Septime Sévère - (193-211)

 

par Victor Duruy – Revue des Question historiques – mai-août 1878

 

 

— I —

Dans les pays de pouvoir absolu, il est de nécessité que le chef soit toujours un homme supérieur, sans quoi tout se relâche et s’affaisse. Mais la nature n’est pas prodigue de ces hommes dont la postérité prononce le nom avec respect. Quand elle eut donné les Antonins, elle se reposa.

Après Commode, qui ne fut qu’un gladiateur, vinrent Pertinax et Julien, deux vieillards sans volonté : l’un qui se laissa égorger par une bande de trois cents prétoriens après 87 jours de règne, l’autre qui acheta l’empire à la criée et. le garda neuf semaines, sans avoir régné un jour.

Julien, cependant, trouva le temps de faire frapper parla monnaie impériale des médailles qui le représentaient, la tête couronnée de lauriers, avec ces mots en exergue : Rector Orbis ; sur d’autres il fit graver la légende : Concordia militalis ; mais, du monde, il ne possédait que l’espace occupé par le palais où il venait d’entrer et la concorde militaire n’existait que contre lui. Les légions des frontières avaient appris par son exemple ce que rapportait une élection d’empereur et elles n’entendaient pas laisser aux seuls prétoriens les avantages de ce profitable trafic. De puissantes armées, composées chacune de trois légions, occupaient la Bretagne, la Pannonie supérieure[1] et la Syrie sous des généraux renommés, Albinus, Sévère et Pescennius le Noir ou Niger.

Lorsqu’on y apprit qu’en trois mois deux empereurs avaient été assassinés et qu’un troisième avait brocanté l’empire, il y eut un soulèvement de dégoût contre les soldats qui faisaient ces exécutions ou ces marchés et contre le Sénat qui les sanctionnait. Ce sentiment se montrait surtout dans les camps du Danube où Pertinax avait commandé et laissé d’honorables souvenirs.

Alors, on revit ce qui s’était passé à la mort de Néron. Deux de ces armées, celles de Pannonie et de Syrie, proclamèrent leurs chefs empereurs (avril 193) et la troisième en eût fait autant sans d’habiles négociations de Sévère avec Albinus. En même temps qu’il s’assurait la neutralité de l’armée de Bretagne, il gagnait l’assistance des légions voisines de son commandement, de sorte qu’en peu de jours il se trouva avoir dans les mains près de la moitié des forces militaires de l’empire[2]. Il avait donc déjà cause gagnée quand il prit la route de Rome, précédé de la déclaration qu’il y portait la vengeance de Pertinax[3]. De secrets émissaires avaient fait sortir ses enfants de la ville avant que la nouvelle de son élévation à l’empire y parvînt.

Julien le fit déclarer ennemi public par le Sénat et commença des préparatifs. On se mit à remuer de la terre pour creuser un fossé en avant de Rome ; on fit venir les gladiateurs de Capoue, gens de sac et de corde, sur lesquels il ne fallait pas compter ; on appela les soldats de la flotte de Misène qui prêtèrent à rire par leur maladresse à manier le javelot et on arma en guerre les éléphants du cirque qui jetaient à terre les tours dont on voulait les charger. Julien fit même barricader le palais impérial, en signe de la résistance désespérée qu’il opposerait à l’ennemi jusque dans Rome forcée. Les prétoriens auraient dû donner l’exemple ; mais ils étaient riches, habitués à vivre mollement et payaient pour qu’on fit leur besogne, tout en insultant le peuple dont ils étaient la terreur[4]. En gage du maintien de son alliance avec eux, Julien fit tuer Lætus et Marcia, les meurtriers de Commode. En même temps, il consultait les magiciens, dépêchait des assassins à Sévère[5], des sénateurs à son armée pour la débaucher, et le préfet du prétoire à Ravenne, afin de mettre en état de défense cet avant-poste de Rome où stationnait la flotte de l’Adriatique. Mais Sévère se gardait bien et avançait vite. Proclamé à Carnuntum, prés de Vienne, le 13 avril, il avait dû employer dix ou douze jours à négocier avec les légions de la haute Germanie et à mettre son armée en mouvement. Cependant il arriva aux environs de la capitale avant le 1er juin, de sorte que ses troupes eurent à faire, de Vienne à Rome, en moins de sept semaines, 266 lieues, ou 6 lieues ½ par étape, sans s’arrêter un seul jour[6]. Cette marche rapide d’une armée nombreuse entrant à l’improviste en campagne prouve l’abondance des provisions que l’agriculture et le commerce pouvaient instantanément réunir, le bon état des chemins et la soumission des provinces, c’est-à-dire la prospérité et le calme de l’empire durant les orages de Rome. Elle prouve aussi la discipline maintenue par Sévère dans ces légions, auxquelles il pouvait imposer de telles fatigues sans qu’elles fissent entendre un murmure.

Cette rapidité déjouait toute résistance. Sévère franchit, sans trouver d’obstacles, les Alpes, l’Adige et le Pô, entra dans Ravenne avant le préfet envoyé de Rome, et fit passer les députés du Sénat de son côté. Ainsi Julien voyait se resserrer chaque jour l’étroit espace où il lui était encore permis de régner et de vivre.

Les dernières nouvelles le firent tomber dans l’accablement. Inquiet, irrésolu, il demandait des conseils que le Sénat se gardait de lui donner ; il offrit l’empire à Pompeianus qui répondit : Je suis trop vieux et ma vue est trop faible. Réduit au misérable espoir de se concilier son terrible adversaire en lui mendiant la vie et une part du pouvoir, il voulait, comme autrefois Vitellius, qu’on envoyât les vestales au devant de Sévère pour l’adoucir, puis qu’on le nommât son collègue[7]. Les pères se hâtèrent cette fois de déférer à son désir et il fit porter le sénatus-consulte au nouvel Auguste par un des préfets du prétoire qu’on soupçonna de méditer, sous ces apparences de paix, un assassinat. Le décret qu’il apportait fut dédaigneusement rejeté et lui-même mis à mort.

Cependant, afin d’éviter d’ensanglanter Rome par un grand combat, comme au temps de Vespasien, Sévère y préparait un mouvement en sa faveur. Il écrivait aux magistrats ; il envoyait des édits qu’on affichait ; il nommait un préfet du prétoire que Julien tremblant reconnaissait, et il faisait dire aux prétoriens qu’il leur promettait le pardon s’ils livraient les meurtriers de Pertinax. Aussi lâches que leur prince, les gardes se saisirent des trois cents, puis vinrent dire au consul Messala que leurs camarades étaient enchaînés : c’était la fin. Aussitôt, dit Cassius, Messala nous réunit et nous exposa ce que les soldats avaient fait. Alors, nous décrétâmes la mort de Julien ; nous donnâmes les droits impériaux à Sévère et les honneurs divins à Pertinax. Julien fut tué dans son lit. Il ne dit que ces mots : Quel mal ai-je fait ? (2 juin 193). Il avait tenu l’empire 66 jours[8] et ne méritait pas de le tenir davantage. C’était trop déjà qu’il eût pu inscrire son nom sur la liste des empereurs. L’histoire doit, à son tour, faire justice de ces aventuriers qui ne veulent le pouvoir que pour en jouir : l’ambition dont on n’a pas les talents est un crime[9].

 

— II —

Avec Sévère nous retrouvons enfin un homme ! Mais cet homme, dur aux autres et à lui-même, justifiera son nom par d’inexorables sévérités : ce sera un justicier à la façon de Tibère et de Louis XI.

Depuis l’extinction de la maison des Césars, on a vu des empereurs italiens, espagnols et gaulois ; le tour des Africains est venu. Sévère était né[10] à Leptis dans une famille décorée depuis longtemps de l’angusticlave, sans que cet honneur lui eût fait abandonner la province où étaient ses biens, son influence, et où avait commencé son illustration. Cependant, un de ses membres avait acquis à Rome assez de notoriété, dès le temps de Domitien, pour que Stace le célébrât dans ses chants[11]. Mais ce Sévère, bien différent du nôtre, est appelé par le poète le doux Septimius. Le futur empereur resta jusqu’à sa dix-huitième année dans la Tripolitaine, s’y instruisant dans les lettres grecques et latines, sans oublier l’idiome paternel[12], de sorte que Rome allait avoir un empereur parlant la langue d’Annibal. Fort crédule, comme tous ses contemporains, aux présages, il était aussi très résolu à se mettre en état de répondre un jour aux avances de la fortune[13], ce qui est le meilleur moyen de réaliser les songes.

A Rome, il étudia le droit sous un jurisconsulte éminent, Q. Scævola. La gravité de son caractère se montra par l’affection qu’il conçut dans cette école fameuse pour un autre élève de Scævola qui devait éclipser le maître. Cette liaison d’école dura toute la vie des deux condisciples et l’amitié de Papinien doit protéger prés de nous la mémoire de Sévère. Trois de ses oncles[14] avaient été consuls[15] ; l’un d’eux lui fit obtenir la questure par conséquent l’entrée au Sénat (172). C’était la carrière des honneurs qui s’ouvrait pour lui à 27 ans ; nous ne l’y suivrons pas : ce cursus honorum est connu[16] et le prince seul nous intéresse.

Pendant que Julien mourait à Rome, Sévère approchait de cette ville. Le Sénat envoya au-devant de lui jusqu’à Interamna[17] cent de ses membres pour lui renouveler son serment de fidélité. Il les reçut entouré de six cents de ses plus dévoués soldats qui avaient charge de veiller sur les suspects. Introduits au milieu de ce cortège menaçant, les députés durent se laisser fouiller, afin qu’on s’assurât qu’ils ne cachaient pas d’armes. Après cet affront, chacun d’eux fut, il est vrai, gratifié de 90 pièces d’or, mais cette première rencontre du Sénat et du prince n’inaugurait pas un règne de mutuelle confiance ; on verra que les rivaux de Sévère trouveront toujours des partisans parmi les pères conscrits.

Les meurtriers de Pertinax étaient déjà décapités ; aux autres prétoriens, Sévère ordonna de venir à sa rencontre jusqu’à un lieu indiqué où les légions d’Illyrie les entourèrent en silence, pendant qu’une autre troupe allait, par des chemins détournés, occuper la vraie citadelle de la Rome impériale, leur camp fortifié, entre les portes Viminale et Colline. Sûr alors de les tenir à sa merci, il monte à son tribunal ; il leur reproche, avec des paroles irritées, leur perfidie envers le dernier prince, puis leur commande de jeter leurs armes[18], leurs baudriers et jusqu’à leurs ceintures militaires. Ces inutiles soldats, naguère si vains dans leur splendide accoutrement de guerre, qui, tant de fois, avaient fait trembler le prince, le Sénat et Rome, se trouvaient vaincus sans combat. Dégradés sous les rires moqueurs des légionnaires, bafoués du peuple qui voyait réduits à la simple tunique ces pourfendeurs redoutés, ils s’éloignèrent en se cachant : peine de mort fut prononcée contre ceux qui, après quelques jours, seraient rencontrés en deçà de la centième borne milliaire. De honte, quelques-uns se tuèrent[19].

Les cohortes prétoriennes étaient licenciées. Mais Sévère se hâta de les reconstituer en les composant autrement. Avant lui, elles se recrutaient surtout en Italie[20] ; il décida qu’on y appellerait, à titre d’avancement et de service d’honneur, les soldats d’élite de toutes les légions[21]. Cela était bon ; les gardes des souverains modernes sont encore ainsi formées. Puisque, depuis un siècle, les provinciaux donnaient à Rome des empereurs, il était naturel qu’ils lui donnassent aussi des prétoriens. Sévère emploiera les nouvelles cohortes dans toutes ses guerres ; mais il leur laissa le caractère de garnison permanente de Rome ; le danger restait donc le même. Nous verrons s’il l’augmenta en portant, comme on l’a dit, le nombre des prétoriens à 40.000.

Aux portes de la ville, écrit Dion Cassius, Sévère descendit de cheval et quitta l’habit de guerre pour entrer dans Rome ; mais toute son armée le suivait. Ce fut le plus magnifique spectacle que j’aie jamais contemplé. Dans la ville entière, on ne voyait que couronnes de fleurs et de lauriers ; les maisons, ornées de tapis de diverses couleurs, resplendissaient du feu des sacrifices et de l’éclat des flambeaux. Les citoyens, vêtus de blanc, poussaient de joyeuses acclamations et les soldats s’avançaient dans un ordre martial, comme s’ils accompagnaient un triomphe. Pour nous, nous marchions en tête du cortège, avec les ornements de notre dignité[22].

En même temps, des agents du prince, répandus dans les groupes populaires, racontaient tous les signes qu’il avait eus de sa grandeur future. Les soldats sont fatalistes et ont besoin de l’être ; Sévère croyait fermement aux présages, mais il voulait surtout qu’on crût à ceux qui lui étaient favorables. Dans les Mémoires de sa vie que nous avons perdus, il avait rapporté avec complaisance les signes célestes, les songes, les oracles qui lui avaient prédit sa fortune et il les fit représenter en des tableaux qu’il exposa dans Rome, afin de montrer au monde que les dieux eux-mêmes avaient annoncé, et par conséquent voulu, l’avènement de la nouvelle dynastie impériale.

Dion a raison de nous donner l’entrée de Sévère à Rome comme un triomphe. C’était, en effet, la victoire définitive, et, cette fois, sans voiles, du pouvoir militaire ; mais, à l’honneur de Sévère, c’était aussi une victoire sans larmes : un petit nombre de coupables avaient seuls péri[23].

Le caractère du nouveau règne se révéla bientôt. Sévère eut beau se montrer au Sénat fort civil[24], déclarer qu’il prendrait Marc-Aurèle et Pertinax pour modèles, faire solennellement la promesse de ne jamais mettre à mort un membre de la haute assemblée, la licence des soldats prouva ce que valaient ces paroles. Sentant qu’ils étaient les vainqueurs du jour, ils traitaient Rome en ville conquise. Ils s’établissaient dans les temples, sous les portiques, dans les palais, comme en des hôtelleries, prenaient chez les marchands ce qui était à leur convenance et, à toute demande de paiement, montraient leur épée. Pendant que Sévère, entouré de ses amis en armes, haranguait les pères à la curie, ils vinrent avec cris et menaces réclamer du Sénat 10.000 sesterces pour chacun d’eux. C’était ce qu’avaient eu les soldats d’Octave, et ils croyaient avoir gagné une nouvelle bataille d’Actium qui leur méritait pareille récompense. Quoique Sévère leur eût déjà donné beaucoup[25], il eut peine à obtenir qu’ils se contentassent de 1000 sesterces.

Quelques jours après, on célébra les funérailles de Pertinax. Sévère avait ordonné qu’il lui serait élevé un sanctuaire, qu’il aurait au cirque une statue d’or et qu’on invoquerait son nom dans toutes les prières, dans tous les serments. Sur le, Forum, on construisit un édifice avec péristyle, orné d’ivoire et d’or, au milieu duquel on plaça, sur un lit couvert de tapis d’or et de pourpre, l’image de Pertinax en costume triomphal. Comme s’il n’eût été qu’endormi, un jeune et bel esclave écartait les mouches de son visage de cire avec des plumes de paon. Le prince et nous, les sénateurs, avec nos femmes, tous en habits de deuil, nous vînmes prendre place, les femmes assises sous les portiques, nous à découvert, et le défilé commença. D’abord passèrent les statues des Romains qu’on vénère depuis les plus vieux temps ; des chœurs d’enfants et d’hommes qui chantaient un hymne funèbre ; des bustes d’airain représentant tous les peuples soumis avec leurs costumes nationaux. Partirent ensuite les citoyens des petits métiers, les bustes de ceux qui s’étaient distingués par leurs découvertes ou dans leurs professions[26], l’infanterie, la cavalerie, les chevaux du cirque, enfin un autel doré, garni d’ivoire et de pierres précieuses.

Après ce défilé pompeux, Sévère monta sur la tribune aux harangues et lut un éloge de Pertinax que nous interrompîmes souvent par nos acclamations. Nous redoublâmes, quand il eût fini, en laissant éclater nos gémissements et nos sanglots. Les magistrats en charge enlevèrent alors le lit funéraire et le remirent aux chevaliers pour qu’il fût porté par eux au Champ de Mars où s’élevait le bûcher. Une partie d’entre nous marchaient en avant ; quelques-uns se frappaient la poitrine ; d’autres chantaient au son des flûtes un chant funèbre : l’empereur venait le dernier.

Le bûcher, en forme de tour à trois étages, orné d’or, d’ivoire et de statues, portait a son sommet un char doré que Pertinax conduisait. Le lit y ayant été placé avec tout ce qu’il est d’usage, de déposer auprès du mort, Sévère et les parents de Pertinax embrassèrent son image. Alors les magistrats, avec leurs insignes, l’ordre équestre, la cavalerie et l’infanterie, défilèrent autour du bûcher ; puis les consuls y mirent le feu et un aigle s’en échappa prenant son essor vers les cieux. C’est ainsi que Pertinax fut mis au rang des immortels[27].

Dion est un mauvais écrivain. Nous lui avons pris cependant cette page, comme tableau des coutumes romaines. On voit que, dans ces funérailles impériales, les sénateurs jouaient le aile des pleureuses à gages dans les cérémonies ordinaires. Ce peuple grave aimait les cris, les gestes, l’expression forcée de la douleur et de la joie, même lorsque ni l’une ni l’autre n’était sincère ; et ses descendants les aiment encore.

 

— III —

Des deux compétiteurs du nouveau prince, Albinus et Niger, l’un avait été retenu dans l’inaction par de trompeuses promesses ; l’autre, à la tête de neuf légions et de nombreux auxiliaires, s’était fait reconnaître par toute l’Asie romaine et, dans ces villes grecques, il faisait frapper des monnaies avec des légendes latines qui lui promettaient la victoire et l’éternité, Æternitas Augusta et Invicto imperatori[28]. Il avait même pris pied en Europe par l’occupation de Byzance et ses troupes marchaient sur Périnthe.

Le respect des adversaires n’était pas une vertu antique, les empereurs rivaux s’insultaient, comme les héros d’Homère, avant le combat. Ce n’est qu’un bouffon d’Antioche, avait dit Sévère de son rival. Au fond il l’estimait fort[29] et le tenait pour un adversaire redoutable. Niger, en effet, soldat de fortune, avait passé par tous les grades en méritant les éloges de Marc-Aurèle, de Commode et de Sévère lui-même. C’était un gardien vigilant de la discipline. Un jour, il fit lapider deux tribuns qui s’étaient ménagé des profits sur la nourriture des troupes[30], et, sans les prières de l’armée, il eût fait décapiter des soldats qui avaient volé une poule. Une autre fois, ses légionnaires demandaient du vin. Vous avez de l’eau, leur dit-il, n’est-ce pas assez ! Jamais, sous lui, le soldat n’exigea des provinciaux du bois, de l’huile ou des corvées[31]. Dans Rome, où l’on se souvenait qu’il était Italien, il comptait des partisans[32] et ses manières affables l’avaient fait aimer partout où il avait commandé. Dion prête sans doute à la foule ses sentiments et ceux d’une partie du Sénat, lorsqu’il montre le peuple, à la suite d’une rixe avec les soldats de Julien, appelant Niger au secours de la République. Dans tous les cas, les vœux du peuple-roi ne valaient pas une bonne épée, et, s’ils ont été exprimés, ils ont irrité Sévère sans servir Pescennius. On a reproché son indolence au gouverneur d’Antioche et des molles provinces de Syrie ; mais, avant même que son rival eût quitté Rome, de promptes et habiles mesures lui avaient assuré l’Asie et l’Égypte, ouvert l’Europe, garanti la neutralité des Arméniens, le secours des princes et des chefs arabes de la Mésopotamie, même des alliances au-delà du Tigre[33].

Il n’avait donc pas oublié dans les délices de Daphné la terrible partie qu’il s’était résolu à jouer.

Sévère avait chargé ses lieutenants d’organiser la résistance dans la Thrace, la Macédoine et la Grèce, et une légion envoyée en Afrique gardait pour lui ce grenier de Rome. Cependant il n’avait pas un moment à perdre. Aussi, trente jours après être entré dans Rome, il en sortit pour aller mettre l’ordre dans les provinces orientales. Il laissait derrière lui le Sénat en défiance, mais le peuple repu de fêtes et dans la joie d’une moisson abondante[34]. Depuis plus d’un mois, ses troupes s’acheminaient vers la Propontide. Elles arrivèrent à temps pour sauver Périnthe et refouler l’ennemi sur Byzance dont Marius Maximus forma aussitôt le blocus[35]. Des négociations ouvertes par Niger ayant échoué[36], le reste de l’armée franchit l’Hellespont, sur les flottes de Ravenne et de Misène, sans que Niger paraisse lui en avoir disputé le passage, et remporta, près de Cyzique, une première victoire, puis une seconde aux environs de Nicée, où Niger combattit en personne.

Cinq siècles auparavant, Alexandre avait conquis, non loin de ces lieux, l’Asie mineure. La double défaite de Niger le rejeta, comme Darius l’avait été après la bataille du Granique, jusqu’au delà du Taurus. Il éleva dans les gorges de. la montagne des retranchements qu’il crut inexpugnables ; un torrent grossi par un violent orage y fit une brèche par où les Illyriens passèrent. Dans la troisième action, engagée près d’Issus, aux Portes Ciliciennes, les légions asiatiques, malgré l’avantage du nombre et d’une position dominante, ne purent soutenir le choc et perdirent 20.000 hommes. Niger s’enfuit à Antioche et allait demander aux Parthes un asile, lorsqu’il fut pris et décapité. Sa tête, portée au camp devant Byzance, fut exposée aux regards des assiégés pour leur ôter toute espérance (191)[37]. Comme dans toutes les batailles entre les légions d’Europe et d’Asie, celles-ci avaient été vaincues.

Sévère semble n’avoir été présent à aucune de ces batailles, non par crainte assurément, mais par confiance en ses généraux et sans doute afin de rester à portée des courriers d’Italie et de Gaule qui pouvaient lui apporter la nouvelle de quelque orage se formant à l’Occident[38].

Plusieurs villes d’Orient s’étaient mêlées à cette guerre civile pour satisfaire les passions locales et ces jalousies invétérées dont toute l’histoire dépose. Ainsi Nicée, Laodicée, Tyr et Samarie avaient pris le parti de Sévère, parce que Nicomédie, Antioche, Béryte et Jérusalem s’étaient déclarées pour son rival. Dans la Palestine, les Juifs et les Samaritains s’étaient battus avec acharnement. En Occident, Albinus va trouver 150.000 Bretons, Espagnols et Gaulois pour suivre sa fortune, tandis que d’autres suivront celle de Sévère.

Ainsi en arrivait-il chaque fois que l’autorité impériale se divisait. Sans Rome et l’unité de commandement, le monde serait retombé dans le chaos : vérité qu’il ne faut jamais perdre de vue dans l’histoire de l’empire romain et qui est sa justification devant l’histoire.

Niger vaincu, ses partisans furent punis, ses adversaires récompensés ; c’était dans l’ordre habituel et c’est dans l’esprit de tous les temps. Antioche, qui avait frappé des médailles en l’honneur de l’imperator asiatique, perdit ses privilèges et son titre de métropole dont Laodicée hérita pour toute la durée du règne de Sévère[39]. Cette ville, Tyr, Héliopolis ou Baalbek, d’autres encore, obtinrent le titre de colonies avec le jus italicum[40]. Cependant Sévère pardonna aux Juifs qui s’étaient prononcés pour Niger[41] ; mais Naplouse perdit son droit de cité[42], tandis que Samarie obtenait le rang et les privilèges d’une colonie romaine.

Le siége de Byzance, qui dura près de trois ans[43], est resté aussi fameux que ceux de Tyr et de Carthage, de Rhodes et de Jérusalem. Dion décrit la puissante enceinte de la ville, ses tours garnies d’engins redoutables, son port fermé par une double chaîne et dont le courant du Bosphore rendait l’attaque difficile, ses navires à double gouvernail qui, changeant de route sans évoluer, tombaient soudainement sur les galères romaines qu’ils avaient paru fuir et les brisaient de leur éperon. La supériorité de la défense sur l’attaque était alors si grande que cette ville, entourée d’une armée nombreuse et menacée par toutes les flottes de l’empire, ne put être forcée. Il fallut attendre que la famine fit tomber les armes de ces braves gens. Un grand nombre d’entre eux périrent en essayant, au dernier jour, de s’échapper ; le reste, après s’être nourri d’objets immondes, même de chair humaine, ouvrit ses portes. Les chefs, les soldats furent égorgés, les murailles abattues, et Byzance, déchue de son rang de cité libre, devint un simple bourg du territoire de Périnthe. Un compatriote de Dion, l’ingénieur Priscus, avait dirigé cette belle défense ; il fut comme les autres condamné à mort, mais Sévère le gracia pour l’attacher à son service.

Les amis du prétendant partagèrent son malheur comme ils auraient partagé sa bonne fortune ; plusieurs périrent. Niger n’aurait pas été plus clément ; car à la nouvelle qu’après la bataille de Cyzique des villes s’étaient prononcées pour le vainqueur, il les avait fait mettre à sac par ses cavaliers maures[44]. Du moins Sévère, fidèle encore à son serment, ne mit à mort aucun de ceux qui étaient de rang sénatorial[45] : ils furent dépouillés de leurs biens et relégués dans les îles. D’autres, qui avaient fourni de l’argent, payèrent une amende du quadruple. Dion accuse Sévère d’avoir suscité des délateurs et condamné des innocents. Son texte, très mutilé en cet endroit, ne permet pas de discuter ce fait qui, d’ailleurs, n’aurait pas étonné un peuple habitué par un long usage aux vengeances politiques. Mais il y a une autre conclusion à tirer du trait suivant. Un sénateur, Cassius Clemens, cité au tribunal du prince, dit pour sa défense : Je ne te connaissais pas plus que Niger ; me trouvant pris dans son parti, j’ai obéi à la nécessité, non pour te combattre, mais pour renverser Julien. Je poursuivais donc le même but que toi. Si, plus tard, je n’ai pas abandonné le chef que les dieux m’avaient donné, toi, non plus, tu n’aurais pas voulu qu’aucun de ceux que voilà près de toi, pour me juger, te trahit en passant à ton rival. Examine donc bien la chose en elle-même. Tout ce que tu décideras contre moi sera décidé contre toi et tes amis, car la postérité dira que tu nous as fait un crime d’une conduite semblable à la tienne. Sévère, charmé de cette hardiesse, lui ôta seulement le quart de ses biens ; demi justice qui parut une grande indulgence. Durant la lutte, on lui avait entendu dire qu’il pardonnerait à Niger, si celui-ci prévenait sa défaite par une abdication ; et il n’est pas certain qu’il n’eût pas tenu cet engagement, car, après la victoire, il se contenta d’exiler la femme et les enfants du malheureux prince ; à Rome, il respecta ses statues et leurs fastueuses inscriptions. Si ces éloges sont véridiques, dit-il à ceux qui lui conseillaient de les effacer, et ils le sont, on saura quel ennemi nous avons vaincu. Enfin, il accorda une amnistie aux soldats et en ramena ainsi un grand nombre qui s’étaient réfugiés chez les Parthes[46]. Sévère n’était donc pas toujours l’homme sans entrailles que l’histoire habituelle nous montre. Même, cette ville de Byzance qui avait si longtemps tenu sa fortune en échec, il finit par lui pardonner. La position en était trop belle pour qu’un prince intelligent n’y laissât que des ruines[47]. Il aida à la relever, y bâtit lui-même des thermes, un temple du Soleil, un autre d’Artémis, un amphithéâtre, un hippodrome, etc., en ayant soin, dit un ancien, d’acheter aux propriétaires les maisons et les jardins dont il avait besoin pour ses constructions[48]. Il lui accorda des subventions sur son trésor militaire et lui permit de prendre le nom de son fils. Jusqu’à la mort de Caracalla, Byzance fut la cité Antonine[49].

Le justicier impitoyable des alliés de Niger se faisait le bienfaiteur de sujets redevenus fidèles.

Philostrate[50] donne une autre preuve de son esprit de justice et un Byzantin en fut l’objet. Le siège de la ville durait encore, quand un de ses habitants, acteur renommé, mérita aux jeux amphictyoniques le prix de la déclamation tragique. Les juges n’osèrent le lui donner ; on réclama auprès de Sévère qui le lui adjugea. La chose est petite, mais, pour des anciens, la sentence ne l’était pas.

Pendant le siège de Byzance, Sévère avait réglé les affaires de Syrie et puni les gens de l’Osrhoëne, quoiqu’ils se vantassent d’avoir égorgé les fugitifs d’Issus, réfugiés chez eux. L’empire entretenait quelques garnisons au-delà de l’Euphrate. Pour raffermir en ces pays l’autorité impériale ébranlée par la guerre civile et punir les alliés que Niger y avait trouvés, il mena ses légions dans la haute Mésopotamie où, depuis la grande expédition de Cassius en 165, aucune armée romaine n’avait paru. Il lança encore en avant ses généraux qui eurent aisément raison, sur les deux rives du Tigre, des Arabes[51] et des Adiabéniens. Il lui convenait d’étouffer le bruit des batailles civiles par le retentissement de victoires remportées sur l’étranger. Mais il était trop prudent pour s’engager à fond dans ces lointaines régions avant d’avoir réglé les affaires des provinces occidentales. De sa personne il s’arrêta dans Nisibe, place de sûreté donnée par les Parthes aux Juifs nombreux dans ces contrées et qu’ils avaient fortifiée avec soin[52]. Située sur les dernières pentes du mont Masius, à mi-chemin de l’Euphrate et du Tigre, Nisibe allait être le centre de la défense de cette région et le boulevard à la fois de la Syrie et de l’Arménie méridionale, contre les Parthes et les Perses[53].

Cette guerre n’avait pas pris de trop grandes proportions[54] et, quoi que pense Dion de l’occupation de Nisibe qui coûte plus qu’elle ne rapporte, cette politique était sage. Finir ainsi une guerre civile à la veille d’une autre qu’on pouvait aisément prévoir, c’était agir en prince préoccupé avant tout des intérêts de l’État.

 

— IV —

Sévère était encore en Mésopotamie au printemps de 196, quand l’annonce de la reddition de Byzance lui arriva. Cette nouvelle décida son retour en Europe où le rappelaient, d’ailleurs, les soucis qu’Albinus commençait à lui causer. Il l’avait adopté comme fils[55], lui avait reconnu le titre de César[56], c’est-à-dire d’héritier présomptif, et l’avait désigné pour prendre, avec lui-même, possession du consulat l’année suivante. On frappait en son honneur des monnaies avec ce titre, on lui dressait des statues et les sacrifices étaient offerts au nom des deux empereurs[57]. Avant de partir pour l’Orient, il lui avait écrit : L’État a besoin d’un homme tel que toi, d’une naissance illustre et, dans la force de l’âge. Moi, je suis vieux, attaqué de la goutte, et mes fils sont encore des enfants[58]. Mais, depuis trois ans, Albinus était laissé en dehors de toutes les affaires sérieuses. Sévère avait gardé pour lui seul la plénitude du pouvoir, même dans les plus petites choses. Il se peut qu’une inscription relatant des travaux ordonnés par lui, du fond de l’Asie, dans une obscure cité du Latium, soit fausse[59] ; mais nous avons le texte d’un rescrit qu’il envoya des bords de l’Euphrate au Sénat de Rome touchant la tutelle des biens des pupilles[60]. Ainsi un autre conquérant se plaisait à dater ses décrets de Varsovie ou de Moscou, à 600 lieues de sa capitale et de sois gouvernement. Albinus, réduit à d’inutiles honneurs, voyait grandir les fils de Sévère et il ne lui fallait pas beaucoup de prévoyance pour s’assurer que ces enfants devenus hommes lui seraient de redoutables compétiteurs. Ses trois légions de Bretagne lui étaient dévouées, celles des Gaules et de l’Espagne[61] qui, seules, n’avaient point fait d’empereur, devaient être désireuses de s’associer à la fortune d’un nouveau prince. A Rome, les anciens amis de Pescennius, tous ceux que Sévère inquiétait, avaient reporté sur Albinus leurs espérances. On vantait sa naissance illustre, on opposait la douceur du César à la dureté de l’Auguste, on croyait qu’avec lui le Sénat reprendrait son autorité[62], et quelques-uns des sénateurs les plus considérables l’engageaient à profiter des embarras de Sévère en Orient pour mettre la main sur Rome et sur l’Italie. Les lettres trouvées plus tard dans les papiers d’Albinus révélèrent ces secrètes intrigues. Des médailles donnent même à penser qu’un certain nombre de pères conscrits allèrent rejoindre Albinus, et qu’il en composa un contre-Sénat, comme autrefois Pompée avait fait en Grèce, Scipion en Afrique, et comme Postumus fera plus tard en Gaule[63].

Sévère ne pouvait ignorer ces dispositions de la noblesse romaine et il devait âtre depuis longtemps cri défiance, bien qu’Albinus lui eût encore envoyé en 195 de grandes sommes pour l’aider à secourir les villes d’Asie ruinées par Niger. Comme il regagnait. L’Italie par la vallée du Danube, il lui arriva, prés de Viminacium, des nouvelles de Bretagne et de Rome qui le décidèrent à brusquer l’inévitable rupture[64] ; sans doute l’annonce qu’Albinus avait pris le titre d’Auguste et se préparait à descendre en Gaule. Sévère venait de sortir victorieux de deux guerres et de traverser deux fois les plus riches provinces de l’empire ; il avait donc donné à ses soldats de la gloire et il pouvait leur donner de l’or. Aussi eut-il peu de peine à leur faire déclarer Albinus ennemi public et proclamer son fils aîné César et prince de la Jeunesse sous le nom d’Aurèle-Antonin[65]. Lui-même avait déjà pris le titre de fils de Marc-Aurèle[66]. Enfin il a trouvé un père, disaient ceux que blessait cette fortune d’un parvenu[67]. Mais ce n’était pas une simple usurpation de nom. Il avait dû être procédé à une véritable adoption, accomplie suivant les formes légales, car Sévère tenait à ce qu’elle eût tous ses effets civils. Il manquait naturellement à la cérémonie son principal acteur, le père adoptif, mort depuis quinze ans. Mais, d’une manière ou d’une autre, l’omnipotence impériale leva cette difficulté ; dés lors, dans les inscriptions de Sévère, on plaça au-dessus de tous ses titres, sa descendance des Antonins[68] et son urne sépulcrale sera déposée dans leur tombeau.

Cette étrange conduite avait un double motif. Sévère se proposait de faire rejaillir sur sa maison l’éclat de la plus illustre des dynasties impériales, ces glorieux Antonins que les poètes élevaient maintenant au-dessus des dieux[69] ; mais il voulait du même coup mettre la main sur les innombrables domaines que cinq générations d’empereurs, tous héritiers civils les uns des autres, avaient légués à Commode. A la mort de ce prince, cette immense fortune serait passée à ses trois sœurs encore vivantes, si Septime Sévère, que tant de richesses aux mains de particuliers effrayait, ne se les était attribuées en se disant fils adoptif de Marc-Aurèle. Du jour au lendemain, le plus pauvre des empereurs en devenait le plus riche[70].

Cet acte eut de graves conséquences politiques. Tant que Sévère ne porta que le nom de Pertinax qui était cher au Sénat, cette assemblée, tout en ayant quelque défiance à l’égard du rude soldat, laissa les événements se dérouler sans chercher, même par ses vœux, à en modifier le cours. Mais se dire le frère du prince que les pères avaient en exécration et réhabiliter sa mémoire maudite, c’était justifier ses actes et prendre aussi comme héritage sa haine contre les grands. De ce jour, la peur et la colère agitèrent sourdement la curie et l’on y conspira en pensée pour Albinus.

La rupture fut-elle précédée, comme on l’a dit, d’une tentative d’assassinat[71] ? Tout le monde pensait alors qu’un coup de poignard était un bon moyen de simplifier une question difficile, et, à cet égard, Sévère pensait certainement comme tout le monde. Mais ceux qui étaient exposés à de telles surprises avaient l’habitude de se bien garder et le procédé attribué à l’empereur était si facile à découvrir qu’on peut douter qu’il l’ait employé. Spartien et Dion Cassius ne parlent pas de ces émissaires, envoyés avec de fausses lettres et du poison, qui, d’après les aveux que la torture arrache toujours, devaient attirer Albinus à une conférence secrète et l’y poignarder, ou gagner son cuisinier afin qu’il mêlât du poison à ses mets. Le César breton était trop intéressé à faire courir de tels bruits pour qu’ils ne soient pas suspects.

Sévère ordonna tout pour la prochaine campagne, avec sa promptitude ordinaire. Des troupes allèrent garder les défilés des Alpes, tandis que le gros de ses forces, continuant à remonter la vallée du Danube, tournait les montagnes au nord et entrait en Gaule par la province de la haute Germanie[72]. Lui-même gagna Rome d’une course rapide[73], y fit confirmer par le Sénat la déclaration de son armée contre Albinus et l’élévation de son fils au rang de César ; puis il revint se mettre à la tête de ses soldats qui s’avancèrent divisés en deux corps. Une députation envoyée quelque temps après par les sénateurs trouva l’un , sous Sévère, dans la haute Germanie ; l’autre, sous Caracalla, dans la Pannonie supérieure[74].

Dion raconte un fait curieux. Un petit grammairien de Rome, pris tout à coup d’ardeur guerrière, ferma son école et se rendit en Gaule. Il se donna pour un membre du Sénat chargé par l’empereur de lever une armée, rassembla des troupes et battit plusieurs corps de cavalerie albinienne. Sévère, le croyant réellement sénateur, lui écrivit pour le féliciter. Numerianus, c’était son nom, courut tout le pays, rançonna les villes ennemies et ramassa jusqu’à 17.750.000 drachmes qu’il envoya au prince. La guerre finie, il vint le trouver et lui avoua sa ruse. Il pouvait tout obtenir ; il refusa même d’entrer au Sénat et n’accepta qu’une petite pension dont il alla vivre aux champs. Voilà un maître d’école à la fois homme d’action et philosophe ; mais son histoire n’en montre pas moins l’immense désordre causé par ces guerres civiles.

A en croire Dion, 300.000 hommes, 150.000 de chaque côté, allaient se heurter en Gaule. Rome suivait d’un regard mélancolique ces événements lointains. Tandis que l’univers était ébranlé par ce grand choc, dit l’historien, nous autres sénateurs, nous restions tristement inactifs. Le peuple, même dans les fêtes accoutumées, montrait sa douleur. Aux jeux du cirque, je vis une immense multitude ; mais son attention n’était point aux courses ; pas un cri, pas un encouragement aux cochers. Tout à coup, après un grand silence, une seule clameur s’éleva : La paix pour le salut du peuple ! Le Sénat et Rome, sans force contre ces ambitieux, ne demandaient que le repos avec n’importe quel maître. C’était, sous une autre forme, le mot d’Asinius Pollion avant Actium : Je serai le butin du vainqueur.

Plusieurs engagements où les troupes d’Albinus eurent l’avantage précédèrent l’action principale qui se livra sur les bords de la Saône, près de Trévoux[75] : les sévériens, venus du nord-est, regardaient le midi ; les albiniens faisaient face au nord, couvrant Lyon, leur place d’armes. Depuis son avènement, Sévère avait dirigé de loin toutes les opérations militaires. Cette fois, il conduisit lui-même ses troupes à l’attaque, car toute sa fortune était engagée dans ce conflit suprême et la trahison qu’il sentait derrière lui l’obligeait à y vaincre ou à y périr. Il y courut, en effet, risque de la vie ; mais une charge de sa cavalerie de réserve, conduite par Lætus, décida la victoire. Les vainqueurs pénétrèrent dans Lyon à la suite des fuyards ; Albinus, sur le point de tomber en leurs mains, se tua ; Sévère restait enfin maître incontesté de l’univers romain (18 fév. 197). Hérodien a raison de dire : Qu’un seul homme soit parvenu à détruire trois compétiteurs déjà en possession du pouvoir ; qu’il soit allé renverser l’un jusque dans son palais de Rome, l’autre au fond de l’Orient, le troisième au fond de l’Occident ; c’est une gloire dont il n’est pas facile de trouver dans l’histoire un second exemple[76].

Mais le moment où Sévère gagnait cette gloire est aussi celui où il mit sur son nom une tache de sang ineffaçable.

A l’annonce des premiers succès remportés par Albinus, le Sénat, croyant l’empereur perdu, s’était empressé de faire frapper une médaille d’argent au nom du nouvel Auguste[77] et d’accorder des honneurs à son frère et à ses proches[78]. De la part de gens si avisés, c’était une bien grande imprudence, qui ne s’explique que par l’arrivée de quelque bulletin menteur d’Albinus. Sévère leur avait aussitôt écrit : Je me réjouis, pères conscrits, de voir vos préférences pour Albinus. Après avoir largement pourvu aux approvisionnements de Rome, j’ai soutenu pour la République plusieurs guerres, et par la mort de Niger je vous ai délivrés de la tyrannie. Ah ! vous avez bien reconnu et dignement récompensé mes services ? Vous êtes allés prendre un aventurier d’Adrumète qui se prétend de la famille des Ceionius et, moi vivant, vous en avez fait un empereur ! Vous manquait-il, ô noble Sénat, quelqu’un que vous deviez aimer ? Mais vous attendiez de cet homme des consulats, des prétures, des commandements. Un fourbe, habile à soutenir toutes les impostures, voilà celui que vous m’avez préféré. Il ne vous restait qu’à décerner le triomphe à cet illustre capitaine, comme à mon vainqueur. J’en rougis vraiment ; vous l’avez pris pour un lettré, lui qui n’a jamais occupé son esprit que de contes absurdes et qui a vieilli entre les Milésiennes d’Apulée, son digne ami, et toutes les niaiseries littéraires[79]. Avant de l’avoir vaincu, Sévère voulait rendre Albinus ridicule, en lui ôtant les aïeux qu’il s’était donnés et les talents qu’on lui prêtait : deux vanités dont lui-mémo était possédé.

Après la bataille de Lyon, arriva un message plus terrible : la tête d’Albinus, plantée au bout d’une pique, en face de la curie, et ces mots qui terminaient une lettre menaçante : Voilà comment je traite qui m’offense. Bientôt Sévère lui-même parut au milieu du Sénat. Il loua la sévérité de Sylla, de Marius et d’Auguste qui les avait sauvés et blâma la douceur de Pompée et de César qui les avait perdus. Puis, il fit l’apologie de Commode, reprochant aux sénateurs de l’avoir noté d’infamie[80], eux qui, pour la plupart, vivaient d’une manière plus infâme. Si l’on trouve étrange, nous dit-il, qu’il ait tué des bêtes de sa main, hier et avant-hier, l’un de vous, vieillard consulaire, ne jouait-il pas en public avec une courtisane qui imitait la panthère. Par Jupiter ! vous dites qu’il s’est battu en gladiateur. Aucun de vous ne fait donc ce métier ? Mais alors pourquoi ses boucliers et ses casques d’or ont-ils trouvé des acheteurs ? A la suite de ce discours qui fit grande peur au Sénat[81], un procès capital fut intenté à 64 sénateurs accusés d’avoir soutenu le parti d’Albinus : 35, trouvés innocents, reprirent leur siège au Sénat, et Dion, qui n’aime point Sévère, constate que, dans la suite, il se conduisit avec eux comme s’ils ne lui avaient jamais donné de doute sur leur fidélité (LXXV, 8) ; 29 condamnés à mort furent exécutés[82]. Parmi eux, se trouva ce Sulpicianus qu’on avait vu, après le meurtre de Pertinax, marchander l’empire et baiser les mains couvertes du sang de son gendre. Des partisans de Niger jusqu’alors épargnés, sa femme, ses enfants et six de ses proches périrent ; Sévère réglait en une fois tous ses comptes.

Ces sévérités trouvent non pas leur excuse, mais leur explication dans les dangers que l’empereur venait de courir : en face, un redoutable adversaire soutenu par les forces des provinces occidentales ; derrière, en Italie, des trahisons ; en Orient, une invasion des Parthes et une révolte militaire, celle de la légion IIIa Cyrenaica qui, de ses cantonnements d’Arabie, pouvait mettre encore la Syrie en feu et renouveler l’alliance de Niger avec l’éternel ennemi de l’empire. Cette légion avait reconnu Albinus[83] ; lui mort sans avoir été vaincu, elle aurait proclamé un des fils de Niger : ce fut la condamnation du reste de ce parti. Sans doute il faut plaindre les victimes des discordes intestines, surtout celles qu’une fatalité de naissance y entraîne. Mais si nous avions un peu moins de compassion pour les fauteurs de guerres civiles que frappe le vainqueur et un peu plus pour ceux qui périssent dans ces troubles, en accomplissant leur devoir de soldat, nous mettrions à côté des vingt-neuf sénateurs exécutés à Rome pour s’être amusés au jeu terrible des révolutions, les 30 ou 40.000 cadavres de légionnaires romains qui couvraient les plaines lyonnaises[84].

Les Gaules, l’Espagne eurent leurs proscrits. Tous ceux qui avaient aidé Albinus payèrent, de leur tête ou de leur fortune, la faute de n’avoir pas su prévoir quel serait le vainqueur. Un de ces proscrits suppliait l’empereur de l’épargner. Si le sort des armes, ô César ! t’avait été contraire, que ferais-tu dans l’état où je suis ?Je me résignerais à souffrir ce que tu vas souffrir. Et il le fit tuer. Qui veut détruire les factions, disait-il, doit être cruel un jour, afin d’être clément le reste de sa vie[85]. Il y eut des résistances isolées[86], surtout dans la péninsule ibérique où Sévère envoya un de ses meilleurs généraux, Tib. Cl. Candidus, le vainqueur de Nicée, pour combattre sur terre et sur mer les rebelles de la Citérieure[87]. Une autre inscription parle d’un tribun qui servit dans la campagne entreprise pour écraser la faction gauloise[88].

Lyon avait souffert de cette grande lutte livrée à ses portes ; mais elle en effaça bien vite les traces et se hâta de se montrer fidèle au vainqueur. Deux mois et demi après la bataille, un Taurobolion y fut offert pour le salut de l’empereur, du César son fils, premier empereur désigné, de l’impératrice Julia Domna, la mère des camps, et de toute la maison divine. Durant quatre jours[89] la religion déploya ses pompes les plus imposantes pour cette solennité qui scellait la réconciliation de la dynastie africaine avec les populations gauloises[90].

A Rome, tandis que 29 familles sénatoriales pleuraient leurs morts, la populace et les soldats étaient en liesse[91]. Ceux-ci avaient eu de larges gratifications, celle-là un contraire[92], des fêtes et des combats de gladiateurs[93] pour la dédommager de n’avoir pas joui du spectacle de tant de milliers de Romains tombés dans les batailles de la guerre civile.

 

— V —

Sévère pouvait se reposer. Le monde romain, deux fois parcouru et pacifié ; l’Euphrate et le Tigre franchis ; le Rhin et le Danube roulant leurs flots paisibles sous les enseignes romaines ; tout invitait le prince à tourner son infatigable activité vers les travaux pacifiques. Mais durant la guerre des Gaules, le roi des Parthes, Vologèse IV, avait envahi la Mésopotamie et assiégé Nisibe qu’un général du nom de Lætus avait vaillamment défendue, et la révolte de la légion d’Arabie prouvait qu’en Orient les feux de la guerre civile étaient mal éteints. Sévère reprit le harnais et acheva, avec une extrême diligence, tous ses préparatifs. Avant d’engager si loin les principales forces de l’empire[94], il recommanda à ses lieutenants la vigilance sur les frontières du Nord, en les autorisant à faire, pour prévenir les hostilités, de prudentes concessions. Nous savons, par exemple, qu’un de ses bons généraux, Lupus, arrêta par des présents distribués aux chefs une invasion des Méates de la Calédonie. Ces précautions prises, Sévère s’embarqua sur la flotte de Brindes qui le porta aux côtes de Syrie et il franchit assez tôt l’Euphrate pour gagner par quelque succès sa dixième salutation impériale avant que l’armée 197 fût écoulée[95].

Pour les Romains de ce temps-la, l’ennemi c’était surtout le Parthe. Successeur de Cyrus et d’Alexandre, l’héritier des Achéménides pouvait seul, dans l’univers connu, jeter une ombre sur la majesté impériale. Les déserts qui protégeaient ce peuple, la mort de Crassus, les vains efforts d’Antoine et jusqu’aux succès éphémères de Trajan, tout faisait de lui un voisin incommode et odieux. Le vaincre était la grande ambition ries chefs militaires de Rome. Nous avons dit[96] ailleurs pourquoi cette victoire définitive était impossible. Sévère résolut d’infliger au moins une honte au grand empire oriental, et de lui fermer les approches de la Syrie, en rendant le passage du Tigre difficile pour les armées parthiques. Vologèse n’attendit pas l’empereur, mais ses généraux livrèrent plusieurs combats dont un parait avoir été pour les légions une décisive victoire[97]. La route de Ctésiphon était ouverte ; Sévère y marcha.

Avec les bois que lui fournit une forêt voisine de l’Euphrate, il construisit une flotte pour porter son gros bagage, tandis que les soldats suivaient sur la rive. Il arriva ainsi à Babylone et à Séleucie qui n’avaient plus de grand que leur nom, et s’empara de la cité royale des Parthes d’où il emmena cent mille captifs. C’était la troisième fois en ce siècle que les Romains entraient dans Ctésiphon.

Le retour fut difficile à cause de la pénurie des vivres et des pâturages. Comme Trajan, il assiégea la forte ville d’Atra[98] dont le roi s’était allié à Niger, et il échoua comme son glorieux prédécesseur, malgré les machines de l’ingénieur Priscus. Au milieu de ce désert sans eau, on ne pouvait recourir à un blocus, le grand moyen des anciens pour réduire une place. Après vingt jours de vives attaques, il leva le siège et rentra par la haute Mésopotamie dans les provinces syriennes, à la fin de 198 ou au commencement de l’année suivante.

Durant ce siége où l’armée endura de grandes souffrances, il y avait eu un moment d’indiscipline et il fallut faire un exemple. Un tribun du prétoire avait cité, et sans doute commenté dans des conciliabules, les paroles que Virgile met dans la bouche du lâche Drancès, le partisan de la paix à tout prix : On ne tient nul compte de nous et nous périssons par l’ambition d’un homme[99]. Sévère l’avait fait mettre à mort, châtiment extrême, mais peut-être mérité. Ces gens d’épée qui désespèrent quand ils ont le devoir d’espérer, même contre toute espérance, perdent les causes qu’ils sont chargés de défendre, en jetant le découragement dans le cœur des soldats. Ainsi devant Atra, l’empereur, craignant de n’être pas obéi de l’armée, avait renoncé à une dernière attaque qui semblait devoir réussir.

Est-ce à ce moment que périt Lætus[100] ? A la bataille de Lyon, Lætus, qui commandait la cavalerie, n’avait chargé qu’après avoir appris que l’empereur paraissait mortellement blessé. Cette charge avait décidé la victoire. Sévère mort, Albinus vaincu, Lætus aurait pris leur place[101] ; mais l’empereur vivait ; ce qui, peut-être, avait été une trahison devint l’habile manœuvre d’un grand capitaine. Sévère le laissa dire : il ne pouvait, assure Dion, frapper sitôt celui qui paraissait l’avoir sauvé ; il attendit et, en Mésopotamie, Lætus fut tué dans un tumulte de soldats[102].

A Ctésiphon, l’empereur avait abandonné tout le butin à ses soldats ; pour remercier leur chef en flattant sa faiblesse paternelle, ceux-ci avaient salué Bassianus du nom d’Auguste et proclamé Geta César. Au titre du premier, Sévère attacha la puissance tribunitienne (198). Caracalla, bien qu’il ne fût encore que dans sa onzième année, était donc associé à l’empire : honneurs prématurés et funestes à celui qui en était l’objet. Dans cet empire électif la tendance à l’hérédité était irrésistible. Le père cédait toujours à ce sentiment naturel et, toujours aussi, on acceptait sa volonté. Cependant, Titus excepté, l’hérédité n’avait donné que de mauvais princes, Caligula, Domitien et Commode. L’empereur désigné ajoutera bientôt à cette liste un des noms les plus odieux de l’histoire[103].

Malgré la vaine tentative sur Atra, Sévère venait de frapper un grand coup en Orient. La chute de Ctésiphon avait retenti jusqu’au fond des provinces les plus lointaines et l’on célébrait partout le grand vainqueur des Parthes, Parthicus Maximus. L’empire n’avait pas été considérablement agrandi, chose inutile ; mais une crainte salutaire était inspirée à ceux qui avaient violé cette frontière et elle les fit tenir en repos pendant dix-huit années. Sévère méritait donc le titre qu’il reçut de Propugnator imperii. On lui en donna bien d’autres[104], car la force qu’attestait une fortune si constamment heureuse avait excité un enthousiasme à la fois servile et reconnaissant. D’innombrables inscriptions, surtout dans les provinces helléniques et africaines, en portent témoignage. Athènes, qui avait à se faire pardonner de n’avoir pas su prévoir la fortune du futur empereur, se signala par la ferveur de son zèle[105].

Par sa femme, Julia Domna, Sévère était à moitié Syrien. Avant son avènement à l’empire, il avait commandé en Syrie la quatrième légion scythique, 182-184 ; après la mort de Niger, il y resta plus de deux ans, quatre après celle d’Albinus. Il connaissait donc bien ces pays et tous leurs besoins. Mais à quoi servirent ces longs séjours, surtout depuis la fin de la guerre parthique ? Ce ne fut certainement pas le plaisir qui le retint dans les provinces orientales. La mollesse était sans prise sur un tel homme qui avait l’ambition des grandes choses et par conséquent le mépris des petites. Son biographe dit, à propos d’une de ces provinces, que Sévère y fit beaucoup de règlements dont l’inepte écrivain se, garde de rapporter un seul. Soyons assurés qu’il employa ses loisirs à mettre la discipline dans les légions, tous les moyens de résistance dans les places avancées, l’ordre dans le pays, la sécurité sur les routes et qu’il développa au sein de ces populations la vie romaine, afin de pouvoir mieux compter sur leur fidélité. Un petit nombre de faits révélés par des témoins irrécusables, les médailles et les inscriptions, nous permettront de soupçonner tous ceux que l’histoire officielle nous cache.

D’abord, entre l’Euphrate et le Tigre, il organisa la Mésopotamie en province. Il lui donna pour garnison permanente deux légions qu’il avait créées durant la guerre, la première et la troisième Parthique[106], et il augmenta la puissance de ces forces militaires en multipliant dans la nouvelle province l’élément civil romain. Des colons furent établis à Nisibe, la forteresse centrale du pays, qui prit son nom, Septimia[107], à Rhesæmia, où la IIIa Parthique eut ses quartiers[108], à mi-chemin entre Nisibe et Thapsaque, le grand passage de l’Euphrate, à Zaytha, la ville des oliviers[109], située sur le même fleuve au-dessous de Circesium et au débouché de la route de Palmyre.

Au nord-est de la province, le roi de l’Osrhoëne lui avait livré ses enfants en otage et donné d’habiles archers pour la campagne contre les Parthes[110] ; au nord, le roi d’Arménie avait été maintenu dans sa fidélité à l’empire ; au sud, la garnison de Zaytha imposait aux chefs arabes l’obéissance, et à l’est le passage du Tigre était assuré par l’occupation de Ninive où Trajan avait établi des vétérans et où Sévère doit en avoir laissé, pour bien défendre cet extrême avant-poste de l’empire[111]. Il avait donc solidement établi sa domination entre les deux fleuves, en l’adossant aux montagnes arméniennes et en l’appuyant sur tout un ensemble de forteresses et de colonies romaines. Aussi cette province sera-t-elle, pendant des siècles, le boulevard de l’empire.

Après la mort de Niger, il avait divisé en deux gouvernements la province de Syrie qui donnait à ses chefs de trop ambitieuses espérances : au sud la Syrie creuse ou la vallée inférieure de l’Oronte avec la Commagène ; au nord et à l’est la Syrie phénicienne comprenant tout le littoral phénicien et, sur le revers oriental du Liban, jusqu’au milieu du désert, Héliopolis, Émèse, Damas et Palmyre. Les deux routes qui menaient dans la Mésopotamie en franchissant l’Euphrate, à Thapsaque et à Circesium, étaient ainsi gardées par deux armées[112], et elles le furent bien. L’empereur, en effet, donna le gouvernement de la Cœlé-Syrie à un de ses meilleurs lieutenants, Marius Maximus[113], que Spartien appelle un très sévère général[114], et il est permis de supposer que la Syrie phénicienne fut confiée à quelque autre capitaine expérimenté. Après la bataille d’Issus, Sévère avait châtié rudement Antioche, parce que la sévérité était dans sa nature ; mais cette ville n’en demeurait pas moins la plus considérable cité de l’Orient romain, et il était trop grand prince pour que la justice, ou ce qu’il regardait comme tel, une fois satisfaite, il consultât ses rancunes plutôt que l’intérêt de l’État. Antioche, comme Byzance, fut donc d’abord punie, puis favorisée. Au retour de la Mésopotamie, il s’arrêta dans l’ancienne métropole de la Syrie. Il y donna à son fils aîné (201) la toge virile et, pour l’année suivante, le consulat qu’il voulut partager avec lui. C’était traiter Antioche en capitale. Ces solennités et les fêtes qui les suivirent rapprochaient déjà la frivole cité de la nouvelle dynastie. Sévère acheva la réconciliation en y faisant construire des thermes magnifiques[115].

Dans la Syrie phénicienne, de grands travaux s’exécutaient. Une inscription de l’année 199[116], deux bornes milliaires qu’on a trouvées sur la route de Sour à Saida, montrent le lieutenant du prince remettant en état les chemins de cette province ; et le nom de Sévère gravé sur une autre borne des environs de Laodicée prouve que les mêmes ordres avaient été donnés dans la Grande Syrie[117].

La région syrienne qui descend à la Méditerranée était depuis longtemps en possession de tous les avantages que la civilisation ancienne pouvait donner. Alexandre et ses successeurs avaient hellénisé ces populations d’origine punique ou araméenne et les colonies que Rome y avait établies, les garnisons qu’elle y tenait, avaient introduit sa langue dont les soldats étaient obligés de se servir[118]. Tyr, que les Maures de Niger avaient incendié[119], fut repeuplé par des vétérans de la troisième légion gauloise et obtint le droit italique