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Nous venons de voir de quelle nature étaient les principaux mobiles des pérégrinations, à cette époque, et de démontrer par là, en même temps, combien et avec quelle facilité on y voyageait. Maintenant, ne nous occupons plus que de celles que l’on entreprenait pour le plaisir de courir le monde, par amour du changement et de la variété des impressions nouvelles, pour s’instruire ou pour se divertir, genre de voyages qui paraissent aussi n’avoir été, à cette époque, guère moins fréquents que dans les temps modernes. Pline l’Ancien dit de la nature humaine qu’elle est avide de nouveautés et de pérégrinations[1]. Grand était le nombre de ceux qui aimaient à parcourir des villes qu’ils ne connaissaient pas, à explorer une mer nouvelle et à jouir, de l’hospitalité dans tous les pays du monde[2]. Cette passion des voyages, qui poussait l’empereur Adrien à parcourir toutes les provinces de l’empire, et qui était si forte chez lui qu’il brûlait constamment du désir de voir et d’apprendre à connaître, par lui-même, tout ce qu’il lisait sur quelque contrée que ce fût, était très répandue[3]. Mais, on se tromperait fort si l’on croyait pouvoir conclure de pareils propos à la moindre similitude des entreprises qui procédèrent du goût des anciens pour les voyages avec les voyages de découverte et les grandes émigrations des temps modernes. Le désir de pénétrer dans la région de l’inconnu était faible dans l’antiquité, et la terre resta, pour les Romains comme pour les Grecs, étroitement bornée dans toutes les directions ; c’est à peine si l’imagination s’élevait à la fantaisie de jamais franchir ces bornes et, même dans les marches frontières, si souvent abordées, du monde alors connu, tout le zèle qu’on apportait à la recherche de la vérité, ne parvint jamais à dissiper complètement les fables et les traditions légendaires des temps antérieurs ; ces traditions revenaient toujours sur l’eau et étaient accueillies même par les gens lettrés[4]. Aucun navigateur n’était encore assez hardi pour s’aventurer dans l’immensité, de la mer d’Occident, que l’on croyait, comme celle du Nord, impraticable pour les navires à partir d’une certaine distance des côtes, bien que l’existence d’un continent entre l’Europe occidentale et l’Asie fût regardée comme possible, non seulement par Strabon[5], mais aussi par Aristide[6]. Pausanias (I, 23, 6) encore parle, en se fondant sur le rapport d’un navigateur caries, d’îles désertes dans l’océan Atlantique, habitées par des êtres semblables à des satyres. Au midi, les déserts et l’ardeur du climat opposaient une
limite au goût des explorations. La chaleur, disait-on, y était telle, que
les pierres en étaient brûlantes même le soir, et le sable tellement échauffé
qu’il brûlait la plante des pieds et forçait les indigènes à demeurer dans
des cavernes souterraines[7]. La chaîne de
l’Atlas même resta enveloppée d’un voile mystérieux. Bien que les gouverneurs
de Mais, même en deçà des limites de la partie connue du globe, le cercle dans lequel tournaient la plupart des voyages était assez étroitement circonscrit, Évidemment très peu de personnes, si l’on excepte les négociants, se hasardaient à franchir les limites de l’empire romain. Strabon ne pense pas qu’aucun géographe ait jamais pu faire des voyages beaucoup plus grands que lui-même, qui avait passé dans la direction de l’est à l’ouest, depuis l’Arménie jusqu’à la côte occidentale de l’Italie, du nord au sud, depuis le Pont-Euxin jusqu’à la frontière d’Éthiopie[12]. Pausanias, dans ses nombreux voyages, n’avait jamais rencontré personne qui eût été à Babylone ou à Suse[13]. Dans les contrées danubiennes on ne trouvait que bien rarement, du temps de Trajan même, d’autres étrangers que des marchands et des fournisseurs de l’armée[14]. Dans l’empire romain, il était à peu près impossible que, voyageant pour son agrément ou son instruction, sans but scientifique bien déterminé, on songeât à se diriger vers les pays septentrionaux. On avait sans doute, en général, des voyages entrepris de
ce côté, la même idée que Tacite, quand il dit de Mais la grande majorité des voyageurs, quand ils ne se
contentaient pas de parcourir l’Italie et Nous allons passer maintenant en revue ces divers pays et les localités qu’on y visitait surtout, dans l’ordre suivant : 1° Italie et Sicile ; 2° Grèce ; 3° Asie-Mineure ; 4° Égypte. Nous terminerons, ensuite, par quelques généralités sur les divers genres d’intérêt qu’ils offraient aux voyageurs romains. 1° Italie et Sicile.L’Italie offrait, dans toutes les directions, un grand
nombre de points ayant tout ce qu’il faut pour attirer les amateurs
d’excursions. Sénèque raconte comment on cherchait à échapper à la mauvaise
humeur et à l’ennui, par de petites tournées en mer et sur terre. Tantôt on
voyageait en Campanie ; puis, quand on était rassasié de la vue de ces
gracieux paysages, et que le désir à la variété entraînait vers un pays
sauvage, on allait parcourir les gorges qui sillonnent les forêts de Mais, ceux que l’ennui poussait à faire de ces excursions n’étaient, naturellement, que des particuliers isolés ; or, par le fait, on voyait, en été et au commencement de l’automne, toutes les chaussées se couvrir de voyageurs fuyant la chaleur accablante et la malaria, qui pesaient alors sur la capitale, et les rues élevées de Rome étaient de plus en plus désertées, ou, comme dit Stace : Ardua
jaco densæ rarescunt mœnia Romæ. Hos
Præneste sacrum, nemus hos glaciale Dianæ, Algidus
aut horrens, aut Tuscula protegit umbra, Tiburis
hi lucos Anienaque frigora captant. Silves, IV, 4. Pour villégiature on choisissait notamment des endroits
situés à portée dans les montagnes voisines et sur les côtes du Latium et de L’endroit le plus rapproché, sur la côte latine, était Ostie, qui avait des bains de mer bien abrités[23]. Sur la plage, si déserte aujourd’hui, d’Ostie à Laurente, s’étendait une chaîne, presque continue, de maisons de campagne, offrant comme une succession de plusieurs villes[24]. On y fréquentait aussi Astura, où l’on sait du moins que Cicéron avait une villa[25], Circéji et Formies, dont le rivage inspira les vers suivants à Martial : O
temperatæ duite Formiæ littus ! Vos
quum severi fugit oppidum Martis Et
inquietus fessus exuit curas Apollinaris
omnibus lotis præfert. Non
ille sanctæ dulce Tibur uxoris, Nec
Tusculanos Algidosve secessus, Præneste
nec sic Antiumque miratur ; Non
blanda Circe Dardanisve Cajeta Desiderantur,
nec Marica, nec Liris, Nec in Lucrina lota Salmacis vena[26]. Mais les beautés de toutes ces localités pâlissaient devant l’éclat d’Antium et de ses magnifiques palais, avançant en partie dans la mer. On y voit, encore aujourd’hui, partout des restes de cette antique splendeur sortir de ses flots ou reluire au fond dés eaux transparentes ; et, sur l’espace d’un quart de lieue, le rivage d’Antium n’offre qu’une immense ruine, comme un rempart de murs contigus[27]. Puis venait, le long du littoral, une suite de villes maritimes toutes très fréquentées, depuis Terracine jusqu’au vaste golfe de Naples, but principal de toutes les personnes qui cherchaient à se refaire et à se distraire dans un des séjours merveilleux dont il offrait un choix si riche. Hoc
tibi, Palladiæ seu collibus uteris Albæ Cæsar,
et hinc Triviam prospicis, inde Thetin, Seu
tua veridicæ discunt responsa sorores, Plana
suburbani qua cubat unda freti, Seu
placet Ænæ nutrix, seu filia Solis, Sive salutiferis candidus Anxur aquis[28]. Les sites des montagnes albaines et sabines n’étaient pas moins goûtés : surtout Tibur, Préneste, l’Algidus, Aricie, Tusculum et Albe. Les rives de l’Anio, dont on aimait la beauté sauvage, étaient aussi bordées d’une foule de villas[29]. Néron en avait une à Sublaqueum. Cette multitude de résidences d’été, dans des situations diverses, permettait à chacun de choisir, dans les gradations de l’échelle, le climat qui lui convenait précisément[30]. Il y avait aussi nombre d’endroits parfaits pour le séjour d’hiver, non seulement parmi ceux que nous venons de nommer, mais ailleurs encore, dans le sud de l’Italie surtout, comme Vélia et Salerne[31]. Cependant Tarente, la délicieuse ville où l’hiver était si doux, où le printemps durait si longtemps et où la nature paraissait encore plus prodigue de ses dons que dans l’heureuse Campanie même[32], doit être signalée comme celle qui invitait, avant toutes, l’étranger à y prendre ses quartiers d’hiver. Sur la côte orientale de l’Italie, on mentionne Ravenne[33]. Néron empoisonna sa tante Domitia, parce qu’il convoitait ses possessions près de cette ville et à Baïes[34]. Nombre de voyageurs prenaient la voie Appienne qui menait,
en ligne droite, de Rome aux monts Albains, puis de là en Campanie et aux
deux principaux ports de On y voyait l’homme riche, fatigué de la ville, rouler vers sa villa, dans les monts albains, avec une hâte qui eût pu faire croire qu’il courait à un incendie, et cela pour s’ennuyer de même à la campagne, y bâiller à son aise, ou retourner bientôt à Rome[35]. C’est là que l’affranchi parvenu faisait parade de ses ponies, qui lui avaient coûté si cher[36], et que les beautés hardies et en vogue se mettaient en évidence avec leur cortège d’hommes[37] ; là roulait aussi Cynthie, au dire de Properce, sous le prétexte d’aller adorer Junon à Lanuvium, mais en vérité pour se donner en spectacle, et faire admirer son adresse à guider ses chevaux. La belle, au grand dépit du poète, était accompagnée d’un rival dans une voiture tendue de soie, à côté de laquelle couraient deux chiens molosses, portant de grands colliers[38]. Le temple de Diane près du bois sacré d’Aricie, où se
célébrait une fête, dans la, saison des plus fortes chaleurs, était aussi un
but de pèlerinage pour les femmes, qui venaient, en grand nombre, y faire à
la déesse l’hommage de leurs vœux, avec des couronnes dans les cheveux et des
torches à la main[39]. Il ne devait
pas manquer non plus de jeunes hommes qui, suivant le conseil d’Ovide,
profitaient de cette occasion pour former de tendres liaisons[40]. Le fait que,
vers la fin du premier siècle au plus tard, toute une colonie de mendiants
s’y était établie, prouve assez combien ce lieu était fréquenté[41]. Aujourd’hui,
cette vie brillante et animée, dont les tableaux, si variés jadis, se
succédaient rapidement sur la reine des voies,
comme on l’appelait, est remplacée par la plus profonde solitude. Des deux
côtés de la route on voit s’étendre, sans fin, les surfaces onduleuses de L’animation de la voie Appienne persistait jusqu’au-delà
d’Albe et de Lanuvium, car le flot principal des voyageurs se roulait vers Après l’Italie, c’était sans doute Qum
cura magna modis multis miranda videtur Gentibus humanis regio visendaque fertur. Parmi les légendes siciliennes, on affectionnait particulièrement celle de l’enlèvement de Cérès, près d’Enna, sur une prairie, tellement couverte de violettes et d’autres fleurs odoriférantes que la forte senteur faisait complètement perdre aux chiens de chasse la piste du gibier, dans cet endroit curieux. A côté se trouvait un gouffre béant, par lequel, disait-on encore, Pluton avait fait une sortie, et, dans la ville même, l’antique, vénérable et fameux temple de Cérès[64]. Sénèque[65] énumère les agréments d’un voyage en mer à Syracuse, où se rendit aussi Caligula pour son plaisir[66]. Le voyageur avait l’occasion d’y voir la fabuleuse Charybde, inoffensive tant que le vent ne soufflait pas de l’est, mais dont la gueule, large et profonde, s’ouvrait avec ce vent et engloutissait les navires ; puis, il voyait la fontaine Aréthuse, tant célébrée par les poètes avec son miroir éblouissant d’eau glaciale, limpide et transparente jusqu’au fond ; puis, le plus tranquille de tous les ports naturels et artificiels, protégeant le mieux contre la fureur des tempêtes même les plus violentes ; ensuite, le lieu où avait été brisée la puissance des Athéniens, les carrières creusées jusqu’à une profondeur énorme, qui servaient de prison naturelle pour des milliers de détenus ; enfin, la grande cité même avec son territoire plus étendu que celui de tant d’autres villes. Sénèque aussi se montre enchanté de la douceur d’un climat, où, même en hiver, il ne se passe pas un jour sans soleil[67]. 2° Grèce.Cette illustre contrée était le but le plus rapproché pour
l’extension ultérieure des voyages. Dans Fama
manet, fortuna perit : cinis ipse jacentis Visitur, et tumulo est nunc quoque sacra suo[69]. Le pays, où s’attachait presque à chaque pocue de terrain
un souvenir important, où le voyageur était arrêté à chaque pas par
d’innombrables monuments, provenant de ce grand passé, par les chefs-d’œuvre
les plus célèbres dans toutes les branches de Pari ; le pays dont les villes et
les temples étaient encore en partie aussi riches de beauté, d’éclat et de
magnificence que d’ancienneté et de gloire, était aussi, depuis les guerres
puniques, de tous les pays étrangers, le plus visité par les Romains. La plupart d’entre vous, disent, dans Tite-Live
(XXXVII, 54),
les ambassadeurs de Rhodes aux membres du sénat romain, en 191 avant J.-C., ont vu les villes de Parmi les autres lieux célèbres qu’il vit, son historien nomme encore les temples de Delphes, de Lébadée, d’Orope et d’Épidaure, ainsi que les villes d’Athènes, de Corinthe, de Sicyone, d’Argos, de Sparte, de Pallantium et de Mégalopolis. L’attrait de L’image du passé si grand de cette contrée ne ressortait
que plus imposante, en frappant davantage l’esprit du voyageur, dans le calme
profond de la solitude, gagnant de plus en plus la campagne et les villes. Le
nombre des villes était très considérable encore, il est vrai, puisque, dans
le Péloponnèse seul, on n’en comptait pas moins de soixante, au temps des
Antonins ; mais, de ces villes, beaucoup n’étaient plus que l’ombre
d’elles-mêmes, comme celle de Panopée en Phocide, grande et superbe jadis,
qui, au temps de Pausanias, se trouvait réduite à une agglomération de pauvres
huttes, parmi lesquelles il ne restait plus ni palais, ni théâtre, ni marché,
ni gymnase, ni même un puits[72]. Ailleurs, des
moutons broutaient l’herbe devant la maison communale, et l’emplacement du
gymnase était devenu un champ de blé, au milieu des épis mouvants duquel on
apercevait à peine les têtes des anciennes statues de marbre[73]. De beaucoup de
villes il ne restait plus que des ruines ; le pays était dépeuplé, s’il faut
en croire Plutarque[74], affirmant que
toute Mais le grand nombre des voyageurs se bornaient, sans doute, à visiter les villes, dont les moindres, celles même qui étaient déjà tombées à moitié, ou complètement, en ruines, n’avaient pas cessé d’être riches en monuments et débris du passé, pendant que d’autres villes, d’une importance majeure, avaient en partie conservé leur ancien éclat, ou même continué de s’agrandir et de s’embellir, sous la domination romaine. Athènes surtout, même après la ruine complète de sa prospérité matérielle[78], resta incomparablement belle, dans sa morne solitude[79] ; si bien que le démon de la jalousie, au dire d’Ovide, pleurait de dépit à la vue de la splendeur irréprochable de cette ville[80]. Le visiteur romain, même le moins sensible à l’impression des beautés de l’art, ne pouvait se soustraire au charme des admirables chefs-d’œuvre dont l’âge de Périclès avait orné Athènes[81] ; après cinq siècles d’existence ils paraissaient encore comme neufs et fraîchement sortis des mains de l’artiste ; le temps ne les avait pas entamés, et, d’après le parfum de virginité qui s’exhalait de ces merveilles, on, eût dit qu’elles étaient animées d’une éternelle jeunesse, inépuisable dans sa fleur[82]. Adrien, auquel Athènes dut une splendeur nouvelle[83], les Antonins[84], Hérode Atticus, ornèrent la ville de nouveaux édifices d’une grande magnificence, bien que très inférieurs aux chefs-d’œuvre plus anciens. Mais non seulement la ville, toute l’Attique n’était pas moins resplendissante des beautés de la nature que de celles de l’art, et partout, on y sentait le souffle caressant et léger de la grâce[85]. L’aspect riant des champs cultivés et des vallées, l’éclat et la majesté du profil des montagnes, produisaient un effet d’autant plus magique que l’air était plus pur, et plus transparent, le jour plus vif et plus lumineux[86]. Une excursion en mer, sur les côtes de cette contrée, était comme un beau rêve ; elle purifiait l’âme en quelque sorte, et l’élevait comme pour la préparer à jouir avec recueillement du superbe coup d’œil sur la ville d’Athènes même[87]. Si Athènes attirait l’ami de l’art, des antiquités et de
la science, Corinthe avait un attrait non moindre, quoique d’une autre
nature. Le contraste entre ces deux villes présentait, à maint égard, de
l’analogie avec celui qui existe aujourd’hui entre Rome et Naples. Dans la
première tout était grave et silencieux, et l’on ne rencontrait partout que
monuments et souvenirs de la grandeur du passé ; dans la seconde, au
contraire, tout était moderne, et la vie, luxueuse, agitée, bruyante, celle
d’un monde n’aspirant qu’à jouir du présent. Corinthe surpassait même Athènes
par la beauté de son site, et ne le lui cédait probablement guère en éclat et
en magnificence ; elle brillait surtout par le nombre et l’excellence de ses
sources, fontaines et ouvrages hydrauliques, ornements principaux de la ville[88]. Strabon a
décrit la vue dont on jouissait des hauteurs de l’Acrocorinthe[89]. La
reconstruction de Corinthe, commencée par César et achevée par Adrien, en fit
une ville toute neuve et toute romaine. Pausanias nomme, parmi les édifices
romains qui y surgirent, un temple de Jupiter Capitolin[90]. Dans la
population de cette ville, l’élément romain était, sinon prépondérant[91], du moins assez
fort pour exercer une influence décisive sur le genre de vie et les mœurs,
comme le montre surtout la grande faveur qu’y obtenaient les jeux de la
gladiature et les chasses de l’arène. Peut-être Corinthe était elle-même déjà
dans cette période, comme elle le fut plus tard, la résidence du gouverneur
romain de la province. En même temps cette place, par son incomparable
situation dans l’isthme, sur deux mers et comme au centre de Après Corinthe c’est, dans le Péloponnèse, le sanctuaire
d’Esculape à Épidaure, grandement remis en vogue sous l’empire, qui pourrait
bien avoir été visité le plus par les Romains. Des murs complétaient
l’enceinte de ce lieu de guérison sacré, en partie déjà naturellement séparé
de tout le voisinage par les pans des montagnes environnantes. Dans ces
limites, établissant le ressort du temple, était situé le petit bois fourré,
sous les ombrages duquel se promenaient les malades cherchant leur guérison,
et se couchaient ceux qui venaient participer aux fêtes locales. Les divers
bâtiments, consacrés aux usages du culte et à ceux de la thérapeutique,
étaient disséminés dans ce bois ; la masse de ruines encore existante prouve
l’étendue des constructions affectées à ces établissements. La libéralité de
l’empereur Antonin les avait beaucoup agrandis. Parmi les bâtiments nouveaux
qu’il y fit élever, figurait une maison spéciale pour les moribonds et pour
les accouchements, que l’on avait cru devoir établir à l’extrémité de
l’enclos sacré, parce qu’il était défendu de donner le jour à un enfant,
ainsi que de se laisser mourir dans ses limites. Cette vallée close paraît
avoir été un des plus gracieux sites de Mais la ville la plus importante de L’énumération, ne fût-ce que des villes d’une célébrité majeure, des temples avec leurs chefs-d’œuvre artistiques et leurs trésors, des points historiquement remarquables et des ruines diverses du passé, qu’allaient visiter les voyageurs en Grèce, remplirait à elle seule un volume. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de reparler plus loin des lieux et des curiosités que les amateurs de l’art, de l’antiquité et de l’histoire recherchaient de préférence. Parmi les lieux de plaisir, il faut mentionner comme le
plus célèbre Edepsus, dans l’île d’Eubée, au bord de la mer, avec dés sources
thermales, encore aujourd’hui visitées par des malades. C’était alors un
rendez-vous pour toute On y avait pourvu, d’une, manière exemplaire, au logement des visiteurs, par la construction de bâtiments d’habitation avec salles et portiques, ainsi qu’aux bains, par l’établissement de bassins. La terre et la mer fournissaient à l’envi, pour les festins, qu’on aimait surtout à y donner sur la plage, abondance des mets les plus friands. Cependant il paraît que les excès de la bonne chère et du luxé n’y étaient pas à l’ordre du. jour comme à Baïes, mais qu’on y trouvait un ton de société agréable et beaucoup d’occasions pour se procurer des jouissances plus nobles[105]. 3° Asie-Mineure.La plupart des Romains, après avoir voyagé en Grèce, visitaient certainement aussi l’Asie-Mineure. Les îles de la mer Égée, jadis florissantes et populeuses, maintenant désertes[106] ou seulement habitées par des proscrits, offraient aux passants ample matière à des considérations sur la fragilité de toutes les choses terrestres, mais ne devaient, par la même raison, guère les tenter de s’y arrêter. Cependant Cicéron fit, au mois de juin de l’an de Rome 703, le voyage d’Athènes à Délos, où il n’arriva que le sixième jour, s’étant arrêté en passant à Zoster, à Céos, à Gyaros et à Scyros[107]. Il paraît qu’Ovide aussi fit un séjour à Délos[108], lors d’un voyage en Grèce et en Asie-Mineure[109]. En outre Cicéron[110], comme Horace[111], fait un grand
éloge de Mytilène, qu’Agrippa choisit pour sa retraite[112]. Germanicus
donna une direction et une extension certainement inaccoutumées à son voyage
de l’an 18[113],
quand, après avoir gagné d’Athènes la côte d’Asie, par l’Eubée et Lesbos, il
visita Périnthe et Byzance avec La petite ville d’Ilion, habitée par des Grecs Éoliens et relativement peu ancienne, n’avait été, jusqu’à l’occupation conquérante de l’Asie par les Romains, qu’une chétive bourgade ayant tout l’air d’un village, sans mur d’enceinte et où les toits n’étaient même pas couverts de tuiles[114]. Cependant, elle avait la gloire, que personne ne songeait encore alors à lui contester, d’être située à la même place que la sainte Ilie (Ίλιος) d’Homère. Celle-ci, prétendaient les habitants de la localité, n’avait même jamais cessé d’exister, mais avait été rebâtie, après le départ des Grecs, par des réfugiés troyens, revenus dans leur patrie[115]. Pallas, fléchie par les prières d’Hécube et d’Andromaque, était restée la divinité tutélaire de la ville nouvelle. Xerxès et Alexandre le Grand y avaient offert des sacrifices à la déesse, dans le temple de laquelle on avait même montré au second la lyre de Pâris et les armures des héros d’Homère[116]. Les Romains, tout aussi convaincus de l’identité d’Ilion avec l’ancienne Troie, firent de la ville à laquelle ils rapportaient leur origine la capitale de tout le littoral voisin ; aussi parvint-elle, par suite de l’immunité d’impôt et d’autres faveurs multiples, qui lui furent accordées, à s’élever au rang d’une ville de second ordre assez considérable. L’érudition avait, il est vrai, tenté de faire tomber, sous les coups des armes de la critique, la gloire à laquelle Ilion devait sa nouvelle prospérité. Deux auteurs, l’un grammairien, l’autre une femme estimée pour ses commentaires d’Homère, contestèrent l’identité d’Ilion avec Troie, en se fondant sur de doctes arguments. Chez tous les deux, natifs de villes du voisinage, l’esprit dé jalousie, fomenté par des rivalités locales, était peut-être pour quelque chose dans les mobiles de cette attaque, d’autant plus redoutable qu’elle partait d’Alexandrie, c’est-à-dire du foyer principal des études de grammaire et d’archéologie grecques. Cette nouvelle manière de voir, trouva, comme il paraît, de l’écho dans le monde savant ; au moins gagna-t-elle, dans la personne de Strabon, l’appui d’une autorité de grand poids ; mais, hors du cercle des érudits de profession, il ne semble pas qu’elle eût fait son chemin auprès du grand public lettré, même en Grèce. Pour les Romains, comme on le voit par Tacite[117], l’identité d’Ilion avec Troie ne fit jamais l’objet du moindre doute ; et leurs voyageurs ne se laissaient guère arrêter, par les scrupules de l’esprit critique, dans la recherche du plaisir que leur procurait la satisfaction de retrouver, sur ce sol classique, chacun des points dont il est fait mention dans l’histoire de Troie. Les gens d’Ilion continuaient de montrer, comme par le passé, le temple et la place où se trouvait l’image de Pallas, transférée depuis à Rome, comme l’attestent ces vers d’Ovide[118] : Creditur
armifèrve signum cœleste Minervæ, Urbis
in Iliacæ desiluisse juga. Cura
videre fuit : vidi templumque locumque, Hoc
superest illi, Pallada Roma tenet. En général, ces braves gens ne se faisaient pas faute de repaître l’esprit et les yeux des curieux les plus insatiables[119]. Strabon, Pomponius Méla (I, 18) et Artémidore[120] sont entrés, tous les trois, dans plus ou moins de détails en décrivant ces curiosités. Pausanias (VIII, 12, 4) crut même devoir invoquer, comme preuve de l’ensevelissement d’Anchise près de Mantinée, en Arcadie, la circonstance que les Ilions ne montraient pas son tombeau. Les voyageurs consciencieux ne manquaient pas, sans doute, de parcourir, indépendamment de la ville et des environs, à la main de leurs guides, toute la plaine jusqu’à la mer, sur les bords de laquelle s’élevaient les tertres marquant les fosses tumulaires des héros grecs. On mentionne Apollonius de Tyane[121] et Caracalla[122] parmi les personnages qui y offrirent des sacrifices. Sur la tombe de Protésilas, se trouvaient ces arbres qui se desséchaient dès que leurs faites arrivaient à la hauteur de laquelle on pouvait découvrir Ilion, puis recommençaient de nouveau à pousser[123]. Dans le poème de Lucain, César visite ce pays, après la bataille de Pharsale, ce qui fournit au poète l’occasion de mettre à profit ses propres souvenirs de voyage, pour le décrire[124]. Ce dernier pouvait, d’ailleurs, très bien y être allé d’Athènes, où il fit positivement un séjour, comme nous l’apprend un passage de Suétone[125]. On montrait aussi la grotte dans laquelle Pâris prononça son fameux jugement[126]. Des forêts improductives et des troncs vermoulus, dit Lucain, ont envahi les palais royaux et pris racine dans les temples des dieux ; tout Pergame est couvert de broussailles ; même les ruines ont disparu. Il voit le rocher auquel on avait attaché Hésione, fille de Laomédon, et l’appartement d’Anchise caché dans l’épaisseur d’un bois, la caverne dans laquelle était assis le juge de la beauté des trois déesses, la place de laquelle Ganymède fut enlevé et porté au ciel, la roche sur laquelle jouait la nymphe Œnone ; il ne se trouve pas là une pierre qui n’ait un nom. Il avait, sans même s’en apercevoir, franchi un ruisseau presque desséché, serpentant sur le sol poudreux : c’était le Xanthe. Ne se doutant de rien, il met le pied dans l’herbe haute ; l’homme du pays l’avertit de ne pas fouler la cendre d’Hector. Les pierres étaient dispersées, nul vestige ne trahissait qu’elles avaient formé, un sanctuaire ; et tu ne regardes pas, lui dit son guide, les autels au pied desquels tomba Priam ? En général, cette partie des côtes de l’Asie-Mineure était
très riche en curiosités. L’Ionie notamment ne le cédait pas, sous ce
rapport, même à 4° ÉgypteIl est probable que les voyages entrepris seulement dans
un but d’instruction et de plaisir, mais non de science à proprement parler,
ne s’étendaient que rarement, par terre, dans les directions de l’est et du
sud, au-delà de cette province d’Asie où l’on arrivait si facilement. L’île
de Chypre, |