MŒURS ROMAINES

 

LIVRE VI — LES SPECTACLES.

CHAPITRE III. — L’Amphithéâtre.

 

 

Dans les jeux du cirque, le grand public des spectateurs, échauffé par l’esprit de parti, prenait un si vif intérêt au spectacle, qu’il y participait en quelque sorte comme acteur et que, là, un luxe de moyens comparativement médiocre suffisait pour tenir le peuple en baleine. Il était d’autant plus difficile d’occuper son désœuvrement et de, satisfaire sa curiosité dans les autres spectacles, auxquels il assistait dans une attitude plus passive. C’est à l’amphithéâtre qu’on faisait les plus grands efforts dans ce but. Quelque émouvants que fussent déjà de leur nature les spectacles qu’on y donnait, on était encore obligé de recourir à des décorations d’une magnificence vraiment féerique, à une succession de surprises et de changements à vue continuels, ainsi qu’à tout le charme de l’infini, du bizarre et du monstrueux, pour remplir et dépasser l’attente, ou du moins répondre aux prétentions du public, dans une capitale aussi exigeante et aussi blasée. C’est dans l’arène des amphithéâtres qu’avaient lieu, sous l’empire, pour la célébration de chaque fête, ces fameux combats de gladiateurs et de bêtes féroces, où le sang coulait à flots, mais qui, plus anciennement, se donnaient au cirque ; c’est dans la même arène, submergée, qu’on organisait en outre, à grands frais, les prodigieuses représentations nautiques connues sous le nom de naumachies.

 

§ 1. — Origine et propagation des amphithéâtres.

L’usage des jeux de l’amphithéâtre, comme on le verra bientôt, avait de longtemps précédé la conception du genre d’édifices auquel ils empruntèrent leur dénomination collective, et dont il faut commencer par dire un mot ici. De faibles commencements ces jeux étaient arrivés, dans le cours des siècles, à affecter des proportions de plus en plus grandioses. Il fallut alors, dans l’intérêt de la commodité des spectateurs et pour complaire à leurs fantaisies, songer à des dispositions nouvelles et à des embellissements qui marchèrent de front avec la mode des spectacles de l’espèce. Dans les derniers temps de la république, le peuple se pressait encore sur des échafaudages de bois, élevés à la hâte au Forum[1], jusqu’à ce qu’on eut l’idée de pourvoir à ses aises par l’appropriation d’un bâtiment spécial. L’architecture hellénique fournit lei éléments de la combinaison et du perfectionnement de l’édifice à construire.

En passant de l’hémicycle du théâtre grec à la circonférence du cercle entier, renfermant une arène elliptique, on constitue, l’amphithéâtre, qu’Ovide encore appelle structum utrinque theatrum[2]. En l’an 53, C. Scribonius Curion fit dresser, au rapport de Pline l’Ancien, deux théâtres mobiles en bois, placés l’un contre l’autre. Dans la matinée, on donnait sur tous les deux des représentations de jeux scéniques, puis on les faisait tourner sur leurs pivots avec tous les spectateurs ; les deux hémicycles de bois se rejoignaient de manière à former le cercle, et, les deux scènes disparaissant, on donnait le même jour, après midi, dans l’amphithéâtre ainsi improvisé, des jeux de gladiateurs[3]. Le premier amphithéâtre véritable de Rome fut peut-être celui que Jules César y construisit en bois, en l’an 44 avant J.-C. Un autre, bâti en pierre par Statilius Taurus, quinze ans plus tard, disparut probablement dans l’incendie néronien. Néron encore ne fit reconstruire au Champ de Mars qu’un amphithéâtre en bois. La dernière période décennale du premier siècle de notre ère seulement vit l’achèvement du colossal amphithéâtre des Flaviens, dans les ruines duquel nous admirons encore le débris le plus imposant de tout un monde écroulé.

Cependant, à mesure que tout subit l’influence et reçut l’empreinte de la civilisation romaine, la mode des spectacles de l’amphithéâtre se répandit aussi loin que s’étendait la domination du grand empire. De Jérusalem à Séville, de la Bretagne insulaire à l’Afrique septentrionale, il n’était certainement pas une ville considérable dont l’arène ne fût ensanglantée, tous les ans, par de nombreuses victimes. Outre les mentions qu’en ont faites incidemment les auteurs anciens, des monuments divers, mais surtout les ruines des amphithéâtres mêmes, dans les pays qui étaient alors des provinces de l’empire, permettent de suivre jusqu’à un certain point le mouvement de propagation de ces spectacles.

Ils étaient naturellement le plus communs en Italie, dans le pays qui possède encore aujourd’hui beaucoup plus de ces ruines que tous les autres. Il n’y avait là guère de petite ville ; quelque chétive et pauvre qu’elle fût, où l’on ne vît se produire, de temps en temps, quelques gladiateurs ambulants, ou qui ne se divertît à voir tuer des sangliers et des ours. Dans les localités plus importantes, on ne craignait pas de faire, pour ces spectacles, des dépenses qui doivent nous paraître excessives, en comparaison de celles que comportent chez nous, avec nos idées, ces réjouissances populaires. Souvent ils duraient deux[4], trois[5], quatre[6] jours et plus encore : jusqu’à huit jours[7] à Préneste, par exemple.

On n’y chassait et tuait pas seulement des taureaux, des cerfs, des lièvres, des sangliers et des ours, espèces communes dans l’Apennin, mais aussi des panthères[8] et des autruches[9], que le peuple appelait plaisamment des moineaux d’outre-mer, et Pline l’Ancien dit que l’on voyait déjà de son temps, dans les municipes, les bestiaires avec des armures d’argent, luxe qui, un siècle auparavant, avait fait grande sensation dans les spectacles donnés à Rome par Jules César[10]. Dans les petites localités réputées chétives et pauvres, on faisait combattre trois[11] ou quatre[12], dans celles de plus d’importance, vingt[13], trente[14] et jusqu’à cinquante[15] paires de gladiateurs.

A Pompéji, un certain A. Clodius Flaccus, investi pour la seconde fois du duumvirat, qui était la plus haute dignité municipale de l’endroit, fournit seul pour les jeux, entre autres dons de sa munificence, trente paires d’athlètes et cinq de gladiateurs ; plus, conjointement avec son collègue, trente-cinq autres paires de gladiateurs, avec tout ce qu’il fallait pour des combats de taureaux et une tuerie d’ours, de sangliers et d’autres animaux[16]. Des mentions de l’espèce ont été gravées sur les socles de statues et sur d’autres monuments commémoratifs, ainsi que sur des mausolées, pour transmettre à la postérité le souvenir et l’éloge de la magnificence et de la libéralité des donateurs de fêtes. Ces inscriptions montrent quels efforts communes et particuliers faisaient, dans ces occasions, pour que leur ville y paraît avec le plus d’éclat possible[17]. Or, on jugeait de l’éclat des fêtes d’après le nombre d’hommes qui y étaient immolés. Sur le piédestal d’une statue, érigée en l’an 249 à un citoyen qui avait rempli toutes les charges et donné de magnifiques spectacles, on lit : Il a fait paraître en quatre jours, à Minturne, onze paires de gladiateurs qui n’ont cessé le combat qu’après que la moitié d’entre eux, tous des plus vaillants de la Campanie, furent restés sur le carreau ; il a de plus fait traquer à outrance dix terribles ours ; vous vous en souvenez bien, nobles concitoyens[18].

Après l’Italie, ce sont les Gaules et l’Afrique septentrionale qui présentent le plus d’amphithéâtres, et c’est sans doute dans ces provinces, comme en Espagne, que les combats de gladiateurs étaient le plus répandus. Dans les pays septentrionaux, où les amphithéâtres manquent entièrement, ces jeux doivent avoir été plus rares, mais uniquement par la raison que là une population clairsemée, la pauvreté et la rudesse des habitants, ainsi que l’isolement des villes romaines, formaient encore plus généralement obstacle à la propagation des usages romains.

C’est seulement en Grèce que l’instruction plus avancée et les mœurs plus polies du peuple opposèrent positivement à l’introduction des jeux de gladiateurs une résistance assez forte pour empêcher que cette mode n’y devînt jamais aussi générale que dans les provinces d’Occident.

Cependant on ne tarda pas à s’y habituer, même en Orient. On y avait déjà vu ce que peut l’habitude, à l’époque où le roi Antiochus Épiphane monta le premier des jeux de gladiateurs, en Syrie et probablement aussi en Grèce. Dans les commencements, l’effroi l’emportait sur le plaisir qu’on y trouvait ; mais, à force de multiplier les représentations, dans lesquelles on se borna d’abord à ne faire durer les combats que jusqu’au premier sang, puis jusqu’à la chute du premier homme dans l’arène, ce prince fit tant que le public y prit goût et que des volontaires ne tardèrent même pas à s’offrir comme champions, pour un modique salaire[19]. Les jeux de gladiateurs durent plus facilement trouver accès en Grèce quand, après la soumission de cette contrée, ses relations avec la métropole conquérante se furent multipliées comme aussi devenues plus intimes, et qu’avec le temps les mœurs romaines se naturalisèrent de plus en plus en Grèce. Le foyer de cette propagande d’influences étrangères était, dans le pays même, Corinthe ressuscitée par César sous la forme d’une colonie romaine. Comme il y avait peu de l’esprit hellénique dans le caractère de cette colonie et de sa population, il était naturel que les jeux de gladiateurs trouvassent leur meilleur terrain précisément dans une riche et opulente cité maritime et marchande, où s’agitait, on n’en peut douter, une populace nombreuse et corrompue. Aussi cette ville est-elle la seule de la Grèce qui ait possédé réellement un amphithéâtre, mais non toutefois avant le deuxième siècle de notre ère. Les ruines en subsistent encore. Ce genre de spectacles fut également introduit à Athènes, parce qu’on y était jaloux de ne rester, pour quoi que ce fût, en arrière des Corinthiens[20].

Ils y avaient pénétré du temps de Dion Chrysostome[21], qui vécut sous Nerva et Trajan. Mais, si Philostrate fait adresser aux Athéniens par Apollonius de Tyane, sous Néron déjà, une lettre de réprimande au sujet des jeux de gladiateurs donnés chez eux[22], il anticipe et commet un anachronisme, ou plutôt il invente pour le besoin de son roman biographique. Un fait certain, c’est que, sous le règne de Trajan, ces spectacles n’étaient plus rares en Grèce, bien qu’il y eût quelques localités, comme Rhodes par exemple, qui les repoussaient encore. Plutarque[23] recommandé aux hommes aspirant à la direction des affaires publiques, dans leurs communes, d’en bannir les combats de gladiateurs, ou, s’ils voyaient l’impossibilité d’arriver à une suppression complète, de les restreindre du moins et de : tenir tête à la masse demandant ces spectacles. Mais ses lamentations sur la trivialité des riches qui ne reculaient pas, dans, le choix des moyens vils, devant cette ignoble complaisance même, pour se faire une position plus influente dans leur ville,. et corrompaient ainsi le peuple, montrent bien qu’il désespérait lui-même de voir fructifier ses conseils[24]. Toujours ce ne fut, en Grèce, que la lie du peuple qui prit goût à ces réjouissances barbares. Quant aux gens bien élevés, ils y étaient, comme il parait, unanimes pour les condamner. De même que Plutarque[25], Dion Chrysostome, Lucien[26] et d’autres parlent avec horreur des jeux de la gladiature, qu’ils appellent une coutume brutale, bestiale, meurtrière et non moins détestable en ce qu’elle enlève au pays ses hommes les plus vaillants. On rapporte que le philosophe Démonax, à l’époque même où les Athéniens crurent devoir adopter aussi ce spectacle, leur dit de commencer plutôt par renverser l’autel qu’ils avaient élevé à la Pitié[27].

Les jeux de gladiateurs eurent beaucoup moins de peine Maire leur chemin dans les provinces de l’Asie Mineure, auprès d’une population mixte d’origine semi orientale, et plus encore dans l’Orient proprement dit, la Palestine exceptée. Dans l’Asie Mineure Strabon déjà connaissait un amphithéâtre à Nysa en Carie ; un autre fut construit, en l’an 79, à Laodicée sur le Lycus. Alexandrie en Égypte aussi eut son amphithéâtre, déjà sous le règne d’Auguste. Nous reviendrons à la fin du chapitre sur le nombre et l’importance monumentale des édifices de ce genre, dans les différentes parties de l’empire romain, en procédant à l’énumération des débris qui en restent.

 

§ 2. — Jeux de la gladiature.

Les combats de gladiateurs, originaires de l’Étrurie[28] et de la Campanie, où il parait même qu’ils formaient ; dans les grands festins, un des divertissements dont on régalait les convives[29], étaient primitivement inconnus dans le Latium. Outre certains passages de Valère Maxime, de Nicolas Damascène et de Tertullien, qui se fonde sur l’autorité de Suétone, une peinture représentant des jeux de gladiateurs, dans un tombeau à Tarquinies[30], atteste qu’ils étaient en usage chez les Étrusques. Enfin, le mot lanista, qui, dans la langue de ce peuple, signifiait bourreau[31], et le personnage également étrusque de Charon, qui figurait avec Mercure, le conducteur des âmes, aussi parmi les masques de l’amphithéâtre[32], militent en faveur de la même thèse.

A Rome, ces jeux n’apparaissent pour la première fois que près de cinq siècles après la fondation de cette ville. Jusqu’à la dernière période de la république, on n’y recourut que polir la célébration d’obsèques, sans jamais les faire servir, comme les courses et les représentations scéniques, dans les fêtes données par l’État. Rares d’abord, ces combats devinrent de plus. en plus fréquents dans- la suite. A mesure qu’ils se multiplièrent, on renchérit sur la magnificence des apprêts de ce genre de spectacles, et on y prodigua la vie des hommes. C’est en l’an 490 de Rome (264 avant notre ère), lors des obsèques de Brutus Pérus, que ses fils, Marc et Dèce, firent les premiers combattre trois paires de gladiateurs sur le marché aux bœufs[33]. Ces jeux grandirent tellement, en moins d’un demi-siècle, que l’on vit aux prises vingt-deux paires, de combattants au Forum, lors des funérailles de Marc-Émile Lépide, dès l’an de Rome 538 (216 avant notre ère) ; vingt-cinq à celles de Marcus Valérius Lévinus (an de Rome 554, ou 200 avant notre ère), et soixante aux obsèques de P. Licinius (an de Rome 577, ou 183 avant notre ère). Dans l’année de Rome 580 (174 avant J.-C.) ; il y eut plusieurs petits jeux de gladiateurs, éclipsés par celui que donna T. Flaminin pour solenniser les funérailles de son père, et dans lequel soixante-quatorze hommes combattirent trois jours de suite[34]. Un jeu de même durée de trente paires, que, suivant Pline l’Ancien[35], G. Térence Lucain fit combattre au Forum., en mémoire d’un aïeul maternel qui l’avait adopté, paraît se rapporter au sixième siècle de l’ère datant de la fondation de Rome, sinon, comme le pense Mommsen, au commencement du septième. Toujours est-il que l’ardeur avec laquelle on briguait la faveur de la plèbe et les manœuvres des démagogues poussèrent les donateurs de fêtes à se surpasser de plus en plus.

Jules César acheta, pour les spectacles qu’il avait l’intention de donner comme édile, en l’an de Rome 689 (65 avant J.-C.), tant de gladiateurs que ses adversaires en prirent ombrage, et qu’un sénatus-consulte, rendu sur cette proposition, défendit à tout particulier d’en avoir plus d’un certain nombre. Or, bien que cette mesure obligeât César à réduire de beaucoup l’effectif de la troupe qu’il voulait employer à ses fêtes, il n’en fit pas moins combattre encore trois cent vingt paires[36].

Auguste, en l’an de Rome 732 (22 avant J.-C.), décréta que les préteurs ne pourraient donner des jeux de gladiateurs que deux fois par an, ni y faire combattre chaque fois plus de cent vingt hommes[37]. Dans les spectacles offerts par des particuliers cependant, il ne parait pas que cent paires aient été, à cette époque déjà, une chose insolite.

Heredes Staberi summam iucidere sepulcro,

Ni sic fecissent, gladiatorum dare centum

Damnati populo paria atque epulum arbitrio Arri.

Ce témoignage d’Horace[38] est, au surplus, confirmé par celui de Perse (IV, 48), dans les deux vers suivants :

Dis igitur genioque ducis centum paria ob res

Egregie gestas indico . . . . . . . . . .

Tibère se crut même obligé de fixer un maximum du nombre de paires admissible[39], pour les jeux des particuliers sans doute, puisque, pour les jeux publics, le maximum avait déjà été fixé par son prédécesseur. Aux spectacles donnés par Auguste, pendant son règne, avaient combattu dix mille hommes en tout, d’après sa propre indication[40]. Il paraît qu’on n’en vit pas moins dans l’arène aux seules fêtes données à Rome par Trajan, en l’an 106 de notre ère, après la soumission des pays du Danube, et qui durèrent quatre mois[41]. Les spectacles dus à des particuliers étaient parfois tout aussi grandioses. Le premier Gordien, dans l’année de son édilité, donna mensuellement un jets de gladiateurs, dans lequel ne parurent jamais moins de cent cinquante, quelquefois même jusqu’à cinq cents paires de combattants[42] ; d’où l’on peut conclure à une réquisition totale de quatre à cinq mille hommes dans l’année.

Avec le nombre des gladiateurs on vit s’élargir le plan et se compliquer les apprêts des jeux. Déjà au deuxième siècle avant Jésus-Christ on évaluait, d’après ce qui a été dit plus haut, les frais d’un brillant jeu de gladiateurs à 30 talents ou plus de 184.000 fr.[43] A celui que Jules César donna comme édile, l’attirail nécessaire était d’argent[44] ; à un autre, donné par Néron, il était d’ambre[45], ou du moins en marqueterie d’ambre. Plus l’empire prenait d’extension et conquérait de pays nouveaux, moins on regardait aux distances dans la réquisition des hommes qu’on traînait à home pour se procurer le spectacle de les voir s’entre-égorger dans l’arène. Sous la république, on y avait vu combattre des Samnites et des Gaulois, habitants de provinces et districts limitrophes, ou des Thraces venus d’une côte relativement peu éloignée ; sous l’empire, on y amena des sauvages tatoués de l’île de Bretagne[46], de blonds Germains des contrées rhénanes et des bords du Danube, des Suèves et des Daces[47], des Maures basanés, tirés des bourgades de l’Atlas, des nègres de l’Afrique intérieure et des nomades de quelque steppe de la Russie actuelle. Ainsi combattirent, après le triomphe de Probus, trois cents paires de gladiateurs, parmi lesquels figuraient des Blemmyes, des Germains, des Sarmates et des brigands de l’Isaurie[48]. Au quatrième siècle, on mentionne aussi des Saxons parmi les combattants de l’amphithéâtre[49]. Le sort d’une partie des captifs, appartenant aux tribus les plus diverses, qui figurèrent dans le cortége triomphal d’Aurélien, avait été probablement aussi d’être égorgés dans l’arène[50].

Avec l’emploi de gladiateurs issus des pays étrangers, on vit s’introduire également l’usage de leurs armes, de leurs costumes et de leurs diverses manières de combattre, comme par exemple celui des petits boucliers ronds des Thraces, des grands boucliers carrés des Samnites, des cottes de mailles des Parthes[51] et des chars de combat des Bretons. Aux spécialités d’armement et de combat propres à chaque peuple on imagina d’ajouter des inventions de pure fantaisie, pour varier de plus en plus le spectacle. Les gladiateurs parurent couverts des. armures et munis des armes les plus disparates, avec lesquelles on les faisait combattre homme contre homme ou en troupes (gregatim). Ils se livraient aussi des batailles en règle, où se mêlaient des milliers d’hommes parfois, et après lesquelles le sol était jonché de cadavres. On vit même des batailles navales, célèbres dans l’histoire ; représentées exactement comme elles avaient eu lieu, tantôt sur de grandes pièces d’eau, tantôt dans l’arène submergée de l’amphithéâtre.

Mais à la fin ni l’émotion produite par ces combats sanglants, ni même le merveilleux éclat de la misé en scène ne suffirent plus pour chatouiller les nerfs émoussés d’une haute société complètement avilie et d’une populace abjecte ; il fallut recourir aux inventions les plus étranges, les plus extravagantes et les plus monstrueuses pour rendre plus palpitants ces spectacles, dignes d’un peuple de cannibales. Domitien joignit des tueries d’animaux aux jeux de gladiateurs qu’il donnait la nuit ; les épées y étincelaient à la lumière des lampes et des candélabres[52]. Aux Saturnales de l’an 90, il fit combattre des nains et des femmes[53]. A l’un des spectacles, que Néron donna à Pouzzoles au roi des Parthes, Tiridate, on ne vit paraître que des nègres des deux sexes et de tout âge[54]. Il n’était pas rare, d’ailleurs, que des personnes du sexe combattissent dans l’arène, même des femmes de haute naissance[55], comme en 64 sous le règne de Néron ; aussi fallut-il, en l’an 200 encore, rendre une défense qui leur interdît d’y paraître[56].

Les gladiateurs étaient soit des criminels condamnés, des prisonniers de guerre ou des esclaves, soit des engagés volontaires. La condamnation d’un homme à mourir parle glaive des gladiateurs, ou par la dent des bêtes féroces, constituait une aggravation de la peine capitale prononcée, contre lui[57]. La seconde de ces deux formes du supplice n’était appliquée qu’aux personnes n’ayant pas droit de citoyens romains[58], et, suivant une pratique adoptée dans les temps postérieurs de l’empire, à des gens de bas étage[59]. Mais la simple condamnation à l’internement dans une école de gladiature n’était pas absolument un arrêt de mort ; car il restait, dans ce cas, aux criminels les chances d’obtenir au bout de trois ans, avec la baguette (rudis), qui tenait lieu de fleuret moucheté, la dispense de reparaître dans l’arène, et au bout de cinq ans, avec le chapeau, leur affranchissement complet. On n’infligeait ces peines que pour des crimes tels que le brigandage à main armée[60], l’assassinat, des actes incendiaires, le sacrilège[61], la mutinerie dans les rangs de l’armée[62]. Cependant le bon plaisir impérial franchissait aussi parfois cette limite des dispositions de la loi, quand on manquait d’hommes pour l’arène. De pareils actes d’arbitraire ont été surtout vivement reprochés à Caligula[63], à Claude[64] et à Néron[65]. Le nombre des prétendus criminels, figurant dans les arènes de l’époque, est d’ailleurs si grand qu’il inspire des doutes sur la justice des arrêts qui les avaient condamnés. Ainsi le roi des Juifs Agrippa fit une fois paraître dans celle de Béryte quatorze cents malheureux, tous accusés d’avoir mérité la mort[66], et Adrien en fit combattre trois cents dans une autre circonstance[67]. Cependant il paraît qu’assez souvent aussi on gracia des condamnés d’après le désir du peuple, s’intéressant à eux pour le courage dont ils avaient fait preuve dans le combat, ou pour quelque autre motif[68]. Les prisonniers de guerre, à l’issue d’une campagne heureuse, étaient également transportés par centaines dans les écoles impériales de gladiature, les spectacles de l’amphithéâtre offrant la plus belle occasion de se débarrasser d’eux.

Ainsi les Bretons faits prisonniers furent exterminés en masse, à Rome, lors des jeux triomphaux de l’an 47 de notre ère[69], et l’on voua au même sort, en les livrant aux amphithéâtres des provinces, après la fin de la guerre de Judée, ce qui restait des prisonniers juifs, dont bon nombre (2500 suivant Josèphe) venaient d’être immolés à Césarée, dans les jeux[70]. Les Bructères vaincus, que leur perfidie ne permettait pas d’employer au service militaire, ni leur sauvagerie d’utiliser comme esclaves, furent jetés en si grand nombre aux bêtes féroces, qu’elles se lassèrent du carnage. Comprend-on, après de pareilles atrocités, le langage de panégyristes félicitant hautement l’empereur d’avoir fait tourner cette grande extermination des ennemis de l’empire à l’amusement du peuple, le plus beau triomphe que l’on pût imaginer ![71] Constantin le Grand encore ne procédait pas autrement.

Dans les armées d’esclaves des grands, sur la fin de la république, il n’y avait probablement pas manque de gladiateurs déjà formés en bandes. Ils servaient à leur maître de gardes du corps et de bravi[72], ou étaient employés aux spectacles qu’il donnait à ses frais ; souvent aussi il les prêtait et les louait pour des jeux donnés par autrui. On voit Cicéron s’informer avec beaucoup d’intérêt d’une bande achetée en 56 avant Jésus-Christ par son ami Atticus ; il avait appris que ces gladiateurs se battaient admirablement, et que, si Atticus avait pu se résoudre à les donner à louage, deux spectacles l’eussent fait rentrer dans son argent[73]. Plusieurs des grands de cette époque avaient des écoles de gladiateurs qui leur appartenaient en propre, notamment à Capoue, où ils en faisaient élever et dresser des centaines. C’est à Capoue que se trouvait l’école (ludus) de C. Aurelius Scaurus (an de Rome 648 = 106. av. J.-C.)[74], ainsi que celle de Lentulus, où 200 gladiateurs avaient comploté leur évasion, et de laquelle Spartacus, avec 70 de ses camarades, s’était échappé à main armée[75] ; enfin, l’école de Jules César[76], qui, d’après Suétone[77], se fit soumettre le plan d’une semblable à Ravenne.

Dans la guerre contre Catilina, on eut l’idée d’interner les gladiateurs de Rome à Capoue et dans d’autres municipes[78], Catilina comptant sur eux, au dire de Cicéron, bien qu’ils fussent mieux pensants que bien des patriciens[79], éloge qui doit paraître très équivoque, accompagné d’une pareille mesure.

Nous avons déjà vu qu’en l’an 65 avant J.-C., comme la multitude de gladiateurs achetés de tous côtés par César inquiétait ses adversaires politiques, un sénatus-consulte limita, pour les particuliers, la possession de gladiateurs à un maximum[80]. Mais, dans la suite, Caligula permit d’outrepasser cette limite[81], à laquelle avait trait probablement aussi un rapport adressé, par Domitien au sénat, et dont Pline le Jeune a fait mention[82]. Pour le reste, rien ne paraît avoir changé sous l’empire, quant au régime de la possession de gladiateurs par des particuliers, à cela près que, dans la ville même, l’usage de sortir avec un pareil cortége était tombé sans doute. Cependant Néron ne s’en départit point, et Tacite présente Junius Blésus, qui commandait les légions de Pannonie, entouré de ses gladiateurs, au camp, en l’an 14[83]. Nous les voyons toujours figurer en grand nombre parmi les esclaves des maisons opulentes ; on cite même des femmes qui en possédaient, comme par exemple une certaine Hécatée, dans l’île de Thasos[84]. Comme toute autre propriété, ils passaient de main en main[85], par achat, vente et enchère, et formaient parfois même une propriété indivise entre plusieurs copropriétaires[86]. Suétone nous montre Caligula faisant adjuger, dans une de ces enchères, 13 gladiateurs à un personnage prétorien, pour une somme de 9 millions de sesterces[87].

Dans le premier siècle de l’empire déjà, le droit des maîtres de vendre leurs esclaves pour l’arène était illimité ; ainsi, comme on l’a déjà vu, Vitellius, exaspéré par la pruderie de son esclave favori Asiaticus, l’avait vendu à un chef de gladiateurs ambulants[88]. Adrien fut le premier qui défendit toute vente non motivée d’une esclave à un entremetteur ou d’un esclave mâle à une école de gladiature[89] ; Marc-Aurèle rendit une défense pareille, touchant la vente d’esclaves pour les combats avec les bêtes féroces[90], acte qu’antérieurement déjà une loi pétronienne avait fait dépendre d’une sentence de juge. On n’est pas fixé, toutefois, sur l’époque à laquelle fut promulguée cette loi antérieure. Si le récit bien connu de l’histoire du lion d’Androcle, dans Aulu-Gelle, est exact, cette loi devait déjà exister du temps de Tibère, car Androcle dit de son maître : Is me statim rei capitalis damnandum dandumque ad bestias curavit. Mais il est possible aussi qu’Aulu-Gelle ait prêté gratuitement le régime en vigueur de son vivant à l’époque de ce règne. A part cette limitation de l’autorité pénale des propriétaires d’esclaves, on ne voit pas qu’il y ait eu d’autres restrictions à l’emploi et à l’exploitation de leurs talents pour la gladiature. Les jurisconsultes examinèrent, au deuxième siècle, la question de savoir s’il y avait présomption de vente ou de location dans un contrat d’après lequel il y aurait eu, par exemple, à payer vingt deniers au maître, pour l’emploi d’un gladiateur, si celui-ci se tirait du combat sain et sauf ; mille, s’il y était tué ou mutilé[91]. Les esclaves, cherchant à se soustraire aux peines encourues par eux, pour un détournement ou quelque autre délit, en s’offrant eux-mêmes pour combattre les animaux dans les spectacles de l’arène, devaient, d’après un édit d’Antonin le Pieux, être rendus à leurs maîtres, qu’ils eussent ou n’eussent pas encore pris part à ces combats[92]. On rapporte comme un exemple de la dureté de Macrin, qu’il destinait, sans autre forme de procès, aux combats de la gladiature les esclaves fugitifs que l’on parvenait à saisir[93]. L’affranchissement délivrait les esclaves ayant servi comme gladiateurs de l’obligation de reparaître dans l’arène, tandis que les affranchis des autres catégories n’en restaient pas moins en partie obligés de continuer leur service habituel auprès de leurs anciens maîtres[94]. Cependant il paraît que même des affranchis combattirent souvent encore. dans l’arène, pour complaire au désir de leurs patrons, et que le public faisait plus de cas de ces volontaires que des esclaves dans le métier de gladiateur[95]. Du reste, il n’est pas douteux qu’on faisait aussi la presse d’hommes libres pour ce métier sanglant. Déjà au commencement de l’empire, on se plaignait des riches qui, abusant de l’inexpérience des jeunes gens pour les tromper d’une manière infâme, faisaient enfermer à l’école des gladiateurs les plus beaux sujets et les plus propres au service militaire[96].

Les engagements volontaires d’hommes libres paraissent avoir été fréquents, à toutes les époques de l’empire, et n’étaient certainement pas rares dans les derniers temps de la république même. Parmi les atellanes du temps figure l’Engagé (Auctoratus) de Pomponius, ainsi qu’une autre pièce intitulée le Butor engagé (Bucco auctoratus). Dans un document de la même période, un citoyen de Sassina fait don à sa ville natale d’un lieu de sépulture, du bénéfice duquel il n’exclut que les gens qui se seraient engagés comme gladiateurs, pendus eux-mêmes ou déshonorés par l’exercice d’une profession vile[97]. Il pouvait bien aussi, quelquefois, arriver qu’un motif n’ayant rien d’ignoble palissât dans une école de gladiateurs, sous l’empire de la fatalité, un malheureux dépourvu de tout autre moyen d’existence. Cependant, l’homme qui s’engage pour rendre les derniers honneurs à son père (auctoratus ob sepeliendum patrem[98]), et le gladiateur par enthousiasme guerrier (vir fortis gladiator[99]) ; qui figurent parmi les thèmes sur lesquels on déclamait alors et revenait sans cesse, avec une complaisance frisant la senti-mentalité de certains littérateurs que l’on voit s’étendre, de nos jours, sur les vertus dès dames aux camélias, n’existaient probablement guère dans la réalité. L’histoire du Scythe qui, dans Lucien[100], se décide à combattre comme gladiateur pour 10.000 drachmes, afin de sauver un ami d’une grande détresse, paraît être également de cette famille romanesque. Car une bonne partie, sinon la grande majorité des gens qui prêtaient le terrible serment exigé des gladiateurs engagés volontaires ; de se laisser frapper de verges, brûler au vif et immoler par le fer[101], étaient des hommes désespérés ou abjects, pour lesquels il n’y avait plus de place dans une société bien réglée. Or, cette formule n’était pas une vaine phrase ; car il paraît qu’en effet les gladiateurs nouvellement enrôlés étaient obligés de subir, pour leur début dans l’arène, une épreuve de leur constance, en se laissant passer aux verges[102]. Cependant, le nombre de ceux que la passion pour le métier des armes amenait seille chez les gladiateurs, ne laissait pas d’être assez considérable aussi, et ceux-là certainement n’étaient point de la lie du peuple[103]. Quand Septime Sévère commença à recruter dans les provinces la garde prétorienne, dans laquelle les Italiens seuls avaient eu jusque-là le privilège de servir, tout ce qui, dans la jeunesse d’Italie, se sentait propre au métier des armes se jeta en masse dans la gladiature, ou s’adonna au brigandage de grand chemin. Deux siècles auparavant déjà le poète Manilius[104] avait dit :

Nunc caput in mortem vendunt et funus arenæ,

Alque bostem sibi quisque parat, cum bella quiescunt.

La gladiature doit, positivement, avoir eu beaucoup d’attrait pour les braves de tempérament ; car elle avait ses avantages, ses profits et sa gloire. Les vainqueurs étaient largement récompensés[105] ; des gladiateurs éprouvés pouvaient élever des prétentions très hautes, et Tibère paya cent mille sesterces à des gladiateurs émérites leur coopération à l’un de ses spectacles[106]. Les pièces d’or que recevaient les vainqueurs leur étaient présentées sur des plateaux (lances ou disci), comme on le voit par la mosaïque des jeux du cirque de Lyon[107], et le don de ces plateaux, qui étaient souvent d’un grand prix[108], entrait dans la récompense. Les armés riches et magnifiquement ornées, les casques surmontés de panaches ondoyants, de plumes de paon[109] et d’autruche[110], les habits de couleurs éclatantes et brodés d’or[111], les rameaux de palmier et les chaînes d’honneur des vainqueurs[112] ne devaient pas manquer non plus de produire leur effet. On trouve encore dans le musée bourbonien, à Naples, beaucoup dé ces armes de gladiateurs, provenant surtout des fouilles de Pompéji[113]. Elles sont en partie travaillées avec beaucoup d’art et ornées de ciselures en relief, et comprennent non seulement des casques, avec ou sans visière, et des glaives, mais aussi des baudriers, des brassards et des cuissards, ainsi que d’autres pièces d’armure.

Les héros de l’arène n’étaient pas, à Rome, moins populaires que ceux de l’hippodrome ; comme ceux-ci, ils ne vivaient pas seulement dans la bouche du peuple, mais avaient leurs disciples, leurs admirateurs et leurs émules dans les régions plus élevées de la société. Plusieurs empereurs même, comme Titus[114], Adrien[115] et d’autres encore, s’appliquèrent à se rendre habiles dans le maniement des armes de la gladiature, bien que Commode fût le seul qui alla jusqu’à se produire publiquement dans les combats de l’arène[116]. Domitien se plaisait à la chasse des bêtes féroces, sur l’Albanum[117] et son exemple ne resta pas sans imitation[118]. Lucius Verus mena de front, en Syrie, la chasse et les exercices de la gladiature[119], et l’on fit un reproche à Didius Julianus de son habileté dans ces derniers[120]. A l’instar de Caligula[121], Caracalla et Geta, n’étant encore que Césars, frayaient avec des gladiateurs et des cochers du cirque[122]. Ce dilettantisme avec, les armes de la gladiature était d’ailleurs un goût que l’empire avait hérité de la république. Cicéron[123] cite, d’après Lucilius, un certain Quintus Vélocius comme un bon Samnite[124], et Jules César préposa des chevaliers et des sénateurs romains à la direction des exercices de ses gladiateurs[125]. Il y eut même des femmes qui supportaient bravement la pression de la visière du casque et des autres pièces de l’armure sur leurs formes délicates, et qui s’essoufflaient à porter, avec l’observation de toutes les poses et règles prescrites par l’escrime, d’après le commandement du professeur, des coups d’estoc et de taille contre un poteau[126]. Les bonnes fortunes des gladiateurs n’étaient pas bornées au cercle des femmes de leur condition[127] ; le fer, comme nous l’avons déjà dit, avait pour les plus grandes dames un irrésistible attrait, qui leur faisait voir un hyacinthe dans chaque combattant de l’arène[128]. Les gladiateurs étaient chantés par les poètes[129] ; ils voyaient briller leurs portraits sur des vases[130], des lampes[131], des verres[132] et des chatons de bagues[133], à la montre de tolites les boutiques ; des oisifs s’amusaient à griffonner, avec du charbon ou des clous, leurs exploits sur tous les murs[134]. A Rome et dans les provinces les artistes étaient sans cesse occupés à orner les théâtres, les tombeaux, les palais et les temples de sculptures, de mosaïques et de peintures qui devaient porter, et ont, en effet, transmis à la postérité les noms à beaucoup de gladiateurs[135]. L’usage d’exposer publiquement des images de jeux de gladiateurs remonte au temps de la république, et date en particulier d’un certain L. Térence Lucain, qui exposa son tableau dans le bois de Diane[136].

On s’explique très bien, ainsi, non seulement la propagation du goût pour ce métier, sanglant, mais aussi que ce goût pût aller jusqu’à la passion. Le danger n’y formait, pour des hommes audacieux, qu’un attrait de plus ils pouvaient espérer de sortir d’une suite de combats heureux, avec la liberté et de la fortune. S’il y en eut beaucoup aussi qui, après avoir obtenu leur congé, étaient réduits à gagner leur vie en mendiant et vagabondant dans les rues, comme prêtres de Bellone[137], d’autres, plus favorisés par le destin, terminaient leurs jours comme propriétaires d’une bonne et belle maison de campagne[138], pendant que leurs fils avaient des places de chevaliers au théâtre[139]. Les gladiateurs finirent sans doute aussi par trouver, sans trop de difficulté, moyen de passer dans dés carrières plus honorables, bien que la nomination de Sabinus au commandement des Germains, gardes du corps de Caligula, fût certainement une exception[140]. N’affirmait-on pas, d’après un bruit du temps, que l’empereur Macrin avait été gladiateur[141] ? Ainsi la note d’infamie que la loi avait attachée il cette profession s’effaça jusqu’à un certain point ; et, avec la participation active de personnes des classes supérieures aux combats de l’arène, condescendance qui affaiblit le sentiment de ce qu’il y avait de vil, au fond, dans le métier de gladiateur, les barrières qui séparaient du reste de la société des hommes autrefois méprisés et repoussés par elle, tombèrent de plus en plus.

Avec la masse de gladiateurs qu’il fallait chaque année, pour les spectacles, en Italie et dans les provinces, le trafic d’esclaves aptes à cette profession ne portrait manquer d’être une spéculation très lucrative.

Et fellator es et lanista. Miror

Quare non habeas, Vacerra, nummos,

dit Martial[142]. Mais quelque peu déshonorant qu’il fût de louer ou de vendre des gladiateurs, pour les hommes des hautes classes, qui en possédaient des bandes nombreuses, l’exercice professionnel de cette espèce de traite n’en était pas moins réputé infâme[143]. Ces trafiquants, maîtres d’escrime pour la plupart, étaient les uns sédentaires, les autres ambulants[144].

Non seulement ils achetaient et vendaient des gladiateurs, mais se chargeaient aussi de former et de lancer ceux d’autrui, comme il va sans dire moyennant une indemnité ; pour l’entretien et l’instruction des hommes qui leur étaient confiés, ou une part dans le bénéfice des représentations[145]. Ils faisaient métier de louer eux-mêmes leurs gens à des entrepreneurs de jeux, ou bien ils donnaient des spectacles pour leur propre compte, en faisant payer une entrée, ce qui passait toutefois également pour un profit sordide[146]. Les bandes de cette sorte doivent avoir été nombreuses à Rome, déjà sous le règne d’Auguste : cela résulte du fait que ; lors de la disette des années 6 à 8 de notre ère, qui motiva l’expulsion des étrangers et des trafiquants de familles d’esclaves, on trouve ces bandes expressément nommées sur la liste des bannis[147].

Il ne paraît pas qu’il y eût des écoles de gladiature à Rome, antérieurement à l’empire, puisque les conjurés, dans le complot contre Jules César, avaient dû réunir leurs gladiateurs, sous le prétexte d’exercices, au théâtre de Pompée[148]. Mais probablement déjà Caligula en eut une à Rome[149]. Ce fut toutefois Domitien qui fonda et fit construire les quatre écoles impériales, connues sous les noms de la Grande École, de l’école Gauloise, de celle des Daces et de celle des Bestiaires, où l’on formait aux combats contre les animaux : toutes les quatre bâties après l’achèvement de l’amphithéâtre Flavien, autour duquel elles paraissent avoir figure ; un hémicycle, sur le mont Célius. Elles comprenaient des bâtiments spacieux, parmi lesquels on cite l’arsenal, la forge des armuriers et la chambre mortuaire (armamentarium, samiarium, spoliarium), et avaient un nombreux personnel d’administration, notamment de maîtres d’escrime, de médecins, de comptables et d’inspecteurs des bâtiments ou des établissements auxiliaires. Le directeur général était un procureur pris dans l’ordre équestre. On avançait à ce poste soit des officiers en retraité, notamment des tribuns de légions[150], soit des fonctionnaires de l’ordre administratif[151], jusqu’à des hommes ayant déjà précédemment figuré à la tête de l’administration fiscale de toute une province[152]. C’était un marchepied pour les hauts emplois de finance, en particulier pour celui d’administrateur de l’impôt sur les successions. Même la place de procureur adjoint d’une école impériale était encore un emploi considérable[153]. Hors de Rome aussi il y avait des écoles impériales de gladiature, dont trois nous sont connues : celles de Capoue[154], de Préneste[155] et d’Alexandrie. Cette dernière existait déjà sous Auguste[156]. Elles avaient chacune son administration distincte, comme d’autres encore peut-être.

Mais, en général, le nombre des gladiateurs impériaux n’était pas assez grand dans les provinces pour nécessiter, dans chaque école, la surintendance spéciale d’un procureur attitré.

Le gouvernement de toutes les familles de gladiateurs de la Gaule, de l’Espagne, de la Germanie, de l’île de Bretagne et de la Thrace reposait dans la main d’un fonctionnaire unique, ainsi que celui des familles de toute l’Asie Mineure et de l’île de Chypre[157]. Ces officiers faisaient sans doute, de temps en temps, des tournées dans leur ressort, pour prendre les mesures nécessaires, notamment aussi pour le choix du contingent d’élite requis pour les spectacles à Rome[158] ; aussi devaient-ils entretenir une correspondance suivie avec les procureurs de la capitale.

Il est probable qu’en leur absence des procureurs adjoints se chargeaient de l’expédition des affaires courantes, dans chaque province. Les gouverneurs n’avaient le droit de requérir des gladiateurs et des bestiaires que dans la circonscription de leur province même ; pour le transport de ces gens d’une province à l’autre, il fallut, depuis le troisième siècle du moins, une permission impériale[159]. En l’an 57 déjà, un édit de Néron avait défendu aux magistrats et procureurs des provinces de donner, de leur autorité propre, des spectacles de gladiateurs, de combats d’animaux ou de tout autre genre[160] ; mais il y a lieu de croire que cette première défense n’était pas restée longtemps en vigueur.

A Rome même, le nombre des gladiateurs impériaux fut très considérable dans tous les temps. Ceux qui, d’après Josèphe[161], accoururent en masse au camp, avec les pompiers (vigiles) et les gens de la flotte (classiarii), après le meurtre de Caligula, ne peuvent avoir été que des gladiateurs impériaux.

Après la mort de Néron, Othon renforça son armée de deux mille de ces gladiateurs[162] ; et deux siècles plus tard, sous Gordien III, on n’en comptait pas moins ; que l’empereur Philippe fit combattre tous, à la fête millénaire de la fondation de Rome[163].