MŒURS ROMAINES

 

LIVRE X — LES BELLES-LETTRES.

CHAPITRE UNIQUE.

 

 

Par les considérations dans lesquelles nous allons entrer, nous tâcherons de faire voir que l’influence de la poésie sur l’instruction en général, dans les temps postérieurs de l’antiquité romaine, différait essentiellement de ce qu’elle est aujourd’hui, qu’elle était notamment alors bien plus large et plus pénétrante. A cet effet, nous aurons à examiner le lien de la société instruite avec la poésie, la mission de celle-ci, la condition qui en résulta pour les poètes, enfin la substitution de la prose d’art à la poésie.

Le lien de la société instruite avec la poésie était, en grande partie, déterminé par l’instruction que l’on donnait à la jeunesse, et dans laquelle on avait en vue un tout autre but, poursuivi par de tout autres voies qu’aujourd’hui. Tandis que l’instruction de la jeunesse tend, actuellement, à lui enseigner les premiers éléments nécessaires pour s’orienter sur le domaine des branchés les plus importantes du savoir humain, à lui faciliter le plus possible, à tous les égards, l’intelligence de la grande variété des travaux multiples de la science, et à la rendre apte à y prendre part, son programme, dans l’antiquité, était beaucoup plus simple, par la raison déjà que les sciences maintenant enseignées, dans les écoles, ou n’étaient même pas nées, ou du moins n’existaient encore qu’à l’état rudimentaire, ou n’étaient pas regardées comme nécessaires pour l’éducation en général. On ne s’appliquait pas à former le plus possible l’entendement, dans la culture de l’esprit de la jeunesse, mais à développer ses facultés créatrices. Le but principal de l’enseignement n’était pas de faire acquérir aux jeunes gens un savoir étendu, mais de les rendre forts en ce qu’on leur apprenait, de les rendre maîtres de la langue, autant que possible, et habiles dans l’art de s’en servir, de manière à trouver l’usage de la parole le plus propre à déterminer une exposition claire de leurs pensées et à persuader, à savoir choisir pour tout l’expression la plus convenable et la plus élégante, aussi riche, aussi belle et aussi entraînante que possible[1].

Pour les temps de la république, où la parole, à bien plus forte raison qu’aujourd’hui le savoir, pouvait être appelée une puissance, où, comme dit Tacite, personne n’arrivait au pouvoir sans le secours de l’éloquence[2], ce qui précède n’a besoin d’aucune explication. Mais, bien que l’éloquence politique se trouvât réduite au silence avec la chute de la république, la vive impressionnabilité d’une population méridionale, pour la parole vivante, et toutes les habitudes de la vie des anciens, n’en exigeaient pas moins jusqu’à un certain degré, dans tous les rapports, la publicité ainsi que l’oralité, et, sous l’empire aussi, le rapport entre la parole écrite et le discours, parlé, pour ce qui concerne l’importance et l’influence de l’une et de l’autre, était juste l’inverse de ce qu’il est dans le monde actuel. L’éloquence était indispensable non seulement à l’avocat et au professeur, mais aussi à l’officier supérieur comme au fonctionnaire, au sénateur et à l’homme d’État, en général à quiconque aspirait à une position éminente dans la vie. Ce qui donne le mieux la mesure de l’importance que l’on attachait, sous l’empire aussi, à l’art oratoire, la meilleure preuve du fait qu’il continuait à être regardé comme l’élément capital de l’éducation d’un homme du monde, c’est qu’il tenait la première place parmi les diverses branches de l’instruction, et qu’il resta longtemps la seule à l’enseignement de laquelle l’État se considérât comme obligé de pourvoir. Les premières chaires d’enseignement public fondées par le gouvernement, à Rome, avec la dotation d’un riche traitement (de 100.000 sesterces), furent celles d’éloquence latine et d’éloquence grecque, et l’empereur qui imposait cette charge au budget et appelait, comme professeur, à la première des deux Quintilien, la gloire de la toge romaine[3], n’était autre que Vespasien, ce prince économe, opposé à toutes les tendances idéales, et n’ayant cure que des besoins de la pratique. Bientôt, non seulement les grandes, mais, vers le milieu du deuxième siècle du moins, aussi nombre de moindres villes d’Italie et des provinces, eurent leurs professeurs d’éloquence, nommés parles communes ; les plus grandes sans doute, aussi bien que Rome, leurs deux chaires, l’une d’éloquence grecque, l’autre d’éloquence latine.

Une application très intense et tout à fait exclusive à la poésie, préparait à l’enseignement de l’éloquence. Le poète formait la bouche de l’enfant dès les premiers bégayements[4], et la lecture ainsi que l’explication des poètes, constituait l’objet à peu près unique de l’instruction scolaire proprement dite, pour la jeunesse adolescente[5]. A côté, tout au plus une certaine connaissance de la géométrie et de la musique était jugée nécessaire ou désirable. La seconde, dont l’enseignement se bornait souvent à- la théorie, devait, parait-il, son admission dans le programme des études à son étroite complexité, beaucoup plus intimé dans l’antiquité que de nos jours, avec la poésie, comme on l’a vu. La poésie servait aussi d’intermédiaire pour communiquer aux jeunes esprits quelques autres notions, de géographie notamment, d’astronomie et même d’histoire, dans lesquelles la tradition légendaire et la mythologie étaient généralement aussi comprises. Les enfants devaient, en même temps, se familiariser et s’identifier, par l’étude des poètes, avec la morale et la sagesse de la vie du monde[6].

Quand on tendait à un degré plus élevé, dans l’éducation, il va sans dire que l’enseignement scolaire s’étendait aussi aux poètes grecs. Cette étude, dans les temps postérieurs aussi, commençait par Homère, avec l’approbation de Quintilien[7] ; car bien que, pensait-il, une plus grande maturité d’âgé fût nécessaire pour la complète intelligence de sa poésie, personne ne manquerait de relire plus d’une fois ses œuvres. Parmi celles des autres poètes grecs, il nomme des tragédies et des poésies lyriques. Il n’entend, comme il paraît, exclure de ces dernières que celles dont le contenu pouvait éveiller des scrupules, telles que les élégies. Il recommande particulièrement Ménandre, dont les pièces étaient lues, déjà du temps d’Ovide, dans les écoles de garçons et de filles[8]. Stace aussi, dans ses Silves (II, 1, 114), mentionne Ménandre à côté d’Homère, comme l’un des auteurs formant l’objet principal de l’enseignement des écoles grecques. Le père de Stace tenait à Naples une école, fréquentée, au dire de son fils, non seulement par les garçons des villes les plus proches, mais aussi par des enfants qu’on y envoyait de la Lucanie et de la Pouille, ainsi que par des fils de famille sénatoriale, qui arrivèrent plus tard à être investis de hauts sacerdoces et du gouvernement de provinces. Dans cette école, on lisait Homère, Hésiode, Théocrite, Pindare, Ibycus, Alcman, Stésichore, Sapho, Corinne, Callimaque, Lycophron, Sophron et d’autres poètes encore[9]. Il y a lieu de croire, il est vrai, qu’on ne devait, hors des pays helléniques proprement dits, où Homère, Archiloque, Hésiode, Simonide, Stésichore, Pindare, Sapho, Alcée, sont aussi nommés ailleurs parmi les poètes qu’Alexandre de Cotyéum expliquait à l’école[10], s’appliquer à la poésie grecque aussi largement qu’à Naples, ville dans laquelle l’idiome et les usages grecs s’étaient maintenus ; mais le fait que l’on supposait tout homme ayant reçu de l’éducation familiarité, c’est-à-dire probablement dès sa sortie de l’école, avec les principaux poètes grecs, ressort aussi de. ce que Sénèque raconte de ce Calvisius Sabinus qui, pour se donner l’apparence d’un homme instruit, faisait apprendre par cœur, à ses esclaves, les poètes dont il aimait à faire des citations, comme on l’a vu.

Si nous n’avons pas d’informations plus précises sur le choix des poètes grecs pour l’enseignement scolaire, si nous ignorons notamment s’il varia avec le temps, et quelles variations il subit, nous savons, d’autre part, que les poètes latins, dans les écoles, n’étaient plus au deuxième siècle les mêmes qu’au premier. Or, ce changement ne fut que la conséquence de la grande révolution qui se préparait, déjà vers l’époque du règne de Néron, et s’accomplit, au commencement du deuxième siècle, dans la direction de la littérature et du goût.

Des poètes latins Virgile était, au premier siècle, le premier que l’on mît entre les mains de la jeunesse ; ses poésies formaient la base et l’objet principal de l’enseignement latin, comme celles d’Homère étaient le fondement de l’enseignement grec. Après Virgile, c’était probablement Horace qu’on lisait le plus. Les bustes de ces deux poètes ornaient, à ce qu’il paraît, ordinairement les salles d’école, au commencement du deuxième siècle encore[11]. Le grammairien Q. Cécilius l’Épirote, affranchi d’Atticus, ami de Cicéron, qui ouvrit école après la mort de son protecteur. Cornélius Gallus, poète décédé en l’an de Rome 728, passe pour avoir introduit le premier, dans l’enseignement scolaire, les poètes les plus récents. Il y lisait les poésies de Virgile, et d’autres poètes vivants ; certainement dès avant la mort du premier en 735, et en faisait l’explication, ce qui lui attira, de la part d’un poète épigrammatique, le sobriquet de bonne des poètes au maillot[12]. Mais, probablement, Cécilius l’Épirote fit seulement passer en coutume ce que d’autres avaient déjà fait quelquefois avant lui ; car Horace, dans une satire antérieure de plusieurs années, se prononce déjà contre la sottise des poètes, avides des applaudissements de la foule et flattés de voir leurs poésies lues dans les écoles inférieures[13]. C’est précisément là que, selon tolite apparence, les poètes vivants le plus en vogue étaient lus, de préférence, depuis cette époque. De ce qu’au temps de Vespasien on demandait à l’orateur de parer son discours d’ornements poétiques empruntés au sanctuaire de Virgile, d’Horace et de Lucain[14], on peut conclure que le poème épique de ce dernier aussi fut lu généralement à l’école, aussitôt après la publication ; ce que Suétone atteste d’ailleurs expressément, ainsi que la sollicitude outrée des libraires pour faire des éditions de luxe de ses œuvres[15]. Quel beau résultat pour le poète, dit Perse, de savoir ses vers dictés à une centaine d’enfants aux cheveux bouclés ! et l’affirmation du scoliaste que cette remarque s’appliquait aux poésies de Néron, dont on faisait alors généralement usage dans l’enseignement scolaire, n’a rien de surprenant[16] : Stace, à peine arrivé à la fin de sa Thébaïde, put constater avec satisfaction que cette œuvre, fruit d’un travail de douze ans, était déjà ardemment étudiée par la jeunesse d’Italie[17]. Martial, dont les poésies, .à cause de leur obscénité, ne convenaient naturellement d’aucune. façon pour l’enseignement[18], se fait questionner, par sa muse badine, s’il songerait, par hasard, à chausser le cothurne tragique, ou à chanter des guerres en vers épiques, pour avoir la chance d’être lu, d’une voix enrouée, par un pédant de maître d’école, et de devenir odieux aux jeunes filles adolescentes et aux bons garçons[19].

Mais alors, la question de la préférence à donner à l’ancienne littérature, ou à la nouvelle, était depuis longtemps devenue un sujet de dispute, dans les cercles littéraires, et les partisans absolus de la première ne voulaient, naturellement, pas tolérer la seconde, à l’école. Déjà du temps de Vespasien, il s’était formé contre la prose moderne, avec ses extravagances, son éloignement du naturel et son affectation, une vive opposition du côté de laquelle se rangea Quintilien, dont l’autorité était, indubitablement, décisive pour une grande partie de la société. Celui-ci, lors de son propre début dans la carrière de l’enseignement, avait trouvé Sénèque, le plus brillant des auteurs modernes, admiré généralement et avec enthousiasme, par la jeunesse, précisément à cause, de ses défauts éblouissants et séduisants, sur lesquels les imitateurs, y ayant donné dans une mesure de plus en plus large, renchérirent encore[20]. Quintilien tendait et parvint, avec le concours d’hommes animés des mêmes sentiments, à opérer une régénération de la prose, sur la base du style cicéronien, qui, transformé selon le besoin du temps, par les auteurs engagés dans cette direction, y gagna certainement en mobilité, en couleur et en éclat.

Mais ce résultat, alors déjà, était loin de satisfaire une partie des amis de l’ancienne langue, qui, crurent devoir remonter encore plus haut de tout un siècle jusqu’aux incunables de la littérature latine, pour trouver les modèles d’après lesquels ils entendaient réformer les aberrations du goût. Ceux-là prisaient Caton l’Ancien, les chroniqueurs et les orateurs du vieux temps, tels que Gracchus, et les poètes de l’époque des guerres Puniques, Névius, Ennius, Plaute, Accius, Pacuvius, Lucilius et les contemporains de ces hommes, qu’ils désiraient naturellement aussi voir, introduits dans l’école. Vers l’an 90 de notre ère, cette direction avait déjà gagné assez de terrain pour que Quintilien lui-même crût devoir acquiescer à ce qu’il y avait de légitime dans leur demande. Il avait, il est vrai, trop de tact, un esprit trop ouvert et un goût trop fin pour prendre directement parti dans une pareille disputé ; il n’était guère en position de se déclarer pour les partisans du vieux, toute la direction de ses vues le rapprochant beaucoup plus des modernes ; il ne partageait pas l’enthousiasme des premiers pour Ennius et Plaute, et ne se croyait tenu envers Ennius qu’à la vénération due à- ce qui a obtenu la consécration de l’âge. Quant à Caton et à Gracchus, il ne les a même pas nommés, dans sa revue des littérateurs à prendre pour modèles. Cependant, il accordait la convenance de lire les poètes anciens, à l’école. Cette lecture était propre, selon lui, à nourrir sainement et à fortifier dans son développement l’esprit de l’écolier, bien que leur force soit plus dans le naturel que dans l’art de leur poésie. Il la croit notamment bonne pour communiquer plus de richesse à l’expression, grâce aux modèles de gravité sérieuse et de dignité qu’offre la tragédie, et aux modèles d’élégance que présente la comédie. Il trouvait aussi la partie artistique de la composition plus soignée chez ces auteurs que chez la plupart des modernes, habitués à voir dans les sentences la beauté principale de toute œuvre poétique. Puis, il recommande d’adopter des anciens le ton moral et sérieux, ainsi que la vigueur native, l’ex-pression des modernes ayant donné jusqu’à l’extrême dans une mollesse luxuriante. Finalement, Quintilien invoque l’exemple de. Cicéron et d’autres grands orateurs, qui savaient bien ce qu’ils faisaient, en introduisant dans leurs discours tant de passages d’Ennius, d’Accius, de Pacuvius, de Lucilius, de Térence, etc.[21] Ce fut, selon toute apparence, sous Adrien que le parti des auteurs anciens prit le dessus. Le fait que cet empereur, qui préférait Caton à Cicéron, ainsi qu’Ennius à Virgile[22], se prononça hautement en sa faveur, dut décider de sa victoire ; et il paraît que, sous les deux Antonins, il parvint à une domination presque absolue, dans l’école et sur tout le domaine de la littérature ; on est du moins amené à cette conclusion quand on voit de quelle considération jouit, comme son champion quand même, une nullité telle que Fronton.

Il y eut naturellement aussi dans ce parti plusieurs directions, et c’est, comme on vient de le dire, dans Fronton que nous trouvons l’adoration la plus exclusive et la plus absolue des anciens, jointe à un dédain de parti pris ; tout aussi absolu, des modernes. Dans sa correspondance avec les deux princes ses élèves, Marc-Aurèle et Lucius Verus, correspondance qui fourmille de citations de l’ancienne littérature, c’est en vain que l’on chercherait les noms de Virgile et de Tite-Live, et Horace n’est mentionné qu’une seule fois[23]. Cela ne veut pas dire, cependant, qu’elle soit dépourvue de toute allusion à Virgile[24]. Ce n’est qu’après l’avènement de son élève Marc-Aurèle au trône impérial, en lui demandant la permission d’user de nouveau de son droit d’ancien précepteur, pour lui exprimer, sur un ton d’appréhension d’un comique indescriptible, ses craintes sérieuses au sujet d’un certain penchant pour le moderne, qui se trahissait dans un des discours de ce prince, que Fronton nomme aussi Sénèque et Lucain, en suppliant l’empereur de se tenir en garde contre ces deux auteurs. Il convenait bien qu’il y eût dans Lucain beaucoup de jolies choses, mais ne trouve-t-on pas de petites pièces d’argent même dans les égouts[25], et qui voudrait y fouiller pour arriver à les découvrir ! Le plus sûr est de s’abstenir complètement d’une pareille lecture, car, sur un terrain glissant, on a toujours fort à craindre que le pied ne glisse.

Le point de vue d’Aulu-Gelle était, en somme, le même que celui de Fronton ; aussi eut-il cru devoir mentionner une fois Sénèque, pour se prononcer fortement et expressément contre lui. Il pense que c’est bien assez de rapporter en passant les jugements désapprobateurs de cet homme insipide et insensé sur Ennius, Virgile et Cicéron[26] ; quant à Lucain, il ne le nomme nulle part ; mais Aulu-Gelle, bien qu’il fût un grand pédant, n’était nullement aussi dépourvu de goût, ni aussi borné que Fronton ; il admirait Virgile non moins qu’Ennius. Il ne mentionne, à vrai dire, guère d’autres poètes du siècle d’Auguste, sauf Horace auquel il fait l’honneur de citer un passage de ses vers, à l’appui de la dénomination d’un vent[27].

Ainsi s’était accomplie, dams le cours d’une centaine d’années, toute, une révolution du goût, à tel point que les écrivains et les poètes admirés et imités au premier siècle de notre ère, étaient méprisés ou ignorés au deuxième, et vice versa. Le nombre des poètes que les deux. époques s’accordaient à admirer ne paraît pas avoir été bien grand ; parmi eux figurait, outre Virgile, dont la grandeur n’était pas contestée, même par ceux qui affectaient l’amour de la vieille littérature, particulièrement Catulle, qu’affectionnaient aussi les modernes, et que Martial notamment a imité plus que tout autre. Juvénal est le dernier des modernes ; il se souvenait encore très bien de l’époque où Stace, le poète épique célébré du parti, au temps de Domitien, charmait toute la ville de Rome par l’annonce qu’il allait faire une lecture de sa Thébaïde, comment tous y affluèrent et tout le monde y fut ravi, à tel point que les sièges s’écroulaient sous les trépignements frénétiques des auditeurs[28]. Or, dès l’époque de la génération suivante, Stace était complètement oublié, et, quant à Lucain, il paraît que, sous Adrien déjà, on avait depuis longtemps cessé de le lire à l’école[29]. Toujours cependant plusieurs des modernes conservèrent-ils des amis et des lecteurs : ainsi, par exemple, Ælius Verus affectionnait, à côté de la lecture d’Ovide, surtout celle de Martial, qu’il appelait son Virgile à lui[30] ; mais les amis des lettres appartenant à cette direction n’étaient, sans doute, guère nombreux au deuxième siècle. Ennius, auquel Quintilien croyait avoir rendu suffisamment hommage en le laissant passer comme une vénérable antiquité, était maintenant dans toutes les bouches. Des lecteurs d’Ennius (Ennianistæ) parcouraient l’Italie, allant de place, en place, et Aulu-Gelle (XVIII, 5) raconte comment un d’entre eux lut, au théâtre de Pouzzoles, les Annales d’Ennius, aux grands applaudissements du public. Les grammairiens ou philologues, devaient être, avant tout, ferrés sur Ennius[31]. Fronton, dans une lettre de l’an 161 à son ancien élève, il empereur Marc-Aurèle, qui était allé pour quelques jours à Alsium, afin d’y chercher de la récréation, se représente ce prince sous le charme d’une lecture agréable, après la sieste, se polissant à Plaute, se gorgeant d’Accius, s’adoucissant aux vers de Lucrèce, ou s’enflammant d’Ennius[32]. Comme il va presque sans dire, le petit nombre de talents poétiques, que cette époque produisit se mouvaient dans la forme des auteurs anciens. Les poètes Annien et Jules Paul, tous les deux amis d’Aulu-Gelle, étaient parfaitement versés dans la langue et la littérature anciennes, et le second un des hommes les plus érudits du temps[33]. Il y avait encore un autre poète érudit, alors célèbre et ami de Fronton, très versé dans Plaute et Ennius[34]. Un petit échantillon, très caractéristique cependant, de la poésie affectant l’archaïsme, s’est conservé dans l’épitaphe, en vieux latin très élégant ; d’un certain M. Pomponius Bassulus, premier magistrat municipal d’Éclanum, composée par lui-même, avec beaucoup de mesure, dates la manière de Plaute[35].

Cette révolution si radicale du goût en entraîna naturellement une autre, tout aussi complète, dans l’enseignement scolaire, et les poètes modernes furent ou entièrement éliminés de l’école, par les anciens, ou tout au plus encore tolérés, à côté d’eux. Il est probable qu’au temps de Quintilien on lisait déjà, dans beaucoup d’écoles, les anciens concurremment avec les modernes ; à l’époque où Aulu-Gelle allait à l’école, Ennius était lu partout[36].

C’étaient cependant toujours des poètes que l’on mettait aux mains de la jeunesse, lisait, expliquait et faisait apprendre par cœur, à l’école. Les œuvres des poètes n’étaient pas, pour la jeunesse d’alors, un accessoire dont elle s’occupait dans ses heures de loisir, pour se divertir ou procurer à l’esprit une jouissance immédiate, mais un objet d’étude. Il est difficile d’apprécier au juste les effets d’un enseignement qui faisait usage des œuvres des poètes nationaux, ainsi que de ceux d’un peuple auquel on tenait par les liens d’une proche parenté, comme du moyen d’éducation le plus profitable, et en faisait même presque la seule nourriture de l’esprit  de la jeunesse. Il devait, nécessairement, remplir la mémoire de tournures et d’expressions poétiques, exciter vivement, par une foule d’images, le travail de l’imagination, développer de bonne heure le sentiment des beautés de la forme, ainsi- que de l’art d’exposer, et faire de ces dispositions une seconde nature, pour des esprits impressionnables. Toujours est-il que l’effet de ces impressions, si abondamment reçues et si fortement imprimées à l’esprit, dans les années où il y est le plus ouvert, devait persister toute la vie durant.

Il faut ajouter la circonstance que les professeurs étalent quelquefois, peut-être même assez souvent, poètes eux-mêmes, qu’ils pouvaient ainsi déterminer leurs élèves à s’essayer dans la poésie, et les guider dans leurs essais, ce qu’ils faisaient réellement. L’érudition et la poésie ne s’excluaient pas plus, à Rome, qu’auparavant à Alexandrie, et depuis à l’époque de la. renaissance des humanités ; rien n’était plus ordinaire que d’y trouver, comme à ces deux époques, le poète et l’érudit réunis dans la même personne, et Aristarque, en demeurant étranger à la poésie, faisait exception parmi les sommités philologiques d’Alexandrie. Il n’y a, dit le poète dans Pétrone[37], qu’un esprit fécondé par un puissant courant littéraire ; qui soit susceptible de concevoir et de procréer une œuvre poétique. L’éloge de l’érudition des poètes était un des hommages dont on était le plus prodigue à leur égard, non pas toutefois dans le sens que nous y attacherions aujourd’hui, mais dans celui de l’appréciation d’une connaissance parfaite de toutes les formes et de toutes les règles de l’art, acquise par l’étude des meilleurs modèles. Les plus anciens maîtres d’école de Rome, Ennius et Livius Andronicus, avaient été poètes, et il n’était probablement pas rare, même dans les temps postérieurs, d’en trouver encore qui réunissaient ces deux  qualités. P. Valerius Caton, gratifié du sobriquet de la Sirène latine, et qui vécut dans les derniers temps de la république ; passait surtout pour un excellent professeur, à l’usage de ceux qui s’appliquaient particulièrement à la poésie, vu qu’il ne se bornait pas à lire, c’est-à-dire à expliquer des poètes, mais savait aussi en former. L. Mélissus, qu’Auguste nomma bibliothécaire de la bibliothèque du portique d’Octavie, était également poète et inventeur d’un nouveau genre de comédie latine[38]. Le père du poète Stace avait remporté le prix dans des luttes poétiques, non seulement à Naples, mais aussi en Grèce ; il avait chanté l’incendie du Capitole dans. la. guerre civile de l’année 69 de notre ère, et s’était proposé de faire le sujet d’un poème de l’éruption du Vésuve, de l’année 79, par laquelle les villes d’Herculanum et de Pompéji furent ensevelies ; il conseilla et guida son fils dans la composition de sa Thébaïde[39].

Même sans y être engagés directement, les jeunes gens chez lesquels le sentiment et un certain talent de la forme étaient innés, devaient trouver, dans cette intensité d’application à la poésie, une excitation suffisante, pour tenter eux-mêmes des essais poétiques, et, selon toute apparence, les talents précoces, non seulement n’étaient pas alors des exceptions comme aujourd’hui, mais se trouvaient être très fréquents : On sait que, parmi ces talents précoces, figurait Ovide, que la muse, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, avait déjà attiré contre son sein à la dérobée, et chez lequel les vers coulaient de source longtemps avant qu’il eût pris la toge virile. Le premier duvet de la barbe venait seulement de poindre à son menton[40], quand il lut ses premières poésies en public. Properce commença ses essais poétiques après avoir endossé la toge virile[41]. Virgile, à l’âge de seize ans, écrivit sa Mouche[42], Lucain (né en 39 et mort en 65) n’avait que quatorze ou quinze ans quand il composa son poème d’Iliacon, dont le sujet était identique avec celui des trois derniers chants de l’Iliade, et qui existait encore à une époque bien postérieure, ainsi qu’un poème sur l’enfer (Catachthonion) ; à l’âgé de vingt et un ans, il concourut, mais vainement, avec un panégyrique de Néron, pour le prix de l’Agon, fondé par cet empereur, et l’année suivante il commença sa Pharsale[43]. Néron aussi avait, encore enfant, déjà montré, par des poésies, qu’il possédait les éléments d’une bonne éducation[44], et Lucius Verus, au même âge, aimait également à faire des vers[45]. Martial n’était pas fâché de voir les bagatelles poétiques de ses années d’écolier, qu’il avait presque oubliées lui-même, en vente dans la librairie[46]. La réputation de Serranus, qui mourut jeune, se fondait sur les poésies de son enfance et les grandes espérances qu’elles avaient fait concevoir[47]. Le rhéteur P. Annius Florus concourut, encore enfant, avec une poésie ayant pour sujet le triomphe sur les Daces, pour la couronne capitoline, qu’obtint en l’an 110 après Jésus-Christ, d’après la décision unanime des juges, un adolescent de treize ans, L. Valérius Pudent d’Histonium.

 

C’est avec la préparation d’études comme celles dont il vient d’être, parlé, que les enfants plus avancés, et les adolescents passaient à l’école du rhéteur, pour y étudier, dorénavant, non plus les modèles de la poésie, comme naguère, mais ceux de la prose, là aussi en partie sous la direction des professeurs. La direction littéraire dominante y exerçait, naturellement, sur le choix des auteurs, la même influence que dans l’école des garçons. Quintilien[48] recommandait, pour de jeunes commençants, Tite-Live et Cicéron, voulait que l’on réservât Salluste pour des intelligences plus mûres, et crut déjà devoir avertir que l’on se gardât de mettre Gracchus et Caton entre les,mains des écoliers. Fronton, au contraire, recommanda ces derniers auteurs et leurs pareils, par-dessus tout, au jeune Marc-Aurèle, et ce prince, alors âgé de vingt et un à vingt-deux ans, étant né en 421, partagea entièrement le goût de son précepteur ; car, renonçant de bonne heure à l’étude d’Horace[49], il s’adonna, de son propre aveu, tout. entier à Caton et se trouvait souverainement édifié par les discours de Gracchus[50]. Cependant, Cicéron était aussi reconnu comme un modèle, même par les amis du vieux langage, et bien qu’il ne fût pas tout à fait l’orateur répondant à l’idéal d’un Fronton[51], il maintint néanmoins, au deuxième siècle, sa place, dans les écoles des rhéteurs, aussi fermement que Virgile dans les écoles des grammairiens.

L’instruction, à l’école du rhéteur ou rhétorique, consistait principalement dans les exercices propres auxquels les élèves, procédant graduellement du plus au moins facile, se livraient sous la dilection du professeur. Ces exercices, se reliant aux sujets et aux idées puisés à l’école de grammaire, dans les œuvres des poètes, étaient en partie très propres à nourrir les inclinations poétiques qui s’y étaient réveillées, ainsi qu’à en favoriser le développement ultérieur[52]. Les élèves commençaient par faire des compositions écrites, sur des sujets donnés. Dans les narrations d’événements historiques, sujets sur lesquels on les obligeait à s’essayer d’abord, ils aimaient, prenant exemple de la liberté des poètes, à faire rentrer toute sorte de descriptions, surabondamment développées ; cependant, les maîtres hommes de sens préféraient ces écarts de jeunesse, qui témoignaient au moins de talent, à l’aridité et à la sécheresse. Les thèmes suivants étaient des dissertations sur la vraisemblance ou l’invraisemblance de certains mythes et contes mythiques, dans lesquelles il y avait à examiner, par exemple, si l’on pouvait ajouter foi à la tradition portant que, dans le combat singulier de Valérius avec un Gaulois, était réellement venu se poser sur la tête du guerrier romain un corbeau, qui frappa de ses ailes le visage et arracha du bec les yeux de son adversaire ? ce que c’était que le serpent qui aurait engendré Scipion, la louve de Romulus et de Remus, ou l’Égérie de Numa ? L’histoire ancienne de la Grèce offrait surtout un riche fonds de thèmes pareils. Il y avait, ensuite, l’éloge ou le blâme d’hommes célèbres ; les lieux communs proprement dits, concernant particulièrement les types des vices et des travers humains, comme par exemple l’adultère, le joueur, le débauché, le proxénète, le parasite, ou les variétés de l’aveugle adultère, du pauvre joueur, du vieillard débauché ; des comparaisons de la vie en ville avec la vie de campagne, de la profession du jurisconsulte avec celle du soldat, du mariage avec le célibat ; des dissertations sur l’origine de certaines coutumes et de certaines idées, comme pourquoi les Lacédémoniens représentaient Vénus armée, ou pourquoi l’on se figurait Cupidon comme un enfant avec des ailes, ainsi que muni de l’arc, d’une flèche et d’une torche. Ces thèmes, en majeure partie, se prêtaient très bien à des exercices poétiques ; le dernier, par exemple, a été effectivement traité dans une élégie par Properce[53], et les avantages de la vie champêtre sur le séjour de la ville étaient, notamment, un thème favori des poètes.

Après des préparations pareilles, les élèves passaient à l’exercice des essais oratoires, à ce que l’on appelait des déclamations. A cet effet, les commençants, faisaient des monologues, pris dans le rôle de quelque personnage historique, où ils exposaient les raisons militant pour et contre telle résolution importante et décisive. Là aussi, on empruntait quelquefois des personnes et des situations à la poésie : Agamemnon, par exemple, réfléchissait s’il devait sacrifier Iphigénie. Cependant, les sujets tirés de l’histoire romaine des anciens temps avaient la prépondérance : ainsi Annibal réfléchit s’il doit conduire ses troupes vers Rome ; Sylla, s’il doit abdiquer la dictature ; Cicéron, s’il doit faire amende honorable auprès d’Antoine, pour sauver sa vie. Perse, enfant, s’était souvent frotté les yeux d’huile, afin de pouvoir manquer l’école, sous le prétexte de maux d’yeux, quand il ne se souciait pas d’apprendre par cœur le discours pathétique de Caton, procédant au suicide, discours dans lequel un maître homme de sens ne trouvait rien à louer, mais pour l’audition duquel le père d’un fils plein d’espérances invitait ses amis, et qui le mettait en nage, tant il avait d’émotion en l’écoutant[54]. Si des thèmes pareils, pour lesquels on demandait aux jeunes gens de se mettre à la place, et, de s’identifier avec les âmes des hommes du passé, ainsi que de s’associer, mentalement, à la tension de leur esprit et aux émotions des moments les plus décisifs ; de leur, vie, ne pouvaient être résolus dans la perfection que par des poètes véritables, ils n’en étaient pas moins propres à exciter vivement, dans tous les sens, l’imagination des jeunes gens, et à lui imprimer une activité approchant du travail poétique[55].

C’est ce qui était, à un bien plus haut degré encore, le, cas pour les derniers, les plus difficiles et les plus longtemps pratiqués des exercices de l’école de rhétorique, ceux, tout dramatiques de leur nature, qu’on appelait les controverses, espèce de disputes dans lesquelles les élèves prenaient fait et cause, soit comme accusateurs, ou défenseurs, soit comme avocats, pour l’une ou pour l’autre des parties en présence. Anciennement, on choisissait pour cela des cas d’histoire connus, ou des cas de la vie réelle et d’actualité, comme les deux suivants, rapportés par Suétone. Plusieurs jeunes gens, ayant fait une excursion, de Rome à Ostie, et vu des pêcheurs s’apprêter à retirer leurs filets de l’eau, eurent l’idée de leur acheter ce coup de filet, qu’ils payèrent d’avance. Après une longue attente, le filet revint enfin à la surface de l’eau, sans poisson, mais avec un panier, bien ficelé et rempli d’or. De là, contestation entre les deux parties, prétendant chacune à ce trésor. Quant au second cas, des marchands d’esclaves ayant débarqué leur cargaison humaine près de Brindes, eurent, afin de faire passer en fraude du droit, sous l’œil des douaniers, par une supercherie, un très bel esclave de grand prix, l’idée de le revêtir d’une toge, bordée de pourpre, et de lui suspendre au cou une capsule en or, costume et ornement distinctifs des jeunes garçons de naissance libre. A Rome, la fraude est découverte, et l’on demande l’affranchissement du garçon, son maître ayant, en l’affublant de cette manière, implicitement renoncé à son droit de propriété[56].

Mais, bientôt les cas de l’espèce ne parurent plus assez palpitants d’intérêt. Les questions de propriété cédèrent la place à des questions de criminalité, et aux cas tirés de la réalité l’imagination substitua des cas fictifs. Les questions de, droit civil et celles d’histoire ne constituent qu’une très faible partie des controverses parvenues jusqu’à nous, et même les cas historiques ont subi des altérations, que l’on y opéra dans le but de produire plus, d’effet. Les maîtres raisonnables demandaient bien que la fiction ne s’y éloignât pas trop de la réalité, que l’on y eût, le plus possible, égard à la vraisemblance[57] ; mais il y a toute apparence que leur opposition au goût dominant, qui demandait des situations saisissantes et piquantes, un assaisonnement très épicé et des effets frappant l’esprit, n’eut guère de succès, comme il appert déjà du premier recueil de controverses de Sénèque l’Ancien, du temps d’Auguste, et plus encore des suivants, ainsi que de plaintes et de protestations réitérées, contre l’invasion de l’absurde dans les écoles de rhétorique[58]. La faute en était, suivant un littérateur du temps de Néron, beaucoup moins aux maîtres qui, s’ils ne voulaient pas avoir des classes vides, étaient bien obligés de hurler avec les loups, qu’à la vanité des parents[59]. Quant à la demande de l’exclusion de tous les thèmes incroyables et poétiques dans le sens propre du mot, Quintilien lui-même la jugeait trop rigoureuse et irréalisable, puisqu’il fallait bien laisser aux jeunes gens quelque chose pour leur récréation et leur plaisir, à la condition toutefois que les sujets, pour être pathétiques et prêter à l’enflure, ne fussent pas, cependant, entachés de niaiserie et de ridicule.

Les controverses n’étaient pourtant que trop souvent l’un et l’autre, au plus haut degré. Elles s’écartaient beaucoup de la réalité, quand elles n’étaient pas tout à fait en contradiction avec elle ; elles se forgeaient une règle de ce qui pouvait tout au plus être admis comme une exception, et s’agitaient sur la limite extrême du possible, ou même au-delà de celle-ci. Avec le temps, l’école des rhéteurs se créa un monde de fantaisie à part, séparé de la vie réelle par un large abîme, infranchissable à défaut de tout pont. On y supposait l’existence d’un droit imaginaire, de lois imaginaires, impossibles même ; on admettait, par exemple, une action pour cause d’ingratitude, l’accusation d’un crime non prévu par la loi. Les personnes et les rapports en cause, dans ces fictions, n’étaient que des fantômes, et il ne venait à l’esprit de personne de les regarder comme des images de la réalité. On a trouvé étrange qu’aux époques les plus néfastes du despotisme impérial, quand toutes les âmes pliaient sous le joug de la plus terrible oppression, et qu’il ne restait plus trace de la liberté de parler, les tyrans figurassent parmi les personnages stéréotypes des controverses, et les déclamateurs débitassent des discours respirant la haine et préconisant le meurtre des tyrans[60]. Mais ces tyrans, qui rendaient des édits, autorisant les fils à décapiter leurs pères[61], étaient des créatures tout aussi inoffensives, parle fait, que les poupées d’un théâtre de marionnettes, et n’assassinaient que le professeur, quand il était obligé, dans la classe remplie, de laisser occire le tyran par chaque élève, à son tour[62]. Si Caligula exila le rhéteur Secundus Carinas, pour le fait d’une pareille déclamation, si Domitien fit mettre à mort le rhéteur Materne, pour la même raison[63], c’est qu’il n’y avait pas d’extravagance dont Caligula ne fût capable, et que Domitien ne reculait devant aucun prétexte de commettre un acte de violence ; les deux cas sont des exceptions tout à fait isolées, et rien ne porte à croire qu’ils aient eu la moindre influente sur l’usage de ces thèmes, où les tyrans ont des rôles. Après ces effroyables tyrans, c’étaient de farouches pirates, pourvus de chaînes et les agitant avec bruit sur le rivage, qui étaient surtout en faveur, à l’école de rhétorique[64]. Ces monstres avaient parfois des filles aimables, comme dans le thème suivant[65]. Un jeune homme, qui est tombé aux mains des pirates, supplie en vain son père, dans une lettre, de le racheter. La fille du capitaine des pirates le fait jurer de l’épouser, s’il devenait libre. Il le jure, elle s’enfuit avec lui, et, de retour à la maison, il l’épouse. Survient une offre, faite au père, de marier le fils avec une riche orpheline. Le père demande que son fils y consente et répudie la fille du pirate ; puis, sur le refus du fils, il le renie lui-même. En général, on aimait à mettre en jeu, dans l’âme des acteurs, les plus pénibles conflits que l’on pût imaginer entre des devoirs également sacrés, des inclinations ou des sentiments également vifs et légitimes, de part et d’autre. Un malade demande du poison à son esclave, qui refuse de lui en donner ; le maître, par son testament, ordonne le crucifiement de l’esclave ; mais celui-ci fait appel aux tribuns, pour qu’ils lui viennent en aide. — Dans une guerre civile, le père et le frère d’une femme tiennent pour un parti, son mari pour l’autre ; elle suit ce dernier, qui tombe ; elle va se réfugier auprès de son père ; il la repousse, et quand sa fille, insistant, lui demande : Comment pourrais-je rentrer en grâce auprès de toi ? Il lui répond : Meurs ! Elle le prend au mot, et se pend à sa porte même. Sur quoi, le fils propose de faire déclarer son père atteint d’aliénation mentale. — Un père de trois fils s’en voit enlever deux par la mort, et pleure tellement qu’il en devient aveugle. Il rêve que, si le troisième fils venait à mourir aussi, il recouvrerait la vue et raconte ce songe à sa femme, qui le raconte au fils. Celui-ci n’hésite pas à se pendre ; le père recouvre l’usage des yeux, mais il répudie sa femme, laquelle conteste cependant qu’il ait le droit d’en agir ainsi avec elle. — Un mari répudie sa femme pour cause d’adultère ; le fils issu de leur mariage demande et obtient du père de l’argent, pour entretenir une maîtresse, comme il dit, mais qu’il emploie en réalité à l’entretien de sa mère, qui est dans le besoin. Le père, l’apprenant, répudie son fils ; celui-ci se défend[66].

Ailleurs aussi, on tâchait de multiplier les contrastes et d’en accroître la bizarrerie, le plus possible. Parmi les figures stéréotypes, il faut signaler aussi le pauvre et le riche, vivant entre eux dans une inimitié constante : ainsi, dans un cas, les abeilles du pauvre ayant été chercher du miel dans le jardin du riche, celui-ci empoisonne les fleurs, et parvient de cette manière à détruire les abeilles[67]. Cela n’empêche pas leurs enfants de s’aimer parfois tendrement[68]. Des vierges de noble famille sont vendues et livrées à des entrepreneurs de maisons de prostitution[69] ; des vierges, après avoir été violées, ont à opter entre le supplice du criminel, ou un mariage avec lui ; de jeunes hommes de famille noble sont réduits à embrasser l’infâme état de gladiateur, afin de se procurer, par exemple, de quoi couvrir, avec les arrhes touchées, les frais de la sépulture d’un père[70]. D’épouvantables coups du destin frappent des individus et des pays entiers : on aimait notamment à faire sévir la peste ; qui ne devait, d’après l’oracle, cesser qu’après la consommation du sacrifice de quelques vierges[71] ; un pays est tellement éprouvé par la famine, que les habitants sont, finalement ; réduits à se nourrir des cadavres de ceux qu’elle a emportés[72]. Des infirmités exceptionnelles du corps et de l’esprit, comme la cécité, dont on était guéri miraculeusement[73], et l’aliénation mentale[74], des miracles, comme celui de l’accouchement d’une femme, qui met au monde un petit nègre, et que l’on accuse d’adultère[75], des supplices cruels, comme celui du malheureux que l’on précipite du haut d’un rocher, et la torture, le meurtre et le suicide, surtout par la corde et par le poison, la corde coupée et la coupe dont on jette le poison, tels étaient les motifs sur lesquels roulaient constamment ces exercices ; joignez-y des crimes affreux, comme le parricide, la mutilation d’enfants que l’on dresse à mendier, pour vivre du produit de leur mendicité[76] ; mais surtout des horreurs de tout genre, se commettant dans les familles, et où les marâtres reviennent souvent, pires encore que dans la tragédie[77] : tels étaient, nous le répétons, les ingrédients qui avaient fait le mieux leurs preuves dans la cuisine de ces controverses à grand effet, dont il y avait si forte demande, et dont la déclamation provoquait, chaque fois, à l’école, un tonnerre d’applaudissements. Un fait digne de remarque, en ce qu’il montre le plus clairement que ces fictions avaient tout à fait le caractère de nouvelles, c’est que le recueil de Sénèque l’Ancien a été fortement mis à contribution, et utilisé, avec une prédilection visible, plus que toutes les autres sources de l’antiquité, dans une collection de nouvelles et d’anecdotes, très répandue au Moyen-Âge, comme lecture d’amusement aussi, les Gestæ Romanorum[78]. Les magiciens auxquels échut aussi, dans la suite, un grand rôle dans ces thèmes, n’y furent peut-être introduits que plus tard, car Quintilien est le premier qui s’en plaigne ; Sénèque, Pétrone et Tacite ne les mentionnent pas encore, tandis que, dans le recueil portant le nom de Quintilien, on trouve un thème où il est question de la haine excitée par un breuvage magique, une prophétie astrologique et la tombe enchantée, morceau capital du genre. A une mère, qui a perdu son fils, celui-ci apparaît chaque nuit en songe. Le mari, auquel elle raconte sa vision, charge un magicien de jeter un charme sur la tombe ; les apparitions cessent, mais la femme va porter plainte contre son mari, pour avoir été ainsi malmenée de son chef[79]. Peut-être la magie tire-t-elle son origine de l’école des rhéteurs grecs. Dans un thème usité en  Grèce vers la fin du deuxième siècle, un mage cherche à tuer, par un charme, un autre qui a séduit sa femme, et veut se suicider de désespoir de ne pas y avoir réussi[80].

Selon toute apparence, du reste, les mêmes méthodes et le même fonds de thèmes ont été conservés, au troisième, siècle aussi, dans l’école des rhéteurs romains au moins. Gordien l’Ancien déclamait des controverses à l’Athénée[81], et quelques controverses de l’un des empereurs opposés à Gallien, du Gaulois Posthumus, furent trouvées assez remarquables pour être admises dans le recueil qui a passé à la postérité, sous le couvert du nom de Quintilien[82].

A l’école des rhéteurs grecs, les sujets des exercices oratoires différaient essentiellement de nature. On y déclamait bien aussi des controverses, et, selon toute apparence, elles portaient, en général, sur les mêmes thèmes : ainsi, en outre des magiciens, le tyran, le meurtrier du tyran, la femme violée, le pauvre, sont là aussi mentionnés, dans l’occasion, comme des figures typiques[83]. Mais, ce que l’on y considérait comme le thème le plus difficile, en même temps que le plus avantageux, pour -les élèves les plus avancés et les maîtres mêmes, ce n’étaient. assurément pas les controverses, c’étaient tantôt des discours tendant à persuader ou à dissuader, dans le genre des plaidoyers latins (suasoriæ orationes), tantôt des discours apologétiques et des réquisitoires, tantôt des discours épidéictiques, c’est-à-dire démonstratifs, ou d’apparat, sur lesquels nous reviendrons plus loin. Cette diversité de la méthode avait sa raison dans une appréciation toute différente de l’éloquence, chez les Grecs et chez les Romains. Pour ceux-ci elle n’était, tout d’abord, qu’un moyen servant à défendre et à faire prévaloir l’intérêt propre contre et sur tout intérêt hostile, notamment en justice ; tandis que, pour les Grecs du temps, la beauté de la forme était toujours encore en elle-même un but suffisant, ce qui faisait, à leurs yeux, de l’excellence dans l’art de la manier un avantage très envié, fort admiré et ardemment poursuivi.

A Rome, en Italie et dans les provinces d’Occident, la grande majorité de la société instruite ne visitait, toutefois, que l’école des rhéteurs latins, ou, du moins, y donnait-on la préférence à celle-ci, bien que la plupart des grandes villes payassent aussi des professeurs d’éloquence grecque, et qu’à Rome, notamment, l’Athénée fondé par Adrien, et à l’entretien ainsi qu’à la nomination des professeurs duquel les empereurs suivants ne discontinuèrent pas de pourvoir, eût une chaire distincte pour cette branche aussi. On peut admettre, du reste, que, dans les pays d’Occident, les rhéteurs grecs se seront également accommodés à la méthode qui dominait dans l’école latine ; aussi les voyons-nous, dans Sénèque, rivaliser en traitant les mêmes thèmes, et savons-nous qu’Isée, à son début à Rome, s’y fit donner des thèmes de controverses, pour ses improvisations[84]. Ainsi, cette méthode, notamment l’habitude de déclamer des controverses, pratique souvent continuée pendant des années, ne manqua pas d’exercer ; sans cesse, surtout le caractère de l’éducation romaine du temps, une influence d’autant plus grande que le cours de l’enseignement scolaire se terminait, pour la plupart des jeunes gens, avec ces études, et qu’ils passaient immédiatement des mythes, des poètes et des épilogues des rhéteurs[85] aux réalités de la vie pratique, pour y faire valoir le savoir-faire acquis à l’école.

Les effets de cette méthode d’enseignement, commune à tous les gens instruits de l’époque, apparaissent à jour dans la littérature de celle-ci. Les têtes supérieurement organisées et d’une lucidité particulière parvenaient seules à se prémunir contre les dangers, les séductions et les écarts de cet enseignement de la rhétorique. Chez la plupart des élèves, la manie, contractée à l’école, de viser continuellement à l’effet, l’habitude de s’enivrer de phrases et de s’exalter dans un pathos sans fin, devait faire, jusqu’à un certain point, passer à l’état de seconde nature une affectation de bien dire, au fond de laquelle il n’y avait plus rien de vrai : d’autant plus que, là précisément, ce qui était artificiel et cherché, de nature à surprendre et à éblouir, par trop aventureux, ou monstrueux même, se trouvait assuré des applaudissements les plus bruyants. Même les grands esprits de ce temps-là ne surent pas se soustraire, entièrement, à ces influences de l’éducation de leur jeunesse. Elles sont le plus apparentes dans la poésie du premier siècle de notre ère qui, manquant de ressort, n’est que rarement parvenue à s’élever, dans sa marche, au-dessus des échasses de la rhétorique. Quintilien, pensant que Lucain, le talent poétique le plus remarquable de ce temps, méritait d’être proposé à l’imitation des rhéteurs plutôt qu’à celle des poètes, avait raison[86]. Mais, tandis que la poésie du temps porte une teinte de rhétorique, la prose y a une couleur poétique, ce qui était également une conséquence, nécessaire de l’éducation. L’école de grammaire avait familiarisé l’enfant avec le monde de la poésie, et l’école de rhétorique ne laissait pas le jeune homme devenir étranger à ce monde. On comprend combien les thèmes qu’on lui donnait à traiter dans cette dernière, avec les situations mélodramatiques, les motifs empruntés au romantisme le plus exagéré et les figures aventureuses qu’ils comportaient, devaient imprimer d’essor à l’imagination, dans son vol, et l’engager à traiter les sujets d’une façon poétique, et dès lors, de même que les sujets, l’exposé aussi devait, tout porte à le croire, souvent affecter de se mouvoir sur la limite de la poésie, ou même être complètement empreint d’un esprit poétique. Le rhéteur Arellius Fuscus, le maître d’Ovide, affectionnait les descriptions toutes poétiques, à en juger par un échantillon que nous a transmis Sénèque[87], et ne se gênait pas de faire, en mainte occasion, des emprunts directs à Virgile. A l’inverse, Ovide reproduisit presque textuellement, dans ses poésies, mainte proposition de son autre précepteur, du rhéteur Porcius Latron ; et si, de l’aveu de Sénèque[88], les propres discours de celui-ci à l’école, où il avait la réputation d’un bon déclamateur, n’étaient que, des vers mis sous une autre forme, nombre d’élèves, ayant les mêmes dispositions, peuvent très bien avoir fait comme lui. Ces habitudes enracinées de l’école persistaient, nécessairement, aussi dans la vie du monde. On demande maintenant, dit l’apologiste des modernes, dans le Dialogue des orateurs de Tacite (ch. XX), qu’il y ait dans le discours des beautés poétiques, tirées du sanctuaire de Virgile, d’Horace et de Lucain, et les discours du présent sont à ceux des temps antérieurs, ce que les nouveaux temples, resplendissants d’or et de marbre, sont aux anciens, construits en pierres de taille grossières et en briques informes. On peut en croire aussi le poète disant, dans Pétrone[89], que beaucoup de ceux qui s’étaient essayés comme orateurs, se réfugièrent dans la poésie, comme dans le port de la tranquillité, parce qu’il leur semblait plus facile de faire une pièce de vers que de produire une controverse émaillée de jolies sentences. La poésie avait, comme art de bien dire aussi, une grande affinité avec l’éloquence ; on la regardait comme une des formes de la belle élocution, dans le sens le plus large du mot[90], et l’épithète facundus était une des plus communément attribuées, dans un sens honorifique, aux poètes aussi. Par suite de ce contact et de cette mutualité de rapports multiples de la prose avec la poésie, la prose du peuple le plus positif et le moins. poétique du monde se montré, à cette époque, plus étincelante de couleurs poétiques que celle de nul autre peut-être.

Ce fait à lui seul prouve, suffisamment, que l’attachement à la poésie, contracté par le commerce intime avec celle-ci, tenait bon pour la vie, et les allures toutes poétiques de la prose d’Apulée montrent que, si la réaction victorieuse des entichés de l’ancienne littérature parvint à modifier en partie ces effets, elle ne réussit pourtant pas à les supprimer[91].

Disons, pour terminer, que la possession des avantages de l’éducation scolaire se restreignit, au deuxième siècle, à des cercles plus étroits qu’au premier. Avec le temps, le mérite militaire et la connaissance pratique des affaires, avaient frayé, de plus en plus, à des hommes d’humble naissance qui, partant, manquaient souvent d’éducation, l’accès de positions élevées, autrefois exclusivement ouvertes aux descendants de familles appartenant aux deux premiers ordres. Puis, ces ordres avaient reçu, dans leur sein, un nombre toujours croissant d’hommes, issus de provinces qui n’étaient encore arrivées à participer aux avantages de l’instruction romaine qu’à un moindre degré. Par ces deux raisons, il arriva aussi que l’ancienne éducation scolaire cessa d’être considérée, même dans les classes supérieures, comme indispensable, et le défaut d’instruction, d’y passer pour honteux ou ridicule. On racontait d’Auguste qu’il avait révoqué de son poste, comme manquant d’instruction, un légat consulaire, dont il avait vu un mot écrit comme on le prononçait dans les classes inférieures[92]. Un siècle et demi plus tard, Marc-Aurèle, ayant donné un ordre de campagne en langue latine, ne put se faire entendre de son entourage, probablement parce que ses officiers ne comprenaient rien à la façon de s’exprimer des personnes instruites. Le préfet, du prétoire, Basséus Rufus, qui n’avait pas reçu la moindre éducation dans sa jeunesse, fit même observer à l’empereur, à cette occasion, que l’homme auquel celui-ci s’était adressé, n’entendait pas le grec[93]. Du reste, ce que Philostrate dit du succès que le sophiste Adrien obtint à Rome, même auprès des chevaliers et des sénateurs qui ne le comprenaient pas, suffit pour autoriser la supposition que la connaissance du grec aussi était devenue rare, dans les deux premiers ordres[94].

Déjà vers le milieu du deuxième siècle apparurent, à Rome, des signes nombreux et assez alarmants du déclin vers lequel s’acheminait la langue latine. Il y avait doute et controverse sur le sens[95] ou la forme[96] de beaucoup de mots ; les savants différaient d’avis sur les règles fondamentales de la grammaire ; on entendait des avocats se servir, à la barre des tribunaux, d’expressions empruntées au langage des gens du commun[97]. Le sentiment d’une incertitude et d’une confusion linguistiques toujours croissantes, le désir de réagir contre une barbarie qui envahissait tout, et, sans doute, aussi l’exemple d’efforts tout à fait semblables des Atticistes, sur le domaine de la littérature grecque, stimulaient l’ardeur des amis et connaisseurs de la langue et de la littérature, en les poussant à faire des recherches sérieuses dans les classiques anciens, dont nous voyons tant occupés les cercles de la société d’Aulu-Gelle. Ils espéraient parvenir, à l’aide de ces études, à regagner un terrain solide, ainsi qu’à rétablir la pureté et la clarté de l’expression. Mais ces efforts, qui partaient de si bonnes intentions, ne pouvaient, même dans le, cas le plus favorable, exercer leur influence que sur de petits cercles ; vis-à-vis de la prépondérance énorme des influences contraires, activement et incessamment appliquées depuis le troisième siècle, sur tout le domaine de la latinité, à consommer la ruine et la destruction de la langue et de la culture intellectuelle, leur impuissance ne comptait pas. Mais cette époque postérieure est hors des limites du cadre dans lequel doivent se renfermer nos considérations ; revenons donc au tableau de l’état des belles-lettres, pendant les deux premiers siècles de l’empire.

 

Une circonstance très importante, concourant, avec l’instruction que recevait la jeunesse, à procurer à la poésie une si grande influence sur l’ensemble de l’éducation, dans ce temps-là, c’est que ce temps avait eu la chance de recueillir l’héritage de l’époque la plus brillante de là poésie latine, de l’âge ou, comme on dit ordinairement, du siècle d’Auguste. Il suffit de nommer Virgile, Horace, Tibulle, Properce et Ovide (car de maint antre poète célèbre à la même époque, comme de Varius par exemple, il n’est guère resté que le nom), pour se figurer toute la richesse et tout l’éclat de cette exubérance de productions poétiques, qui mûrirent alors simultanément, dans la courte, période. de la durée d’une génération humaine. Tous les genres y étaient représentés : le poème épique et l’ode, l’élégie d’amour, tendre ou passionnée, et la satire, l’idylle et l’épître poétique, le poème descriptif et le poème didactique ; même le drame ne manquait pas, quoique, dans ce genre, il ne se créât plus rien de viable ; le temps de la production dramatique était passé sans retour ; aussi les pièces d’alors n’existent-elles même pas pour nous. Mais, sur tous les autres domaines, ce qui se faisait était parfait dans son genre. Il ne peut venir à l’idée de personne d’assimiler ces œuvres à ce que la poésie en général a créé de suprême ; on ne saurait, un instant, se faire illusion sur le défaut d’originalité qui y règne, ni jamais oublier, même en présence du riche talent, du grand art d’exposition, de la grâce accomplie, de la sûreté et de la pureté du goût, ainsi que de la haute instruction de ces poètes, qu’ils manquaient de véritable génie. De même que la muse était venue, de Grèce, trouver le rude peuple des Quirites, après qu’il eut vaincu Annibal, sa nouvelle poésie ne voulut jamais suivre d’autres voies que celles des Grecs, dont elle se reconnaissait hautement et sciemment l’élève. Mais, soit qu’elle choisît d’autres exemples que ces anciens, qu’elle préférât notamment les modèles alexandrins comme plus faciles à atteindre, soit que l’intelligence de l’art grec eût, depuis lors, infiniment gagné en finesse et en profondeur, les contemporains d’Auguste réussirent, dans la reproduction de la noblesse et des beautés de la forme grecque, bien autrement que ceux des Scipions, de Sylla et de Cicéron même, dont les œuvres durent, en conséquence, paraître pénibles, informes et rudes, à côté des nouvelles productions. On créa, sur tous les domaines, des formes nobles et pouvant servir de modèles, pour chaque manière de sentir ce pour chaque mode d’exposition ; la structure des vers, l’art de la composition, furent élevés à une hauteur en rapport avec ce qu’exigeait, la parfaite intelligence de l’art grec, à laquelle on était arrivé ; mais surtout on fit, dans le travail de la langue, pour la poésie, ce que Cicéron avait déjà fait pour la prose ; et ce fut là la plus grande et la plus durable création de cette époque. De même que Cicéron avait été le fondateur d’une prose en harmonie avec les progrès de l’instruction, de même les poètes du temps d’Auguste furent les créateurs d’une nouvelle langue poétique. Ils développèrent l’expression poétique à laquelle se prêtait le latin, dans tous les sens, d’une façon dont on avait, auparavant, à peine l’idée, et lui conférèrent les dons de la richesse, de la variété et de l’abondance, là beauté et la grâce, ainsi que la dignité et la force. Ils ont exercé ainsi une immense influence, non seulement sur toute la littérature, poésie et prose, des siècles suivants de l’antiquité, mais sur celle de tous les temps postérieurs, indistinctement, et cette influence, ils la garderont probablement à jamais, tant qu’il y aura une littérature. Ces poètes étaient animés d’un patriotisme vrai et foncièrement romain ; ils tenaient à mettre leur nation en possession du seul avantage qu’elle eût encore à envier à la Grèce. Disputer aux Grecs le prix sur le domaine des beaux-arts ou sur celui de l’astronomie, ne paraissait pas digne du grand peuple qui avait montré qu’il excellait, comme nul autre, dans l’art de dominer les peuples, et  savait ménager les vaincus, ainsi que réduire les superbes par la force des armes[98].

Doter en propre de cette gloire aussi ce grand peuple et la langue de leur patrie, tel était le grand but auquel tendaient, sérieusement ; les poètes contemporains d’Auguste, et ils ont réussi à l’atteindre, dans la mesure de ce qui était humainement possible.

Ils étaient soutenus, dans la poursuite de ce but, par la conscience, qui le relevait encore, de ne pas travailler pour un pays et un peuple seulement, mais pour l’humanité, de créer des œuvres qui seraient le bien commun de toutes les littératures du monde. Ennius avait été fière de faire de la poésie pour les dominateurs de la péninsule italique, Virgile et ses contemporains savaient qu’ils en faisaient pour l’humanité, et il y avait, en effet, dans la vue planant sur un horizon de cette immensité, de quoi donner le vertige. On connaît la prophétie d’Horace, que les peuples les plus lointains apprendraient un jour à le connaître[99], de laquelle il n’y a rien à rabattre, n’eût-elle été, ce qui est possible, mise dans la bouche d’Horace que plus tard, par un poète interpolateur. Le fait est que cette prophétie. s’est réalisée à la lettre, ainsi que celle d’Ovide, prédisant que les plaintes proférées par lui de son exil, sur les rivages arides du Pont-Euxin, franchiraient un jour les terres et les mers, et y retentiraient de manière à être entendues de l’Orient à l’Occident[100]. Leurs prédictions se sont même, en partie, réalisées déjà de leur vivant ; Ovide pouvait se vanter d’être lu dans le monde entier[101], Properce, dire (II, 7, 19) que la gloire de son nom avait pénétré jusque chez les habitants des bords glacés du Borysthène. Il est probable, en effet, que les couvres des poètes vivants étaient lues partout où des instituteurs romains prenaient pied.

Même en se faisant la plus haute idée du grandiose de l’organisation politique de ce nouvel empiré, qui embrassait le monde, de l’immensité de ses ressources et de la puissance conquérante de la langue latine, on est étonné de la rapidité avec laquelle les Romains réussirent à établir, par le lien des relations mutuelles, l’union entre tant de langues discordantes et barbares. Il ne s’était guère écoulé plus de vingt ans depuis l’entière soumission de la Pannonie, quand Velleius Paterculus écrivit son histoire, et déjà la connaissance de la langue, et même des lettres latines, s’était répandue sur une foule de points de cette région inculte, âpre et toute barbare, qui embrassait la partie orientale de l’Autriche, avec la Hongrie en particulier. Une partie des provinces plus anciennes de l’Occident appartenaient, déjà du temps d’Auguste, au domaine de la littérature latine. Tite-Live commença un de ses livres de date postérieure par une phrase disant qu’il avait déjà acquis assez de gloire, et ne continuait son œuvre que pour donner un aliment à son esprit, tourmenté par le besoin d’activité ; et le rayonnement de cette gloire de l’historien s’étendait, alors déjà, bien au-delà des frontières de l’Italie, puisqu’elle détermina, notoirement, un Espagnol à venir exprès de Gadès à Rome, pour faire la connaissance de Tite Live, et que, ce but atteint, notre voyageur s’en retourna immédiatement chez lui. Dès lors, les provinces se nourrissaient du rebut de la production littéraire de Rome. Horace, disant adieu au second livre de ses Épîtres, le fait avec l’augure que ce livre, après avoir été, à force de passer de main en main, assez chiffonné par le public romain, aura le sort ou de servir de pâture aux mites, oublié dans quelque coin silencieux, ou d’être envoyé en ballot à Utique ou à Ilerda (Lérida en Espagne)[102]. Mais aussi les meilleurs livres, ceux qui rapportaient le plus aux libraires, passaient la mer[103].

Si les coryphées de la littérature recueillaient alors, dans un certain sens, déjà de,leur vivant, le bénéfice de la gloire de leurs noms dans le monde, à plus forte raison étaient-ils sûrs de la satisfaction la plus complète et la plus éclatante de leur ambition à Rome même ; où leurs poésies que, suivant la mode récemment introduite, ils récitaient eux-mêmes devant de grandes réunions, passaient immédiatement aussi, comme nous l’avons vu, dans l’usage de l’école, ou étaient chantées sur les théâtres, aux applaudissements de milliers d’auditeurs, où, enfin, un commerce de librairie très étendu et très actif, s’appliquait au soin d’en multiplier les exemplaires, et d’en trouver le placement. Virgile, qui d’ailleurs, comme on sait, ne vécut pas assez longtemps pour assister à la publication de son Énéide, eut un tel succès avec les poésies qui marquèrent son début, les Églogues, qu’il était devenu commun de les entendre débiter sur la scène, par des chanteurs. Une actrice du nom de Cythéris, fort en vogue dans les cercles littéraires du temps, après avoir été la maîtresse de Marc-Antoine, puis celle du poète Cornélius Gallus, qui la chanta dans ses vers, sous le nom de Lycoris, doit avoir chanté, en scène, la sixième églogue, dans laquelle Virgile célèbre la gloire poétique de son ami Gallus. Virgile s’étant, en pareille occasion, une fois trouvé présent au théâtre, tout le peuple se leva et salua le poète, avec un aussi profond respect qu’Auguste lui-même. Effectivement, l’hommage d’une pareille distinction n’était, en général, rendu qu’à la personne de l’empereur. et aux membres de la famille impériale. Quand Virgile, dans les derniers temps de sa vie ; qu’il passa en majeure partie dans l’Italie méridionale, à Naples notamment, venait par exception à Rome et y apparaissait en public, il était, chaque fois, obligé de se réfugier dans une maison, pour se dérober à la foule, qui le suivait partout et se le montrait mutuellement[104].

Maintenant, il faut reconnaître que la gloire et la popularité de Virgile, auprès de ses contemporains et de la postérité, et par conséquent aussi l’influence de sa poésie, ont été plus grandes que celles d’aucun autre poète latin, qu’elles ont été, disons-le, positivement sans exemple dans le monde. La comparaison que l’on a faite de sa popularité avec celle de Schiller, se justifie notamment parce que, dans le cas de chacun de ces deux poètes, le sublime, l’idéal, tout ce qui ennoblit l’art, a eu évidemment le privilège d’entraîner les masses plus encore que leur tendance à le rendre populaire, bien que, semblerait-il, celle-ci seule devrait les attirer, l’autre les rebuter, au contraire, et les intimider. Le fait est, cependant, que les hommes s’attachent avec plus de reconnaissance, d’amour et de respect à l’esprit qui, les tirant de leur humilité, les élève à soi et les pénètre du sentiment qu’il y a, dans eux tous, des affinités avec les natures supérieures, qu’à celui qui condescend à se mettre à leur niveau. La poésie de Virgile pénétra dans toutes les classes, nonobstant les différences d’éducation, et dans toutes les couches de la société ; même les artisans et les boutiquiers avaient ses vers constamment à la bouche, et y prenaient leurs devises. Il n’y avait pas d’homme si peu instruit qu’il ne fût en état de placer, dans l’occasion, quelques bribes de l’Énéide, et dans les festins, où l’on amusait les convives avec des tours de jongleurs, l’imitation de voix d’animaux et la représentation de farces, on n’en entendait pas moins aussi déclamer, souvent affreusement, il est vrai, des passages de cette épopée[105]. Dans les moments graves de la vie, on ouvrait alors Virgile, comme on ouvre aujourd’hui la Bible, et on considérait comme un oracle de la destinée le passage sur lequel tombait le regard[106]. Cette pratique superstitieuse reprit faveur au temps de la Renaissance[107]. Dans les cercles littéraires, le 15 octobre, anniversaire de la naissance du poète, était, paraît-il, fêté par un grand nombre de ses admirateurs