§ 1.Dans l’immense majorité de cet élément de la population de Rome qu’on peut qualifier de troisième ordre, le prolétariat, dont toute l’existence pivotait sur la maxime du pain et des spectacles, et que l’immigration des provinces, attirée par l’appât de ces prodigalités, ne cessait pas de renouveler ou d’accroître, était sans doute très prépondérant. D’autre part, le nombre des artisans, industriels et petits marchands, appartenant au même ordre, devait y être d’autant plus borné que non seulement le travail non salarié des esclaves faisait, dans ces branches, à l’industrie des hommes libres une concurrence contre laquelle il était presque impossible de lutter, mais les distributions de blé mettaient même les plus pauvres en état de vivre absolument, ou presque tout à fait, sans travail. Cependant il n’y avait dans cette classe de la population non plus manque de gens aisés et même riches, surtout parmi ceux qui ne dédaignaient pas d’exercer des professions réputées viles ou déshonorantes d’après les idées romaines[1], mais en partie très lucratives de fait, comme l’entreprise des funérailles[2], les boulangeries ou les maisons de bains, l’entreprise de travaux et la gestion d’affaires d’établissements publics, la ferme des latrines et vidanges[3], les ventes publiques, où se faisait la vente à l’encan tantôt d’objets du plus haut prix, tantôt de vieux mobiliers et de toute sorte d’effets[4]. Galien[5] signale, en termes généraux, comme ayant le plus de chances pour s’enrichir, les gens d’affaires des riches, les fermiers généraux et les négociants importateurs. Cependant la profession de crieur public et commissaire priseur (prœco) était notamment lucrative[6], de qui suppose un mouvement d’une rapidité extraordinaire dans lés mutations de propriété à Rome. Arronce Evareste, commissaire priseur, qui joua un rôle dans le désordre occasionné par le meurtre de Caligula, était par sa fortune, au rapport de Josèphe, l’égal des Romains les plus riches de son temps, et avait alors comme il garda longtemps encore assez d’influence pour faire, à Rome, tout ce qu’il voulait. Dans Martial (VI, 8), la main d’une jeune fille est recherchée par dix poètes, sept avoués, quatre tribuns et deux crieurs publics, et le père n’hésite pas à se prononcer pour l’un de ces derniers. Le même poète (V, 56), dans l’intérêt de l’avenir d’un jeune garçon qui doit faire son chemin dans le monde, conseille que l’on se garde surtout de lui faire faire des études classiques ou des vers, qu’on le laisse plutôt s’appliquer au luth ou à la flûte, ou bien, s’il a la tête dure, qu’on fasse de lui un commissaire aux ventes ou un entrepreneur de bâtiments. Les musiciens et tous les artistes travaillant pour le luxe ou pour le plaisir du public, étaient en général très largement payés, les acteurs et les danseurs notamment aussi ; on vit même des maîtres d’escrime et des conducteurs de chars du cirque acquérir de grandes fortunes. D’après Juvénal, celle d’un cocher du cirque en renom pouvait faire envie à cent avocats. Les professions savantes aussi, comme les beaux-arts et les professions techniques, quand elles ne demeuraient pas abandonnées aux esclaves, étaient presque exclusivement embrassées par des personnes appartenant au troisième ordre, de la catégorie de celles du moins qui ne reculaient pas devant des années d’études pénibles, pour s’y préparer, et qui avaient les moyens de se passer, pendant tout ce temps, des gains qu’un simple métier procurait beaucoup plus tôt[7]. Galien[8] mentionne comme les principales branches du savoir et de l’art à acquérir ou à choisir pour profession, la médecine, la rhétorique et la musique, la géométrie et l’arithmétique, la logique, l’astronomie, la grammaire et le droit, auxquels il ajoute encore les arts plastiques et graphiques. Nous avons quelques données sur l’existence et la position sociale que procuraient ces diverses professions. Juvénal en a fait, dans sa septième satire, un tableau très triste, mais qui tombe certainement dans l’exagération, à force de généraliser. Le professorat manquait encore en majeure partie, il est vrai, dans les premiers siècles, d’une existence bien assurée et de la considération extérieure qui s’attache à des fonctions publiques. L’enseignement n’était, au commencement de l’empire, regardé d’aucune façon comme une affaire de l’État ; il ne le devint que dans une mesure très bornée au deuxième siècle, et on n’y reconnut même probablement qu’à cette époque un objet d’intérêt général pour les communes[9]. Vespasien et Adrien confirmèrent aux professeurs certaines immunités[10]. Cependant le nombre des professeurs publiquement institués et rétribués ne paraît avoir été grand ni à cette époque, ni même plus tard, à Rome pas plus qu’ailleurs. Par un rescrit, destiné à faire loi premièrement en Asie, Antonin le Pieux permit d’accorder l’exemption des charges municipales, dans les grandes villes, à dix médecins, cinq rhéteurs et cinq grammairiens ; dans les moyennes, à sept médecins et quatre maîtres ou professeurs, dans les petites, enfin, à cinq médecins et trois maîtres, pour l’enseignement de chacune des deux autres branches[11]. Si ces chiffres représentent, comme il y a lieu de le croire, l’état normal des médecins et du personnel enseignant modes chaires entretenues par l’État, il est clair qu’il ne devait suffire aux besoins nulle part, et que, même abstraction faite de l’instruction élémentaire et des autres branches de l’enseignement général, celui-ci devait en majeure partie reposer sur les leçons particulières de maîtres et professeurs libres. Il y avait cependant des chaires publiques de grammaire, instituées par les villes, à Rome même, notamment à l’Athénée, bien qu’Aulu-Gelle[12], qui parle souvent des grammairiens professant dans la capitale, ait omis de mentionner ce fait. Parmi les maîtres particuliers, les uns : donnaient des leçons au domicile ‘de leurs élèves, comme le père de Stace par exemple[13], ou entraient assez souvent aussi, pour un temps, comme précepteurs, dans de grandes maisons ; les autres, et c’est ce que paraissent avoir généralement préféré les plus habiles et les plus doctes, tenaient école et faisaient des cours chez eux[14]. C’étaient probablement presque toujours des personnes de condition modeste qui se vouaient au professorat ; à Rome, notamment des affranchis, des provinciaux et des étrangers, dont Jules César déjà s’était appliqué à y attirer un grand nombre, en leur conférant le droit de cité[15]. Beaucoup d’entre eux étaient originaires des provinces grecqués et de l’Orient hellénisé, ce qui s’explique par la faveur toute particulière dont l’enseignement de la langue et de la littérature grecques jouissait à Rome. La plupart de ces maîtres n’enseignaient point par vocation ; ils ne s’étaient mis à donner des leçons que pour gagner leur vie. Cela résulte déjà dû fait que, même parmi les grammairiens ou philologues les plus renommés et les plus distingués par leurs travaux, dont il est fait mention à Rome au premier siècle de l’empire, notamment dans Suétone, plusieurs n’étaient arrivés. à se tourner vers les études que par l’effet du hasard, ou après avoir mal réussi dans d’autres carrières. Quelques-uns acquirent, comme esclaves ou affranchis, au service de savants, ou en accompagnant des fils de famille à l’école, le fonds des connaissances dont ils devaient faire leur spécialité plus tard. Le célèbre Orbilius avait commencé par être garçon de bureau auprès d’un magistrat, puis servi, à pied et à cheval, dans l’armée. Un autre professeur encore plus célèbre, Marcus Valérius Probus, de Béryte (Beyrouth) en Syrie, ne s’appliqua aux études linguistiques qu’en désespoir d’obtenir une place d’officier subalterne qu’il avait longtemps sollicitée. Un troisième avait auparavant figuré comme athlète dans les combats du pugilat, un quatrième couru les théâtres et gagné sa vie en prêtant sa collaboration aux farces qu’on y jouait[16]. L’empereur Pertinax, au contraire, fils d’un affranchi, marchand de bois, avait débuté par le professorat, et ce furent les déceptions qu’il y éprouva qui le décidèrent à embrasser l’état militaire, marchepied de sa haute fortune[17]. Dans l’opinion générale, c’était gagner durement son pain que d’être obligé de tenir école et d’instruire les enfants[18]. Les peines et les déboires étaient grands, les avantages très minces, et peu de ces instituteurs avaient, pour se consoler et se relever dans leur esprit, la conscience de la noble mission d’initier des âmes jeunes et candides aux bonnes mœurs et à l’étude de ce que la science et les lettres ont de sacré[19]. L’école s’ouvrait avec ou même dès avant l’aube. Le maître était obligé de se lever plus matin que le forgeron ou le tisserand, puis de respirer les émanations des lampes apportées par les écoliers, et dont la fumée noircissait les bustes d’Homère et de Virgile placés dans la salle[20]. La classe continuait même après midi[21]. Le plus difficile pour le maître, suivant Juvénal, était de ne jamais perdre de vue les mains et le jeu des prunelles de tant de jeunes garçons, sur la moralité desquels son devoir était de veiller comme un père. L’usage du bâton et du martinet paraît, du reste, avoir été un des moyens dont on se servait le plus fréquemment, pour main tenir l’ordre dans la classe. Il y avait, en outre, à compter avec mille prétentions injustes des parents, sur les incroyables exigences, en tout ce qui touchait leurs enfants, et les susceptibilités d’amour propre desquels Orbilius déjà écrivit tout un livre plein de doléances[22]. La poussière de l’école, il est vrai, devait peu incommoder les instituteurs romains, car ils enseignaient dans des salles à demi ou entièrement ouvertes au grand air, sur les plates-formes des maisons où devant celles-ci, du côté de la rue même. De plus, même abs, traction faite des nombreux jours de fête, les vacances d’été doraient quatre mois : l’essentiel, suivant l’idée du temps, étant d’avoir ses enfants bien portants dans cette saison, sans leur infliger le tourment de l’école[23]. Les précepteurs domestiques, les Grecs surtout, se plaignaient beaucoup, et souvent avec raison, sans doute, des traitements indignes et des humiliations de tout genre qu’ils avaient à subir, ainsi que de l’exiguïté de leurs appointements, avec lesquels ils parvenaient à peine à suffire au payement des mémoires du médecin ; du cordonnier et du fournisseur d’habits. Lucien[24] mentionne un salaire de 200 drachmes, avec la table et le logement, comme la rétribution d’un précepteur grec. Les Romains, de leur côté, croyaient avoir à se plaindre de ce qu’on leur préférât, dans les grandes maisons, ces étrangers qui savaient trop souvent, par leurs intrigues et leurs infamies, usurper le rôle des véritables maîtres du logis[25]. Généralement, l’instruction grammaticale était mal payée à Rome, du moins dans la mesure des prétentions qu’avaient alors les maîtres, probablement un peu plus élevées que celles de leurs confrères d’aujourd’hui. D’après Juvénal[26], en effet, les honoraires de l’école, par enfant, calculés sur le pied le plus modique, pour une année scolaire de huit mois seulement, comme nous l’avons vu, auraient été de 5 pièces d’or (aurei), c’est-à-dire d’environ 435 francs de notre monnaie, ce qui, pour une classe de vingt à trente enfants, devait procurer à l’instituteur un revenu suffisant pour vivre. Or de bons maîtres recevaient certainement plus. Là concurrence était très grande, sans doute, puisque, déjà dans les derniers temps de la république, il y eut parfois, à Rome, jusqu’à vingt écoles de grammaire, toutes plus ou moins fréquentées[27]. Beaucoup d’écoles étaient d’ailleurs dirigées par deux maîtres, qui s’en partageaient les émoluments[28]. Cependant certains professeurs très recherchés acquirent de la fortune ; Verrius Flaccus, qu’Auguste logea au palais avec toute son école, obtint de lui, pour l’instruction de ses petits-fils, un traitement annuel de 100.000 sesterces ou plus de 26.000 francs[29]. Un autre, Remmius Palémon, tirait de son école un revenu annuel de 400.000 sesterces, et presque autant de sa fortune privée, dont son enseignement avait probablement aussi formé le noyau, mais qu’il s’appliqua à faire valoir et fructifier, en outre, avec autant d’activité que de savoir-faire, par un commerce d’effets d’habillement et la bonne exploitation de ses biens ruraux[30]. Épaphrodite de Chéronée, qui enseigna sous Néron et les empereurs suivants, jusqu’à Nerva, et mourut âgé de soixante-quinze ans, possédait deux maisons à Rome et une bibliothèque de trente mille volumes, comprenant beaucoup d’ouvrages rares et précieux[31]. Cependant des emplois autres que ceux de bibliothécaires publics ne paraissent avoir été donnés, parfois, à des grammairiens qu’à Rome et à Alexandrie ; au secrétariat d’État ou département de la correspondance, ils ne trouvaient à se caser qu’exceptionnellement, dans les postes élevés du moins, comme Hyginus[32] et Denys d’Alexandrie. Les rhéteurs ou professeurs de l’art oratoire eurent en partie à subir les mêmes désavantages et les mêmes contrariétés que les maîtres élémentaires ou grammairiens. Eux aussi avaient beaucoup à pâtir des exigences absurdes et de la sotte vanité des parents[33], ainsi que de la polissonnerie des enfants mal élevés[34], et, comme il y avait forte concurrence dans cette branche également, on ne vit que trop de rhéteurs descendre à des flatteries et à des complaisances indignes de leur profession, pour compléter leur auditoire[35]. Ils avaient de même à supporter des ennuis mortels, à force de faire répéter continuellement des exercices oratoires sur les mêmes thèmes, ou, suivant l’ex-pression de Juvénal, d’être obligés de manger sans cesse du même chou réchauffé. Il arrivait souvent aussi qu’on les payât mal ou refusât net de les payer, ce qui faisait, alors, même d’une chaire de rhétorique une position sociale illusoire et stérile[36]. Cependant rappelons, à leur sujet aussi, que les professeurs de ce temps-là avaient des prétentions plus élevées que ceux du nôtre. En général, les honoraires des rhéteurs étaient supérieurs à ceux des grammairiens[37]. Juvénal[38] parle d’honoraires annuels de 2.000 sesterces, par élève, pour les leçons d’un rhéteur, ce qui ne laisse pas que d’être un assez bon prix. La position d’un professeur d’éloquence n’était pas seulement plus avantageuse, elle était aussi entourée de plus de considération déjà, parce qu’il était chargé d’un enseignement supérieur, auquel participaient, outre les enfants et les adolescents, quelquefois même des hommes faits, et qui avait trait immédiatement aux intérêts de la vie pratique, car la parole facile et abondante, élégante et choisie, était regardée comme un élément capital de la bonne éducation, indispensable même, dans beaucoup de positions sociales, pour tous les hauts emplois notamment. Aussi les chaires des professeurs d’éloquence latine et grecque furent-elles, à Rome et ailleurs aussi peut-être[39], les premières et longtemps les seules qui fussent dotées par l’État. Le traitement qui y était attaché s’élevait à 100.000 sesterces, quadruple de celui d’un tribun militaire, ce qui égalait ces professeurs, pour la rétribution, dans la catégorie des centeniers (centenarii), à des fonctionnaires de l’importance du procureur des eaux[40] ou de celui de la province d’Adrumète[41] (en Afrique), par exemple. Le premier titulaire de la chaire créée par Vespasien, l’Espagnol Quintilien, ne devint pas seulement très riche, mais obtint même, comme précepteur des princes, les insignes consulaires[42]. Déjà sous Néron, par suite de ce goût pour la rhétorique dont il faisait parade, beaucoup de maîtres de cet art s’étaient, comme on l’a vu plus haut, élevés d’une condition infime à la dignité sénatoriale et aux plus grands honneurs. Verginius Flavus, un d’entre eux, devint ainsi un homme assez important pour qu’on crût devoir le bannir à la suite de la conjuration de Pison[43]. Dès le premier siècle, mais bien plus fréquemment encore dans le suivant, des rhéteurs célèbres arrivèrent à la position influente de secrétaires de l’empereur, celle du rhéteur Secundus auprès d’Othon, et elle leur servit quelquefois de marchepied pour monter plus haut encore. On comprend ainsi que même des hommes appartenant à l’ordre équestre, dès les premiers temps de l’empire, à l’exemple de Blandus[44], aient pu faire choix de cette profession. Les promotions de rhéteurs dans cet ordre par les empereurs furent sans doute assez fréquentes aussi, d’après ce que Philostrate[45] rapporte de Denys de Milet, sous Adrien, et d’un nommé Héliodore, sous Sévère probablement. On ne cite aucun grammairien honoré de la même faveur. Il y avait d’ailleurs à tirer de l’art oratoire, à la barre des tribunaux, encore plus de parti qu’à l’école. Ceux qui avaient le savoir et le talent nécessaires pour le professorat n’étaient pas toujours, il est vrai, également bien doués pour la plaidoirie. Cependant beaucoup de rhéteurs unirent les deux professions, comme Quintilien, ou passèrent de l’une à l’autre, comme on le voit par ce distique de Martial[46] : Dum
modo causidicum, dum te modo rhetora fingis, Et non decernis, Laure, quid esse velis, etc. On vit notamment des avocats préférer, sur leurs vieux jours, les occupations plus tranquilles du professorat[47]. Pour attaquer et défendre en justice il fallait, alors, surtout de la faconde ; une profonde connaissance du droit était moins nécessaire qu’elle ne l’est aujourd’hui. Aussi, même les avocats qui prenaient leur profession le plus au sérieux, s’appliquaient-ils tout particulièrement à l’art oratoire et traitaient-ils plus ou moins l’étude du droit, même en ne la négligeant pas, comme un objet secondaire. Quant à la tourbe des avocats, ainsi appelés à cette époque déjà, et ne voyant dans leur profession qu’un métier, ils n’avaient que leur faconde, sans aucune connaissance du droit ; aussi s’adjoignaient-ils, dans les procès, des hommes de loi, espèce d’avoués dits pragmatici, que les parties étaient tenues de payer à part[48] ; mais il parait que les honoraires de ces derniers étaient maigres et qu’ordinairement les membres du barreau qui ne réussissaient pas comme avocats[49], faute d’avoir le don de la parole, se décidaient seuls pour l’autre profession, à un déserteur de laquelle s’adressent ces vers de Martial[50] : Deseris
urbanas, tua prædia, Pannyche, lites, Parvaque
sed tritæ præmia certa togæ. Frumentum,
milium, ptisanamque fabamque solebas Vendere
pragmaticus, nunc, emis agricola. La profession d’avocat était, évidemment, le chemin que prenaient de préférence, pour parvenir, les hommes de tête et d’ambition du troisième ordre ; c’est par la toge, ou robe que l’on endossait pour la plaidoirie, que s’élevait le peuple[51], au sein duquel, Juvénal l’a dit[52] : . .
. . . . . . . . tamen ima plebe Quiritem Facundum
invenies ; solet hic defendere causas Nobilis
indocti ; veniet de plebe togata Qui
juris nodos et legum ænigmata solvat. Dans le reste de l’Italie et les provinces, c’est la même profession que choisissaient, le plus volontiers, les jeunes gens les mieux doués et les plus désireux de se pousser des classes inférieures, comme Lucien par exemple. Dans la colonie de Pétrone[53], l’affranchi qui veut donner un état à son fils compte faire de lui, sinon un commissaire-priseur, du moins un homme du barreau. Le fait que la profession d’avocat était la plus honorable des carrières civiles dont pussent faire choix des hommes du troisième ordre, résulte déjà de la circonstance que, de toutes les professions accessibles à ce dernier, elle était aussi la seule que des sénateurs même pouvaient exercer sans déroger. C’était de plus la seule carrière civile qui offrit à des hommes d’humble naissance le moyen de s’élever, par leur talent et la fortune aidant, jusqu’à la dignité du premier ordre. C’est ainsi, en effet, que Marcellus Éprius et Vibius Crispus parvinrent à obtenir le consulat et l’amitié des empereurs, la plus haute considération et un grand pouvoir[54]. Les avocats plaidants célèbres menaient une existence très fastueuse ; leurs noms étaient dans toutes les bouches ; les hommes haut placés et les riches leur faisaient des avances ; des étrangers, ayant entendu parler d’eux dans les municipes et les colonies romaines de leur province, ambitionnaient de faire leur connaissance[55]. A défaut des avantages du rang et d’un état supérieur, ces avocats, dont les portes étaient littéralement assiégées par les parties[56], acquéraient du moins de grandes fortunes[57], et cette manière d’en acquérir était réputée très honorable[58]. Mais, à côté de ces avocats courus et largement rétribués, il y avait naturellement aussi nombre d’avocats sans cause, trop heureux de recevoir dans l’occasion, pour trois ou quatre plaidoyers, quelque chose comme une pièce d’or, parfois encore sujette à une retenue pour les émoluments de l’avoué[59], quand les clients ne préféraient pas s’acquitter par un envoi en nature de mauvais vin, de fruits confits, de vaisselle en poterie commune ou d’autres cadeaux semblables, envers eux qui, de cette manière, n’arrivaient pas même à gagner leur loyer[60]. Dans les procès paraissent aussi, mais postérieurement, il est vrai, à côté de l’avocat plaidant (causidicus), des honorarii et des pragmatici ou jurisperiti, légistes qu’on lui adjoignait pour le conseiller, ainsi que des avoués (advocati, dans l’acception restreinte du mot). Ajoutons qu’il est fait mention de tel procès, en province, dans lequel les honoraires payés à tous ces gens de loi ne dépassaient pas la modique somme de 100 deniers[61]. Il y avait, certes, encombrement dans la carrière des avocats ; aussi les voyait-on assez généralement recourir à tous les moyens du charlatanisme, pour se faire connaître et se procurer des clients. Les avocats plaidants qui désiraient appeler sur eux l’attention, ne se séparaient jamais d’une grande liasse de papiers ; ils cherchaient à amadouer la clientèle par leur mise soignée, les apparences du luxe, une suite d’esclaves et de clients, entourant leurs chaises à porteur ; parfois même, ils louaient des bagues précieuses, en vue d’amener le client, qui les voyait briller à leurs doigts, pendant là conférence, à leur accorder des honoraires plus élevés[62]. Ils renvoyaient les personnes qui venaient leur confier leurs procès à des aides, chargés de recevoir préalablement les communications des parties sur l’état de la cause, ou bien ils ne les mandaient chez eux que pour la veille ou la matinée même du jour d’audience, afin de paraître encombrés d’affaires ou de faire admirer leur sagacité et la promptitude avec laquelle ils voulaient avoir l’air de résoudre toutes les difficultés en un clin d’œil[63]. Dans leurs harangues, ils avaient recours aux moyens les moins dignes pour gagner les applaudissements de l’auditoire[64]. Ils soudoyaient des claqueurs, chargés de battre des mains et de les acclamer par des bravos[65], et se ménageaient l’accompagnement d’une suite nombreuse, en rentrant chez eux du Forum[66]. Beaucoup d’entre eux, n’atteignant pas leur but, malgré toute la peine qu’ils se donnaient, n’en étaient pas moins obligés de se déclarer insolvables ou d’aller tenter la fortune dans les Gaules ou en Afrique[67]. Naturellement, il y avait assez d’avocats toujours prêts à vendre leur éloquence, au premier venu qui les payait, et à se charger de toute cause quelle qu’elle fût, juste ou injuste[68] ; souvent aussi on stipulât d’avance la somme à payer, à la mode des pirates, comme dit Quintilien[69] et l’expliquent ces vers de Martial[70] : Egi,
Sexte, tuam pactus duo millia causam, Misisti
nummos quod mihi mille, quid est ? « Narrasti
nihil, inquis, et a te perdita causa est. » Tanto
plus debes, Sexte, quod erubui. On comprend, après cela, qu’aux yeux de bien des gens, l’ordre des avocats tout entier passât pour une engeance vénale[71]. Il en fut surtout ainsi du temps de Claude, sous le règne duquel les avocats plaidants firent de brillantes affaires, tandis que les jurisconsultes n’y trouvaient pas de quoi vivre[72]. Ce qui contribua beaucoup aussi à déconsidérer l’ordre, c’est l’habitude de ses membres non seulement d’invectiver la partie adverse, ce qu’ils faisaient souvent à la demande expresse de leurs clients mêmes, mais encore de s’accabler d’injures entre eux[73] ; or le nombre de ces maîtres chicaneurs et aboyeurs était si grand, que les adversaires de la profession purent qualifier de cynique le genre d’éloquence des avocats en général[74]. La profession médicale s’exerça sous des formes multiples jusqu’aux derniers temps de l’empire ; ce furent peut-être principalement des affranchis[75] et des esclaves qui s’y livraient. Justinien encore permit de demander, pour des esclaves de l’un ou de l’autre sexe habiles dans cet art, le maximum du prix d’un esclave, c’est-à-dire jusqu’à soixante pièces d’or, tandis que le prix d’un eunuque même était limité à cinquante pièces d’or[76]. Les médecins libres, à Rome, étaient en majeure partie des étrangers, auxquels Jules César conférait, ainsi qu’aux professeurs, le droit de cité, quand ils s’y établissaient[77]. Les Romains, dit Pline l’Ancien, ne s’occupaient qu’exceptionnellement de l’art de guérir les malades[78]. La plupart de ces médecins étrangers étaient Grecs ou Orientaux, particulièrement des Égyptiens, que l’on appelait souvent tout exprès à Rome, pour le traitement de certaines maladies, endémiques dans leur patrie, telles qu’une éruption contagieuse qui, d’Asie, se répandit dans la capitale, sous le règne de Tibère[79]. Lucien parle aussi de médecins de Damas, en Syrie, qui prétendaient avoir un remède souverain contre la goutte[80]. En général, les patients avaient plus de confiance dans les étrangers[81]. Cependant il y eut aussi des médecins romains notables et courus, surtout parmi les médecins de la cour, dans les premiers temps de l’empire. Vettius Valens, que nous avons déjà nommé comme un des médecins de celle de Claude, appartenait même à l’ordre équestre, auquel furent peut-être souvent aussi promus d’autres médecins de la cour, tels que, par exemple, l’affranchi Antoine Musa, qui avait sauvé, par l’application hardie d’un traitement hydrothérapeutique, Auguste déjà condamné par les autres médecins. Comme on ne connaissait, dans l’antiquité, ni l’épreuve des examens, ni le principe de la responsabilité des médecins, nombre de gens sans vocation ni instruction spéciale, dès classes inférieures surtout, se mêlaient d’y exercer l’art de guérir, qui devenait très profitable en cas de succès. Cordonniers, charpentiers, teinturiers, forgerons, croque-morts, renonçaient à leurs métiers pour se faire médecins ; ou vice versa, ce qui fit dire à Martial[82] : Nuper
erat medicus, nunc est vispillo Diaulus. Quod
vispillo facit, fecerat et medicus. Les préparateurs d’onguents et de produits pharmaceutiques marquaient déjà comme des personnages parmi tous ces charlatans. Galien assure que la plupart de ceux qui, de son temps, se vouaient à la profession médicale ne savaient même qu’imparfaitement lire[83], et il recommande à ses collègues de se tenir en garde contre les fautes de grammaire, dans la conversation avec des malades lettrés[84]. L’affluence des adeptes vers cette carrière s’accrut surtout depuis que Thessalus, fils d’un tisserand, et qui avait débuté comme apprenti de son père, mais n’en obtint pas moins un immense succès comme médecin, sous Néron, eut déclaré que six mois étaient un temps suffisant pour acquérir les connaissances médicales nécessaires[85]. Les médecins, dans leurs visites aux malades, étaient d’ailleurs ordinairement suivis par un essaim d’élèves, dont la présence devenait souvent un véritable tourment pour les malades. Philostrate[86] nous montre Séleucus de Cyzique et Stratoclès de Sidon accompagnés de plus de trente élèves, dans une visite à Philisque malade, et Martial[87] met ces vers dans la bouche d’un patient, incommodé par cet usage : Languebam,
sed tu comitatus protinus ad me Venisti
centum, Symmache, discipulis. Centum
me tetigere manus aquilone gelatæ. Non
habui febrem, Symmache, nunc habeo. Peut-être cette manière d’exercer la profession médicale comme un métier, contribua-t-elle à multiplier le nombre des médecins à spécialités, dont les écrits du temps mentionnent une grande variété, sans compter les simples aides des médecins[88]. Il n’y avait pas seulement des oculistes, pour le traitement des yeux, et d’autres spécialement opérateurs (clinici chirurgi ocularii), des dentistes, des médecins pour les maux d’oreilles, des sages-femmes (medicœ) pour les accouchements[89] et le traitement des autres maladies qui affectent leur sexe[90], mais aussi des médecins qui s’occupaient tout spécialement de celui des hernies, des fistules, des maladies de la luette[91], etc. Martial[92] a précisé quelques-unes de ces spécialités, dans ces vers : Eximit
aut reticit dentem Cascellius ægrum, Infestos
oculis uris, Hygine, pilos ; Non
secat et tollit stillantem Fannius uvam, Tristia
servorum stigmata delet Eros. Enterocelarum
fertur Podalirius Hermes, etc.,
etc. Les médecins non chirurgiens s’abstenaient généralement, à Rome, d’opérer dans aucun des cas qui sont du domaine de la chirurgie[93]. Il va sans dire qu’il était difficile, dans ces conditions de l’exercice de la médecine, d’établir une ligne de démarcation positive entre le métier et l’art médical. Les honoraires et revenus des médecins en renom, qui
avaient leur clientèle dans l’aristocratie de Rome, étaient fort élevés.
Pline mentionne un cas dans lequel une somme de 200.000 sesterces (plus de 54.000 francs)
fut stipulée comme récompense pour le médecin réussissant dans sa cure[94]. Galien[95] reçut du
consulaire Bœthus, pour la guérison de sa femme, 400 pièces d’or, soit près
de 11.000 francs. Nous avons déjà eu l’occasion de parler des traitements
accordés aux médecins de la cour et de la brillante clientèle urbaine de
Stertinius. Crinas de Marseille laissa une fortune de 10 millions de
sesterces, où plus de 2.700.000 francs, après avoir fait reconstruire les murs
de sa ville natale et exécuter, à ses frais, d’autres travaux non moins
dispendieux[96].
Le chirurgien Alcon fut condamné par Claude à une amende de 10 millions,
somme qu’il regagna cependant en peu d’années, pendant son exil dans les
Gaules et après son rappel à Rome[97]. Ce n’est pas la délicatesse des médecins, dit
Pline, qui modère les demandes d’honoraires
auxquelles ils savent si bien faire acquiescer les malades, au moment du
danger, c’est la concurrence seule[98]. Le
charlatanisme médical se produisait sous toutes les formes, depuis le grave
froncement des sourcils, dans les cas les plus simples[99], jusqu’à la
préconisation, de remèdes universels[100] et la mode
d’opérer publiquement au théâtre, devant une multitude de spectateurs[101]. Une certaine
publicité dans l’exercice de la pratique médicale était, il est vrai,
déterminée par les habitudes mêmes de la vie antique. Les médecins faisaient
leurs consultations, vendaient et délivraient leurs remèdes, faisaient même
leurs opérations dans des échoppes ou boutiques ouvertes sur la rue[102]. Les plus
ignorants n’étaient pas les moins soucieux d’en garnir les montres de bottes
en ivoire, de ventouses en argent et de couteaux à manches dorés[103]. Épictète dit (III, 23, 27) que
les médecins, à Rome, en étaient venus au point d’inviter directement les
patients à entrer chez eux. Du reste, les exemples de médecins faisant
publiquement, dans de grandes salles, des leçons accompagnées de
démonstrations, comme le fit Galien au temple de La vente des médicaments aussi, que les médecins préparaient en grande partie eux-mêmes, était pour eux une source de profits d’autant plus considérables que, dans l’opinion commune, les remèdes les plus chers devaient être les plus efficaces[104]. Le mode de préparation des médicaments les plus recherchés était sans doute gardé comme un secret[105]. Il s’est conservé plus de soixante-dix[106] échantillons de l’espèce de timbres dont on marquait les bocaux, et il se trouve, par l’effet du hasard, qu’ils proviennent tous d’oculistes. Cependant, déjà Pline l’Ancien[107] se plaignait d’avoir à constater que la préparation des remèdes, cette affaire capitale en médecine, commençait à être négligée par les médecins, qui, trouvant plus simple d’acheter leurs emplâtres et onguents tout préparés, chez les marchands et fabricants, étaient ainsi souvent trompés par des fournisseurs de mauvaises drogues. On retrouve des plaintes semblables dans Galien[108]. Beaucoup de médecins abusaient de leur profession non seulement pour débiter des cosmétiques[109], mais aussi pour en imposer par les pratiques d’une prétendue magie et pour composer des poisons[110]. Criton écrivit même un Traité des cosmétiques en quatre livres. D’autre part, les médecins s’appliquaient aussi très activement à la recherche et à la préparation de contrepoisons[111], dont beaucoup de personnes avaient l’habitude de prendre des doses régulièrement, comme préservatif[112]. Andromaque, le premier des deux médecins de ce nom, adressa même à Néron une poésie dans laquelle il célébrait la découverte d’un contrepoison, trouvé par lui. On comprend qu’une profession qui n’était interdite à personne et dont les adeptes se trouvaient exposés à de si fortes tentations, dût renfermer dans son sein beaucoup d’éléments impurs. Nous avons déjà vu ailleurs qu’on n’épargnait pas aux médecins les accusations d’empoisonnement, ni surtout d’adultère[113]. A ces imputations venaient se joindre d’autres sujets de reproche, en partie déjà mentionnés : l’avidité poussée jusqu’à la rapacité, une humeur querelleuse[114], une jalousie de métier, que la grandeur du gain qu’il y avait moyen de faire dans la capitale devait y enflammer plus qu’ailleurs[115], et qui occasionna non seulement des calomnies et des persécutions odieuses, mais des assassinats même[116] et l’expulsion de Rome de plus d’un médecin, celle de Galien entre autres ; enfin, le charlatanisme, l’ignorance, que Galien reproche si souvent à ses confrères, et ce mépris que les gens vivant de la routine ont pour les études scientifiques et la véritable instruction. On blâmait aussi, dans la conduite des médecins, tantôt un excès d’orgueil et de rudesse, qui les faisait détester des malades, tantôt une basse servilité, qui les rendait méprisables[117]. Les changements continuels dans les systèmes de médication et les méthodes curatives[118], parmi lesquelles l’hydrothérapeutique, introduite à Rome par Antoine Musa, sous Auguste, puis sous Néron, par Charmide, médecin marseillais, y revint plusieurs fois à la mode[119], paraissent avoir été, en partie du moins, déterminés par le vif désir des médecins de faire parler d’eux et d’attirer des patients. Asclépiade de Bithynie, qui, dans les derniers temps de la république, avait commencé par se produire à Rome comme professeur d’éloquence, mais, ne trouvant pas ses leçons assez productives, se jeta ensuite tout à coup sur la médecine, réussit, par une méthode toute nouvelle, principalement fondée sur un bon régime, par son talent de se plier à tous les caprices des patients et par un charlatanisme inouï, à soumettre à ses lois, suivant l’expression de Pline, et à rendre tributaire de sa caisse l’humanité presque tout entière. On eût dit un homme descendu du ciel[120]. Il était redevable d’une grande partie de ce succès à des artifices qu’il qualifiait de magie. Il prétendait connaître des herbes ayant la vertu de dessécher les lacs et les rivières, de forcer toutes les clôtures et serrures, de mettre en fuite les armées ennemies et de procurer l’abondance de toutes choses[121]. En général, la magie venait s’associer à la médecine dans une foule de circonstances, et les médecins y recouraient non seulement par charlatanisme, mais peut-être non moins souvent de très bonne foi ; car la grande majorité des médecins du temps fait, certainement, plus ou moins imbue des énormes superstitions dont la médecine était entachée dans l’antiquité[122]. Galien lui-même n’en était pas exempt. Les principaux exorcistes étaient des Juifs[123]. Ceux-là même qui repoussaient tous les moyens de la magie n’osaient pas trop contester la valeur des calculs astrologiques[124], que l’on prenait, en Égypte surtout, pour base de la thérapeutique, et que nombre de gens, médecins et non médecins[125], regardaient comme des auxiliaires indispensables. L’astrologie aussi était un art profitable, toléré malgré toutes les défenses, tant qu’on s’abstenait de l’étendre à ce qui concernait la personne de l’empereur ou les affaires de l’État. Plus tard, on soumit même les astrologues à un impôt régulier, qualifié de taxe des fous (βλαxεννόμιον) à Alexandrie[126]. Des astrologues grecs, orientaux et égyptiens pour la plupart[127], hantant la cour et les palais des grands, étaient dans la confidence la plus intime de ces derniers, et, figurant comme instigateurs et conseillers dans les entreprises les plus périlleuses, se trouvèrent ainsi fréquemment impliqués dans des procès de haute trahison. L’astrologue Pammène[128], banni pour avoir eu la main dans des affaires pareilles, recevait de fréquents messages et toutes sortes de demandes d’avis jusque dans son exil, où il touchait annuellement une pension du consulaire P. Antéjus[129]. L’astrologie était, à proprement parler, la forme aristocratique de la divination ; et, quant à la considération dont elle jouissait, aux formes populaires de ces superstitions, à peu près ce que, de nos jours, le somnambulisme, les tables tournantes et les esprits frappeurs, le spiritisme, le psychographe et leurs analogues sont à la divination par la fonte de l’étain, le marc du café, les cartes, etc. Il y avait seulement la différence qu’à cette époque la manière de prédire, que favorisaient exclusivement ou principalement les hautes classes, était également très répandue dans les autres couches de la société, et qu’à côté des prophètes du grand monde, prétentieux et vénérés[130], on trouvait partout à Rome, mais surtout près du cirque, des astrologues de carrefour, qui prédisaient l’avenir aux bonnes gens pour la bagatelle de deux oboles, par exemple[131], comme ces autres charlatans qui tiraient des prédictions des traits du visage, de la conformation physique, des lignes de la main (chiromancie), des dés, des vases, des seaux, du fromage et du feu, et évoquaient les esprits. Artémidore[132] qui n’avait qu’une médiocre confiance dans les horoscopes et qu’un souverain mépris pour les espèces plus vulgaires de la divination, ne croyait, lui, qu’à l’interprétation des songes, aux présages fondés sils l’inspection du foie et des entrailles des victimes ; dans les sacrifices aux augures du vol des oiseaux et aux prophéties directement tirées désastres. C’étaient les devins de la rue qui apprenaient au cultivateur l’amélioration du temps[133] ou le résultat de la récolte, au marchand l’issue de l’affaire intéressante pour lui[134], à l’homme guettant un héritage l’époque de la mort du riche qui lui avait fait une part dans son testament. C’est même sur ce point que les astrologues étaient le plus consultés[135]. Des fiancés se faisaient indiquer par eux le jour le plus propice pour la noce ; des propriétaires disposés à bâtir le plus favorable pour la pose de la première pierre de leur maison, des voyageurs le moment de se mettre en route. On trouve dans Apulée[136] la mention d’une somme de 100 deniers (108 fr. 75 c.) payée pour honoraires d’une consultation de cette dernière espèce. Parmi les autres professions que mentionnent encore accidentellement les auteurs du temps, l’économie rurale et la navigation ne sauraient avoir occupé une grande partie de la population de Rome. Ce n’est pas que Columelle[137] ne célèbre l’agriculture comme la plus belle de ces professions, préférable à toutes les autres, parmi lesquelles il nomme l’état militaire, l’industrie maritime et le négoce, le prêt à intérêt, le barreau et la clientèle[138]. Signalons comme des emplois certainement très recherchés les fonctions subalternes du service auprès des magistratures et des sacerdoces[139]. Elles étaient toutes accessibles aux affranchis, qui en remplissaient la majeure partie. Tous ces emplois étaient donnés à vie et rétribués ; on se les procurait aussi par achat. Les crieurs et les messagers publics étaient les plus humbles de ces officiers subalternes ; les licteurs jouissaient déjà de plus de considération ; mais les mieux placés, sous le triple rapport du rang, de l’influence et de la rémunération, étaient sans contredit les commis (scribæ) des questeurs et des édiles curules. Les subalternes des degrés inférieurs joignaient souvent, accessoirement, à leurs fonctions l’exercice d’un métier ou d’un commerce. On trouve des licteurs et des messagers marchands d’habits, d’huile ou de perles, fondeurs de vases, etc. ; il y avait dans leurs rangs des gens qui n’étaient pas sans influence. A un licteur consulaire la corporation des pêcheurs et plongeurs du Tibre crut devoir ériger un monument, pour leur avoir procuré le droit de canotage[140]. On voit aussi figurer même parmi les chevaliers romains des fils de grands licteurs (lictores proximi). Quant aux commis des questeurs et des édiles curules, c’étaient, paraît-il, ordinairement des hommes de naissance libre. Après la guerre civile, Horace lui-même acheta une de ces charges, recherchées même par maint chevalier, comme nous l’avons déjà fait remarquer. La preuve de la considération qui s’attachait à ces places de commis résulte du fait qu’on en voit quelquefois les titulaires investis subsidiairement d’autres charges plus relevées, d’offices militaires et de sacerdoces. Avec la grande pratique des affaires acquise par eux dans un si long exercice de leurs fonctions, ils ne pouvaient manquer d’avoir beaucoup d’influence sur leurs chefs, qui changeaient tous les ans ; il est même certain que souvent les chefs d’emploi se reposaient entièrement sur leurs commis du soin des affaires de leur charge, et comme ceux-ci pouvaient alors prendre des arrêtés de leur autorité propre, notamment en matière de police des marchés et d’administration des caisses publiques, ils ne manquaient pas d’occasions de rendre service non seulement aux villes d’Italie, à celles du voisinage de la capitale surtout, mais à des villes de province plus éloignées même, qui, en témoignage de reconnaissance, leur conféraient souvent des offices honoraires et d’autres distinctions. C’est vers l’état militaire qu’il y avait peut-être le plus d’affluence d’hommes faits et de jeunes gens des rangs du peuple. La garnison de Rome, formée d’un corps de dix mille prétoriens, mais qui n’avaient pas tous leurs quartiers dans la ville même, et de quatre à six mille soldats des cohortes urbaines, se recrutait exclusivement parmi les hommes libres de naissance ; le corps, organisé militairement aussi, des pompiers (vigiles), fort d’environ sept mille hommes, qui faisaient en même temps le service du guet, pendant la nuit, et celui d’une troupe de police, parmi les affranchis. Les simples soldats de la garnison de Rome étaient supérieurs en rang à ceux des légions et mieux payés. Le temps de service était de vingt années dans les cohortes urbaines, de seize dans la garde prétorienne ; la solde, à ce qu’il paraît, de deux deniers par jour dans celle-ci et d’un denier dans celles-là. A cette paye venait s’ajouter l’aubaine de présents très considérables, dans les occasions extraordinaires, comme l’avènement d’un nouvel empereur au trône. Dans ces cas, les gardes recevaient toujours le plus. Ainsi, par exemple, sous Claude, chaque homme de ce corps, après avoir déjà reçu quinze mille sesterces à son avènement, recevait encore une gratification de cent sesterces à chaque anniversaire de cette solennité. L’attrait de l’état militaire n’était d’ailleurs pas seulement déterminé par la solde, la perspective de l’avancement et des honneurs militaires, ou le goût pour le métier des armes et l’éclat des armures, mais bien certainement aussi par la considération dont jouissait l’armée et son importance toujours croissante. Dans une de ses satires, Juvénal fait particulièrement ressortir, entre autres avantages de l’état militaire, l’impunité des violences du soldat à l’égard des gens du civil[141]. Un soldat avait-il frappé un homme en toge, celui-ci non seulement n’osait pas rendre le coup, mais ne se hasardait même pas à porter plainte en justice contre l’homme qui lui avait cassé une dent ou arraché un œil ; car, devant les tribunaux militaires, seuls compétents pour juger les délits des soldats, toute la cohorte prenait aussitôt fait et cause contre le plaignant, si bien que personne n’osait plus témoigner en faveur de ce dernier. Il était effectivement plus facile de trouver un faux témoin contre une personne du civil qu’un témoin- véridique contre un soldat. Dans les provinces, naturellement, la brutale arrogance des légions ne le cédait en rien à celle des gardes dans la capitale. Il y a dans l’Âne d’or, d’Apulée, un récit très caractéristique pour ces faits[142]. Un soldat légionnaire rencontre sur une grande route, dans la province de Macédoine, un jardinier monté sur un âne. Il lui adresse en latin, sur un ton plein d’arrogance et de superbe une question à laquelle l’autre, ne comprenant pas, est fort embarrassé de répondre. Le soldat, ne pouvant retenir l’insolence dont il était coutumier, suivant l’expression de notre auteur, assène aussitôt un grand coup de bâton sur la tête du jardinier, qu’il met en sang et jette à bas de son âne. Le jardinier s’excuse humblement. Le soldat, persistant dans sa violence, veut lui arracher son âne ; le jardinier a recours aux supplications, puis, le soldat n’y répondant que par des menaces brutales, se ranime, le jette à terre et le roue de coups à son tour, jusqu’à ce que son adversaire prend le parti de contrefaire le mort ; ne lui voyant plus donner aucun signe de vie ; l’autre lui enlève ses armes et se sauve dans la ville la plus proche ; où il se cache chez un ami. Le soldat arrive dans la même ville ; et somme ses camarades de le venger. Ils s’entendent pour accuser le jardinier, auprès des autorités, de s’être approprié un vase d’argent du gouverneur. On découvre sa retraite, et on le jette en prison, pour lui faire expier ses méfaits par le supplice. L’engagement dans la garde, le corps le plus favorisé,
était, comme il va sans dire, le plus recherché, mais aussi le plus difficile
à obtenir ; on n’y admettait probablement que des hommes d’élite, pour la force
et la taille, dont la mesure était fixée à Dans les commencements de l’empire, toute la garnison de
Rome était formée exclusivement de levées fournies par Rome et l’Italie[144] ; plus tard, on
recourut aussi, pour les compléter, à des provinces, telles que l’Espagne, Le sujet capable entrant au service comme simple soldat terminait ordinairement sa carrière militaire par le centurionat, lorsqu’il n’avait pas la chance plus rare d’avancer jusqu’au tribunat d’une légion ou à la préfecture d’un détachement de cavaliers ; mais il ne pouvait jamais monter plus haut. Cependant, même des hommes du troisième ordre réussissaient aussi quelquefois, à la faveur de protections et de bonnes recommandations, à se faire admettre d’emblée comme centurions dans l’armée, position déjà considérable et très recherchée par conséquent[146]. De là on pouvait, avec du bonheur, du mérité ou de la protection, s’élever par degrés jusqu’à la dignité sénatoriale, bonne fortune qui parait toutefois avoir été très rare dans les deux premiers siècles de l’empire, ou du moins il y avait possibilité d’arriver à l’ordre équestre, et même, comme nous l’avons déjà fait observer, d’atteindre aux plus hautes positions accessibles à des chevaliers. Justus Catonius, centurion en premier dans une légion de Pannonie, en l’an 14, mourut, en 43, gouverneur militaire de Rome[147]. Pertinax, qui finit par être empereur, avait obtenu le centurionat par la recommandation du consulaire Lollius Avitus, s’éleva promptement, après s’être distingué dans la guerre contre les Parthes, à divers offices équestres de plus en plus considérables, dans l’armée, la flotte et l’administration, et, par cette filière, jusqu’à la dignité sénatoriale et au consulat[148]. Basseus Rufus aussi, dont nous avons déjà mentionné l’humble naissance, et qui avait grandi sans éducation, à l’époque des Antonins[149], commença sa carrière comme centurion, devint tribun du corps des pompiers de Rome, et, après avoir avancé ju |