L’EMPEREUR HÉRACLIUS ET L’EMPIRE BYZANTIN AU VIIe SIÈCLE

 

par Ludovic DRAPEYRON

DOCTEUR ES LETTRES, ANCIEN ELÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE, PROFESSEUR AGRÉGÉ D’HISTOIRE AU LYCÉE NAPOLÉON — PARIS - 1869

Texte numérisé et mis en page par Marc Szwajcer

 

 

CHAPITRE PREMIER - CHAPITRE DEUXIÈME - CHAPITRE TROISIÈME - CHAPITRE QUATRIÈME - CHAPITRE CINQUIÈME

CHAPITRE SIXIÈME - CHAPITRE SEPTIÈME - CHAPITRE HUITIÈME - CHAPITRE NEUVIÈME - CHAPITRE DIXIÈME

CHAPITRE ONZIÈME - CHAPITRE DOUZIÈME - CHAPITRE TREIZIÈME - CHAPITRE QUATORZIÈME - CHAPITRE QUINZIÈME

CHAPITRE SEIZIÈME - CHAPITRE DIX-SEPTIÈME - CHAPITRE DIX-HUITIÈME - CHAPITRE DIX-NEUVIÈME - CHAPITRE VINGTIÈME

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME - CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME - CHAPITRE VINGT-TROISIÈME - CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME - CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

I. Héraclius.

L’histoire d’Héraclius présente des contrastes singuliers. Jeune encore, il partit d’Afrique avec une faible armée et renversa en quelques jours la tyrannie de Phocas, que tous maudissaient, mais que tous supportaient. La religion chrétienne, menacée dans son berceau, vit en lui le premier et le plus glorieux des croisés. Pendant dix ans, Héraclius, nouveau Moïse, nouvel Alexandre (c’est ainsi qu’on rappelait), exerça une influence égale à celle de Mahomet, son contemporain. La Vierge Marie, Dieu lui-même semblaient diriger sa pensée et sa main. Ses infortunes n’étonnèrent pas moins que ses triomphes. Au lieu d’un ardent défenseur de la foi orthodoxe, l’Église trouva dans Héraclius un fauteur d’hérésie, l’Empire un roi fainéant, au lieu du vainqueur des Perses. Le génie politique, toujours méconnu par le vulgaire, parce que son action est lente et cachée, lui demeura seul jusqu’à la fin. On l’accabla de reproches et de mépris, comme on l’avait accablé d’éloges et d’admiration. Quand il mourut, les Grecs, depuis longtemps, s’inclinaient sans respect et par habitude devant l’ombre d’Héraclius.

Aucun historien n’a donné la raison de cette grandeur et de cette chute.[1] Il ne suffît pas d’opposer Héraclius jeune à Héraclius vieilli. En effet, le libérateur de l’empire, de la croix et des chrétiens avait plus de cinquante ans. Avant ses six journées de gloire, ce prince avait eu douze années d’inaction : tandis qu’il achetait la paix des Lombards et des Avares, il laissait les Perses s’emparer de l’Asie-Mineure, de la Syrie et de l’Égypte. Le lendemain de son triomphe, Héraclius passe, sans transition, de l’énergie à la faiblesse. Force est bien de reconnaître qu’Héraclius est un de ces hommes qui vieillissent et rajeunissent suivant les circonstances et leurs inspirations.

II. Auteurs à consulter.

Héraclius n’a pas eu d’historien ; il n’a eu que des chroniqueurs. Ce sont pourtant des écrivains estimables. Leurs narrations, mêlées à bien des dates et à bien des noms inutiles, sont parfois intéressantes et toujours instructives. Le dirai-je ? les Byzantins n’ont pas la monotonie qu’on leur reproche. Voyez plutôt le récit du règne d’Héraclius. Dans celui-ci vous trouverez des faits importants que celui-là a négligés ; le second contredit le premier ou semble raconter une autre histoire. Ces omissions, ces tendances opposées donnent l’éveil au lecteur. Il apprend bientôt que George Pisidès est un courtisan, Théophane un moine, Nicéphore un patriarche.

Les écrivains byzantins ne nous ont pas retracé la carrière de George Pisidès. Ils ne nous ont transmis que l’énumération de ses dignités et la liste de ses ouvrages : encore la critique moderne a-t-elle eu à discuter la signification de certains titres et l’authenticité de certaines compositions. Mais on ne saurait douter de son éclatante réputation durant tout le moyen âge. Nicéphore Calliste le proclame admirable. L’évêque de Corinthe, Grégoire, recommande expressément la lecture et l’étude de ses iambes, et le considère comme l’idéal du poète : il ose l’égaler à Sophocle, tandis que Psellos le compare à Euripide. Suidas, Cédrénos, Tzetzès, ont pour lui le même enthousiasme.

George était originaire de Pisidie, contrée de l’Asie Mineure. Constantinople, la Ville ou la Métropole, comme il l’appelle souvent, dut l’attirer de bonne heure. Il faut penser qu’il y fit des études complètes sous la direction de ces pédagogues, pour lesquels il professe un si grand respect. Il y prit cette aisance, ce bon ton, ce langage de cour, que l’on ne pouvait apprendre que dans la seconde Rome. Il fréquenta dès sa jeunesse le cirque dont les jeux lui fournissent ses comparaisons les plus habituelles ; surtout il fut assidu dans la demeure de l’archevêque et dans le palais des Césars, et voilà comment il se trouva investi des charges ecclésiastiques les plus enviées.

L’histoire lui attribue invariablement le titre de diacre de la grande Église ou Sainte-Sophie. Fut-il, de plus, gardien du trésor, référendaire et archiviste ? ici s’engage une discussion très délicate entre les savants. Les uns lui concèdent les trois attributions ; d’autres veulent qu’il n’ait été que trésorier. Mais a-t-il été le premier des diacres ou le premier des trésoriers ? La question mériterait d’être résolue, car il y avait quatre trésoriers et six diacres à Sainte-Sophie. Quoi qu’il en soit, Pisidès reste un membre important du clergé de Constantinople.

Son crédit était grand dans l’Église. Nul ne jouit plus que lui de l’amitié et de la confiance du patriarche. Il l’a vu au milieu de ses plus ferventes prières, et il s’accuse comme d’une trahison, quand il révèle aux Grecs ses actes les plus secrets.

Si le patriarche avait voué à Pisidès une telle affection, nous nous étonnerons moins que l’empereur s’entretînt avec lui familièrement, surtout de questions théologiques. Dirons-nous toute notre pensée ? A deux ou trois reprises, Pisidès nous apparaît comme le directeur spirituel d’Héraclius. Le secret est bien près de lui échapper : il le dérobe après l’avoir fait soupçonner, mais le remords du prince a laissé une trace précieuse dans son panégyrique. Déjà connu par son talent littéraire, il fut chargé de haranguer en vers iambiques le futur vainqueur des Perses. Il le suivit en Asie et assista aux premières manœuvres de l’armée impériale. Que se proposait l’empereur en adjoignant un compagnon naturellement peu courageux, si nous voulons l’en croire, et d’ailleurs retenu loin du champ de carnage par son caractère ecclésiastique ? Il nous le donne à entendre : il remplissait une mission historique. Ainsi, il jouait auprès d’Héraclius le même rôle qu’Ennius auprès de Scipion. On aimerait mieux se le représenter comme un nouveau Tyrtée, relevant, par ses chants mâles et héroïques, le courage des Grecs : mais lui-même nous défend un pareil rapprochement. Il rentra à Constantinople, à la fin de la première campagne, et ne retourna plus à la guerre. Il eut bien encore l’occasion de se produire, lorsque Constantinople fut assiégée par les Avares ; mais, soit modestie, soit sincérité, il s’oublie lui-même, dans cette nouvelle épreuve, pour célébrer le patriarche, le chef de la milice et les simples citoyens.

La vie de l’empereur et celle du diacre offrent bien des rapprochements. Nés tous les deux à la fin du VIe siècle, presque dans la même contrée, ils ont disparu ensemble au milieu du VIIe. Le premier est le moteur et comme l’acteur unique du grand drame qui s’accomplit ; le second, tel que le chœur dans la tragédie antique, applaudit, raisonne, pleure de joie et de douleur. Tant que le héros combat, le poète ne songe qu’aux exploits militaires et compose l’Expédition Persique, la Guerre des Avares, l’Héracliade. La paix s’établit enfin : Pisidès, habitué à sonner la victoire et enivré de carnage, célèbre docilement la paix. L’empereur jouit de son triomphe et se repose : le diacre chante l’Œuvre de la Création et se complaît dans la vue des merveilles de la nature. L’hérésie des monophysites s’est déclarée, la religion est en danger, et le prince s’est fait controversiste : Pisidès se rappelle alors qu’il est théologien et combat l’impie Sévère. Enfin le triomphateur de Ninive n’est plus que le vaincu du Yarmouk : c’est à ce moment sans doute que paraît le petit poème sur la Vanité de la vie. On sent que le héros et le poète sont brisés, que l’un ne survivra guère à l’autre. George passe inaperçu dans les dernières années d’Héraclius. On aurait aimé à le suivre dans cette lamentable période : on voudrait même qu’il nous eût accablés de ses chants de deuil, parce qu’on-y surprendrait quelques-unes de ces observations morales qui font principalement goûter ses compositions.

Théophane écrit dans un cloître, un siècle après Héraclius. Son unique soin est de montrer la constante intervention de Dieu et des saints, et de justifier le culte des images : il plaide contre les iconoclastes. Mais la tournure même de son esprit lui fait comprendre le règne éminemment religieux d’Héraclius. Nul n’est mieux renseigné touchant la guerre et les hérésies. Les détails curieux abondent, et l’on a affaire à un bon moine fort consciencieux.

Au ixe siècle, le souvenir d’Héraclius commençait à s’effacer. Nicéphore, patriarche de Constantinople, ne se rappelle guère que ses défaites et sa triste fin, et comme il veut faire la leçon aux empereurs qui l’ont exilé, il attribue les malheurs de leur ancêtre au mépris de la discipline de l’Église, il sera toujours utile d’opposer Nicéphore à Pisidès, le détracteur au flatteur.

Un quatrième document nous sera, de temps à autre, d’une grande utilité : c’est la Chronique Pascale, recueil de pièces authentiques, parmi lesquelles brille une lettre de l’Empereur lui-même, décisive pour notre appréciation.

Les autres compilateurs se divisent, malgré leur sécheresse, en deux camps opposés : ceux-ci font fête à Héraclius, ceux-là lui tiennent rigueur. On profitera de Suidas, de Cédrénos, et même de Zonaras ; on donnera un coup d’œil à Joël, à Manassès, à Ephrémios et à Glycas.

L’histoire de l’évêque arménien Sébéos,[2] la chronique latine de Frédégaire ne doivent pas être négligées. Le premier traite longuement des campagnes d’Héraclius ; le second nous fait assister à la formation d’une légende dont le moyen âge va s’emparer.

III. La famille d’Héraclius.

Héraclius naquit dans la Cappadoce, en 575, quelques années après Mahomet. Sa famille était illustre, et on ne peut douter qu’il n’ait trouvé en elle une glorieuse tradition militaire. Au Ve siècle, lorsque les deux Empires étaient menacés d’une ruine complète par Genséric et Attila, ces fléaux de Dieu, ce fut un Héraclius d’Édesse, l’un de ses aïeux,[3] qui, avec les troupes de l’Égypte, de la Thébaïde et du Désert, chassa les Vandales de la Tripolitaine. Le père de l’Empereur joua un rôle considérable dans l’histoire du Bas-Empire. Également distingué par sa naissance, sa fortune et ses talents, il fit la guerre aux Perses, et tint avec fermeté le drapeau romain que laissaient échapper les mains défaillantes de Philippique. Nommé gouverneur d’Afrique, il était, au milieu des plus poignantes infortunes, le dernier espoir de l’Orient. Son épouse Epiphania, qui lui survécut plusieurs années, semble avoir été particulièrement vénérée des habitants de Constantinople. De ce mariage étaient nés : l’Empereur Héraclius ; Théodore, qui fut généralissime et curopalate ; Marie, dont la fille Martina devint impératrice. Afin de mieux remplir ses fonctions, il appela auprès de lui son frère Grégoras, qui, à sa mort, mérita de lui succéder, et termina lui-même sa carrière dans ce poste important. Nicétas, fils de Grégoras, était un jeune homme plein de courage, qu’un hasard heureux aurait pu élever au trône.

Héraclius, fils du vainqueur des Perses et cousin de Nicétas, avait sous les yeux de beaux exemples qu’on eût alors vainement cherchés ailleurs. Le récit des exploits paternels dut éveiller de bonne heure en lui l’amour de la gloire. Les leçons de sa mère, âme douce et généreuse, déposèrent dans son cœur le germe des plus nobles qualités.

Dans quelle mesure s’opéra le mélange de ce courage et de cette tendresse rapprochés par l’union du guerrier Cappadocien et de la noble Byzantine et confondus d’ans Héraclius ? Nous ferons nos efforts pour le démêler, malgré l’insuffisance des données premières.

La concorde qui réglait dans la famille de l’exarque contrastait avec l’anarchie de l’Empire. Nous croyons que l’énergie de l’exarque en était la cause principale, car plus lard l’Empereur, que l’amour paternel désarmait trop souvent, fut impuissant à la maintenir. Or, c’est à elle que les Héraclides durent leur élévation.

Il n’était pas non plus indifférent d’avoir vu gouverner un grand diocèse, avant de gouverner soi-même un grand Empire. L’Afrique, rendue à la couronne par les victoires de Bélisaire, comprenait six provinces dont le centre était Carthage : magnifique champ d’expérience pour qui voulait s’instruire.

Ainsi Héraclius, dans sa jeunesse, n’avait qu’à regarder et à comprendre. Il avait une famille unie, un père grand général et grand homme d’État, une mère ornée de toutes les vertus de son sexe, une sœur chérie, un frère et un cousin prêts à rivaliser avec lui.

IV. Circonstances au milieu desquelles a grandi Héraclius.

Bien que la partie de la Cappadoce où se passa son enfance n’ait été mentionnée par aucun historien, le théâtre même des hostilités contre les Perses désigne à notre attention la ville de Mélitène. Là, quatre siècles auparavant, avait eu lieu le miracle de la Légion Fulminante, objet de l’une des plus belles légendes du christianisme. Or, il était à peine âgé de six ans, quand, dans le même endroit, s’engagea une grande bataille entre les adorateurs du Christ et ceux d’Oromase. C’est ce jour-là que le redouté Nouschirvan, forcé de fuir pour la première fois de sa vie, prononça de terribles imprécations contre quiconque, parmi ses successeurs, ferait la guerre en personne ; défense qui, quarante années plus tard, fut si profitable à l’adversaire de Chosroês. La lutte se prolongea néanmoins. Deux Cappadociens s’y distinguèrent à la tête des armées romaines : Maurice, bientôt élevé à l’Empire, et le futur exarque qui n’était encore que lieutenant et patrice. Celui-ci, chargé de réparer les fautes de ses supérieurs, remporta à Daras une grande victoire ; il s’illustra encore à Nisibe, et provoqua une révolution qui permit aux Grecs de reprendre haleine. Héraclius, âgé de seize ans, assista peut-être au dernier fait d’armes. En tout cas, il séjournait dans la Cappadoce, au milieu des scènes les plus grandioses que puisse offrir la nature.[4] Surtout, il s’habituait à associer dans sa pensée les noms de Rome et de Christianisme, opposés à ceux de Perse et de Magisme. Les effusions de sang, la vue des églises et des pyrées, qui se disputaient les ruines des temples païens, agirent puissamment sur son esprit que tout contribuait à rendre sérieux et réfléchi. De là une maturité précoce, de nobles idées et de beaux rêves. Les idées du jeune homme prirent, pour quelques années du moins, un autre cours, et ce n’est qu’à la faveur des événements que le théologien et le croisé, déjà en germe dans son âme, apparurent réellement. En effet, son père et sa mère l’amenèrent à Constantinople et à Carthage où il se livra entièrement aux études qui conviennent à l’homme d’État. Vers l’âge de trente ans, il joignait à la perfection morale des dehors virils et séduisants à la fois. L’un de ses historiens nous a tracé avec complaisance et détails son portrait. Il nous le montre « doué d’une grande force, large de poitrine, les yeux beaux quoique tirant sur le gris, la peau blanche, les cheveux blonds, la barbe longue et bien nourrie[5] ». Ces qualités physiques étaient très appréciées des Grecs du Bas-Empire et leur imposaient. George Pisidès n’a garde de les oublier dans son panégyrique. Il se récrie sur les agréments de son visage, et il demande à Dieu que ses fils reproduisent trait pour trait l’effigie paternelle. La médiocrité des médailles byzantines ne nous permet pas d’insister sur ces éloges.[6] Mais constatons qu’Héraclius dut beaucoup à ces dehors avantageux qui, plusieurs siècles après sa mort, gravaient encore profondément son souvenir dans l’imagination populaire. N’est-il pas remarquable de voir un versificateur grec de la fin du moyen âge l’appeler « un Hercule pour la vigueur », un autre le surnommera « l’homme aux bras vigoureux », enfin un chroniqueur latin de Bourgogne nous affirmer qu’il tuait des lions dans l’arène[7] ? Pour expliquer la légende d’Héraclius, on doit tenir grand compte de ces avantages que le penseur voudrait négliger.

V. Analyse du caractère d’Héraclius d’après Pisidès.

Envisageons Héraclius au moment où il va paraître sur la scène de l’histoire. Voyons quel était le fond de cette nature qui semble se dérober aux regards de l’observateur. Ici George Pisidès est un guide inestimable. S’il nous montre son souverain, non dans le cours ordinaire de son existence, mais au milieu de circonstances exceptionnelles, quand toutes ses facultés, tout son être sont surexcités et tendus vers un but unique, par contre il met en relief les parties vraiment grandes et originales d’Héraclius. Pour ne rien exagérer, pour avoir l’Héraclius de chaque jour, on atténuera, sans les effacer, les fortes saillies, et on aura ainsi un homme, qui, tout en étant bien distinct des autres, reste possible en dehors des anomalies que le psychologue invoque en désespoir de cause. Si cette réduction demande beaucoup de tact, on a pour guide la nature humaine qui vaut mieux, dans ce cas, qu’une érudition subtile. D’ailleurs l’histoire est là qui nous préserve des pièges que la flatterie tend à notre bonne foi, et nous saisissons facilement tout ce qu’il y a de factice et de conventionnel dans un panégyrique. Cependant nous ne refusons pas de soumettre à notre analyse certains éloges où se trahit, chez le poète, l’intelligence du personnage qu’il célèbre. Toute louange qui n’est pas une insipide litanie, mais une œuvre d’art, doit nous livrer bien des secrets. Pour prendre un exemple, n’est-il pas précieux de savoir que, parmi les vertus dont Pisidès tresse à Héraclius une couronne si fleurie, ne figure point la libéralité que tout courtisan est intéressé à célébrer la première ? Tenons donc pour avéré qu’il est possible de démêler le réel à travers ses ombres qui le voilent sans le supprimer, et convaincus que nous avons entre les mains une belle matière, suivons prudemment notre poète pour atteindre l’objet non vulgaire de ses adulations.

George Pisidès fait d’Héraclius l’homme accompli par excellence, l’idéal de l’homme.[8] Selon lui, cette âme, dans laquelle Dieu a mis ses complaisances, réunit toutes les vertus, même celles qui semblent s’exclure, l’héroïsme et la prudence, etc. Héraclius est à la fois Achille, Ulysse, Nestor, et bien d’autres encore. Renouvelant une expression célèbre d’Aristote, il le compare au carré, la figure parfaite en géométrie.[9] Mais combien nous sommes loin de compte ! Pour qu’une telle assertion fût vraie, il ne suffirait pas que le vice fût banni de cet harmonieux ensemble ; il faudrait encore que les qualités se fissent mutuellement contrepoids, car de l’excès de l’une d’entre elles naîtrait l’imperfection. On a dit avec raison qu’Épaminondas était l’homme le plus accompli de l’histoire grecque. « Le héros thébain était retenu, prudent, austère, habile à profiter des circonstances ; il avait l’âme grande et le courage indomptable ; son respect pour la vérité était si profond qu’il ne mentait pas même en plaisantant. D’une bonté, d’une modération, d’une patience admirables, il souffrait sans se plaindre les injustices du peuple ou celles de ses amis[10] ». Traduisons dans le langage philosophique cette belle appréciation d’un grand esprit : nous dirons que chez lui la volonté égalait la sensibilité et l’intelligence. Un pareil phénomène est rare même aux époques et dans les nations les plus favorisées : il s’est pourtant renouvelé plusieurs fois en Grèce, alors que la ville d’Athènes était l’institutrice de l’humanité. Aristide, Socrate, Démosthène, ces âmes exemptes de défaillance, méritent une place à côté d’Épaminondas.

Il serait singulier que le Bas-Empire eût ajouté à cette liste, malheureusement si courte, un nouveau nom. Seul, en effet, nous pouvons l’affirmer, un grand siècle est en état de donner un rival à ces glorieux citoyens. Une société mal organisée, ou même légèrement atteinte, ne saurait jamais engendrer qu’un Philopœmen, mélange d’énergie et de faiblesse, d’enthousiasme et de découragement. L’héroïsme ne s’élève alors à une si prodigieuse hauteur que parce que l’équilibre est rompu : une chute profonde suit de près l’irrésistible essor.

C’est la sensibilité qui domine chez Héraclius, comme chez Pisidès et tous ses compatriotes. N’en soyons pas surpris. Cette faculté s’exerce sans effort : on n’a besoin que de s’abandonner aux mobiles impressions que nous apportent les objets extérieurs. Sous leur empire, l’âme se transforme, s’oublie et se fuit, pour ainsi dire, elle-même. Cette série d’émotions constitue une existence à la fois oisive et accidentée. Supposez un peuple composé d’hommes spirituels et efféminés : nul doute qu’il ne se livre à cette douce impulsion de la nature, et qu’il ne se laisse vivre, suivant l’expression consacrée, au sein d’une voluptueuse insouciance.

Comme la langue du diacre de Sainte-Sophie nous éclaire sur ce point ! Il est une qualité qu’il ne cesse d’attribuer à son maître, la sympathie, qui n’est autre chose que la faculté de mettre son âme à l’unisson des autres, de manière à passer par les mêmes alternatives de joie et de douleur. Nulle part ce phénomène ne pourra être observé plus complètement qu’ici même. Diverses expressions marquent les nuances de la sympathie byzantine : c’est une naturelle inclination pour l’humanité tout entière, φιλανθρωπία ; c’est la tendresse, φιλόστοργος φύσις; c’est le désir, πθος; c’est l’amour, ρως; c’est la piété, εὐσεβεια. On dirait une harmonie préétablie entre Héraclius, Dieu, les hommes, et en général tous les êtres.

Cette sensibilité qu’on ne trouverait dans aucun prince ou politique, plus raffinée et plus exquise, s’adresse de préférence à la Divinité et à la famille.

Le terme de pieux revient à chaque instant, comme celui de sympathique, et on ne saurait attribuer d’autres surnoms au personnage dont nous nous occupons. Il fait tout pieusement et sympathiquement : son grand mobile, son grand moyen, son but suprême, c’est la piété.

En vain on voudrait découvrir une tendresse filiale ou paternelle comparable. Les Perses, les Avares, l’Héracliade, composés à de longs intervalles, nous rappellent ce fait avec une indubitable authenticité.[11]

Quand la sensibilité, au lieu de s’exercer, comme presque toujours à Byzance, sans secousse, est soumise à une forte épreuve, il en résulte une crise intérieure qui peut avoir deux résultats bien opposés : un enthousiasme aussi puissant que la plus indomptable volonté, ou un énervement qui confine à la léthargie et à la mort.

Or, tout cela est indiqué comme le propre d’Héraclius, aussi bien avant qu’après ses célèbres expéditions. Chez lui l’amour est une flamme qui dévore, une force à laquelle il ne peut résister, un essor qui le ravit jusqu’au ciel.[12] Un instant après, il n’est plus reconnaissable : tout ce beau zèle s’évanouit.

C’est en marquant les causes et les phases diverses de cette exaltation et de cette prostration qu’on expliquera toute son histoire. Posons désormais en fait qu’il suffira d’un léger mécontentement public, d’une inquiétude de famille, d’une appréhension de péché, pour que toute son intelligence et sa volonté soient paralysées.

Son intelligence est bien vaste pourtant. Une pénétration singulière,[13] une merveilleuse application au travail,[14] un désir bien marqué de se perfectionner sans cesse et de profiter de l’expérience, le distinguent de ses contemporains qui ont beaucoup moins de ressort et d’entraînement généreux. Il a d’ailleurs une grande justesse d’esprit.[15] Son enthousiasme, qui parfois nous effraie, n’exclut pas le sens pratique.[16] Héraclius va si droit au but,[17] parmi ses élévations religieuses, que nous croyons avoir devant nous un voyant. Il est sage, prudent.[18] Quoi qu’en dise Pisidès, c’est plutôt d’Ulysse qu’il se rapproche que d’Achille. Il n’accorde rien à la vaine gloire. Ses connaissances sont variées au moment où il se révèle ; plus tard elles seront approfondies. Platon l’aurait avoué pour disciple, car il n’avait négligé ni la musique, ni la gymnastique, ni la dialectique. Il y avait ajouté probablement la médecine. L’éloquence lui était naturelle comme l’émotion. Parler était d’ailleurs pour un Grec, quel qu’il fût, une nécessité. Héraclius aimait à faire la guerre avec la parole aussi bien qu’avec l’épée.[19]

Quant à la volonté, nous l’avons fait comprendre, c’est le côté faible de notre héros. Il a de l’âme ; il est capable de tendre d’une manière extraordinaire les forces de son esprit.[20] Mais, en supposant que ce soit là un effort voulu, au lieu d’une surexcitation fiévreuse, est-il assez naturel pour durer longtemps ? N’y a-t-il pas à craindre que les ressorts trop tendus ne se brisent ? L’histoire répondra à ces questions.

Nous résumerons ainsi notre pensée : l’homme étrange que nous étudions a des facultés prodigieuses, mais ces facultés, loin d’être équilibrées comme dans Épaminondas, sont inégalement développées. Il a plus de sensibilité que d’intelligence, plus d’intelligence que de volonté. Il sera entraîné à l’action par son ardente sympathie, et alors on aura, mais bien faussement, l’illusion d’une énergie sans égale. Mais il sera enchaîné, si sur cet amour de Dieu, des hommes et en particulier de sa famille, vient à planer quelque nuage. Ainsi il dépend entièrement du dehors. Ce n’est pas le héros dont parle Horace, qui verrait sans sourciller le monde s’écrouler sur lui. Ne le comparons pas non plus à Alexandre : il eût conçu la campagne d’Issus ou d’Arbèles, nous l’affirmons, mais eût-il tranché le nœud gordien ?

Un pareil génie périrait dans son germe si rien ne venait l’exciter. Héraclius est à jamais inscrit dans les annales de l’humanité, parce que l’étincelle de son génie jaillit inopinément sous un choc terrible.

 

CHAPITRE DEUXIÈME

I. La crise de l’empire Byzantin.

A la fin du VIe siècle, l’existence de l’Empire fondé par Constantin fut remise en question au milieu de circonstances exceptionnelles. C’était Maurice qui régnait, homme accompli tant qu’il ne fut pas empereur. Mais l’Empire enlevait à ceux-là mêmes qui l’obtenaient légitimement tout leur mérite. Entourés de femmes, d’eunuques, d’histrions, mille liens apparents ou invisibles les enlaçaient. Ils perdaient leur liberté d’action, et c’est à peine s’ils essayaient de secouer leurs entraves. La présidence des jeux du cirque, les décisions théologiques, les cérémonies officielles, les pompes religieuses, telles étaient leurs occupations ordinaires. Le reste, c’est-à-dire les vraies attributions royales, la guerre, la politique, la justice, était remis au bon vouloir des citoyens que l’atmosphère byzantine n’avait pas encore énervés. Le vainqueur de Nouschirvan demeura vingt ans sur le trône sans pouvoir sortir un seul instant de la torpeur traditionnelle. Aussi bien, il arriva un jour où son armée et son peuple le regardèrent comme un étranger. L’armée et le peuple s’étaient donné des chefs investis de leur confiance, mais sans mandat légal. Les généraux, les magistrats, dépositaires de l’autorité impériale, étaient eux-mêmes dépourvus de toute influence. Mais les démagogues, comme les appellent les chroniqueurs byzantins, les centurions, s’arrogèrent une redoutable initiative. Ignorant l’état des choses, le prince prenait des mesures funestes. Il se discréditait par des pratiques superstitieuses ou par une sordide parcimonie. Le refus de racheter les Romains captifs des Avares fit éclater les ressentiments. L’Empereur fut odieusement insulté par la populace, presque lapidé. Il y eut, au service des plus mesquines ambitions, des oracles menaçants. Le découragement s’empara de Maurice : il eut des rêves qui lui conseillaient, dans l’intérêt de son salut, une complète résignation. Il s’habitua à l’idée d’un honteux et cruel supplice. Il parut même le désirer, le rechercher. Il fit ainsi la fortune d’un soldat ignorant et brutal, auquel ses grossières déclamations contre le souverain avaient concilié une triste popularité.

Cédrénos nous a fait du centurion Phocas le plus sombre portrait. Une chevelure rousse, des sourcils épais et qui se rejoignaient sur le front, au visage une cicatrice à laquelle la colère donnait un horrible aspect : voilà ses disgrâces physiques.[21] Il y ajoutait des vices odieux, la débauche, l’ivrognerie, la cruauté. Jamais l’Empire n’était tombé entre des mains aussi méprisables. Ce n’était ni la justice farouche d’un Tibère, ni la folie perverse d’un Caligula, ni l’imagination dépravée d’un Néron. Phocas confinait plutôt aux Domitien et aux Commode. La vue du sang était sa plus grande jouissance.[22] Ce grossier Cappadocien, bien différent de Maurice, son compatriote et sa victime, amenait à sa suite, ainsi qu’Héliogabale, les supplices orientaux, ceux là mêmes qui étaient en usage en Perse depuis la plus haute antiquité. Le poète nous les retrace avec horreur dans son Héracliade. C’étaient le gibet, la rupture des membres, la mutilation des pieds et des mains.[23] Pour comble de malheur, la torture, introduite par Phocas à Constantinople, lui survivra. On verra plusieurs empereurs défigurer ou priver de la vue leurs ennemis, puis subir la loi du talion. Voilà les tristes perspectives qu’ouvrit la domination du centurion. Elle présageait une ère d’infâmes vengeances accomplies de sang-froid. Le règne d’Héraclius en sera lui-même souillé à deux ou trois reprises. Plusieurs Héraclides égaleront et surpasseront en raffinement de barbarie le stupide Phocas.

C’était un caprice des Verts qui avait fait Phocas empereur : les Bleus, mécontents et maltraités, rappelèrent en sa présence « que Maurice n’était pas mort.[24] » Alors le tyran fit arracher de sa retraite de Chalcédoine l’infortuné monarque, le traîna jusqu’au port de Constantinople avec ses cinq fils, et, pour redoubler l’effroi du supplice, le contraignit d’assister à leur exécution. Maurice, dont la religieuse apathie contraste avec la sacrilège frénésie de Phocas, gardait le calme et le silence. Il philosophait sur son malheur.[25] On ne l’entendit prononcer que ces paroles : « Tu es juste, Seigneur, et justes sont tes jugements ! » Une femme du peuple, par un héroïsme comparable mais supérieur à celui de Zopyre, voulant substituer son propre enfant à l’un des enfants impériaux, il s’y refusa obstinément, montrant qu’il n’avait d’autre préoccupation que celle de l’éternité. Il tendit la gorge au bourreau. Son existence nous présente le spectacle singulier d’un empereur qui, sans se soucier de ses sujets, accumule les fautes et les faiblesses pour arriver au martyre. Triste époque que celle où la vertu du prince plongeait les peuples dans un abîme de maux !

Les restes de Maurice et de ses fils furent exposés par Phocas aux yeux des habitants de Constantinople, jusqu’à ce que la corruption en eût fait un objet de dégoût pour les plus indignes citoyens.

L’impératrice Constantina et ses filles, réfugiées à Sainte-Sophie, avaient été enfermées dans un monastère, à la requête du patriarche Cyriaque ; mais la nouvelle répandue de tous les côtés par les ennemis de Phocas, que Théodose, fils aîné de Maurice, allait paraître comme souverain légitime et comme vengeur, décida cet assassin affublé de la pourpre à les immoler sur les lieux mêmes où avait souffert leur époux et leur père.

Quand on lit la liste des crimes accumulés durant un règne trop long, quoique éphémère, on comprend que Pisidès, après vingt années, éprouve encore une indignation généreuse. Il lui donne des surnoms injurieux dont le plus significatif est celui de la nouvelle Gorgone.[26] Ce dernier mot exprime la laideur physique et morale du personnage. « La Gorgone, » tel fut apparemment le surnom de Phocas, quand sa disparition eut enhardi ses sujets.

Il y avait moins de timidité chez les adversaires du nom romain. Couvrant l’avidité et l’imposture des beaux titres de justice, de légitimité et de restauration, les Perses ravageaient la Syrie, l’Arménie et la Cappadoce, punissant tout le monde du crime d’un seul.

Deux hommes étaient seuls jugés capables à ce moment de renverser Phocas et de châtier Chosroês : Narsès et l’exarque Héraclius. Narsès se laissa gagner par des promesses hypocrites et crut naïvement à la bonne foi de Phocas. Le lâche centurion fit périr sur le bûcher le général auquel l’empire devait tant de victoires et dont le nom épouvantait les enfants des Perses. Ce précédent devait rendre le gouverneur d’Afrique circonspect, car l’abaissement du peuple grec ne lui permettait guère d’espérer qu’une révolte l’aiderait dans son entreprise. Chaque jour, Phocas coupait des têtes, et les citoyens, énervés, laissaient faire, comme s’il se fût agi des Avares ! A peine remarquait-on quelques grossières invectives lancées aux jeux du cirque par les Verts et réprimées d’une manière terrible. Cependant on lui adressait de fréquentes sollicitations. C’étaient les Bleus auxquels on interdisait les fonctions publiques, c’était le sénat, c’était le gendre même de Phocas, le patricien Crispus, qui avait excité la jalousie de l’ombrageux tyran.

Il est probable que l’exarque aurait abandonné les choses à leur cours naturel, s’il n’avait eu à ses côtés les deux jeunes gens avec lesquels nous avons fait connaissance, son neveu Nicétas et son fils Héraclius.

Malgré la distance qui séparait Carthage de la capitale de l’empire, le contrecoup des événements s’y faisait vivement sentir. Point de doute que l’esprit profond et méditatif d’Héraclius ne s’en emparât avec une ardeur fébrile et ne les transportât jusque dans ses rêves. Il lui fallut longtemps toutefois, avant de concevoir la pensée qu’une résolution sortirait de ces entretiens solitaires avec lui-même. Il dut d’abord se répandre en élévations religieuses, en prières ferventes. Mais, comme son âme avait plus de ressort que celle de Maurice, dont elle se rapproche en certains points, ces effusions stériles ne lui suffirent plus.

A quels sentiments obéissait-il ? A la piété, à la sympathie, à la dignité romaine. Il n’ignorait pas que le christianisme était aux prises avec le culte du feu, sur les lieux témoins de la mission de Jésus-Christ. Une décadence d’un siècle et deux ou trois mémorables catastrophes ne lui dérobaient point le glorieux passé de Rome. Enfin les lamentations de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique trouvaient un écho au plus profond de son cœur.

Il ne se résolvait pas encore ! Pour qu’il suppliât son père, pour qu’il obtînt de voler au secours de Constantinople, il avait besoin d’une raison plus intime, il avait besoin de l’adhésion même de la Divinité, d’un signe du Ciel !

Or, ces deux conditions se rencontrèrent.

L’exarque, qui devait toutes ses dignités, sa fortune entière à l’empereur Maurice, refusait depuis deux ans le tribut à Phocas et empêchait les arrivages de blé si nécessaires à l’existence du peuple et à la sécurité du monarque. Phocas apprit un jour que la femme du gouverneur rebelle et la fiancée du jeune Héraclius demeuraient à Byzance, et qu’il disposait ainsi des plus précieux otages. Les enfermer dans un monastère et les soumettre à une garde sévère, fut une décision bien vite prise et exécutée aussitôt.

A partir de ce jour, il n’y eut plus un instant de repos et de bonheur pour la famille, surtout pour le fils de l’exarque. Le premier vaisseau, dont on signalerait l’arrivée, allait peut-être lui annoncer l’immolation de ces êtres chéris ! On comprend qu’une telle anxiété le pressait de partir, au risque de précipiter le dénouement et de périr lui-même de la mort de Maurice et de Narsès.

Ici entre en scène un nouveau labarum, destiné à un rôle aussi inattendu et aussi prodigieux que celui de Constantin. Nous voulons parler de l’image de la Vierge, que la main d’un peintre n’avait jamais effleurée et que les anges avaient apportée du ciel. Cédrénos nous signale aussi une semblable représentation du Sauveur.

Ce qui ajoutait aux yeux d’Héraclius un nouveau prix à cette seconde peinture, c’est qu’on l’appelait l’image d’Édesse. Édesse était la patrie de son glorieux aïeul, le vainqueur des Vandales. Possesseur de la sainte image d’Édesse, ne devait-il pas, tel que nous l’avons compris, se croire prédestiné à quelque grande action ? L’amour sous toutes ses formes, la piété, l’humanité, Rome, Dieu, lui commandaient d’aller renverser Phocas. Son parti fut pris.

II. L’expédition d’Héraclius contre Phocas (610).

Si l’initiative de l’expédition appartient incontestablement au jeune Héraclius, c’est son père, le gouverneur d’Afrique, qui nous paraît l’avoir concertée et préparée de longue main. Sous son inspiration, il fut décidé que les deux cousins y prendraient part. Mais, tandis que l’un, avec la flotte, traverserait la Méditerranée, l’Archipel, l’Hellespont et la Propontide, l’autre, avec l’armée de terre, devait s’avancer, à travers l’Égypte, la Syrie et l’Asie Mineure, sur Constantinople. Ce plan était très heureux. Il n’était guère possible que Phocas ne succombât point sous cette double étreinte. On convint que celui des deux qui arriverait le premier et mettrait à mort le tyran, aurait l’empire. A Héraclius fut dévolue la campagne maritime, à Nicétas la campagne continentale. Les chances et les périls étaient fort inégalement répartis. La longueur du trajet devait interdire au fils de Grégoras à peu près toute espérance de régner. D’un autre côté, Héraclius s’exposait beaucoup plus, ne pouvant en chemin grossir ses forces, chose facile à son allié et à son concurrent que son voyage allait mettre en rapport avec la multitude des mécontents. A la part qu’il choisit, on voit que nulle crainte, nulle hésitation n’entravaient désormais son dessein. L’image attachée au mât de son vaisseau lui était une garantie suffisante. Quand, pénétrant dans la mer Égée, entre les îles de Crète et de Cythère, il parut au milieu des Cyclades, les prières s’élevèrent ardentes et nombreuses vers le Ciel pour le succès de l’entreprise. Il relâcha à Abydos, à l’entrée des Dardanelles, et, en chef prudent, s’informa de la situation des affaires. La complicité de Crispus, la lâcheté des généraux auxquels Phocas avait confié la garde des Longs Murs, lui donnèrent pleine confiance. Il remit à la voile avec les exilés recueillis sur ces parages. A Héraclée, qui commandait la mer de Marmara, il fit une seconde halte, et reçut des mains d’Etienne, métropolitain de Cyzique, une couronne consacrée à la sainte Vierge, heureuses prémices de sa future royauté. Peut-être laissa-t-il en cet endroit une petite partie de ses forces, afin de tromper la vigilance de Phocas et d’opérer une sage diversion. Enfin, il aborda au port de Sainte-Sophie. La capitale était en proie à un inexprimable désordre. La faction des Verts avait mis le feu à l’un des palais impériaux ; elle célébrait ostensiblement la venue du libérateur. A la vue de l’armée d’Afrique, il y eut des attroupements tumultueux. Théophane prétend que Phocas livra bataille. Il est plus probable que, semblable à Vitellius, il se cacha dans quelque ignoble retraite, au fond de son palais. Un citoyen, dont il avait déshonoré l’épouse, l’en arracha à l’aide d’une troupe de soldats. Nicéphore, qui a peu de sympathie pour le vengeur de Maurice, lui prête dans cette circonstance une conduite cruelle qui n’aurait pour excuse que l’irritation populaire. Combien nous aimerions mieux le voir frapper ce vulgaire assassin, comme l’archange Michel perce Satan, sans colère ! D’après cette version, il aurait fait conduire à Sainte-Sophie Phocas dépouillé des vêtements impériaux, les mains liées derrière le dos. « C’est ainsi, misérable, que tu as gouverné, l’empire ? » s’écria-t-il. Phocas lui répondit sans s’émouvoir : « Et toi, gouverneras-tu mieux ?[27] » Dialogue supprimé par certains chroniqueurs, légèrement modifié par d’autres. Les factions du cirque se sont-elles chargées de le mettre à mort, ou bien est-ce le vainqueur lui-même ? Ici encore, il y a doute. Nous ne pouvons, quant à nous, admettre qu’Héraclius se soit plu à contempler ce corps naturellement hideux, mutilé et livré aux flammes par une plèbe délirante. Le sens véritable de l’événement et l’attitude d’Héraclius nous paraissent mieux observés dans ces vers de George Pisidès : « Au corrupteur des vierges, il opposa le visage terrible de la Vierge sans tache. Il tua cette bête dévorante, et ne sauva pas seulement une jeune fille enchaînée, mais le monde entier[28] ».

III. L’élévation et le couronnement d’Héraclius.

La soudaine et foudroyante expédition d’Héraclius avait rempli les Grecs d’étonnement et d’enthousiasme. Ne trouvant pas dans l’histoire de délivrance aussi inespérée, c’est à la mythologie qu’ils demandaient des comparaisons et des souvenirs. Pour eux, Héraclius était un nouveau Persée, un nouvel Hercule. Mais entre le héros de la fable et le héros authentique qu’ils avaient sous les yeux, leurs préférences ne s’égaraient point. Il leur semblait moins glorieux d’avoir exterminé l’hydre de Lerne que d’avoir mis à mort le tyran qui, suivant l’énergique expression du poète, « moissonnait l’empire tout entier[29] ».

Après une action aussi éclatante, il n’y avait au monde qu’un seul homme qui pût régner à Constantinople, et cet homme était Héraclius. Mais le vengeur de Maurice, le libérateur des Grecs, malgré la convention établie par son père avant le départ, ne montra pas d’empressement à recueillir la récompense que la voix publique lui offrait.[30] Il se détourna tout d’abord des insignes impériaux que l’on faisait briller devant lui. Peut-être la destinée de Maurice et les infamies de Phocas en ternissaient l’éclat à ses yeux. Mais il obéissait surtout aux préoccupations de sa conscience. Il savait quelle responsabilité il allait assumer en acceptant l’héritage douteux des Césars. Il serait obligé de changer sa manière d’être et jusqu’à son caractère. Habitué à l’étude et à la méditation, il serait contraint d’agir. Autre chose était d’avoir pris dans une occasion solennelle, et sous l’empire d’un irrésistible enthousiasme, une patriotique résolution, autre chose de disposer à toute heure d’une volonté énergique. Il se connaissait, ayant longtemps vécu avec lui-même, loin des discussions de la grande capitale. Il pensait bien que la cour de Byzance ne ferait qu’aggraver son défaut originel, et l’exemple de Maurice, général intrépide et empereur indolent, était trop récent pour que la signification lui en échappât. Son premier mouvement fut de s’écrier qu’il était venu non pour usurper, mais pour accomplir une œuvre de haute justice. Il exhorta Crispus à monter sur le trône, d’où Phocas venait d’être précipité. Mais Crispus, à son tour, refusa cette périlleuse dignité.[31] Le sénat et le peuple redoublèrent leurs prières et leurs exhortations. A la fin, Héraclius fut ébranlé. La défiance de soi-même le céda apparemment à la pitié, à la sympathie. Entraîné au palais par le patriarche Sergius, homme résolu qui devait avoir sur lui une puissante influence, il fut couronné dans l’oratoire de Saint-Étienne. Il ne ceignit pas seul le bandeau impérial : il le partagea avec sa fiancée Eudoxie, sortie du monastère où le tyran l’avait reléguée. Suivant l’expression de l’un de ses historiens, le même jour le vit époux et empereur.[32] Coïncidence salutaire, car, après la crise qu’il avait traversée, il pouvait épancher au sein de la famille son émotion, où entrait tant de joie et tant de douleur !

Lorsque son cousin Nicétas atteignit Chalcédoine, la nouvelle royauté était consacrée et inaugurée. Héraclius, qui l’aurait cédée bien volontiers, était enchaîné au gouvernail de l’État par son devoir et par ses serments. Mais, pour lui témoigner ses regrets et son estime, il lui éleva sur le forum une statue équestre avec une inscription louangeuse.[33] Unis comme deux frères durant leur existence, rien ne troubla leur amitié, et on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, de la résignation de Nicétas ou de la confiance d’Héraclius.

 

CHAPITRE TROISIÈME

Il est nécessaire de connaître la nature et l’étendue de la puissance remise à Héraclius le jour de son couronnement. Quelle idée les Byzantins se faisaient-ils de l’empire ? quel est le principe qu’ils assignaient au gouvernement ? quel rôle attribuaient-ils à l’empereur ? quel était l’ensemble de leur système politique ? C’est Pisidès qui répondra. A son langage, nous reconnaîtrons la triple influence romaine, chrétienne et byzantine, à laquelle il obéit.

I. L’idée de l’Empire.

Au début de la civilisation, lorsque les tribus, passant de l’état nomade à l’état sédentaire, se furent retranchées dans une enceinte avec leurs trésors, la ville, urbs, ἄστυ, prit naissance, et, avec elle, l’industrie, soutien et ornement de l’existence. Mais la véritable société n’était pas encore formée.[34] Celle-ci, en effet, ne commence que le jour où les rapports de ceux qui doivent la composer sont fixés par les lois et consacrés par les mœurs. Quand ce fait s’est produit, il y a un droit, des magistratures, une cité. Combien de villes, chez les peuples de l’antiquité, ne s’élevèrent jamais au rang de cité, et combien de cités restèrent imparfaites ! Tel est le cas des plus célèbres agglomérations de l’Orient. Il n’y avait là que des castes fondées, sur la force et la superstition. C’est l’honneur de la Grèce d’avoir traversé rapidement ce régime et d’avoir établi, bien longtemps avant notre ère, la cité. Tous les hommes rapprochés par le domicile, la parenté, la religion, se considérèrent comme égaux. Ils s’habituèrent à se respecter les uns les autres et à se prêter dans le péril un secours réciproque. Expression non seulement des intérêts matériels, mais des intérêts moraux, les cités produisirent ce que les simples villes s’étaient montrées incapables de produire, des œuvres éternellement belles. Pénétrés de reconnaissance envers des institutions qui assuraient la liberté et l’ordre public, protégeaient les faibles et donnaient à tous l’éducation de l’âme, un Périclès, un Platon, un Aristote, ne voyaient rien au delà de cette cité, de cette patrie étroite où étaient concentrées leurs plus chères affections, la famille, les amis et les dieux.[35] L’agrandir inconsidérément, c’était, à leurs yeux, livrer la civilisation à la barbarie, mettre en présence et en conflit des éléments hétérogènes, sacrifier l’esprit à la matière, l’idéal à la force, imiter la Thrace, la Perse et l’Égypte, et renier la Grèce.[36] Tout au plus pouvaient-ils songer à une confédération qui, en laissant subsister l’autonomie de chaque cité, préserverait la nation tout entière.[37] L’histoire a donné raison sur deux points à la théorie des philosophes grecs. Il est démontré que c’est le régime municipal qui a suscité le plus de grands hommes,[38] et qui a procuré le plus de considération à l’individu. Mais, sous un troisième rapport, les penseurs illustres que nous avons invoqués ont paru faibles et imprévoyants, quand la Grèce, épuisée par ses conquêtes, ses émigrations, ses dissensions locales, devint la proie des Romains. A la faveur d’une expérience qui leur coûtait cher, les Grecs se rendirent mieux compte des vices de leur constitution. Polybe suivit avec un sang-froid peu patriotique, mais digne d’Aristote, le travail de la conquête romaine, et le premier, parmi ses compatriotes, eut l’idée d’une nation, d’un empire, de ce que nous appelons aujourd’hui un État.

Quel merveilleux spectacle que celui de tant de cités, différentes de mœurs, de langues et de cultes, réunis sous l’autorité du sénat et du peuple romain ! Cette domination ne pouvait être comparée à celle d’un Cyrus ou d’un Antiochus : c’est à des cités organisées, non à des villes despotiques, que Rome avait affaire. Si elle limitait leur indépendance, elle ne les asservissait pas ; si elle leur enlevait leurs droits, elle leur conférait les privilèges romains.

La Grèce, tout d’abord, vit plutôt les inconvénients que les avantages de cette révolution. Apollonius de Tyane écrivait à un empereur : « Vous avez privé ma patrie de la liberté qui lui avait été rendue ; je ne suis plus des vôtres[39] ».

Plutarque se montrait plus résigné, sinon plus satisfait : « Contentons-nous de ce que les maîtres nous laissent : nous ne gagnerions probablement pas à avoir davantage ».[40] Il se réfugiait dans sa bien-aimée petite cité de Chéronée, où il concentrait son amour, en digne descendant des Léonidas et des Xénophon. Il écrivait ses parallèles, opposant patriotiquement aux Romains illustres des Grecs non moins fameux ; Mais, peu à peu, les Grecs oubliaient leur glorieuse histoire, à la vue d’une domination presque aussi féconde et plus éclatante que leur ancienne liberté. Eux-mêmes y participaient tous les jours davantage. Ils figuraient au Sénat, que l’auteur des Annales nomme avec respect la tête de l’empire, et qui renfermait les illustrations de toutes les provinces. Au second siècle, Lucien, un Grec né sur les bords de l’Euphrate, qui ne connaît même pas les chefs-d’œuvre de la littérature latine, est fonctionnaire romain, et surveille l’exécution des décrets de l’empereur.[41] Bientôt le rhéteur Aristide s’écrie : « Rome est au milieu du monde comme une métropole au milieu de sa province : de même que la mer reçoit tous les fleuves, elle reçoit dans son sein les hommes qui lui arrivent du sein de tous les peuples ».[42] Ici la conversion nous paraît complète et il n’est plus question d’Athènes et de Sparte, que comme de souvenirs historiques relégués dans les temps anciens. Un empereur confère le droit de cité Romaine à la nation Grecque tout entière, et les Hellènes abandonnent volontiers leur nom pour celui de Romains. Lorsque Constantin fonde Byzance, c’est une nouvelle Rome, et non une nouvelle Athènes qu’il établit. Qui aurait songé à Athènes, quand Minerve avait à jamais disparu ? Dès le IIe siècle, la patrie de Solon n’était plus qu’un musée splendide dont Pausanias dressait le catalogue.[43] La Thrace elle-même devint le pays des Romains, la Roumélie. Cette curieuse transformation était consommée depuis longtemps lorsque Pisidès écrivait. La dénomination d’Hellènes ne lui rappelle que le polythéisme et un ordre de choses évanoui. Rome, c’est la législation promulguée en langue latine sur le sol grec par Justinien, c’est l’Empire. Aussi bien, il appelle toujours ses concitoyens les Romains. Cet écrivain, qui prétend égaler les maîtres du siècle d’Alexandre, ne se connaît lui-même que sous le nom de Romain, et il prendrait la qualification d’Hellène pour une mortelle injure[44] !

Il n’est pas Grec au sens politique du mot, cela est indubitable. Il ignore les anciennes cités qui rivalisaient à Delphes et à Olympie. Il ne nomme jamais qu’une cité, la première et presque l’unique, Constantinople, de même qu’il ne nomme qu’un empire, celui d’Orient. Cette cité privilégiée, il la vénère non « parce qu’elle donne aux hommes la liberté et ouvre à tous la voie des honneurs[45] ». C’est là un point de vue athénien, qui, nous le verrons, n’est plus de mise. Il la vénère à titre de métropole des provinces,[46] de capitale de l’Empire, de résidence de l’Empereur, du Patriarche et du Sénat. Selon Pisidès, Constantinople est le résumé, Aristote aurait dit la confusion de l’univers. Chose étrange ! ce qui l’aurait fait détester de celui-ci, la fait aimer de celui-là. Tellement les idées grecques s’étaient transformées au contact d’une autre civilisation !

Aux yeux de Pisidès comme aux yeux de Tacite, il y a deux mondes, le monde romain et le monde barbare, l’un bien connu, l’autre indigne de l’être, l’un « noble fleur de l’univers, » l’autre sauvage et couvert de ronces.[47] Sous ce rapport, il est bien plus exclusif que ses ancêtres.[48] Cela se comprend : l’empire romain est censé s’être assimilé tout ce qui le méritait.

Les termes dont il se sert pour désigner l’Empire méritent d’être rapportés. Il l’appelle tantôt la terre, γ, oubliant que sa domination ne s’étendait qu’à une partie du globe ; tantôt la terre habitable, οκουμένη, sans doute parce que les autres régions étaient occupées par des hommes d’une nature différente ; tantôt la communauté, κοιντες, l’État, πολιτέια, qui semble l’équivalent du latin res publica. Mais l’appellation qu’il préfère est celle de κσμος, le monde. Lorsque la guerre sévit dans les provinces, il dit que le monde entier est troublé : Chosroês est le destructeur, Héraclius le libérateur du monde.

Orbis Romanus, disait-on à Rome. A Constantinople, on disait, d’une manière plus brève et plus romaine encore κσμος. Mais n’est-il pas singulier que les Grecs, à mesure que déclinait leur puissance, se servissent d’expressions de plus en plus emphatiques ?

Aussi bien, on éprouve un profond sentiment de tristesse et de douleur, quand on entend Pisidès nous répéter sans cesse, de manière à nous irriter : « Qui aurait pu croire que les Romains eussent mis en fuite les Perses ?[49] » C’était un étonnement bien plus digne de Rome, que témoignait Horace, quand il s’écriait : « Ne souffre pas que le coursier du Mède foule impunément la terre où règne César ![50] »

Ainsi les pensées restent au-dessous des paroles, les actions au-dessous des pensées. Rome n’est plus, mais l’idée et le nom de Rome vivent encore, et ils ont toujours un grand prestige, une grande puissance.

II. Le principe du Gouvernement.

Malgré les noms de Rome et d’Empire, si soigneusement conservés par les Grecs, esclaves de la tradition, le principe du gouvernement s’était profondément modifié sous l’action d’une nouvelle religion et de nouvelles idées.

Le principat romain n’était point sorti d’une crise religieuse, mais de circonstances purement politiques. L’équilibre s’était rompu, dans la capitale même, entre l’aristocratie et la plèbe. La population s’était trouvée composée d’esclaves, d’affranchis, d’étrangers de toutes nations. On avait dû songer au maintien de l’unité italienne, à la soumission des provinces que pillaient les proconsuls. Il avait fallu un maître, parce qu’il y avait une domination à préserver. Le peuple abdiqua entre les mains d’un homme qui réunit tous les pouvoirs, autrefois séparés, mais dont l’unique raison d’être était le peuple lui-même. Si la liberté avait péri, la république subsistait toujours. Le sénat n’était-il pas d’ailleurs, comme autrefois, le modérateur de l’État ?

Mais à l’extinction des Antonins, l’autorité du sénat fut entièrement méconnue. Il n’y eut plus d’institution supérieure pour consacrer l’empereur et pour le contenir dans de justes limites. L’empire devint la proie de généraux audacieux portés au trône par des armées à demi barbares. Le sens de la monarchie romaine se perdit dans une confusion et une anarchie séculaires. Au sortir de la guerre civile, c’est à l’Orient, et non à Rome, que l’on demanda des maximes. Dioclétien organisa une monarchie asiatique qu’il prétendit rattacher à Jupiter, source de toute majesté, et à Hercule, emblème de la force. Mais il ne fît que créer un redoutable dualisme, et même une tétrarchie d’Augustes et de Césars, qui engendra un nouveau chaos.

Au moment où Augustes et Césars cherchaient, parmi les persécutions religieuses et de terribles effusions de sang, un principe pour rasseoir l’État, Constantin le trouva dans un camp hostile jusqu’alors à l’empire, au sein du Christianisme.

Nulle religion ne déterminait avec plus de simplicité et d’évidence le domaine et les rapports de Dieu et du souverain.

Les Psaumes et l’Ecclésiaste, œuvres de rois asiatiques, avaient formulé nettement l’absolutisme.[51] L’Évangile, tout entier à sa mission religieuse, n’avait dit qu’un mot, mais bien précis et bien rassurant pour le prince.[52]

Cette souveraineté qui échappe, par sa nature, au contrôle de ses sujets n’est pourtant pas abandonnée à ses caprices : « Il n’y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes. Dieu a pris sa séance dans l’assemblée des dieux, et, assis au milieu, il juge les dieux[53] ».

Ce Dieu qui domine le souverain, comme le souverain domine les hommes, est un Dieu bien autrement grand que Jupiter dans toute sa gloire ; il n’est diminué par la présence d’aucune divinité. Il a le double prestige de la sainteté et de la puissance. Son premier titre, comme le dit Bossuet, c’est la création.[54] « Il vous appartient de régner, lit-on dans les Paraboles ; vous commandez à tous les princes : les grandeurs et les richesses sont à vous ; vous dominez sur toutes choses ; en votre main est la force et la puissance, la grandeur et l’empire souverain