I. — COMMENCEMENTS DU RÈGNE ; FORTIFICATION DES FRONTIÈRES.
Tout le monde lui reproche, sans en donner de preuves bien sérieuses, sa vanité et sa jalousie à l’égard des hommes supérieurs : défauts avec lesquels un prince ne fait rien de bon, et l’on verra qu’Hadrien fit de grandes choses. Ce qui est plus sûr, c’est que ce lettré d’un goût douteux possédait toutes les qualités militaires qu’un prince peut utiliser dans la paix, car il n’eut point, comme empereur, à les montrer dans la guerre ; et il gouverna bien, puisque l’empire lui dut vingt et un ans de prospérité. De sa personne, il était grand et bien fait, avec l’air intelligent et doux. Comme François Ier, il commença la mode de laisser pousser sa barbe pour cacher des cicatrices qu’il avait au visage. Aussi, lorsque dans la galerie des bustes d’empereurs on a étudié cette physionomie originale qui ne paraît pas appartenir à la race des Césars, on s’attend bien à trouver dans son règne une histoire nouvelle. Sa tête penchée comme pour mieux entendre, ses yeux de marbre dont le regard est encore si pénétrant, ses lèvres à demi ouvertes qui semblent aspirer la vie, annoncent l’homme qui voulait que rien n’échappât à sa vigilance ou à sa curiosité. Les contemporains furent frappés comme nous de cette figure étrange ; et, pour exposer ses doctrines gnostiques, qui pénétraient alors dans beaucoup d’esprits et dans tous les cultes, l’auteur inconnu d’un livre longtemps fameux en Orient[4] imagina un entretien du prince qui désirait tout savoir avec le philosophe qui prétendait tout révéler. Il monta un à un les degrés de la hiérarchie, fut vigintivir, tribun légionnaire, questeur (101), charge qui lui ouvrait le sénat, tribun du peuple, préteur, légat légionnaire, enfin consul quelques mois avant l’âge légal[5]. Il suivit Trajan dans toutes ses expéditions et s’y montra dur à la fatigue, brave au danger, mais, de plus, intrépide à table : ce qui était une autre manière de faire sa cour au prince[6]. Chargé du commandement des légions de Pannonie, il imposa aux Sarmates le respect de son nom, aux soldats celui de la discipline, aux agents du fisc la modération. Trajan lui avait fait épouser Sabine, fille de Matidie et
petite-fille de sa sœur Marciane : mariage qui rapprochait encore du pouvoir
son pupille, devenu son neveu. Après quelques combats heureux dans la seconde
guerre Dacique, il lui avait envoyé l’anneau orné de diamants que lui-même
avait reçu de Nerva au moment de son adoption, et il le mettait en état de
faire honneur aux charges dont il l’investissait : ses libéralités, par
exemple, permirent à Hadrien de donner au peuple, durant sa préture, des jeux
magnifiques. Enfin, se fiant à son talent d’écrivain autant qu’à son habileté
politique, il le chargea de rédiger les discours impériaux prononcés devant
le sénat et que Licinius Sura avait jusqu’alors composés. Ces faveurs étaient
plus que des promesses. Un second consulat et le gouvernement de Les pauvres esprits auxquels nous avons affaire maintenant pour nous renseigner sur l’histoire de, ce temps se plaisent à chercher en de petites choses la cause des grands événements, qui d’ordinaire ne se trouve pas là. Aussi ce gouverneur, qui en savait si long sur une intrigue nécessairement très secrète, me semble avoir ramassé, un demi-siècle après l’événement, dans les on-dit d’une province écartée, un conte fait pour les amis toujours nombreux des aventures merveilleuses. Mais ce récit, comme tant d’autres qu’on fit courir par un système de médisance dont nous apprécierons les motifs, ne peut prévaloir contre la vraisemblance. Trajan a dû léguer l’empire à celui que, dans ses entretiens intimes, il désignait pour son successeur. Il s’en était ouvert au confident de toutes ses pensées, à Licinius Sura, qui répéta la confidence, et, pour faciliter à son neveu l’accès du principat, il avait d’avance disgracié ceux qui auraient pu lui faire obstacle, entre autres deux sénateurs, Palma et Celsus, qu’on va bientôt voir conspirer contre le nouvel empereur. Depuis la mort de Sura, Hadrien était l’homme de l’empire qui tenait de plus près à Trajan par le sang, par les honneurs dont il avait été revêtu, par les pouvoirs qui venaient encore de lui être conférés, avec le commandement de l’armée la plus nombreuse et de la province la plus importante. Choisir un autre successeur après avoir éveillé tant d’espérances et remis tant de forces aux mains de l’intéressé, c’eût été décider la guerre civile, et l’on n’a pas le droit d’imputer cette faute à Trajan. Si l’acte d’adoption écrit à Sélinonte n’avait pas été fait à Antioche, c’est qu’il répugnait à Trajan, tant qu’il n’avait pas désespéré de ses forces, de paraître avoir besoin, comme Nerva, d’un collègue plus jeune pour apaiser les séditions ; d’ailleurs, désireux jusqu’au dernier moment de ménager le sénat, il avait voulu ne proclamer son héritier qu’au sein de cette assemblée, où il se rendait lorsque la mort l’arrêta. Quant à l’idée que, en négligeant de désigner son héritier, Trajan s’était promis d’imiter Alexandre, sans avoir comme lui pour excuse la jeunesse qui permettait au héros macédonien les longs espoirs, c’est une autre puérilité qu’on ne saurait prêter à un aussi ferme esprit[7]. Le retard à régler la succession impériale n’en fut pas moins un malheur, car la redoutable conjuration qui menaça Hadrien dès l’année 119 eut pour cause la façon dont il parut s’être glissé au pouvoir, dans l’ombre et par la main d’une femme, au lieu d’y entrer la tête haute, présenté par le glorieux empereur au sénat, au peuple, à l’armée. Hadrien apprit à Antioche la mort de son oncle par une
dépêche qui précéda de deux jours l’arrivée du courrier officiel : chose qui
se comprend sans qu’il y ait besoin de supposer un mystère (9 et Hadrien avait longtemps vécu dans les camps. Allait-il continuer le règne belliqueux de son prédécesseur ? Il n’en fut rien : Auguste succéda encore une fois à César, le génie de l’administration à celui des conquêtes. Tandis, en effet, que l’urne d’or qui contenait les restes du héros était solennellement portée à Rome et que le sénat votait au prince mort l’apothéose, un temple et des jeux Parthiques, Hadrien abandonnait les pays que Trajan avait cru conquérir en les traversant. Des quatre provinces récemment formées en Orient : Arménie, Mésopotamie ; Assyrie, Arabie, il n’en garda qu’une, la dernière, parce qu’elle était hors de l’atteinte des Parthes. C’était sagesse de ramener les aigles romaines en arrière de l’Euphrate et de reprendre, de ce côté, l’ancienne frontière ; mais ce fut une faute de renoncer à faire de l’Arménie l’inexpugnable rempart que ce pays, aux mains de Rome, aurait été pour les provinces orientales[9]. L’Arménie rentra dans la dépendance incertaine où elle avait toujours été à l’égard des deux empires qui l’enveloppaient. On a accusé Hadrien d’avoir cherché, par cette conduite, à ternir la gloire de son prédécesseur : cependant on était si bien convaincu de l’inanité des dernières expéditions, que pas un murmure ne s’éleva contre la nouvelle politique ; et lorsqu’il rentra dans Rome, au milieu de l’année 148, il y fut reçu avec les acclamations accoutumées. Le sénat voulait même qu’il célébrât en son nom le triomphe voté pour son prédécesseur. Il se refusa à cette double injustice, et l’on porta triomphalement la statue de Trajan au temple de Jupiter ; c’était déjà trop, puisqu’il n’y avait point eu dans la guerre Parthique de succès durables. Quant à l’insurrection juive, en Chypre, aux bords du Nil et à Cyrène, Hadrien en avait étouffé les derniers restes ; mais ce succès n’était qu’une grande mesure de police : la répression d’émeutes qui, sur les lieux, paraissaient formidables et dont, à Rome, on ne parlait même pas. Les soldats avaient reçu leur donativum, le peuple eut le sien d’abord trois pièces d’or (75 fr.), et après la conjuration de Nigrinus un double congiaire. L’Italie fut dispensée de fournir l’or coronaire ; les provinces n’en donnèrent qu’une partie, et le Trésor fit remise des arrérages qui lui étaient dus depuis seize années[10]. A l’égard des sénateurs, Hadrien tint la même conduite que
Nerva et Trajan ; il assistait régulièrement à leurs séances, et, à la curie,
au palais, s en toute circonstance, il leur prodiguait les marques
extérieures de considération. Il avait renouvelé le serment de ne point en
condamner un seul à mort ; il compléta le cens sénatorial à tous ceux qui
l’avaient perdu sans qu’il y eût de leur faute, et défendit qu’un membre de
la haute assemblée comparût devant des juges qui ne seraient point de son ordre.
Un jour qu’il aperçut un de ses esclaves se promenant entre deux sénateurs,
il envoya quelqu’un lui donner un soufflet pour lui apprendre à marquer la
distance qu’il y avait de lui à ceux qui pouvaient devenir ses maîtres.
Lorsqu’il recevait les sénateurs, il se tenait debout, se souvenant que César
avait donné des complices à ses assassins en ne daignant pas se lever devant
le sénat. Il admit les plus distingués d’entre eux parmi ceux qu’on appelait
alors les amis ou les compagnons du prince, et que l’on
désignera plus tard par le titre de comtes
; il en honora plusieurs de deux, même de trois consulats ; il renvoya à la
curie, au lieu de les traiter dans son conseil privé, les plus importantes
affaires, et défendit d’en appeler à l’empereur d’un jugement du sénat[11] : décision très
flatteuse pour les Pères et sans danger pour le prince, qui n’avait pas à
craindre que la curie rendit jamais une sentence contraire à son avis. En
signe de cette parfaite union entre les deux pouvoirs, Hadrien faisait
frapper des médailles où l’on voyait Rome contemplant le Génie du sénat et,
le prince qui se donnaient la main[12] ; d’autres
avaient la légende : Libertas publica,
avec l’image de Il aimait à rendre la justice, et, pour les cas ordinaires, il remplissait en tous lieux et en tout temps, comme nos anciens rais, sa fonction de justicier, assis sur son tribunal, le public admis alentour. Une femme l’arrête un jour dans la rue et veut lui soumettre une affaire. Il refuse de l’entendre et la renvoie : Pourquoi es-tu empereur ? lui demande-t-elle ; aussitôt il l’écoute. Pour l’instruction et le jugement des causes graves, il s’entourait des magistrats les plus élevés en dignité, de sénateurs du premier rang et des plus célèbres jurisconsultes, qu’il demandait au sénat l’autorisation d’adjoindre à sa cour de justice[14] : demande qui était encore un hommage rendu à l’ordre amplissime. Aussi, à la première conspiration qui se forma, les Pères montrèrent leur zèle à défendre l’ami du sénat. Le complot était dangereux, car il avait pour chefs quatre
consulaires, personnages considérables dans l’armée ou à Rome. Pourquoi ce
complot s’était-il si vite formé ? Au lendemain de son avènement, Trajan
avait un panégyriste, comme s’il eût accompli déjà beaucoup de choses
mémorables ; à peine arrivé à Rome, son héritier y trouva des assassins.
C’est qu’Hadrien, tenu par son oncle dans une demi obscurité qui s’augmentait
de tout l’éclat jeté par la grande figure du conquérant de Lusius et Palma, vieillis dans les commandements, n’avaient pas, quoique consulaires, leurs habitudes à Rome. Ils avaient donc besoin, pour agir dans la ville, de s’adjoindre des hommes qui y fussent influents : deux autres consulaires, Publilius Celsus et Avidius Nigrinus, s’associèrent à leurs desseins. Nous ne savons rien du premier, si ce n’est qu’il avait obtenu pour la seconde fois le consulat en 113, avant le second consulat d’Hadrien. Quant à Nigrinus, il devait être fort en vue, quoique jeune encore, car Trajan lui avait donné en Achaïe une de ces missions extraordinaires[17] qui n’étaient confiées qu’à d’importants personnages, et Spartien, qui écrivait la biographie d’Hadrien avec les Mémoires de cet empereur sous les yeux, assure que le nouveau prince, dont le mariage était resté stérile, avait songé à ce personnage pour la succession à l’empire[18]. Mais Hadrien n’avait que quarante-trois ans ; sa santé était bonne ; l’attente eût donc été longue. Nigrinus, que Spartien appelle un dangereux intrigant, insidiator, aura pensé qu’il ferait plus vite ses affaires par une conjuration. A ces quatre consulaires se joignirent beaucoup d’individus[19] incapables de résister à la tentation de machiner dans l’ombre quelque belle entreprise de meurtre et de révolution. Leurs pères n’avaient cessé d’agir ainsi sous les Flaviens, surtout sous les Jules, et quelques-uns d’entre eux étaient encore, au temps de Nerva et de Trajan, restés fidèles à cette tradition de l’assassinat. Chaque époque a sa maladie morale qui provient des institutions ou de l’état social : à nos chevaliers du moyen âge, il fallait des guerres privées ; aux nobles de Henri IV et de Louis XIII, des duels, comme il faut aux agitateurs modernes des émeutes. Pour les oisifs du sénat romain, la grande distraction et la plus sérieuse affaire était un complot. On convint de tuer Hadrien, soit pendant un des sacrifices que sa dignité lui imposait, soit à une de ses chasses qu’il aimait à prolonger jusque dans les endroits dangereux. L’empereur venait d’être appelé sûr le Danube par un mouvement des Barbares. Les conjurés furent donc obligés d’attendre son retour, mais des paroles imprudentes mirent sur la trace de la conjuration. Le sénat instruisit rapidement le procès, et, sachant bien que dans un État despotique tout compétiteur est un condamné à mort, il rendit à l’empereur le service de faire exécuter les coupables, sans lui demander des ordres. Après son retour précipité, le prince se plaignit d’une justice si prompte, en déclarant qu’il aurait fait grâce, au moins de la vie. On peut soupçonner la sincérité de ces paroles dites après l’exécution ; cependant lorsqu’on voit Hadrien changer, peu de temps après, les deux préfets du prétoire qui avaient poussé le sénat aux résolutions extrêmes, et plus tard choisir pour fils adoptif le gendre d’une des victimes, on est porté à croire, avec Marc Aurèle, que les Pères mirent trop de hâte à témoigner de leur fidélité. Hadrien oublia, raconte son biographe, ceux qu’il avait eus pour ennemis avant de devenir le maître. — Te voilà sauvé ! avait-il dit à l’un d’eux le jour de son avènement ; et pressé par son ancien tuteur, Cœlius Attianus, de se débarrasser de gens très justement suspects, notamment du préfet de la ville, le plus important personnage de Rome, il s’y était refusé[20]. Toute son histoire montrera qu’il n’avait pas le goût du sang. Ainsi, dès les premiers mois de son règne, Hadrien avait renouvelé et affermi l’alliance de Nerva et de Trajan avec l’aristocratie sénatoriale. Cependant il conserva contre elle certaines défiances, que la récente conjuration n’était point faite pour diminuer, et il garda toujours présent à l’esprit le souvenir de Domitien et de la misérable existence passée par ce prince, à Rome, au milieu des terreurs et des périls[21]. Au lieu de rester enfermé dans la capitale, avec ses affranchis, dont la principale étude était de corrompre leur maître pour profiter de ses vices[22], et en face du sénat, auquel il n’était pas prudent de montrer de trop près et trop longtemps le souverain, quand le prince entendait l’être, Hadrien vécut partout, excepté à Rome. Ce n’est point qu’il comptât borner ses soins à garantir sa sécurité personnelle. Au contraire, nous trouvons en lui le prince qui a compris mieux qu’aucun des empereurs romains tous les devoirs de sa charge. S’il m’arrive malheur, je te recommande les provinces, avait dit Trajan au jurisconsulte Priscus qu’il jugeait digne de l’empire. Hadrien n’oublia jamais ce mot, et puisque, en tout, sa volonté était souveraine, il pensa qu’il devait tout voir, avant de tout décider. Son règne n’est, à vrai dire, qu’un long voyage à travers les provinces, dont il voulut connaître les besoins en les étudiant sur place, et les fonctionnaires, en les voyant au milieu de leurs fonctions, afin d’éviter les erreurs, les oublis, les injustices que causait le voile épais de la cour et du monde officiel s’interposant, à Rome, entre l’empereur et l’empire. Avec cette manière de vivre, il déjouait les intrigues qui rte pouvaient le suivre partout, et, en même temps, il s’assurait de la fidélité des légions, qu’il visita tour à tour ; de sorte qu’il trouvait doublement son compte à bien faire son métier d’empereur. La chronologie de ces voyages est difficile à établir[23], et nous avons sur chacun d’eux très peu de renseignements, bien que Hadrien y ait employé les deux tiers de son règne, treize ou quatorze ans sur vingt et un. Avant d’exposer son administration intérieure, en le suivant, dans les provinces, pour y recueillir le maigre butin de faits particuliers il chaque pays que nous fourniront les médailles, les inscriptions ou les histoires[24], allons, comme lui, d’abord sur la frontière et voyons de quelle façon il entendait pratiquer la politique de paix, dont il avait fait, dès les premiers jours de son règne, la règle de son gouvernement. Cette politique usa de deux moyens : au delà de la frontière, le régime des subsides, auquel fut donnée une large extension, afin de retenir les Barbares chez eux ; sur la frontière même, une puissante défensive, constituée par d’immenses travaux de fortification et par l’établissement dans les armées de la plus sévère discipline. L’usage des subsides inauguré par Auguste, continué par ses successeurs, mais au hasard des circonstances, devint pour Hadrien un principe de gouvernement, dont malheureusement l’application se laisse deviner plutôt qu’elle ne se révèle par des faits nombreux. On a vu qu’au lieu d’aventurer ses forces au cœur de l’Asie, il les avait repliées sur la frontière que la nature elle-même avait marquée en arrière du grand désert de Syrie ; il fera de même en Bretagne, afin, dit son biographe, de ne rien garder d’inutile. Puis, sa frontière nettement tracée et les enchevêtrements de limites, qui auraient produit des contacts dangereux, soigneusement évités, il agit au delà par la persuasion, les conseils, lés présents, pour établir de bons rapports entre les Barbares et l’empire. Il pensionna un roi des Roxolans et bien d’autres, car on lit dans Spartien qu’il s’attacha tous les rois par ses libéralités[25] : parole que Dion et Aurelius Victor répètent et qu’Arrien confirme[26]. Au prince des Ibériens, raconte le premier, il envoya un éléphant, une cohorte de cinq cents hommes armés et de riches cadeaux. Quand il passait au voisinage des Barbares, il invitait leurs chefs à se rendre près de lui, et il échangeait avec eux des présents, en ayant soin que les siens lussent digues de la main qui les offrait. Aussi, lorsque Spartien nous dit qu’il donna un roi à des Germains, nous pouvons être assurés que ce chef revint au milieu des siens ; suivi de conseillers qui devaient le maintenir dans la fidélité à l’empire, et avec les moyens d’apaiser la turbulence guerrière de son peuple. Du côté de la mer Noire, Arrien nomme six rois qui tenaient d’Hadrien leur pouvoir[27]. Si nous connaissions mieux la diplomatie de ce prince, nous le verrions certainement exercer sur les peuples établis le long de ses frontières une action multiple et continue, avec de l’or, du commerce, peut-être des intrigues, c’est-à-dire en essayant de lier à l’empire, par les intérêts, cette première barbarie, qui aurait, servi de rempart contre la barbarie plus dangereuse échelonnée derrière elle. Cette politique, qui prévenait les difficultés extérieures, est, celle dont les Arnéricains, lés Anglais et les Russes ont, de nos jours, tiré tant d’avantages sans y voir de la honte, comme on a voulu en mettre dans la conduite des empereurs romains[28]. Plus tard, ce moyen de défense deviendra fatal en irritant les appétits des Barbares, que l’empire ne sera plus en état de contenir ; mais, au temps d’Hadrien, il était habile et sage, parce que derrière cette modération se trouvait la force. Dion Cassius n’est pas un grand esprit, mais, mêlé, comme consul, aux grandes affaires, il a compris ce système : Il combla, dit-il, les rois de ses largesses ; les étrangers ne tentèrent aucun mouvement contre lui, parce qu’il ne les inquiéta jamais, et aussi parce qu’ils connaissaient bien la puissance de ses préparatifs. Beaucoup même se laissèrent gagner au point de le prendre pour arbitre dans leurs différends. Toute l’histoire extérieure de l’empire pendant ce règne est dans ces mots : Rome eut alors la paix : non la paix lâche et sans prévoyance qui accepte la honte ou prépare les désastres, mais la paix active : et résolue qui ne craint pas la guerre, parce qu’elle a organisé de grandes forces toujours prêtes. Sous Hadrien l’empire eut l’aspect d’un soldat au repos sous les armes, mais les tenant d’une main virile. On sait. que l’armée romaine n’avait point de garnisons à l’intérieur. Le plus grand général de l’époque impériale, Trajan, avait formulé le principe d’une bonne administration de la guerre : N’éloignez pas le soldat des enseignes ; les petites garnisons détruisent l’esprit militaire. Toute l’armée était donc retenue à demeure au voisinage de la frontière. Elle couvrait l’intérieur de l’empire et n’y résidait pas. En arrière, elle défendait la civilisation qui, à l’abri de cette protection, poursuivait paisiblement son œuvre ; en avant, elle contenait la barbarie et les flots agités de cette mer toujours menaçante. La vie était pour elle rude et austère, car ses campements s’élevaient dans des solitudes brûlantes ou glacées, au milieu de marais qu’elle desséchait, de forêts on elle ouvrait des routes, de plaines incultes qu’elle rendait fécondes ; et comma le Barbare était à deux pas, guettant toute occasion de meurtre et de pillage, il fallait avoir la main au glaive en même temps qu’à la cognée, et l’œil partout. Cependant, avec le temps et la sécurité croissante, la mollesse s’était glissée dans les camps. Une foule d’industriels étaient venus s’établir à l’ombre du rempart pour exploiter les besoins et les vices du soldat, l’élégance et le luxe des chefs. Auguste avait réservé aux fils des sénateurs et des chevaliers les grades de tribun et de préfet. Ces jeunes élégants, condamnés à passer cinq années au camp, avant d’arriver aux charges civiles et aux honneurs, y avaient porté leurs habitudes, et les castra stativa étaient peu à peu devenus des villes où se trouvaient tous les agréments des cités. Hadrien fut sans pitié pour cette mollesse. Il fit détruire, dit son biographe, les grottes artificielles et les portiques construits pour abriter contre la pluie ou la chaleur du jour, les salles de festin et les maisons de plaisance où l’on oubliait les rudes devoirs du service. Il chassa les mimes, les baladins, tous les artisans de la vie facile qui énervent le corps et l’âme du soldat[29], et pour consacrer le souvenir de ce retour à l’austérité des mœurs militaires, il fit frapper des médailles qui le montrent marchant à la tète des soldats avec ces mots à l’exergue : DISCIPLINA AVG., comme si une nouvelle divinité était descendue du ciel pour le salut de l’empire. Le camp rendu à sa première sévérité, il y garda tout le monde, refusant les congés qui n’étaient pas rendus nécessaires par d’impérieux motifs, afin que les légions fussent toujours au complet, et les officiers, les soldats toujours en haleine. D’ailleurs il croyait que l’homme de guerre se fait au camp, comme l’ouvrier à l’atelier, le laboureur dans la plaine : chacun dans le milieu qui lui convient. Il modifia l’armement des soldats et fit de nouveaux règlements pour les bagages. Sur ce double point, nous sommes réduits aux conjectures. Mais le prince qui faisait exécuter chaque mois trois grandes marches à ses soldats[30], et suivait lui-même leurs colonnes, n’a dû s’occuper des impedimenta que pour en diminuer le nombre et doubler la force de l’armée, en augmentant la rapidité de ses mouvements. Si les logis fastueux lui paraissaient mauvais au camp, les embarras de bagages devaient lui sembler dangereux en campagne ; et, puisqu’il avait supprimé les uns, il est certain qu’il réduisit les autres[31]. Pour les armes, nous ignorons aussi les changements qu’il opéra ; mais il nous reste l’ordre de service donné par son lieutenant Arrien, gouverneur de la province de Cappadoce, que les Alains menaçaient d’envahir[32]. Ce sont des instructions aussi minutieuses et précises que pourraient l’être celles du meilleur général moderne ; elles règlent la composition de l’armée, sa marche, les dispositions à prendre sur le champ de bataille, pendant l’action et après la victoire. Comme Arrien y parle de corps de toute espèce, il est évident que les Romains avaient pris aux Barbares leurs armes, afin de réunir aux moyens d’action propres aux légions tous ceux dont l’ennemi disposait. Je trouve d’ailleurs dans un autre passage d’Arrien l’ordre de l’empereur à tous les généraux d’étudier les armes et la tactique des Parthes, Arméniens, Sarmates et Celtes[33]. Cette attention à améliorer sans cesse l’armement des soldats et les évolutions des troupes était du reste une vieille et heureuse tradition de la politique des Romains. Les guerres contre les Gaulois d’Italie leur avaient enseigné l’avantage des casques d’airain et des boucliers bordés d’une lame de fer ; pour combattre les Cimbres ils avaient changé la hampe du javelot, l’arme de jet des légionnaires ; aux Espagnols, ils avaient pris leur courte et forte épée ; aux Grecs, peut-être la disposition de leurs camps, certainement leur artillerie de siège et leur poliorcétique. Un vaisseau carthaginois échoué au rivage avait été le premier modèle de leurs galères de combat. Ainsi, ce peuple qui se croyait le premier peuple du monde, et qui l’était, apprenait toujours et perfectionna sans relâche la science qui lui avait soumis l’univers. Aucun service n’échappait à la surveillance d’Hadrien et à ses réformes, ni celui des ambulances, qu’il visitait chaque jour, lorsqu’il était au camp, ni celui des vivres, qui ne manqua jamais, ni les arsenaux, les magasins d’armes et d’habillement, qu’il tint toujours remplis. Un ordre sévère dans les dépenses[34] permettait de faire face à tous les besoins. Il contrôlait par lui-même, dit l’historien Dion Cassius, tout ce qui se rapporte à l’armée, comme les machines, les armes, les fossés, les retranchements, les palissades, et aussi tout ce qui tient à chacun, c’est-à-dire la manière de vivre, les habitations et les mœurs. Il corrigea plusieurs abus introduits par la mollesse et exerça tout le monde, chefs et soldats, à divers genres de combat, récompensant les uns, réprimandant les autres, enseignant à chacun son devoir. Enfin, par ses actes et par ses ordonnances, il mit en si bon état la discipline et les exercices, qu’aujourd’hui encore ses règlements font loi dans l’armée[35]. Ces réformes pouvaient exciter des plaintes ; il les
prévint en se soumettant lui-même aux plus sévères exigences de la vie
militaire. Lorsqu’il venait au camp, l’armée ne comptait qu’un soldat de
plus. Son costume était sévère, sans or ni pierreries dans l’armure,
seulement une poignée d’ivoire à sa lourde épée ; son repas, frugal, fait
avec les provisions des légionnaires : lard, fromage, piquette, et toujours
pris en public[36]
; sa façon de vivre, celle du meilleur officier. Si l’armée était en marche,
une traite de 20 milles ( Voilà d’irrécusables témoignages qui changent quelque peu la physionomie de l’ami d’Antinoüs, mais l’histoire sérieuse a encore bien des corrections à faire dans l’histoire traditionnelle. Quand on demande leur vie à des soldats pour des querelles qui leur sont étrangères, il faut au moins leur donner l’exemple des qualités et des vertus qu’on exige d’eux. Hadrien comprit cette vérité de bon sens et de justice. Il en résulta qu’en voyant le prince attacher une telle importance aux exercices virils et veiller avec une telle attention à tous les services, il n’y eut pas de centurion, de tribun, de légat, qui crût pouvoir rien négliger. Alors l’empire posséda une armée qui fut comme un corps robuste, aux membres souples et vigoureux, capable de supporter toutes les fatigues, de braver tous les dangers, et prête, du jour au lendemain, à sortir de ses campements pour une expédition ou pour la bataille. Mais elle fut aussi une armée docile. Il n’y avait pas de soldat qui pensât à marchander l’obéissance à un chef qui ne commandait aux autres que ce qu’il s’imposait à lui-même, et qui à toutes les qualités militaires joignait l’esprit de justice. Hadrien ne donnait le cep de vigne, insigne du grade de centurion, qu’aux plus braves des légionnaires ; il renvoyait du camp les officiers imberbes à qui Auguste l’avait ouvert, les soldats qu’on y recevait trop jeunes, et ceux qu’on y gardait trop vieux, afin de n’avoir pas à leur payer la vétérance. Pour nommer un tribun, il n’exigeait plus de la naissance, mais de l’âge et du mérite. C’était l’accès des hautes charges facilité aux bons soldats ; et comme ils le voyaient encore visiter leurs malades dans les quartiers, veiller, sans dédaigner aucun détail, à leur bien-être et à leur sécurité, s’occuper de leurs intérêts et de leur avenir jusqu’à connaître tous les vétérans par leur nom, ils montraient pour cette sollicitude une reconnaissance qui,empêcha toute mutinerie durant ce règne de vingt et un ans, où l’armée n’eut cependant ni un jour de butin ni un jour de victoire[38]. Lorsque l’on se rend de Constantine à l’oasis de Biskra,
on trouve à Lambessa, au pied de l’Aurès, un camp romain qui garde encore son
rempart de pierre, celui de la légion IIIe Augusta, le prætorium ou résidence du légat qui la
commandait, et à Cette inscription, toute mutilée qu’elle est, en dit assez pour montrer qu’Hadrien n’avait pas oublié même une poignée d’hommes perdus au bord du grand désert, et nous en concluons que sa vigilance se portait sur chacun des points de l’immense circonférence tracée autour de l’empire par les postes militaires des légions. Il nous reste un autre document contemporain, un fragment
de Mais à quoi servirent tant de préparatifs et de dépenses ? Pourquoi tant de soin à mettre en état un instrument qu’on n’employa point ? Hadrien prépara la guerre pour avoir la paix. Avec une armée si parfaitement exercée et si docile, toujours prête par conséquent pour une action foudroyante, il put, sans péril, inaugurer une politique pacifique. Personne, au dedans ou au dehors, ne considéra cette résolution comme un aveu de faiblesse, et il ne se trouva pas plus d’ambitieux pour exciter une sédition, que de roi, ou de peuple assez hardi pour attaquer une frontière si bien gardée. Mais regardons à la frontière même ; le spectacle y est aussi curieux que dans les camps. La première dont Hadrien s’occupa fut celle du Danube. A
peine arrivé d’Orient à Rome, il avait été, rappelé dans Celle qu’Hadrien avait alors devant lui ne paraît pas avoir été très redoutable. Cependant il accourut au milieu des légions de Mœsie, et il faisait déjà de grands préparatifs, quand lui parvint la nouvelle de la conspiration de Palma et de Quietus. En de telles conjonctures sa présence était nécessaire à Rome ; au lieu de combattre, il rétablit l’ancien subside, se fit un ami du roi des Roxolans, qui semble avoir pris son nom[43], et le renvoya au plus vite, avec son peuple, à leurs campements, sur les rives du Boug et du Dnieper. Pour n’avoir pas à revenir sur cette frontière, nous en montrerons dès maintenant l’organisation défensive, à laquelle Hadrien travailla sans doute durant tout son règne. Le territoire situé au nord des bouches du Danube, entre
le Sereth et le Dniester (Bessarabie), par lequel les Roxolans venaient de passer et
par où passeront toutes les invasions ultérieures, faisait partie, sous
l’autorité d’un procurateur, du gouvernement de la illeesie inférieure.
C’était une possession importante, quoique l’empire n’y eut point aventuré de
colonies, parce que les troupes cantonnées dans Ainsi, la vallée inférieure du Danube, couverte au nord par les Carpates, l’était à l’est par des postes avancés, d’où les Romains contenaient la barbarie qui ondulait, comme une mer sans rivages, dans l’immense étendue des plaines sarmatiques. A qui revenait l’honneur de cette organisation défensive ?
Sans doute à cet habile gouverneur de Est-ce lui qui éleva le long du Danube inférieur et sur la branche méridionale de son delta tant de postés qui furent longtemps le boulevard de l’empire turc, après avoir été celui de l’empire romain[50] ? On rte saurait le dire. Mais quand on aura vu tout à l’heure ce qu’il fit sur le Danube moyen et en Bretagne, on sera autorisé à croire qu’il ne négligea rien pour établir la sécurité d’une de ses frontières les plus vulnérables. Ces détails, étrangers en apparence à l’histoire générale,
font comprendre par quelles habiles précautions l’empire se mit en état de
résister à la pression du monde barbare durant deux siècles, c’est-à-dire
aussi longtemps qu’il eut pour chefs, à part ces deux fous : Caligula et
Néron, des princes, souvent cruels à Rome, mais toujours prévoyants sur les
frontières. Ils montrent aussi quel cas il convient de faire de la tradition
qui attribue à Hadrien la destruction du pont de Trajan par jalousie de la gloire de son prédécesseur,
et jusqu’à l’intention d’abandonner Quant au pont de Trajan, il était maintenant si loin des
Barbares et si facile à défendre, qu’il doit n’avoir été mis hors d’état de
servir qu’à l’époque où les troupes romaines ne pouvaient plus tenir dans La frontière la plus exposée, et en même temps la plus
rapprochée de I’Italie, était celle du Danube moyen, le long de La ligne du Danube moyen allait donc être bien gardée. Plus haut, trois légions avaient été échelonnées, le long du fleuve, à Brigetio (O-Szony, près de Komorn)[62], à Carnuntum (Petronell), qui prit le nom de municipe Élien[63], et à Vindobona (Vienne), où stationnait la flottille du Danube. Couverts à droite et à gauche par les grandes armées de
Ce fut sous les yeux mènes du prince que les travaux du
Vallum Hadriani commencèrent. Il en avait choisi l’emplacement sur l’isthme
large de D’abord, comme premier obstacle opposé à l’assaillant, un
fossé large en moyenne de En arrière de ce premier obstacle s’élevait un mur en
maçonnerie dont on voit encore partout les substructions ou les restes, large
de 6 à Par surcroît de précaution, et afin d’arrêter des ennemis venus de l’intérieur, ou des bandes qui auraient franchi, après un coup de main heureux, les premières défenses, un autre fossé, entre deux levées de terre de hauteur inégale, protégeait par le sud l’ensemble de la fortification, de sorte que les garnisons des tours et des réduits, assaillies de front et en arrière, pouvaient faire face des deux côtés. Entre le mur du nord et l’épaulement du sud courait une
voie militaire près de laquelle étaient établis, dans les sites les plus
favorables et toujours à proximité de l’eau, dix-sept camps retranchés, castra stativa, qui pouvaient se soutenir
mutuellement, puisqu’ils n’étaient éloignés en moyenne les uns des autres que
de Ces deux fossés attenant à trois remparts, cette muraille
défendue par trois cents tours et quatre-vingts réduits, ces dix-sept castra statua mis en facile communication par
une route empierrée qui, large de Trois légions[69], aidées d’un certain nombre de cohortes auxiliaires, et sans doute aussi par beaucoup d’indigènes, semblent avoir exécuté rapidement cet ouvrage, qui, d’après les calculs d’un Anglais, exigea près de trois millions de journées de travail (2.865.671) ; de sorte qu’en comptant 25.000 travailleurs ou 250 hommes par kilomètre, il aurait pu être achevé en quatre mois[70]. On avait partagé tout l’espace d’une mer à l’autre entre les cohortes, et chacune avait dû creuser les fossés, élever les parapets et le mur, sur la portion de terrain qui lui était assignée[71], si bien qu’il y eut autant d’émulation entre les travailleurs qu’on en voyait un jour de bataille entre les combattants. Parmi ces travailleurs se trouvaient jusqu’à des Daces qui, sous le nom de cohorte Ælienne qu’Hadrien leur avait donné, étaient venus, de leur lointaine patrie, aider les Romains à consolider une domination qu’eux-mêmes venaient de subir[72]. Un château fort, Pons Ælius (Newcastle), fut bâti à l’extrémité orientale du rempart, et une flottille, avec une cohorte de soldats de marine, y stationna. Mais cette œuvre appartient-elle tout entière au successeur de Trajan ? Agricola avant lui, plus tard Septime Sévère, Théodose, même Stilicon, n’ont-ils pas élevé le mur et le vallum du sud ? D’abord ces défenses, dont toutes les parties se protégent mutuellement, révèlent un seul auteur, puisqu’elles se rattachent à un seul plan[73] ; ensuite aucune inscription trouvée sur les lieux n’est antérieure à Hadrien, tandis que plusieurs, découvertes dans les réduits qui faisaient corps avec le mur[74] et dans les castra stativa[75], portent son nom. Les monnaies conduisent à une pareille conclusion. Dans un vase d’airain mis à jour en 1837, on a recueilli trois pièces d’or et soixante deniers, dont plusieurs à l’effigie d’Hadrien et pas un qui lui soit postérieur. Enfin, une inscription, malheureusement très altérée, semble un fragment de lettre adressée par lui à des troupes établies entre les deux mers, pour les féliciter d’avoir cédé sans murmure à la nécessité qui les empêchait de porter jusqu’aux limites du monde les bornes de l’empire, et d’avoir conservé les frontières que la république s’était données[76]. On comprend que nous ne puissions donner une date aux restes d’antiquités, chaînes d’or, bagues, pierres gravées, boulets de pierre, et débris de toute sorte trouvés dans le Vallum. Les légions portaient avec elles, dans les contrées les plus sauvages, la vie romaine avec ses élégances et ses besoins. Un des plus impérieux était de posséder des thermes où l’on trouvât, à volonté, de l’eau à toutes les températures : chaude dans le caldarium, tiède dans le tepidarium, froide dans le frigidarium, et de l’air chaud dans les chambres voûtées de l’hypocauste. Il n’y eut de grandes fortifications que dans les
provinces d’Europe, où étaient les plus dangereux ennemis, et, durant un
demi-siècle, les Calédoniens, les Germains, les Sarmates, frappés, pour parler comme Dion, d’une crainte respectueuse, n’osèrent les
franchir. En Afrique, l’Atlas et le Sahara couvraient les villes romaines
dont, alors comme aujourd’hui, les nomades avaient besoin pour leur
subsistance, sans vouloir s’y établir, et que, par conséquent, ils ne
menaçaient point. Pourtant, comme les peuples de ces provinces et les
montagnards de En Syrie, un autre désert rendait les forteresses inutiles
; et dans l’Asie Mineure, une bonne armée sous des chefs habiles, des peuples
sédentaires et pacifiques, enfin l’amitié des rois habilement entretenue,
donnaient toute sécurité à l’empire. Mais l’Euxin bordé de nations barbares
pouvait leur livrer l’accès des provinces romaines. Pour prévenir les
attaques des pirates, une flotte taisait la police de cette ruer, et des
forteresses échelonnées sur les côtes méridionales, depuis Trapézonte jusqu’à
Dioscurias ou Sébastopol, dans L’homme de confiance d’Hadrien dans cette région était un de ses plus dignes lieutenants, Arrien de Nicomédie, qui nous a laissé d’importants ouvrages, entre autre une circumnavigation de l’Euxin. Hadrien lui avait demandé cette reconnaissance du littoral pontique ; le général l’effectua lui-même, quelque pénible qu’elle fût, et le Périple n’est autre chose que son rapport, dont on ne peut toutefois déterminer la date. Il y étudie les accidents de la côte, les ports, les fleuves navigables et ceux qui ne le sont pas, jusqu’à la salure des eaux et à la direction des vents. Il énumère les villes, les peuples limitrophes, les tribus de pillards qu’il promet d’exterminer, les rois qui tiennent d’Hadrien leur couronne, et qu’il affermit dans leur fidélité. A l’embouchure d’un fleuve, on lui fait voir, sans le convaincre, l’ancre du navire Argo, et il ne semble pas plus crédule au mythe de Prométhée lorsqu’on lui montre de loin la cime du Caucase où le Titan avait été enchaîné. Mais si le passé l’intéresse peu, le présent l’occupe beaucoup. Quand il rencontre un fort, il fait manœuvrer devant lui la garnison[78], examine tout attentivement, et sur tout envoie un mémoire que ce Grec écrit en latin parce qu’il s’agit d’une correspondance officielle. A Apsaron, dit-il, où sont cantonnées cinq cohortes, je fis la visite des armes, du rempart, des fossés, des malades et des magasins de vivres. Aux bouches du Phase se trouvait une autre place gardée par des soldats d’élite, protégée par un double fossé et par un mur garni de toutes les machines propres à lancer des traits ou des pierres ; il en augmenta les défenses. Une troupe romaine tenait garnison à Sébastopol[79], point extrême du monde gréco-romain, au pied du Caucase, et qui, malgré l’éloignement, avait reçu les bienfaits d’Hadrien, puisque le sénat et le peuple l’appelaient leur bienfaiteur. Arrien y continua son inspection militaire, regardant à tout, sans oublier les malades. Il y apprit que le roi du Bosphore Cimmérien venait de mourir, et songeant que son prince pouvait avoir quelque action à exercer de ce côté, il se rendit à Panticapée, capitale de l’État, y montra sa flotte et confirma ce peuple dans l’alliance romaine. Quand il rentra dans sa province, il avait fait le tour de cette mer, mesuré les distances, marqué les stations et fait voir à tous, amis et ennemis, que l’empire était sur ses gardes[80]. Voilà ce qu’Hadrien avait voulu savoir ; et comme nous avons vu, par le Vallum de Bretagne, de quelle manière il fortifiait ses frontières, nous apprenons par le Périple ce qu’il demandait à ses généraux de vigilance et d’activité. Cette démonstration faite, trous n’avons plus à chercher pourquoi le monde resta un demi-siècle en paix. Un de ces peuples du Caucase qui devint plus tard très
redoutable causa pourtant un moment d’inquiétude. Les Alains, après de grands
ravages dans Grâce à cette politique prévoyante et à ces armées
formidables, la vie romaine gagnait chaque jour sur la barbarie. Le désert
s’animait, depuis Damas jusqu’à Pétra, et le nomade voyait avec surprise
s’élever des monuments splendides aux lieux où il avait coutume de chasser
l’antilope et le chacal. Dans la haute Égypte, des centurions veillaient à
l’exploitation des carrières de porphyre pour les temples de Rome et
d’Athènes ; dans les Carpates, les affranchis de l’empereur dirigeaient les
travaux des mines, et, en Afrique, les gorges de l’Atlas étaient garnies de
postes militaires, afin qu’on pût, dans le Tell, labourer avec sécurité. Une
grande partie de la vallée du Danube se faisait romaine, celle du Rhin le
devenait, et, derrière les retranchements des terres Décumates, les maîtres
du Walhalla germanique cherchaient à trouver place dans le Panthéon de Rome.
Sur des monuments de cette région, on a lu le nom d’un compagnon d’Odin,
l’Hercule Saxanus (Sachsnôt), à côté
de ceux de Tarants, le dieu celtique, et de Mithra, la divinité orientale :
témoignage de ce mélange des idées qui s’opéra jusqu’à la circonférence du
monde romain, sous le rayonnement de la civilisation latine, tant que ce
grand corps de l’empire conserva sa virilité. Cette force pouvait-elle agir
plus loin ? Le génie classique, armé de toutes les élégances de II. — VOYAGES.Suivons maintenant Hadrien dans ses voyages à travers les
provinces. En 118 ou 119, il avait été rappelé des bords du Danube dans sa
capitale par la conspiration des consulaires ; après un séjour de quelques
mois à Rome et en Italie, il commença, par Ces soins militaires ne lui faisaient pas négliger les intérêts civils ; même dans les provinces frontières, il voulait qu’on lui rendit compte des travaux à exécuter par les villes, des ressources qui devaient y pourvoir ; et, lorsqu’il en était besoin, il ajoutait le nécessaire[85]. Les médailles frappées en commémoration de son séjour dans les provinces le représentent souvent avec un livre, symbole de sa vigilance administrative[86]. Si le Forum Hadriani
marqué, sur la carte de Peutinger, près de Lugdunum
Batavorum est une fondation d’Hadrien, on pourrait en conclure
qu’après l’inspection des deux Germanies il aura pris par le pays des Bataves
pour gagner la mer et Après avoir corrigé dans |