèbres expéditions. Chez lui l’amour est une
flamme qui dévore, une force à laquelle il ne peut résister, un essor qui le
ravit jusqu’au ciel.[12]
Un instant après, il n’est plus reconnaissable : tout ce beau zèle s’évanouit.
C’est en marquant les causes et les phases diverses de
cette exaltation et de cette prostration qu’on expliquera toute son histoire.
Posons désormais en fait qu’il suffira d’un léger mécontentement public, d’une
inquiétude de famille, d’une appréhension de péché, pour que toute son
intelligence et sa volonté soient paralysées.
Son intelligence est bien vaste pourtant. Une pénétration
singulière,[13]
une merveilleuse application au travail,[14]
un désir bien marqué de se perfectionner sans cesse et de profiter de l’expérience,
le distinguent de ses contemporains qui ont beaucoup moins de ressort et d’entraînement
généreux. Il a d’ailleurs une grande justesse d’esprit.[15]
Son enthousiasme, qui parfois nous effraie, n’exclut pas le sens pratique.[16]
Héraclius va si droit au but,[17]
parmi ses élévations religieuses, que nous croyons avoir devant nous un voyant. Il est sage, prudent.[18]
Quoi qu’en dise Pisidès, c’est plutôt d’Ulysse qu’il se rapproche que d’Achille.
Il n’accorde rien à la vaine gloire. Ses connaissances sont variées au moment
où il se révèle ; plus tard elles seront approfondies. Platon l’aurait avoué
pour disciple, car il n’avait négligé ni la musique, ni la gymnastique, ni la
dialectique. Il y avait ajouté probablement la médecine. L’éloquence lui
était naturelle comme l’émotion. Parler était d’ailleurs pour un Grec, quel
qu’il fût, une nécessité. Héraclius aimait à faire la guerre avec la parole
aussi bien qu’avec l’épée.[19]
Quant à la volonté, nous l’avons fait comprendre, c’est le
côté faible de notre héros. Il a de l’âme ; il est capable de tendre d’une manière
extraordinaire les forces de son esprit.[20]
Mais, en supposant que ce soit là un effort voulu, au lieu d’une
surexcitation fiévreuse, est-il assez naturel pour durer longtemps ? N’y
a-t-il pas à craindre que les ressorts trop tendus ne se brisent ? L’histoire
répondra à ces questions.
Nous résumerons ainsi notre pensée : l’homme étrange que
nous étudions a des facultés prodigieuses, mais ces facultés, loin d’être
équilibrées comme dans Épaminondas, sont inégalement développées. Il a plus
de sensibilité que d’intelligence, plus d’intelligence que de volonté. Il
sera entraîné à l’action par son ardente sympathie, et alors on aura, mais
bien faussement, l’illusion d’une énergie sans égale. Mais il sera enchaîné,
si sur cet amour de Dieu, des hommes et en particulier de sa famille, vient à
planer quelque nuage. Ainsi il dépend entièrement du dehors. Ce n’est pas le
héros dont parle Horace, qui verrait sans sourciller le monde s’écrouler sur
lui. Ne le comparons pas non plus à Alexandre : il eût conçu la campagne d’Issus
ou d’Arbèles, nous l’affirmons, mais eût-il tranché le nœud gordien ?
Un pareil génie périrait dans son germe si rien ne venait
l’exciter. Héraclius est à jamais inscrit dans les annales de l’humanité,
parce que l’étincelle de son génie jaillit inopinément sous un choc terrible.

CHAPITRE DEUXIÈME
I. La crise de l’empire Byzantin.
A la fin du VIe siècle, l’existence de l’Empire fondé par
Constantin fut remise en question au milieu de circonstances exceptionnelles.
C’était Maurice qui régnait, homme accompli tant qu’il ne fut pas empereur.
Mais l’Empire enlevait à ceux-là mêmes qui l’obtenaient légitimement tout
leur mérite. Entourés de femmes, d’eunuques, d’histrions, mille liens apparents
ou invisibles les enlaçaient. Ils perdaient leur liberté d’action, et c’est à
peine s’ils essayaient de secouer leurs entraves. La présidence des jeux du
cirque, les décisions théologiques, les cérémonies officielles, les pompes
religieuses, telles étaient leurs occupations ordinaires. Le reste, c’est-à-dire
les vraies attributions royales, la guerre, la politique, la justice, était
remis au bon vouloir des citoyens que l’atmosphère byzantine n’avait pas encore
énervés. Le vainqueur de Nouschirvan demeura vingt ans sur le trône sans
pouvoir sortir un seul instant de la torpeur traditionnelle. Aussi bien, il
arriva un jour où son armée et son peuple le regardèrent comme un étranger. L’armée
et le peuple s’étaient donné des chefs investis de leur confiance, mais sans
mandat légal. Les généraux, les magistrats, dépositaires de l’autorité
impériale, étaient eux-mêmes dépourvus de toute influence. Mais les
démagogues, comme les appellent les chroniqueurs byzantins, les centurions, s’arrogèrent
une redoutable initiative. Ignorant l’état des choses, le prince prenait des
mesures funestes. Il se discréditait par des pratiques superstitieuses ou par
une sordide parcimonie. Le refus de racheter les Romains captifs des Avares
fit éclater les ressentiments. L’Empereur fut odieusement insulté par la
populace, presque lapidé. Il y eut, au service des plus mesquines ambitions,
des oracles menaçants. Le découragement s’empara de Maurice : il eut des
rêves qui lui conseillaient, dans l’intérêt de son salut, une complète
résignation. Il s’habitua à l’idée d’un honteux et cruel supplice. Il parut
même le désirer, le rechercher. Il fit ainsi la fortune d’un soldat ignorant
et brutal, auquel ses grossières déclamations contre le souverain avaient
concilié une triste popularité.
Cédrénos nous a fait du centurion Phocas le plus sombre
portrait. Une chevelure rousse, des sourcils épais et qui se rejoignaient sur
le front, au visage une cicatrice à laquelle la colère donnait un horrible
aspect : voilà ses disgrâces physiques.[21]
Il y ajoutait des vices odieux, la débauche, l’ivrognerie, la cruauté. Jamais
l’Empire n’était tombé entre des mains aussi méprisables. Ce n’était ni la
justice farouche d’un Tibère, ni la folie perverse d’un Caligula, ni l’imagination
dépravée d’un Néron. Phocas confinait plutôt aux Domitien et aux Commode. La
vue du sang était sa plus grande jouissance.[22]
Ce grossier Cappadocien, bien différent de Maurice, son compatriote et sa
victime, amenait à sa suite, ainsi qu’Héliogabale, les supplices orientaux,
ceux là mêmes qui étaient en usage en Perse depuis la plus haute antiquité.
Le poète nous les retrace avec horreur dans son Héracliade. C’étaient le
gibet, la rupture des membres, la mutilation des pieds et des mains.[23]
Pour comble de malheur, la torture, introduite par Phocas à Constantinople,
lui survivra. On verra plusieurs empereurs défigurer ou priver de la vue
leurs ennemis, puis subir la loi du talion. Voilà les tristes perspectives qu’ouvrit
la domination du centurion. Elle présageait une ère d’infâmes vengeances
accomplies de sang-froid. Le règne d’Héraclius en sera lui-même souillé à
deux ou trois reprises. Plusieurs Héraclides égaleront et surpasseront en
raffinement de barbarie le stupide Phocas.
C’était un caprice des Verts qui avait fait Phocas
empereur : les Bleus, mécontents et maltraités, rappelèrent en sa présence «
que Maurice n’était pas mort.[24]
» Alors le tyran fit arracher de sa retraite de Chalcédoine l’infortuné
monarque, le traîna jusqu’au port de Constantinople avec ses cinq fils, et,
pour redoubler l’effroi du supplice, le contraignit d’assister à leur
exécution. Maurice, dont la religieuse apathie contraste avec la sacrilège
frénésie de Phocas, gardait le calme et le silence. Il philosophait sur son malheur.[25]
On ne l’entendit prononcer que ces paroles : « Tu es juste, Seigneur, et
justes sont tes jugements ! » Une femme du peuple, par un héroïsme comparable
mais supérieur à celui de Zopyre, voulant substituer son propre enfant à l’un
des enfants impériaux, il s’y refusa obstinément, montrant qu’il n’avait d’autre
préoccupation que celle de l’éternité. Il tendit la gorge au bourreau. Son
existence nous présente le spectacle singulier d’un empereur qui, sans se
soucier de ses sujets, accumule les fautes et les faiblesses pour arriver au
martyre. Triste époque que celle où la vertu du prince plongeait les peuples
dans un abîme de maux !
Les restes de Maurice et de ses fils furent exposés par
Phocas aux yeux des habitants de Constantinople, jusqu’à ce que la corruption
en eût fait un objet de dégoût pour les plus indignes citoyens.
L’impératrice Constantina et ses filles, réfugiées à
Sainte-Sophie, avaient été enfermées dans un monastère, à la requête du
patriarche Cyriaque ; mais la nouvelle répandue de tous les côtés par les
ennemis de Phocas, que Théodose, fils aîné de Maurice, allait paraître comme
souverain légitime et comme vengeur, décida cet assassin affublé de la
pourpre à les immoler sur les lieux mêmes où avait souffert leur époux et
leur père.
Quand on lit la liste des crimes accumulés durant un règne
trop long, quoique éphémère, on comprend que Pisidès, après vingt années,
éprouve encore une indignation généreuse. Il lui donne des surnoms injurieux
dont le plus significatif est celui de la nouvelle Gorgone.[26]
Ce dernier mot exprime la laideur physique et morale du personnage. « La
Gorgone, » tel fut apparemment le surnom de Phocas, quand sa disparition eut
enhardi ses sujets.
Il y avait moins de timidité chez les adversaires du nom
romain. Couvrant l’avidité et l’imposture des beaux titres de justice, de
légitimité et de restauration, les Perses ravageaient la Syrie, l’Arménie et
la Cappadoce, punissant tout le monde du crime d’un seul.
Deux hommes étaient seuls jugés capables à ce moment de
renverser Phocas et de châtier Chosroês : Narsès et l’exarque Héraclius.
Narsès se laissa gagner par des promesses hypocrites et crut naïvement à la
bonne foi de Phocas. Le lâche centurion fit périr sur le bûcher le général
auquel l’empire devait tant de victoires et dont le nom épouvantait les
enfants des Perses. Ce précédent devait rendre le gouverneur d’Afrique
circonspect, car l’abaissement du peuple grec ne lui permettait guère d’espérer
qu’une révolte l’aiderait dans son entreprise. Chaque jour, Phocas coupait
des têtes, et les citoyens, énervés, laissaient faire, comme s’il se fût agi des Avares ! A peine
remarquait-on quelques grossières invectives lancées aux jeux du cirque par
les Verts et réprimées d’une manière terrible. Cependant on lui adressait de
fréquentes sollicitations. C’étaient les Bleus auxquels on interdisait les
fonctions publiques, c’était le sénat, c’était le gendre même de Phocas, le patricien
Crispus, qui avait excité la jalousie de l’ombrageux tyran.
Il est probable que l’exarque aurait abandonné les choses
à leur cours naturel, s’il n’avait eu à ses côtés les deux jeunes gens avec
lesquels nous avons fait connaissance, son neveu Nicétas et son fils
Héraclius.
Malgré la distance qui séparait Carthage de la capitale de
l’empire, le contrecoup des événements s’y faisait vivement sentir. Point de
doute que l’esprit profond et méditatif d’Héraclius ne s’en emparât avec une
ardeur fébrile et ne les transportât jusque dans ses rêves. Il lui fallut
longtemps toutefois, avant de concevoir la pensée qu’une résolution sortirait
de ces entretiens solitaires avec lui-même. Il dut d’abord se répandre en
élévations religieuses, en prières ferventes. Mais, comme son âme avait plus
de ressort que celle de Maurice, dont elle se rapproche en certains points,
ces effusions stériles ne lui suffirent plus.
A quels sentiments obéissait-il ? A la piété, à la sympathie, à la dignité
romaine. Il n’ignorait pas que le christianisme était aux prises avec le
culte du feu, sur les lieux témoins de la mission de Jésus-Christ. Une
décadence d’un siècle et deux ou trois mémorables catastrophes ne lui
dérobaient point le glorieux passé de Rome. Enfin les lamentations de l’Europe,
de l’Asie et de l’Afrique trouvaient un écho au plus profond de son cœur.
Il ne se résolvait pas encore ! Pour qu’il suppliât son
père, pour qu’il obtînt de voler au secours de Constantinople, il avait
besoin d’une raison plus intime, il avait besoin de l’adhésion même de la
Divinité, d’un signe du Ciel !
Or, ces deux conditions se rencontrèrent.
L’exarque, qui devait toutes ses dignités, sa fortune
entière à l’empereur Maurice, refusait depuis deux ans le tribut à Phocas et
empêchait les arrivages de blé si nécessaires à l’existence du peuple et à la
sécurité du monarque. Phocas apprit un jour que la femme du gouverneur
rebelle et la fiancée du jeune Héraclius demeuraient à Byzance, et qu’il
disposait ainsi des plus précieux otages. Les enfermer dans un monastère et
les soumettre à une garde sévère, fut une décision bien vite prise et
exécutée aussitôt.
A partir de ce jour, il n’y eut plus un instant de repos
et de bonheur pour la famille, surtout pour le fils de l’exarque. Le premier
vaisseau, dont on signalerait l’arrivée, allait peut-être lui annoncer l’immolation
de ces êtres chéris ! On comprend qu’une telle anxiété le pressait de partir,
au risque de précipiter le dénouement et de périr lui-même de la mort de
Maurice et de Narsès.
Ici entre en scène un nouveau labarum, destiné à un rôle
aussi inattendu et aussi prodigieux que celui de Constantin. Nous voulons
parler de l’image de la Vierge, que la main d’un peintre n’avait jamais effleurée
et que les anges avaient apportée du ciel. Cédrénos nous signale aussi une
semblable représentation du Sauveur.
Ce qui ajoutait aux yeux d’Héraclius un nouveau prix à
cette seconde peinture, c’est qu’on l’appelait l’image d’Édesse. Édesse était
la patrie de son glorieux aïeul, le vainqueur des Vandales. Possesseur de la
sainte image d’Édesse, ne devait-il pas, tel que nous l’avons compris, se
croire prédestiné à quelque grande action ? L’amour sous toutes ses formes,
la piété, l’humanité, Rome, Dieu, lui commandaient d’aller renverser Phocas.
Son parti fut pris.
II. L’expédition d’Héraclius contre Phocas (610).
Si l’initiative de l’expédition appartient
incontestablement au jeune Héraclius, c’est son père, le gouverneur d’Afrique,
qui nous paraît l’avoir concertée et préparée de longue main. Sous son
inspiration, il fut décidé que les deux cousins y prendraient part. Mais,
tandis que l’un, avec la flotte, traverserait la Méditerranée, l’Archipel, l’Hellespont
et la Propontide, l’autre, avec l’armée de terre, devait s’avancer, à travers
l’Égypte, la Syrie et l’Asie Mineure, sur Constantinople. Ce plan était très
heureux. Il n’était guère possible que Phocas ne succombât point sous cette
double étreinte. On convint que celui des deux qui arriverait le premier et
mettrait à mort le tyran, aurait l’empire. A Héraclius fut dévolue la
campagne maritime, à Nicétas la campagne continentale. Les chances et les
périls étaient fort inégalement répartis. La longueur du trajet devait
interdire au fils de Grégoras à peu près toute espérance de régner. D’un
autre côté, Héraclius s’exposait beaucoup plus, ne pouvant en chemin grossir
ses forces, chose facile à son allié et à son concurrent que son voyage
allait mettre en rapport avec la multitude des mécontents. A la part qu’il
choisit, on voit que nulle crainte, nulle hésitation n’entravaient désormais
son dessein. L’image attachée au mât de son vaisseau lui était une garantie
suffisante. Quand, pénétrant dans la mer Égée, entre les îles de Crète et de
Cythère, il parut au milieu des Cyclades, les prières s’élevèrent ardentes et
nombreuses vers le Ciel pour le succès de l’entreprise. Il relâcha à Abydos,
à l’entrée des Dardanelles, et, en chef prudent, s’informa de la situation
des affaires. La complicité de Crispus, la lâcheté des généraux auxquels
Phocas avait confié la garde des Longs Murs, lui donnèrent pleine confiance.
Il remit à la voile avec les exilés recueillis sur ces parages. A Héraclée,
qui commandait la mer de Marmara, il fit une seconde halte, et reçut des
mains d’Etienne, métropolitain de Cyzique, une couronne consacrée à la sainte
Vierge, heureuses prémices de sa future royauté. Peut-être laissa-t-il en cet
endroit une petite partie de ses forces, afin de tromper la vigilance de
Phocas et d’opérer une sage diversion. Enfin, il aborda au port de
Sainte-Sophie. La capitale était en proie à un inexprimable désordre. La
faction des Verts avait mis le feu à l’un des palais impériaux ; elle
célébrait ostensiblement la venue du libérateur. A la vue de l’armée d’Afrique,
il y eut des attroupements tumultueux. Théophane prétend que Phocas livra
bataille. Il est plus probable que, semblable à Vitellius, il se cacha dans
quelque ignoble retraite, au fond de son palais. Un citoyen, dont il avait
déshonoré l’épouse, l’en arracha à l’aide d’une troupe de soldats. Nicéphore,
qui a peu de sympathie pour le vengeur de Maurice, lui prête dans cette
circonstance une conduite cruelle qui n’aurait pour excuse que l’irritation
populaire. Combien nous aimerions mieux le voir frapper ce vulgaire assassin,
comme l’archange Michel perce Satan, sans colère ! D’après cette version, il
aurait fait conduire à Sainte-Sophie Phocas dépouillé des vêtements
impériaux, les mains liées derrière le dos. « C’est ainsi, misérable, que tu
as gouverné, l’empire ? » s’écria-t-il. Phocas lui répondit sans s’émouvoir :
« Et toi, gouverneras-tu mieux ?[27]
» Dialogue supprimé par certains chroniqueurs, légèrement modifié par d’autres.
Les factions du cirque se sont-elles chargées de le mettre à mort, ou bien
est-ce le vainqueur lui-même ? Ici encore, il y a doute. Nous ne pouvons,
quant à nous, admettre qu’Héraclius se soit plu à contempler ce corps
naturellement hideux, mutilé et livré aux flammes par une plèbe délirante. Le
sens véritable de l’événement et l’attitude d’Héraclius nous paraissent mieux
observés dans ces vers de George Pisidès : « Au corrupteur des vierges, il
opposa le visage terrible de la Vierge sans tache. Il tua cette bête
dévorante, et ne sauva pas seulement une jeune fille enchaînée, mais le monde
entier[28]
».
III. L’élévation et le couronnement d’Héraclius.
La soudaine et foudroyante expédition d’Héraclius avait
rempli les Grecs d’étonnement et d’enthousiasme. Ne trouvant pas dans l’histoire
de délivrance aussi inespérée, c’est à la mythologie qu’ils demandaient des
comparaisons et des souvenirs. Pour eux, Héraclius était un nouveau Persée,
un nouvel Hercule. Mais entre le héros de la fable et le héros authentique qu’ils
avaient sous les yeux, leurs préférences ne s’égaraient point. Il leur
semblait moins glorieux d’avoir exterminé l’hydre de Lerne que d’avoir mis à
mort le tyran qui, suivant l’énergique expression du poète, « moissonnait l’empire
tout entier[29]
».
Après une action aussi éclatante, il n’y avait au monde qu’un
seul homme qui pût régner à Constantinople, et cet homme était Héraclius.
Mais le vengeur de Maurice, le libérateur des Grecs, malgré la convention
établie par son père avant le départ, ne montra pas d’empressement à
recueillir la récompense que la voix publique lui offrait.[30]
Il se détourna tout d’abord des insignes impériaux que l’on faisait briller
devant lui. Peut-être la destinée de Maurice et les infamies de Phocas en
ternissaient l’éclat à ses yeux. Mais il obéissait surtout aux préoccupations
de sa conscience. Il savait quelle responsabilité il allait assumer en
acceptant l’héritage douteux des Césars. Il serait obligé de changer sa
manière d’être et jusqu’à son caractère. Habitué à l’étude et à la
méditation, il serait contraint d’agir. Autre chose était d’avoir pris dans
une occasion solennelle, et sous l’empire d’un irrésistible enthousiasme, une
patriotique résolution, autre chose de disposer à toute heure d’une volonté
énergique. Il se connaissait, ayant longtemps vécu avec lui-même, loin des
discussions de la grande capitale. Il pensait bien que la cour de Byzance ne
ferait qu’aggraver son défaut originel, et l’exemple de Maurice, général
intrépide et empereur indolent, était trop récent pour que la signification
lui en échappât. Son premier mouvement fut de s’écrier qu’il était venu non
pour usurper, mais pour accomplir une œuvre de haute justice. Il exhorta
Crispus à monter sur le trône, d’où Phocas venait d’être précipité. Mais
Crispus, à son tour, refusa cette périlleuse dignité.[31]
Le sénat et le peuple redoublèrent leurs prières et leurs exhortations. A la
fin, Héraclius fut ébranlé. La défiance de soi-même le céda apparemment à la
pitié, à la sympathie. Entraîné
au palais par le patriarche Sergius, homme résolu qui devait avoir sur lui
une puissante influence, il fut couronné dans l’oratoire de Saint-Étienne. Il
ne ceignit pas seul le bandeau impérial : il le partagea avec sa fiancée
Eudoxie, sortie du monastère où le tyran l’avait reléguée. Suivant l’expression
de l’un de ses historiens, le même jour le vit époux et empereur.[32]
Coïncidence salutaire, car, après la crise qu’il avait traversée, il pouvait
épancher au sein de la famille son émotion, où entrait tant de joie et tant
de douleur !
Lorsque son cousin Nicétas atteignit Chalcédoine, la
nouvelle royauté était consacrée et inaugurée. Héraclius, qui l’aurait cédée
bien volontiers, était enchaîné au gouvernail de l’État par son devoir et par
ses serments. Mais, pour lui témoigner ses regrets et son estime, il lui
éleva sur le forum une statue équestre avec une inscription louangeuse.[33]
Unis comme deux frères durant leur existence, rien ne troubla leur amitié, et
on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, de la résignation de Nicétas ou
de la confiance d’Héraclius.

CHAPITRE TROISIÈME
Il est nécessaire de connaître la nature et l’étendue de
la puissance remise à Héraclius le jour de son couronnement. Quelle idée les
Byzantins se faisaient-ils de l’empire ? quel est le principe qu’ils
assignaient au gouvernement ? quel rôle attribuaient-ils à l’empereur ? quel
était l’ensemble de leur système politique ? C’est Pisidès qui répondra. A
son langage, nous reconnaîtrons la triple influence romaine, chrétienne et
byzantine, à laquelle il obéit.
I. L’idée de l’Empire.
Au début de la civilisation, lorsque les tribus, passant
de l’état nomade à l’état sédentaire, se furent retranchées dans une enceinte
avec leurs trésors, la ville, urbs, ἄστυ, prit naissance, et,
avec elle, l’industrie, soutien et ornement de l’existence. Mais la véritable
société n’était pas encore formée.[34]
Celle-ci, en effet, ne commence que le jour où les rapports de ceux qui
doivent la composer sont fixés par les lois et consacrés par les mœurs. Quand
ce fait s’est produit, il y a un droit, des magistratures, une cité. Combien
de villes, chez les peuples de l’antiquité, ne s’élevèrent jamais au rang de
cité, et combien de cités restèrent imparfaites ! Tel est le cas des plus
célèbres agglomérations de l’Orient. Il n’y avait là que des castes fondées,
sur la force et la superstition. C’est l’honneur de la Grèce d’avoir traversé
rapidement ce régime et d’avoir établi, bien longtemps avant notre ère, la
cité. Tous les hommes rapprochés par le domicile, la parenté, la religion, se
considérèrent comme égaux. Ils s’habituèrent à se respecter les uns les
autres et à se prêter dans le péril un secours réciproque. Expression non
seulement des intérêts matériels, mais des intérêts moraux, les cités
produisirent ce que les simples villes s’étaient montrées incapables de produire,
des œuvres éternellement belles. Pénétrés de reconnaissance envers des
institutions qui assuraient la liberté et l’ordre public, protégeaient les
faibles et donnaient à tous l’éducation de l’âme, un Périclès, un Platon, un
Aristote, ne voyaient rien au delà de cette cité, de cette patrie étroite où
étaient concentrées leurs plus chères affections, la famille, les amis et les
dieux.[35]
L’agrandir inconsidérément, c’était, à leurs yeux, livrer la civilisation à
la barbarie, mettre en présence et en conflit des éléments hétérogènes,
sacrifier l’esprit à la matière, l’idéal à la force, imiter la Thrace, la
Perse et l’Égypte, et renier la Grèce.[36]
Tout au plus pouvaient-ils songer à une confédération qui, en laissant
subsister l’autonomie de chaque cité, préserverait la nation tout entière.[37]
L’histoire a donné raison sur deux points à la théorie des philosophes grecs.
Il est démontré que c’est le régime municipal qui a suscité le plus de grands
hommes,[38]
et qui a procuré le plus de considération à l’individu. Mais, sous un
troisième rapport, les penseurs illustres que nous avons invoqués ont paru
faibles et imprévoyants, quand la Grèce, épuisée par ses conquêtes, ses émigrations,
ses dissensions locales, devint la proie des Romains. A la faveur d’une
expérience qui leur coûtait cher, les Grecs se rendirent mieux compte des
vices de leur constitution. Polybe suivit avec un sang-froid peu patriotique,
mais digne d’Aristote, le travail de la conquête romaine, et le premier,
parmi ses compatriotes, eut l’idée d’une nation, d’un empire, de ce que nous
appelons aujourd’hui un État.
Quel merveilleux spectacle que celui de tant de cités,
différentes de mœurs, de langues et de cultes, réunis sous l’autorité du
sénat et du peuple romain ! Cette domination ne pouvait être comparée à celle
d’un Cyrus ou d’un Antiochus : c’est à des cités organisées, non à des villes
despotiques, que Rome avait affaire. Si elle limitait leur indépendance, elle
ne les asservissait pas ; si elle leur enlevait leurs droits, elle leur
conférait les privilèges romains.
La Grèce, tout d’abord, vit plutôt les inconvénients que
les avantages de cette révolution. Apollonius de Tyane écrivait à un empereur
: « Vous avez privé ma patrie de la liberté qui lui avait été rendue ; je ne
suis plus des vôtres[39] ».
Plutarque se montrait plus résigné, sinon plus satisfait :
« Contentons-nous de ce que les
maîtres nous laissent : nous ne gagnerions probablement pas à
avoir davantage ».[40] Il se réfugiait
dans sa bien-aimée petite cité de Chéronée, où il concentrait son amour, en
digne descendant des Léonidas et des Xénophon. Il écrivait ses parallèles,
opposant patriotiquement aux Romains illustres des Grecs non moins fameux ;
Mais, peu à peu, les Grecs oubliaient leur glorieuse histoire, à la vue d’une
domination presque aussi féconde et plus éclatante que leur ancienne liberté.
Eux-mêmes y participaient tous les jours davantage. Ils figuraient au Sénat,
que l’auteur des Annales nomme avec respect la tête de l’empire, et qui
renfermait les illustrations de toutes les provinces. Au second siècle,
Lucien, un Grec né sur les bords de l’Euphrate, qui ne connaît même pas les
chefs-d’œuvre de la littérature latine, est fonctionnaire romain, et
surveille l’exécution des décrets de l’empereur.[41] Bientôt le
rhéteur Aristide s’écrie : « Rome est au milieu du monde comme une métropole
au milieu de sa province : de même que la mer reçoit tous les fleuves, elle
reçoit dans son sein les hommes qui lui arrivent du sein de tous les peuples
».[42] Ici la
conversion nous paraît complète et il n’est plus question d’Athènes et de
Sparte, que comme de souvenirs historiques relégués dans les temps anciens.
Un empereur confère le droit de cité Romaine à la nation Grecque tout
entière, et les Hellènes abandonnent volontiers leur nom pour celui de Romains.
Lorsque Constantin fonde Byzance, c’est une nouvelle Rome, et non une
nouvelle Athènes qu’il établit. Qui aurait songé à Athènes, quand Minerve
avait à jamais disparu ? Dès le IIe siècle, la patrie de Solon n’était plus
qu’un musée splendide dont Pausanias dressait le catalogue.[43] La Thrace
elle-même devint le pays des Romains, la Roumélie. Cette curieuse transformation était consommée
depuis longtemps lorsque Pisidès écrivait. La dénomination d’Hellènes ne lui
rappelle que le polythéisme et un ordre de choses évanoui. Rome, c’est la
législation promulguée en langue latine sur le sol grec par Justinien, c’est
l’Empire. Aussi bien, il appelle toujours ses concitoyens les Romains. Cet écrivain, qui prétend
égaler les maîtres du siècle d’Alexandre, ne se connaît lui-même que sous le
nom de Romain, et il
prendrait la qualification d’Hellène
pour une mortelle injure[44] !
Il n’est pas Grec au sens politique du mot, cela est
indubitable. Il ignore les anciennes cités qui rivalisaient à Delphes et à
Olympie. Il ne nomme jamais qu’une cité, la première et presque l’unique,
Constantinople, de même qu’il ne nomme qu’un empire, celui d’Orient. Cette
cité privilégiée, il la vénère non « parce qu’elle donne aux hommes la
liberté et ouvre à tous la voie des honneurs[45]
». C’est là un point de vue athénien, qui, nous le verrons, n’est plus de
mise. Il la vénère à titre de métropole des provinces,[46]
de capitale de l’Empire, de résidence de l’Empereur, du Patriarche et du
Sénat. Selon Pisidès, Constantinople est le résumé, Aristote aurait dit la
confusion de l’univers. Chose étrange ! ce qui l’aurait fait détester de
celui-ci, la fait aimer de celui-là. Tellement les idées grecques s’étaient
transformées au contact d’une autre civilisation !
Aux yeux de Pisidès comme aux yeux de Tacite, il y a deux
mondes, le monde romain et le monde barbare, l’un bien connu, l’autre indigne
de l’être, l’un « noble fleur de l’univers, » l’autre sauvage et couvert
de ronces.[47]
Sous ce rapport, il est bien plus exclusif que ses ancêtres.[48]
Cela se comprend : l’empire romain est censé s’être assimilé tout ce qui le
méritait.
Les termes dont il se sert pour désigner l’Empire méritent
d’être rapportés. Il l’appelle tantôt la terre, γῆ, oubliant que sa domination ne s’étendait
qu’à une partie du globe ; tantôt la terre habitable, οἰκουμένη, sans doute parce que les autres régions
étaient occupées par des hommes d’une nature différente ; tantôt la
communauté, κοινότες, l’État, πολιτέια,
qui semble l’équivalent du latin res publica. Mais l’appellation qu’il préfère est celle de κόσμος, le monde. Lorsque la guerre sévit dans
les provinces, il dit que le monde entier est troublé : Chosroês est le
destructeur, Héraclius le libérateur du monde.
Orbis Romanus, disait-on à Rome. A Constantinople, on disait, d’une
manière plus brève et plus romaine encore κόσμος. Mais n’est-il pas singulier que les
Grecs, à mesure que déclinait leur puissance, se servissent d’expressions de
plus en plus emphatiques ?
Aussi bien, on éprouve un profond sentiment de tristesse
et de douleur, quand on entend Pisidès nous répéter sans cesse, de manière à
nous irriter : « Qui aurait pu croire que les Romains eussent mis en
fuite les Perses ?[49]
» C’était un étonnement bien plus digne de Rome, que témoignait Horace, quand
il s’écriait : « Ne souffre pas que le coursier du Mède foule impunément la
terre où règne César ![50]
»
Ainsi les pensées restent au-dessous des paroles, les
actions au-dessous des pensées. Rome n’est plus, mais l’idée et le nom de
Rome vivent encore, et ils ont toujours un grand prestige, une grande
puissance.
II. Le principe du Gouvernement.
Malgré les noms de Rome et d’Empire, si soigneusement
conservés par les Grecs, esclaves de la tradition, le principe du
gouvernement s’était profondément modifié sous l’action d’une nouvelle
religion et de nouvelles idées.
Le principat romain n’était point sorti d’une crise
religieuse, mais de circonstances purement politiques. L’équilibre s’était
rompu, dans la capitale même, entre l’aristocratie et la plèbe. La population
s’était trouvée composée d’esclaves, d’affranchis, d’étrangers de toutes
nations. On avait dû songer au maintien de l’unité italienne, à la soumission
des provinces que pillaient les proconsuls. Il avait fallu un maître, parce
qu’il y avait une domination à préserver. Le peuple abdiqua entre les mains d’un
homme qui réunit tous les pouvoirs, autrefois séparés, mais dont l’unique
raison d’être était le peuple lui-même. Si la liberté avait péri, la république
subsistait toujours. Le sénat n’était-il pas d’ailleurs, comme autrefois, le
modérateur de l’État ?
Mais à l’extinction des Antonins, l’autorité du sénat fut
entièrement méconnue. Il n’y eut plus d’institution supérieure pour consacrer
l’empereur et pour le contenir dans de justes limites. L’empire devint la
proie de généraux audacieux portés au trône par des armées à demi barbares.
Le sens de la monarchie romaine se perdit dans une confusion et une anarchie
séculaires. Au sortir de la guerre civile, c’est à l’Orient, et non à Rome,
que l’on demanda des maximes. Dioclétien organisa une monarchie asiatique qu’il
prétendit rattacher à Jupiter, source de toute majesté, et à Hercule, emblème
de la force. Mais il ne fît que créer un redoutable dualisme, et même une
tétrarchie d’Augustes et de Césars, qui engendra un nouveau chaos.
Au moment où Augustes et Césars cherchaient, parmi les
persécutions religieuses et de terribles effusions de sang, un principe pour
rasseoir l’État, Constantin le trouva dans un camp hostile jusqu’alors à l’empire,
au sein du Christianisme.
Nulle religion ne déterminait avec plus de simplicité et d’évidence
le domaine et les rapports de Dieu et du souverain.
Les Psaumes et l’Ecclésiaste, œuvres de rois asiatiques,
avaient formulé nettement l’absolutisme.[51]
L’Évangile, tout entier à sa mission religieuse, n’avait dit qu’un mot, mais
bien précis et bien rassurant pour le prince.[52]
Cette souveraineté qui échappe, par sa nature, au contrôle
de ses sujets n’est pourtant pas abandonnée à ses caprices : « Il n’y a que
Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes. Dieu a pris
sa séance dans l’assemblée des dieux, et, assis au milieu, il juge les dieux[53]
».
Ce Dieu qui domine le souverain, comme le souverain domine
les hommes, est un Dieu bien autrement grand que Jupiter dans toute sa gloire
; il n’est diminué par la présence d’aucune divinité. Il a le double prestige
de la sainteté et de la puissance. Son premier titre, comme le dit Bossuet, c’est
la création.[54]
« Il vous appartient de régner, lit-on dans les Paraboles ; vous commandez à
tous les princes : les grandeurs et les richesses sont à vous ; vous dominez
sur toutes choses ; en votre main est la force et la puissance, la grandeur
et l’empire souverain |