MŒURS ROMAINES

 

LIVRE V — LES FEMMES.

CHAPITRE UNIQUE.

 

 

Si la peinture des mœurs et des rapports sociaux de cette époque a dû rester jusqu’ici d’autant plus défectueuse que l’on n’a eu, pour arrêter les traits de la composition, qu’une base de données fortuites, incohérentes, et ne présentant souvent les choses que sous un de leurs aspects, cette observation s’applique encore plus à ce qui concerne la vie dés femmes, cette partie de notre sujet étant celle dont il est le plus difficile de gagner un aperçu général. Par le fait, la majeure partie des renseignements du temps sur elles, parvenus jusqu’à nous, ne se rapportent qu’aux femmes des classes supérieures.

Les jeunes Romaines ne restaient pas longtemps demoiselles ; à peine sorties de l’enfance, on les fiançait et les mariait. Les vœux et les soucis des mères, des proches, des gouvernantes et des bonnes d’enfants, les superstitions multiples qui s’attachent à tous les moments critiques du développement de cet âge, toutes ces préoccupations et manifestations d’une tendre sollicitude n’éclataient pas, dans ce temps-là, avec moins de vivacité que de nos jours. La mère adressait à la divinité ses plus ferventes prières pour que la beauté surtout, ce précieux don du ciel, fût départie à sa petite[1]. On attachait au cou des enfants, pour faciliter la dentition, des dents de cheval et de sanglier[2] ; on recourait à toute sorte de moyens, comme à l’usage d’innombrables amulettes, contre l’ensorcellement par des imprécations ou par le mauvais œil. Quand la petite en avait assez du ballon et de la poupée[3], elle venait s’asseoir, dans une religieuse attente, aux pieds de la vieille gouvernante, dont la bouche ne tardait pas à la fasciner par ce début traditionnel : Il y avait une fois un roi et une reine. Mais ce n’est pas seulement par cette conformité du point de départ que le conte merveilleux à l’usage de l’enfance, à Rome, ressemblait aux histoires populaires du même genre qu’on lui raconte aujourd’hui, au près du foyer domestique ; il était aussi conçu de manière à transporter l’imagination enfantine en plein dans la région des merveilles fantastiques et brillait de couleurs non moins chatoyantes. Parmi ses héroïnes non plus ne manquait la fille du roi, d’une beauté ineffable. Là aussi elle était la cadette de trois princesses, jalousée par ses aînées moins belles et en butte à leurs mauvais tours, mais finissant généralement par épouser le plus beau des poursuivants, pendant que les deux autres sœurs expiaient leurs infamies par une mort épouvantable.

Tous nous connaissons le serrement des cœurs du petit cercle, au moment où la fille du roi est astreinte à remplir ses trois grandes tâches, ainsi que le bonheur du soulagement avec lequel les petites poitrines respirent en apprenant comment elle réussit à s’acquitter de chacune, avec l’aide secourable d’êtres surnaturels. Sa méchante maîtresse lui enjoignant d’achever jusqu’au soir. le triage d’un énorme tas de grains à ensemencer, des fourmis viennent faire la besogne pour elle. Les roseaux de la rive du fleuve lui soufflent le moyen de se procurer des flocons de la toison dorée des brebis sauvages, et l’aigle va puiser pour elle l’eau merveilleuse de la source gardée par des dragons[4].

Venaient ensuite les années où il devenait nécessaire de songer à l’instruction. Les petites filles apprenaient à faire l’ouvrage de leur sexe, notamment à filer et à tisser ; car, à cette époque encore, les vêtements pour l’usage de la famille étaient confectionnés avec l’aide de la maîtresse de la maison, ou du moins sous sa direction, partout où l’on tenait au respect de l’ancien usage et des bonnes mœurs.

On sait par Suétone (Octave, 64) que les filles et les petites-filles d’Auguste étaient tenues de filer et de tisser, et que l’empereur ne portait d’ordinaire que des vêtements sortant de leurs mains ou de celles de sa femme et de sa sœur. Si, même dans le demi-monde de cette époque, des affranchies ayant reçu une éducation distinguée s’appliquaient à ces travaux domestiques, comme par exemple la maîtresse de Tibulle[5], on peut admettre que les bonnes ménagères le faisaient généralement. Si, d’autre part, déjà Columelle[6] se plaint de l’insouciance et de la paresse de la plupart des femmes, trop adonnées à leurs plaisirs pour veiller à ce qu’on file et tisse chez elles, il s’ensuit que ces soins domestiques, quelque négligés qu’ils fussent peut-être, n’en étaient pas moins comptés parmi les devoirs d’une maîtresse de maison. Des épitaphes en témoignent aussi, jusque dans les derniers temps de l’empire[7]. On a même retrouvé des tombeaux de femmes avec un métier à tisser, gravé sur la pierre.

Quant à l’instruction nécessaire pour la culture de l’esprit, les filles des classes supérieures la recevaient sans doute à domicile, dans la famille même, et les gens de condition médiocre seuls envoyaient, chaque matin de bonne heure, leurs enfants à l’école, où le magister, ce croque-mitaine de la jeunesse[8], les tenait sous une rigoureuse discipline. Là aussi, les modèles des deux littératures du temps, les œuvres des poètes surtout, figuraient parmi les objets de l’enseignement[9].

Souvent les mères lisaient elles-mêmes Homère et Virgile avec leurs filles ; mais, ordinairement, c’étaient des précepteurs que l’on chargeait de diriger en particulier l’instruction des garçons et des filles[10], malgré le danger de liaisons fâcheuses pouvant résulter, parfois, de l’intimité de rapports entre certains maîtres et leurs élèves du sexe, danger dont Suétone[11] cite un exemple, concernant, il est vrai, chose non moins grave, une femme mariée. On s’appliquait tout particulièrement à perfectionner les jeunes filles dans l’art de la musique et de la danse.

Discant cantare puellæ,

dit Ovide dans l’Art d’Aimer[12], et s’il ajoute un peu plus loin :

Quis dubitet quin scire velim saltare puellam,

ce n’est pas uniquement des jeunes affranchies qu’il entend parler, car ce talent d’agrément passait, à Rome, pour un complément de bonne éducation non moins indispensable que l’autre. Bien qu’il y eût aussi des hommes faisant profession de la musique et même de la danse, c’est chez les femmes et les jeunes filles qu’on appréciait naturellement le plus ces deux talents[13] qui, dans l’opinion de Stace[14], ne devaient pas tarder à procurer un mari à sa belle-fille, dont il fait ainsi l’éloge

Sic certe formæque bonis animique meretur

Sive chelyn complexa ferit, seu voce paterna

Discendum Musis sonat et mea carmins flectit ;

Candida seu molli diducit brachia motu ;

Ingenium probitas, artemque modestia vincit.

L’art de la danse consistait surtout dans un balancement cadencé du haut du corps et des bras, et si les danses nationales, qui ont généralement conservé ce caractère, ne sont pas ce qui contribue le moins, de nos jours encore, à donner aux Romaines, dans la démarche et le port, la grâce qui les distingue, peut-on douter qu’il n’en ait été de même dans l’antiquité ? La noblesse dé la démarche était un des avantages dont on faisait alors le plus de cas, chez les femmes. Ovide, d’ailleurs, n’est pas le seul qui l’ait dit, dans ce vers :

Est et in incessu pars non temnenda decoris[15].

Même sur une épitaphe du temps de la république[16], on loue une femme d’avoir été sermone lepido, turc auteur incessu commodo. Outre le chant, on apprenait aux jeunes filles à jouer des instruments à cordes, dont quelques-uns, cependant, étaient réprouvés par des juges plus sévères, comme énervant et surexcitant trop[17], de même que certaines danses grecques[18]. Telles étaient aussi parfois appelées à montrer publiquement leur talent de cantatrices. Dans les grands jours de prière et de fête religieuse, des chœurs de neuf vierges de famille noble chacun, marchaient par trois, en tête de la procession, chantant des hymnes. Aux obsèques d’Auguste, les mélodies funèbres devaient même être chantées par des enfants de l’un et de l’autre sexe appartenant aux premières familles[19]. Horace, dans une de ses odes (IV, 6, 41-44), se flatte de l’espoir que plus d’une femme se souviendra un jour du temps où, jeune fille, elle apprenait et répétait les hymnes de la composition de ce poète. Du reste, il parait qu’il était assez commun de trouver des jeunes filles et des femmes sachant mettre elles-mêmes en musique les textes des poètes et les chanter, avec accompagnement de luth, talent dont Pline le Jeune (Lettres, IV, 19) crut devoir faire honneur à sa femme non moins que Stace à sa belle-fille.

C’est au milieu d’occupations et d’amusements pareils que l’enfant grandissait et se formait jusqu’à l’âge de nubilité, qui imposait aux parents le devoir de déployer toute leur sollicitude pour assurer l’avenir de leur fille, par un sortable et heureux mariage. Les jeunes filles atteignaient la majorité, nécessaire pour contracter, un engagement matrimonial, avec l’accomplissement de la douzième année[20], et l’on peut admettre qu’elles se mariaient généralement entre leur treizième et seizième ou dix-septième année. Cela résulte clairement, du moins pour l’Italie, d’une multitude d’inscriptions de cette époque, païennes et chrétiennes. Il en était sans doute de même en Grèce et dans l’Asie, hellénisée ; mais il y a lieu de croire que les filles se mariaient encore plus jeunes en Égypte et en Afrique, tandis qu’elles devaient attendre plus longtemps dans les provinces du nord et du nord-ouest de l’empire. En Italie même, il y a des exemples d’enfants mariées dès avant l’age de douze ans, mais elles ne devenaient, dans ce cas, épouses légitimes que du moment où elles atteignaient cet âge[21]. Ainsi Octavie, la fille de Claude et de Messaline, étant, quand elle périt assassinée, en 62 après J.-C., dans sa vingtième année[22], n’avait que sept ans quand on la fiança, en l’an 49, et onze lorsqu’on la maria, en 53 après J.-C., au jeune Néron, âgé de seize ans[23]. Une femme arrivée à l’âge de vingt ans, sans être devenue mère, était déjà passible des peines décrétées par Auguste contre le célibat et le manque d’enfants. La dix-neuvième année révolue pouvait donc être considérée comme la dernière limite pour contracter mariage, dans une condition normale. Les inscriptions, plus rares, qui accusent chez les femmes un nombre d’années supérieur, à l’époque de leur hyménée, outre qu’il est possible qu’elles concernent en partie des veuves, se rapportent en général à des filles appartenant aux classes moyennes et inférieures, où le manque de dot, l’indigence même, peuvent avoir formé obstacle à l’établissement matrimonial.

Dans cette question, la volonté des parents était sans doute souveraine et d’un poids décisif pour la fille, bien que le consentement de celle-ci fût nécessaire pour la fiancer et la marier[24]. L’inexpérience de son jeune âge déjà, même abstraction faite du mode d’intervention si impératif de la puissance paternelle, ne permet guère d’admettre qu’il en fût autrement. Aussi, la conclusion d’un mariage n’était-elle certes très souvent que l’affaire d’un simple accord entre les deux familles. Une lettre de Pline le Jeune donne quelques indications sur les points regardés, dans les bonnes familles des classes supérieures, comme les plus déterminants pour le choix d’un gendre. Son ami Junius Mauricus l’avait prié de lui proposer un mari pour la fille d’un frère, Arulénus Rusticus. Pline désigne un de ses propres amis plus jeune que lui, Minucius Acilianus, qui ne devait guère avoir moins de trente ans, peut-être même plus que cet âge, puisqu’il avait déjà rempli des fonctions de préteur. Il était natif de Brescie, une des villes de la haute Italie dans lesquelles on tenait’ encore aux bonnes mœurs de l’ancien temps : Son père comptait parmi les notabilités de l’ordre équestre ; sa grand’mère était une femme d’une profonde austérité ; son oncle, un excellent homme : en un mot, il n’y avait, dans toute la famille, rien absolument qui pût offusquer Mauricus. Le recommandé, suivant le portrait de Pline, était un homme de beaucoup d’activité ; d’une grande énergie et cependant d’une modestie exemplaire. Il avait une noble figure, tout l’extérieur d’un bel homme, le teint frais et coloré de la santé, une prestance sénatoriale, autrement dit un air des plus distingués. Ce sont, poursuit l’auteur de la lettre[25], de ces qualités qu’il ne faut pas dédaigner, car elles constituent en quelque sorte le prix dû à la chasteté d’une jeune fille. Je ne sais pas si je dois ajouter que le père est possesseur d’une très belle fortune ; car, en ne songeant qu’à la personne à qui je propose un gendre, je pourrais presque me croire obligé dé me taire sur ce point ; mais, quand je considère l’état de nos mœurs et de nos institutions politiques, ainsi que le poids dont y pèse tout,particulièrement la fortune, il me semble, d’autre part, que je ne saurais pourtant passer cette question sous silence. C’est qu’en effet, lorsqu’on pense aux enfants à venir et surtout à l’éventualité d’une postérité nombreuse, il faut absolument faire entrer ce point aussi en ligne de compte, dans le choix d’un époux. Or, bien avant Pline, Horace[26] avait dit :

Scilicet uxorem eum dote fidemque et amicos

Et genus et formant regina Pecunia donat.

Et s’écria de même Juvénal[27] :

Quis gener hic placuit censu minor atque puellæ

Sarcinulis impar ! . . . . . . . . . .

Leur époque ne fut rien moins que l’âge d’or du sentiment.

Souvent les filles étaient fiancées encore enfants[28]. Vipsanie Agrippine, fille d’Agrippa et de Pomponia, fut, dès sa première année, promise à Tibère[29]. Une des filles de Séjan, mise à mort après la chute de son père, sur un sénatus-consulte, avait été fiancée à un fils de Claude, Drusus, qui périt peu,de jours après les fiançailles, étouffé par une poire ; tous les deux étaient encore des enfants[30]. Claude, qui avait d’abord promis sa fille Octavie, déjà mentionnée plus haut, à L. Silanus, la fiança en 49 à Néron ; le mariage fut toutefois, comme on l’a vu, reculé jusqu’à ce que Néron eût seize ans[31]. Tout se négociait ordinairement par voie d’intermédiaires[32]. La langue latine n’a point de terme spécial pour la demande en mariage. Les jeunes aspirants, ou ceux qui venaient demander pour eux, ne s’adressaient pas à la jeune fille, mais à ses parents ou tuteurs. Nous avons déjà vu que les fiançailles étaient célébrées comme une grande fête[33] ; mais elles ne changeaient rien dans les rapports entre les futurs époux et ne leur procuraient guère l’occasion d’apprendre à se connaître mieux qu’auparavant[34].

Les idées du temps ne plaçaient pas les fiancés dans une condition à part. Ni les Romains ni les Grecs n’ont jamais partagé le sentiment, si vivement exprimé dans les mœurs germaniques, qui prête à la fiancée : une espèce d’auréole, en consécration du changement d’état de la vierge, appelée à passer de cette condition à celle d’épouse. Entre autres cadeaux de circonstance, le fiancé faisait présent à sa future, en gagé de sa fidélité, d’une simple bague en fer, sans l’ornement de la moindre pierre fine ; mais il ne recevait pas même de bagne d’elle en retour[35].

Ce n’était pas la fiancée même qui s’engageait, c’étaient les personnes sous la puissance desquelles elle se trouvait.

A l’approche des noces, toute la maison n’était occupée et préoccupée que de l’achat des bijoux et des parures nuptiales, du trousseau, ainsi que du choix, de la composition et de l’équipement de la domesticité destinée à suivre la jeune femme dans sa nouvelle demeure. Pline le Jeune (Lettres, V, 16) mentionne la garde-robe, les perles et les pierreries comme des objets à fournir par le père de la fiancée. Le même (ibid., IV, 32), à l’occasion de la noce d’une fille de Quintilien, lui envoie 50.000 sesterces, pour que, dit-il, sa toilette et sa suite répondent à la condition du mari[36]. La jeune fille disait adieu à son passé, en vouant ses poupées et autres jouets aux divinités qui avaient protégé son enfance[37].

Venait enfin le jour où la mère se chargeait de parer sa fille, pour l’importante cérémonie[38]. La partie principale de la parure de noce consistait en une pièce d’étoffe carrée et couleur de feu, que l’on posait sur la tête et rabattait derrière et des deux côtés, de manière à ne laisser que le visage de la fiancée à découvert[39].

Dès le point du jour, les demeures des deux fiancés se remplissaient d’amis, de parents et de clients[40], qui servaient en même temps de témoins à la signature du contrat de mariage. Il fallait alors dix témoins, comme plus tard encore. Les deux maisons étaient splendidement illuminées, surtout l’atrium, dans lequel on ouvrait les armoires renfermant les images des ancêtres[41], et que l’on ornait de tentures en tapisserie, de couronnes et de ramée verte[42]. Une dame, chargée de conduire la fiancée, joignait les mains du couple, qui s’approchait alors de l’autel, pour y offrir un sacrifice aux dieux, auxquels on sacrifiait également dans les temples. Les rues où devait passer le cortége nuptial étaient encombrées d’une foule curieuse. Il paraît qu’on y dressait même quelquefois des tribunes, pour plus de commodité[43]. Anciennement, on attendait, pour conduire la fiancée dans la maison de son époux, le moment où l’étoile du soir apparaissait au firmament ; cet usage était tombé, mais toujours encore la fiancée était menée à la lueur des flambeaux au domicile conjugal[44]. Il y a même lieu de croire qu’on illuminait quelquefois les maisons sur son passage. On allumait des feux de joie aux environs, comme cela se voit encore aujourd’hui, lors des fêtes célébrées dans les grandes maisons, à Rome[45]. Le son des flûtes se mêlait aux chants d’allégresse. On élevait la fiancée en triomphe, pour lui faire franchir le seuil de sa nouvelle maison, et, à moins que le repas de noce n’eût déjà été servi dans la maison de ses propres parents, la fête se terminait par un festin dans celle du jeune époux, à côté duquel la mariée prenait place et se tenait couchée à table[46]. Auguste avait cherché à modérer par une loi le luxe de ces repas ; elle portait que la dépense pour la noce et les fêtes qui s’ensuivaient ne devait pas dépasser 9.000 sesterces, somme tellement exiguë qu’on a peine à croire que cette disposition ait été jamais observée[47]. Les frais de ce festin, abstraction faite de ce que l’on dépensait pour régaler la foule et en distributions d’argent aux clients, étaient encore augmentés par l’usage d’offrir également un présent en argent aux convives, en reconnaissance de l’honneur fait par eux à la maison, usage qui, selon toute probabilité, existait déjà au deuxième siècle de notre ère, à Rome[48]. Les couples qui désiraient s’épargner l’ennui de ces fêtes bruyantes et la charge des grandes dépenses, célébraient leur mariage dans la retraite d’un séjour champêtre ; ce qui leur procurait, en outre, l’avantage d’échapper aux nombreuses et gênantes invitations à une suite de, festins, dont on accablait d’ordinaire les nouveaux mariés, pour leur faire honneur. Ce qu’Apulée raconte de son mariage devait se pratiquer de même à Rome, dans les cas semblables[49].

L’entrée dans le mariage, vu la grande jeunesse des femmes, devait en général être pour elles comme le brusque saut d’une condition de dépendance absolue à une liberté illimitée, un soudain et immense élargissement dé l’horizon de leur existence. En effet, il y a lieu d’admettre, ne fût-ce que par analogie avec l’usage observé présentement dans les pays du Midi, qu’à Rome aussi les filles non mariées étaient tenues dans un séquestre assez rigoureux, partout où l’on tenait aux bonnes mœurs. Il y a même quelques témoignages positifs de ce fait[50]. D’autre part, il est vrai, Martial (X, 98, 3) mentionne la présence d’une jeune fille à un festin, et Ovide, dans ses Tristes[51], dit, à propos des représentations du théâtre et même de celles des mimes :

Nubilis hos virgo, matronaque virque puerque

Spectat, et e magna parte senatus adest.

Mais il est permis de croire qu’en général ce n’était pas l’usage de conduire les jeunes filles à ces spectacles.

Naguère,encore claquemurées dans l’espace étroit d’une chambre d’enfants, les filles des nobles maisons se voyaient ainsi, tout à coup, transportées dans un monde de jouissances sans bornes à leurs yeux, ainsi que tout rempli de merveilles, de splendeurs et d’attraits pour elles. Traditionnellement, la coutume et les mœurs ne les excluaient. pas plus de cette variété infinie de plaisirs et de divertissements, qui leur étaient offerts, incessamment et à profusion, par ce monde nouveau, qu’elles ne les protégeaient contre les tentations et les dangers multiples qu’il renfermait aussi d’autre part. Dans leur intérieur, les femmes tenaient une place qui leur donnait une grande, indépendance. L’ancien droit qui avait, en ce qui concerne la famille, conféré, chez les Romains ; au maître de la maison, le pouvoir le plus absolu sur tous les siens, s’étant peu à peu relâché, dans le cours des siècles ; et à la fin complètement détraqué, la loi avait complété l’émancipation des femmes en leur attribuant la propriété de leurs apports. Dans ce qu’on appelait le mariage libre, devenu, sous l’empire, la forme ordinaire du mariage, la dot seule se réunissait à la fortune du mari, dont les droits étaient sujets à des restrictions, même à cet égard ; la femme conservait la propriété de tous ses autres biens, tant mobiliers qu’immobiliers, dont le mari n’avait même pas en droit l’usufruit. Aussi abusait-on étrangement de l’inviolabilité de ces biens, insaisissables dans les cas de banqueroute frauduleuse. Quand le mari, suspendant ses payements, avait disposé du restant de sa propre fortune en faveur de sa femme, avant de s’être déclaré lui-même insolvable, les créanciers perdaient tout recours sur ces biens[52].

Souvent les femmes riches avaient. leur homme d’affaires ou procureur attitré, qui était naturellement aussi jusqu’à un certain point leur confident. Des inscriptions parvenues jusqu’à nous en témoignent. Il s’en est trouvé une à Sestinum, dans l’Ombrie, décernée à une dame du nom de Pauline, ob merita ejus, par un certain Petronius Justus, son ami et procureur[53]. Une autre du grammairien Pudent, procureur de Lépida, qui, fiancée d’abord à L. César, devint ensuite la femme de P. Sulpicius Quirinus et fut exécutée en l’an 20[54], est très originale[55].

Ces amis et serviteurs dévoués des dames, absurdes et insipides dans la société des hommes, mais rusés et parfaits jurisconsultes auprès des femmes, étaient le sujet de propos moqueurs déjà du temps de Cicéron[56]. Ces relations paraissaient le plus scabreuses, quand l’élu, jeune et bel homme, remplissait en même temps, auprès de la dame, le rôle de sigisbée. Il est déjà question du beau procureur dans un petit roman criminel de l’école des rhéteurs du temps, rapporté par Sénèque[57]. Le type du procureur frisé[58] apparaît, à la même époque, dans le personnel formant la suite de la femme, envers lequel le mari est obligé de se montrer plein d’égards. Ce personnage ne discontinue pas de faire figure dans l’entourage des femmes riches, jusque dans les derniers temps de l’empire[59]. Quel est, demande Martial (V, 61) à un mari complaisant, ce damoiseau bouclé quine bouge pas des côtés de votre femme, quia continuellement quelque chose à lui chuchoter à l’oreille et toujours le bras droit passé autour de son siège ? Il s’occupe des affaires de votre femme, me dites-vous ; eh ! c’est bien des vôtres qu’il se mêle, homme candide que vous êtes.

Il est dans la nature des choses que des femmes, dans une position aussi indépendante, devaient souvent prendre les rênes du gouvernement de toute la maison et arriver ainsi à dominer leur époux, dans toute la force du terme. Horace (Odes, III, 24, 19), dans sa description des mœurs primitives des Scythes, relève, comme un trait caractéristique, que chez eux la femme ayant de la fortune ne domine pas son mari. Vous me demandez, dit Martial[60], pourquoi je ne veux pas épouser une femme riche ? C’est que je n’ai nullement envie de devenir la très humble servante de ma propre épouse. Juvénal[61], aussi, ne connaissait rien d’insupportable comme une femme riche. Il paraît même que les mariages de pure comédie, auxquels des hommes sans fortune et sans vergogne se prêtaient pour de l’argent, n’étaient pas rares ; ils offraient le moyen d’éluder lés lois contre le célibat et de jouir, en ménageant ainsi les dehors, d’une liberté d’autant plus grande[62]. Disons, en passant, que déjà chez les Grecs et les Romains la pantoufle était le symbole de la domination de la femme sur le mari[63].

La position des Romaines, dans la société, n’était pas moins indépendante que dans l’intérieur de la maison. Même anciennement, sous la république, elles ne furent jamais assujetties au même frein que les Grecques mariées, dont la plus grande ambition était que l’on parlât d’elles le moins possible entré hommes, soit en bien, soit en mal, et qui voyaient dans le seuil de la maison, une barrière, qu’elles ne pouvaient se permettre qu’exceptionnellement de franchir sans danger pour leur réputation. Bien que, dans l’ancienne Rome aussi, les vertus domestiques fussent seulement ou principalement appréciées chez la matrone, l’usage ne l’y avait cependant jamais exclue de la société et des endroits publics. Les femmes ne craignaient pas de s’y montrer, elles fréquentaient les spectacles et elles assistaient aux festins[64]. Avec la dissolution de l’ancien régime de la famille et la disparition de l’austérité des mœurs, prévalut de plus en plus la tendance dés femmes à s’affranchir de toute contrainte extérieure, et, déjà au commencement de l’empire, c’est à peine s’il y avait encore des barrières arrêtant quelque peu les Romaines dans le rayon d’influence de leur position sociale.

Les rapports du rang et de la condition des femmes, les titres, privilèges et distinctions auxquels elles pouvaient prétendre, n’étaient pas moins exactement réglés pour elles que pour les hommes[65], comme on l’a vu.

La femme de rang sénatorial eut formellement droit, sous les Sévères, à la qualification de très illustre (clarissima), qui lui était probablement déjà accordée beaucoup plus tôt, par courtoisie. Si, comme il va sans dire, l’état et le rang de-la femme se réglaient ordinairement sur la position du mari, les empereurs conféraient cependant quelquefois le rang consulaire, auquel se rattachaient aussi pour elles, comme il parait, les insignes de cette dignité, même à des dames qui n’étaient pas mariées avec des personnages consulaires[66], ou bien, mais très rarement, ils le leur laissaient, quand même elles épousaient, en se remariant, un homme d’un rang inférieur[67]. Héliogabale éleva au rang consulaire une esclave carienne, mère de son favori Hiéroclès[68]. Il paraît que les distinctions accordées aux dames consulaires étaient très grandes, puisqu’il y eut doute sur le point de savoir si même un personnage du rang des préfets aurait le pas sur elles, ce qu’Ulpien n’affirme pas très clairement[69].

Lors de l’admission d’une femme dans cette première classe de la hiérarchie nobiliaire féminine, une espèce de chapitre de dames, du premier ordre sans doute (conventus matronarum), probablement le même que celui dont Suétone fait déjà mention, dans sa Vie de Galba (au chapitre V[70]), s’assemblait solennellement. Héliogabale faisait régler par ce sénat de femmes une foule de questions d’étiquette : comme, par exemple, de savoir quel devait être le costume dés femmes, suivant leur rang ; laquelle devait avoir le pas sur les autres, laquelle marcher au-devant de l’autre pour le baiser ; à quelle espèce de voiture et d’attelage (de chevaux, d’ânes, de mulets ou de bœufs) chacune avait droit, à qui d’entre elles serait permis l’usage de la chaise à porteurs, des chaises garnies d’argent ou d’ivoire en particulier, ou bien celui des chaussures ornées d’or et de pierreries[71]. L’historien de cet empereur traite ces sénatus-consultes de ridicules. Cependant le biographe d’Aurélien dit que ce dernier crut devoir rendre aux femmes leur sénat, en y assignant les premières places aux dames qui avaient été revêtues de dignités sacerdotales[72]. Il semblerait, d’après un passage du même auteur, que cette assemblée aussi eut à s’occuper du costume[73].

Le mariage procurait aux jeunes femmes des hautes classes, qu’il délivrait de l’isolement et de la dépendance où vivait la jeune fille dans la maison paternelle, une liberté presque illimitée. Des impressions sans nombre venaient les assaillir de toutes parts, souvent jusqu’à les enivrer et brouiller entièrement leurs idées. La jeune femme s’entendait saluer avec respect, même par son mari, du nom de domina (donna, madame)[74], usage qui persista dans les temps chrétiens[75]. Des centaines de mains n’attendaient, pour se remuer, qu’un signe de sa part. Sa volonté, dans ce petit monde que formait toute grande maison avec ses domaines étendus, ses légions d’esclaves, sa nombreuse séquelle de clients et de subalternes, décidait de leur fortune, dans le bon ou le mauvais sens, souvent même de leur vie ou de leur mort[76]. Aussi les clients ne l’appelaient-ils pas seulement madame, mais souvent reine (regina), comme il appert d’une dédicace de Martial à Polla Argentaria, veuve de Lucain[77].

La jeune dame voyait autour d’elle les jeunes gens et les hommes à cheveux gris, les savants et les braves, les hommes de mérite et ceux de grande naissance briguer à l’envi ses bonnes grâces[78]. Quels que fussent ses titres à la prétention d’être admirée, beauté, esprit, talent, instruction, elle était sûre d’un brillant succès. Dans les cercles où l’introduisait le mariage, la vanité et la coquetterie trouvaient leur pleine et entière satisfaction ; l’intrigue, son terrain le plus favorable ; la passion, les excitations les plus fortes ; la galanterie, des ressources inépuisables, pour varier ses plaisirs ; et l’ambition, les plus grandes perspectives. Combien ne vit-on pas de femmes de noble maison s’asseoir en secondes noces sur le trône impérial !

Nous ne manquons, il est vrai, ni de données sur des faits significatifs, ni d’appréciations générales des contemporains, pour juger de l’état des mœurs des femmes, aux diverses époques de la période qui nous occupe. Les appréciations sont, généralement et sans exception, défavorables ; cependant, il faut avouer qu’elles réveillent de la défiance par cette rigueur absolue même, qui fait hésiter à les admettre sans critique. Ainsi, au rapport d’un homme de la gravité et de l’autorité de Pline l’Ancien, c’en était fait de la chasteté à Rome, depuis l’époque de la censure de M. Messalla et de C. Cassius[79]. A la profonde et terrible subversion de toutes les idées morales, qui fut l’effet le plus désastreux des longues guerres civiles, il n’y avait, d’abord, possibilité d’apporter remède qu’extérieurement. Quand, en l’an 18 avant notre ère, Auguste fulminait contre le célibat, ou se récriait au sénat contre l’inconduite des femmes[80], les déclamations pathétiques d’Horace[81], comme les plaintes élégiaques de Properce[82], s’accordaient avec les plaisanteries les plus risquées d’Ovide[83], sur ce point que la vertu des femmes était, de leur temps, chose introuvable à Rome.

Des plaintes semblables se renouvellent continuellement, dans les temps postérieurs. Sénèque loue sa mère de ne pas s’être ravalée par l’impudicité, le plus grand mal du siècle, au niveau de la majorité des femmes[84]. Quiconque, dit-il dans un autre passage[85], ne s’est pas fait remarquer par une liaison galante, ou ne fait pas une rente à quelque femme mariée, est méprisé des dames et regardé comme un amateur de servantes. Quand Vespasien prit les rênes du gouvernement, la licence et la luxure avaient, au rapport de Suétone[86], envahi la société, par suite du manque de lois pénales répressives, auquel le nouvel empereur se mit en devoir de suppléer de son mieux[87]. Tacite[88] loue en Germanie ce contraste avec Rome que l’on n’y rit pas du vice et que séduire, ou se laisser séduire, ne s’y appelle pas suivre l’esprit du temps. Si un Martial[89] se permet de dire qu’il n’y a, pas à Rome une femme qui ne se donne

Quæro diu totam, Safroni Rufe, per urbem,

Si qua puella neget ; nulla puella negat,

il faut, quelque largement qu’on fasse la part de l’exagération que comporte ce genre de plaisanterie, admettre pourtant un fond de réalité qui le motivait, et les descriptions obscènes de la sixième satire de Juvénal, bien que la charge y soit poussée jusqu’à la bouffonnerie, devaient nécessairement aussi se fonder sur maint exemple du genre de turpitudes qu’il signale. Marc Aurèle se vit obligé de prendre des mesures contre la luxure des femmes et des jeunes gens de la noblesse[90]. Dion Cassius (LXXVI, 16), consul, après la publication des lois rendues par Septime Sévère contre l’adultère, trouva sur les registres l’inscription de trois mille plaintes formées pour pareille cause. Dans l’antiquité déjà les cornes avaient, dans le langage symbolique, la même signification qu’aujourd’hui, y servant aussi à désigner le malheur des maris trompés[91].

Bien des témoignages de contemporains, comme ceux que nous venons de rapporter, peuvent, il est vrai, ne reposer que sur des observations passagères, superficielles, ou purement individuelles, et n’avoir été souvent que l’expression d’un moment d’humeur, d’un dépit ou d’autres fâcheuses impressions. Il est évident aussi qu’on 1, a beaucoup visé à l’effet, en les chargeant des couleurs dans lesquelles se complaisaient des esprits imbus de la rhétorique du temps ; mais il n’y a pas non plus, d’autre part, manque de faits et de symptômes desquels il faut bien conclure à des progrès très alarmants de la corruption. Rappelons avant tout la frivolité coupable, engendrée et entretenue par la facilité du divorce, la légèreté avec laquelle se faisaient et se défaisaient les mariages[92]. Si Sénèque[93] dit qu’il y avait des femmes qui comptaient leurs années non d’après les consulats, mais d’après leurs maris, et Juvénal[94], que beaucoup de femmes, ne se faisant pas scrupule de divorcer, avant même que la ramée verte, ornant la porte à leur entrée dans la maison nuptiale, ne fût desséchée, arrivaient ainsi jusqu’à compter huit maris en cinq ans ; si Tertullien[95] encore assure que les femmes de son temps ne se mariaient, en quelque sorte, que pour se ménager l’occasion de divorcer, ce sont là évidemment des exagérations, amères ou badines ; mais il n’en fallait pas moins que la réalité fut bien triste, pour qu’elle conduisît naturellement à des exagérations pareilles.

Il ne faut pas oublier que l’esclavage aussi exerçait à Rome, comme partout, la plus déplorable influence sur la moralité conjugale. Si c’était là une des raisons qui avait fait, de tout temps, juger avec beaucoup d’indulgence l’infidélité des maris, il était naturel aussi que, par suite des fâcheux progrès constatés dans le sens du relâchement des mœurs et de l’émancipation des femmes, celles-ci prétendissent de plus en plus à jouir de la même liberté que les hommes, ou prissent du moins la violation de la foi conjugale par leurs maris pour excuse de leurs propres déportements[96]. Il y avait sans doute aussi, pour elles, une tentation dans la certitude de trouver toujours à choisir, parmi leurs esclaves, des amants soumis et discrets, et tout porte à croire que les liaisons de l’espèce n’étaient nullement de rares exceptions[97]. Votre femme, est-il dit dans une épigramme de Martial (XII, 58), vous appelle un coureur de servantes, lorsqu’elle est elle-même un tendron de porteurs de litière ; vous n’avez mutuellement rien à vous reprocher.

Mais les femmes étaient encore exposées à d’autres influences corruptrices de la nature la plus pernicieuse. N’appuyons pas trop sur les effets démoralisants de certaine littérature ; cependant, on est fondé à considérer comme des symptômes d’une effrayante dépravation des productions comme les élégies et l’Art d’aimer d’Ovide, qui surpassent peut-être en immoralité, du fond plus encore que de la forme, tout ce qui a été écrit dans ce genre. On peut attribuer une influence plus dépravante encore que celle de la littérature à la licence déployée dans les œuvres et les décorations de l’art. Déjà Properce[98] se plaignait des images et peintures murales qui pervertissaient les femmes et les jeunes filles, à force de blesser leurs yeux candides. Mais le pis, sans contredit, c’étaient les fascinations des spectacles et les excitations dés festins, signalés les uns et les autres par Tacite[99], comme les deux plus grands dangers menaçant l’innocence et la pureté des mœurs.

La passion pour les spectacles est une des faiblesses qui ont été le plus reprochées aux Romaines de cette époque.

Utque magis stupeas, ludos Paridemque reliquit,

dit Juvénal d’une dame du temps[100]. Stace aussi impute à l’amour des spectacles la répugnance de sa femme à quitter Rome, quand il lui dit[101] :

Cur hoc triste tibi ? Certe lascivia cordi

Nulla nec aut rapidi mulcent te prœlia circi,

Aut intrat sensus clamosa turba theatri.

Cette passion ne dérivait pas seulement de la curiosité, mais aussi, comme dit Ovide dans un passage connu, du désir des femmes de se montrer. Comparant, dans l’Art d’aimer (I, 93-100), l’affluence de toutes ces femmes parées au théâtre à des fourmilières, ou à des essaims d’abeilles, il termine par ce vers

Sic ruit in celebres cultissima femina ludos[102].

Jamais elles ne se paraient plus richement et avec plus de soin que pour les spectacles[103] : n’était-ce pas en ces lieux d’étalage de ce qu’il y avait de plus éblouissant dans les magnificences de la Rome impériale, qu’elles étaient sûres de trouver le plus grand et le plus brillant cercle d’admirateurs ? Si de graves historiens comme Tacite et Dion Cassius n’ont pas dédaigné de mentionner le manteau tissu d’or dans lequel l’impératrice Agrippine parut à la représentation d’un combat naval sur le lac Fucin, pièce à grand spectacle dont les splendeurs firent tellement sensation que Pline l’Ancien aussi crut devoir en parler[104], on peut se figurer avec quelle curiosité les femmes se regardaient et s’examinaient mutuellement, quels efforts de toilette elles faisaient pour paraître avec le plus d’éclat possible. Ce n’était quelquefois, il est vrai, qu’un éclat d’emprunt. A Rome, où la manie du far figura, si profondément enracinée dans le caractère italien, trouvait le plus d’aliment, où il y avait des milliers de gens voulant paraître supérieurs à leur condition, tout était à louer, jusqu’à ces bagues que de rusés avocats passaient à leurs doigts, quand ils se chargeaient de la défense d’un client, afin d’obtenir de lui des honoraires plus élevés[105]. Parmi les objets que les dames dont la cassette était vide louaient ainsi, pour se montrer au théâtre, Juvénal nomme des effets d’habillement, des coussins, une vieille duègne, une femme de chambre blonde et tout le personnel d’escorte[106]. La chaise à porteurs, après que l’on en avait retiré les brancards, servait de siège à l’amphithéâtre[107].

Par la présence de tant de femmes, les spectacles gagnaient naturellement aussi un puissant attrait pour la jeunesse masculine. Properce (II, 19, 9) se réjouit de la détermination de Cynthie d’aller à la campagne, où elle ne court aucun risque d’être pervertie par les spectacles, et Ovide recommande ceux-ci comme particulièrement propices aux intrigues d’amour. Au théâtre et à l’amphithéâtre, les hommes, depuis le temps d’Auguste, durent, il est vrai, se contenter de promener leurs regards sur les rangs de sièges supérieurs, exclusivement assignés aux dames ; mais, au cirque, elles étaient assises au milieu des hommes. C’est un endroit, » dit Juvénal[108], bon pour les jeunes gens d’âge à faire chorus avec les clameurs du public, à engager des paris à outrance et à se pavaner aux côtés d’une jeune femme parée. C’est là surtout qu’on se liait facilement, à la faveur de l’intérêt égal qu’on prenait au spectacle et des nombreux petits services que l’on était à même de rendre à sa voisine, comme de lui arranger son coussin, de lui procurer un escabeau, de l’éventer et de la protéger, le cas échéant, contre les importuns[109]. Ovide, qui trace pour tout cela des règles minutieuses, nous a également transmis des échantillons des sujets de conversation du cirque. On estimait heureux le conducteur de char auquel s’intéressait là belle voisine ; qu’on eût voulu être à sa place ! Faisait-il réellement si chaud ? La chaleur que l’on ressentait n’était-elle pas plutôt l’effet d’une flamme intérieure, etc.[110] ?

L’amour du théâtre avait toutefois aussi son côté bien grave et parfois même tragique. On ne saurait trouver des couleurs trop fortes pour dépeindre ce qu’il y avait d’affreux dans l’influence démoralisante des spectacles. Le cirque, où des cohues populaires, échauffées jusqu’au délire par l’entraînement de parti, tempêtaient les unes contre les autres, n’offrait d’ailleurs que des scènes beaucoup moins alarmantes pour l’innocence que le théâtre et l’amphithéâtre. Sur la scène régnaient la comédie de polichinelle, l’atellane et la farce (mimus), pleines d’obscénités grossières et non déguisées, auxquelles se complaisait la foule, et, au degré supérieur ; pour l’amusement du beau monde, le ballet pantomime, où l’on ne craignait pas d’aller jusqu’aux dernières limites, dans la représentation de sujets des plus graveleux pour la plupart, mais où l’on s’étudiait aux plus grands raffinements de la sensualité, pour l’excitation des nerfs les plus relâchés ou les plus blasés[111].

Quant aux ravages profonds que devait nécessairement causer dans les âmes, en amortissant toute sensibilité, l’habitude des scènes d’égorgement et de torture de l’arène, on n’y peut songer sans frémir. C’est à cette école que les femmes apprenaient cette cruauté envers leurs esclaves des deux sexes de laquelle il y aurait à citer plus d’un exemple révoltant[112]. Cependant pas toute§ n’avaient, il faut le croire, l’habitude de fréquenter les spectacles, bien que les auteurs du temps n’aient fait nulle part aucune mention expresse de dames qui, par principes, se fussent abstenues d’y aller, et que Martial ait pu dire à ses contemporaines, avides de mauvaises lectures :

Ne legeres partem lascivi, casta, libelli

Prædixi et monui : tu tamen, ecce, legis.

Sed si Panniculum spectas et calta Latinum,

Non sunt hæc mimis improbiora, lege[113].

Pour les jeunes filles bien élevées, il va sans dire qu’on ne les conduisait pas au spectacle, puisque même des hommes jeunes, mais d’une direction d’esprit sérieuse, évitaient celui des pantomimes[114].

L’intérêt que les femmes prenaient aux spectacles s’étendait également aux artistes qui y paraissaient. Des athlètes, des cochers du cirque, des gladiateurs[115], faisaient ainsi fortune, ces derniers même auprès des dames du plus grand monde, pour lesquelles le maniement du fer avait un irrésistible attrait ; aussi, tout ferrailleur célèbre, fût-il personnellement laid, leur apparaissait-il sous les traits d’un Hyacinthe. S’agissait-il de se faire enlever par un gladiateur, les grandes dames, d’après Juvénal[116], ne craignaient même plus le mal de mer ; et, ce qui semblait le plus étonnant, dans une pareille détermination, on les trouvait même prêtes à renoncer au plaisir des spectacles. Les artistes dramatiques, les chanteurs, les musiciens, n’étaient généralement pas moins aimés des dames, qui se laissaient quelquefois entraîner par la passion pour eux aux plus grandes folies[117] ; on prétendait même que ces virtuoses vendaient leurs faveurs très cher[118]. Les instruments de célèbres joueurs de guitare étaient achetés à des prix exorbitants par leurs adoratrices, gardés par elles, comme un bien précieux et couverts de tendres baisers. Une dame d’une des plus nobles maisons procéda, d’après Juvénal[119], à un sacrifice solennel pour apprendre si un joueur de guitare, alors en vogue, remporterait là couronne au prochain concours qu’aurait-elle pu faire de plus, ajoute le poète, si son mari ou son fils était tombé dangereusement malade ?

Mais la faveur la plus générale et la plus haute était celle dont jouissaient les danseurs du ballet-pantomime, auxquels hommes et femmes faisaient à l’envi les plus grandes avances[120]. C’étaient pour la plupart de beaux jeunes gens, qui acquéraient, dans l’exercice de leur profession, tous les avantages de l’agilité la plus rare et de la grâce la plus séduisante. Déjà, en l’an 22 ou 23 de notre ère, on vint à bannir d’Italie tous les pantomimes, pour faire trêve aux dissidences factieuses qu’ils excitaient dans le public et au scandale de leurs relations avec des femmes, de grandes dames sans doute, parce qu’il serait impossible autrement de bien comprendre l’intérêt de la mesure[121]. Le beau Mnester, le plus choyé des pantomimes sous Claude, comptait parmi les dames dont il possédait la faveur, Poppée l’ancienne, la plus belle femme du temps ; devenu ensuite, bien malgré lui pourtant, l’amant de Messaline, cette liaison le conduisit à la mort[122].

Nous avons déjà dit que Domitien, par jalousie, fit assassiner en pleine rue le pantomime Pâris ; à la place où ce dernier était tombé, ses nombreux admirateurs répandirent des fleurs et des parfums. La rumeur publique trouva même un rapport entre le meurtre ultérieur de Domitien et la passion de sa femme pour Pâris ou un autre pantomime[123]. Marc-Aurèle supporta avec plus de stoïcisme les amours de Faustine, qui, d’après les bruits de la ville, avait aussi des faveurs pour ces artistes[124]. Galien reconnut la passion de la femme d’un certain Juste, pour un autre pantomime du nom de Pâris, au même symptôme qui, jadis, avait fait reconnaître au médecin Érasistrate D’amour d’Antiochus pour Stratonice. Ne parvenant à découvrir dans l’état physique de la malade aucune cause qui pût expliquer ses insomnies, il en conclut à une profonde affection morale, et le changement subit qu’il observa dans son teint, son regard et son pouls, quand fut prononcé le nom de ce danseur, lui procura toute certitude sur la nature du mal[125].

A côté des tentations des spectacles, Tacite a nommé celles des festins ; mais il n’est pas possible que, même dans les plus mauvais jours, les orgies auxquelles il pensait aient jamais été,si générales que des femmes n’eussent pu s’y soustraire, ni par conséquent que l’influence des festins ait été, à beaucoup près, aussi profonde et aussi pénétrante que celle des spectacles. A ces banquets, tirant à l’orgie, on recevait, il est vrai, des impressions semblables à celles avec lesquelles on revenait du théâtre ; car la musique, les danses et des scènes dramatiques formaient, à table aussi, le programme ordinaire des divertissements. De chastes oreilles y étaient blessées par des chansons grivoises[126] et des parades obscènes[127] ; des yeux pudiques, offensés parle spectacle des danses fameuses de Syriennes et d’Andalouses, qui, paraît-il, ne le cédaient pas, sous, le rapport de la mollesse voluptueuse et de la licence, dans le genre pantomime, aux pires des représentations des almées de l’Égypte[128].

Mais, abstraction faite de ces excitations des sens, les festins pouvaient encore devenir funestes à la vertu des femmes, en ce qu’ils offraient aux hommes, pour se rapprocher d’elles, l’occasion la plus favorable, avidement recherchée par eux et dont ils ne manquaient pas de profiter de leur mieux[129]. Dans un de ses poèmes les plus hardis, Ovide raconte la séduction de la belle femme d’un mari imbécile, sous, le déguisement de l’aventure de Pâris et d’Hélène, noms d’emprunt conventionnel qui reviennent dans le récit de toutes les histoires d’adultère du temps, comme on le voit déjà par Cicéron[130]. Or chaque trait de celle d’Ovide est emprunté aux réalités de l’époque, ce qui donne à sa narration un intérêt vivant très remarquable. Ainsi, la conduite de l’amoureux, au dîner, répond entièrement à ces préceptes du même poète :

Et modo suspiras, modo pocula proxima nobis

Sumis ; quaque bibi tu quoque parte bibis.

Ab quoties digitis, quoties ego tecta notavi

Signa supercitio pæne loquente dari[131].

Verba superciliis sine voce loquentia dicam,

Verba leges digitis, verba notata mero[132].

Quæ tu reddideris, ego primus pocula sumam,

Et qua tu biberis, bac ego parte bibam[133].

Fac primus rapias illius tacta labellis

Pocula ; quaque bibet parte puella, bibas[134].

La belle sent les regards hardis de son admirateur se porter fixement sur elle. Il soupire, il prend la coupe dont elle s’est servie et l’approche de ses lèvres, du côté où celles de sa bien-aimée viennent d’en toucher le bord ; il lui fait signe de l’œil et du doigt, il trace avec du vin sur la table des lettres sympathiques ; il lui raconte des histoires d’amour dans la transparence desquelles perce l’aveu de sa propre passion ; il va jusqu’à faire semblant d’être gris, pour voiler ce qu’il pouvait y avoir de compromettant dans sa témérité[135]. Du reste, l’ancien usage, pour les femmes, de s’asseoir à table, avait passé dès le commencement de l’empire ; elles prirent l’habitude de s’y étendre couchées comme les hommes[136].

Nous ignorons jusqu’à quel point il y avait, en dehors des festins, d’autres réunions de société proprement dites pour les deux sexes. On n’en trouve qu’une seule mention dans Tacite[137], mais elle est susceptible d’être interprétée dans un autre sens. D’ailleurs, les hommes ne manquaient pas d’occasions pour se rapprocher des femmes dans les endroits publics, où celles-ci se donnaient rendez-vous pour la promenade, particulièrement dans les nombreux portiques érigés autour des places, ornées de plantations formant des espèces de jardins ou de parcs[138]. Là il pouvait très bien arriver qu’au lieu du page, que l’on attachait souvent à la personne de la dame, pour la garder, et qui était quelquefois un eunuque[139], l’adorateur se chargeât du service de tenir le parasol[140]. Du reste, il n’est guère probable que des femmes de qualité touchassent souvent de leurs pieds délicats le noir pavé de basalte des rues ; habituellement, elles sortaient en chaise à porteurs ou en litière[141] ; la litière couverte notamment était, paraît-il, une distinction des femmes de sénateurs, bien que l’usage de ces véhicules, ainsi que les ordonnances qui s’y rapportent, ait certainement varié avec le temps, et que ces dernières aient dû être souvent enfreintes[142]. César avait limité cet usage aux femmes mariées et aux matrones ayant passé la quarantaine, ainsi qu’à certains jours[143]. Domitien l’interdit aux femmes de mauvaise vie