MŒURS ROMAINES

 

LIVRE VII — LES VOYAGES DANS L’EMPIRE ROMAIN.

CHAPITRE IV — Voyages des touristes dans le monde romain.

 

 

Nous venons de voir de quelle nature étaient les principaux mobiles des pérégrinations, à cette époque, et de démontrer par là, en même temps, combien et avec quelle facilité on y voyageait. Maintenant, ne nous occupons plus que de celles que l’on entreprenait pour le plaisir de courir le monde, par amour du changement et de la variété des impressions nouvelles, pour s’instruire ou pour se divertir, genre de voyages qui paraissent aussi n’avoir été, à cette époque, guère moins fréquents que dans les temps modernes. Pline l’Ancien dit de la nature humaine qu’elle est avide de nouveautés et de pérégrinations[1]. Grand était le nombre de ceux qui aimaient à parcourir des villes qu’ils ne connaissaient pas, à explorer une mer nouvelle et à jouir, de l’hospitalité dans tous les pays du monde[2]. Cette passion des voyages, qui poussait l’empereur Adrien à parcourir toutes les provinces de l’empire, et qui était si forte chez lui qu’il brûlait constamment du désir de voir et d’apprendre à connaître, par lui-même, tout ce qu’il lisait sur quelque contrée que ce fût, était très répandue[3].

Mais, on se tromperait fort si l’on croyait pouvoir conclure de pareils propos à la moindre similitude des entreprises qui procédèrent du goût des anciens pour les voyages avec les voyages de découverte et les grandes émigrations des temps modernes.

Le désir de pénétrer dans la région de l’inconnu était faible dans l’antiquité, et la terre resta, pour les Romains comme pour les Grecs, étroitement bornée dans toutes les directions ; c’est à peine si l’imagination s’élevait à la fantaisie de jamais franchir ces bornes et, même dans les marches frontières, si souvent abordées, du monde alors connu, tout le zèle qu’on apportait à la recherche de la vérité, ne parvint jamais à dissiper complètement les fables et les traditions légendaires des temps antérieurs ; ces traditions revenaient toujours sur l’eau et étaient accueillies même par les gens lettrés[4].

Aucun navigateur n’était encore assez hardi pour s’aventurer dans l’immensité, de la mer d’Occident, que l’on croyait, comme celle du Nord, impraticable pour les navires à partir d’une certaine distance des côtes, bien que l’existence d’un continent entre l’Europe occidentale et l’Asie fût regardée comme possible, non seulement par Strabon[5], mais aussi par Aristide[6]. Pausanias (I, 23, 6) encore parle, en se fondant sur le rapport d’un navigateur caries, d’îles désertes dans l’océan Atlantique, habitées par des êtres semblables à des satyres.

Au midi, les déserts et l’ardeur du climat opposaient une limite au goût des explorations. La chaleur, disait-on, y était telle, que les pierres en étaient brûlantes même le soir, et le sable tellement échauffé qu’il brûlait la plante des pieds et forçait les indigènes à demeurer dans des cavernes souterraines[7]. La chaîne de l’Atlas même resta enveloppée d’un voile mystérieux. Bien que les gouverneurs de la Mauritanie, depuis que les troupes romaines avaient, pour la première fois, pénétré jusque-là, sous Claude, se fussent piqués d’honneur de pousser jusqu’à cette chaîne ; bien qu’il y eût déjà dans cette province, du temps de Pline l’Ancien, cinq colonies romaines, ce savant naturaliste raconte encore que les monts désolés de l’Atlas, remplis le jour des horreurs de la plus profonde solitude, sont éclairés la nuit par des feux mystérieux et, retentissent alors du bruit de Pans et de satyres vagabonds, ainsi que du son des flûtes et des timbales[8]. On comprend mieux que l’imagination se soit complu, dans tous les temps, à embellir de merveilles innombrables lès pays d’Orient, l’Arabie et l’Inde[9]. Mais, au sujet de l’extrême nord aussi, des contes fabuleux et les idées les plus étranges se maintinrent avec une persistance opiniâtre. Pline (H. N., II, 89) ne croyait pas devoir refuser toute créance à ce que l’on rapportait du pays des Hyperboréens, espèce de paradis, jouissant de la félicité d’un printemps éternel, où le soleil ne se lève et ne se couche qu’une fois dans l’année, et où le jour dure six mois : Tacite dit (Germanie, 45) que, dans le nord, une mer immobile de rigidité termine l’orbe terrestre ; que l’on avait raison d’envisager cette mer comme la limite du domaine de la nature vivante, cette région étant si proche de l’endroit où le soleil se couche que la lumière de cet astre y éclaire la nuit et fait pâlir les étoiles ; que l’on croit, enfin, même y avoir entendu le mugissement des eaux produit par son immersion dans la masse liquide. Plutarque rapporte, comme le tenant de la bouche d’un de ses savants amis, grand voyageur, Démétrius de Tarse, que les archipels qui entourent l’île de Bretagne avaient pour habitants des spectres et que, dans l’une des petites îles dont ils se composent. Chronos endormi était retenu en captivité par le géant Briarée[10]. Or l’idée que les îles et les côtes de ces parages faisaient partie de l’empire des morts, et que les âmes décédées y séjournaient, reparaît encore sous diverses formes dans les temps postérieurs[11].

Mais, même en deçà des limites de la partie connue du globe, le cercle dans lequel tournaient la plupart des voyages était assez étroitement circonscrit, Évidemment très peu de personnes, si l’on excepte les négociants, se hasardaient à franchir les limites de l’empire romain. Strabon ne pense pas qu’aucun géographe ait jamais pu faire des voyages beaucoup plus grands que lui-même, qui avait passé dans la direction de l’est à l’ouest, depuis l’Arménie jusqu’à la côte occidentale de l’Italie, du nord au sud, depuis le Pont-Euxin jusqu’à la frontière d’Éthiopie[12]. Pausanias, dans ses nombreux voyages, n’avait jamais rencontré personne qui eût été à Babylone ou à Suse[13].

Dans les contrées danubiennes on ne trouvait que bien rarement, du temps de Trajan même, d’autres étrangers que des marchands et des fournisseurs de l’armée[14]. Dans l’empire romain, il était à peu près impossible que, voyageant pour son agrément ou son instruction, sans but scientifique bien déterminé, on songeât à se diriger vers les pays septentrionaux.

On avait sans doute, en général, des voyages entrepris de ce côté, la même idée que Tacite, quand il dit de la Germanie, à propos d’émigrations, qu’il était inadmissible que la pensée de quitter l’Italie, pour ces contrées barbares, pût jamais venir à personne[15]. Niais dans les provinces occidentales, il paraît que les voyages entrepris sans autre mobile que la simple curiosité d’aspects nouveaux, n’étaient pas très rares, car notamment la Gaule et l’Espagne, dans lesquelles la culture et les mœurs romaines avaient gagné, beaucoup de terrain, offraient maint attrait. La première de ces deux contrées surtout était devenue un pays tout autre qu’au temps de Cicéron, où rien n’y paraissait digne de fixer l’attention des étrangers : ni l’agrément des paysages, ni la beauté d’aucune ville, ni l’éducation et les manières des habitants[16]. En Espagne, Gadès surtout paraît avoir été une place très fréquentée par les voyageurs[17]. Le rhéteur P. Annius Florus fut aussi conduit, dans un voyage qu’il fit pour son plaisir, dans les Gaules et en Espagne[18], pays dont il décrit fort élogieusement une ville, Tarragone peut-être[19]. Nous parlerons plus loin des voyages que l’on faisait pour jouir du spectacle de la marée, sur les rivages de l’océan Atlantique.

Mais la grande majorité des voyageurs, quand ils ne se contentaient pas de parcourir l’Italie et la Sicile, prenaient la direction du Midi ou celle de l’Orient. Pour qui connaît, ne fût-ce que très superficiellement, la littérature de l’époque., il ne peut y avoir de doute que la Grèce, l’Asie-Mineure et l’Égypte ne fussent lés pays exclusivement visités par la grande masse des touristes du temps. Pline le Jeune (Lettres, VIII, 20) les nomme expressément, tous les trois, comme les premiers pays que tout homme ayant reçu de l’éducation avait intérêt à visiter. Il est, dit-il, bien des choses curieuses à Rome et aux environs de cette capitale, que l’on n’a jamais vues et ne connaît pas même par ouï-dire, choses que l’on aurait certainement bien plus de chance de connaître par les livres, par les récits d’autrui, ou pour les avoir vues sur les lieux mêmes, si elles nous étaient offertes par la Grèce, l’Asie-Mineure, l’Égypte, ou quelque autre pays riche en curiosités et sachant faire valoir celles qu’il possède.

Nous allons passer maintenant en revue ces divers pays et les localités qu’on y visitait surtout, dans l’ordre suivant : 1° Italie et Sicile ; 2° Grèce ; 3° Asie-Mineure ; 4° Égypte. Nous terminerons, ensuite, par quelques généralités sur les divers genres d’intérêt qu’ils offraient aux voyageurs romains.

 

1° Italie et Sicile.

L’Italie offrait, dans toutes les directions, un grand nombre de points ayant tout ce qu’il faut pour attirer les amateurs d’excursions. Sénèque raconte comment on cherchait à échapper à la mauvaise humeur et à l’ennui, par de petites tournées en mer et sur terre. Tantôt on voyageait en Campanie ; puis, quand on était rassasié de la vue de ces gracieux paysages, et que le désir à la variété entraînait vers un pays sauvage, on allait parcourir les gorges qui sillonnent les forêts de la Lucanie et du Brutium. Mais, comme dans ces solitudes on ne tardait pas à soupirer de nouveau après une nature d’un aspect plus riant, pour reposer les yeux fatigués de la rudesse monotone de ces lieux, on se rendait à Tarente et l’on revenait finalement à Rome, afin de ne pas rester privé plus longtemps des émotions que procuraient les clameurs et le bruit de l’amphithéâtre[20].

Mais, ceux que l’ennui poussait à faire de ces excursions n’étaient, naturellement, que des particuliers isolés ; or, par le fait, on voyait, en été et au commencement de l’automne, toutes les chaussées se couvrir de voyageurs fuyant la chaleur accablante et la malaria, qui pesaient alors sur la capitale, et les rues élevées de Rome étaient de plus en plus désertées, ou, comme dit Stace :

Ardua jaco densæ rarescunt mœnia Romæ.

Hos Præneste sacrum, nemus hos glaciale Dianæ,

Algidus aut horrens, aut Tuscula protegit umbra,

Tiburis hi lucos Anienaque frigora captant.

Silves, IV, 4.

Pour villégiature on choisissait notamment des endroits situés à portée dans les montagnes voisines et sur les côtes du Latium et de la Campanie, ou bien aussi des points du rivage étrusque, comme Alsium[21] et Luna, qui se recommandait aussi pour le séjour d’hiver[22].

L’endroit le plus rapproché, sur la côte latine, était Ostie, qui avait des bains de mer bien abrités[23].

Sur la plage, si déserte aujourd’hui, d’Ostie à Laurente, s’étendait une chaîne, presque continue, de maisons de campagne, offrant comme une succession de plusieurs villes[24]. On y fréquentait aussi Astura, où l’on sait du moins que Cicéron avait une villa[25], Circéji et Formies, dont le rivage inspira les vers suivants à Martial :

O temperatæ duite Formiæ littus !

Vos quum severi fugit oppidum Martis

Et inquietus fessus exuit curas

Apollinaris omnibus lotis præfert.

Non ille sanctæ dulce Tibur uxoris,

Nec Tusculanos Algidosve secessus,

Præneste nec sic Antiumque miratur ;

Non blanda Circe Dardanisve Cajeta

Desiderantur, nec Marica, nec Liris,

Nec in Lucrina lota Salmacis vena[26].

Mais les beautés de toutes ces localités pâlissaient devant l’éclat d’Antium et de ses magnifiques palais, avançant en partie dans la mer. On y voit, encore aujourd’hui, partout des restes de cette antique splendeur sortir de ses flots ou reluire au fond dés eaux transparentes ; et, sur l’espace d’un quart de lieue, le rivage d’Antium n’offre qu’une immense ruine, comme un rempart de murs contigus[27]. Puis venait, le long du littoral, une suite de villes maritimes toutes très fréquentées, depuis Terracine jusqu’au vaste golfe de Naples, but principal de toutes les personnes qui cherchaient à se refaire et à se distraire dans un des séjours merveilleux dont il offrait un choix si riche.

Hoc tibi, Palladiæ seu collibus uteris Albæ

Cæsar, et hinc Triviam prospicis, inde Thetin,

Seu tua veridicæ discunt responsa sorores,

Plana suburbani qua cubat unda freti,

Seu placet Ænæ nutrix, seu filia Solis,

Sive salutiferis candidus Anxur aquis[28].

Les sites des montagnes albaines et sabines n’étaient pas moins goûtés : surtout Tibur, Préneste, l’Algidus, Aricie, Tusculum et Albe. Les rives de l’Anio, dont on aimait la beauté sauvage, étaient aussi bordées d’une foule de villas[29]. Néron en avait une à Sublaqueum. Cette multitude de résidences d’été, dans des situations diverses, permettait à chacun de choisir, dans les gradations de l’échelle, le climat qui lui convenait précisément[30]. Il y avait aussi nombre d’endroits parfaits pour le séjour d’hiver, non seulement parmi ceux que nous venons de nommer, mais ailleurs encore, dans le sud de l’Italie surtout, comme Vélia et Salerne[31]. Cependant Tarente, la délicieuse ville où l’hiver était si doux, où le printemps durait si longtemps et où la nature paraissait encore plus prodigue de ses dons que dans l’heureuse Campanie même[32], doit être signalée comme celle qui invitait, avant toutes, l’étranger à y prendre ses quartiers d’hiver. Sur la côte orientale de l’Italie, on mentionne Ravenne[33]. Néron empoisonna sa tante Domitia, parce qu’il convoitait ses possessions près de cette ville et à Baïes[34].

Nombre de voyageurs prenaient la voie Appienne qui menait, en ligne droite, de Rome aux monts Albains, puis de là en Campanie et aux deux principaux ports de la Péninsule, Pouzzoles et Brindes ; mais cette belle route, pleine d’animation, servait aussi beaucoup aux amateurs des parties de plaisir plus courtes.

On y voyait l’homme riche, fatigué de la ville, rouler vers sa villa, dans les monts albains, avec une hâte qui eût pu faire croire qu’il courait à un incendie, et cela pour s’ennuyer de même à la campagne, y bâiller à son aise, ou retourner bientôt à Rome[35]. C’est là que l’affranchi parvenu faisait parade de ses ponies, qui lui avaient coûté si cher[36], et que les beautés hardies et en vogue se mettaient en évidence avec leur cortège d’hommes[37] ; là roulait aussi Cynthie, au dire de Properce, sous le prétexte d’aller adorer Junon à Lanuvium, mais en vérité pour se donner en spectacle, et faire admirer son adresse à guider ses chevaux. La belle, au grand dépit du poète, était accompagnée d’un rival dans une voiture tendue de soie, à côté de laquelle couraient deux chiens molosses, portant de grands colliers[38].

Le temple de Diane près du bois sacré d’Aricie, où se célébrait une fête, dans la, saison des plus fortes chaleurs, était aussi un but de pèlerinage pour les femmes, qui venaient, en grand nombre, y faire à la déesse l’hommage de leurs vœux, avec des couronnes dans les cheveux et des torches à la main[39]. Il ne devait pas manquer non plus de jeunes hommes qui, suivant le conseil d’Ovide, profitaient de cette occasion pour former de tendres liaisons[40]. Le fait que, vers la fin du premier siècle au plus tard, toute une colonie de mendiants s’y était établie, prouve assez combien ce lieu était fréquenté[41]. Aujourd’hui, cette vie brillante et animée, dont les tableaux, si variés jadis, se succédaient rapidement sur la reine des voies, comme on l’appelait, est remplacée par la plus profonde solitude. Des deux côtés de la route on voit s’étendre, sans fin, les surfaces onduleuses de la Campagna, sur la verdure de laquelle se dessinent les arches à demi ruinées des aqueducs. Par-ci par-là une maison à teinte grise borde le chemin. Quelquefois aussi, mais rarement, une voiture à deux roues, chargée de barriques de vin empilées les unes sur les autres, roule sur le pavé antique. On n’y voit que des pâtres de la Campagna à cheval, poussant des troupeaux de moutons et de gros bétail devant eux, et on n’entend, de loin, que le chant mélancolique de quelque laboureur.

L’animation de la voie Appienne persistait jusqu’au-delà d’Albe et de Lanuvium, car le flot principal des voyageurs se roulait vers la Campanie, les uns pour chercher dans ce paradis, en quelque sorte destiné par la nature à défrayer l’oisiveté de jouissances, mais surtout sur les bords du ravissant golfe de Naples[42], de la récréation ou le recouvrement de la santé, les autres pour s’y abandonner à toute sorte d’orgies et de débauches. Cette contrée était, depuis longtemps, le lieu de rendez-vous du beau monde[43]. Sur ce golfe, auquel une suite continue de bourgs, de villes et de brillantes villas prêtait une bordure comparable à un collier de perles, depuis Misène jusqu’au gracieux bourg de Sorrente[44], se trouvait Baïes, la plus luxueuse ville d’eau du monde ancien, assise sur la plage même, dans l’encadrement d’une guirlande de vertes montagnes. Cette petite ville était richement pourvue d’établissements grandioses pour le traitement des malades, de magnifiques habitations et de somptueux édifices pour l’amusement des visiteurs bien portants[45] ; elle resplendissait de nombre de palais impériaux, dans la construction desquels chaque souverain avait mis son amour-propre à éclipser ses prédécesseurs par sa magnificence. Des villas s’y élevaient partout, les unes dominant sur des hauteurs d’où la vue s’étendait au loin, les autres bâties sur le bord de la mer[46], ou y formant saillie[47]. Tous ces bâtiments somptueux formaient entre eux comme une ville à part[48], dont l’étendue allait probablement toujours en croissant ; du moins distinguait-on, déjà au commencement du deuxième siècle, entre l’ancienne Baïes, où mourut Adrien[49], et la nouvelle. Il paraît qu’elle continua à s’agrandir même dans les siècles suivants, puisqu’on sait, par la biographie d’Alexandre Sévère (chap. XXVI), que ce prince y fit élever de magnifiques palais, ainsi que d’autres constructions, et établir des étangs alimentés par la mer. Pendant cinq siècles au moins, Baïes resta la ville de plaisir la plus renommée et la plus fréquentée du monde ancien[50]. C’est plus tard seulement que la malaria, dont l’influence paraît d’ailleurs s’y être un peu fait sentir en tout temps[51], s’appesantit sur ses plages, de plus en plus abandonnées[52]. Mais auparavant, la merveilleuse beauté de la nature, l’admirable transparence et la douce sérénité de l’air, l’azur du ciel et de la mer, tout y conviait à jouir du présent et à oublier le reste du monde, dans la béatitude. Des fêtes splendides, auxquelles un pareil cadre prêtait un double charme, s’y succédaient sans interruption. Sur les vagues dé la plus douce des mers se balançaient d’innombrables barques et gondoles, peintes de toutes couleurs. Par moments, on voyait majestueusement voguer au milieu d’elles une superbe galère impériale[53], ou bien les barques lutter de vitesse entre elles dans des régates[54]. Des bandes joyeuses, parées de couronnes et de guirlandes de roses, étaient réunies pour festiner, soit à bord des embarcations, soit sur la plage, où rien n’était plus commun que de voir des personnes avinées se promener à pas chancelants. Du matin au soir, le rivage et la mer qui le baigne retentissaient de chants d’allégresse et d’une musique bruyante[55]. Des couples tendres cherchaient la solitude dans les bosquets de myrtes[56], ou se faisaient ramer en mer. La fraîcheur du soir et des nuits étoilées invitait à de nouvelles fêtes et parties de plaisir[57] ; aussi le sommeil des baigneurs était-il interrompu, tantôt par des sérénades, tantôt par des disputes de rivaux en conflit. La mollesse et la licence effrénée du genre de vie qu’on menait aux bains de Baïes étaient proverbiales. Sénèque appelle cette ville une hôtellerie de vices, et déjà Cicéron craignait qu’on ne lui fit un reproche de s’y rendre ; dans un temps de calamité publique[58]. Des viveurs, que leur insolvabilité avait chassés de Rome, mangeaient à Baïes l’argent de leurs créanciers en festins d’huîtres[59]. Ceux qui, comme Aulu-Gelle (XVIII, 5, 1), s’y contentaient d’innocents et honnêtes plaisirs, n’y furent probablement jamais très nombreux. Baïes était surtout beaucoup courue pan les femmes, et plus d’un baigneur, dit Ovide[60] au lieu d’en revenir guéri, comme il l’avait espéré, en rapportait une blessure au cœur. Jadis, dit un autre poète[61], l’eau était froide à Baïes ; Vénus y fit nager Cupidon ; une étincelle de son flambeau en y tombant l’échauffa et, depuis lors, qui s’y baigne est pris d’amour. C’était un endroit réputé extrêmement dangereux pour la vertu des femmes. Dans ses élégies, Properce (I, 11, 27) gémit de plus d’une tendre liaison qui y fut rompue. Les cas semblables à celui que raconte Martial (I, 63), d’une dame très austère, qui, arrivée à Baïes avec les airs d’une Pénélope, en repartit comme une autre Hélène, c’est-à-dire s’y laissa enlever par un séducteur, n’étaient probablement pas de rares exceptions.

Après l’Italie, c’était sans doute la Sicile, attrayante par les merveilles que la nature y offre, telles que l’Etna surtout, par la douceur de son hiver, la beauté et la célébrité de ses villes, ainsi que par une foule de souvenirs historiques, remontant jusqu’aux temps de la mythologie, qui invitait le plus à des voyages de plaisir, en raison de sa proximité même[62]. Lucrèce[63] dit de la contrée qui pouvait se vanter de posséder l’Etna et le gouffre de Charybde :

Qum cura magna modis multis miranda videtur

Gentibus humanis regio visendaque fertur.

Parmi les légendes siciliennes, on affectionnait particulièrement celle de l’enlèvement de Cérès, près d’Enna, sur une prairie, tellement couverte de violettes et d’autres fleurs odoriférantes que la forte senteur faisait complètement perdre aux chiens de chasse la piste du gibier, dans cet endroit curieux. A côté se trouvait un gouffre béant, par lequel, disait-on encore, Pluton avait fait une sortie, et, dans la ville même, l’antique, vénérable et fameux temple de Cérès[64]. Sénèque[65] énumère les agréments d’un voyage en mer à Syracuse, où se rendit aussi Caligula pour son plaisir[66]. Le voyageur avait l’occasion d’y voir la fabuleuse Charybde, inoffensive tant que le vent ne soufflait pas de l’est, mais dont la gueule, large et profonde, s’ouvrait avec ce vent et engloutissait les navires ; puis, il voyait la fontaine Aréthuse, tant célébrée par les poètes avec son miroir éblouissant d’eau glaciale, limpide et transparente jusqu’au fond ; puis, le plus tranquille de tous les ports naturels et artificiels, protégeant le mieux contre la fureur des tempêtes même les plus violentes ; ensuite, le lieu où avait été brisée la puissance des Athéniens, les carrières creusées jusqu’à une profondeur énorme, qui servaient de prison naturelle pour des milliers de détenus ; enfin, la grande cité même avec son territoire plus étendu que celui de tant d’autres villes. Sénèque aussi se montre enchanté de la douceur d’un climat, où, même en hiver, il ne se passe pas un jour sans soleil[67].

 

2° Grèce.

Cette illustre contrée était le but le plus rapproché pour l’extension ultérieure des voyages. Dans la Grèce les Romains, de bonne heure déjà, révéraient le pays où la civilisation avait pris naissance ; ils le révéraient en raison de sa haute célébrité, de son antiquité même ; son passé, avec les brillants exploits et les autres grands événements qui s’y rapportent, avec ses fables même, était vénérable à leurs yeux[68].

Fama manet, fortuna perit : cinis ipse jacentis

Visitur, et tumulo est nunc quoque sacra suo[69].

Le pays, où s’attachait presque à chaque pocue de terrain un souvenir important, où le voyageur était arrêté à chaque pas par d’innombrables monuments, provenant de ce grand passé, par les chefs-d’œuvre les plus célèbres dans toutes les branches de Pari ; le pays dont les villes et les temples étaient encore en partie aussi riches de beauté, d’éclat et de magnificence que d’ancienneté et de gloire, était aussi, depuis les guerres puniques, de tous les pays étrangers, le plus visité par les Romains. La plupart d’entre vous, disent, dans Tite-Live (XXXVII, 54), les ambassadeurs de Rhodes aux membres du sénat romain, en 191 avant J.-C., ont vu les villes de la Grèce et de l’Asie. Paul-Émile fit en automne, dans l’année 169 av. J.-C., un voyage en Grèce, pour apprendre à bien connaître les choses que le prestige de la renommée, en les amplifiant, fait paraître, à celui qui ne sait que par ouï-dire, plus grandes qu’elles ne se montrent, en réalité, à celui qui les voit de ses propres yeux. Le ton de cette relation de voyage, empruntée à Polybe, indique assez que ce dernier avait vu lui-même ce qu’il décrivait[70]. Le général romain visita, en Grèce, les temples et les villes les plus célèbres, ainsi que d’autres lieux mémorables par des souvenirs historiques, comme l’Aulide, ou à divers autres titres, comme Chalcis avec son pont-digue sur l’Euripe. Ce qui l’impressionna le plus fut Olympie, où l’aspect du Jupiter de Phidias le saisit et le remua, comme s’il avait été en présence du dieu lui-même.

Parmi les autres lieux célèbres qu’il vit, son historien nomme encore les temples de Delphes, de Lébadée, d’Orope et d’Épidaure, ainsi que les villes d’Athènes, de Corinthe, de Sicyone, d’Argos, de Sparte, de Pallantium et de Mégalopolis.

L’attrait de la Grèce pour les Romains augmenta, plutôt qu’il ne diminua, dans les siècles suivants ; malgré les progrès de la ruine et de la désolation, que ne purent arrêter quelques effets bienfaisants de l’administration et de la culture romaines[71].

L’image du passé si grand de cette contrée ne ressortait que plus imposante, en frappant davantage l’esprit du voyageur, dans le calme profond de la solitude, gagnant de plus en plus la campagne et les villes. Le nombre des villes était très considérable encore, il est vrai, puisque, dans le Péloponnèse seul, on n’en comptait pas moins de soixante, au temps des Antonins ; mais, de ces villes, beaucoup n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes, comme celle de Panopée en Phocide, grande et superbe jadis, qui, au temps de Pausanias, se trouvait réduite à une agglomération de pauvres huttes, parmi lesquelles il ne restait plus ni palais, ni théâtre, ni marché, ni gymnase, ni même un puits[72]. Ailleurs, des moutons broutaient l’herbe devant la maison communale, et l’emplacement du gymnase était devenu un champ de blé, au milieu des épis mouvants duquel on apercevait à peine les têtes des anciennes statues de marbre[73]. De beaucoup de villes il ne restait plus que des ruines ; le pays était dépeuplé, s’il faut en croire Plutarque[74], affirmant que toute la Grèce n’était plus guère en état de fournir un contingent de plus de 3.000 hoplites. De vastes espaces gisaient en friche[75] et, dans les parties solitaires d’un caractère plus sauvage, le voyageur aimant, comme Dion de Pruse, à converser avec les pâtres et les chasseurs[76], découvrait çà et là des huttes et des fermes écartées, dont les habitants, n’ayant peut-être jamais mis le pied dans une ville, mais dérobés par leur isolement complet à toutes les influences du raffinement et de la corruption de l’état civilisé, avaient conservé toute la simplicité et l’insouciance des premiers âges[77].

Mais le grand nombre des voyageurs se bornaient, sans doute, à visiter les villes, dont les moindres, celles même qui étaient déjà tombées à moitié, ou complètement, en ruines, n’avaient pas cessé d’être riches en monuments et débris du passé, pendant que d’autres villes, d’une importance majeure, avaient en partie conservé leur ancien éclat, ou même continué de s’agrandir et de s’embellir, sous la domination romaine. Athènes surtout, même après la ruine complète de sa prospérité matérielle[78], resta incomparablement belle, dans sa morne solitude[79] ; si bien que le démon de la jalousie, au dire d’Ovide, pleurait de dépit à la vue de la splendeur irréprochable de cette ville[80].

Le visiteur romain, même le moins sensible à l’impression des beautés de l’art, ne pouvait se soustraire au charme des admirables chefs-d’œuvre dont l’âge de Périclès avait orné Athènes[81] ; après cinq siècles d’existence ils paraissaient encore comme neufs et fraîchement sortis des mains de l’artiste ; le temps ne les avait pas entamés, et, d’après le parfum de virginité qui s’exhalait de ces merveilles, on, eût dit qu’elles étaient animées d’une éternelle jeunesse, inépuisable dans sa fleur[82]. Adrien, auquel Athènes dut une splendeur nouvelle[83], les Antonins[84], Hérode Atticus, ornèrent la ville de nouveaux édifices d’une grande magnificence, bien que très inférieurs aux chefs-d’œuvre plus anciens. Mais non seulement la ville, toute l’Attique n’était pas moins resplendissante des beautés de la nature que de celles de l’art, et partout, on y sentait le souffle caressant et léger de la grâce[85]. L’aspect riant des champs cultivés et des vallées, l’éclat et la majesté du profil des montagnes, produisaient un effet d’autant plus magique que l’air était plus pur, et plus transparent, le jour plus vif et plus lumineux[86]. Une excursion en mer, sur les côtes de cette contrée, était comme un beau rêve ; elle purifiait l’âme en quelque sorte, et l’élevait comme pour la préparer à jouir avec recueillement du superbe coup d’œil sur la ville d’Athènes même[87].

Si Athènes attirait l’ami de l’art, des antiquités et de la science, Corinthe avait un attrait non moindre, quoique d’une autre nature. Le contraste entre ces deux villes présentait, à maint égard, de l’analogie avec celui qui existe aujourd’hui entre Rome et Naples. Dans la première tout était grave et silencieux, et l’on ne rencontrait partout que monuments et souvenirs de la grandeur du passé ; dans la seconde, au contraire, tout était moderne, et la vie, luxueuse, agitée, bruyante, celle d’un monde n’aspirant qu’à jouir du présent. Corinthe surpassait même Athènes par la beauté de son site, et ne le lui cédait probablement guère en éclat et en magnificence ; elle brillait surtout par le nombre et l’excellence de ses sources, fontaines et ouvrages hydrauliques, ornements principaux de la ville[88]. Strabon a décrit la vue dont on jouissait des hauteurs de l’Acrocorinthe[89]. La reconstruction de Corinthe, commencée par César et achevée par Adrien, en fit une ville toute neuve et toute romaine. Pausanias nomme, parmi les édifices romains qui y surgirent, un temple de Jupiter Capitolin[90]. Dans la population de cette ville, l’élément romain était, sinon prépondérant[91], du moins assez fort pour exercer une influence décisive sur le genre de vie et les mœurs, comme le montre surtout la grande faveur qu’y obtenaient les jeux de la gladiature et les chasses de l’arène. Peut-être Corinthe était elle-même déjà dans cette période, comme elle le fut plus tard, la résidence du gouverneur romain de la province. En même temps cette place, par son incomparable situation dans l’isthme, sur deux mers et comme au centre de la Grèce, était naturellement un lieu de rendez-vous et de passage pour les étrangers, qui y affluaient sans cesse de l’Est et de l’Ouest, et comme une ville appartenant à toute la communauté des Hellènes. C’était une vraie merveille de luxe et de plaisirs, faite pour égarer, par ses tentations, les esprits les plus fermes et toujours, comme auparavant déjà, la ville d’Aphrodite. Elle n’était pas moins riche en trésors de livres, étalés partout, dans les rues et sous les portiques, et l’apanage des traditions mythologiques ne lui faisait pas plus défaut que celui des souvenirs historiques[92].

Après Corinthe c’est, dans le Péloponnèse, le sanctuaire d’Esculape à Épidaure, grandement remis en vogue sous l’empire, qui pourrait bien avoir été visité le plus par les Romains. Des murs complétaient l’enceinte de ce lieu de guérison sacré, en partie déjà naturellement séparé de tout le voisinage par les pans des montagnes environnantes. Dans ces limites, établissant le ressort du temple, était situé le petit bois fourré, sous les ombrages duquel se promenaient les malades cherchant leur guérison, et se couchaient ceux qui venaient participer aux fêtes locales. Les divers bâtiments, consacrés aux usages du culte et à ceux de la thérapeutique, étaient disséminés dans ce bois ; la masse de ruines encore existante prouve l’étendue des constructions affectées à ces établissements. La libéralité de l’empereur Antonin les avait beaucoup agrandis. Parmi les bâtiments nouveaux qu’il y fit élever, figurait une maison spéciale pour les moribonds et pour les accouchements, que l’on avait cru devoir établir à l’extrémité de l’enclos sacré, parce qu’il était défendu de donner le jour à un enfant, ainsi que de se laisser mourir dans ses limites. Cette vallée close paraît avoir été un des plus gracieux sites de la Grèce ; tant qu’elle eut pour joyaux de sa parure toute la magnificence de ses temples et autres bâtiments, établis pour les fêtes entre les hauteurs boisées, couvertes de plantations d’un caractère religieux. C’était un beau jardin en même temps qu’un riche musée d’art, rempli d’innombrables monuments, dont le dotèrent successivement tous les siècles pendant lesquels la gloire du dieu d’Épidaure y attirait des patients de toutes les parties du monde alors connu[93].

Mais la ville la plus importante de la Grèce, pendant toute cette période, ce fut Rhodes, la capitale de l’île du même nom. Aucune autre ville grecque, de l’aveu de Strabon (IV, p. 652), ne surpassait, n’égalait même de loin la superbe Rhodes, comme l’appelle Horace (Odes, I, 7, 1). Elle était, à la fin du premier siècle de notre ère, la cité la plus riche et la plus florissante de la Grèce[94], et conserva ces avantages jusqu’au terrible tremblement de terre qui en fit tomber la majeure partie en ruines, vers le milieu du deuxième[95]. A la veille de cette catastrophe encore, elle paraissait, comme à l’époque de sa suprématie maritime, aussi neuve qu’une ville sortant de la main des maçons[96], et si belle qu’elle méritait en tous points le surnom de ville de Phébus[97]. Les môles de ses ports se projetaient au loin dans la mer ; ses immenses chantiers de construction ressemblaient, à vol d’oiseau, à des campagnes flottantes, ses galères à trois rangs de rames, ses trophées d’éperons de navires et d’autres souvenirs d’anciennes victoires, rappelaient les temps de sa puissance et de son indépendance. Au-dessus du quartier maritime s’élevait, en amphithéâtre, sur le rivage, la ville proprement dite[98], ceinte de murailles extrêmement fortes, protégées elles-mêmes par des tours[99], avec des rues larges et droites, bordées de maisons tellement uniformes que tout semblait construit d’une pièce[100]. Ses temples et ses sanctuaires resplendissaient de statues et de tableaux. Rhodes seule avait été préservée du brigandage exercé par Néron sur les objets d’art[101]. Le rhéteur Aristide exagère beaucoup, sans doute, en disant (page 553, 11 J) que, même après le tremblement de terre, il restait à cette ville tant de chefs-d’œuvre de l’art qu’il y aurait eu largement de quoi suffire encore à l’embellissement de plusieurs autres villes. D’après Mucien[102], on aurait compté à Rhodes 3.000 statues, ce qui ne serait guère plus, cependant, que dans les villes d’Athènes, de Delphes et d’Olympie, après qu’elles eurent été pillées par Néron. D’ailleurs, l’île tout entière ne se distinguait pas moins sous le rapport des beautés de la nature et celui de la salubrité du climat ; aussi les Romains la choisissaient-ils volontiers peur séjour d’été[103].

L’énumération, ne fût-ce que des villes d’une célébrité majeure, des temples avec leurs chefs-d’œuvre artistiques et leurs trésors, des points historiquement remarquables et des ruines diverses du passé, qu’allaient visiter les voyageurs en Grèce, remplirait à elle seule un volume. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de reparler plus loin des lieux et des curiosités que les amateurs de l’art, de l’antiquité et de l’histoire recherchaient de préférence.

Parmi les lieux de plaisir, il faut mentionner comme le plus célèbre Edepsus, dans l’île d’Eubée, au bord de la mer, avec dés sources thermales, encore aujourd’hui visitées par des malades. C’était alors un rendez-vous pour toute la Grèce, mais où il n’y avait, naturellement, non plus manque de visiteurs romains, parmi lesquels figurait déjà Sylla, qui y fit un séjour[104]. Les bains y présentaient le plus d’animation au printemps.

On y avait pourvu, d’une, manière exemplaire, au logement des visiteurs, par la construction de bâtiments d’habitation avec salles et portiques, ainsi qu’aux bains, par l’établissement de bassins. La terre et la mer fournissaient à l’envi, pour les festins, qu’on aimait surtout à y donner sur la plage, abondance des mets les plus friands. Cependant il paraît que les excès de la bonne chère et du luxé n’y étaient pas à l’ordre du. jour comme à Baïes, mais qu’on y trouvait un ton de société agréable et beaucoup d’occasions pour se procurer des jouissances plus nobles[105].

 

3° Asie-Mineure.

La plupart des Romains, après avoir voyagé en Grèce, visitaient certainement aussi l’Asie-Mineure. Les îles de la mer Égée, jadis florissantes et populeuses, maintenant désertes[106] ou seulement habitées par des proscrits, offraient aux passants ample matière à des considérations sur la fragilité de toutes les choses terrestres, mais ne devaient, par la même raison, guère les tenter de s’y arrêter. Cependant Cicéron fit, au mois de juin de l’an de Rome 703, le voyage d’Athènes à Délos, où il n’arriva que le sixième jour, s’étant arrêté en passant à Zoster, à Céos, à Gyaros et à Scyros[107]. Il paraît qu’Ovide aussi fit un séjour à Délos[108], lors d’un voyage en Grèce et en Asie-Mineure[109].

En outre Cicéron[110], comme Horace[111], fait un grand éloge de Mytilène, qu’Agrippa choisit pour sa retraite[112]. Germanicus donna une direction et une extension certainement inaccoutumées à son voyage de l’an 18[113], quand, après avoir gagné d’Athènes la côte d’Asie, par l’Eubée et Lesbos, il visita Périnthe et Byzance avec la Propontide, pénétra dans le Pont-Euxin, plein du désir d’apprendre à connaître les lieux antiques et célèbres qui s’y trouvent, et ne fut empêché que par des vents contraires de visiter aussi l’île de Samothrace, à son retour. Si les côtes et îles du bassin septentrional se dérobaient encore aux visites de la majorité des voyageurs romains, la plupart d’entre eux ne pouvaient, cependant, se dispenser d’aller voir Ilion et ce qu’il y avait là de vénérable, au point de vue des vicissitudes du sort et des origines de Rome même.

La petite ville d’Ilion, habitée par des Grecs Éoliens et relativement peu ancienne, n’avait été, jusqu’à l’occupation conquérante de l’Asie par les Romains, qu’une chétive bourgade ayant tout l’air d’un village, sans mur d’enceinte et où les toits n’étaient même pas couverts de tuiles[114]. Cependant, elle avait la gloire, que personne ne songeait encore alors à lui contester, d’être située à la même place que la sainte Ilie (Ίλιος) d’Homère. Celle-ci, prétendaient les habitants de la localité, n’avait même jamais cessé d’exister, mais avait été rebâtie, après le départ des Grecs, par des réfugiés troyens, revenus dans leur patrie[115]. Pallas, fléchie par les prières d’Hécube et d’Andromaque, était restée la divinité tutélaire de la ville nouvelle. Xerxès et Alexandre le Grand y avaient offert des sacrifices à la déesse, dans le temple de laquelle on avait même montré au second la lyre de Pâris et les armures des héros d’Homère[116]. Les Romains, tout aussi convaincus de l’identité d’Ilion avec l’ancienne Troie, firent de la ville à laquelle ils rapportaient leur origine la capitale de tout le littoral voisin ; aussi parvint-elle, par suite de l’immunité d’impôt et d’autres faveurs multiples, qui lui furent accordées, à s’élever au rang d’une ville de second ordre assez considérable. L’érudition avait, il est vrai, tenté de faire tomber, sous les coups des armes de la critique, la gloire à laquelle Ilion devait sa nouvelle prospérité. Deux auteurs, l’un grammairien, l’autre une femme estimée pour ses commentaires d’Homère, contestèrent l’identité d’Ilion avec Troie, en se fondant sur de doctes arguments. Chez tous les deux, natifs de villes du voisinage, l’esprit dé jalousie, fomenté par des rivalités locales, était peut-être pour quelque chose dans les mobiles de cette attaque, d’autant plus redoutable qu’elle partait d’Alexandrie, c’est-à-dire du foyer principal des études de grammaire et d’archéologie grecques. Cette nouvelle manière de voir, trouva, comme il paraît, de l’écho dans le monde savant ; au moins gagna-t-elle, dans la personne de Strabon, l’appui d’une autorité de grand poids ; mais, hors du cercle des érudits de profession, il ne semble pas qu’elle eût fait son chemin auprès du grand public lettré, même en Grèce. Pour les Romains, comme on le voit par Tacite[117], l’identité d’Ilion avec Troie ne fit jamais l’objet du moindre doute ; et leurs voyageurs ne se laissaient guère arrêter, par les scrupules de l’esprit critique, dans la recherche du plaisir que leur procurait la satisfaction de retrouver, sur ce sol classique, chacun des points dont il est fait mention dans l’histoire de Troie. Les gens d’Ilion continuaient de montrer, comme par le passé, le temple et la place où se trouvait l’image de Pallas, transférée depuis à Rome, comme l’attestent ces vers d’Ovide[118] :

Creditur armifèrve signum cœleste Minervæ,

Urbis in Iliacæ desiluisse juga.

Cura videre fuit : vidi templumque locumque,

Hoc superest illi, Pallada Roma tenet.

En général, ces braves gens ne se faisaient pas faute de repaître l’esprit et les yeux des curieux les plus insatiables[119]. Strabon, Pomponius Méla (I, 18) et Artémidore[120] sont entrés, tous les trois, dans plus ou moins de détails en décrivant ces curiosités. Pausanias (VIII, 12, 4) crut même devoir invoquer, comme preuve de l’ensevelissement d’Anchise près de Mantinée, en Arcadie, la circonstance que les Ilions ne montraient pas son tombeau. Les voyageurs consciencieux ne manquaient pas, sans doute, de parcourir, indépendamment de la ville et des environs, à la main de leurs guides, toute la plaine jusqu’à la mer, sur les bords de laquelle s’élevaient les tertres marquant les fosses tumulaires des héros grecs. On mentionne Apollonius de Tyane[121] et Caracalla[122] parmi les personnages qui y offrirent des sacrifices. Sur la tombe de Protésilas, se trouvaient ces arbres qui se desséchaient dès que leurs faites arrivaient à la hauteur de laquelle on pouvait découvrir Ilion, puis recommençaient de nouveau à pousser[123]. Dans le poème de Lucain, César visite ce pays, après la bataille de Pharsale, ce qui fournit au poète l’occasion de mettre à profit ses propres souvenirs de voyage, pour le décrire[124]. Ce dernier pouvait, d’ailleurs, très bien y être allé d’Athènes, où il fit positivement un séjour, comme nous l’apprend un passage de Suétone[125]. On montrait aussi la grotte dans laquelle Pâris prononça son fameux jugement[126]. Des forêts improductives et des troncs vermoulus, dit Lucain, ont envahi les palais royaux et pris racine dans les temples des dieux ; tout Pergame est couvert de broussailles ; même les ruines ont disparu. Il voit le rocher auquel on avait attaché Hésione, fille de Laomédon, et l’appartement d’Anchise caché dans l’épaisseur d’un bois, la caverne dans laquelle était assis le juge de la beauté des trois déesses, la place de laquelle Ganymède fut enlevé et porté au ciel, la roche sur laquelle jouait la nymphe Œnone ; il ne se trouve pas là une pierre qui n’ait un nom. Il avait, sans même s’en apercevoir, franchi un ruisseau presque desséché, serpentant sur le sol poudreux : c’était le Xanthe. Ne se doutant de rien, il met le pied dans l’herbe haute ; l’homme du pays l’avertit de ne pas fouler la cendre d’Hector. Les pierres étaient dispersées, nul vestige ne trahissait qu’elles avaient formé, un sanctuaire ; et tu ne regardes pas, lui dit son guide, les autels au pied desquels tomba Priam ?

En général, cette partie des côtes de l’Asie-Mineure était très riche en curiosités. L’Ionie notamment ne le cédait pas, sous ce rapport, même à la Grèce, qu’elle surpassait par la beauté de son climat[127]. C’est là que se trouvaient les temples les plus fameux, les plus vastes et les plus anciens, celui de Colophon, que Germanicus aussi visita et dont il consulta l’oracle[128], ainsi que ceux d’Éphèse et de Milet ; là s’élevaient aussi les plus belles villes, dans lesquelles on n’avait pas cessé de prodiguer les édifices somptueux et surtout les bains[129]. Parmi ces villes, les plus visitées étaient probablement Éphèse et Smyrne, que Dion Chrysostome[130] propose, avec Tarse et Antioche, comme modèles à Pruse. La première, une des plus riches places de commerce de l’Asie citérieure[131] et l’un des joyaux de la contrée[132], ainsi que la capitale de la province sous les Romains, passait pour une des villes les plus populeuses, les plus belles et les mieux bâties du monde[133]. Mais la gloire d’être la plus magnifique entre toutes appartenait, déjà du temps de Strabon, à Smyrne, bien que les rues y fussent encore très sales, à cette époque, faute d’égouts[134]. Plus tard, on remédia probablement à cet inconvénient ; aussi la ville s’agrandit et s’embellit-elle de plus en plus, pendant les deux premiers siècles, ce qui l’autorisait véritablement à se vanter d’être la première de la contrée, en étendue et en beauté comme en splendeur, la vraie métropole de l’Asie[135]. Aristide l’a décrite, avec cette exagération qui lui est propre, vers la fin de la période qui nous occupe, avant les ravages du tremblement de terre qui y eut lieu[136] entre 178 et 180. S’élevant en amphithéâtre de l’a mer et du port, dans une situation sans pareille, elle offrait partout le même aspect superbe, soit que l’on regardât des hauteurs voisines de ses faubourgs lé panorama de la mer et de la ville même, ou que l’on vit celle-ci de l’entrée du port. Mais l’intérieur surpassait encore ce qu’elle promettait vue à distance. Elle se présentait là avec un tel air de prospérité, d’aisance et de grâce, que l’on eût dit une ville, non construite peu à peu, mais ayant poussé de terre d’un seul jet. Rien n’égalait la splendeur de ses gymnases, de ses places publiques, de ses théâtres, de ses temples et des sanctuaires adjacents. Pour les bains, non moins nombreux, on y avait l’embarras du choix, outre qu’elle offrait des allées de toute espèce, couvertes ou découvertes, les unes plus belles que les autres, pour la promenade ; des sources et des fontaines, dans chaque maison et même en nombre supérieur à celui des maisons, des rues larges comme de vraies places et se coupant à angles droits, pavées de marbre et bordées d’arcades à un ou deux étages ; il y avait en outre, dans cette ville, des établissements de tout genre, tant étrangers que nationaux, pour l’instruction et l’éducation, abondance de fondations de prix à donner au concours, de spectacles et d’autres moyens de réjouissance. Les produits de l’industrie humaine et de l’art y rivalisaient avec ceux de la terre et de la mer. On y jouissait, enfin, du plus beau climat, car les vents d’ouest, soufflant de la mer, contribuaient à faire également de cette ville un lien de plaisance, en été comme au printemps. En un mot, c’était un séjour qui convenait parfaitement aux deux nations, aux Romains non moins qu’aux Grecs, soit que l’on n’y songeât qu’au plaisir, ou que l’on voulut s’y occuper sérieusement d’études et de la culture de l’esprit[137], pour laquelle les ressources ne manquaient pas. Ainsi Galien, à l’âge de vingt-et-un ans, alla à Smyrne, pour y suivre les cours de Pélops, élève de Numésien, et ceux du Platonicien Albin. Quant à l’école de médecine mentionnée par Strabon (XII, p. 580), elle avait cessé d’exister.

 

4° Égypte

Il est probable que les voyages entrepris seulement dans un but d’instruction et de plaisir, mais non de science à proprement parler, ne s’étendaient que rarement, par terre, dans les directions de l’est et du sud, au-delà de cette province d’Asie où l’on arrivait si facilement. L’île de Chypre, la Syrie et la Palestine, dont chacune offrait bien assez de choses curieuses et dignes d’être vues, méritaient certainement aussi d’être visitées ; mais la longueur et la difficulté du voyage par mer devaient en détourner la plupart des touristes. Cependant Tacite raconte une visite de Titus à Paphos[138]. Avant le troisième siècle, même la superbe Antioche, d’ailleurs encore très peu mentionnée dans les auteurs latins des deux premiers siècles de l’ère chrétienne[139], et la célèbre Jérusalem[140], ne voyaient probablement que bien peu de voyageurs romains désireux, comme Pausanias (V, 7, 3), de contempler le Jourdain et la mer Morte. Mais il en partait. d’autant plus, chaque année, des ports de l’Italie comme de ceux de la Grèce, pour aller visiter l’Égypte, unie notamment avec l’Italie, pendant la saison de la navigation, par des relations commerciales aussi actives que suivies. La ligne régulièrement desservie entre ces deux contrées, allait d’Alexandrie à Pouzzoles. Ce port commerçait avec tout le monde connu[141]. Une forêt de mâts s’y pressait dans un bassin formé par de puissants môles, se projetant au loin dans la mer. Les navires de tous les pays riverains de la Méditerranée, ceux de l’Espagne[142], de la Sardaigne et de l’Afrique, comme ceux de Chypre, de la Phénicie et de l’Égypte, s’y rencontraient[143]. La population de Pouzzoles était fortement mélangée d’éléments orientaux, nombre de Grecs et de Juifs[144], d’Égyptiens, et, de Syriens étant venus s’y établir à domicile. Les grandes villes de commerce de l’Orient, telles qu’Hiérapolis, Béryte, Tyr et, sans doute, bien d’autres encore, avaient à Pouzzoles leurs factoreries et des établissements religieux ; pour la célébration de leurs cultes[145]. Il y avait là certainement à l’ancre, en tout temps, des navires alexandrins, de toutes lés grandeurs et de toutes les espèces, depuis le petit navire fin voilier[146] jusqu’au gigantesque bâtiment de charge, affecté au transport des grains. Tels, mesurant près de 60 mètres en longueur, sur plus de 15 dans leur plus gr