MŒURS ROMAINES

 

LIVRE II — LA COUR DES EMPEREURS

CHAPITRE II — Les officiers, affranchis et esclaves de la cour impériale.

 

 

§ 1.

La cour, dans l’acception restreinte du mot, se composait du personnel, très nombreux dès l’origine, et de la hiérarchie, à degrés multiples, des officiers et des domestiques de l’empereur et de la famille impériale. Dans un sens plus large, elle comprenait en outre tous ceux qu’on appelait les amis de l’empereur.

Durant la majeure partie du premier siècle de notre ère, les empereurs, à l’instar des particuliers, employèrent leurs esclaves et leurs affranchis, non seulement à tout ce qui concernait le service de leur maison, mais aussi, comme aides et mandataires, à tous leurs travaux, dans l’administration de leurs biens et des établissements qui en dépendaient, ainsi qu’à la gestion de toute espèce d’affaires. Ils avaient une double raison polir agir de la sorte : le désir de conserver à la cour impériale, vis-à-vis de la multitude, dont il importait de ne pas froisser les habitudes, le caractère d’une maison particulière, et une autre, à tendance politique, diamétralement opposée, mais nullement inconciliable avec cette affectation de simplicité. Il était à prévoir que ces fonctionnaires de la cour impériale, de quelque basse extraction qu’ils fussent, et malgré leur condition subalterne ou le peu de considération qui s’attachait à leur état civil, ne manqueraient pas d’arriver bientôt, par le fait, à un pouvoir qui devait les élever au-dessus des hommes de la plus grande naissance. Or, rien n’était plus conforme à la nature du césarisme, dans la première période de son développement. surtout, que cette manière d’accentuer le peu de cas qu’il faisait de la différence des rangs sociaux et l’adoption d’un système de nivellement, pour briser les résistances de l’ancienne aristocratie, comme pour montrer que le bon plaisir impérial dominait tout, qu’il dépendait entièrement de lui d’élever un homme de l’état le plus humble à la plus haute position, et que devant lui tous les sujets de l’empire étaient égaux. C’est à cela que Tacite[1] faisait évidemment allusion en disant que, chez les Germains, les affranchis avaient rarement de l’influence sur les affaires domestiques, et ne pouvaient quelque chose dans l’État qu’exceptionnellement, chez les tribus gouvernées par des rois, où ils arrivaient à primer les nobles comme tout le reste des hommes libres, tandis que chez les autres tribus leur état subalterne donnait la mesure de la liberté. Or, déjà le premier des Césars faisait parade, sans ménagements, des superbes dédains de la monarchie nouvellement établie pour la tradition et les anciennes lois. Il confia la direction de la Monnaie à des esclaves, leur commit le soin du recouvrement d’une partie des impôts et nomma commandant de la légion qu’il laissait à Alexandrie Rufion, son ancien mignon, fils d’un affranchi[2].

Mais dans la suite, avec le développement plus régulier des formes et des institutions de la monarchie absolue, dans l’empire romain, les offices de la maison et de la cour des empereurs prirent, en partie du, moins, l’importance et le caractère de dignité de hautes fonctions publiques, réservées pour des hommes libres de naissance et bien nés. La monarchie était arrivée à un point où il n’était plus possible, ni même désirable, de sauver les apparences de l’origine démocratique du trône. La nécessité de mettre l’omnipotence impériale en relief, par l’élévation de serviteurs de bas étage, avait également disparu. Les affranchis impériaux furent alors éliminés de quelques-uns des principaux offices de cour. On les y remplaça par des chevaliers, les réduisit à des positions subalternes, dans l’administration des affaires publiques, et ne les maintint généralement en fonctions qu’au service de la personne et de la maison du souverain. Même après ce changement, ils eurent souvent encore beaucoup de crédit et de pouvoir ; mais la nature de celui-ci n’était plus la même qu’auparavant. Dans le premier siècle de l’empire, il se fondait en partie sur l’importance de leur position officielle ; dans le deuxième et le troisième, il ne dérivait plus que de l’influence dont ils étaient censés jouir, ou qu’ils avaient réellement, à la cour. Les affranchis qui régnaient au nom de Claude, étaient les chefs du ministère des comptes (a rationibus), c’est-à-dire de toute l’administration des finances impériales, du secrétariat d’État (ab epistolis) et du département chargé de statuer sur toutes les pétitions et tous les griefs (a libellis) ; les affranchis tout puissants à la cour de Commode étaient simplement des valets de chambre.

Jusqu’à Vitellius, les affranchis eurent, en quelque sorte, le monopole des offices de cour, qui avait fait passer dans leurs mains presque tout le pouvoir, depuis Caligula. Vitellius fut le premier qui conféra quelques-unes de ces charges à des chevaliers[3]. Cependant cette nouvelle pratique resta longtemps incertaine, tantôt parce que les convenances personnelles des empereurs, qui y décidaient, devaient les porter souvent à nommer des serviteurs obéissants et dévoués, plutôt que des hommes de qualité, tantôt par la raison. qu’il pouvait se trouver parmi les affranchis des hommes d’une capacité éprouvée, ou particulièrement aptes à remplir ces fonctions. Sous Domitien, deux des trois grands postes mentionnés plus haut étaient occupés par des affranchis, à savoir celui de chef du département des pétitions et requêtes, par Entelle[4], et le secrétariat d’État, par Abascantus[5]. Il semblerait même, d’après un passage de Suétone[6], que ce prince avait, de propos délibéré, dérogé par ces nominations à la pratique de Vitellius, de Vespasien et de Titus, polir revenir à celle de leurs prédécesseurs. Plus tard, nous retrouvons le secrétariat occupé, deux fois sous Nerva et une fois sous Trajan, par des hommes de qualité, tels que Titinius Capiton[7], sous ce dernier ; d’autres fois, sous le même, aussi par des affranchis. Adrien nomma de nouveau des chevaliers aux deux postes mentionnés, ce qui passa en coutume depuis lors[8]. Ce fut lui qui marqua les traits fondamentaux de cette hiérarchie de fonctionnaires dont le système, si compliqué et poursuivi, dans la suite, jusqu’au classement le plus minutieux, n’arriva toutefois à son complet développement que sous Constantin[9]. Le fait est que, depuis Adrien, nous voyons ces fonctionnaires élevés, par degrés ou d’emblée, aux premières dignités de l’empire, notamment à la vice-royauté d’Égypte et au gouvernement militaire de Rome. On peut, généralement, en dire autant de la direction des finances impériales, mais sous une réserve ; car c’est là, particulièrement, que se reproduit l’anomalie de la promotion d’affranchis à cet office, même à l’époque où il marqua un degré si élevé sur l’échelle des grands emplois. Ainsi Basséus Rufus, parvenu, sous Marc-Aurèle, de la condition la plus infime à l’office de préfet du prétoire, devint chef du département des comptes (procurator a rationibus), après avoir administré plusieurs provinces[10], et ce fut encore un affranchi impérial, Cosme, qui lui succéda dans ce dernier poste. Outre que de pareilles anomalies trouvent leur explication dans la nature même de l’absolutisme, il n’est pas étonnant que la considération de la capacité administrative, ou la confiance en tel homme plutôt qu’en tel autre, dût souvent l’emporter, précisément dans le choix de ce fonctionnaire, et que l’on y songeât aussi, particulièrement, à se ménager contre lui la possibilité d’un emploi plus facile de moyens de contrainte, dans les cas de malversation. D’après Dion Cassius (LII, 25), Auguste déjà aurait reçu, de Mécène, le conseil d’employer surtout des affranchis dans l’administration financière.

Quand toutes les autres charges eurent entièrement, ou presque généralement, cessé d’être accessibles aux affranchis, l’office de grand camérier (cubicularius, a cubiculo) fut celui par lequel ils conservèrent encore le plus de chance d’arriver au pouvoir. L’importance qu’il prit alors est aussi caractéristique pour les derniers temps de l’empire que l’avait été, pour les premiers temps du césarisme, celle des autres grands offices. Bien que les valets de chambre eussent eu beaucoup d’influence à toutes les époques, leur position officielle avait été très humble, dans les commencements ; mais, avec l’empiétement successif des usages orientaux, le préposé de la chambre à coucher de l’empereur, prœpositius sacri cubiculi, comme on l’appela dès lors, grandit en dignité. L’habitude d’investir généralement des eunuques de cette charge, dans les derniers siècles de l’empire, est un des signes les plus certains de l’accomplissement de cette transformation de l’étiquette, à la cour des empereurs romains. Non seulement les Eusèbe et les Eutrope gouvernaient à Byzance et à Ravenne, en maîtres plus absolus que ne l’avaient jadis été les Narcisse et les Pallas, à Rome ; ils étaient de plus, même légalement, assimilés en rang aux plus hauts fonctionnaires de l’empire. Un décret du Code Théodosien, de l’an 422, traite les grands camériers d’égaux des préfets du prétoire et de la ville. C’est sur ce grand office de chambellan que se modela plus tard celui des majordomes ou maires du palais francs. Mais, avant d’entrer dans plus de détails sur les attributions de tous ces fonctionnaires, il importe de bien considérer la position des affranchis impériaux, abstraction faite de leurs états de service, et de jeter un coup, d’œil sur la suite des modifications qu’elle subit, sous les règnes des deux premiers siècles.

§ 2.

C’est dans les contrées de l’Orient, ces foyers primitifs de la civilisation antique, la Grèce, l’Asie Mineure, la Syrie et l’Égypte, que se recrutait presque exclusivement, à cette époque, la domesticité du palais impérial, ainsi que celle des autres grandes maisons de Rome. Tandis que le Nord et l’Occident fournissaient surtout les gardes du corps, auxquels les empereurs confiaient la défense de leur personne, ce furent des Grecs et des Orientaux qu’ils choisissaient de préférence pour leur service particulier et la gestion de leurs affaires. On vit ainsi continuellement reparaître au faîte du pouvoir des hommes sortis du sein des nations que l’orgueil romain méprisait le plus profondément, entre toutes. C’est que les Orientaux, comme un des leurs, Hérodien (III, 8, 11), s’est complu à le faire sonner, avaient le plus de sagacité. Dans une des fameuses satires du temps, le Grec ; à Rome, apparaît comme un homme doué d’un esprit vif et prompt, d’une étourdissante volubilité de langage, capable de se faire à tout, passé maître dans l’art de flatter et de dissimuler, né comédien, d’une effronterie sans exemple, sans scrupule et sans vergogne dans le choix des moyens, pour arriver à ses fins[11]. Tacite a très bien jugé de l’imagination des Grecs, facile à exciter, ainsi que portée à la nouveauté et au merveilleux, en disant que ce qu’ils feignaient, ils le croyaient aussi[12]. Le portrait de Juvénal est peut-être trop chargé de couleurs. Il oublie trop les qualités qui brillaient encore chez ce peuple, jusque dans sa décadence, l’instruction plus haute des Grecs, le tour plus fin de leur esprit et l’élégance de leurs manières, ce qu’il y avait chez eux d’ingénieux, leur grande habileté en affaires surtout, par laquelle ils s’étaient anciennement déjà rendus, à la cour de Suse et de Persépolis[13], aussi indispensables que plus tard à Rome.

Les Syriens passaient pour être des hommes prudents, très forts sur la plaisanterie, moqueurs, frivoles et amis du changement, mais aussi perfides que rusés[14].

Le caractère national des Égyptiens présentait, au jugement des Grecs et des Romains, un bizarre amalgame de qualités opposées, mais peu aimables et mauvaises pour la plupart, que le mélange de races diverses pouvait seul expliquer, chez ce peuple. On vantait la supériorité et la sagacité de leur esprit[15], réputé aussi caustique et incisif qu’obscène et bouffon[16] ; on était choqué de leur insolence et de leur outrecuidance[17] ; de la hardiesse, de l’effronterie sans exemple de leur langage. Sensuels et voluptueux[18], ils n’en supportaient pas moins les tortures avec une admirable constance[19] ; très inflammables et irascibles[20], querelleurs et grands amis du changement[21], ils étaient en même temps d’une profonde astuce[22] et d’une sombre obstination, dont témoignait notamment aussi leur fanatisme religieux, dominé par toute espèce de superstitions[23].

Les destinées de ces serviteurs de la cour impériale, dont plus d’un parvint à soumettre à ses volontés son propre maître, comptent parmi les plus étranges singularités de cette époque, si riche en bizarreries. Beaucoup d’entre eux, amenés à Rome pour y être vendus, avaient débuté sur l’estrade où il était d’usage d’exposer les esclaves à vendre aux regards des amateurs, qui tenaient à les examiner de près et à les visiter. Avant de tomber par achat, donation ou succession dans la maison impériale, oit d’y être admis comme affranchis, ils avaient peut-être passé de main en main et subi toutes les humiliations de la servitude. De même que les affranchis d’un empereur passaient, après sa mort, sous le patronage de son successeur, ceux des personnes qui avaient institué l’empereur leur héritier, devenaient sans doute aussi les protégés de celui-ci. Ils pouvaient, alors, ou garder le nom de famille de leur ancien patron, ou prendre celui de l’empereur. Les affranchis des personnes frappées de proscription pissaient très souvent aussi sous l’égide de la maison impériale[24]. Leurs aptitudes et leurs talents, ou le pur hasard, attirant sur eux les regards du maître, ils sortaient tout d’un coup, ou peu à peu, de la tourbe des serviteurs. Ainsi beaucoup d’entre eux sont arrivés à influer sur les destinées du monde, et ont leur biographie consignée dans les pages de l’histoire. Sur d’autres qui, de fonctions subalternes, s’élevèrent, par un avancement graduel, à des positions moins brillantes, mais plus sûres, honorées et très considérables encore, nous avons des renseignements fournis par les monuments de l’époque. Il n’est pas sans intérêt de suivre également les serviteurs de cette catégorie dans leur carrière.

Ainsi les affranchis, comme on le voit par une multitude d’inscriptions, occupaient à la cour impériale et dans les maisons des grands, à. Rome, toute sorte d’emplois, comme ceux de prégustateurs[25], d’inspecteurs des tables ou tricliniarques[26], etc. ; on les nommait intendants ou sous-intendants (curator ou procurator) des jeux de gladiateurs (a muneribus ou munerum) et des chasses (venationum)[27], des eaux (aquarum), etc., quelquefois même intendants des camps (procurator castrensis). Telle fut du moins, d’après une inscription trouvée à Céré (Henzen, 6337.), la filière des promotions de Bucolas, un des affranchis de Claude.

L’office d’inspecteur de table était sans doute l’emploi de cet Euphème que Martial pria de remettre ses vers à l’empereur Domitien, dans le moment le plus propice, en lui adressant à ce sujet la recommandation suivante :

Hora libellorum decima est, Eupheme, meorum,

Temperat ambrosias cura tua cura dapes.

Tune admitte jocos, etc...

La charge de curateur des eaux était déjà d’un ordre plus élevé, et le plus souvent donnée à des personnes de rang sénatorial, auxquelles on adjoignait, comme aides ou procureurs, des chevaliers ou des affranchis impériaux[28]. Un traitement de 100.000 sesterces était attaché aux fonctions de ces procureurs, dans la première moitié du troisième siècle (Orelli, 946). Quant à celles de procurator castrensis, tout ce qu’on en, sait est qu’elles se rapprochaient le plus, par leur importance, de la procuration de province, à laquelle des affranchis ne parvenaient que rarement.

Un avancement plus extraordinaire fut celui de Nicomède, dont il sera encore question plus loin, et qui, comme nous l’apprend l’inscription d’un grand mausolée de la voie Appienne[29], passa du service de la chambre (a cubiculo) aux fonctions d’instituteur de Lucius Verus (Divi Veri nutritor et educator), fut revêtu de hautes dignités sacerdotales et militaires, nommé directeur des postes (præfectus vehiculorum) et, finalement, procureur summarum rationum, emploi de finance considérable, mais dont nous ne connaissons pas exactement les attributions. Quant à la préfecture des postes, on la donnait ordinairement à des chevaliers, de préférence à d’anciens officiers de l’armée.

Un contemporain de Nicomède, Prosénès, affranchi de Marc-Aurèle, suivant l’inscription d’un sarcophage trouvé près de la Via Labicana[30], commença de même par être valet de chambre (a cubiculo), et devint ensuite successivement trésorier (procurator thesaurorum), officier dont, les fonctions à la cour impliquaient celles d’intendant de la garde-robe et des joyaux, intendant du domaine privé (proc. patrimonii), des jeux (munerum), et des vins ou tributs en nature de certains districts vignobles d’Italie (vinorum), dans la régie qui reçut plus tard le nom d’arca vinaria, et dont le préposé fut désigné alors sous le titre de rationalis, synonyme de celui de procurator, dans bien des cas. La dernière promotion de cet affranchi fut sa nomination, par Commode, à un emploi supérieur dans l’intendance des camps (ordinatus in castrense).

A une époque postérieure, enfin, d’après une inscription découverte par Cyriaque d’Ancône près du temple de Junon, à Corinthe[31], un affranchi d’Alexandre Sévère, Théoprèpe, d’abord garde des cristaux (præpositus a crystallinis), puis des boucles (a febulis), avec lesquelles on faisait grand luxe dès le deuxième siècle[32], c’est-à-dire chargé de deux emplois subalternes, qui relevaient probablement du trésorier, puis tricliniarque, fut ensuite préposé, avec le titre de procureur, à l’administration de. deux domaines impériaux (le saltus Domitiani et les prœdia Galliana) ; il devint ultérieurement procureur a mandatis, chargé de l’expédition des ordres et des instructions du cabinet impérial aux proconsuls, propréteurs et procureurs des provinces ; procureur des Éphémérides (ab Ephemeride), c’est-à-dire rédacteur en chef du journal officiel de la cour[33] ; intendant des pourpres (rationalis purpurariarum), fonctions probablement identiques avec celles du baphis prœpositus, ou directeur général des teintureries impériales, que remplit pareillement, sous le même règne, Aurelius Probus, inventeur d’une pourpre nouvelle et probablement aussi affranchi de l’empereur[34] ; enfin la dernière et plus haute récompense des services de Théoprèpe fut la procuration des provinces d’Achaïe, d’Épire et de Thessalie.

Bornons-nous à ces exemples ; ils suffisent pour faire juger, à tous les degrés, de l’importance du rôle des affranchis, dans l’administration impériale comme à la cour, ainsi que des perspectives de carrière qui s’y offraient à leur ambition.

La position des affranchis dépendant entièrement de la nature de leurs rapports avec le souverain, la considération et le pouvoir dont ils jouissaient, comme serviteurs de sa maison, même en dehors de la sphère de leurs attributions officielles, différaient naturellement beaucoup, selon les inclinations personnelles et les maximes de gouvernement de chaque empereur. Mais, quoique leur influence extra officielle fût relativement bornée sous les règnes des bons princes, elle n’était pas à dédaigner même alors, comme on le verra tout à l’heure. Seulement, il ne faut pas oublier que les exemples qui en témoignent, arrivés à notre connaissance, n’ont que l’autorité de faits isolés, dont le scandale qu’ils avaient causé perpétua le souvenir.

Auguste, qui visait à la parade du rigorisme d’un simple particulier sur le trône, se montrait dans l’occasion d’une extrême sévérité pour ses esclaves et ses affranchis, quand ils se permettaient, à Rome, d’abuser de leur situation favorisée dans sa maison[35]. Mais, dans les provinces, ils avaient les coudées plus franches ; du moins, le Gaulois Licinus, ancien esclave de César, exerça-t-il, comme procureur à Lyon, un pouvoir absolu dans sa patrie et en tira-t-il des sommes énormes par ses exactions. Il s’est rendu célèbre par sa division de l’année financière en quatorze mois, pour les impôts qui se percevaient mensuellement, en alléguant que novembre et décembre ne devaient, d’après leurs dénominations, compter que pour le neuvième et le dixième, auxquels il y avait lieu, par conséquent, d’en ajouter deux autres, qu’il appela mois augustéens. Malgré les plaintes des Gaulois et le mécontentement d’Auguste, il réussit à s’assurer l’impunité par un grand sacrifice d’argent, qui lui en laissa cependant assez pour que sa richesse restât proverbiale et le fît placer sur la même ligne que les Crassus et les Pallas. Son superbe mausolée en marbre, près de la Via Salaria, qui paraissait érigé pour l’éternité, devait encore prêter aux réflexions amères des générations postérieures et inspirer l’épigramme suivante :

Marmoreo Licinus tumulo jacet, et Cato parvo,

Pompejus nulle. Quis putat esse deos ?[36]

Ce qui montre encore le prix qu’on attachait, dès cette époque, aux bons offices des affranchis de la maison impériale, c’est le testament d’Hérode, qui leur fit une part dans ses legs, ainsi que le rapporte Josèphe.

Tibère, cependant, était une nature trop aristocratique pour accorder sciemment et publiquement à des esclaves de l’influence sur sa volonté. Ses esclaves étaient modestes, son état de maison limité à un petit nombre d’affranchis, dit Tacite des premiers temps du règne de cet empereur[37]. Plus tard, depuis la mort de Drusus surtout, cela changea probablement, comme toute sa conduite. L’Égypte, la plus importante des provinces de l’empire, fut, après la mort de Séjan, commise par intérim, quoique pour peu de temps, à l’administration d’un affranchi du nom de Sévère[38]. Hérode Agrippa, roi des Juifs, se ruina presque en cadeaux pour les affranchis de Tibère, dont il acheta ainsi les bons offices. Il est vrai que le Samaritain Thallus, un d’entre eux, s’était trouvé en mesure de lui prêter jusqu’à un million de deniers[39].

Mais la monstrueuse anomalie d’un gouvernement dans lequel des hommes méprisés et même encore privés de la jouissance d’une partie des droits civils, se trouvaient, ostensiblement, placés à la tête d’un empire embrassant le monde et décidaient de ses destinées, selon leur caprice, ne commença réellement à se produire que sous Caligula. On vit alors Calliste, d’abord esclave d’un particulier, qui le vendit, puis attaché, dans la même qualité, à la maison impériale, arriver, par la faveur de ce prince, à une puissance presque égale à celle de son nouveau maître, ainsi qu’à une immense fortune[40]. Maintes fois, dans la suite, le premier maître fit vainement antichambre à la porte de son ancien esclave[41]. L’intercession de ce favori fut assez puissante pour sauver la vie d’un homme qui avait été l’accusateur de la mère de l’empereur[42]. Ayant fini par tremper lui-même dans la conjuration contre Caligula, il réussit à garder sa position sous le successeur de ce prince[43].

Le règne de Claude fut le temps des saturnales pour les affranchis[44]. Sous lui, Calliste, Narcisse et Pallas se partagèrent le pouvoir, et, d’accord avec les autres affranchis de la cour, dont Sénèque et Suétone nous ont également transmis les noms, ainsi qu’avec Messaline, ils trafiquèrent non seulement du droit de cité, des places et des gouvernements, mais aussi de l’impunité des coupables et des sentences de mort. Le pouvoir exercé par les affranchis de Néron ne fut guère moindre[45]. En l’an 61, Polyclète, un des voleurs les plus éhontés de cette cour, fut envoyé dans l’île de Bretagne, comme arbitre entre le légat et le procureur de cette province, ainsi qu’avec la mission de pacifier le pays, agité par des tribus rebelles. Voyageant avec une suite innombrable, dont l’entretien fit gémir l’Italie et les Gaules, il apparut au lieu de sa destination comme un sujet de terreur pour l’armée, mais de risée pour les barbares, qui, ignorant encore le pouvoir des affranchis, ne pouvaient comprendre qu’une armée, avec son général victorieux, dût s’incliner devant un esclave[46]. Un autre, Hélius, que Néron, pendant son voyage en Grèce, avait laissé à Rome investi de ses pleins pouvoirs, en usa avec si peu de réserve qu’il ne craignit pas de faire exécuter des arrêts de confiscation, de mort et de proscription contre des chevaliers et des sénateurs, sans même en prévenir son maître, ce qui fit dire à Dion Cassius que Rome avait alors deux empereurs et qu’il n’y avait de doute que sur la question de savoir lequel des deux était le pire (LXIII, 12). Ce même Hélius, affranchi de Claude, puis intendant des domaines de son successeur en Asie, avait déjà servi d’instrument à Agrippine, dans l’affaire du meurtre de Junia Silana[47]. Suétone mentionne une des lettres qu’il adressa en Grèce à Néron.

Galba fit mettre à mort Hélius et Polyclète, avec plusieurs des autres affranchis de son prédécesseur, dont les noms étaient le plus hautement signalés à la vindicte publique[48], et parmi lesquels figurait aussi ce Patrobe[49] auquel Martial a fait allusion en disant :

Vexat sæpe meum Patrobas confinis agellum,

Contra libertum Cæsaris ire times.

Cela n’empêcha pas Galba de montrer pour ses propres affranchis la plus honteuse faiblesse. L’autorisation de lever des impôts, l’exemption de ceux-ci, l’application de peines à des innocents et l’impunité des coupables, continuèrent à former des objets de trafic et de faveur à la cour. Halotus, un des plus affreux émissaires de Néron, peut-être le même que l’eunuque prégustateur dans l’empoisonnement de Claude, ne fut pas seulement épargné, mais obtint même de Galba une charge de procureur des plus lucratives[50]. Le plus puissant toutefois, sous ce règne, fut un favori personnel de l’empereur, Icèle, homme d’antécédents infâmes[51], mais qui avait fait preuve de dévouement pour son maître[52]. Il fut promu à l’ordre équestre, par la remise de l’anneau d’or, et même désigné pour candidat au gouvernement militaire de Rome, autrement dit à l’office de préfet du prétoire[53]. Lui aussi abusa de son pouvoir pour se livrer aux rapines les plus scandaleuses[54]. Othon le fit exécuter[55], mais il réintégra en même temps dans leurs places les affranchis et les procureurs de Néron, ce qui répandit partout l’inquiétude[56].

A la cour de Vitellius on vit Asiaticus, affranchi du nouvel empereur, s’élever, d’une condition non moins abjecte que celle d’Icèle, à un pouvoir égal. Fatigué de son maître, qui avait abusé de sa personne, il s’était sauvé à Puteoli (Pouzzoles), où il gagnait sa vie comme débitant d’une boisson consommée par les gens de la plus basse classe. Arrêté et rentré en faveur, il irrita de nouveau Vitellius à tel point que celui-ci, dans sa colère, le vendit au chef d’une troupe de gladiateurs qui courait les foires ‘et marchés ; mais l’ayant repris, malgré ces antécédents, une seconde fois dans sa maison, il finit par l’affranchir.

Dès le jour de l’avènement du nouvel empereur, Asiaticus fut promu chevalier et, en moins de quatre mois, il avait tout fait pour égaler les affranchis les plus décriés des cours précédentes. Il périt avec son maître, probablement à la croix[57].

On a peu de données sur les affranchis des deux premiers Flaviens. Cependant, même sous Vespasien, Hormus, homme très mal famé de cette classe, qui avait pris une part active à la guerre civile, et auquel on imputa la destruction de Crémone, fut élevé au rang de chevalier[58]. De plus, Suétone rapporte que Vespasien aimait assez donner les emplois lucratifs aux plus rapaces de ses procureurs, afin de se ménager l’occasion de les faire condamner plus tôt et de profiter alors du fruit de leurs rapines[59], conduite qui fait paraître sous un mauvais jour l’avarice connue de cet empereur. Il est certain que, sous Domitien, les affranchis regagnèrent des offices importants et un grand pouvoir[60]. Les camériers Parthénius et Sigère furent de puissants personnages à cette cour, et l’empereur, en conférant au premier la juridiction criminelle sur les troupes, le rendit presque l’égal du gouverneur civil et militaire de Rome[61].

Les règnes de Nerva et de Trajan amenèrent un changement considérable dans la position des affranchis de la maison impériale. Cependant, le ton sur lequel Pline le Jeune vante les nouvelles maximes de gouvernement, permet de reconnaître qu’ils étaient encore assez puissants. La plupart des princes antérieurs, dit-il, étaient à la fois les maîtres des citoyens et les esclaves des affranchis, dont les conseils et les signes guidaient l’empereur, qui n’entendait que par leurs oreilles et ne parlait que par leur bouche. C’est par l’entremise des affranchis, ou plutôt directement auprès d’eux, qu’on sollicitait la préture, les dignités sacerdotales et le consulat. Vous rendez encore, il est vrai, seigneur, à vos affranchis, les honneurs qui leur sont dus, mais en les traitant comme des gens de leur classe, convaincu qu’une réputation d’honnêteté et d’intégrité doit parfaitement leur suffire ; car, vous savez que l’air de grandeur des affranchis rapetisse le prince. D’ailleurs, vous n’en avez auprès de vous aucun qui ne vous soit cher, à vous, ou à votre père, et à tous les gens de bien. Puis, vous leur recommandez chaque jour de se tenir à leur place et de ne pas envisager leur position comme la vôtre, mais avec toute réserve. Aussi sont-ils d’autant plus dignes de recevoir nos hommages, que nous ne sommes pas forcés de leur faire honneur[62]. Avec tout cela, de l’aveu du même auteur (Lettres, VI, 31), accuser un affranchi de la maison impériale, passait pour une affaire très scabreuse, même sous ce règne.

Il paraît qu’Adrien, pour assurer son adoption, ne dédaigna pas de gagner les affranchis de Trajan par des présents et par des attentions. Lui-même tenait, il est vrai, à ce que ceux de sa propre maison ne se répandissent pas dans le public, et n’était guère disposé à leur accorder de l’influence sur sa volonté. Sévère contre quiconque osait se vanter d’en avoir auprès de lui, il avait coutume de dire que les empereurs des premiers temps portaient justement la responsabilité des vices de leurs affranchis[63].

Antonin le Pieux aussi était très sévère à l’égard de ses affranchis. Il pensait, avec raison, que le plus sin’ moyen d’anéantir l’influence de la domesticité de cour et de l’empêcher de vendre ses communications, c’était de’ prendre directement ses informations sur toutes choses[64]. Mais Marc-Aurèle était trop placide, du moins vis-à-vis de l’influence des affranchis Géminas et Agaclyte, favorisés par son corégent, Lucius Verus, pour chercher à la briser. Il souffrit même que Verus mariât le second avec la veuve de son cousin, Annius Libon, mort gouverneur de Syrie, en 165[65], et assista lui-même à la noce, malgré sa répugnance pour ce mariage. Après la mort de Verus cependant, il éloigna, sous d’honnêtes prétextes, tons les affranchis de son collègue, à l’exception d’Eclectus, qui devint plus tard le meurtrier de son fils[66]. Sous Commode, les affranchis déployèrent un arbitraire aussi effréné que du temps de Claude même, et Cléandre, l’un d’eux, occupa réellement le poste de gouverneur militaire de Rome, le plus élevé en dignité après le trône. Pertinax s’attira la haine mortelle de la domesticité de cour par les mesures énergiques qu’il prit contre ses déportements, et cette haine ne fut pas ce qui contribua le moins à précipiter sa chute[67].

Enfin, parmi les empereurs de l’âge suivant, qui sortent déjà du cadre de cette période, il faut encore mentionner Septime. Sévère comme rigide à l’égard des affranchis, qui se rattrapèrent par un ascendant d’autant plus grand sur son fils Caracalla, dont ils partagèrent la destinée[68]. Mais bientôt, sous Héliogabale, les saturnales revinrent pour eux[69].

§ 3.

En général, à chaque changement de règne, la domesticité de la maison impériale passait tout entière de la cour de l’empereur défunt à celle de son successeur. Cela permettait à la plupart de ses membres d’acquérir une expérience qui leur apprenait l’art de conduire leur barque dans toutes les eaux[70]. Claude dit Etruscus, qui mourut octogénaire, vers 93, sous Domitien, était arrivé presque enfant à la cour, sous Tibère, et servit dix empereurs, sans encourir, comme il parait, plus d’une seule fois dans sa vie une courte disgrâce[71]. Six de ces princes avaient péri de mort violente ; mainte ancienne famille avait disparu, dans le cours de tant de règnes sanglants ; de terribles commotions avaient bouleversé le monde. Cela n’empêcha pas le vieil affranchi de marcher tranquillement, en pleine jouissance de la considération qu’il avait obtenue et de ses immenses richesses, à une fin paisible. Ainsi grandirent et parvinrent, dans les palais des empereurs, des centaines d’affranchis, qui surent se plier successivement aux volontés de tous leurs maîtres et survécurent à tous. Qui aurait pu raconter tout ce qu’ils savaient ? La sécurité de leur position allait, il est vrai, en diminuant, à mesure qu’ils s’élevaient davantage. Comme on a pu le voir par ce qui précède, en ajoutant aux exemples de Calliste et de Pallas celui de Doryphore, un des plus puissants affranchis de Néron, qui le fit, dit-on, empoisonner en 62, pour avoir voulu empêcher son mariage avec Poppée, beaucoup d’entre eux marchaient à leur ruine, du moment où leurs richesses commençaient à exciter la convoitise de l’empereur[72], quand le maître oit d’autres favoris prenaient ombrage de leur pouvoir, ou que, dans les révolutions de palais, fréquentes à cette époque, et dans les conjurations qui se faisaient autour du trône, ils se trouvaient parmi les chefs du parti vaincu ; toutes les fois, enfin, que les conséquences de leur participation à des actes graves, ou de fatales circonstances, venaient se retourner contre eux-mêmes. Ces dangers, pour eux, étaient d’autant plus à craindre qu’il ne leur arriva que trop souvent d’exercer une influence décisive dans les conspirations contre les empereurs, le choix de leurs épouses ou l’adoption de leurs successeurs.

Les richesses qui affluaient dans leurs mains, par suite de leur position. privilégiée, étaient une des principales sources de leur pouvoir. Il est certain qu’à cette époque, où l’opulence des affranchis était devenue proverbiale, très peu de particuliers pouvaient rivaliser, à cet égard, avec cette classe de serviteurs de la maison impériale. Pallas possédait trois cents millions de sesterces qu’environ soixante-quinze millions de francs[73] ; Narcisse, Calliste, Doryphore, Épaphrodite[74] et d’autres, passaient pour avoir des richesses non moins colossales, et on verra plus loin qu’il y avait encore des affranchis énormément riches, dans des positions moins élevées. Claude se plaignant de ce que son trésor fût à sec, on entendait dire partout que ses coffres regorgeraient d’argent, si ses deux affranchis, Narcisse et Pallas, voulaient bien partager avec lui[75]. Épictète raconte qu’un de ces Crésus, auquel on avait fait rendre gorge, s’étant jeté aux genoux d’Épaphrodite en lui représentant son malheur d’être réduit à ne plus posséder que soixante millions de sesterces (environ quinze millions de francs), ce dernier compatit profondément à une disgrâce dont il ne se serait jamais consolé lui-même[76].

Indépendamment de ce que leur rapportaient des postes lucratifs, les affranchis avaient, dans les provinces comme à Rome, dans les administrations fiscales comme au service particulier de l’empereur, mille occasions d’accroître leur fortune, en profitant habilement des circonstances, même sans précisément commettre des rapines et des exactions. Il va sans dire, d’après cela, que les affranchis employés au service de la cour se faisaient payer toute démarche, réelle ou feinte, pour faire parvenir une requête à l’oreille du prince, ainsi que toute influence directement ou indirectement exercée sur ses résolutions. Il se faisait un trafic de nouvelles très profitable avec tout ce qui pouvait intéresser dans les paroles, les intentions, les moindres velléités de l’empereur. Souvent ces renseignements, vendus à prix d’or, n’étaient que de la fumée (fumi), suivant l’expression du poète Martial, représentant à l’honnête homme pauvre qu’il n’y a pas moyen de vivre à Rome pour qui ne sait se faire dénonciateur et abuser le monde,

Vendere nec vanos circum palatio fumos (IV, 5, 7).

Les mesures réitérées des empereurs contre ce trafic de faux bruits et de rapports fallacieux, montrent l’impossibilité d’empêcher le renouvellement de ce genre d’abus. On vante, dans l’Histoire auguste, la rigueur avec laquelle Antonin le Pieux et Alexandre Sévère procédaient contre ceux qui s’étaient rendus coupables de pareils méfaits[77]. Ce dernier alla jusqu’à les livrer au supplice de la croix et n’hésita même pas à faire asphyxier au pilori, sur la place publique, Vetronius Turinus qui, étant de ses amis, avait fait métier de ce trafic. Pendant l’exécution, le héraut présent criait au peuple : Ainsi périsse par la fumée celui qui a vendu de la fumée. Ce que l’auteur de la Vie d’Héliogabale raconte, sur le ton puéril des biographies d’empereurs de cette époque, de la conduite d’un favori de ce prince, s’applique aussi à d’autres temps. Ce favori, du nom d’Aurelius Zoticus, fils d’un cuisinier de Smyrne, trafiquait, en faisant naître toute sorte d’espérances chimériques et leurrant avec la perspective d’immenses richesses, de tout ce que disait et faisait l’empereur. Menaçant les uns et promettant à d’autres, il trompait tout le monde. Sortait-il de chez l’empereur, il abordait tel ou tel en lui disant : Voilà ce que je viens de dire de vous, ce que je viens d’entendre sur votre compte, ou bien voilà ce qui vous arrivera, à la manière des gens de son espèce, qui, admis à une grande familiarité avec des princes, bons ou mauvais ; mais aveuglés, arrivent, en trafiquant de leurs noms et abusant de leur sottise ou de leur candeur, à s’engraisser par ces infâmes tromperies[78]. Souvent aussi le prince s’apercevait du mal, sans pouvoir y remédier. Tel est, évidemment, le sens de ces paroles de Dioclétien : on vend l’empereur.

Possesseurs de si énormes richesses, les affranchis de la maison impériale éclipsaient tous les grands de Rome par leur luxe et leur magnificence. Leurs palais surpassaient le Capitole en splendeur[79] ; la terre leur prodiguait tout ce qu’elle offre de plus rare et de plus précieux. Si Cornélius Balbus encore avait été tout fier de pouvoir montrer, dans son théâtre, quatre colonnettes d’onyx, Pline l’Ancien[80] ne vit pas moins de trente colonnes de cette matière précieuse, ornant une salle à manger qu’avait fait construire Calliste. Pour Juvénal, c’est Licinus qui est le type de l’affranchi opulent. Le luxe que les hommes puissants de cette classe déployaient dans leurs bains, passait pour quelque chose de fabuleux, même à Rome. Stace et Martial nous ont laissé la description d’une petite salle de bain (balneolum, thermulœ), que le fils de Claude Etruscus fit construire pendant le court exil de son père. On n’avait admis, pour la décorer, que les marbres les plus rares. Il paraît que les voûtés y étaient ornées de mosaïques en verre de couleurs diverses, représentant des sujets variés, comme nos vitraux d’église. De larges coupoles y répandaient un jour éclatant. L’eau ruisselait, par des conduits d’argent, dans des bassins du même métal. Une eau courante de la transparence la plus parfaite traversait le grand bassin, encadré de marbre, et la salle du jeu de paume était chauffée au moyen d’un calorifère souterrain[81]. Un autre bain (balneum) célèbre, celui d’Abascantus, dans un des premiers quartiers de Rome, pourrait bien avoir été construit par l’affranchi de ce nom, du temps de Domitien. Dans les serres de ces hommes opulents, que Martial, en parlant de celles d’Entelle, procureur des pétitions et requêtes (a libellis) sous le même empereur, compare aux jardins d’Alcinoüs, le raisin pourpre mûrissait en plein hiver (VIII, 68). Leurs parcs et leurs jardins étaient les plus vastes et les plus beaux de la capitale ; leurs villas, les plus splendides des environs[82]. La renommée des jardins de Pallas et d’Épaphrodite est parvenue jusqu’à nous[83]. Phlégon de Tralles[84] fait aussi mention d’un prétoire de Pallas, dans le pays des Sabins. Ce fut un riche eunuque affranchi, admis sous Claude dans la maison de l’empereur, qui naturalisa le premier en Italie, dans sa villa de la banlieue, le platane de l’espèce toujours verte[85]. Les affranchis, dans l’intérêt de leur popularité, embellirent Rome et d’autres villes de l’empire de somptueux édifices et de constructions d’utilité publique. Cléandre, le camérier de Domitien, se distingua surtout sous ce rapport, en faisant construire, entre autres les thermes auxquels fut. attaché plus tard le nom de Commode[86]. Les inventions du luxe le plus raffiné portaient le nom d’affranchis : telles les cuves de bains appelées Bajœ Posidianæ, d’après Posidès affranchi de Claude. Elles étaient chauffées au moyen d’un jet d’eau thermale, de Baïes[87].

Les obsèques des affranchis se faisaient avec une pompe tout orientale. Stace, dans ses Silves, décrit celles de Priscille, épouse d’Abascantus, ainsi que celles de Claude Etruscus. Des monuments de dimensions colossales, à l’ornement desquels tous les arts contribuaient à l’envi, comme le mausolée de Pallas, près de la voie Tiburtine, et celui de L. Aurelius Nicomède, s’élevaient au-dessus du dépôt de leurs cendres, et d’ambitieuses épitaphes proclamaient les mérites des défunts à la postérité. Sur le premier on lisait :

HVIC SENATVS OB FIDEM PIETATEMQVE ERGA PATRONOS ORNAMENTA PRÆTORIA DECREVIT ET SESTERTIVM QVINGVAGIES CVJVS HONORE CONTENTVS FVIT[88].

La plus haute aristocratie de Rome rivalisait d’hommages et d’obséquiosité envers les serviteurs tout-puissants de l’empereur, quelque profond mépris que ces descendants de familles antiques et glorieuses eussent, intérieurement, pour des hommes stigmatisés, à leurs yeux, par la tache indélébile de la servitude,. et qui se trouvaient d’ailleurs encore, à maint égard, placés légalement au-dessous du mendiant de naissance libre ; car, les affranchis de la maison impériale n’avaient guère, par cela seul, plus de droits que les autres membres de leur classe. L’élévation de quelques-uns d’entre eux en particulier, promus par les empereurs et le sénat à un rang supérieur, les autorisait tout au plus à prétendre aux droits de la’ deuxième classe, c’est-à-dire de l’ordre équestre, bien que certaines distinctions extérieures de la première y fussent, parfois, exceptionnellement jointes. Les promotions les plus fréquentes furent, dès le premier siècle de l’empire, celles à l’ordre équestre, par la remise de l’anneau d’or. Cependant les empereurs paraissent avoir été, dans ce siècle du moins, sobres de la dispensation de cet honneur. Comme il ne fut précisément conféré qu’aux plus méritants ou aux plus choyés de ces favoris, il faut croire qu’il n’avait pas encore alors, à force d’être prodigué, perdu son relief, malgré l’affirmation contraire de Pline l’Ancien. On connaît l’élévation de Pallas à l’ordre équestre par le sénat. Peut-être Narcisse avait-il aussi reçu l’anneau d’or. Si cet affranchi, de même qu’un chevalier, du nom de Lacon, reçut du sénat les insignes de la questure[89] et Pallas même ceux de la préture[90], comme Séjan, le premier chevalier qui en fut honoré, et plus tard aussi Macron[91], on ne saurait y voir qu’une des anomalies du régime des affranchis de l’époque, ainsi que dans la permission d’assister aux séances du sénat, accordée aux deux favoris de Claude[92]. Généralement, la présence d’affranchis y passait pour une irrégularité. Icèle[93], Asiaticus[94], Hormus[95] et Claude Etruscus[96] furent aussi promus au rang de chevaliers, les deux derniers par Vespasien ; Crispin le fut par Néron ; mais de ce que Juvénal (IV, 32) l’a appelé princeps equitum, par ironie sans doute, on ne peut conclure, avec certains érudits, qu’il ait été préfet du prétoire. Il n’y a même pas d’exemple d’affranchis honorés du cheval de l’État (equus publicus), qu’un fils d’affranchi, Marc-Aurèle Ménophile, obtint cependant. Souvent l’élévation au rang de chevalier était accompagnée de l’attribution d’un nouveau nom. Icèle reçut ainsi le surnom de Marcien[97]. Il est possible que le fait de pareils changements de nom, qui se renouvela pour Aurelius Zoticus, favori d’Héliogabale[98], ne fût pas rare, et c’est probablement ainsi que s’expliquent les noms romains de l’Égyptien Crispin et du Smyrniote Etruscus. Il se pourrait aussi que ce nom d’Etruscus eût été substitué à celui de Lydus, car on sait, par Suétone et Martial, que les affranchis aimaient assez à changer leurs noms grecs contre des noms italiens ou romains. Le changement dans la position sociale dut aussi. parfois déterminer celui du nom.

Claude, en conférant à tous ses procureurs. une juridiction en matière fiscaié, éleva légalement jusqu’à lui, comme le fait observer Tacite (Ann., XII, 60), les affranchis qu’il avait préposés à l’administration de son domaine privé. Narcisse et Parthénius, camérier de Domitien, portèrent même le glaive, insigne d’une haute juridiction criminelle[99]. Le droit de se servir d’une litière, en ville, et celui d’offrir le. divertissement de spectacles au peuple, accordés par Claude à son affranchi Harpocras, paraissent avoir été des privilèges de l’ordre sénatorial[100]. Des sacerdoces et même des distinctions militaires ont été exceptionnellement conférés à des. affranchis de la maison de l’empereur. Claude Etruscus obtint de Vespasien la faveur d’une place dans le cortége, lors du triomphe de Judée[101], avec la couronne d’olivier, donnée à ceux qui, sans avoir pris part à la guerre, avaient pris soin d’organiser la cérémonie triomphale[102]. Aurelius Nicomède fut gratifié du javelot, de la bannière et d’une couronne murale[103], et, en outre, honoré de fonctions sacerdotales, ordinairement remplies par des chevaliers, telles que le sacerdotium Cœninense et le pontificat mineur.

Abstraction faite de quelques périodes de courte durée, les distinctions extérieures des serviteurs de la maison impériale étaient cependant fort modestes. Au dehors du moins, on s’appliquait à maintenir et à faire sauter aux yeux leur rang subalterne et l’infériorité de leur origine, vis-à-vis des dignitaires impériaux de haute naissance, relevés. par l’éclat de noms sonores et toute espèce de pompes. Mais, dans la réalité, les rapports étaient tout autres et même assez souvent en parfait désaccord avec ces apparences. Ces esclaves, si méprisés, avaient alors la satisfaction de voir s’humilier le plus profondément devant eux les plus grands personnages de Rome. De sots flatteurs imaginèrent de dresser pour Pallas un arbre généalogique, qui le faisait descendre d’un. roi d’Arcadie, son homonyme, et un descendant dés Scipions proposa au sénat le vote d’une adresse, pour remercier ce rejeton d’une maison royale de subordonner au bien de l’État l’illustration de son antique noblesse, et de vouloir bien être le serviteur du chef de l’empire. Sur la motion de l’un des consuls (de l’an 52), les insignes de la préture et un présent considérable en argent (15 millions de sesterces) lui furent offerts, comme on l’a vu plus haut par son épitaphe. Pallas n’accepta que les premiers. Suivit un décret, que Pline le Jeune retrouva un demi-siècle plus tard, dans les archives du sénat, et dont la lecture le fit rougir, de honte et l’indigna. Le sénat, y était-il dit, avait alloué à cet homme d’un si grand mérite une sommé considérable sur le trésor public, et plus le donataire s’était montré désintéressé, plus les donateurs, de leur côté, avaient cru devoir insister auprès de l’empereur, père de la patrie, pour qu’il engageât son grand trésorier à se rendre aux voeux de l’assemblée. Mais, comme l’empereur avait, suivant le désir et au nom de Pallas, refusé ce présent, le sénat s’empressait de déclarer que, malgré le plaisir, accompagné d’excellentes raisons, qu’il avait eu à voter la somme offerte et les honneurs décernés à Pallas, il croyait devoir se rendre, sur le point de l’argent, à la volonté du prince, qu’il serait malséant de contrarier en quoi que ce fût. Ce décret, gravé sur une table de bronze, fut publiquement exposé à côté d’une statue de Jules César, revêtu de son armure, et le possesseur d’une fortune de 300 millions de sesterces, dont l’origine prêtait à tant de suppositions, prôné comme un modèle de désintéressement[104]. Plus tard, le rigide et vertueux Sévère désapprouva, en termes très vifs, l’intention du sénat de voter un pareil décret en l’honneur et au bénéfice de son affranchi Euhode[105]. L. Vitellius, homme très haut placé et père de l’empereur du même nom, mais d’une bassesse qui scandalisa même ses contemporains, avait associé au culte de ses dieux pénates des bustes dorés de Narcisse et de Pallas[106]. Souvent on vit se promener entre les deux consuls Polybe, l’amant de Messaline, à l’instigation de laquelle il fut mis à mort (vers 47 ou 48)[107]. Rien n’est plus caractéristique, pour la position à laquelle étaient parvenus ces ci-devant esclaves, que le fait qu’ils réussirent souvent à épouser les filles des plus nobles maisons et même des parentes de la famille impériale, à une époque où la noblesse était encore si fière de son origine historique et du nombre de ses ancêtres. La loi julienne[108] aussi défendait de fiancer et de marier à des affranchis les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de sénateurs issues d’eux en ligne masculine ; mais l’empereur pouvait dispenser de cette défense, comme de celle qui interdisait aux sénateurs d’épouser des affranchies[109]. Le procureur de Judée, Félix, frère de Pallas, devint l’époux de trois filles de rois, dont la première, Drusilla, était petite-fille d’Antoine et de Cléopâtre[110], une autre, aussi nommée Drusilla, fille du roi Hérode Agrippa. On ne connaît pas le nom de la troisième. La femme de Claude Etruscus, distinguée par sa beauté, était la sœur d’un consul qui avait commandé dans la première guerre contre les Daces, en 86[111]. Il ne l’épousa probablement qu’après son élévation à l’ordre équestre, en 71. Antistie Priscille aussi, la première femme d’Abascantus, était de noble race[112]. Plusieurs Antistius avaient été consuls, sous les premiers empereurs. Nous avons déjà fait mention du mariage d’Agaclyte avec la veuve d’Annius Libon, cousin de l’empereur Marc Aurèle et gouverneur de Syrie[113]. De ces cas, dont nous devons la connaissance au hasard, il est permis d’inférer que. les alliances matrimoniales d’affranchis des empereurs avec des familles nobles n’étaient pas rares.

Ainsi, tout se réunissait pour surexciter au plus haut point l’orgueil de ces parvenus, sortis souvent de très bas. L’insolence dont ils faisaient parade était d’autant plus provocante qu’ils se savaient plus méprisés, au fond du coeur, des hommes de libre et haute naissance. D’après un vers d’une pièce de théâtre, il n’est personne d’insupportable dans la bonne fortune comme un valet qui a été souvent rossé. Ce vers ayant été un jour dit en scène, et tous les regards se dirigeant aussitôt sur Polybe, présent à la représentation, celui-ci, loin de se déconcerter, répliqua sur-le-champ : oui ; mais le même poète a dit aussi qu’on a vu des chevriers devenir rois[114]. Pallas, dont le sombre orgueil ne se démentait pas, même vis-à-vis de Néron, auquel il avait contribué à procurer le trône, il est vrai, mais fini par se rendre insupportable[115], fut traduit en justice, sous l’accusation du crime de haute trahison, en 55. A l’allégation que plusieurs de ses domestiques avaient eu connaissance de ses desseins, il répondit que jamais il n’avait donné d’ordres dans sa maison autrement que par signes ou par gestes, et que, des explications devenant nécessaires, il les avait toujours fournies par écrit, pour ne pas s’encanailler avec ses gens en leur adressant la parole[116]. Jamais, il est vrai, les affranchis n’eurent plus de pouvoir et d’arrogance que sous le règne de Claude ; cependant celle-ci fut grande en tout temps. Des mille anecdotes qui circulaient sur leur compte, il en est une qui nous a été transmise par Plutarque[117] et qui mérite d’être rapportée. Un affranchi de la maison impériale, parvenu de fraîche date, après avoir accablé, dans un festin, d’insolentes et grossières plaisanteries un philosophe qui se trouvait parmi les convives, finit par lui demander comment il se faisait que les fèves noires comme les fèves blanches se réduisent en purée jaune. Cela tient sans doute à la même raison, répartit l’homme de science piqué au vif, qui fait que des lanières blanches et des lanières noires causent également des bleus. Rien n’amusait, à ce qu’il paraît, ces parvenus du temps comme d’embarrasser les savants, à table surtout, en leur adressant toute sorte de questions captieuses. Martial qui, dans une de ses pièces de vers (IX, 79), ne se lasse pas de vanter la tenue des affranchis de Domitien, n’y mérite pas plus créance que dans ses autres éloges de ce règne. Autrefois, dit-il, la valetaille des princes était détestée et l’orgueil des gens du palais en très mauvaise odeur, à Rome. Mais maintenant, les gens de l’empereur sont si généralement aimés que chacun en fait plus de cas que de ceux de sa propre maison, tant ils ont de douceur et d’égards pour tout le monde, tant leur réserve est grande et leur contenance modeste. Aucun affranchi ne fait valoir sa personnalité ; tous se règlent sur leur maître : tel est le bon genre de cette puissante cour.

§ 4.

Dans l’administration proprement dite, les affranchis n’occupèrent toutefois fille rarement et exceptionnellement de hautes positions officielles. La règle, dès le premier siècle de l’empire, fut plutôt d’y élever des chevaliers. Dans les emplois de procureurs des perceptions et autres administrations fiscales importantes, les inscriptions mentionnent presque exclusivement des membres de l’ordre équestre. Parmi vingt-deux inscriptions relatives à des procureurs de l’impôt de 5 % sur les successions, une seule se rapporte à un affranchi. Mais, dans les rangs supérieurs de l’administration Escale des provinces, les affranchis sont moins rares. Les inscriptions en accusent huit sur quatre-vingts procureurs provinciaux, dont elles nous ont transmis les noms et qualités. Quelques-uns d’entre eux, il est vrai, ne furent que des officiers de district, mais la plupart semblent avoir été chefs de, l’administration de provinces entières, telles que la Pannonie supérieure et la Gaule lyonnaise, dont par exemple Licinus, que nous avons déjà fait connaître, plus haut, avait été procureur. Mais, généralement, les affranchis ne figurent en nombre que dans des emplois inférieurs, comme adjoints ou subalternes. Cependant, les intendants ou administrateurs des domaines impériaux paraissent avoir toujours été pris dans cette classe. Leurs traitements réguliers ne sauraient donc avoir été bien élevés ; peut-être même leurs revenus n’étaient-ils pas toujours fixes, niais dépendant des circonstances et de l’activité qu’ils déployaient. Il va sans dire, toutefois, qu’ils ne manquaient pas d’occasions pour s’enrichir. On peut, d’après cela, trouver surprenant qu’ils aient été, pendant presque tout le premier siècle de l’empire, titulaires des trois plus hautes procurations, de celle des comptes (a rationibus), de celle des pétitions et requêtes (a libellis) et du secrétariat, chargé de la correspondance (ab epistulis), et qu’ils en aient même encore été parfois investis dans le siècle suivant. Cela tient évidemment à ce que, dans la nomination à ces offices, il était moins nécessaire d’avoir égard à la considération personnelle du fonctionnaire, comme lorsqu’il s’agissait de choix pour les postes de l’administration provinciale surtout, qu’à sa fidélité, à son dévouement et à son aptitude. C’est par la même raison que les procureurs du patrimoine de l’empereur étaient si souvent choisis parmi les affranchis.

Dans l’office des comptes étaient centralisées les recettes de toutes les caisses impériales et s’ordonnançaient toutes les dépenses du trésor. Une pièce de vers déjà plusieurs fois citée de Stace (Silves, III, 3, 84), qu’il composa sur la commande du jeune Claude Etruscus, pour la glorification de son père, après la mort de celui-ci, contient quelques indications sur l’importance de la sphère et l’étendue des attributions de cet office. D’autres renseignements que l’on a sur la manière de parvenir et la position des affranchis à la cour, peuvent servir à les compléter. S’il manquait au père Etruscus, dit le poète, un ancien lignage et un arbre généalogique, la fortune l’en avait amplement dédommagé. Il ne fut obligé de subir les volontés d’aucun maître vulgaire, mais n’eut que des maîtres auxquels l’Orient et l’Occident rendent hommage. Il n’eut pas à en rougir, car, qu’est-ce qui pourrait subsister, sur la terre comme au ciel, sans la loi commune de l’obéissance ? Le soleil, la lune et toutes les étoiles du firmament, n’obéissent-ils pas à des lois immuables ? Hercule et Phébus eux-mêmes n’ont-ils pas servi ? De Smyrne, Etruscus était venu à Rome, où il avait débuté, dès l’adolescence, à la cour de Tibère. Émancipé jeune par cet empereur, il avait conservé sa position sous Caligula et obtenu une place, modeste encore, dans sa suite, lors de son voyage dans les Gaules. Sous Claude avait commencé son avancement et, à l’avènement de Néron, il n’y eut, comme il paraît, aucun changement dans sa position. Il avait donc heureusement conduit sa barque dans toutes les eaux. Puis (probablement encore sous Néron), on lui confia le dépôt sacré des trésors impériaux, c’est-à-dire l’administration générale des finances de l’empire. Comme l’impérieux Pallas[118] venait de résigner ces fonctions en l’an 56, il se peut que l’on fût bien aise de lui donner pour successeur un homme jusque-là peu important. Le produit des mines d’or de l’Ibérie et de la Dalmatie (généralement comprises dans le domaine impérial), celui des moissons de l’Afrique et de l’Égypte, des bancs de perles des mers orientales, des troupeaux tarentins, des fabriques - de cristaux transparents d’Alexandrie, des forêts de la Numidie et du marché d’ivoire de l’Inde, le recouvrement de tous ces tributs, poussés parles vents, de tous les points cardinaux, dans le port de Rome, est désormais commis exclusivement à son administration. L’allocation des fonds pour les dépenses lui incombe de même. Par ses mains passent, chaque jour, toutes les sommes nécessaires pour l’entretien des armées, les distributions de blé à Rome, les constructions de temples, d’aqueducs et de digues, l’embellissement des palais impériaux, l’érection de statues aux dieux, la monnaie, etc. Son sommeil et ses repas sont courts ; il évite tous les festins, et son esprit, toujours au travail, n’est jamais au plaisir. On ne sait pas au juste combien de temps Etruscus occupa ce poste. Il paraît qu’il n’y était plus quand il tomba en disgrâce, sous Domitien, et fut relégué sur la côte de Campanie. On permit cependant à son fils de l’accompagner dans cet exil