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Nous avons déjà, précédemment, indiqué l’influence des usages de l’ancienne société romaine sur les formes que prit l’étiquette de la cour impériale, ainsi que la réaction de celle-ci sur les usages de la société nouvelle, à laquelle elle ne tarda pas à donner le ton. Il y eut là, certainement, une mutualité, dont il n’est toutefois possible de distinguer qu’imparfaitement les effets, sur lesquels on est même en partie réduit à des conjectures : La description des rapports entre les clients et leurs patrons peut, en raison des analogies multiples qu’ils offraient avec ceux qui s’établirent entre les courtisans et la personne de l’empereur, donner le mieux une idée des mœurs de la cour. Mais l’examen de la conduite des supérieurs avec leurs inférieurs ne permet, naturellement, que de saisir une des faces de la sociabilité du temps et d’acquérir une notion très incomplète du caractère général de ses formes. D’ailleurs, les devoirs (officia) qu’imposaient les rapports de société étaient de nature très diverse, et nul, les hommes haut placés moins que personne[1], à moins de se retirer tout à fait du monde, ne pouvait impunément se dispenser de les remplir. La fixité que prit l’étiquette de la cour, en se développant de plus en plus, contribua, comme nous l’avons déjà dit, non seulement à multiplier ces devoirs, mais encore à les régler plus exactement. Dans les grandes maisons comme à la cour, le temps des réceptions, pour les clients comme pour les autres visiteurs, était limité aux deux premières heures de la matinée. Cet usage répondait à la division généralement adoptée pour l’emploi de la journée chez les Romains, habitués à vaquer en plein jour au soin de toutes leurs affaires, qui se terminaient, dans l’après-midi, par le repas principal, de sorte qu’ils n’avaient que l’aube pour s’acquitter d’une grande partie de leurs obligations sociales. Aussi, une multitude offrant le plus bizarre mélange et dont on entendait les pas résonner sur le sol, affluait-elle chaque matin, dès le crépuscule, vers les grands palais de la ville[2]. Les clients de la maison, et parmi eux bien des gens affublés d’une toge malpropre et portant des chaussures rapiécetées[3], se pressaient et tapageaient dès l’aube, dans l’avant-cour, quelquefois en tel nombre qu’ils encombraient la rue et barraient presque le chemin aux passants[4]. Tantôt des porteurs en manteaux rouges, dans une tenue semblable à celle des soldats, amenaient au pas de course, dans sa litière à rideaux fermés, un homme riche, qui y continuait son sommeil du matin, sous la protection d’une escorte de, ses clients[5]. On entendait le cri bien connu du licteur[6], annonçant l’arrivée d’un consul, et aussitôt la foule de se ranger, devant les officiers munis de faisceaux qui le précèdent, pour faire place au haut dignitaire en toge galonnée de pourpre. Là, on voyait le pauvre savant grec, qui, solliciteur d’une place de précepteur dans la grande maison, s’imposait les frais d’une toilette au-dessus de ses moyens, en s’efforçant d’accommoder la couleur et la façon. de son accoutrement au goût du grand homme à la faveur duquel il venait se recommander[7] ; ou bien, à l’époque de Marc-Aurèle surtout, le philosophe grec, avec sa longue barbe et son manteau de bure, en instance auprès d’un esclave, pour obtenir la grâce d’une invitation à table[8] ; on voyait aussi le chevalier, le sénateur même, briguant, celui-ci le consulat[9], celui-là un tribunat de légion[10] : en un mot tout cet essaim de gens, attirés par l’espoir de quelque faveur pour eux, que Plutarque compare avec les mouches dans une cuisine. A la porte se tenait, armé d’une baguette de jonc, le portier, dont il fallait ordinairement acheter les bonnes grâces, et que les gens raisonnables, dit Sénèque[11], considéraient comme le fermier du péage d’un pont, pendant que d’autres, assez malavisés pour vouloir forcer le passage, se commettaient sottement avec lui par des voies de fait. Quant aux petites gens, on les éconduisait rudement, en leur fermant la porte au nez[12]. L’atrium, espèce de cour découverte, qui apparaît, dès le premier siècle, entourée de portiques, et destinée aux réceptions, était, dans les grandes maisons, généralement assez vaste pour contenir une multitude de visiteurs[13]. Il y avait des bancs pour les personnes qui attendaient[14]. Les proportions grandioses et la magnificence de ces localités spacieuses, élevées et resplendissantes de marbres de toutes les couleurs, les séries sans fin de figures d’ancêtres[15], une nombreuse domesticité coquettement parée, tout s’y réunissait pour imposer au visiteur non accoutumé à tout ce faste, et pour l’intimider. Là, il fallait absolument, pour être reçu, entrer en négociation avec les esclaves et les affranchis influents de la maison, afin de les gagner[16] ; l’huissier (nomenclator), chargé d’appeler les noms des personnes admises, prétendait avoir besoin, pour l’exercice de ces fonctions, de longues listes écrites[17], bien que, généralement, on ne choisît, pour ce poste, que des gens doués d’une excellente mémoire[18]. Comme à la cour, les visiteurs étaient divisés en catégories[19]. En général, les réceptions, chez les plus hauts personnages et les puissants du jour, ressemblaient beaucoup à celles de la cour impériale. A la porte de Séjan, on faisait queue tout comme devant le palais de l’empereur, par suite de la crainte de chacun de n’être aperçu que trop tard, ou même de ne pas être remarqué du tout[20]. Des sénateurs présentaient leurs hommages aux clients du ministre, attachaient le plus grand prix à la connaissance de ses huissiers. et de ses affranchis[21], et s’accommodaient de leur insolence comme de leur faveur[22]. Non seulement les visites de politesse, desquelles l’usage de cette époque faisait une obligation beaucoup plus stricte que celui de nos jours, mais encore nombre de solennités exigeant la présence d’invités, avaient habituellement lieu de grand matin ; de là aussi, pour tout ce monde, l’obligation de se lever dans la nuit, pour ne pas arriver trop tard[23]. Parmi ces solennités comptait, notamment, le jour où l’adolescent revêtait la toge virile, cette date marquant son entrée dans : un âge plus mûr et légitimant sa participation future aux actes de la vie publique[24] ; puis il y avait les fiançailles[25] et les noces[26] ; enfin, les solennités à l’entrée en charge des magistrats. S’il est certain, pour les consuls du moins, que celles-ci avaient lieu au point du jour, il est probable qu’il en était de même pour les préteurs et autres dignitaires[27]. Certaines cérémonies, comme par exemple les convois funèbres[28], n’avaient lieu qu’à des heures plus avancées du jour. L’accomplissement de ces devoirs, prenant quelquefois la journée entière, faisait perdre beaucoup de temps aux personnes ayant des relations de société quelque peu étendues. Il est curieux, dit Pline le Jeune (Lettres, I, 9), comme à Rome on fait bien, on croit du moins bien faire son bilan de chaque jour, et comme le compte n’y est plus dès que l’on envisage l’œuvre de plusieurs journées collectivement. Demandez à quelqu’un ce qu’il a fait dans la journée, il vous répondra : J’ai vu revêtir un jeune homme de la toge virile, j’ai assisté à des fiançailles où à une noce ; tel m’a invité à me joindre à lui pour sceller son testament, tel à l’assister en justice, un troisième, prié de l’accompagner à une séance de conseil. Toutes ces choses-là paraissent nécessaires le jour où on les a faites ; l’importance s’en réduit à néant, quand on songe qu’elles reviennent tous les jours, et l’on en sent d’autant plus le néant que l’on a quitté Rome. Les séances (consilia) dont Pline parle ici n’étaient autres que celles du préteur, ou du préfet de la ville[29], ou des édiles[30], etc. Les obligations sociales énumérées dans ce passage, à titre d’exemples, pouvaient bien être de celles qui prenaient toute la journée ; mais il y en avait bien d’autres plus gênantes et faisant perdre plus de temps encore car il faut considérer que, dans ces occasions, l’habit de fête était le plus souvent de rigueur, comme aussi lorsqu’on était prié d’assister à la rédaction d’actes et de testaments, et que, de plus, les distances entraînaient presque toujours de longues courses, dans une si grande ville[31]. Outre les testaments, que les témoins signaient à la file, en ajoutant chacun à son nom le mot signavit, et pour l’ouverture desquels la présence des personnes qui y avaient apposé leur sceau redevenait également nécessaire[32], nombre d’autres actes avaient besoin d’être revêtus de la signature et du sceau de plusieurs témoins, pour acquérir de la validité. L’ordre ou la suite dans laquelle on les apposait au document, dépendait du rang des signataires et du plus ou moins d’égards que l’on avait pour eux[33]. Il y avait ensuite à souhaiter la fête de l’anniversaire du jour de naissance, des visites aux malades[34] et des visites de condoléance[35] à faire. On était obligé de comparaître à un procès, d’appuyer une candidature[36], de féliciter le candidat heureux au sujet de sa nomination[37], de donner la conduite à un fonctionnaire partant pour la province[38]. On avait promis à tel avocat, à tel professeur d’éloquence d’assister à sa plaidoirie ou à son cours, ou bien accepté l’invitation d’un poète, pour la lecture du dernier produit de sa muse. Juvénal (III, 9) considère ces lectures, qui se renouvelaient quelquefois tous les jours pendant des semaines, au printemps et en été, comme un des fléaux de Rome, après les écroulements de maisons et les incendies continuels. Dans toutes les occasions pareilles, on attendait, conformément à l’usage, non seulement l’assistance des amis et clients, mais celle de quiconque avait les moindres rapports avec les personnes intéressées[39]. Le désir de célébrer les fêtes, notamment, en aussi grande compagnie que possible, ainsi que de témoigner de la reconnaissance pour les hommages qu’on recevait, comme pour le dérangement qu’on occasionnait, développa l’usage, qui paraît avoir existé à Rome dès le commencement du deuxième siècle, de faire un cadeau en argent à. tous ceux qui y prenaient part. Dans ce tourbillon de relations sociales, il était difficile de vivre pour soi, et les natures portées au recueillement aimaient à se réfugier des flots et des tempêtes de Rome dans le silence et la solitude de la campagne ; pas toutes ne parvenaient à secouer les chaînes dont elles ressentaient si douloureusement le poids; les écrits de Sénèque, par exemple, contiennent, presque à chaque page, des lamentations sur les incommodités et le vide de la vie dans la capitale. C’était là toutefois le véritable élément de l’oisiveté affairée, qui y fleurit plus que dans aucune autre ville et prit un immense développement. Le nombre des gens qui passaient leur vie dans l’accomplissement de formalités dépourvues de sens et en vaines démonstrations de politesse était exorbitant, dès le commencement de l’ère impériale; ils formaient une classe à part[40], dont l’étrangeté sautait aux yeux, et on les qualifiait spécialement du nom d’Ardélions, qui ne paraît avoir été inventé pour eux qu’à cette époque. On ne connaît pas l’origine de ce nom peut-être était-il celui d’une personne ayant primitivement créé le type du genre. Il existe à Rome, dit un poète qui écrivait sous Tibère, un peuple d’Ardélions, toujours prêt à courir partout, toujours affairé dans son oisiveté, se mettant hors d’haleine pour une bagatelle, s’occupant de tout et n’aboutissant jamais à rien ; se donnant beaucoup de mal et ne réussissant qu’à importuner tout le monde au plus haut degré. Sénèque[41] compare ces oisifs à mille affaires qui se démenaient dans les maisons, dans les théâtres et sur les places publiques, à des fourmis parcourant, sans dessein ni but, un arbre dans toute sa hauteur, de la racine au faîte et du faîte à la racine. Ce sont les gens dont la vie est l’inaction perpétuelle sans repos, qui n’ont jamais rien à faire, mais ont toujours l’air de personnes affairées ; les gens que le jour qui se lève pousse hors de leur maison, sans but déterminé, et qui ne sortent que pour grossir la foule. Si, les arrêtant à leur porte, vous leur demandez : Où allez-vous ? quels sont vos projets ? ils vous répondront : Le fait est que je n’en sais rien ; mais je veux faire quelques visites, entreprendre quelque chose. On se sent de la pitié pour eux, en les voyant courir comme s’il s’agissait d’éteindre le feu d’un incendie, tant ils heurtent les passants, se précipitent à corps perdu dans la rue et bousculent tout le monde. Et pourquoi donc courent-ils ? pour faire une visite qui n’est jamais rendue, pousse joindre au convoi funèbre d’un inconnu, pour assister aux débats judiciaires du procès de quelque plaideur enragé, ou aux fiançailles d’une femme qui se remarie souvent. Quand, après avoir parcouru toute la ville pour les motifs, les plus futiles, ils finissent par regagner leurs pénates, ils vous jurent qu’ils ne se rappellent plus du tout pourquoi ils étaient sortis, ni même où ils ont été ; ce qui ne les empêche pas de recommencer le lendemain, de plus belle, leurs courses vagabondes. Il y avait même des vieillards qui, n’épargnant le seuil d’aucune porte, se traînaient chaque matin de rue en rue, tout haletants, le corps en nage et le visage humide des baisers de toute la ville de Rome[42] ; des vieillards à cheveux blancs ; ayant passé la soixantaine, qui, battant tous les jours le pavé de tous les quartiers de la capitale, faisaient à chaque dame leur salutation du matin, se présentaient à l’entrée en charge de chaque tribun ou consul, remontaient dix fois par jour la rue conduisant au palais, et avaient constamment à la bouche les noms des courtisans le plus en crédit. Passe encore, ainsi conclut Martial, pour un jeune homme de faire ce métier ; mais il n’est assurément rien de plus hideux qu’un vieil Ardélion[43]. Plus d’un siècle après, Galien décrit ainsi l’emploi que les gens de Rome faisaient habituellement, comme il l’assure, de leur journée. De grand matin, dit-il[44], chacun fait des visites, puis une foule de monde se porte au Forum pour y assister aux débats judiciaires, une foule plus grande encore aux spectacles, des conducteurs de chars et des pantomimes ; bon nombre aussi passent leur temps en amourettes, aux dés, dans les bains, à boire ; ou en s’adonnant à d’autres jouissances matérielles, jusqu’à ce que le soir tout le monde se retrouve dans les festins, où les divertissements ne consistent pas en musique et en conversations sérieuses, mais en orgies libertines qui se prolongent souvent jusqu’au lendemain matin. Mais, quelque nombreux que fussent à Rome les Ardélions ; on conçoit que la grande majorité de ces visiteurs, qui parcouraient sans cesse les rues, dans les premières heures de la matinée, n’étaient pas poussés simplement par un vague besoin de s’agiter ou le désir de tuer le temps, mais par l’envie d’un lucre et d’avantages quelconques. Au fond, cette envie était bien réellement le mobile principal de l’agitation bruyante et sans répit dont rues et palais étaient remplis tous les jours ; c’était la chasse universelle de ce que l’on regardait comme le souverain bien, ou plutôt comme l’unique bien, clef de tout, en ce qu’il procurait rang, qualité, honneurs et considération : celle de l’argent, divinité suprême qu’adorait et servait tout le monde, comme le déclare avec tant d’ironie Juvénal, dans sa première satire : Quanda
quidem inter nos sanctissima divitiarum Majestas,
etsi funesta Pecunia templo Nondum habitas, nullas nummorum ereximus aras[45]. Tout se faisait et l’on obtenait tout avec de l’argent[46]. Le profond égoïsme, le matérialisme grossier, avaient beau se cacher sous le voilé des formes les plus subtiles du raffinement et de la politesse, personne, à moins d’être aveugle ou complètement ébloui, ne pouvait s’y tromper. Ce n’était pas un secret à Rome, tout le monde le sachant, que précisément les plus attentifs et les plus empressés des officieux, ou gens de courtoisie, n’avaient pas d’autre état que celui de chasseur d’héritages, guettant, avec une tension d’esprit continuelle, la mort des personnes qu’ils comblaient de leurs témoignages d’amitié et. de respect ; que, ne se contentant pas toujours de recourir aux calculs des astrologues ; pour être fixés d’avance sur l’époque de l’événement qu’ils désiraient, ils ne s’appliquaient peut-être même que trop souvent à gagner des médecins, pour le hâter à l’aide du poison[47]. Rien n’est plus caractéristique pour Rome, en ce temps-là, rien ne jette un jour plus vif sur l’odieux mensonge de toute cette vie de formes, que la grande échelle sur laquelle la captation s’y exerçait, comme un métier. C’est un phénomène dont on ne retrouverait probablement l’analogue à aucun autre âge de l’histoire. Le choix de cette voie précisément pour arriver au but désiré, voie qui n’était pas celle des chevaliers d’industrie et des intrigants spéculatifs seuls, tenait au fait, sans exemple et contraire à toutes les lois naturelles, des progrès inouïs du célibat et au manque d’enfants dans les classes supérieures, à cette époque. Déjà sous la république le mariage était regardé comme une charge, que le citoyen n’assumait que par devoir, pour se mettre en règle envers l’État. Le temps des guerres civiles avait complètement sapé et perdu les mœurs, avec la destruction des liens sociaux, déjà bien relâchés, et la restauration tentée par Auguste dut se borner à la surface, toutes ses mesures n’étant dirigées que coutre les symptômes extérieurs d’un mal dont il ne pouvait se flatter d’extirper les racines. Vainement il s’était efforcé d’encourager et de favoriser le mariage, par des récompenses et des distinctions accordées aux gens mariés et aux pères et mères de famille, ainsi que par des peines édictées contre les célibataires et les gens mariés dépourvus d’enfants ; car aucun avantage n’égalait à leurs yeux celui de pouvoir librement disposer de leur héritage[48], et leur condition, passant depuis longtemps pour la plus douce et la plus exempte de soucis, n’en était que plus enviée et plus prisée. Aussi, au temps d’Auguste déjà, la captation d’héritages était-elle devenue un art, systématiquement pratiqué d’après Certaines règles[49], ayant ses expressions techniques, et dans lequel on distinguait entre les praticiens consommés et les novices. Déjà à cette époque la satire avait fait un de ses thèmes favoris des relations entre les captateurs de testaments et les riches sans héritiers naturels. Dans une des pièces de vers les plus spirituelles d’Horace, Ulysse, demandant à l’ombre de Tirésias comment il pourrait le mieux rétablir sa fortune ; compromise par les prodigalités des prétendants à la main de Pénélope, reçoit de lui le conseil dé s’appliquer à la captation d’héritages, avec les instructions nécessaires. Or, celles-ci comprennent déjà presque tout ce que l’on trouve aussi dans les rapports des écrivains postérieurs, sur l’usage des artifices par lesquels les chasseurs d’héritages cherchaient à s’assurer leur proie difficile à saisir, tout en évitant de se compromettre, comme au sujet de la manière dont les riches, de leur côté, s’appliquaient à nourrir des espérances qu’ils n’entendaient jamais réaliser, afin de tirer de cette position, pour eux-mêmes ; le plus d’avantage possible. Il n’était presque rien qu’ils ne fussent en mesure d’attendre ou même d’exiger de leurs flatteurs, depuis les petites attentions jusqu’aux services les plus marqués, imposant de véritables sacrifices. On les comblait de présents[50], on,leur envoyait des friandises de toute espèce, les plus beaux fruits, de la pâtisserie, du poisson, du gibier, du vin vieux[51]. Les chasseurs d’héritages arrivaient à dépenser ainsi des sommes considérables, souvent en pure perte, ce qui autorisait parfaitement Martial’ à cette raillerie : Nil
tibi legavit Fabius, Bithynice, cui tu Annua, si memini, millia sena dabas[52]. La santé des riches formait l’objet de la plus tendre sollicitude[53]. Tombaient-ils malades, on leur prodiguait les soins les plus attentifs[54]. Pour eux force prières et sacrifices étaient adressés aux dieux, les murs des temples se couvraient d’ex-voto, on interrogeait les devins ; on allait jusqu’à promettre de sacrifier, pour le cas de leur rétablissement, des éléphants et des hommes[55]. La maison d’un ami leur plaisait-elle, il y offrait le logement gratis[56]. Un incendie venait-il les frapper, leur perte était aussitôt plus que couverte par des souscriptions volontaires[57]. Avaient-ils un procès, on accourait à l’envi pour les défendre[58], et il fallait que leur affaire fût bien désespérée pour qu’ils n’eussent pas gain de cause[59]. Faisaient-ils des vers, les produits de leur muse étaient hautement admirés[60] ; on se pressait à l’auditoire pour écouter leurs lectures[61] ; on allait au-devant de toutes leurs fantaisies et on avait, pour leurs faiblesses, les ménagements les plus délicats[62]. Les femmes prêtaient volontiers l’oreille à leurs propositions[63]. Leur atrium se remplissait chaque matin d’un essaim de visiteurs de qualité. Martial, dans un de ses vers (IX, 100, 4), mentionne, parmi les services que le patron exige de ses clients, aussi l’obligation de l’accompagner tous les jours chef une dizaine de vieilles femmes. On voit de grand matin, dit Juvénal (III, 128, etc.), tel préteur presser le licteur, qui marche devant lui, de doubler le pas. Pourquoi cette hâte ? C’est qu’il craint d’être devancé par un collègue chez dame Modia ou Albine. Mais, s’il n’était déjà pas facile de primer tant de rivaux et de satisfaire à tous les caprices d’un riche gâté, il était plus difficile encore de colorer cette infatigable obséquiosité de l’apparence d’une amitié désintéressée. On se montrait plein de sollicitude pour tout ce qui pouvait prolonger ses jours ; on souhaitait des héritiers du sang à celui qui n’avait pas d’enfants[64] ; on testait en sa faveur, naturellement dans la supposition de la réciprocité. Les dispositions, ainsi prises avec une arrière-pensée de captation, paraissent avoir été fréquentes, puisqu’on crut devoir multiplier les articles de loi qui les infirment[65]. Assez généralement, d’ailleurs, les captateurs d’héritages se soumettaient à cette honteuse et dégradante servitude avec des chances de succès très incertaines ; car ceux dont ils espéraient hériter non seulement leur survivaient souvent, mais les jouaient peut-être plus souvent encore, ne visant, eux, qu’à exploiter le dévouement d’amis si désintéressés, sans les dédommager autrement de leurs sacrifices qu’en les leurrant toujours de la perspective de leur testament[66]. Pour amener la générosité de leurs excellents amis à. des efforts suprêmes, il ne leur coûtait pas de tester peut-être trente fois dans l’année[67]. Ils feignaient des maladies et des infirmités[68] ; ils affectaient de tousser[69]. Pline[70] raconte que Jules Vindex lui-même, qui entreprit si courageusement de délivrer l’empire romain de la tyrannie de Néron, ne dédaigna pas, pour amadouer des chasseurs d’héritage, d’user d’un médicament ayant la propriété de causer une pâleur artificielle au visage. Quelquefois aussi, un grand maître en artifices pareils réussissait-il, même sans être riche, à se procurer par ces moyens tous les avantages de la position d’un riche sans enfants. Ses biens immenses en Afrique, les navires marchands expédiés pour son compte de Carthage, les armées d’esclaves, etc., dont il parlait sans cesse, n’étaient qu’autant de hâbleries[71]. Bien des gens applaudissaient à cette manière de duper les renards[72]. Par contre aussi, qui voulait éviter de devenir suspect de captation d’héritage, était obligé de garder la plus grande réserve vis-à-vis des riches sans postérité. Pline le Jeune regardait même comme inconvenant de leur faire le moindre cadeau[73]. Les écrivains de toutes les époques de l’empire s’accordent sur l’immense développement qu’avaient prisses manœuvres. Ce qu’ils disent paraîtrait fabuleux, sans la parfaite conformité de leurs récits. Toutefois, il ne faut pas oublier que ceux-ci, comme presque tous les écrits de ce temps, ne sont pas exempts d’une certaine exagération déclamatoire, qui s’y glisse en partie sans intention. Dans cette ville, écrivait, sous Néron, Pétrone[74], qui transfère à Crotone la pratique usitée à Rome, on ne se livre pas aux études, l’éloquence n’y trouve point de place, ni l’honnêteté ni la pureté des mœurs n’y prospèrent ; mais tous les hommes que vous y verrez, quels qu’ils soient, sont divisés en deux partis : ils jettent l’hameçon ou ils se le laissent jeter. Dans cette ville, personne ne reconnaît des enfants ; car celui qui a des héritiers de son sang n’est ni invité aux festins, ni admis à aucune réjouissance ; exclu de tous les avantages de la société, il vit obscurément, confondu avec les gens couverts d’opprobre. Ceux au contraire qui ne se sont jamais mariés et n’ont pas de proches parents, parviennent aux plus grands honneurs et passent seuls pour être des hommes parfaits, sans tache même. Vous verrez une ville qui ressemble à un champ :en temps de peste, sur lequel il n’y a que des cadavres et des corbeaux qui les déchirent en lambeaux. Ce qui prouve que cette description n’était nullement un fantôme de l’imagination, ce sont les plaintes que l’on entendit, vers la même époque (en l’an 63), dans le sénat, au sujet d’adoptions simulées, par lesquelles des hommes sans postérité se procuraient, subrepticement, les prérogatives de pères de famille. Les gens sans enfants, récriminait-on, ne sont-ils pas déjà bien assez favorisés ; eux qui n’ont qu’à attendre, sans avoir besoin de se déranger seulement, la faveur et les honneurs que l’on est toujours prêt à leur offrir, à titre gratuit et sans charges ?[75] Bien plus, Sénèque, qui parle souvent avec beaucoup d’amertume de la captation d’héritage[76], dont il fut toutefois, par parenthèse, accusé lui-même par ses ennemis[77], put, dans une de ses Consolations, adressée à une mère qui avait perdu son fils unique de la plus belle espérance, lui parler ainsi : Pour vous appliquer une consolation qui peut sembler très difficile à admettre, mais n’en est pas moins une dans ce cas, sachez que la privation d’enfants donne, dans notre ville, plus d’influence qu’elle n’en retire, et que l’isolement qui résulte de leur perte conduit la vieillesse, qu’il semblait priver de ses appuis naturels, si sûrement au pouvoir, que bien des pères, feignant de l’inimitié contre leurs fils ou reniant leurs enfants, se mettent artificiellement dans la position des gens sans postérité[78]. Pline l’Ancien aussi appelle la captation d’héritage la plus profitable de toutes les industries, outre que la condition des gens sans postérité était honorée et considérée au plus haut point[79]. Tacite dit que cette condition avait le privilège de procurer la jouissance d’un pouvoir égal dans les bons comme dans les mauvais jours[80], et il ne manque pas d’invoquer la circonstance qu’elle ne donnait pas d’avantages en Germanie, comme une preuve dé la pureté de mœurs des peuples de cette contrée[81]. Pline le Jeune, voulant faire concevoir la plus haute idée des vertus civiques d’un de ses amis, rapporte que son mariage a été largement béni d’enfants et l’a, de plus, rendu grand-père, à une époque où les avantages de la privation de postérité, ajoute-t-il, font le plus souvent déjà considérer même un fils unique comme une charge par son père[82]. Les gens sans postérité étaient invités par les riches, flattés par les grands, gratuitement assistés par les orateurs du barreau ; un enfant venait-il à leur naître, ils perdaient du coup amis et influence[83]. Sous Marc-Aurèle encore, la captation d’héritage formait, dans le tableau de la situation morale de Rome, une des ombres qui, frappaient le plus les yeux de l’étranger[84] ; et il n’est guère probable qu’il y ait eu du changement, à cet égard, dans la période suivante et les derniers temps de l’empire[85]. Nous avons cru nécessaire de nous arrêter si longtemps à cet objet, non seulement parce qu’une anomalie aussi choquante et qui avait tant frappé l’esprit des contemporains ne pouvait être omise dans un tableau des mœurs de l’époque, mais aussi parce qu’elle montre le revers de la médaille de ces parades de courtoisie si bien réglées, ce que ces formes valaient au fond, avec les convoitises et les fins honteuses qu’elles servaient. L’usage de se réunir pour la récréation et même pour le traitement des affaires sérieuses, dans des lieux publics tels que ce qu’on appelait des stations[86], sur les places et les cours[87], aux thermes, dans les temples[88], les bibliothèques[89] et les boutiques des libraires[90], rendez-vous des personnes lettrées, ou dans celles des barbiers et des débitants de drogues[91], comme les gens du commun, donnait à ce commerce de société un air de ressemblance avec la sociabilité italienne du temps moderne. Seulement la pratique de cet usage était encore bien plus large dans l’ancienne Rome, tant à cause de la manière de vivre des anciens, qu’en raison de la multiplicité et de la grandeur de leurs établissements publics, dont l’accès n’était refusé à personne. Sur la pelouse du Champ-de-Mars, une multitude innombrable se livrait constamment à tous les exercices du corps ; on y allait à cheval et en voiture, on s’y exerçait aux jeux du ballon et du cercle, au maniement des armes et à la lutte ; on se livrait à la natation dans les eaux jaunes du Tibre, qui le bordait, et les applaudissements des spectateurs formaient la récompense de la vigueur et de l’agilité déployées dans ces exercices[92]. Aux heures plus avancées de la journée, on se retrouvait dans les promenades publiques entre des haies de buis, sous les ombrages des allées de lauriers et de platanes, ou dans les portiques, richement décorés de statues, d’images et de tapis somptueux. Les affaires de la journée terminées enfin, avant que l’on ne se mit à table pour le repas principal, l’usage des bains quotidiens réunissait des milliers d’hommes dans les salles et les galeries des thermes, larges, élevées et resplendissantes d’une magnificence royale. Martial décrit ainsi la vie d’un homme de loisir : Sed
gestatio, fabulæ, libelli, Campus,
porticus, umbra, virgo, thermæ, Hæc essent lova semper, hi labores[93]. Il va sans dire que les spectacles aussi servaient de rendez-vous pour la causerie. Il n’est jamais fait mention d’invitations à des soirées
indépendantes des festins, et comme ceux-ci, remplissant entièrement les
heures de loisir du jour tombant et du soir, se prolongeaient jusque dans la
nuit, il ne peut y avoir eu de ces réunions qu’exceptionnellement. On
appelait cercle (circulus) toute réunion de personnes se
tenant debout, ou assises en rond, pour causer entré elles. Quand le
principal interlocuteur se plaçait au milieu du cercle, celui-ci prenait le
nom de corona[94].
Dans les festins il était d’usage d’offrir aux invités un choix aussi riche
que possible de divertissements et de récréations, qui devaient naturellement
varier beaucoup suivant le goût, les fantaisies et l’éducation de l’amphitryon.
Pétrone n’a certainement pas beaucoup exagéré dans sa description des
réjouissances grossières dont de riches affranchis régalaient leurs hôtes,
des incongruités et des ridicules qui faisaient de leurs fêtes un thème de
moquerie pour la société de meilleur ton. Il est vrai que la scène de son
banquet de Trimalcion n’est pas à Rome ; mais il est dans la nature des
choses qu’elles devaient s’y passer semblablement chez le même monde. D’autre
part Plutarque[95]
a spécifié, parmi les divertissements d’usage ; ceux qu’il croit devoir recommander
le plus pour amuser des hôtes d’un esprit cultivé et d’un goût épuré. La
conversation dont il parle a lieu à Chéronée, mais tout, même abstraction faite
de la dédicace à Sossius Sénécion, est de nature à faire supposer qu’il s’agissait,
là aussi, d’une mode romaine, ou du moins commune à Rome et,à Dans les maisons de bon ton on faisait paraître des pantomimes et jouer dés scènes de comédies et de tragédies, de la nouvelle comédie attique surtout. En général, on peut dire qu’avec les lectures les divertissements les plus fréquents étaient ceux que procurait la musique vocale, chorale ou instrumentale. On abusait des chœurs et des airs chantés, de la lyre et de la flûte, souvent jusqu’à mettre aux abois les convives. Aussi Martial trouvait-il que le meilleur repas était un repas sans musique : Quod
optimum sit, quæritis, convivium ? In quo choraules non erit.[98] C’est que les dîners même les plus simples et les plus modestes se passaient rarement sans le hors-d’œuvre de quelque musique, déclamation ou lecture[99]. La conversation dans les sociétés de Rome, à cette époque, était, sous plus d’un rapport, d’autre nature, et elle y avait une tout autre portée que dans aucune ville de l’Europe moderne, comme offrant seule le moyen de faire circuler une multitude de nouvelles et d’avis, pour la propagation desquels il n’existait pas d’organe spécial ; car le Moniteur quotidien, journal officiel du temps (acta diurna) ; ne contenait sur les affaires publiques que ce que le gouvernement jugeait à propos de publier, c’est-à-dire absolument rien sur la,plupart des faits et questions brillantes à l’ordre du jour ; sur d’autres, il ne présentait à dessein que des versions propres à les dénaturer, se bornant d’ailleurs à un résumé succinct du peu qu’il communiquait sans réticence et relatait conformément à la vérité. On y trouvait en outre des bulletins de la cour, annonces des événements de famille du grand monde, faits divers de la ville, etc.[100]. L’opinion publique comprimée se manifestait de temps à autre, comme il arrive encore de nos jours à Rome, par des affiches placardées à des colonnes ou à des statues[101], dans la promptitude et l’ardeur du public à saisir les allusions que des acteurs hardis s’aventuraient à faire sur la scène, quelquefois même par des clameurs ou des démonstrations du peuple réuni au spectacle, même en présence des empereurs, qui permettaient en ce lieu une licence tolérée dans nul autre. Mais ces faibles et rares manifestations, sournoisement improvisées, piquaient naturellement la curiosité plus qu’elles ne pouvaient la satisfaire ; et l’exclusion sévère de toute publicité d’une capitale où confluaient précisément, sans cesse, les nouvelles du monde entier, et où se décidaient les destinées de ce monde, ne pouvait avoir d’autre effet que de multiplier à l’infini, dans cette ville bavarde et glosant sur tout, pour nous servir des épithètes dont Tacite qualifie Rome[102], les conjectures, les bruits, les contes inventés à plaisir et les fables, et d’y tenir la curiosité et l’imagination constamment en éveil. Le nouvelliste de profession, d’après le portrait qu’en a fait Martial (IX, 35), sait ce que le roi Pacore décide dans le palais. des Arsacides, connaît au juste la force des armées opérant sur le Rhin et sur le Danube, est en mesure de révéler, avant la rupture du cachet, le contenu de la dernière dépêche reçue de l’armée de Dacie, et signale d’avance le laurier qui doit annoncer la victoire. Il sait combien de fois il a plu pendant l’année dans-la haute Égypte, combien il est arrivé de navires des ports d’Afrique, quel poète remportera la couronne au prochain concours du Capitole. Gardez votre talent pour vous, dit à la fin le poète ; vous pouvez venir dîner chez moi aujourd’hui, mais à la condition expresse de ne rien me conter de nouveau. Il y avait aussi des femmes, se prétendant informées de tout ce qui se passait dans le monde entier, recueillant aux portes les bruits du jour, ou en faisant naître et circuler elles-mêmes, se vantant d’avoir aperçu les premières la comète qui menaçait le roi des Parthes, et nullement embarrassées de faire des contes sans fin sur toutes les inondations et tous les tremblements de terre survenus dans l’extrême Orient[103]. Si les propos concernant de pareils sujets n’étaient pas défendus, il fallait par contre la plus grande circonspection dans la tentative de toute conversation ayant quelque peu trait à la politique Intérieure ou extérieure du gouvernement, sous ce régime de compression du despotisme lé plus absolu, dans le voisinage immédiat de la cour impériale. Martial, dans une autre pièce de vers (X, 48), où il parle d’une réunion de six amis, conviés à un repas frugal, exprime le désir qu’on n’apporte pas à cette fête une franchise dont on pourrait se repentir le lendemain. Que mes invités, dit-il, s’entretiennent des bleus et des verts du cirque ; car je ne veux pas que nos libations fassent traduire personne sur le banc des accusés. Ce morceau se trouve dans un livre de poésies dont la publication n’est pas antérieure au règne de Nerva, ce qui prouve, que la contrainte ne disparut pas entièrement des rapports de société, même sous les règnes des meilleurs princes. Le bonheur de penser librement et de pouvoir dire sans crainte ce que l’on pense, suivant l’expression de Tacite (Histoires, I, 1), n’a jamais pu se réaliser complètement dans la capitale de l’empire. On peut, d’après cela, se faire une idée du cauchemar qui devait oppresser Rome à ces époques néfastes du terrorisme impérial, où l’on ne se contentait pas de faire d’un mot, lâché sans mauvaise pensée, dans l’intimité du tête-à-tête, ou dans un moment d’expansive hilarité sous l’influence du vin, l’objet d’une délation contre l’étourdi auquel il était échappé, comme du temps de Tibère, par exemple[104], alors qu’on ne reculait devant aucune ruse pour faire jaser ceux dont on avait résolu la perte, et leur faire ensuite payer de la vie un moment d’imprudente confiance. L’espionnage et la mouchardise coupaient court à toutes les conversations, empêchaient en quelque sorte partout de parler et d’écouter. Nous eussions, dit Tacite (Agricola, 2), perdu avec l’usage de la parole jusqu’à la mémoire, s’il avait dépendu de nous d’oublier aussi bien que de nous taire. Or, dans son compte rendu des procès de lèse-majesté, qui serpentent comme un fil rouge à travers l’histoire de ce temps, le grand historien n’a flétri que ces délateurs haut placés, sur lesquels étaient fixés les regards du monde contemporain, et qui exerçaient leur infâme métier dans l’espoir de hautes faveurs, d’avancement ou d’autres avantages ; il a dédaigné de caractériser l’action non moins funeste des espions et mouchards soudoyés, se glissant à l’ombre et furetant partout. Nous n’avons que des indices fortuits du développement qu’avait pris l’organisation de cette police secrète, peut-être copiée sur celle des rois de Perse, comme tant d’autres institutions de l’empire romain. D’après Dion Cassius (LII, 37), Mécène avait cru devoir donner à Auguste l’avis que, s’il y avait nécessité absolue d’entretenir des espions et des mouchards dans tout l’empire, pour être informé de ce qui y avait besoin de réglementation où de réforme, il devait se garder cependant de trop se fier aux rapports de ces gens, dont les délations étaient souvent dénuées de tout fondement et inspirées par les mobiles les plus odieux. Le même historien a mis dans la bouche de Livie des avertissements semblables (LV, 18). Les espions aux termes de ce passage, dénoncent souvent des innocents par haine, ou soudoyés par des ennemis de leurs victimes ou pour se venger du refus de celles-ci de leur donner de l’argent ; et ils incriminent les gens non seulement pour le mal fait ou l’intention d’en faire, mais pour une simple parole, voire même pour avoir gardé le silence, ri ou pleuré, comme témoins d’un mot risqué. Claude s’était fait adresser par ses mouchards, pour les semonces que son office de censeur l’autorisait à faire, des rapports détaillés sur les affaires privées et de famille de nombre de personnes, toutes probablement membres des deux premiers ordres. Il était, du reste, très mal informé par ces agents[105]. Dans la guerre civile, après la mort de Néron, l’empereur Othon, qui avait donné le commandement de la flotte à son affranchi Moschus, le chargea aussi d’observer de près la conduite des classes supérieures[106]. Cette haute police de l’État avait d’innombrables ramifications aux degrés inférieurs, jusque dans les rangs de l’armée. C’est en se laissant aller trop promptement à la confiance, dit Épictète[107], qu’à Rome des imprudents tombent dans les pièges des soldats. Un militaire en habit civil s’assied à côté de vous et commence à parler mal de l’empereur ; vous, de votre côté, prenant l’initiative de ces propos, de la part de votre voisin, pour un gage de sa sincérité, vous dites à votre tour ce que vous pensez, et il en résulte que l’on vous met aux fers et vous jette en prison. Ceci a été, selon toute probabilité, écrit sous Adrien, duquel on sait qu’il employait à toutes les fonctions de police, et notamment à celles de la police secrète, dans tout ce que l’acception de ce mot comporte, un corps spécial de troupes, appelées les fourrageurs (frumentarii), espèce de maréchaussée ou gendarmerie, que l’on retrouve affectée au même service dans la suite[108]. Nous avons déjà fait remarquer, que ce prince entretenait des espions jusque dans les maisons de ses amis. En général, l’abus de la police secrète parait avoir été poussé, sous son règne, à un point qui en faisait un terrible fléau. Aristide[109], dans un éloge du successeur d’Adrien, dit qu’à son avènement tout l’empire se trouvait oppressé et asservi par la crainte, des espions aux aguets circulant sans cesse et partout dans les villes, pour écouter tout ce qui se disait ; il ajoute que la suppression complète du raisonnable et légitime usage de la franchise avait réduit le monde à l’impossibilité de penser et de parler librement, chacun tremblant devant son ombre. C’est de cette crainte que le nouvel empereur avait délivré les âmes, en leur rendant la liberté. Naturellement, la police secrète n’était nulle part aussi nombreuse et aussi active que dans la capitale. Dans Philostrate, Apollonius de Tyane appelle Rome une ville où il n’y a que des yeux et des oreilles pour tout ce qui est ou même n’est pas, et dans laquelle il ne faut jamais songer à des innovations dans l’État, à moins d’avoir grandement le désir de la mort, les gens raisonnables et circonspects croyant devoir y hésiter même devant les choses licites[110]. C’étaient, nous l’avons déjà dit, indubitablement les classes supérieures que la police secrète était chargée d’observer avec le plus de vigilance. Caracalla déclara les, soldats qu’il employait à ce triste métier responsables envers lui seul ; nul, autre que lui ne pouvait les faire punir. Il s’ensuivit qu’ils lui rapportaient tout jusqu’aux moindres détails, et qu’ils purent exercer sur les sénateurs la domination la plus arbitraire[111]. Le biographe d’Alexandre Sévère fait un mérite à ce prince de n’avoir confié le soin des informations à prendre sur les personnes qu’à des hommes sûrs et discrets, que personne ne savait employés à ces fins. L’empereur disait lui-même qu’il suffirait de l’appât d’un lucre pour gâter tous ces agents[112]. Bien que l’activité et le pouvoir de ces espions et mouchards, se glissant à l’ombre, fussent limités sous des princes doux et cléments, tels que les Antonins surtout, il va sans dire cependant que des conversations libres sur des matières politiques, dans des cercles nombreux ou des lieux publics, ne furent jamais, en aucun temps, possibles à Rome sous l’empire. Du reste, mille considérations, même abstraction faite de la crainte des oreilles dressées partout pour la délation, recommandaient la plus grande réserve de langage dans cette capitale, que Tacite appelle une ville où l’on apprend tout et ne tait rien[113]. L’ébruitement des secrets dangereux n’était pas toujours un effet de la malveillance ; l’indiscrétion, la curiosité et l’imprudence faisaient déjà bien assez de mal, à elles seules. Sénèque[114] attribue ces cancans au besoin qu’éprouvait de s’occuper le désœuvrement des oisifs, si nombreux à Rome. De là vient, dit-il, la plus affreuse de toutes les turpitudes, la mouchardise et l’espionnage, appliqués à tout ce qui touche aux affaires publiques et aux secrets des particuliers, ainsi que la prétention de savoir une foule de choses, que l’on ne pouvait ni écouter ni communiquer sans danger. On remarquera la circonspection avec laquelle Sénèque s’exprime ici, sur un sujet auquel il ne lui arrive d’ailleurs que cette seule fois, peut-être, de faire allusion, dans ses nombreux écrits. La grande extension des clientèles et la multitude de gens appartenant à la domesticité des grandes maisons, doivent être mentionnées comme la circonstance qui favorisait le plus ces cancans. On reprochait aux clients[115], et bien plus encore aux esclaves, dont l’arme la plus dangereuse était la langue, cette funeste habitude du bavardage. Divulguer un secret de leurs maîtres leur faisait plus de plaisir que de vider un flacon de vin de Falerne volé, et il n’y avait pas de crime qu’ils ne leur imputassent, pour se venger des corrections qu’ils avaient reçues. Un homme riche ne pouvait pas avoir de secret. Si ses esclaves se taisent, dit Juvénal[116], ses chevaux et ses chiens parleront ; les pilastres de sa porte et le marbre des murs de sa maison auront des oreilles ; il a beau fermer les fenêtres, boucher toutes les fentes et éteindre la lumière, éloigner tout le monde de sa chambre à coucher, le plus proche cabaretier n’en saura pas moins le lendemain, dès avant l’aube, ce qu’aura fait son riche voisin, au deuxième chant du coq. Il ne pouvait manquer ainsi que la connaissance des faits de toute espèce concernant des personnes ne se répandît promptement dans les cercles de leur entourage et ne fournît constamment à ses entretiens des matières nouvelles, qu’il saisissait avidement. A côté de la mauvaise habitude des cancans, l’amour du scandale et la calomnie étaient à l’œuvre. Déjà Cicéron (Pro Cœl., 16, 38) avait dit qu’il était difficile d’échapper aux mauvaises langues, dans une ville aussi médisante, et saint Jérôme[117] crut devoir répéter ses paroles près de cinq siècles plus tard. C’étaient naturellement les rapports entre personnes des deux sexes, de quelque nature qu’ils fussent, qui prêtaient le plus à la médisance ; elle était, dit Properce (II, 32, 36), pour les belles comme une espèce de châtiment, auquel les exposait fatalement leur beauté et contre lequel il proteste par ces vers : Sed
tu non debes inimicæ credere linguæ. Semper formosis fabula pœna fuit. Aussi, les autres poètes du temps ne tarissent-ils pas plus que lui en doléances sur l’acharnement avec lequel elle poursuit les amoureux. Dans toutes les rues, sur toutes les places, on entendait conter leur histoire ; à toutes les tables joyeuses, elle défrayait la gaieté des convives Nequitiam
vinosa tuam convivia narrant : Narrant in multas compita secta vias[118]. Dans son épithalame sur le mariage de Stella avec Violantilla, Stace[119] dit : La ville a donc enfin de ses yeux vu ces embrassements dont elle parlait depuis si longtemps. Les femmes surtout mettaient une ardeur particulière à s’enquérir des moindres détails d’une aventure galante[120]. Mais les cancans de la ville ne se bornaient naturellement pas à ce qui est du domaine des amours. Un homme riche venait-il à mourir soudain, sans avoir fait de testament[121], une personne sans fortune donnait-elle un grand festin, on ne faisait qu’en jaser à tous les dîners, aux thermes, aux stations, aux théâtres[122]. Ou bien on s’entretenait de palais et de maisons de campagne, on critiquait la danse d’un célèbre pantomime[123]. Les spectacles, avant tout, fournissaient une matière inépuisable à la conversation. On connaît généralement les efforts des empereurs pour amuser le peuple par les spectacles, et, quelque gigantesques qu’en fussent les apprêts, ils eurent un succès plus colossal encore. La passion pour la scène, l’arène et le cirque, ressemblait à une épidémie, qui gagnait également les classes supérieures. La passion pour les gladiateurs et les chevaux de course, dit Tacite dans son Dialogue sur les orateurs (chap. 29), composé vers la fin du premier siècle, s’était tellement emparée des esprits qu’elle n’y laissait guère de place pour une culture plus noble. Ce sujet, avec les remarques sur le temps[124], défrayait habituellement la conversation ; même entre gens du meilleur monde, quand elle venait à languir[125]. Épictète[126] recommande de parler peu et sans billevesées ; de ne point causer des jeux de gladiateurs, des courses de chars et des combats d’athlètes, ni de la bonne chère, fonds banal de toutes les conversations ; d’éviter surtout de jaser sur le compte des personnes, tant pour les louer ou les blâmer que dans le but de faire des comparaisons entre elles. C’est indiquer les principaux lieux communs de la conversation vulgaire ; et Martial, dans son portrait connu du petit-maître romain de l’époque, toucheau même sujet, quand il dit : Vous êtes un homme charmant, Cotile, au dire de bien des gens ; mais qu’est-ce qu’un homme charmant ? Un homme qui a les boucles de sa chevelure arrangées avec art ; qui exhale toujours le parfum de l’huile de cannelle et d’autres essences, qui fredonne les mélodies des danses alexandrines et espagnoles, qui meut ses bras satinés en cadence comme un danseur, qui passe sa journée entre les chaises des dames et a toujours un mot à glisser dans l’oreille d’une de ses voisines, qui écrit des billets doux et lit ceux d’autrui, qui se garde bien de jamais toucher le coude de son voisin ; enfin, qui connaît infailliblement la jeune fille objet de votre flamme, court de festin à festin et sait par cœur la généalogie du plus noble coursier du cirque. Que dites-vous ? Voilà donc, Cotile, ce que c’est qu’un homme charmant ? S’il en est ainsi, Cotile, je conviens qu’il n’est pas aisé de mériter ce titre[127]. Dans les festins, un des premiers devoirs de l’amphitryon était de fournir à ses convives l’occasion de parler sur des sujets qui leur fussent non seulement familiers, mais agréables. Plutarque[128] s’est longuement étendu sur cet art de diriger la conversation par des questions adroitement posées, qu’il désigne comme un élément capital du savoir-vivre. Il donne de nombreux exemples de ces questions d’à-propos concernant des fonctions glorieusement remplies, une audience accordée par l’empereur, les progrès de fils occupés à faire leurs études, les choses agréables arrivées à des amis ou, ce qui est plus politique encore, les humiliations et les défaites essuyées par les ennemis de l’interlocuteur auquel on s’adresse. Les personnes les plus possédées de la manie de raconter leurs aventures étaient, dans son opinion, celles qui avaient fait de longs voyages maritimes dans des pays lointains et peu connus. Épictète, de son côté, mentionne les histoires interminables du militaire enchanté de vous parler à tout propos de ses exploits en Mœsie, et revenant sans cesse à son exorde : Je t’ai déjà raconté, camarade, comment j’escaladai ces hauteurs, etc.[129] Si l’amateur de chasse trouvait le plus de plaisir aux questions sur ses chiens, l’amateur de gymnastique à celles touchant les concours du gymnase, si le dévot, l’homme fervent pour le culte, aimait à raconter comment il avait pu heureusement accomplir, par la grâce des dieux, telle ou telle œuvre, à l’aide de songes et de sacrifices, on était toujours sûr de plaire aux vieilles gens, en leur procurant l’occasion de raconter des histoires sur un sujet quelconque[130]. L’art de donner un festin joyeux et animé par des jouissances intellectuelles était estimé très haut dans l’antiquité, chez les Romains comme chez les Grecs, et des auteurs considérables ont cru devoir prendre la peine de laisser des instructions ad hoc[131]. Contrairement à l’habitude des riches de donner des fêtes somptueuses dans des salles pouvant contenir trente tables[132], Varron établit comme règle que le nombre des convives ne devait strictement Varier qu’entre celui des Grâces et celui des Muses ; sans jamais dépasser ce dernier[133], et qu’il importait avant tout de les choisir de manière à rendre possible une conversation générale entre eux[134]. Dans les festins réunissant de petits cercles d’hommes distingués par leur esprit et leur éducation, les causeries intimes avaient naturellement le plus de chance[135], et on y trouvait d’autant plus de plaisir que l’on s’y instruisait sans s’en douter[136]. C’est là que la vive originalité des méridionaux pouvait se déployer le plus librement et que se faisaient le mieux valoir la grâce et la facilité avec laquelle ils manient la parole, leur talent de conteurs aimables et légers, mais surtout, ce qui était le plus hautement apprécié, cet esprit prompt et incisif dont le sel, ne se produisant que dans l’enceinte des murs de la capitale[137], était l’orgueil de tous les vrais enfants de Rome, si bien qu’ils en revendiquaient comme leur apanage le caractère essentiel et distinctif, en le désignant sous le nom d’urbanité[138]. L’heureux mortel doué de cet esprit voyait sa société recherchée à l’envi par les puissants du jour, qui se l’arrachaient dans les portiques et les théâtres comme pour leurs festins[139]. Il est vrai que l’excès des récitations d’œuvres musicales et théâtrales, et d’autres divertissements, fais |