MŒURS ROMAINES

 

LIVRE IX — LES BEAUX-ARTS DANS L’EMPIRE ROMAIN.

CHAPITRE II — But et emplois de l’art plastique et de la peinture.

 

 

§ 1. — L’art décoratif.

Le développement d’activité vraiment prodigieux de l’architecture, sur un domaine de cette immensité, suffisait déjà pour déterminer un emploi extrêmement étendu de tous les arts figuratifs, auxquels on recourait partout, dans une large mesure, pour l’ornement et la décoration de l’extérieur et de l’intérieur des bâtiments de tout genre. Nulle part, à Rome moins que partout ailleurs, on ne voyait s’élever un édifice public, de quelque importance, dont l’ornementation n’offrît aussi de l’emploi au ciseau du sculpteur en pierre, au travail duquel venaient s’associer, selon les besoins, le stucateur, le ciseleur, le sculpteur en bois, le fondeur, le peintre et le mosaïste. Des statues, posées isolément ou en groupes, remplissaient les frontons et la toiture, les niches, les interstices des colonnes et les limons supportant les escaliers des temples, les théâtres, comme celui de Scaurus, dans lequel il n’y avait pas moins de trois mille statues en bronze[1], les amphithéâtres, les basiliques et les thermes ; elles contribuaient de même à l’ornement du portail et de la balustrade des ponts et des arches de toute espèce, à celui des grandes portes d’entrée des villes, ainsi qu’à celui des viaducs. Les arcs de triomphe, surtout, étaient habituellement couronnés de statues équestres, de trophées, de quadriges et de chars à six chevaux, conduits par des déesses de la Victoire[2]. Des reliefs et des médaillons ornaient les frises, des reliefs ou des peintures, les panneaux ; les voûtes et les plafonds resplendissaient d’ornements en stuc ou de peintures à vives couleurs, les parquets, de brillantes mosaïques. Toutes les membrures architecturales, les piliers, le seuil et les linteaux des portes, les fenêtres et leurs moulures, voire même les gouttières, étaient couverts d’ornements plastiques, que l’art y répandait, à pleines mains, de sa corne d’abondance.

On se fait difficilement une idée de la multitude d’établissements et d’édifices publics qui sortirent de terre, simultanément ou successivement, comme par un effet de magie, dans le cours des premiers siècles de notre ère, à Rome seulement. Déjà cette succession continuelle de grandes entreprises, se pressant les unes les autres, suffisait à procurer une occupation large et durable, indépendamment de celle qu’elles assuraient aux architectes et aux autres professions concernant l’industrie du bâtiment, à toute une armée d’artistes, de peintres et de sculpteurs, ainsi que d’ouvriers de toutes les industries qui demandent de l’art. Agrippa qui, pendant son édilité de l’an 33 avant J.-C., s’occupa de constructions grandioses, pour approvisionner d’eau la ville de Rome, établit dans cette seule année, d’après Pline l’Ancien[3], 700 bassins, 500 fontaines à tuyaux et 130 réservoirs ou châteaux d’eau (castella), dont plusieurs magnifiquement ornés. Il employa, en outre, 400 colonnes de marbre et 300 statues, partie de bronze, partie de marbre, à la décoration de ces ouvrages. Les créations postérieures du même genre ne le cédaient probablement pas à celles d’Agrippa. Claude aussi pourvut à la distribution des eaux de l’aqueduc, par lui construit, dans une multitude de bassins, très richement ornés[4]. Le bassin d’Orphée, dans la cinquième région, et celui de Ganymède, dans la septième, tiraient sans doute leurs noms des sculptures qui les ornaient[5]. Domitien, entre autres manies, eut celle de multiplier tellement, dans tous les quartiers de Rome, les arcs de passage et de triomphe, offrant les plus grandes dimensions, avec des quadriges et des insignes triomphaux, qu’ils devinrent un objet de risée[6]. Une image de la porte triomphale, également décrite par Martial, qui avait été construite, après le retour de Domitien de la guerre des Sarmates, en janvier 93, montre bien la magnificence de ces bâtiments. Des bustes en médaillon y ornaient les espaces au-dessus du cintre, des bas-reliefs ou des sculptures en ronde bosse, l’entablement et l’attique ; deux quadriges, attelés d’éléphants et conduits chacun par une figure colossale, représentant l’empereur lui-même, couronnaient le bâtiment[7]. Indépendamment de débris considérables, en partie mis à découvert par les fouilles opérées sur l’ordre de Napoléon Ier, des images gravées sur des médailles font soupçonner de quelle extrême richesse devait être, également, la décoration plastique du Forum de Trajan et de ses différentes parties, comme la basilique Ulpienne, l’arc de triomphe et le temple érigé par Adrien à son prédécesseur, constructions dont le magnifique ensemble éclipsait tous les autres monuments de Rome[8].

En général, les places publiques, à Rome et dans les autres villes, ne manquaient pas plus que les édifices des ornements de la plastique ; mais, naturellement, ceux-ci consistaient dans les premières, principalement ou exclusivement, en statues posées librement et en plein air. L’énorme approvisionnement qui en existait, dans les villes de la Grèce et de l’Asie, n’avait été que partiellement épuisé, même par le pillage, systématiquement continué pendant deux siècles, de leurs dominateurs romains, qui avaient été jusqu’à en dégarnir les marchés des plus petites localités, comme Andros et Mycone, pour remplir les places (fora) et les temples de Rome. Le dernier grand pillage de l’espèce eut lieu par ordre de Néron, dont le commissaire, un affranchi nommé Acratus, parcourut dans ce but presque tous les pays du monde, n’oubliant pas un village[9]. L’île de Rhodes seule fut, à ce que l’on prétend, épargnée par lui, comme elle l’avait été par tous ses prédécesseurs, dans le pillage des objets d’art ; il s’y trouvait, sous Vespasien, trois mille statues, nombre constaté probablement par des relevés officiels[10], dans lesquels on l’aura pris ; mais Athènes, Olympie et Delphes n’en possédaient pas moins[11], d’après les évaluations sommaires du temps ; suivant lesquelles un ensemble de vingt à trente mille statues, pour la Grèce et les îles qui en dépendent, paraîtrait avoir été, à cette,époque, plutôt au-dessous qu’au-dessus de la réalité. Or, bien qu’une grande partie de ces statues ornassent les édifices publics, les temples surtout, à titre de dons votifs[12], cette richesse était telle qu’il en restait assez pour peupler également les rues et les places de statues anciennes et modernes, d’airain ou de marbre, des divinités et des héros, ainsi que des hommes et des femmes les plus distingués par leur mérite et les plus honorés. Nous spécifierons bientôt comment, pendant les premiers siècles de notre ère, les lacunes ne furent pas seulement comblées, mais le stock s’accrut encore.

Il est vrai que ni les villes d’Italie, à l’exception de Rome, ni celles des provinces occidentales, n’avaient à offrir, au commencement de la période impériale, en fait de statuaire, une richesse d’ornements comparable à celle qui s’était amassée dans les villes grecques, depuis la période alexandrine. Cependant, même les villes d’Italie n’étaient plus, dans les derniers temps de la république, entièrement dépourvues de ces ornements. Vitruve (II, 7, 4) dit que les monuments de Ferentinum, en Étrurie, témoignent de l’excellente qualité de la pierre tirée des carrières des environs de Tarquinies et du lac de Bolséna, vu que l’on trouvait, dans la ville précitée, de grandes statues d’un travail parfait, de petites figures, de bas-relief probablement, et des ornements de fleurs et d’acanthe des. plus gracieux, faits de cette pierre et paraissant, quoique réellement anciens déjà, aussi neufs que s’ils eussent à peine quitté l’atelier. Parmi les statues nouvellement posées dans beaucoup de villes d’Italie, figuraient probablement celles des rois et des généraux victorieux de Rome, conformément au choix qui avait présidé à l’ordonnance des statues qu’Auguste avait fait. ériger, en l’an de Rome 752, sur son Forum, dans les portiques du temple de Mars. A Arezzo, on a trouvé sept socles de pareilles statues, qui représentaient M. Valerius Maximus, Appius Claudius Cæcus, Q. Fabius Maximus, Paul-Émile, Tiberius Sempronius Gracchus, C. Marius et L. Licinius Lucullus ; à Pompéji, deux socles des statues d’Énée et de Romulus ; à Lavinium, un qui portait celle d’Énée Silvius, fils du père Énée et de Lavinie[13]. Peut-être le Marius que Plutarque (Marius, II) vit à Ravenne appartenait-il à la même série.

En général, une décoration convenable des places publiques, mais surtout du forum, avec des statues, était regardée comme un des ornements les plus désirables pour les villes, qui aspiraient toutes à se le procurer : c’était là une occasion de se montrer, offerte surtout à l’ambition ou à l’esprit civique de ceux dont les moyens ne suffisaient pas pour la construction d’édifices publics. A l’instar de celle-ci, on élevait aussi des statues avec le produit des droits payés par les prêtres et par les fonctionnaires, à leur entrée en charge, ou comme équivalents de ces taxes ; parfois aussi des particuliers en faisaient don volontairement, ou en ordonnaient l’érection par testament[14]. Les statues destinées à l’ornement des édifices publics et des places publiques étaient, sans doute, le plus souvent des images d’empereurs ou de divinités[15]. Parmi ces dernières, celle du génie tutélaire de la ville devait, à ce qu’il semble, manquer d’autant moins que, sur le Forum de Rome aussi, se dressait le génie du peuple romain, depuis. Aurélien, sous la forme d’une statue en or, ou en bronze doré[16]. Il est aussi fait mention de statues de l’espèce en argent[17]. En général cependant, l’or et l’argent étaient réserves pour des statues de divinités et d’empereurs[18], et cette règle ne souffrait que très peu d’exceptions[19]. On montrera plus loin jusqu’à quel point les progrès de la mode d’honorer les personnes par des monuments contribuèrent, en Occident aussi, à peupler de statues les places publiques des villes.

Cependant la décoration des constructions privées réclamait, peut-être encore à un plus haut degré que celle des places et des édifices publics, l’activité des beaux-arts, car une riche variété d’ornements artistiques, de tout genre, était regardée comme également indispensable pour le digne achèvement des palais, des maisons de, campagne, des parcs et des jardins. Du temps de Sylla déjà, des peintures et des statues servaient, aussi généralement que les tapis et l’argenterie[20], à l’ornement de toute maison opulente, ainsi qu’à celui des maisons de campagne des grands. Elles n’y manquaient qu’exceptionnellement, comme dans la maison de campagne de Séjus, près d’Ostie[21], et comme plus tard dans les villas d’Auguste, où des antiquités et des curiosités d’histoire naturelle suppléaient, dans la décoration, aux œuvres d’art[22]. Cicéron fit faire, par Atticus, des achats d’œuvres pareilles pour ce qu’on appelait l’académie de son Tusculanum. Il alloua 20.400 sesterces (4.500 francs) pour des statues de Mégare, acquises par cet ami, qui avait acheté en outre des hermès d’Hercule, en marbre du Pentélique, avec têtes en bronzé, et une Hermathène (hermès de Minerve) pour Cicéron. Celui-ci le pria de lui procurer, de même, tout ce qu’il pourrait encore trouver d’objets d’art convenant pour son but, particulièrement des bas-reliefs, à incruster dans le revêtement, de stuc d’un petit atrium, et deux encadrements de fontaines, ornés aussi de reliefs. Tous les achats d’Atticus ne devaient servir que pour le Tusculanum ; quant à la décoration de sa villa près de Gaëte, Cicéron entendait la réserver pour un moment où il serait plus en fonds. Il témoigna, d’un autre côté, son mécontentement, au sujet d’un achat de quatre ou cinq statues, parmi lesquelles se trouvaient des Bacchantes et un Silène, qu’avait fait pour lui radius Gallus, parce qu’il les trouvait beaucoup trop chères, et qu’elles ne convenaient pas pour l’académie. Il y avait fait établir, sous une colonnade, de nouveaux reposoirs, qu’il désirait orner de tableaux, car la seule branche capable de l’intéresser peut-être, sur tout le domaine de l’art, c’était la peinture[23]. Mais, moins Cicéron avait l’amour de l’art et comprenait celui-ci, plus son exemple est un témoignage frappant de la mode, devenue générale alors, de la décoration artistique des maisons de ville et de campagne.

Sous l’empire, cette mode alla plutôt en croissant qu’en diminuant. La maison d’un riche venait-elle à brûler, les amis qui se cotisaient pour aider à la reconstruire se chargeaient de fournir des statues de marbre nues, de magnifiques bronzes d’artistes célèbres, de vieux ornements provenant de temples de l’Asie Mineure, et des bustes de Minerve pour la bibliothèque[24]. Il se peut que des villas, et les jardins en particulier, fussent souvent, alors, tellement remplis d’œuvres d’art qu’il était permis de parler de jardins de marbre[25]. Autour d’une source dans le jardin d’Arruntius Stella, par exemple, on voyait un groupe de figures en marbre, représentant de jeunes garçons d’une beauté remarquable ; dans une grotte à côté, un Hercule[26] ; la décoration des autres parties était, sans doute, à l’avenant. Le riche Domitius Tullus avait, dans ses magasins, un tel approvisionnement d’œuvres d’art des plus magnifiques, dont il ne prenait d’ailleurs aucun souci, qu’il put garnir un parc très étendu, le jour même où il en avait fait l’achat, d’une multitude de statues anciennes[27]. Silius Italicus possédait plusieurs villas, dont chacune offrait une multitude de statues et d’images[28]. Dans les jardins de Regulus à Transtévère, d’immenses portiques occupaient un très vaste espace, et la rive du Tibre était toute garnie des statues du propriétaire[29]. S’il s’était conservé, sur les fouilles des siècles passés, des rapports plus nombreux et plus détaillés, on arriverait peut-être à se faire, approximativement, une idée de la décoration artistique de mainte villa romaine. La collection du chevalier Azara, par exemple, qui consiste principalement en bustes (il n’y en a pas moins de 30) et se trouve maintenant à Madrid, provient en majeure partie, sinon tout entière, de fouilles opérées dans la villa dite des Pisons à Tivoli, par Azara lui-même, en 1779[30]. Au sujet de la villa d’Adrien, dans la même localité, Winckelmann ne s’avance probablement pas trop, en disant qu’avec la multitude de statués qui en ont été retirées, depuis deux siècles et, demi, tous les musées de l’Europe se sont enrichis ; que, même après les fouilles qui y continuent et amènent saris cesse de nouvelles découvertes, il en restera encore assez à faire pour les générations futures. Le cardinal d’Este, qui construisit sa villa sur les ruines de celle de Mécène, à Tivoli, la garnit d’innombrables statues, que l’on y avait trouvées. Ajoutons que celles-ci ayant été, successivement, achetées et emmenées par le cardinal Albani, une grande partie en fut incorporée, dans la suite, au musée Capitolin[31].

Il est vrai qu’on employait souvent aussi à la décoration des œuvres de peinture et de sculpture plus anciennes, comme on avait fait, par exemple, dans le parc de Domitius Tullus, ainsi que dans le magnifique temple de la Paix construit par Vespasien[32]. Mais ceci n’était pas faisable partout ; puis, la spoliation même la plus étendue des pays helléniques ne put, évidemment, suffire qu’en petite partie à un accroissement de besoins incommensurable, par la raison surtout que la destruction fréquenté d’une masse d’œuvres d’art, causée principalement parles vastes incendies qui, depuis le premier siècle de notre ère, sévirent déjà itérativement à Rome, produisait, constamment de nouvelles lacunes, lesquelles ne pouvaient être comblées, chaque fois, que par une nouvelle production en grand. C’est ainsi que l’on satisfit à la partie de beaucoup la plus considérable des demandes d’ornements artistiques, non pas avec l’ancien stock, mais par la production de nouvelles œuvres d’art, et cela d’autant plus que, dans beaucoup de cas, on voulait des sujets qui se rapportassent au présent.

Toutefois ce n’est pas seulement par les masses d’œuvres d’art produites dans un but -décoratif que l’industrie artistique du temps dont il s’agit ici se distingue de celle de toutes les époques postérieures ; il y a une autre différence beaucoup plus essentielle, fondée sur la généralité beaucoup plus grande de l’emploi de ses produits, au temps de l’empire romain. Car la diffusion du besoin des jouissances de l’art, dans le monde d’alors, besoin auquel avait à satisfaire la production, dans toutes les branchés du domaine des beaux-arts, était sans exemple ; et sans exemple aussi, de même que le prodigieux développement de son activité, l’universalité qu’elle déployait, en s’appliquant à suffire à une infinité de désirs, d’exigences et de fantaisies. de la nature la plus hétérogène, depuis les plus élevés jusqu’aux plus communs, depuis, les plus extravagants jusqu’aux plus modestes. Elle servait ainsi à réaliser les caprices de sultan des maîtres de la terre, en même temps qu’à égayer la pauvre cellule de l’esclave. A toutes les époques de l’âgé moderne, au contraire, l’art a été plus ou moins aristocratique, et, comme tel, n’a travaillé aussi, d’une manière plus ou moins exclusive, que pour une petite minorité de privilégiés. Il a été au service de l’église, du pouvoir, de l’opulence, mais n’a contribué que dans des circonstances particulièrement favorables à embellir l’existence des classes moyennes, sans jamais relever la condition de ceux qui forment les couches inférieures de la société. Il a demeuré dans les grands centres de la vie nationale, les capitales et les résidences princières, et a donné isolément à ces points un éclat dont manquaient, et manquent encore, des provinces et des contrées entières. La limitation de la faculté de jouir de ses créations à de petits cercles, a toujours été en rapport direct avec cette tendance exclusive ; car l’intelligence de ces créations suppose, en général, une culture et une faculté d’abstraction qui ont toujours fait défaut aux masses. Ainsi, l’art moderne n’a véritablement existé que pour une minorité, relativement faible. L’art du temps de l’empire romain, au contraire, produisait pour tous les de grés de la culture et pour toutes les classes de la société ; aussi répandit-il l’intelligence et multiplia-t-il le goût, nécessaires pour jouir de la diversité des créations de l’art, sur de bien plus vastes cercles. Il savait créer des chefs-d’œuvre, finement conçus et exécutés de main de maître, qui font ; encore aujourd’hui, les délices des connaisseurs, et remplissait en même temps les temples, les portiques. et les places publiques de figures intelligibles pour tous, comme il couvrait la longueur des murs et toute l’étendue des parquets d’applications de couleurs variées, qui captivaient aussi le public des rues. Les œuvres qu’il produisait ne firent pas seulement de la métropole du monde une ville de merveilles ; elles prêtèrent aussi aux municipes et aux colonies de l’Italie et des provinces une parure très hétérogène, il est vrai, différant selon l’aisance, la culture et le goût de leurs habitants, mais dans tous les cas d’une richesse extrême, comparativement aux temps modernes ; et, si l’on tenait à cette parure, ce n’était celtes pas uniquement pour les édifices publics. La découverte d’Herculanum et de Pompéji a révélé au monde moderne, à son grand étonnement, combien la décoration des maisons particulières, par le moyen de l’art plastique et de la peinture, s’était généralisée dans l’usage même des villes moyennes de l’empire, et jusqu’à quel point elle y était regardée comme un agrément indispensable, même dans les conditions d’une existence modeste. Un riche emploi de marbre et d’autres matériaux précieux dans l’architecture, ou de figures de marbre et de bronze dans la décoration des appartements, ne pouvait, naturellement, trouver place que dans les maisons et les jardins des gens les plus aisés ; mais ce genre de décoration en particulier était, généralement, réputé de rigueur pour le luxe des habitations dont il s’agit et de leurs dépendances[33]. Non seulement à Rome, mais dans les maisons pompéiennes aussi, il existe de magnifiques fontaines, richement ornées de bronze et de marbré, comme celle de Silène, où l’eau coulait de l’outre du dieu, et d’autres, où elle s’échappait de masques et de têtes d’animaux[34]. Le péristyle de la maison dite casa di Lucrezio contenait 12 ouvrages plastiques de dimensions majeures, ainsi que de moindres, au nombre de huit à dix[35] ; et si à Milan, comme le prétend Ausone (Cl. urbes, 5), tous les péristyles étaient ornés de statues, on peut en conclure que ce genre de décoration aussi était extrêmement répandu.

Cependant un besoin des jouissances de l’art aussi général, dans les classes moyennes et inférieures devait être, nécessairement aussi, accompagné d’un large emploi de matériaux à bon marché, d’argile et de stuc notamment.

Des bas-reliefs et autres ornements en stuc, souvent peints, surtout aux moulures, plafonds et voûtes, ainsi que le dit Pline et le confirment les résultats des fouilles opérées dans les villes ensevelies, étaient d’un usage général dans les maisons. Des bustes en plâtre ornaient les appartements, surtout les bibliothèques et les cabinets d’étude des personnes qui trouvaient trop chers ceux de marbre et de bronze. Partout on voyait figurer en plâtre, au temps de Martial et de Juvénal, chez les hypocrites du stoïcisme et autres pseudo philosophes, les têtes de Démocrite, de Chrysippe, de Zénon, de Platon et d’autres encore, avec des barbes incultes[36]. En argile, il s’est conservé nombre d’ornements d’architecture pratiqués à des colonnes, fenêtres, moulures et gouttières, ainsi que des frises, servant à la décoration extérieure et intérieure des murs, voire même des moules, de ceux qui servaient à fabriquer ces diverses pièces. Souvent aussi les bas-reliefs et ornements d’argile sont peints soit d’une seule couleur, soit, d’après nature, des diverses couleurs propres aux objets représentés[37], et c’est précisément dans ces ouvrages, ordinaires et de fabrique, que l’on trouve reproduites les plus magnifiques conceptions et les formes les plus nobles du temps de la plus grande splendeur de l’art hellénique. La peinture aussi était employée à la décoration des appartements, plus généralement encore que la plastique en substances molles, souvent aussi en combinaison avec cette dernière, quand on reculait devant les prix d’une incrustation de marbre. La décoration qui résulte de l’emploi des couleurs était inséparable du revêtement de stuc[38]. Les frontons mêmes des bâtiments étaient parfois peints, nu du moins badigeonnés diversement de couleurs vives, comme on le voit par ce distique, adressé à la nymphe d’une source[39] :

Tiburis adversæ dominus qua despicit ædem

Frontibus et pictis Ælia villa nitet.

Tout le monde sait comment, à Pompéji, chaque maison et, dans l’intérieur des maisons, chaque pièce, brillent de peintures sereines, jetées sur les murs, d’une main aussi légère que hardie, et tout cela, avec un charme de couleurs ravissant parfois, dans sa beauté pittoresque. Or, indépendamment des restes qui s’en sont conservés dans les provinces, nombre de mentions fortuites parvenues jusqu’à nous[40] montrent que l’usage de ce genre de peinture murale, dans les appartements, était aussi répandu que la culture romaine en général. Bien que, du reste, la découverte d’Herculanum et de Pompéji ait suffit à elle seule, pour modifier de plus en plus, avec les progrès des fouilles, l’idée que l’on s’était faite de la peinture antique, il est clair cependant que cette découverte et d’autres encore ne nous font connaître qu’une fraction imperceptible du fonds d’images qui s’est’ formé, avec le temps, dans tout l’empire romain ; c’est-à-dire qu’une partie très restreinte des sujets et des substances sur lesquels s’exerçait la peinture décorative. Si parmi ces sujets figuraient aussi, par exemple, des scènes comiques du règne animal, nous n’en sommes informés que par une mention accidentelle du fabuliste Phèdre, qui vivait sous Tibère, époque à laquelle on voyait la guerre des souris et des belettes représentée souvent, en peinture, dans les tavernes de Rome[41].

L’usage de la peinture murale notamment, de même que l’emploi des autres arts servant à la décoration, demeura général dans l’empire romain, jusque dans les derniers temps de l’antiquité. D’ans le tarif de Dioclétien, de l’année 301, fixant le maximum des prix, ainsi que celui des journées de salaire, pour toutes les industries courantes, la liste des professions coopérant à l’industrie du bâtiment comprend aussi le marbrier (principalement pour ce qui concerne l’incrustation des murs et des parquets, mais probablement aussi le travail d’ornement), le mosaïste, le badigeonneur, le peintre en bâtiments et le peintre de sujets ; on y trouve, en outre, une cote de prix pour la fonte des bas-reliefs et statues coulés en bronze, le modelage des figures, en stuc ou en argile, et les autres, opérations concernant l’état du stucateur[42]. Les mêmes professionnalistes figurent également dans un édit de l’année 337, adressé par Constantin au lieutenant investi. du gouvernement des provinces occidentales de l’empire, relativement à l’immunité des artistes et artisans, exemptés des charges communales ; ils appartenaient, par conséquent, à la catégorie de ceux qui se trouvaient, encore à cette époque, régulièrement domiciliés dans les villes d’Occident. Valentinien, dans un édit au gouverneur d’Afrique, de l’an 374, conféra des privilèges encore plus grands aux peintres, mais seulement à ceux qui étaient de naissance libre. Il leur procurait, entre autres faveurs, celle de l’obtention gratuite, sans payement d’aucun loyer, des locaux et ateliers nécessaires pour l’exercice de leur art, sur les terrains des communes, l’avantage de pouvoir s’établir dans chaque ville et celui de ne pouvoir être contraints, par aucun fonctionnaire public, à livrer, sans rétribution, des portraits de personnages sacrés, c’est-à-dire d’empereurs, ni à exécuter des peintures commandées pour la décoration d’édifices publics[43].

La continuité de l’emploi de la sculpture en pierre dans un but décoratif, jusque dans les derniers temps de l’empire, résulte le plus clairement de la légende du martyre de Claude et de ses compagnons d’infortune, sous Dioclétien, légende dont l’auteur, qui ne la transcrivit guère avant le milieu du quatrième siècle, doit avoir évidemment assisté, comme témoin oculaire, aux travaux des carrières de la Pannonie, théâtre des faits qu’il raconte. Or, suivant le rapport qu’il nous a laissé, Dioclétien faisait exécuter, dans ces carrières, des colonnes de porphyre avec des chapiteaux à feuillage, de grands réservoirs d’eau en forme de conques et des bassins (lacus), ornés en partie de fruits et de, feuilles d’acanthe ; en partie de figures en relief. Il commanda aussi des déesses de la Victoire et des Amours, des lions crachant de l’eau, des aigles, des cerfs et une grande variété d’autres figures d’animaux, le tout évidemment pour servir à la décoration de grands encadrements de fontaines peut-être, ainsi que de bassins en marbre ; ce qui est de nature à faire supposer, pour ce temps-là, un emploi général de l’ornementation en pierre, autant que le comportaient l’architecture et les moyens techniques dont on disposait alors[44].

Dans la peinture murale comme dans l’art plastique, les sujets des temps les plus anciens paraissent s’être, en grande partie du moins, maintenus en faveur jusque dans les derniers temps de l’antiquité. A la fin du quatrième siècle, du vivant d’Ausone, on voyait souvent encore les murs ornés de fresques, représentant des scènes mythologiques. Il décrit lui-même une de ces peintures murales, qui se trouvait dans la salle à manger d’un certain Éole ; à Trèves, et montrait des héroïnes, jadis poussées par l’Amour à un sort tragique, au moment où elles exercent leur vengeance, en, tourmentant et liant Cupidon[45].

Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont vers 450, auquel tout l’art païen était odieux, en raison des sujets mêmes, mais plus encore à cause des nudités que cet art affectionnait, fit blanchir simplement les murs intérieurs de là chambre de bains de sa maison de campagne. , dit-il[46], les yeux ne sont blessés par aucune image, que dépare la beauté nue de chairs peintes, et qui, sous prétexte d’honorer l’art, fasse honte à l’artiste ; là, on ne voit pas de comédiens avec des masques grimaçants et ridicules, dans des costumes burlesques de toutes les couleurs ; point de couples de lutteurs entrelacés. Il s’est, d’ailleurs, conservé des restes d’anciens parquets de mosaïque, beaucoup plus durables que les peintures murales, en bien plus grand nombre que les vestiges de celles-ci, dans presque toutes les provinces : à savoir en Espagne, en France, en Angleterre, en Suisse et en Bavière, comme dans les pays rhénans, le Salzbourg, la Transylvanie et le nord de l’Afrique ; ils ne laissent aucun doute sur l’usage général de ce genre de décoration, qui avait même survécu à l’antiquité.

La généralité de l’usage que l’on faisait d’ornements fournis par l’art n’apparaît pas moins dans le mobilier que dans là décoration du logis même. Les meubles et ustensiles de ménage des maisons pompéiennes à eux seuls, quoique les habitants aient dû en sauver, dans leur fuite, ou en retirer, peu de temps après, de dessous la couverture de cendres, encore molle, une grande partie, ces trouvailles consistant en tables, bancs, chaises, sofas, candélabres, vases, lampes, trépieds, ustensiles de toilette et objets de parure de toute espèce, ont été, pour l’art industriel des modernes, un trésor presque inépuisable de modèles pleins de goût. Et ce n’étaient pas seulement les candélabres en marbre et en bronze, autour desquels serpentaient, en guise d’ornement, les formes élégantes d’une végétation fantastique ; les tasses et les buires d’argent ou d’or, sur lesquelles on admirait le travail du ciseleur ou de l’estampeur, ainsi que celui d’anses élégamment ornées ; les magnifiques vases, en verre de toutes les couleurs, que l’on voyait enrichis d’une multitude de figures en relief : mais la vaisselle en poterie de terre du pauvre, les bagues à cachet en verre fondu, la lampe d’argile, qui servait à éclairer le travail de la nuit, tout cela était orné d’images ou de figures, et les couvercles des lampes d’argile, notamment, ont conservé à l’art un riche fonds de sujets et de motifs. Même dans le plus pauvre logis, on se passait plus facilement du mobilier le plus nécessaire que des ornements de l’art, qui trouvait alors moyen de s’introduire partout. Juvénal décrit l’installation d’un savant ou poète dans le dénuement. Il y avait là, nous dit-il[47], un lit trop court et une vieille caisse, avec de divines poésies grecques, rongées par des souris mal élevées, mais aussi une table à dessus de marbre, avec six petits pots à anse, y compris un gobelet haut de forme, à anse aussi, et la table avait pour support la figure d’un centaure couché, ce que l’on appelait un trapézophore.

C’est, toutefois, par les monuments funèbres que l’on voit le plus clairement combien les beaux-arts, à cette époque, où ils étaient si prodigues de leurs dons, se montraient généreux, même à l’égard des plus humbles et des moins. gâtés par la fortune. Les sarcophages, il est vrai, avec leurs riches ornements en haut et bas-relief, bien qu’ils ne doivent pas, sans doute, avoir été très dispendieux alors, comparativement aux prix modernes, né devaient se trouver, en général, qu’à la portée des gens aisés[48]. Dans le premier siècle de notre ère, toutefois, la règle générale n’était pas d’enterrer, mais de brûler les morts. Dans la rue des tombeaux, à Pompéji, il ne s’est point trouvé de sarcophage. La coutume d’enterrer ne reprit qu’au deuxième siècle, à partir duquel elle est redevenue de plus en plus générale. Ces petites urnes de marbre, qui souvent frappent par la beauté surprenante et la richesse de leurs ornements pleins de vie, et qui, selon Gœthe, semblent faites pour réjouir encore, dans leur étroite prison, les cendres qu’elles renferment, sont évidemment, en majeure partie sorties des ateliers d’artistes subalternes, voués au métier, et ne sauraient, par conséquent, avoir été inabordables, même pour les familles peu aisées. La peinture surtout était, généralement, employée de préférence à orner l’intérieur des sépulcres, comme le prouve notamment aussi le maintien de l’usage de ce genre de décoration, dans les caveaux des tombes chrétiennes ; elle servait même certainement, dans bien des cas, à la décoration des murs extérieurs. Même les tombeaux badigeonnés, dont parle l’Évangéliste, étaient sans doute aussi surpeints[49]. Les colombaires (columbaria) aussi, ces grands caveaux contenant de longues rangées, superposées par étages, de niches pour des urnes cinéraires, lieux de sépulture des petites gens, ainsi que des esclaves, partant des plus humbles et des moins fortunés, sont parfois très agréablement ornés, comme des chambres d’habitation, de peintures murales, faisant quelquefois un assez bon effet sur les espaces libres des piliers et des murs qu’elles remplissent. Quand une nouvelle urne était déposée dans la niche achetée pour en garder le dépôt, les personnes qui portaient le deuil du mort devaient encore éprouver un certain contentement à regarder la parure qu’ils avaient procurée, avec leurs petites épargnes, à sa dernière demeure. Il y avait là des scènes mythologiques, des images de la vie quotidienne, des paysages, des sujets d’animaux, de fleurs et de fruits ; là, Hercule abattait d’une flèche le vautour attaché au foie de Prométhée ; Ulysse regardait d’un air ému son chien mourant, Argos ; de grotesques pygmées prenaient la fuite devant un crocodile ; des jongleurs dansaient au son des castagnettes ; une girafe, la clochette au cou, était promenée par son gardien, comme à l’amphithéâtre, et ainsi de suite[50].

 

§ 2. — L’art monumental.

Avec cette prodigieuse activité de la sculpture et de la peinture, appliquées à la décoration, marchait de front un autre emploi de ces deux branches de l’art, celui qui tend aux créations monumentales proprement dites, c’est-à-dire destinées à perpétuer le souvenir des hommes et des événements, et qui jamais, à aucune époque antérieure ou postérieure, ne prit un développement aussi colossal que dans les deux premiers siècles de notre ère, où il atteignit des proportions gigantesques, dans lesquelles il continua à se maintenir jusqu’au troisième siècle, et même jusqu’au quatrième.

Comme en toutes choses, l’art était également ici, pour les Romains, non le but, mais un moyen. L’employer pour travailler à l’embellissement des villes et des maisons qu’ils habitaient, pour en accroître la splendeur et pour y répandre le confort, c’est ce qu’ils n’apprirent que par la conquête des pays helléniques ; tandis qu’une tendance toute nationale, toute romaine, chez eux, apparente déjà dans l’ancienne coutume des familles nobles de conserver les masques en cire peinte de leurs ancêtres, c’était de l’employer comme un moyen de fixer le souvenir de leurs faits et gestes, pour les contemporains et la postérité, ainsi que d’immortaliser la figure et les traits de personnes honorées et chéries. La coutume d’ériger publiquement des statues honorifiques était très ancienne aussi, à Rome ; elle y remontait pour le moins jusqu’au temps des décemvirs (an de Rome 450, soit 304 avant Jésus-Christ) ; la plus ancienne statue de l’espèce, dont l’existence ait pu être constatée avec certitude, était celle de leur interprète grec, au Forum. Cette statue, comme toutes celles que nous connaissons des deux siècles suivants, était de bronze, matière que l’on avait commencé à employer depuis l’an de Rome 485 (269 avant Jésus-Christ), pour faire les statues des dieux. La première que l’on fit en bronze doré fut la statue équestre du vainqueur d’Antiochus, Acilius Glabrion, élevée par le fils de celui-ci, au temple de la Piété, en l’an de Rome 573 (181 avant Jésus-Christ[51]). C’est vers le commencement du troisième siècle ; ou l’an 300 avant Jésus-Christ, correspondant à peu près au milieu du cinquièmes siècle, en comptant à partir de la fondation de Rome, que les rois et les hommes célèbres du premier âge de la république paraissent avoir obtenu leurs premières statues[52]. Après la secondé guerre Punique, le Capitole et le Forum en regorgeaient déjà. En l’an de Rome 575 (179 avant Jésus-Christ), une partie de celles du Capitole furent éloignées, et en l’an de Rome 596 (158 avant Jésus-Christ), les censeurs firent enlever du Forum toutes les statues de fonctionnaires non décrétées par un plébiscite ou par un sénatus-consulte. Caton déjà aimait mieux que les gens demandassent pourquoi il n’avait pas de statue, que de les entendre demander pourquoi on lui en élevait ; une de ses complaintes portait sur ce que, dans les provinces, on commençait déjà à en poser même aux femmes ; or cet exemple ne tarda pas à être également suivi à Rome : la statue contemporaine de Cornélie, mère des Gracques, y était encore debout au temps de Pline l’Ancien[53].

L’usage de parler aux yeux du peuple des hauts-faits et des grands événements de son histoire, par le moyen d’images, prit aussi de bonne heure. M. Valérius Maximus Messala fut le premier qui exposa, à un mûr de la curie Hostilia, un tableau de bataille, représentant la victoire qu’il avait remportée, en Sicile, contre les Carthaginois et Hiéron, en l’an de Rome 490 (264 avant Jésus-Christ). On portait notamment aussi de ces tableaux, peints sur bois et sur toile, dans les marches triomphales, comme par exemple, celui de la prise de Syracuse (en 242 avant Jésus-Christ), au triomphe de M. Marcellus. Paul-Émile fit venir exprès d’Athènes le peintre Métrodore, pour l’illustration de son triomphe de l’an 168. avant notre ère. L. Hostilius Mancin, qui avait le premier forcé un des ouvrages extérieurs de Carthage, en 148, fit exposer au Forum des vues de l’aspect général, du siège et du sac de cette ville, qu’il expliquait lui-même au peuple, ce qui le rendit si populaire, qu’il obtint en 141 le consulat. Tibérius Gracchus fit peindre, dans le temple de la Liberté, un banquet donné en 214 à son armée, parles gens de Bénévent, après un combat heureux livré dans le voisinage. On y voyait surtout figurer les esclaves incorporés à l’armée, avec les signes du don qui leur avait été fait de la liberté, en récompense de la valeur dont ils avaient fait preuve[54]. La première image peinte d’un combat de gladiateurs fut exhibée au sixième siècle de la fondation de Rome, ou plutôt au septième, par un certain L. Térence Lucain, dans le temple de Diane, à Aricie.

Cet emploi des beaux-arts à l’illustration et à la glorification des personnes et des événements, tant pour des besoins de circonstance que pour une commémoration durable, continua sous l’empire, en affectant les plus grandes proportions. Par son principe, accusant une tendance descriptive, diamétralement opposée à celle de l’idéalisation des formes, qui domine dans la peinture grecque, ainsi que par la large empreinte du cachet, positif que portent ses illustrations, la peinture romaine de la période qui nous occupe se rapproche extrêmement, dans son but comme dans sa manière de faire, de celle de l’Égypte et de l’Assyrie antiques, et ses œuvres offrent beaucoup de ressemblance avec les peintures des palais de Thèbes, les tables d’albâtre de ceux de Ninive et les tapis de Babylone. C’étaient les empereurs romains eux-mêmes qui parlaient au peuple, dans ces peintures contemporaines. A cette époque, où la presse n’existait pas, les images tenaient lieu de manifestes et de proclamations[55] ; de même, au moyen âge aussi, à Florence et à Rome, on usait d’images historiques et allégoriques, en s’adressant au peuple[56]. Chaque triomphe fournissait de l’occupation à une multitude d’artistes, chargés d’illustrer, de toute sorte d’images et de tableaux, la nature du pays vaincu, et l’histoire de la campagne terminée, pour les spectateurs de la solennité. Au triomphe de Vespasien et de Titus sur la Judée ; on promena des tribunes de trois à quatre étages, tendues de tapis brodés d’or, parées d’ornements d’or et d’ivoire, et décorées d’images, où toutes les péripéties de la guerre étaient représentées. On y voyait la dévastation d’un pays riche, le massacre des troupes ennemies, la panique des fuyards : et les prisonniers qu’on emmenait, des murs énormes cédant aux coups des machines de siége, l’assaut de grandes forteresses, l’escalade des murs d’enceinte de cités populeuses, l’armée se répandant dans l’intérieur de celles-ci et y remplissant tout de carnage, les habitants sans défense, implorant le pardon des vainqueurs, entendant les mains vers le ciel ; on voyait les brandons lancés sur les temples, les maisons s’écroulant sur les têtes de leurs habitants, et, après toutes ces scènes de ravage et de deuil, des eaux torrentielles se déversant, non sur des champs cultivés, ni dans les canaux servant à désaltérer les hommes et les animaux, mais sur une ville embrasée de tous les côtés[57]. Les figures plastiques des montagnes, fleuves, contrées et villes, personnifiés suivant la mode antique, n’y manquaient pas non plus. Encore aujourd’hui, nous voyons par un bas-relief de l’arc de Titus, comment la statue couchée du Jourdain fut portée à ce triomphe, et, pour, les triomphes célébrant la défaite de peuples germaniques, on ne se faisait jamais faute de commander des figures colossales du Rhin[58]. Les bûchers artificiels aussi, que l’on élevait au champ de Mars, d’après l’usage asiatique, pour la cérémonie de la consécration d’empereurs défunts, et qui se composaient de plusieurs étages diminuant successivement, sous la forme d’une pyramide, au sommet de laquelle on posait le cercueil du mort, étaient extérieurement surchargés de couvertures brodées d’or, de sculptures d’ivoire en relief et de tableaux, représentant les scènes principales de la vie du souverain dont il s’agissait de faire l’apothéose. Au moment où toutes ces magnificences, vouées à la destruction d’une façon vraiment barbare, s’en allaient en flamme, un aigle, prenant son essor du faite du tabernacle couronnant l’étage supérieur, s’élevait dans les airs[59].

Cependant rien ne met en évidence jusqu’à quel point on avait pris l’habitude de se servir de la peinture pour l’illustration momentanée des faits, comme l’emploi d’images à la barre des tribunaux. Déjà dans les derniers temps de la république, il était d’usage d’appuyer les actes d’accusation, ceux du moins qui étaient portés devant le for des assemblées populaires, d’enseignes peintes, ayant pour objet de faire sauter aux yeux les crimes prétendus ou réels des accusés[60]. En l’an 67, le tribun A. Gabinius montra au peuple, en y joignant de vive voix toutes les explications nécessaires, une vue de la villa tusculane de Lucullus, pour convaincre la multitude assemblée de la vérité de ce qu’on disait de la vie luxueuse du riche consulaire[61]. Quand, en l’an 68 de notre ère, Galba somma ses troupes, à Carthagène, de marcher avec lui sur Rome, il fit dresser devant lui, au tribunal, comme autant d’accusateurs muets, tous les portraits qu’il avait pu réunir d’hommes ayant péri victimes du despotisme de Néron. Un accusé, que soli adversaire avait fait peindre sur une toile, comme un joueur incorrigible, dans des situations diverses, tantôt dépouillé jusqu’à la chemise, tantôt détenu dans la prison pour dettes, tantôt racheté par ses amis, ne put s’empêcher de dire aux juges. Tout cela est bel et bon, mais je n’en ai pas moins aussi maintes fois gagné[62]. Quintilien (VI, 3, 72) lui-même avait vu quelquefois, de ses propres yeux, comment on cherchait à prévenir les juges contre l’accusé, par l’exhibition de portraits repoussants de celui-ci, sur bois ou sur toile. Il désapprouvait ce moyen au plus haut degré, parce que, disait-il, l’accusateur se faisait ainsi l’affront de convenir lui-même qu’il comptait plus sur l’éloquence d’une image muette que sur la valeur de ses propres arguments[63]. De même qu’il y avait des actes d’accusation en peinture, il y avait aussi des demandes d’aumône peintes. Les naufragés et les imposteurs qui prétendaient avoir, fait naufrage portaient ordinairement sur eux des images du sinistre dont ils se disaient les victimes, peint sur un fond de mer gros bleu[64]. On suspendait aussi de pareilles images dans les temples, en guise de tableaux votifs, notamment dans les sanctuaires d’Isis, patronne de la navigation. On sait, dit Juvénal (XII, 28), qu’Isis fait vivre les peintres. Nous ne mentionnerons ici qu’en passant les innombrables ex-voto d’images et de bas-reliefs, dans lesquels on s’appliquait à représenter, le plus exactement possible, avec toutes ses particularités, la périlleuse aventure de laquelle le donateur avait eu la chance de se tirer[65]. Ces ouvrages, comme ceux dont il vient d’être fait mention, étaient sans doute, en grande majorité, fournis par des gens faisant métier de l’art, plutôt que par des artistes proprement dits ; mais il devait y avoir de nombreuses exceptions, car les riches et les grands faisaient, naturellement, exécuter aussi de pareils travaux par de bons artistes. Tacite, par exemple, rapporte que Domitien, après avoir été fort en péril, dans l’assaut du Capitole, pendant la nuit du 18 décembre 69, fit construire, sur l’emplacement de la demeure d’un servant du temple, dans laquelle il s’était caché, une chapelle dédiée à Jupiter Sauveur, et qu’un autel, avec des ornements en marbre, représentant le danger qu’il avait couru, y fut érigé par son ordre[66]. En général, de pareilles représentations d’aventures personnelles par des images n’avaient probablement rien d’extraordinaire. Dans le roman d’Apulée ; la fiancée, qui s’est sauvée des mains des brigands, avec le secours de l’âne, se propose de faire dresser, dans l’atrium de sa demeure, une image de cet heureux événement[67]. Dans la maison de Trimalcion, Pétrone (Satiricon, 29) parle d’une colonnade dont plusieurs faces étaient couvertes de peintures représentant des scènes de l’Iliade et de l’Odyssée, un combat de gladiateurs et tous les événements de la carrière du maître du logis, en partie présentés sous une forme allégorique. On l’y voit encore enfant sur un marché d’esclaves, un caducée à la main, pour indiquer le futur favori de Mercure, puis introduit à Rome par Minerve. Viennent ensuite des images, toutes signées, où l’on voit comment il apprend à lire, comment il devient caissier, etc. A l’extrémité du mur, Mercure, le prenant par le menton, le hisse sur une tribune élevée ; la déesse de la Fortune, avec sa corne d’abondance, est à ses côtés, et près d’elle se tiennent-les trois Parques, filant de l’or. Or il y a lieu de présumer que-là, comme partout dans ce roman, on ne retrouve que la description de ce qui était la mode dans certains cercles de la société du temps, ou, pour le moins, d’admettre que de pareilles aberrations du goût n’étaient pas précisément inouïes.

Quant aux événements, exploits et actes les plus mémorables, il ne s’agissait pas seulement d’en procurer une image pour des occasions déterminées, mais d’en conserver le souvenir pouf la postérité la plus reculée. Batailles et sièges, conventions et traités de paix, triomphes, discours de la tribune, actes de bienfaisance, sacrifices, chasses et autres faits et gestes des empereurs, voilà quels étaient, avec les spectacles, les combats de gladiateurs et les tueries d’animaux surtout, ces événements que la sculpture, la peinture et la mosaïque s’appliquèrent à immortaliser en grand, dans toutes les dimensions, pendant la durée entière de l’empire. Depuis le troisième siècle de notre ère, c’étaient principalement les deux dernières de ces trois branches de l’art qui s’en chargeaient, soit par suite d’un déclin dans les moyens techniques et le savoir-faire du côté de l’art plastique, soit à cause du fait indubitable que de grandes peintures, à couleurs éclatantes, devaient mieux répondre au goût déjà corrompu et au besoin d’illusions grossières de la multitude, à cette époque[68]. Le triste état de délabrement dans lequel se trouvent déjà les bas-reliefs de l’arc de triomphe de Septime Sévère, par exemple, est de nature à faire supposer que la série de tableaux représentant la succession, certainement très longue, de tous les exploits de cet empereur, devait avoir été exécutée, en peinture ou en mosaïque, dans un portique distinct, construit probablement par son fils[69]. Quand, après la mort d’un souverain détesté, on se mettait à renverser et à détruire les statues et les monuments qu’il s’était fait ériger, les peintures du même genre n’étaient, naturellement, pas épargnées davantage. Ainsi le sénat fit brûler, après la chute de Maximin, un grand tableau posé devant la curie, sur lequel ce prince avait fait peindre une victoire remportée par lui sur les Germains[70]. Cependant beaucoup de choses échappaient, heureusement aussi dans ces cas, à la destruction, surtout dans l’intérieur des châteaux impériaux. Encore du temps de Dioclétien, on voyait, sous une colonnade en forme de croissant, dans les jardins de Commode, une mosaïque où ce prince était représenté offrant un sacrifice à Isis, avec ses amis, parmi lesquels on remarquait le futur prétendant à l’empire, Pescennius Niger[71].

Les portraits que fournissait la peinture étaient, naturellement, destinés surtout pour l’intérieur des appartements, c’est-à-dire faits pour les particuliers plutôt que pour l’exposition publique. Cependant on voyait aussi parfois, à côté des statues, des tableaux honorifiques dans les temples ou autres édifices publics, des villes grecqués du moins[72]. Néron se fit peindre, sur toile, dans les dimensions colossales d’une figure de 420 pieds romains de hauteur[73]. Héliogabale s’annonça à Rome en y envoyant, comme avant-coureur de sa personne, avec ordre de le placer dans la salle du sénat, au-dessus de la statue de la Victoire, un grand portrait, peint par lui-même, qui le représentait dans le costume sacerdotal de son pays, offrant un sacrifice à son dieu[74]. A Rome, il se peignit aussi lui-même, tour à tour en marchand de comestibles et d’onguents, en gargotier, en débitant de boissons et en proxénète[75].

Il est probable que l’on trouvait, fréquemment aussi, des portraits peints d’empereurs dans les maisons des particuliers ; on est porté du moins à le croire, d’après la motion de l’empereur Tacite au Sénat, que chacun, c’est-à-dire sans doute chaque sénateur, fût tenu d’avoir chez lui un portrait du défunt empereur Aurélien[76]. Les tableaux représentant Alexandre Sévère en pied, revêtu d’un costume blanc très simple, encore existants à l’époque de Constantin, doivent avoir été, en partie, des portraits d’après nature[77]. Un portrait de Trajan étant, lors de la naissance d’Alexandre Sévère, dans un temple, tombé sur le lit de la mère de ce dernier, fut regardé comme un présage de son avènement à l’empire[78]. Ajoutons que la ressemblance de Théodose le Grand avec Trajan était facile à constater, par la comparaison avec des portraits de celui-ci[79]. Pausanias ne connaissait les traits du bel Antinoüs que par ses statues et par des tableaux ; il y avait surtout un grand nombre de ces derniers dans le temple qu’on lui avait élevé à Mantinée, où il figurait le plus souvent peint en Bacchus[80]. La coutume royale de se faire envoyer des portraits de princesses, pour se guider dans le choix d’une épouse, coutume mentionnée par Honorius dans Claudien[81], paraît avoir pris naissance en Orient et s’être, de là, répandue en Occident. La princesse juive Alexandra envoya à Marc-Antoine ; d’après le conseil de Dellius, les portraits de ses deux enfants, à savoir, du jeune Aristobule, adolescent de seize ans, et de la belle Marianne, femme d’Hérode, afin de le disposer, par l’aspect de la beauté merveilleuse de l’un et de l’autre, en faveur de la demande, faite par elle, de la dignité de grand-prêtre pour son fils Aristobule[82].

Dans la vie privée aussi, on recourait généralement â la peinture de portraits, quand on tenait à fixer, pour des individus ou pour un plus grand cercle, les traits et la figure d’hommes célèbres et intéressants, de personnes honorées et chéries. Un portrait de Flore, courtisane admirablement belle, devenue célèbre par sa liaison avec Pompée, à l’époque de la jeunesse de celui-ci, fut exposé par Metellus le Dalmatique au Forum, dans le temple de Castor, qu’il y avait fait restaurer, ainsi qu’orner de peintures et de statues[83]. Les productions des peintres de portraits, alors le plus en vogue à Rome, Sopolis et Dionysius, remplissaient encore les galeries au temps de Pline ; mais, pour les portraits de femmes, on leur préférait, à l’un et à l’autre, une femme artiste, la virginale Jaja de Cyzique, qui s’était aussi peinte elle-même devant une glace[84]. L’allégation de Pline, que la peinture de portraits aurait été complètement supplantée par, la nouvelle mode des médaillons de bronze et d’argent, ne peut s’appliquer directement qu’aux atria des grandes maisons ; car ces médaillons étaient d’un trop grand prix pour comporter un large débit. Depuis que Varron avait publié un livre d’images, contenant sept cents portraits d’hommes célèbres, on peut, admettre que les livres devaient être, ordinairement, précédés du portrait de l’auteur, pour le moins. Martial (XIV, 156) fait mention d’une petite édition en parchemin de Virgile, ornée d’un pareil portrait, et probablement les ophtalmies que, d’après Galien[85], les peintres gagnaient en peignant sur du parchemin blanc, ne laissaient-elles pas d’avoir quelque rapport avec la peinture de ces frontispices et autres illustrations coloriées des livres du temps. On ornait les bibliothèques Non seulement des bustes, mais aussi de portraits peints des auteurs en renom. Pline le Jeune commanda, chez un ami, dans une ville de la haute Italie (du pays des Insubres), pour la bibliothèque d’un autre ami, des portraits de Cornélius Népos et de T. Catius, qui, tous les deux, y étaient nés ; il prie le premier de charger, autant que possible, un artiste digne de confiance du soin de copier les portraits pouvant y exister de ces deux écrivains[86]. On avait, sans doute, au moins dans chaque ville d’importance majeure, le choix entre plusieurs peintres et, par conséquent, ce qu’il fallait pour le porte. r sur un artiste éprouvé[87]. Martial se fit peindre pour faire plaisir à un ami, Cécilius Secundus, qui commandait sur le Danube[88] ; quant à son portrait pour la bibliothèque de Stertinius Avitus, ce pourrait bien aussi avoir été un portrait peint[89]. Il mentionne, en outre, des portraits du poète tragique Mémor, de Césonius Maximus, de Camonius Rufus enfant, mort depuis à l’âge de vingt ans, de Marc-Antoine Primus, dont il ceignit le portrait d’une couronne de violettes et de roses tous ces portraits ne représentaient, paraît-il, que le buste[90]. La mère du sophiste Alexandre Péloplaton était, d’après ses portraits, d’une rare beauté ; elle ressemblait à l’Hélène d’Eumèle[91]. Les plaisanteries de Lucien aussi, quand il se moque de la sottise des gens qui recommandaient aux peintres de les embellir, de diminuer un peu le nez, par exemple, ou de rendre la teinte des yeux plus noire, et ainsi de suite, comme faisaient surtout les dames, autorisent la supposition d’un usage généralement répandu de la peinture de portraits[92].

Les images de personnes à placer dans des endroits non couverts, des lieux publics surtout, rie pouvaient être que des figures plastiques. Une partie notable de celles-ci, ainsi que les socles, pourvus d’inscriptions, d’une autre, partie bien plus considérable encore, se sont conservées ; et l’impression de ces restes, extrêmement nombreux, combinée avec les rapports des auteurs du temps, fait concevoir de la multitude incroyable, de la variété générique et de la diversité d’origine de ces monuments, une idée tout autre et bien plus haute que les maigres données, encore existantes, comme il a été dit plus haut, sur l’emploi de la peinture à la reproduction de l’image des personnes. En effet, rien ne saurait donner mieux une mesure approximative de l’immensité de la production artistique, dans les deux premiers siècles de notre ère, que l’examen des principaux genres d’images pareilles, destinées à perpétuer la mémoire des personnes qu’elles représentent, dans des cercles publics ou privés.

En première ligne, se rangent ici les bustes, médaillons et statues des empereurs et des personnes de leur famille. Une image de l’empereur régnant, publiquement exposée aux regards, ne pouvait manquer dans aucune ville, dans aucun camp[93], par la raison déjà qu’elle n’avait pas tardé à devenir l’objet d’un culte introduit partout et rendu obligatoire. Le sénat n’avait-il pas déjà pris, en l’honneur de César, une résolution portant que sa statue devait être placée dans toutes les villes et dans tous les temples de Rome[94] ? Auguste avait restreint le culte de sa personne aux provinces, Tibère, généralement interdit que l’on rangeât sa statue avec celles des dieux, et permis seulement de l’adjoindre aux œuvres d’art qui servaient à l’ornement des temples[95]. Caligula encore rendit, au commencement de son règne, une défense semblable, mais qu’il ne tarda pas à retirer[96], et bientôt, comme nous l’apprend Josèphe (B. j., II, 10, 3), tous les peuples soumis à l’empire, ville après ville, firent une place à sa statue, à côté de celles des dieux. Dès l’origine de l’empire, selon toute probabilité, s’était établie. la coutume d’envoyer, à l’avènement de chaque empereur, dans les villes de province, sous une escorte de soldats et de joueurs de flûte, des images du souverain, ceintes d’une couronne de laurier, lesquelles pouvaient fort bien, il est vrai, n’être que des images peintes. Le peuple venait les y recevoir solennellement, en procession, avec des flambeaux et en brûlant de l’encens[97]. Les images des empereurs avaient le privilège d’offrir un asile aux malheureux que l’on persécutait, aux esclaves notamment[98], et on leur adressait, comme à celles des dieux, l’hommage de sacrifices, d’offrandes, d’encens et de libations de vin. Sous le règne de Domitien, la rue menant au Capitole n’était pas assez large pour les troupeaux que l’on y faisait monter continuellement, afin d’alimenter ces sacrifices, dans lesquels, suivant l’expression de Pline le Jeune[99], on faisait couler, devant les hideuses images du despote, en signe de vénération, autant de sang d’animaux qu’il versait lui-même de sang humain. Le refus d’adoration était puni comme un crime de lèse-majesté, et fut une des causes principales de la persécution des chrétiens[100]. Cependant ce culte païen des images d’empereurs continua même dans la période chrétienne, et Théodose II se vit obligé de le restreindre en 425, afin, dit-il, de réserver pour la divinité une vénération dépassant la limite de ce que comporte la dignité humaine[101]. Toute atteinte ou insulte à l’image de l’empereur était punie bien plus sévèrement encore que le refus d’adoration, avec le plus de rigueur chez les soldats. Déjà en l’an 15, Granius Marcellus, préteur de Bithynie, qui avait fait enlever la tête d’une statue d’Auguste polir y substituer celle de Tibère, fut accusé du crime de lèse-majesté, et n’échappa qu’avec peine à une condamnation ; bientôt ce fut un crime capital d’avoir frappé un esclave ou changé de vêtements près de l’image d’Auguste[102]. Les jurisconsultes du troisième siècle font observer expressément, il est vrai, qu’en livrant à la fonderie des statues délabrées d’empereurs, on ne se rend, pas coupable de lèse-majesté, non plus qu’en réparant une statue délabrée, vu en touchant, par inadvertance, une statue de l’espèce d’un coup de pierre. Septime Sévère et Caracalla déclarèrent, de même, qu’il n’y avait rien de répréhensible dans la vente d’images non encore consacrées d’empereurs ; il s’ensuit que la fonte, ou toute autre dégradation d’une image déjà consacrée, devait être réputée un acte d’autant plus criminel[103].

Plus on supportait difficilement, sous le règne d’empereurs détestés, la lourde contrainte d’une adoration de leurs images, plus la passion populaire, longtemps comprimée, éclatait avec fureur, lors d’un changement de règne, en s’acharnant à les livrer à là destruction et à l’insulte. Le plus violent de ces éclats de la fureur populaire fut peut-être celui qui eut lieu à la mort de Domitien, et c’est probablement aussi pour cette raison que ses monuments subirent la destruction la plus radicale. Non seulement le Capitole, rempli de ses statues et de ses bustes d’or et d’argent[104] (car on n’y en admettait point d’autres, et encore fallait-il qu’ils eussent un poids déterminé[105]), non seulement Rome tout entière, mais presque tout l’empire, suivant Dion Cassius (LXVII, 8), étaient couverts de ses monuments, respirant l’arrogance, et qui, souvent, étaient de dimensions colossales. Or, à la nouvelle de l’assassinat de ce prince,. le sénat ne se contenta pas de faire éclater la joie que lui causait la chute du tyran, par de bruyantes invectives, mais il arrêta que l’on apportât tout de suite des échelles, pour démonter ses images et les médaillons à son effigie, les jeter à bas et les briser contre terre ; puis, que les inscriptions le concernant fussent partout effacées, pour qu’il ne restât plus trace de sa mémoire[106]. Le renversement, ainsi que la destruction de ses innombrables et précieuses statues, dit Pline le Jeune[107], quatre années plus,tard, fut un sacrifice porté à l’allégresse publique. On se réjouissait de jeter contre terre cette face pleine d’insolence, de la mutiler avec des barres de fer et à grands coups de hache, comme si ces coups pouvaient causer des blessures et des douleurs réelles. Personne ne savait modérer assez sa joie et sa jubilation tardive, pour ne pas trouver ses désirs de vengeance satisfaits à la vue de ce corps et de ces membres lacérés et mis en pièces, de cette figure sombre et repoussante, jetée au feu et fondue par les flammes. C’est ce passage, ou un récit semblable, qui a donné lieu au conte traditionnel, rapporté par Procope[108], que, Domitien ayant été mis en pièces, sa femme aurait fait couler sa statue en bronze, d’après une recomposition de son corps, opérée au moyen de ces pièces, avec la permission du Sénat. Cette statue, qui se trouvait placée sur la voie par laquelle on montait du Forum au Capitole, à main droite, était, d’après Procope, la seule encore existante de Domitien, et offrait la plus grande ressemblance entre cet empereur et Justinien. Les images de Commode[109], de Maximin, dont on fit en partie disparaître les portraits sous fine couche de noir[110], et d’autres empereurs, eurent le même sort que celles de Domitien. A la suite des révoltes incessantes, des guerres civiles et des révolutions de palais, qui ne discontinuèrent pas dans les siècles postérieurs, de pareilles scènes se reproduisirent continuellement, jusque dans les derniers temps de l’antiquité[111]. Nous savons, par le témoignage de saint Jérôme[112], qu’au lieu de détruire les images, on se bornait le plus souvent à les métamorphoser, comme on l’avait fait, quelquefois, antérieurement déjà. Ainsi, quand un tyran a été assassiné, on renverse toujours encore ses statues et ses portraits ; mais, après avoir modifié les traits du visage ou enlevé la tête, on y substitue le visage du vainqueur, pour l’échanger, plus tard, contre de nouvelles têtes, toujours posées sur le même torse.

Dans les deux premiers siècles de notre ère, cependant, Domitien fut, que nous sachions, le seul empereur dont les images furent presque partout anéanties, et n’échappèrent qu’exceptionnellement à la destruction ; car les statues et les monuments de Commode doivent avoir été relevés, au moins en partie. Le 1er janvier de l’année 193, le sénat avait décrété, au bruit d’acclamations passionnées, la démolition des statues de l’ennemi de la patrie, du meurtrier, du gladiateur, et fait substituer la déesse de la Liberté à une statue, érigée en face de la Curie et qui, comme beaucoup d’autres, le représentait en Hercule, menaçant d’un arc bandé[113]. En l’an 197, le même sénat fut contraint par Septime Sévère à reconnaître Commode pour un dieu[114]. Il va sans dire que la consécration assurait, postérieurement aussi, la durée des images et, souvent même, en déterminait le renouvellement. De même que Sévère avait fait voter par le sénat l’apothéose de Commode et de Pertinax, Macrin en obtint celle de Caracalla, par le meurtre duquel il était parvenu au trône. A cette occasion, le sénat disposa que l’on élèverait deux statues en costume de triomphe à Septime Sévère, et six à Caracalla, à savoir deux statues équestres, deux en pied, le montrant en tenue militaire, et deux autres, le représentant en civil