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I. Description géographique de
l’Italie
Horace avait peur de la mer ; il l’appelait l’élément qui sépare, Oceanus dissociabilis, et cependant elle était,
même pour les anciens, l’élément qui réunit.

Suivez du regard les montagnes qui courent de la Galice au Caucase, de
l’Arménie au golfe Arabique, de la région des Syrtes aux colonnes d’Hercule,
et vous reconnaîtrez la partie supérieure d’un immense bassin dont la Méditerranée occupe
le fond. Ces limites marquées par la géographie sont aussi, pour l’antiquité,
les limites de l’histoire, qui jamais ne s’éloigna, si ce n’est vers la Perse, des côtes de la Méditerranée. Sans
cette mer, l’espace qu’elle couvre eût été la continuation du Sahara
africain, un infranchissable désert ; par elle, au contraire, les hommes
établis sur ses bords ont échangé leurs idées, leurs richesses, et c’est
autour d’elle qu’ont vécu les premiers peuples civilisés, moins les vieilles
sociétés de l’extrême Orient, qui sont toujours restées en dehors du
mouvement européen. Or, par sa position entre la Grèce, l’Espagne et la Gaule, par cette forme
allongée qui la porte à la rencontre de l’Afrique et la rapproche de l’Asie,
l’Italie est, à vrai dire, le centre du monde ancien, le point le plus voisin
à la fois des trois continents que la Méditerranée baigne et réunit.
La géographie n’explique jamais qu’une partie de
l’histoire, mais elle l’explique bien ; les hommes font le reste. Selon
qu’ils mettent en leur conduite de la sagesse ou de la folie, ils tournent à
bien ou à mal l’œuvre de la nature. Ainsi il est aisé de se rendre compte,
par la situation de l’Italie, de ses doubles destinées aux temps anciens et
jusqu’à une époque récente : l’action énergique qu’elle exerça au dehors
lorsque ses habitants ne formèrent qu’un seul peuple entouré de tribus
divisées, puis, quand ses forces furent épuisées et l’union détruite, les
malheurs qui fondirent sur elle de tous les points de l’horizon ;
l’Italie, en un mot, maîtresse du monde qui l’entoure, et l’Italie que tous
ses voisins se disputent.
Il est une autre considération importante. Si la place
occupée par l’Italie, au vrai centre de l’ancien monde, favorisa sa fortune
dans les jours de farce et lui valut tant d’ennemis dans sa faiblesse, cette
faiblesse même qui livra d’abord la péninsule aux Romains et, après eux,
durant quatorze siècles, à l’étranger, n’est-ce pas sa conformation physique
qui en a été la cause principale ?
Entourée de trois côtés par la mer, du quatrième par les
Alpes, l’Italie est une presqu’île qui s’allonge au sud en deux pointes,
tandis qu’elle s’élargit au nord en un demi-cercle de hautes montagnes, que
domine majestueusement, avec ses neiges étincelantes, la cime quelquefois
appelée par les Lombards la
Rosa dell’ Italia. Sans le mont Blanc, le mont Rose serait
le sommet le plus élevé des Alpes, mais il ne s’abaisse que de 176 mètres au-dessous
du géant de l’Europe[1].
L’Italie a donc une partie péninsulaire et une partie continentale : deux
régions distinctes par leur configuration, leur origine et leur histoire.
L’une, vaste plaine, traversée par un grand fleuve qui l’a formée de ses
alluvions, a été, dans tous les temps le champ de bataille des ambitions
européennes ; l’autre, étroite chaîne de montagnes ravinée par des rivières
torrentueuses et secouée par les volcans, a presque toujours eu des destinées
contraires.
Cette presqu’île, c’est la véritable Italie, un des pays
les plus divisés qu’il y ait au monde. Dans ses innombrables vallées, dont
beaucoup communiquent difficilement entre elles, ses peuples ont pris cet
amour de l’indépendance qu’ont montré dans tous les temps les populations des
montagnes, et aussi ce qui compromet cette liberté tant aimée, le besoin de
la vie à l’écart : autant d’États que de vallées, autant de dieux que de
villages. Jamais l’Italie ne serait sortie de son obscurité, si, du milieu de
toutes ces tribus, ne s’était dégagé un principe énergique d’association. A
force d’habileté, de courage et de persévérance, le sénat et ses légions
triomphèrent des obstacles physiques, comme des intérêts et des passions qui
s’étaient formés derrière ces abris ; ils réunirent tous les peuples italiens
et firent de la péninsule entière une seule cité[2].
Mais, comme le chêne abaissé et entrouvert par Milon, qui
se relève quand les forces de l’athlète vieilli s’épuisent et qui le saisit à
son tour, la nature, un moment vaincue par l’énergie romaine, reprit son
empire, et, quand Rome tomba, l’Italie, rendue à elle-même, retourna à ses
éternelles divisions, jusqu’au jour où l’idée moderne des grandes
nationalités fit pour elle ce que, vingt-trois siècles auparavant, avait fait
la politique la plus habile servie par la plus puissante organisation
militaire.
L’Italie était donc destinée, par sa position
géographique. à jouer un grand rôle dans les affaires du monde, soit qu’elle
agit au dehors, soit qu’elle devînt elle-même le prix de luttes héroïques.
Aussi Rome n’est pas un accident, un hasard, dans l’histoire de la péninsule
; c’est le moment où les Italiens, pour la première fois réunis, ont atteint
le but promis à leurs communs efforts : la puissance par l’union. Sans doute
l’histoire a été souvent forcée de dire, comme Napoléon : L’Italie est trop longue et trop divisée !
Mais lorsque, des Alpes au canal de halte, il ne se trouva plus qu’un seul
peuple et un même intérêt, une fortune incomparable devint le lot glorieux de
ce beau pays, qui avait 600 lieues de côtes, avec de braves populations de
montagnards et de marins, des provinces fécondes et des ports naturels au
pied de forêts séculaires, qui commandait à deux mers et tenait la clef du
passage de l’un à l’autre des deux grands bassins de la Méditerranée. Entre
l’Orient, qui s’effondrait dans l’anarchie, et l’Occident, qui n’était pas
encore né à la civilisation, l’Italie, unie et disciplinée, prit
naturellement la première place Cette phase de l’humanité a mis dix siècles à
naître, grandir et s’étendre, et l’histoire de ces dix siècles est ce qu’on
appelle l’histoire de Rome.
Un poète moderne a fait en un seul vers l’exacte
description de ce pays :
Ch’ Apennin parte e ‘l mar circonda e l’Alpe.
Les Alpes, qui séparent l’Italie du reste de l’Europe,
ont, de Savone à Fiume, un développement de 1150 kilomètres
environ ; leur épaisseur est de 130 à 180 kilomètres
sous les méridiens du Saint-Gothard et du Septimer, de plus de 1260 dans le
Tyrol[3].
Les neiges éternelles entassées sur leurs cimes forment une immense mer de
glace dont la fonte alimente les fleuves de la haute Italie et qui trace sur
le ciel son profil éclatant. Mais la ligne de faîte, plus rapprochée
de l’Italie que de l’Allemagne, ne partage pas cet épais massif en deux
portions égales. Comme toutes les grandes chaînes des montagnes européennes[4],
les Alpes ont leur pente moins rapide au nord, par où sont venues toutes les
invasions, et leur escarpement au sud, du côté qui les a toutes reçues[5].
Sur le versant français et allemand, les montagnes vont à la plaine par de
longs contreforts qui ménagent la descente, tandis que, vu du Piémont, le
mont Blanc se présente comme un mur de granit taillé à pic jusqu’à plus de 3000 mètres
au-dessous de la cime. L’homme s’est arrêté au pied de ces pentes qui ne
retiennent ni l’herbe ni la neige; et l’Italie septentrionale, qui a peu de
pâturages alpestres, n’est pas défendue par une race de vaillants montagnards
comme celle qui couvre le Dauphiné, la Suisse et le Tyrol[6].
Dans cette différence d’inclinaison et d’étendue entre les
deux versants, se trouve une des causes qui ont assuré les premiers succès
des expéditions dirigées contre l’Italie. Maîtres du versant septentrional,
les assaillants n’ont besoin que d’un jour ou deux de marche pour descendre
clans le plus riche pays[7].
Aussi l’Italie ne put-elle jamais échapper aux invasions ni rester en dehors
des guerres européennes, malgré sa formidable barrière des Alpes et leurs
cimes colossales, qui, vues de près, disait
Napoléon, semblent des géants de glace chargés de
défendre l’accès de la belle contrée[8].
Aux Alpes se rattachent, près de Savone, les Apennins, qui
traversent toute la péninsule, ou plutôt qui l’ont formée et qui lui donnent
son caractère. Leur altitude moyenne en Ligurie est de 1000 mètres, du
double en Toscane, où les cols de Pontremoli, entre Sarzane et Parme, de
Fiumalbo, entre Lucques et Modène, de Futa, entre Florence et Bologne sont à
une hauteur de 1000 à 1200
mètres : ce qui explique pourquoi l’Étrurie fut
longtemps protégée par ces montagnes contre les Gaulois cisalpins et quelques
mois contre Hannibal.
Les cimes les plus élevées de toute la chaîne apennine se
trouvent, à l’est de Rome, dans le pays des Marses et des Vestins : le Velino,
2487 mètres,
et le Monte Corno, 2302, d’où l’on découvre les deux mers qui baignent
l’Italie et les monts d’Illyrie sur la rive orientale de l’Adriatique. A
cette hauteur, un pie des Alpes ou des Pyrénées se-rait couvert de neiges
éternelles; sous la latitude de Rome, ce n’est pas assez pour la formation
d’un glacier, et le Monte Corno n’a plus de neiges à la fin de juillet ;
mais il a toujours les paysages alpestres, et les ours, les chamois des
grandes montagnes.
Trois branches se séparent, à l’ouest, de la chaîne
centrale et couvrent de leurs ramifications une partie considérable de
l’Étrurie, du Latium et de la
Campanie. Un de ces rameaux, après s’être abaissé jusqu’au
niveau de la plaine, se relève à son extrémité en un roc presque insulaire,
le promontoire de Circé (Monte
Circello), où l’on montre la grotte de la puissante magicienne.
Tibère, qui, en fait de démons, ne craignait ni ceux du passé ni ceux du
présent, se fit construire une villa près de ce lieu redouté.
Du versant oriental de l’Apennin, il ne se détache que des
collines qui descendent en ligne droite vers l’Adriatique. Mais, comme le
Vésuve sur la côte opposé (1052 mètres),
le Monte Gargano forme, au-dessus du golfe de Manfredonia, un groupe
isolé, dont une cime s’élève à 1614 mètres. D’antiques forêts couvrent cette
montagne, toujours battue par les vents impétueux qui labourent l’Adriatique.

Au-dessous de Venosa (Venusia), l’Apennin se divise en
deux branches qui entourent le golfe de Tarente : l’une parcourt les terres
de Bari et d’Otrante, et va mourir en pente douce au cap de Leuca ; l’autre
forme, à travers les Calabres, une suite de plateaux ondulés dont un seul, la Bila, haut de 1500 mètres, n’a pas
moins de 80
kilomètres de long, de Cosenza à Catanzaro. Couverte
autrefois d’impénétrables forêts, la
Sila était l’asile des esclaves fugitifs (Bruttiens), et fut
la dernière retraite d’Hannibal en Italie, Aujourd’hui de beaux pâturages ont
en partie remplacé ces forêts, d’où Rome et Syracuse tiraient des bois de
construction. Mais la température y est toujours basse pour un pays italien,
et, malgré une latitude de 38 degrés, la neige y séjourne six mois de l’année[9].
Plus au sud encore, une des cimes de l’Aspromonte mesure 1335 mètres
d’altitude. Aussi, tandis qu’au delà du cap de Leuca il n’y a plus que la mer
d’Ionie, par delà le phare de Messine c’est l’Etna et le triangle des
montagnes siciliennes, évidente continuation de la chaîne apennine.
Les
deux versants de l’Apennin ne différent pas moins que les deux revers des
Alpes[10]. Sur l’étroite côte
que baigne la mer Supérieure ou Adriatique sont de gras pâturages, des
collines boisées que séparent les lits profonds des torrents, un rivage uni,
point de port (importuosum littus),
point d’îles au large[11], et une mer
orageuse, enfermée entre deux chaînes de montagnes, comme une longue vallée
où les vents s’engouffrent et s’irritent de tous les obstacles qu’ils
rencontrent. A l’ouest, au contraire, l’Apennin s’éloigne de la mer, et de
grandes plaines, traversées par des fleuves au cours tranquille, des golfes
immenses, des ports naturels, des îles nombreuses et une nier souvent
paisible, invitent à l’agriculture, à la navigation, au commerce. De là trois
populations distinctes et ennemies : les marins prés des ports, les
laboureurs dans la plaine, les pâtres dans la montagne, ou, pour les appeler
par leur nom historique, les Grecs italiotes et les Étrusques, Rome et les
Latins, les Marses et les Samnites[12].
Ces plaines de la Campanie, du Latium, de l’Étrurie et de la Pouille, ne couvrent
cependant, malgré leur étendue, qu’une bien faible partie de la péninsule,
qui se présente, dans son caractère le plus général, comme un pays hérissé de
montagnes et coupé d’étroites vallées. Comment s’étonner qu’on voie si
longtemps le morcellement politique sur un sol que la nature elle-même a tant
divisé ! Ælien y comptait jusqu’à 1197 cités dont chacune avait eu ou avait
rêvé une vie indépendante.
Les Apennins n’ont ni glaciers, ni grands fleuves, ni les
aiguilles élancées des Alpes, ni les finasses colossales des montagnes
pyrénéennes. Leurs cimes nues et tourmentées, leurs flancs souvent décharnés
et stériles, les profondes et sauvages ravines qui les sillonnent,
contrastent avec la douceur des contours et la riche végétation des montagnes
subapennines. Ajoutez, à chaque pas, de belles ruines rappelant d’imposants
souvenirs, l’éclat du ciel, les grands lacs, les rivières qui tombent des
montagnes, les volcans avec des capitales à leur pied, et, partout à
l’horizon, la mer qui scintille, calme et unie, ou terrible, quand ses vagues
soulevées par le sirocco ou par des convulsions sous-marines viennent
déchirer la côte et prendre un jour Amalfi, un autre Baïa ou Pæstum.
L’Europe n’a de volcans en activité que dans la péninsule
et les îles italiennes. Dans l’antiquité, les feus souterrains agissaient
depuis les Alpes carniques, on l’on a reconnu des roches d’origine ignée,
jusqu’à l’île de Malte, dont une partie s’est abîmée dans la mer[13].
Les montagnes basaltiques du Tyrol méridional, du
Véronais, du Vicentin et du Padouan ; près du Pô, la catastrophe de
Velleja ensevelie par un tremblement de terre ; dans la Toscane, les bruits
souterrains, les continuels ébranlements du sol et ses déchirements subits
qui faisaient de l’Étrurie la terre des prodiges ; sur les bords du
Tibre, la tradition de Cacus vomissant des flammes[14],
le gouffre de Curtius, les déjections volcaniques qui forment le sol même de
Rome et toutes ses collines, le Janicule excepté ; les coulées de laves
descendues des collines d’Albe et de Tusculum ; l’immense cratère (60 kilomètres de
tour) dont le bord effondré laisse voir le lac charmant d’Albano et
celui de Nemi que les Romains appelaient le Miroir de Diane ; la légende
de Cæculus élevant à Préneste des murailles de flammes ; l’énorme entassement
de laves et de débris que portent les flancs du Volture[15]
; les îles sorties de la mer, dont parie Tite Live ; les champs Phlégréens,
les antiques éruptions de file d’Ischia, du Vésuve et de l’Etna, et tant de
cratères éteints, montrent l’Italie tout entière comme ayant été autrefois
placée sur un immense foyer volcanique.
Aujourd’hui l’activité des feux souterrains semble s’être
concentrée au milieu de cette ligne, dans le Vésuve dont les éruptions
menacent toujours Ies charmantes villes qui s’obstinent à vivre près de ce
voisin redoutable ; dans l’Etna, qui, par une de ses convulsions,
arracha la Sicile
de l’Italie[16],
et clans les îles Lipariennes placées au centre de la sphère d’ébranlement de
la Méditerranée. Au
nord, on ne trouve plus que des cratères à demi comblés[17],
les collines volcaniques de Rome, de Viterbe et de Sainte-Agathe, près de
Sessa, les eaux charades et les sources inflammables de la Toscane, les feux ou fontaines ardentes de Pietra Mala et de
Barigazzo, ceux enfin du jardin d’Enfer,
Orio dell’ Inferno[18].
Avant
l’année 79 de notre ère, le Vésuve semblait un volcan éteint ; la
population et la culture étaient montées jusqu’à son sommet, lorsque, se
ranimant tout à coup, il ensevelit Herculanum, Pompéi et Stabies sous une
masse énorme de cendres et de débris. En 473, suivant Procope, telle fut la
violence de l’éruption, que les cendres emportées par les vents allèrent
jusqu’à Constantinople. En 1794, un de ces courants de laves incandescentes
qui ont parfois 14.000
mètres de longueur sur 100 à 400 de largeur, et une
épaisseur de 8 à 10, détruisit la belle ville de Torre del Greco. Des pierres
étaient lancées à 1200
mètres, des gaz méphitiques détruisaient au loin toute
végétation, et, à la distance de 16 kilomètres, on
ne marchait en plein jour qu’aux flambeaux.
M. de Humboldt a remarqué que la fréquence des éruptions
est en raison inverse de la grandeur du volcan. Depuis que le cratère du
Vésuve a diminué, ses éruptions, moins violentes, sont devenues presque
annuelles. L’effroi a cessé ; la curiosité reste. De toutes parts les riches
voyageurs accourent, et les Napolitains, qui oublient vite, disent de leur
volcan, tout en exhumant Herculanum et Pompéi : C’est
la montagne qui vomit de l’or.
En 1669, les habitants de Catane ne croyaient pas non plus
aux vieux récits sur les fureurs de l’Etna, lorsqu’une immense coulée de lave
descendit vers leur ville, en franchit les murailles et alla former dans la
mer, en avant du port, une digue gigantesque. Heureusement, ce formidable
volcan, dont la base a prés de 180 kilomètres de circonférence, d’où l’on
découvre un horizon de 1200 kilomètres, et qui s’est élevé lui-même
par l’entassement successif de ses laves à 3300 mètres, n’a que
d’assez rares éruptions. Stromboli, au contraire, dans les îles Lipariennes,
se signale au loin, la nuit par sa couronne de flammes, le jour par l’épaisse
fumée qui l’enveloppe.
Enfermée entre l’Etna, le Vésuve et Stromboli, comme dans
un triangle de feu, l’Italie méridionale est souvent ébranlée jusque dans ses
fondements. Dans les trois derniers siècles, on n’a pas compté moins d’un
millier de tremblements de terre, comme si cette partie de la péninsule
reposait sur une couche de laves mouvantes. Celui de 1538[19]
fendit le sol près de Pouzzoles, et il en sortit le Monte Nuovo, haut de 140 mètres, qui combla
le lac Lucrin, dont un petit étang marque aujourd’hui la place. En 1783, la Calabre tout entière fut
bouleversée, et quarante mille personnes périrent. La mer elle-même prit part
à ces horribles convulsions : elle recula, puis revint haute de 13 mètres. Parfois des
îles nouvelles surgissent : ainsi sont apparues, l’une après l’autre, toutes
les îles Lipariennes. En 1831, un vais-seau de guerre anglais ressentit en
pleine mer, sur les côtes de la
Sicile, de violentes secousses et crut avoir touché ;
c’était un volcan qui s’ouvrait. Quelques jours après, une île se montra,
hante de 10 mètres.
Déjà Anglais et Napolitains se la disputaient, quand la mer reprit dans une
tempête ce que le volcan avait donné[20].
Pour l’Italie du sud, le danger est dans les feux
souterrains; pour celle du nord et de l’ouest, il est dans les eaux, ici
stagnantes et pestilentielles, là débordées, inondant les campagnes et
ensablant les ports. De Turin à Venise la riche plaine que traverse le Pô,
entre l’Apennin et les Alpes, n’offre pas une colline : aussi les torrents
qui se précipitent de cette ceinture de montagnes neigeuses l’exposent, dans
leurs débordements, à d’affreux ravages[21].
Ce sont eux qui l’ont créée, en comblant de leurs alluvions le golfe que
l’Adriatique formait et dont l’existence est prouvée par les débris d’animaux
marins retrouvés aux environs de Plaisance et de Milan[22],
même par des pois-sons de l’Océan qui vivent encore dans ses lacs.
Descendu du mont Viso et rapidement accru par les eaux qui
s’écoulent des flancs du géant alpestre[23],
le Pô est le plus grand fleuve de l’Italie et un des plus célèbres du monde.
S’il avait un libre débouché dans l’Adriatique, il ouvrirait à la navigation
et au commerce un magnifique territoire. Mais la condition de tous les
fleuves descendant à des mers qui, comme la Méditerranée, n’ont
ni flux ni reflux est d’être impropre à la navigation maritime. Les torrents
italiens arrivent au Pô chargés de limon et de sables qui exhaussent son lit[24],
et forment, à son embouchure, ce delta devant lequel la mer recule chaque
année de 70 mètres.
Adria, qui précéda Venise dans la domination de l’Adriatique, est aujourd’hui
à plus de 30
kilomètres dans les terres ; Spina, autre grande
cité maritime, était dès le temps de Strabon à 30 stades de la côte
qu’autrefois elle touchait[25] ;
et Ravenne, station des flottes impériales, n’est plus entourée que de bois
et de marais. Venise aussi a trop longtemps laissé engorger les canaux de ses
lagunes par les atterrissements de la Brenta. Le
port du Lido, par où sortit la flotte qui portait quarante mille croisés,
n’est maintenant abordable que pour les plus petits navires, et celui
d’Albiola s’appelle le Porto secco.
L’extrémité
nord-est de l’Italie est enveloppée d’un demi-cercle de montagnes qui
envoient à l’Adriatique plusieurs cours d’eau[26]
dont les lits profondément ravinés facilitent la défense contre une invasion
partie des Alpes juliennes. De tous ces obstacles le dernier et le plus
redoutable est l’Adige, large déjà au sortir des monts comme un puissant
fleuve.

Dans l’Italie péninsulaire, l’Apennin est trop rapproché
des deux mers pour leur envoyer de grands fleuves. Cependant l’Arno a 250 kilomètres de
cours, et le Tibre 370. Mais ce roi des fleuves de l’ancien monde est d’un
triste aspect ; ses eaux, constamment chargées de pouzzolane rougeâtre,
ne peuvent servir ni à la boisson ni au bain, et, pour y suppléer, il fallut
amener dans la ville, par de nombreux aqueducs, l’eau des montagnes voisines.
De là un des caractères de l’architecture romaine : des arcs de triomphe et
des voies militaires pour les légions, des cirques et des aqueducs pour les
villes. Au reste, tous ces cours d’eau de l’Apennin ont le caractère
capricieux des torrents[27]
: larges et rapides au printemps, ils se dessèchent en été et restent dans
tous les temps à peu près inutiles pour la navigation[28].
Mais que de beautés pittoresques le long de leurs rives et dans les vallées
d’où leurs affluents descendent. Les cascatelles de Tivoli, une des plus
charmantes choses qu’on puisse voir, font un délicieux contraste avec la
grandeur farouche de la campagne romaine, et, près de Terni, à la cascade delle
Marmore, le Velino tombe dans la
Nera d’une hauteur verticale de 165 mètres, puis court
en bondissant entre les roches énormes qu’il a détachées de la montagne.
Tous les lacs de la haute Italie sont, comme ceux de la Suisse, de creuses
vallées (lac majeur 62 kilomètres, de
Como 55, d’Iseo 22, de Garda 53), où les eaux des montagnes se sont
accumulées jusqu’à ce qu’elles aient rencontré, dans la ceinture des rochers
et des terres, l’échancrure par où elles se sont échappées en donnant
naissance à des fleuves. Ceux de la péninsule, au contraire, remplissant
d’anciens cratères ou des bassins encaissés entre des montagnes, n’ont point
d’émissaires naturels et menacent souvent d’inonder, après les longues pluies
ou à la fonte des neiges, les campagnes voisines : ainsi, le débordement du
lac d’Albano, signal de la chute de Véies, et ceux du lac Fucin, qui montait
parfois de 16 mètres
et qu’on vient de dessécher. D’autres, comme le lac de Bolsena, sorte de mer
intérieure qui a 40
kilomètres de circonférence, et le lac fameux de
Trasimène, résultent d’un effondrement du sol[29].
Les pluies ont rempli ces cavités naturelles, et, comme les montagnes du
voisinage sont peu élevées, elles y envoient tout juste assez d’eau pour
compenser la perte produite par l’évaporation. C’est à peine s’il en sort
d’insignifiantes rivières. La plus grande profondeur du lac de Trasimène ne
va pas à 30 pieds
aussi aura-t-il bientôt le sort du lac Fucin.
Des eaux stagnantes couvrent une partie du littoral à l’ouest
et au sud : c’est le royaume, de la fièvre. Pline le Jeune parle de
l’insalubrité des côtes d’Étrurie, où recommençait déjà la Maremme que les
Étrusques avaient une première fois desséchée. Dans le Latium, la mer s’était
autrefois étendue jusqu’au pied des monts de Setia et de Privernum à 16.000 mètres de
son rivage actuel[30] ;
et du temps de Strabon, toute la côte d’Ardée à Antium était marécageuse et
insalubre ; au delà d’Antium commençaient les marais Pontins. La Campanie avait les
marais de Minturnes et de Linternum. Plus au sud, les Grecs de Buxentum,
d’Élée, de Sybaris et de Métaponte avaient creuser mille canaux pour
dessécher le sol, avant d’y mettre la charrue. L’Apulie, jusqu’au Volture,
avait été une vaste lagune, comme les pays voisins des bouches du Pô, jusqu’à
100 milles au sud de son embouchure moderne[31].
La Lombardie
fut longtemps aussi un immense marais, et l’on attribuait aux Étrusques les
premiers endiguements du Pô. Les bords de la Trébie, les territoires
de Parme, de Modène, de Bologne, ne furent desséchés qu’après les travaux
Æmilius Scaurus, qui, durant sa censure (109), creusa des canaux navigables entre
Parme et Plaisance[32].
Rien de charmant et de perfide comme ces plaines de la mal’aria :
ciel limpide, terre féconde où ondule sous la brise de mer un océan de
verdure ; partout le calme et le silence, titi air doux et tiède qui
semble apporter la vie, et qui donne la mort. Dans la Maremme, dit le
proverbe italien, on s’enrichit en un an, mais on
meurt en six mois.
…… La Maremma
Dilettevole
molto e poco sana.
Combien
de peuples autrefois heureux et puissants y dorment leur dernier sommeil ! Les cités aussi peuvent mourir, oppida posse mori,
disait le poète Rutilius, en contemplant, il y a quinze siècles, les ruines
croulantes d’une puissante ville d’Étrurie.
Contenir et diriger les eaux fut donc pour les Italiens non
seulement un moyen, comme pour les autres peuples, de gagner des terres à
l’agriculture, mais une question de vie ou de mort. Ces lacs au sommet des
montagnes, ces rivières débordant chaque printemps ou changeant de lit, ces
marais qui, sous le soleil italien, enfantent si vite la peste, les
condamnaient à de constants efforts. Dés qu’ils s’arrêtèrent, ce qu’ils
avaient péniblement conquis retourna à sa première nature[33].
Aujourd’hui Baïa, le délicieux séjour des nobles romains ; Pæstum, avec
ses champs de roses tant, aimés d’Ovide, tepidi
rosaria Pæsti ; la riche Capoue, et Cumes qui fut un temps la
plus puissante cité de l’Italie, et Sybaris qui en était la plus voluptueuse,
sont au milieu d’eaux stagnantes et fétides, dans la plaine fiévreuse, febbrosa, où la terre
pourrie mange plus d’hommes qu’elle ne peut en nourrir. Les miasmes
pestilentiels, la solitude et le silence ont aussi reconquis les bords du
golfe de Tarente, autrefois couverts de tant de villes ; et la lèpre,
l’éléphantiasis, montrent, dans la
Pouille et les Calabres, les maladies hideuses des régions
intertropicales où errent des eaux sauvages.
Dans la Toscane,
100 kilomètres
de côtes ; dans le Latium, 130 kilomètres carrés de pays, furent
abandonnés aux influences délétères. Cette fois la colère de l’homme aida
celle de la nature. Rome avait ruiné l’Étrurie et exterminé les Volsques ;
mais les eaux envahirent le pays dépeuplé ; la mal’aria, gagnant de
proche en proche, de Pise jusqu’à Terracine, s’étendit sur Rome même, et la
ville éternelle expie maintenant, au milieu de son désert et sous son ciel
insalubre, la guerre impitoyable que faisaient ses légions[34].
Au point où se rencontraient naguère la Maremme de Toscane et celle des États de
l’Église, s’étend la plus triste des solitudes : pas une hutte, pas un arbre,
mais d’immenses champs d’asphodèle, la plante des tombeaux. Un jour, il y a
cinquante ans, un bœuf, de son pas pesant, fit écrouler une voûte cachée sous
l’herbe: c’était une chambre funéraire qui s’ouvrait. On continua les
fouilles ; en peu de temps 2000 vases ou objets d’art en sortirent, et la
civilisation étrusque était retrouvée[35].
Mais la riche cité qui avait enfoui tant de merveilles dans ses sépulcres,
aucun des historiens de Rome n’avait prononcé son nom, et nous ne le
connaîtrions pas sans une inscription qui mentionne sa défaite et le triomphe
de son vainqueur[36].
Les Vulcientes avaient livré la dernière bataille de la liberté
étrusque. Quelles lourdes mains que celles de Rome et du temps, et que de
florissantes cités elles ont détruites ! Mais aussi que de surprises réserve
à l’avenir le sol italien, quand la mal’aria en sera chassée et que
les villes tuées par elle livreront leurs secrets[37]
!
Touchant aux grandes Alpes et voisine de l’Afrique,
l’Italie a tous les climats, et peut avoir toutes les cultures. Sous ce
double rapport, elle se divise en quatre régions : la vallée du Pô, les
pentes de l’Apennin tournées vers la mer de Toscane, les plaines de la
presqu’île et les deux pointes qui la terminent[38].
Les Calabres, la Pouille et une partie de la côte des Abruzzes
ont presque le ciel et les productions de l’Afrique : un climat pur et sec,
mais brûlant, et le palmier, qui, à Reggio, mûrit parfois ses fruits,
l’aloès, le caroubier, l’oranger, le citronnier ; sur les côtes, des oliviers
qui font, comme autrefois, la richesse du pays ; plus haut, jusqu’à six cents
mètres, des forêts de châtaigniers qui couvrent une partie de la Sila. Mais de Pise
jusqu’au milieu de la
Campanie, entre la mer et le pied des montagnes, règne le mauvais
air ; abandonné aux pâtres, et pourtant très fertile, il attend le
travail de l’homme pour rendre ce qu’il donnait jadis. Déjà, dans la Toscane, le colmatage
fait reculer la Maremme,
qui, sur les points assainis, se repeuple.
Au-dessus
de ces plaines s’étend, sûr les premières pentes de l’Apennin, de la Provence à la Calabre, la région des
oliviers et des mûriers, des arbousiers, des myrtes, des lauriers et de la
vigne. Celle-ci pousse avec tant de vigueur qu’on la voit s’élever jusqu’à la
cime des peupliers qui la soutiennent, et que du temps de Pline on montrait à
Populonia une statue de Jupiter taillée dans un cep de vigne. Plus haut, dans
la montagne, les noyers, les chênes, les hêtres ; puis les pins, les
mélèzes, la neige longtemps arrêtée et le vent glacial, feraient penser à la Suisse, si l’on n’était
partout inondé de l’éblouissante lumière du ciel italien.
Mais c’est dans la vallée du Pô, à la descente des Alpes,
que le voyageur reçoit ses premières et ses plus douces impressions. De Turin
jusqu’au delà de Milan, il a toujours en vue à l’horizon la ligne des
glaciers, que le soleil couchant colore de vives teintes de pourpre et fait
resplendir comme un magnifique incendie qui courrait le long des flancs et
sur les sommets des montagnes. Malgré le voisinage de ces neiges éternelles,
le froid ne descend pas loin sur cette pente rapide, et quand le soleil
plonge dans le cirque immense de la vallée du Pô, ses rayons, arrêtés et
réfléchis par la muraille des Alpes, élèvent la température, et d’étouffantes
chaleurs succèdent presque subitement à l’air glacial des hautes cimes[39].
Mais l’abondance des eaux, la rapidité de leur cours, la direction de la
vallée qui s’ouvre sur l’Adriatique et en reçoit toutes les brises,
rafraîchissent l’atmosphère et donnent à la Lombardie le plus
délicieux climat. L’inépuisable fécondité du sol, engraissé par le limon que
tant de fleuves ont apporté, développe partout une végétation
puissante ; en une nuit, dit-on, l’herbe broutée la veille repousse[40],
et la terre, qu’aucune culture n’épuise, ne se repose jamais.
Tel est l’aspect général de l’Italie. — Pays de
continuelles oppositions : plaines et montagnes ; neiges et soleil
brûlant ; torrents desséchés ou impétueux ; lacs aux eaux limpides,
dans le fond de vieux cratères, et marais pestilentiels, dont l’herbe cache
des cités autrefois populeuses. — A chaque pas un contraste : la végétation
africaine au pied de l’Apennin, la végétation du Nord sur les cimes. — Ici,
sous le ciel le plus pur, la mal’aria, qui tue en une nuit le voyageur
endormi ; là des terres d’une intarissable fécondité[41],
et au-dessus le volcan avec ses laves menaçantes. — Ailleurs, sur un espace
de quelques lieues, soixante-neuf cratères et trois villes ensevelies. — Au
nord, des fleuves qui noient les campagnes et refoulent la mer ; au sud,
des tremblements de terre qui ouvrent des abîmes ou renversent des montagnes.
— Tous les climats, tous les accidents du sol réunis; en un mot, une image
réduite du monde ancien[42],
et cependant d’une originalité puissante.
Au milieu de cette nature capricieuse et mobile, mais
partout énergique dans le bien comme dans le mal, viendront des hommes dont
la diversité d’origine sera constatée dans les pages suivantes; mais dès à
présent, nous savons, par l’étude du sol italien, que la population placée
dans des conditions de territoire et de climat qui varient à chaque canton,
ne sera point soumise à une de ces influences physiques dont l’action, toujours
la même, produit les civilisations uniformes et réfractaires aux influences
du dehors.
Dans cette description générale de l’Italie nous avons
souvent passé, sans nous y arrêter, près de ces collines de Rome, qui, malgré
leur modeste allure, dépassent en renommée les plus orgueilleuses cimes du
monde. Elles méritent une étude particulière.
La terre est un grand livre où la science étudie des
révolutions à côté desquelles les nôtres ne sont que jeux d’enfants. Quand le
géologue interroge le sol de Rome et de ses environs, il le voit formé, comme
le reste de la péninsule, par la double action des volcans et des eaux. On y
a trouvé des restes d’éléphants, de mastodontes, de rhinocéros et
d’hippopotames, preuve qu’à un certain moment des temps géologiques le Latium
faisait partie d’un vaste continent soumis à une température africaine et où
de puissants fleuves couraient à travers des plaines immenses. A une autre
époque, quand les glaciers descendaient si loin dans la vallée du Pô et que
l’Adriatique arrivait au voisinage de leurs moraines terminales, la mer de
Toscane couvrait aussi la campagne romaine. Elle y formait un golfe
demi-circulaire dont le Soracte et le promontoire Circéien étaient les
extrémités[43].
Au fond de cette mer primordiale s’ouvrirent des volcans
dont les laves fluides furent déposées par les flots en couches horizontales
qu’aujourd’hui on retrouve mêlées à des débris organiques depuis Rome jusqu’à
Radicofani. Ces laves, agglutinées par les eaux et le temps, sont devenues le
péperin, tuf compacte dont la
Rome royale et républicaine a été bâtie ; quand elles sont
restées à l’état granuleux, elles ont donné la pouzzolane qui a servi
à faire le ciment si tenace des murailles romaines. Cette pouzzolane forme
les sept collines de la rive gauche, le Capitole
seul est presque entièrement composé d’un tuf poreux : il fallait un noyau
plus solide à cette colline qui devait être le trône du monde[44].
Quand les redoutables volcans des monts Albains eurent
soulevé le Latium au-dessus de la mer, les laves sorties de leurs cratères
s’épanchèrent sur les flancs de la montagne, et l’un de ces courants
enflammés descendit, à travers la plaine nouvelle, jusqu’à Capo di Bove[45].
De ces laves refroidies Rome a tiré les dalles dont elle a couvert la voie
Appienne, où on les voit encore.
Formée au sein des eaux dont elle reproduit tour à tour
les molles ondulations ou la surface aplanie, remaniée ensuite par les
volcans des monts Albains, la campagne romaine est sillonnée de petites
collines et de bas-fonds, sol bossué, disait
Montaigne, dont les eaux douces remplirent les cavités. C’étaient autrefois
des lacs limpides, ce sont aujourd’hui des mares insalubres[46],
et un savant homme, Procchi, attribue à l’influence de l’aria cattiva
le caractère sombre, violent et irritable de ceux qui couvent dans leurs
veines le germe de la fièvre des Maremmes. Tous les voyageurs l’ont remarqué
: autant, sous son beau ciel et au bord de cette joyeuse nier du golfe
napolitain, la population est rieuse, folle et bruyante ; autant celle
de Rome, au milieu de cette campagne majestueuse et sévère, est triste,
taciturne et prompte à jouer du couteau. Nous retrouverons cette dureté dans
toute l’histoire de Rome, car l’homme a beau se dire intelligent et libre, la
nature qui l’enveloppe met sur lui son empreinte, et, pour le plus grand
nombre, cette empreinte est ineffaçable.
On dirait que la même influence agit sur tous les êtres
animés : les buffles et les grands bœufs, aux cornes formidables, qui errent
dans la campagne romaine, sans pourtant souffrir du mauvais air, sont aussi
farouches que les pâtres qui les conduisent, et il n’est pas prudent à
l’étranger de s’aventurer dans leur voisinage.
Tandis que le volcan travaillait pour fournir à Rome
l’indestructible pavage de ses voies militaires, les cascatelles de Tivoli,
plus puissantes alors qu’elles ne le sont à présent, et les eaux des lacs
voisins saturées d’acide carbonique ou d’hydrogène sulfuré, formaient le
travertin, calcaire léger et blanchâtre qui durcit à l’air en prenant des
teintes chaudes et orangées. Rome en construisit tous ses temples, le Colisée
et les monuments de l’époque impériale.
L’architecture d’un peuple dépend des matériaux qu’il a
sous la main. La brique donne à Londres sa tristesse, comme Paris doit son
élégance à nos calcaires si faciles à travailler. Le marbre faisait Athènes
étincelante de beauté. Rome fut sévère avec son péperin grisâtre, massive
avec soit travertin découpé en larges assises, jusqu’aux jours où, avec les
marbres précieux, débarqués à Ostie elle pourra se donner toutes les
magnificences architecturales ; de sorte que sa
ruine même en glorieuse ; et encore retient-elle, au tombeau, les
marques et l’image de l’empire. (Montaigne)
Le Tibre était bien plus considérable qu’aujourd’hui, car
il recevait alors toute la
Chiana, peut-être une pute de l’Arno, et emportait à la
mer, avec les eaux de la
Sabine, celles d’une grande étendue de l’Apennin toscan.
Ses flots couvraient l’emplacement de Rome d’un lac large et profond. On a
trouvé des coquilles fluviales sur le Pincio, l’Esquilin, l’Aventin et le
Capitole à 40 et 50
mètres au-dessus du Tibre actuel. Le fleuve, barré
sans doute par les collines de Decimo, avait accumulé ses eaux derrière cet
obstacle qu’il finit par emporter.
L’homme parut de bonne heure sur ce sol. Dans les terrains
quaternaires du bassin de Rome, on a trouvé ses restes et des silex qu’il
avait taillés ou polis mêlés à des ossements de cervus
elephas, de renne et de bos primigenius[47].
Aux outils de pierre succédèrent, comme partout, des outils de bronze.
L’homme, alors armé, put combattre les fauves, puis la nature elle-même. Mais
il se passa bien des siècles avant que ce travail produisit quelques effets
utiles.
Aux premiers jours de Rome, le Forum, le Champ de Mars, le
Vélabre, la vallée entre l’Aventin et le Palatin (vallis Murcia)
que le Grand Cirque remplit plus tard en entier, enfin, tous les lieux bas,
au pied des sept collines, étaient des terrains marécageux où le fleuve
revenait souvent et où il revient encore. C’est d’un bourbier que sortira la
plus belle cité du monde.
Pour se défendre, le Capitolin et le Palatin étaient des
refuges assurés ; mais, pour vivre et s’étendre, il fallait descendre
des collines et combattre les eaux vagabondes ou stagnantes, sur lesquelles
planait déjà la mal’aria. La
Fièvre eut de bonne heure, sur le Palatin, un autel où l’on
essayait de conjurer, par des prières et des sacrifices, sa fatale influence[48].
Mais ce peuple superstitieux était en même temps un peuple énergique. Ce
qu’il demandait aux dieux, il le demanda aussi à son travail, et cette lutte
contre la nature, prépara la lutte contre les hommes. Dans cette couvre de
remaniement du sol romain, il fut aidé par les Étrusques, qui savaient
drainer les plaines fangeuses et construire, pour la direction des eaux
souterraines, des monuments impérissables. L’entrée de l’art étrusque à Rome
était une nécessité géographique, comme la vie laborieuse et rude des
premiers Romains en fut une autre, et l’on verra qu’avec l’art y entrèrent
beaucoup d’institutions civiles et religieuses de l’Étrurie.

II. Anciens peuples de l’Italie –
Pélasges et Ombriens
L’Italie n’a point, comme la France, l’Angleterre,
l’Allemagne et la
Scandinavie, gardé les traces nombreuses d’une race
antérieure à l’époque où l’homme savait déjà ouvrir le sein de la terre avec
des instruments de métal : du moins elle semble jusqu’à présent n’avoir eu
qu’en de certains points ce qu’on a appelé l’âge de pierre[49].
Séparée du reste du monde par les Alpes et la mer, elle ne fut peuplée
qu’après les vastes pays d’accès facile; qui bordent par l’est, le nord et
l’ouest, le pied de ses montagnes. Mais, ces régions une fois habitées,
l’Italie a été le point de l’Europe où se sont rencontrées le plus de races
étrangères. Tous les pays qui l’entourent contribuèrent à former sa
population, et chaque révolution qui les troubla lui valut un nouveau peuple.
Ainsi, après de longues guerres, l’Espagne lui envoya les tribus ibériennes
des Sicanes; de la Gaule
vinrent les Ligures, les Celtes Sénonais, Boïens, Insubriens et Cénomans; des
grandes Alpes, les Étrusques; des Alpes juliennes, les Vénètes; de la côte
orientale de l’Adriatique et du Péloponnèse, de nombreuses tribus illyriennes
et pélasgiques; de la Grèce,
ces Hellènes débarqués en si grand nombre dans l’Italie méridionale, qu’elle
en porta le nom de Grande-Grèce ; de l’Asie Mineure, les Pélasges lydiens;
des côtes enfin de la Syrie
et de l’Afrique, les colonies, plus certaines, que Tyr et Carthage établirent
clans les deux grandes îles italiennes. Et, s’il fallait en croire le
patriotique orgueil d’un de ses historiens[50],
ce serait à l’Égypte et au monde lointain de l’Orient que l’Étrurie aurait dû
ses doctrines religieuses, ses arts et son gouvernement sacerdotal.
L’Italie fut donc le commun asile de tous les fugitifs de
l’ancien monde. Tous y vinrent avec leur langue et leurs mœurs ;
beaucoup y conservèrent leur caractère primitif et leur indépendance, jusqu’à
ce que, dit milieu d’eux, s’élevât une cité qui forma à leurs dépens sa
population, ses lois et sa religion : Rome, asile elle-même de toutes les
races et de toutes les civilisations italiennes[51].
Toutes les races italiotes appartenaient à la grande
famille indo-européenne qui, descendue des hautes régions de l’Asie centrale,
a successivement peuplé une partie de l’Asie occidentale et toute l’Europe.
Quand elles pénétrèrent dans la péninsule, elles étaient déjà arrivées à ce
degré de civilisation qui tient le milieu entre l’état pastoral ou nomade et
l’état agricole ou sédentaire. Les noms géographiques les plus anciens en
fournissent la preuve : l’Œnotrie était le pays de la vigne, l’Italie
celui des bœufs, le nom des Opici signifiait travailleurs des champs,
et les premiers moyens d’échange furent les bestiaux, pecus d’où pecunia.
Il semble que Sybaris ait voulu, comme Buxentum, conserver ce souvenir. Une
de ses médailles porte, au droit et au revers, l’image d’un bœuf[52].
Les plus anciennes de ces populations semblent avoir
appartenu au peuple mystérieux des Pélasges[53],
qu’on retrouve confusément à la tête de tant d’histoires, quoiqu’il n’ait
laissé de lui-même que son nom et des constructions indestructibles. Après
avoir porté son industrieuse activité dans la Grèce et ses îles, dans la Macédoine et l’Épire,
dans l’Italie et peut-être jusqu’en Espagne, il disparut, poursuivi, selon
l’antique légende, par les puissances célestes et livré à des maux sans fin.
Au commencement des temps historiques, on ne rencontre de
ce grand peuple que des débris incertains, comme on découvre au sein de la
terre les restes mutilés des créations primitives. C’est tout un monde
enseveli, une civilisation précoce arrêtée et que les tribus victorieuses ont
calomniée après l’avoir détruite. — Des victimes humaines ensanglantaient,
dit-on, leurs autels, et dans un vœu ils offrirent la diane de leurs enfants.
Les prêtres dirigeaient à leur gré les nuages et la tempête, appelaient la
neige et la grêle, et, par leur pouvoir magique, changeaient les formes des
objets ; ils connaissaient les charmes funestes ; leur regard fascinait
les hommes et les plantes ; sur les animaux, sur les arbres, ils répandaient
l’eau mortelle du Styx, et, s’ils savaient guérir, ils savaient aussi
composer les poisons subtils. — Ainsi, dans les mythologies du Nord, les
Goths ont relégué aux extrémités de la terre, sous la figure de nains
industrieux et de magiciens redoutables, les Finnois, qu’ils avaient
dépossédés. Comme les Pélasges, les Finnois ouvrent les mines ou travaillent
les métaux, et ce sont eux qui forgent pour les dieux odiniques les liens
indissolubles du Loup Fenris, comme Vulcain, le dieu pélasgique, avait
fabriqué, pour des divinités nouvelles aussi, les chaînes de Prométhée.
Il semble donc qu’il y eut au nord et au sud de l’Europe
deux grands peuples qui connurent les premiers arts et commencèrent cette
lutte contre la nature physique que notre civilisation moderne continue avec
tant d’éclat. Hais tous deux furent domptés, et maudits après leur défaite,
par des tribus guerrières qui regardaient le travail comme une œuvre servile,
et firent de l’esclavage la loi du monde ancien.
En Italie, où leurs premières colonies arrivèrent à une
époque reculée, les Pélasges couvrirent, sous divers noms, la plus grande
partie du littoral de la péninsule. Au nord, dans les basses plaines du Pô,
et sur les côtes de l’ouest, depuis l’Arno, étaient des Sicules, fondateurs
de Tibur dont un quartier s’appelait le Sicélion[54] ;
au sud-ouest, des Chones, des Morgètes et surtout des Œnotriens, qui avaient,
comme les Doriens de Sparte, des repas publics ; au sud-est, des Dauniens,
des Peucétiens et des Messapiens, divisés en Calabrais et en Salentins,
qu’une tradition fait venir de la
Crète ; à l’est enfin, des Liburnes, de cette race
illyrienne qu’il faut peut-être confondre avec la race pélasgique[55].
Les Tyrrhénien étaient probablement un de ces peuples
pélasgiques. Une tradition grecque, d’accord avec les documents égyptiens,
les faisait venir de Lydie. Aux jours du roi Atys,
fils de Manès, il y eut une grande famille par toute la terre de Lydie… Le
roi se résolut à partager la nation par moitié et à faire tirer lés deux
portions au sort les uns devaient demeurer dans le pays, les autres s’exiler.
Il continuerait de régner lui-même sur ceux qui obtiendraient de rester : aux
émigrants, il assigna pour chef son fils Tyrsènos. Le tirage accompli, ceux
qui étaient destinés à quitter le pays descendirent à Smyrne, construisirent
des navires, y chargèrent tout ce qui pouvait leur être utile et s’en
allèrent à la recherche d’une terre hospitalière. Après avoir suivi bien des
rivages, ils parvinrent dans l’Ombrie maritime, où ils fondèrent des villes
qu’ils habitent jusqu’à ce four. Ils quittèrent leur nom de Lydiens et,
d’après le fils du roi qui leur avait servi de guide, se firent appeler
Tyrséniens[56].
Ces villes, dont parle Hérodote, s’élevaient au nord des bouches du Tibre,
par conséquent fort près de Rome : c’étaient Alsium, Agylla ou Cære[57],
Pyrgi, qui lui servait de port, Tarquinies, qui joua un si grand rôle dans
l’histoire romaine et, peut-être, aux bouches de l’Arno, la cité de Pise dont
la population parlait grec.
Le récit d’Hérodote est fabuleux, mais il peut rappeler
une émigration véritable. Du temps des empereurs, cette tradition était
nationale à la fois à Sardes et dans l’Étrurie[58].
Quoi qu’il en soit de cette origine, les Pélasges tyrrhéniens eurent une
puissance qui étendit au loin leur nom, car, malgré la conquête du pays par
les Rasenas, les Grecs ne connurent jamais entre le Tibre et l’Arno
que le peuple des glorieux Tyrrhéniens[59],
et les Athéniens ont consacré dans la belle frise du monument choragique de
Lysicrate le souvenir des exploits d’un de leurs dieux contre les pirates
sortis des ports de la
Tyrrhénie.
Mais, tout en admettant l’existence de ces Tyrrhéniens, il
n’est pas nécessaire de leur sacrifier Ies Étrusques. Les Romains, qui
certainement ne l’avaient pas appris des Grecs, appelaient Tusci ou Etrusci[60]
les Rasenas, leurs voisins, et les tables Eugubines, monument ombrien, les
nomment également Turscum, preuve évidente que le nom des
Tyrrhéniens était national aussi dans l’Étrurie. Et que peut signifier cet
usage indigène de deux noms, si ce n’est la coexistence de deux
peuples ? Après la conquête, les Tyrrhéniens ne furent ni exterminés ni
bannis ; leur nom même prévalut chez les nations étrangères, comme en Angleterre
le nom des Anglo-Saxons sur celui des conquérants normands ; et les
progrès ultérieurs de la puissance étrusque parurent être ceux des anciens
Tyrrhéniens.
Les Pélasges formèrent donc sur les côtes occidentales de
la péninsule une première couche de population, que recouvrirent bientôt
d’autres peuples. Au milieu de ces nouveaux venus, les anciens maîtres de
l’Italie, comme les Pélasges de la
Grèce, perdirent leur langue, leurs moeurs, leur liberté et
jusqu’au souvenir de ce qu’ils avaient été. Il ne resta d’eux que les
murailles cyclopéennes de l’Étrurie et du Latium, blocs énormes posés sans
ciment, et qui ont résisté au temps comme aux hommes[61].
Quelques Pélasges cependant échappèrent et, cédant au mouvement de l’invasion
qui s’opérait du nord au sud, gagnèrent de proche en proche la grande île à
laquelle les Sicules donnèrent leur nom, et où les Morgètes les suivirent[62].
Pour ceux qui préférèrent à l’exil la domination étrangère, ils formèrent
dans plusieurs parties de l’Italie une classe inférieure, qui resta fidèle,
dans son abaissement, à cette habitude du travail, un des caractères de leur
race. Dans l’Œnotrie, les occupations basses ou serviles, c’est-à-dire toute
l’industrie[63],
demeura leur partage, comme dans l’Attique, olé on leur avait confié la
construction de la citadelle d’Athènes, de sorte que ces arts étrusques si
vantés, ces figures en bronze[64]
et en terre cuite, ces dessins en relief, ces vases peints, semblables à ceux
de Corinthe, etc., seraient l’œuvre des Pélasges restés serfs et artisans
sous les lucumons étrusques.
Leur religion est aussi obscure que leur histoire. Elle se
rattachait au culte des Cabires de Samothrace, Axieros, Axiokersa, Axiokersos
et Casmilos, dieux cosmiques, personnifications du feu terrestre et du feu
céleste, qui convenaient à des peuples mineurs et forgerons. Plus tard, on
identifia les Cabires avec des divinités grecques. Ainsi, sur un Hermès
fameux du Vatican, Axiokersos est associé à Apollon-Soleil, Axiokersa à Vénus
et Casmilos l’ordonnateur à Éros. Le
dieu suprême, Axieros, restait au-dessus de la triade émanée de lui.
On a dit que toutes les religions de l’antiquité ont été
les cultes de la nature naturante et de la nature
naturée. L’expression est barbare, mais elle est juste. De ces
religions, les unes appartenaient au pur naturalisme ; les secondes ont donné
naissance à l’anthropomorphisme, par lequel toutes finissent.
Les Cabires étant considérés comme le principe des choses,
le symbole de la génération, jouait un rôle important dans leur culte et dans
leur histoire figurée[65].
Sur un miroir tusco-tyrrhénien du quatrième siècle avant notre ère, on voit
deux des trois Cabires dont on avait fait les Dioscures Castor et Pollux,
tuant le plus jeune sous les yeux de Vénus, qui ouvre la ciste où sera
enfermée la dépouille du dieu, et en présence de la sage Minerve assistant,
calme et sereine, à cette mort qui n’est pas une mort véritable. La vie, en
effet, sort de la mort : le dieu ressuscitera, quand Mercure l’aura touché de
sa baguette magique.
L’initiation aux mystères de file de Samothrace resta un
acte de haute piété pour les Romains comme pour les Grecs. Rome fat môme mise
en rapport direct, par la légende, avec file pélasgique. Le Palladium et les
dieux Pénates, ravis par Énée aux flammes de Troie et qui étaient le gage de
l’empire pour la ville éternelle, c’était le Pélasge Dardanus, disait-on, qui
les avait apportés de Samothrace aux rives du Scamandre d’où ils passèrent à
Rome.
Vesta, la déesse de la flamme inextinguible, qui joua un
si grand rôle dans les religions italiennes, doit avoir été aussi une
divinité des Pélasges; mais elle appartenait à tous les peuples de la race
aryenne, car elle était la représentation féminine de l’Agni des Védas.
Les Pélasges et ceux qui imitèrent leurs procédés de
construction rendirent aux prétendus descendants des Troyens un service qu’on
n’a point assez remarqué. Les murs cyclopéens dont ils avaient entouré tant
de villes de l’Italie centrale sauvèrent Rome dans la seconde guerre punique,
en empêchant Annibal d’occuper une seule de ces forteresses inexpugnables qui
défendaient les approches de l’Ager Romanus.
Durant seize années, le grand Carthaginois. n’eut guère dans la péninsule que
l’enceinte de son camp[66].
Depuis deux siècles les Pélasges dominaient en Italie,
quand les Sicanes, chassés de l’Espagne par une invasion celtique, et des
Ligures, venus de la Gaule[67],
se répandirent sur le littoral méditerranéen, depuis les Pyrénées jusqu’à
l’Arno. En Italie, ils occupèrent sous divers noms une grande partie de la Cisalpine et les deux
versants de l’Apennin septentrional. Leurs continuelles attaques, surtout
celles des Sicanes[68],
qui s’étaient le plus avancés vers le Sud, forcèrent les Sicules à s’éloigner
des rives de l’Arno. C’était le commencement des désastres de cette nation,
qui s’était dite autochtone, afin de prouver ses droits à la possession de
l’Italie.
Lorsque, quatre siècles plus tard, les Étrusques
descendirent de leurs montagnes, ils chassèrent les Ligures de la riche
vallée de l’Arno, et les repoussèrent jusque sur les bords de la Macra. Toutefois
il y eut, longtemps encore, de sanglants combats entre les deux peuples, et,
malgré leur poste avancé de Luna, les Étrusques ne purent se maintenir en
paisible possession des terres fertiles qu’arrose le Serchio (Ausar)[69].
Prés de là, sur le San Pellegrino, le sommet le plus élevé de l’Apennin
septentrional (1575 mètres),
et dans les gorges impraticables d’où descend la Macra, habitaient les
Apuans, qui, du haut de leurs montagnes, épiant les routes et la plaine, ne
laissaient ni trêve ni relâche aux marchands et aux laboureurs toscans.
Séparés en autant de petits États qu’ils avaient de
vallées et toujours en armes les uns contre les autres, ces peuples
conservèrent cependant le nom général de Ligures et quelques coutumes
communes à toutes leurs tribus : le respect pour le caractère des féciaux et
l’usage de dénoncer la guerre par des ambassadeurs. Leurs moeurs aussi
étaient partout semblables : c’étaient celles de pauvres montagnards auxquels
la nature avait donné le courage et la force, au lieu des biens d’un sol
fertile[70].
Les femmes y travaillaient, comme les hommes, aux plus rudes ouvrages, et
allaient se louer pour la moisson dans les campagnes voisines, tandis que
leurs maris couraient la mer sur de frêles navires, jusqu’en Sardaigne,
jusqu’en Afrique, contre les riches marchands de Marseille, de l’Étrurie et
de Carthage[71].
Point de villes, si ce n’est Gênes, leur marché commun, mais de nombreux et
pauvres villages cachés dans la montagne et où les généraux romains ne trouvèrent
jamais rien à prendre. Quelques rares prisonniers et de longues files de
chariots, chargés d’armes grossières, furent toujours les seuls ornements des
triomphes liguriens[72].
Peu de peuples eurent une telle réputation d’activité
laborieuse, de sobriété et de vaillance. Pendant quarante ans, leurs tribus
isolées tinrent en E échec, clans leurs montagnes, la puissance romaine, et
on n’eut raison d’eux qu’en les arrachant à ce sol ingrat[73]
où ils voyaient toujours la famine menaçante, mais où ils trouvaient ce qui
était pour eux le premier des biens, la liberté.
A l’autre extrémité de la Cisalpine, habitaient
les Vénètes. Les deux peuples contrastent comme les deux pays. Au milieu de
ces belles plaines qu’a fécondées le limon de tant de fleuves, sous le plus
doux climat de l’Italie, les Vénètes ou les Victorieux[74],
comme on les appelait, échangèrent leur pauvreté et leur vaillance contre des
moeurs énervées et timides. Ils avaient, dit-on, cinquante villes, et Padoue,
leur capitale, fabriquait des étoffes en laine fine et des draps que, par la Brenta et le port de
Malamocco, elle exportait au loin ; les chevaux qu’ils élevaient étaient
recherchés pour les courses d’Olympie, et ils allaient vendre, en Grèce, en
Sicile, l’ambre jaune qu’ils tiraient de la Baltique. L’industrie
et le commerce accumulèrent dans leurs mains des richesses qui souvent
tentèrent les pirates de l’Adriatique. Mais aussi jamais on ne les vit en
armes, et ils reçurent honteusement, sans combat, sans résistance, la
domination romaine : une vie trop facile avait amolli leur courage.
Entrés en Italie à la suite des Liburnes de l’Illyrie, ou
venus peut-être des bords du Danube[75],
les Vénètes avaient été repoussés dans les montagnes du Véronais, du Trentin
et du Brescian, par les Euganéens, qui avaient possédé le pays avant eux et
qui ont laissé leur nom à une chaîne de collines volcaniques entre Este et
Padoue.
Au nord des Vénètes, les Carnes, probablement d’origine
celtique, couvraient le pied des montagnes qui ont pris leur nom, et de sauvages
Illyriens avaient occupé l’Istrie.
A une époque probablement contemporaine de l’invasion des
Ligures, arrivèrent les Ombriens[76]
(Amra, les nobles, les vaillants), qui,
après de sanglants combats, s’emparèrent de tous les pays possédés par les
Sicules dans les plaines du Pô. Poursuivant leurs conquêtes le long de l’Adriatique,
ils refoulèrent vers le sud les Liburnes, dont il subsista à peine quelques
restes (Prætutiens et
Péligniens)[77]
sur les bords de la Pescara,
et pénétrèrent jusqu’au Monte Gargano, où se conserve encore aujourd’hui leur
nom[78].
A l’ouest des Apennins, ils soumirent une partie des pays situés entre le
Tibre et l’Arno[79].
Les Sicanes qui s’y étaient fixés se trouvèrent enveloppés dans la ruine des
Sicules, et plusieurs troupes réunies de ces deux peuples émigrèrent ensemble
au delà du Tibre. Mais ils y rencontrèrent de nouveaux ennemis ; les aborigènes,
encouragés par leurs désastres, les repoussèrent peu à peu vers le pays des
Œnotriens, qui, à leur tour, les contraignirent d’aller, avec les Morgètes,
chercher un dernier asile dans l’île qu’ils appelèrent de leur nom. Les
Sicanes partagèrent encore une fois leur sort et passèrent après eux en
Sicile[80].
Héritiers des Pélasges du nord de l’Italie, les Ombriens
dominèrent des Alpes jusqu’au Tibre d’un côté, jusqu’au Monte Gargano de l’autre,
et partagèrent ce vaste territoire en trois provinces : l’Isombrie ou basse
Ombrie, dans les plaines à demi inondées du Pô inférieur ; l’Ollombrie
ou haute Ombrie, entre l’Adriatique et l’Apennin ; la Vilombrie ou Ombrie
maritime, entre l’Apennin et la mer Tyrrhénienne.
A la façon des Celtes et des Germains, ils habitaient dans
des villages ouverts, au milieu des plaines, dédaignant d’abriter leur
courage, comme les Pélasges et les Étrusques, derrière de hautes murailles,
mais exposés aussi, après une défaite, à d’irréparables désastres. On dit que
quand les Étrusques descendirent dans ta Lombardie, les Ombriens vaincus
perdirent d’un coup trois cents bourgades. Cependant, dans les cantons
montagneux de l’Ollombrie, leurs villes, à l’exemple des cités tyrrhéniennes
qui s’élevaient dans le voisinage, étaient montées sur les hauteurs et
s’étaient couronnées de murailles[81]
: ainsi, Tuder près du Tibre, Nuceria au pied de l’Apennin, Narnia sur un
rocher qui domine le Nar, Mevania, Interamna, Sarsina, Sentinum, etc., qui
par leurs constructions annoncent une civilisation plus prudente, mais aussi
plus avancée.
Pendant trois siècles, l’empire des Ombriens subsista et
valut à ce peuple une grande renommée de puissance; hais il fut brisé par l’invasion
étrusque qui leur enleva les plaines du Pô et l’Ombrie maritime, où les
attaques des Tyrrhéniens, restés maîtres d’une partie du pays, avaient
ébranlé leur puissance. Confinés alors entre l’Apennin et l’Adriatique, ils y
subirent l’influence, même la domination de leurs voisins. Des caractères
étrusques se voient sur leurs monnaies ; on en trouve aussi sur leurs
tables d’Iguvium avec des mots qui semblent appartenir à la langue des
Rasenas ; enfin les devins de l’Ombrie n’avaient pas moins de réputation
que les augures toscans[82].
Plusieurs fois ils s’unirent contre les mêmes adversaires.
Ainsi, les Ombriens suivirent les Étrusques à la conquête de la Campanie, où les villes
de Nuceria et d’Acerrœ. rappelaient par leur nom deux cités ombriennes, et
ils prirent part à leur grande expédition contre les Grecs de Cumes[83].
Lorsque l’Étrurie comprit que la cause des Samnites était celle de l’Italie
entière, l’Ombrie ne lui fit pas défaut à ce dernier jour ; soixante
mille Ombriens et Étrusques, restés sur le champ de bataille de Sutrium,
attestèrent l’antique alliance et peut-être la fusion des deux peuples.
Enfin, quand la liberté perdue ne laissa plus d’autre joie que le plaisir et
la mollesse, ils s’Y plongèrent et restèrent encore unis dans une même
réputation d’intempérance[84].
Tous deux aussi avaient eu les mêmes ennemis à combattre, Rome et les Gaulois
: avec, cette différence, due à la disposition des lieux et à la direction de
l’Apennin, qui couvrait l’Étrurie contre les Gaulois et l’Ombrie contre Rome,
que celle-ci avait paru d’abord plus redoutable aux Étrusques qu’aucune
barrière ne séparait d’elle, et ceux-là aux Ombriens dont le pays s’ouvrait
sur la vallée du Pô. Les Sénons en envahirent une partie considérable et
prirent toujours à travers l’Ombrie dans leurs courses vers le centre et le
sud de la péninsule.
Les Ombriens étaient divisés en de nombreuses peuplades
indépendantes, dont les unes habitaient les villes, les autres la campagne.
Ainsi, tandis que la masse de la nation faisait cause commune avec les
Étrusques, les Camertes traitaient avec Rome sur le pied d’une parfaite
égalité ; Ocriculum obtint aussi l’alliance romaine, mais les Sarsinates
osèrent attaquer seuls les légions et fournirent aux consuls deux triomphes.
Pline comptait encore, de son temps, dans l’Ombrie, quarante-sept peuples
distincts[85],
et cette séparation des populations urbaines et rustiques, cette passion de
l’indépendance locale, cette rivalité des villes, furent toujours l’état
normal de la Romagne,
de la marche d’Ancône et de presque toute l’Italie. Au quinzième siècle,
comme dans l’antiquité, il y avait dans la Romagne des communautés de paysans entièrement
libres, et toutes les villes formaient des municipalités jalouses[86].
Aussi, cette race énergique qui ne connut pas l’esprit processif des Romains
et où la force décidait du droit[87],
ces hommes que Napoléon a proclamés les meilleurs soldats de l’Italie,
ont-ils, grâce à leurs divisions, facilement subi l’ascendant de Rome et plus
tard obéi au plus débile des gouvernements.

III. Étrusques
Notre civilisation occidentale a, comme le vieil Orient,
ses mystères ; l’Étrurie est pour nous ce que l’Égypte était avant
Champollion. Nous savons bien qu’elle a été habitée par un peuple
industrieux, commerçant, artiste et guerrier, rival des Grecs tout en
subissant leur influence, longtemps puissant et redouté dans la Méditerranée ;
mais ce peuple a disparu, nous laissant pour énigme une langue inconnue et,
pour preuve de ce qu’il avait été, d’innombrables monuments : vases, statues,
bas-reliefs, ciselures, objets précieux pour le travail et la matière. — Un
peuple assez riche pour ensevelir avec ses chefs de quoi solder une armée ou
bâtir une ville ; assez industrieux pour inonder l’Italie de ses
produits ; assez civilisé pour couvrir d’inscriptions ses monuments et
ses tombeaux[88].
Mais tout cela est muet, et la science moderne, frappée d’impuissance, n’a su
interpréter encore qu’une vingtaine de mots de la langue étrusque[89].
Les portraits qu’ils nous ont laissés d’eux-mêmes sur leurs tombeaux n’en
disent pas davantage. Ces hommes trapus et obèses, au nez courbe et au front
fuyant, n’ont rien de commun avec le type grec ou italiote et ne sont pas de
la même race que les personnages à traits effilés représentés sur leurs vases.
D’où venaient-ils ? Les anciens eux-mêmes
l’ignoraient. Trompés par le nom des Tyrrhéniens, qui avaient précédé les
Étrusques ait nord du Tibre, les Grecs les prirent pour des Pélasges, et les
firent voyager de la
Thessalie et de l’Asie Mineure jusqu’en Toscane. Mais, au
témoignage de Denys d’Halicarnasse, leur langue, leurs lois, leurs usages,
leur religion, n’avaient rien de commun avec ceux des Pélasges. Niebuhr et
Otf. |