Les Barbares (de 117 à 395 ap. J.-C.)

 

CHAPITRE X

 

 

DE 260 à 275. - Gallien empereur. - Les Trente Tyrans. - Odenath. - Goths en Asie Mineure. - Palmyre. - Alamans en Italie. - Victorinus, Victorina, Marius, Tetricus en Gaule. - Salonine et Plotin. - Claude II empereur. - Goths refoulés. - Probus et l’Égypte romaine : Architecture. - Romains et Égyptiens. - Les Blémyes. - Aurélien empereur. - L’empire palmyrénéen : Wabalat. - Zénobie et Longin. - Paul de Samosate et le pape Félix. - Victoires d’Aurélien. - Hormisdas et Varane, Rois des rois. - Agitations religieuses en Asie. - Martyre de Manès. - Deux christianismes. - Les Juifs. - Manichéens. - Triomphe d’Aurélien à Rome. - La Gaule historique, indépendante.

 

VALÉRIEN étant prisonnier des Perses, son fils Gallien gouverna l’Empire. Son règne de huit années ne fut qu’une série de complots, d’usurpations, de calamités, de catastrophes, au milieu desquelles le prince tâcha de sauvegarder, au moins, les apparences du prestige impérial. Zosime a vanté la prudence et l’activité de Gallien, qui protégea les orateurs, les poètes et les artistes, s’entoura d’une cour brillante, et ne réussit qu’à résumer, dans son palais, une société d’optimistes se hâtant de vivre, auprès de lui, en une ivresse savante, non sans éclat, les derniers jours de Rome, comptés. L’empereur ne pouvait songer à délivrer son père, car lés Perses occupaient la Syrie, où Macrianus — dont la trahison paraissait avoir causé la perte de Valérien, — s’arrogeait le titre d’auguste. D’ailleurs, Gallien affichait l’impuissance de la Rome guerrière, en interdisant aux sénateurs l’usage de l’épée, ce qui était à la fois avilir les fonctions militaires et rendre le sénat suspect.

Malgré la défection de Macrianus, le préfet Balista, en Asie, tenait encore la campagne contre Sapor, et le maître de Palmyre, Odenath, arrivait à Ctésiphon (261). La réputation de Gallien hors de Rome était telle, qu’une vingtaine d’ambitieux se partagèrent l’Empire. Par analogie avec l’histoire des Grecs, les historiens, peu soucieux de précision, dénommèrent cette anarchie : Période des Trente Tyrans. Les usurpateurs eurent cependant le mérite — chacun organisant sa part d’Empire, — de continuer une sorte de géographie romaine, une fédération impériale : Posthumus, Lollianus, Victorinus, Marius, Ingénuus, Memor-Celsus, Trebellianus, Valens, Pison, Saturninus, Émilianus, Balista et Auréolus portèrent la pourpre simultanément (260-268), quelques-uns s’associant leur fils, d’autres leur mère, ou leur femme.

Memor-Celsus avait l’Afrique. L’ancien chef de pirates Trebellianus, Empereur en Isaurie, le proconsul Valens en Achaïe, Pison en Thessalie, furent égorgés par leurs soldats, après quelques jours de règne. Saturninus, recevant la pourpre, avait dit aux légionnaires : Camarades, vous vous privez d’un bon général pour faire un mauvais empereur ; les soldats le tuèrent à cause de sa sévérité. A Alexandrie, Émilianus, vaincu par un général de Gallien, mourut étranglé. Balista, qui avait battu les Perses, poursuivi comme traître par Odenath, fut impitoyablement égorgé.

Le prince de Palmyre, Odenath, — qui avait été l’allié de Sapor contre les Romains (256), puis des Romains contre Sapor (260), — contraignit les Perses à repasser l’Euphrate (264). Qualifié d’auguste par Gallien, bourreau des usurpateurs Quiétus et Balista, Odenath adoptait l’attitude d’un vice-empereur guerroyant pour l’Empire, sans rien abandonner de son indépendance royale en Palmyrène, augmentant sans cesse son armée de légionnaires et d’indigènes incorporés.

Les Goths, traversant l’Hellespont sur des navires, conduits par Respa, Veduco, Thuro et Varo, étaient entrés en Asie Mineure, avaient brûlé Nicée et Nicomédie, incendié le temple de Diane à Éphèse. Odenath eut raison des envahisseurs comme il avait repoussé les Perses, conservant l’Orient romain à l’Empire ; car il envoyait à Rome les officiers prisonniers, ainsi qu’une partie des butins. En réalité, Palmyre se développait en rivale de Rome, opposant l’insolence de ses richesses au spectacle des misères romaines, glorifiant son dieu Malach-Belos au détriment de Jupiter.

Les politiciens de Rome ne se laissaient pas prendre — sauf Gallien peut-être — aux démonstrations de vassalité du roi Odenath, qui préparait évidemment son propre Empire, comme le faisait Postume en Gaule. Des intrigues menaçaient déjà l’ambitieux trop rusé. Odenath fut soudainement assassiné à Émèse (266 ou 267), avec son fils Hérode, par son neveu Mœsnius, à l’instigation de la reine Zénobie (Bath-Zebina). La veuve du monarque réclama l’héritage royal pour son fils Wabalat, se débarrassa de Mœsnius, en le faisant tuer, et obtint de Rome la reconnaissance et la consécration de son pouvoir personnel.

En Mésie, Ingénuus mort, — vaincu par Gallien à Mursia, — l’empereur décima les légions rebelles, donnant l’exemple terrible de ce que l’impériale vindicte » pouvait accomplir. Malgré ce châtiment, les légions proclamèrent Régillianus, bientôt égorgé à son tour. En Illyrie, l’armée avait fait empereur Auréolus, le vainqueur de Macrianus en Syrie. Cette fois (260-261), Gallien négocia. Il feignit de croire qu’Auréolus avait subi la pourpre, et sanctionna les pouvoirs extraordinaires de l’usurpateur. C’est qu’Auréolus lui était alors nécessaire, pour arrêter le flot de Barbares de toutes races — les Alamans — qui débordait les frontières immédiates de l’Italie. Ensuite, il emmena Auréolus en Gaule pour y combattre Postume (262), en réalité pour l’y laisser aux prises avec cet autre usurpateur.

Un instant appelé à Byzance révoltée (265), Gallien dut partir pour la Gaule, où Postume paraissait conspirer avec Auréolus. L’Empereur de Rome s’attaqua deux fois à son compétiteur, dont la valeur et l’intelligence restèrent inutilisables, et qui fut tué par ses soldats (267), parce qu’il leur refusait le pillage de Mayence. Son meurtrier, lui succédant, perdit la pourpre et la vie dans une sédition. Victorinus, choisi, eut alors pour rival un armurier, Marius. Victorinus cependant, vainqueur de Gallien en une rencontre décisive, maîtrisa un instant la Gaule, l’Espagne et la Grande-Bretagne réunies. Sa mère Victorina, très aimée des soldats, qui la nommaient la mère des camps, se prononça pour Marius contre Victorinus, que sa férocité rendait odieux. Le nouvel Empereur périt trois mois après son usurpation, égorgé. Le sénateur Tetricus, encore désigné par Victorina, porta paisiblement la pourpre six années, ayant eu la sage prudence de se cantonner à Bordeaux, loin des légions.

Gallien avait dû interrompre sa campagne des Gaules pour affronter Auréolus qui, revenu en Illyrie, marchait sur Rome. L’empereur, accouru, le surprit, et il allait l’enfermer à Milan (268), lorsqu’un officier débarrassa l’usurpateur de son ennemi victorieux en l’assassinant. L’indignation des soldats, fiers de leur maître enfin, effroyable, ne fut apaisée que par une rapide et considérable distribution d’argent.

Les meurtriers de Gallien n’épargnèrent pas Salonine, à qui sa réputation de vertu, de science et de courage avait fait décerner le titre d’impératrice, malgré l’union singulière contractée par Gallien, librement — et suivant les rites barbares, — avec cette fille d’un roi des Marcomans, chef vassal d’une partie de la Dacie et de la Pannonie. Salonine, disciple de Plotin, représentait à la cour, au palais impérial, cette exaltation de soi, ce mysticisme orgueilleux par lequel l’âme humaine s’unit intimement, sans intermédiaire, avec l’être divin, au moyen de la contemplation et de l’extase. Plotin affirmait, lui, qu’il avait vu Dieu plusieurs fois. On disait que Gallien, influencé par Salonine, avait permis à Plotin de construire en Campanie une ville où il réaliserait la république idéale de Platon ? L’impératrice Salonine avait éprouvé la séduction du néo-platonisme de Plotin, que son disciple Malchus ou Porphyre de Tyr professait, notamment en Syrie.

Cette invasion d’un mysticisme actif, nuisible aux progrès d’un christianisme sain — à supposer que les chefs de l’Église l’eussent voulu ainsi, — coïncidait avec l’invasion nouvelle et pacifique des Barbares. Les usurpateurs — empereurs au même titre que l’Empereur de Rome, — étaient déjà pour la plupart des empereurs de Barbares. C’est l’Empire qui se donnait, par morceaux, et non les Barbares qui s’emparaient de l’Empire. Ingénuus s’appuyait sur un corps de Roxolans, comme Postume, en Gaule, commandait à des Francs enrôlés : On ne savait plus où était l’Empire ; on ne savait pas davantage — philosophie, religion, métaphysique, théologie, etc., gnostiques, montanistes, manichéens, Église de Rome, Église d’Afrique, etc., — où se trouvait la vérité religieuse, quel dieu était Dieu.

L’Église de Rome capitulait avec l’Église de Carthage, comme Gallien — en traitant avec un chef germanique des bords du Rhin, qui s’engageait à tenir en respect les envahisseurs, — avait capitulé avec les Barbares. L’Empire perdait la rive droite du Rhin, définitivement. Des Barbares ne tardèrent pas à saccager des villes florissantes, parce qu’elles étaient de vie romaine. La Rhétie cessa également d’appartenir à l’Empire sous Gallien. Les Goths s’établissaient solidement le long de la mer Noire et sur le Bas-Danube, dirigeant de là, vers la Thrace,