I. Périclès
Périclès naquit en 494, quatre années avant le premier
choc de Il aborda dès sa jeunesse les plus hautes connaissances où se fût encore exercé l’esprit humain, et il les reçut de la bouche des plus beaux génies qui, alors, accouraient à Athènes comme dans leur commune patrie. Zénon d’Élée lui fit part des doctrines sévères de son école et de sa puissante dialectique. Le musicien Damon passait pour lui enseigner la musique[2], mais on soupçonnait qu’il lui apprenait l’art de gouverner les hommes, surtout l’art de se gouverner soi-même, en mettant dans son âme une parfaite harmonie. C’est ce Damon qui disait, suivant Platon, qu’on ne pouvait toucher aux règles de la musique sans ébranler les luis fondamentales de l’État. Attaqué par les poètes comiques, il fut, comme partisan de la tyrannie, banni par l’ostracisme. Périclès eut encore un troisième conseiller dans Anaxagore de Clazomène, surnommé l’Esprit, soit à cause de son habileté à pénétrer les choses abstraites, soit parce que, le premier, il exprima clairement la notion d’une intelligence répandue dans l’univers[3]. Le philosophe qui avait cherché par-delà le monde physique le principe de l’harmonie du Cosmos, aimait dans Périclès cette élévation de pensée, cette dignité de caractère qu’on retrouve dans son éloquence et dans sa conduite. Les contemporains furent si frappés de cette magnifique intelligence qu’ils donnèrent à Périclès le surnom d’Olympien ; et Thucydide, même Platon, ses adversaires politiques, sont prêts à parler de lui comme le peuple d’Athènes. Il n’agissait point par mouvements soudains, mais avec calme et sérénité. La prudence, dans sa plus haute acception, dirigeait sa conduite. Tout pour lui était sujet de réflexion. Jamais, dit Plutarque, il ne monta à la tribune sans prier les dieux de ne laisser échapper de sa bouche une parole qui ne fût utile à la question qu’il allait traiter. Il avait étudié la physique et la philosophie, il médita aussi sur le gouvernement, surtout il étudia les Athéniens. Nul ne connut ce peuple plus à fond ; nul ne vit mieux ses faiblesses, non pour en tirer profit, niais pour les combattre. Le premier, il comprit qu’il n’était, pour un homme politique, d’influence durable clans une telle ville qu’à la condition d’une grande réserve; et, ce qui est plus difficile encore, il agit en conséquence. Il sut qu’on lui trouvait quelque ressemblance avec Pisistrate dans les traits et dans le langage; il se garda bien de braver les puériles alarmes qui déjà s’éveillaient. Il attendit, se tint longtemps à l’écart et ne se produisit qu’avec, lenteur ; seulement, à l’armée, il montrait le plus brillant courage. De noble race, il avait peu de penchant naturel pour le peuple ; mais la politique et la raison. lui conseillèrent d’étouffer ses préférences. Cimon, alors dans l’éclat de ses victoires, tenait le premier rang au milieu du parti aristocratique, et cette place n’était remplie par personne à la tête du parti populaire : il la prit. Depuis Marathon, la faction des nobles n’était qu’une minorité tracassière, une opposition stérile ; avec le peuple seul il y avait de grandes choses à faire. Périclès se donna à lui. Dès qu’il commença à se mêler des affaires de l’État, il s’y dévoua sans réserve ; mais, pour ne point se prodiguer, il agit rarement par lui-même, le plus souvent par des agents qu’il lançait sur la place publique. On sentait sa main, on ne la voyait pas : Comme la galère salaminienne, dit Plutarque, que l’on gardait à Athènes pour les solennités, il ne paraissait en public que dans les grandes occasions. Mais alors il déployait une souveraine autorité de parole. Aristophane le représente lançant, comme Jupiter, des foudres et des éclairs qui vont bouleverser la Grèce[4]. C’est une satire du poète. Périclès n’avait point de ces éclats d’éloquence et de passion. La persuasion, dit Eupolis, était sur ses lèvres, parce qu’il ne donnait que de sages conseils dans un langage élevé, digne des grands intérêts qu’il voulait servir. Ce qu’on a quelquefois appelé son règne fut l’empire du bon sens. L’ami d’Anaxagore pensait comme lui que la raison devait tout ordonner, πάντα διεxόσμησε νόος. Le temps n’a malheureusement rien épargné de ses discours, si ce n’est quelques mots qui étaient restés dans toutes les mémoires : Ils sont immortels, s’écriait-il un jour en parlant des guerriers morts pour la patrie, immortels comme les dieux ; car à quel signe reconnaissons-nous les dieux, dont l’essence nous échappe ? Nous ne les voyons pas ; les hommages qui les honorent, seuls les révèlent. Ainsi connaissons-nous ceux qui sont tombes pour le salut commun. Dans la discussion il avait l’adresse qui tourne les obstacles et la vigueur qui ne se laisse point dompter : Quand je l’ai terrassé et que je le tiens sous moi, disait un de ses adversaires, il s’écrie qu’il n’est point vaincu et le persuade à tous. La grâce se retrouvait aussi dans sa mâle éloquence : Notre jeunesse a péri dans le combat, disait-il un jour, l’année a perdu son printemps[5]. La réserve de Périclès en public n’était point un rôle
appris et bien joué. Il apportait dans sa conduite privée la même mesure et
la même dignité. Sa vie était simple, modeste, frugale ; son âme toujours
égale, inaccessible à l’ivresse du succès, comme au ressentiment de
l’outrage. Un de ses ennemis, homme bas et vil, s’attacha tout un jour à ses
pas sur la place publique en l’injuriant, et le poursuivit encore de ses
insultes quand il rentra chez lui : Périclès ne se retourna même pas ;
mais, arrivé à sa demeure, il appela un esclave et lui ordonna de prendre un
flambeau et de reconduire cet homme. Point de bruyants plaisirs ; il
refusait toute invitation à des festins ou à des fêtes. Jamais on ne le
voyait hors de sa maison, si ce n’était pour aller au conseil ou à la place
publique. Afin de n’être point détourné des affaires de l’État par le soin de
sa fortune particulière, et peut-être aussi pour que sa frugalité fût connue,
il faisait vendre chaque année et à la fois tous les produits de ses
terres ; et chaque jour il envoyait acheter au marché ce qu’il fallait
pour l’entretien de sa maison, où régnait une économie sévère. Non qu’il fût
d’humeur triste et farouche ; à ses loisirs, il recevait quelques amis
et se reposait de ses travaux en causant d’art avec Phidias, de littérature avec
Euripide et Sophocle, de philosophie avec Protagoras, Anaxagore ou Socrate. Cette conduite de Périclès, à la fois si réservée et si cligne, était la critique des libéralités intéressées de Cimon, comme son irréprochable intégrité ravivait, par un heureux contraste, le souvenir récent des rapines de Thémistocle. Thucydide et Plutarque lui rendent ce témoignage qu’il n’augmenta pas d’une drachme le bien qu’il avait hérité de son père. Le peuple avait donc enfin trouvé un chef qu’il pût
estimer et ne pas craindre. Aussi lui accorda-t-il une confiance sans bornes.
Jamais homme n’eut dans Athènes un pareil pouvoir ; et, ce qui est à
l’honneur du peuple et de son chef, jamais pouvoir ne fut acquis et conservé
par des voies plus pures. Sans titre particulier, sans commandement spécial[6], et par la seule autorité de son génie et de ses vertus,
Périclès fut, durant quinze années, aussi maître dans Athènes, et plus
noblement, qu’Auguste dans Rome. Maintes fois il gourmanda impunément cette
foule si volage, assure-t-on, et si capricieuse ; le scrutin de l’ostracisme,
qui frappa son rival Thucydide, ne s’ouvrit pas pour lui. Un ancien dit bien qu’on ne pouvait tenir le peuple, non plus qu’un jeune
cheval à qui l’on a ôté la bride, et qu’il prit une audace telle, qu’il ne
voulut plus obéir, mais mordit un jour l’Eubée, et un autre jour s’élança sur
les îles. La comparaison est plaisante ; mais c’est de l’histoire
écrite avec des pamphlets. Plutarque l’a prise en effet aux poètes comiques.
Il faut se bien représenter les Athéniens de ce temps non comme la plèbe
ignoble de Rome, qui n’avait qu’un souci, du pain et des jeux, mais comme une
aristocratie élevée par ses goûts, son élégance, sa culture intellectuelle et
l’habitude du commandement, au-dessus de la condition ordinaire des autres
peuples[7]. La populace, à
Athènes, comprenait les esclaves, les étrangers, les métèques, cette foule de
plus de cent mille âmes qui encombrait la ville et le Pirée, l’aristocratie,
c’était les quinze à vingt mille citoyens qui, seuls, jugeaient et
légiféraient, qui nommaient aux charges, que seuls ils remplissaient, et qui
décidaient du sort de la moitié de A ce point de vue, tout s’éclaircit et s’explique. Périclès, pour consolider une domination nécessaire, fit ce que la forée des choses produisait d’elle-même : il constitua à la tête de cet empire une classe privilégiée dont il chargea ses artistes et ses poètes d’élever chaque jour les sentiments. Traduisons donc, quand il s’agit des Athéniens de ce temps, le mot peuple par celui de noblesse ou de corps aristocratique. Le nom de Périclès reviendra sans cesse dans ce chapitre. Cependant il ne peut être question pour lui de dictature, à moins qu’on n’entende par ce mot l’empire de la raison et de l’éloquence. Les anciennes institutions continuaient à fonctionner. Toute proposition était présentée au conseil des Cinq-cents, qui l’examinait et, s’il la jugeait bonne, la renvoyait comme projet de décret, προβούλευμα, à l’assemblée du peuple, où les prytanes la portaient. La décision appartenait donc au peuple seul, mais avant le vote, il écoutait ou regardait Périclès. II. Organisation de l’empire athénienToute l’administration de Périclès peut être ramenée à deux ordres de faits : 1° Consolider la domination athénienne; 2° Rendre Athènes et le peuple athénien dignes de leur empire. Étudions ses efforts dans cette double voie. Aristophane prétend qu’Athènes commandait à mille cités, chiffre évidemment exagéré. Mous n’en connaissons que 280 ; il est vrai que nous ne les connaissons pas toutes. Ces villes étaient de trois sortes : sujettes, alliées ou colonies athéniennes. Les conquêtes de Cimon et de Périclès avaient donné à
Athènes Égine et l’Eubée, les deux boulevards de l’Attique, Thasos, qui
commande la côte de Thrace, Naxos, à mi-chemin de l’Asie, Éion, la clef de La confédération dont Aristide avait arrêté les bases
s’était peu à peu changée, pour Athènes en suzeraineté, pour les alliés en
dépendance. Ce changement résultait de la nature des choses : il était
inévitable que la confédération se briserait ou serait remplacée par un empire
athénien[9]. Du jour où ils
avaient accepté l’offre de Cimon, de donner leurs vaisseaux et de l’argent au
lieu de soldats, les alliés avaient laissé toutes les forces de la ligue se
concentrer dans Athènes, toute l’habileté, tout l’orgueil militaire devenir
le seul partage des Athéniens. Pendant qu’ils labouraient et trafiquaient,
Athènes portait sur tous les rivages son pavillon victorieux;. En vain
eussent-ils voulu rompre une alliance qui, pour le moment, paraissait sans
but, Athènes avait le droit de leur rappeler l’honorable fondement de son empire,
et le serment des confédérés, et les sacrifices, et les boules de fer,
rougies au feu, solennellement jetées à la nier en signe que l’alliance
devait être perpétuelle. Elle pouvait dédaigner l’impopularité encourue en remplissant
un devoir impérieux[10] ; bien
plus, montrer du doigt les flottes phéniciennes piètes à sortir de leurs ports,
si elle retirait ses escadres, et partout la piraterie renaissant pour peu qu’elle
cessât de faire la police des mers. Ils acceptaient donc cette domination
nécessaire, sous laquelle au moins leur commerce prospérait. A l’époque où nous
sommes, c’était de la reconnaissance, non de la haine, qu’ils m’aient pour la
glorieuse cité. Lemnos lui faisait hommage d’une statue de bronze de Minerve,
Les alliés conservaient leurs lois, leur constitution
intérieure, lors nième que celle-ci était, comme à Samos, à Chios et à Lesbos,
contraire au principe démocratique. Ce ne fut que durant la guerre du Péloponnèse
qu’il devint de principe, à Athènes, de combattre partout l’aristocratie, que
partout Lacédémone relevait. Ils gardaient aussi le droit de guerre
privée : le différend entre Samos et Milet en est la preuve ; et
Athènes continua si bien de les tenir pour de véritables États, que Périclès
leur adressa des ambassadeurs, lorsqu’il en envoya dans le Péloponnèse et La cessation de la diète de Délos entraîna une autre innovation. En formant la confédération, les alliés avaient très certainement décidé que la diète jugerait tourtes les affaires fédérales. Ce droit passa de Délos à Athènes avec la garde du trésor commun, et elle fut exercée par les héliastes. Mais cette juridiction, bornée dans l’origine à toute cause regardée comme une infraction à l’alliance, empiéta peu à peu sur la juridiction civile[14]. Cet empiétement fut favorisé par l’assentiment des petites cités, qui se trouvèrent ainsi protégées contre la violence des grandes ; et par l’idée familière aux Grecs, malgré leur égoïsme municipal, d’une justice quelquefois cherchée et rendue hors de leurs murs. Ce recours à des juges étrangers n’était pas une coutume
inconnue à Cette autorité judiciaire d’Athènes sur ses alliés
s’étendit comme son autorité politique. Il ne put y avoir de sentence de mort
prononcée qu’à Athènes, sans doute pour cause politique[17] ; tout
différend entre citoyens de cieux villes, peut-être même tout litige
dépassant une certaine somme, y fut porté[18]. De là des
retards, des frais de voyage et de séjour fort préjudiciables aux alliés,
mais très probablement aussi une justice plus à l’abri des passions locales.
Thucydide le dit : les alliés préféraient avoir le
peuple entier d’Athènes pour juge, car cette justice populaire était leur
refuge et leur défense contre les excès des grands[19]. Et ailleurs : Dans leur commerce avec nous, les alliés sont habitués à
la plus parfaite égalité. Nous sommes soumis aux mêmes lois d’après
lesquelles ils sont jugés, et nous perdons souvent nos procès contre eux
(I, 77). Cette
intervention dans l’administration intérieure des cités ne deviendra une
véritable gêne que durant la guerre du Péloponnèse, quand Athènes sera
contrainte, pour sa propre défense et pour celle d’un empire utile à Certaines cités échappèrent à cette condition. Chios, Samos, Lesbos, peut-être aussi Potidée, qui, malgré son origine dorienne, demanda à être reçue dans l’alliance, n’étaient pas soumises à l’obligation de reconnaître, pour certains cas la juridiction des héliastes. Gardant leurs soldats, leurs vaisseaux et leurs fortifications, sans payer tribut, et fournissant un contingent militaire, ces villes étaient, à vrai dire, les seules pour qui subsistât la primitive alliance. Mais Athènes ne pouvait, ne devait pas plus leur permettre qu’aux petites cités d’en sortir. Il était juste que toutes contribuassent aux frais d’une sécurité dont toutes profitaient[21]. Samos pourtant voulut s’en affranchir. Un différend s’était élevé entre cette ville et Milet. Il en résulta une guerre où les Milésiens eurent le dessous. Mais un parti démocratique s’était formé a Samos, qui ne cherchait que l’occasion de renverser la faction oligarchique, alors maîtresse du gouvernement : ce parti se joignit aux Milésiens pour invoquer l’appui d’Athènes. Les Samiens reçurent l’ordre de suspendre les hostilités, et de soumettre la contestation à un tribunal athénien. Sur leur refus, Périclès vint à Samos avec 40 galères, y établit une constitution démocratique, leva une contribution de 20 talents pour les frais de l’expédition, et emmena comme otages 50 jeunes garçons et 50 hommes faits, qu’il déposa à Lemnos. Une troupe de Samiens du parti vaincu avait fui auprès de Pisuthnès, satrape de Sardes. A peine les Athéniens étaient-ils partis, que ces bannis, aidés de l’or du satrape, levèrent 700 hommes, passèrent à Samos pendant la nuit, et y renversèrent le gouvernement démocratique. Périclès avait laissé dans file une faible garnison athénienne, ils la livrèrent aux Perses; et, avant que le bruit de leur audacieux coup de main se fût répandu, ils enlevèrent leurs otages déposés à Lemnos. Byzance s’associa à ce mouvement ; ils tentèrent même d’entraîner le Péloponnèse à une guerre générale contre Athènes (440). Dans une assemblée des alliés de Sparte, la question fut vivement débattue[22]. Corinthe, fort animée elle-même en ce moment contre une de ses colonies, traita, quoique ennemie d’Athènes, la conduite des Sauriens de rébellion et de rejeter leur demande ; dans dix ans, elle plaidera la cause contraire. Mais ses premières paroles étaient fondées en droit. Les alliés avaient formellement promis de rester étroitement unis aux Athéniens; plusieurs inscriptions nous ont conservé la formule de ces engagements. Serment des habitants d’Érythrée : Je ne me séparerai pas du peuple d’Athènes, ni de ses alliés, et je refuserai de suivre quiconque le fera. Serment des sénateurs de Colophon : Nous ne nous séparerons des Athéniens ni en actions ni en paroles ; et soit maudit avec tous les siens celui de nous qui manquera à cette promesse. Serment des citoyens de Chalcis : Je ne me séparerai des Athéniens ni en paroles ni en actions ; si quelqu’un pousse à la défection, je le dénoncerai aux Athéniens[23]. Athènes avait donc pour elle la légalité, lorsqu’elle contraignait par la force les confédérés à rester dans les conditions de l’alliance. À la nouvelle de la révolution opérée à Samos, les
Athéniens nommèrent pour réprimer l’insurrection dix généraux, au nombre desquels
furent Sophocle et Périclès. Us avaient sous leurs ordres 60 vaisseaux ;
une partie alla surveiller la flotte phénicienne, que les grands de Samos
n’hésitèrent pas à appeler ; les 44 autres battirent les 70 galères de
Samos. Des secours venus d’Athènes, de Chios et de Lesbos, permirent de
débarquer dans l’île et d’assiéger la capitale, tandis que Périclès allait
croiser avec 60 voiles sur les côtes de Cette guerre tint quelque temps On doit remarquer plusieurs choses encore au sujet de
cette guerre. D’abord la hâte des dissidents à mêler les Perses à leur
querelle, ce qui légitime l’empire d’Athènes en montrant que, sans sa fermeté
à tenir ces cités réunies, leurs divisions les eussent bien vite livrées sans
défense au grand roi; ensuite la fidélité des alliés, dont aucun ne broncha,
preuve que cet empire n’était point si odieux; la modération d’Athènes, qui
n’inflige à Samos, vaincue après une opiniâtre résistance, que les conditions
imposées à Thasos et à Égine, sans vengeances particulières; enfin, son droit
à punir une défection coupable, puisqu’elle n’avait fait en cette
circonstance qu’appliquer le principe proclamé par Corinthe, sa rivale et
naguère son ennemie, au mi-lieu du congrès des Péloponnésiens : Chaque État confédéré a le droit de contraindre les
membres rebelles[25]. Isocrate
prétend qu’en trois mois les harmostes lacédémoniens ont fait périr, sans
jugement, plus de citoyens grecs qu’Athènes n’en a condamné pendant toute la
durée de son empire[26]. Bientôt l’on
verra que Il est bon d’insister sur ces faits, car on a bien rarement été juste pour le peuple d’Athènes, pour cette glorieuse démocratie, quelquefois sans doute ingrate, violente et mobile, mais qui a racheté ses fautes par son enthousiasme pour tout ce qui était beau et grand, par les chefs-d’œuvre qu’elle a inspirés, par les artistes, les penseurs et les poètes qu’elle a donnés au monde. Eschyle, Sophocle et. Euripide, Phidias et Aristophane, Socrate et Platon, tous, quelques-uns malgré eux-mêmes, plaident encore pour elle devant la postérité[27]. A côté des villes sujettes et alliées, Athènes possédait
de nombreuses colonies. Périclès avait compris le triple avantage des établissements
coloniaux, ou clérouquies, pour diminuer dans la ville le nombre des pauvres[28] ; pour occuper
au loin, dans l’intérêt du commerce et de la puissance d’Athènes, des
positions importantes; pour donner enfin aux citoyens des terres d’un rapport
plus certain que celles de l’Attique, exposées, depuis la défection de
Mégare, aux ravages des Péloponnésiens. L’Eubée avait déjà reçu 4000
colons ; 2000 citoyens allèrent encore fonder sur les ruines d’Histiée
la ville d’Orée, qui commanda la navigation des golfes Maliaque et
Pagaséen ; d’autres étaient à Chalcis, la porte de l’Eubée. Ils tenaient
ainsi par les deux bouts file qui devait être le grenier de l’Attique, si les
blés de l’Euxin venaient à manquer ; et ils possédaient les deux tiers
de son territoire. 500 furent envoyés à Naxos et 250 à Andros, les deux
citadelles des Cyclades. Les terres de Scyros, une des étapes dans la
traversée du Pirée à la côte de Thrace, appartenaient à des propriétaires
athéniens. On sait l’importance que donnaient à Il forma des établissements jusqu’au fond de l’Euxin.
Sinope, colonie milésienne, était déchirée par les factions; le parti
démocratique, en lutte avec le tyran Timésilaos, ne pouvait rien espérer de
Milet, alors trop faible ; il appela à son secours Périclès, qui, à la tête
d’une flotte nombreuse, visitait ces parages pour 5 montrer avec éclat la
puissance athénienne. Périclès laissa à Sinope 13 vaisseaux, sous les ordres
de Lamachos, qui chassa le tyran. Le parti vainqueur offrit en récompense à
600 Athéniens les biens de Timésilaos et des exilés. Vers la même époque, Amisos
reçut sur son territoire un assez grand nombre d’Athéniens pour que, au temps
de Mithridate, la population de cette ville fût regardée comme originaire de
l’Attique. En face, de l’autre côté de l’Euxin, régnaient dans
Même à l’occident, Athènes envoyait des colons. Les habitants de Sybaris, cinquante-huit ans après la destruction de leur ville, avaient tenté de la relever. Les Crotoniates les dispersèrent. Ces malheureux implorèrent l’appui de Sparte, qui refusa de s’engager dans une entreprise si lointaine ; puis celui d’Athènes, où leur demande fut appuyée par Périclès. On fit appel à tous les étrangers qui voulurent prendre part à l’expédition, parmi eux se trouvèrent l’historien Hérodote et l’orateur Lysias. La ville de Thurion, qui eut l’honneur de compter ces deux noms illustres parmi ceux de ses fondateurs, n’en fut pas plus heureuse dans le commencement. Ceux qui restaient de l’ancienne population sybarite, montrèrent un orgueil et des prétentions qui blessèrent les nouveaux venus, dans la latte furieuse qui suivit, ils furent complètement exterminés. Depuis ce temps, Thurion, qui adopta les institutions de Charondas, vécut en paix au dedans et au dehors. Quelques Athéniens semblent avoir aussi pris part à la fondation de Parthénopé, sur la mer Tyrrhénienne, et une inscription de date postérieure a conservé un décret du peuple qui envoyait des colons sur le littoral italien de l’Adriatique, afin de combattre les pirates étrusques d’Hadria et de Spina[29]. Dans l’ancien système colonial des Grecs, la colonie devenait bientôt étrangère à la métropole. Il en fut encore ainsi pour quelques établissements coloniaux du cinquième siècle, tels que Thurion, Amphipolis, etc. Les clérouquies de Périclès eurent un caractère tout différent. Elles furent un acte de la puissance publique, et les pays où Athènes les établissait étaient une véritable extension du territoire de l’Attique. Les clérouques y conservaient tous leurs droits de citoyens; ils étaient inscrits, eus et leurs fils, dans leur dème d’origine, ils pouvaient sacrifier aux autels des divinités poliades[30] ; Aristophane et Platon seront fils de clérouques établis à Égine. Dans les contestations judiciaires, et au moment de la répartition des charges liturgiques, ces colons avaient une excuse légale, étant considérés comme absents pour le service de la république[31]. Aussi étaient-ils appelés : Le peuple qui est à Samos, le peuple qui est à Imbros : ό δήμος ό έν Σάμω. On leur donnait des terres conquises, sauf un dixième qui était réservé à Athéna, de sorte que le revenu du domaine sacré, et par suite le trésor gardé sur l’Acropole, s’accroissait en même temps que la puissance publique[32]. Enfin la clérouquie s’organisait comme la métropole, en se donnant une constitution calquée sur celle d’Athènes, qui envoyait dans la colonie un épimélète ou surveillant[33]. Il y a bien dans cette politique quelques rapports avec le système romain, mais plus encore de différence. Rome, puissance continentale, placée au centre de son empire à portée de ses colonies, pourra les défendre et les tenir dans sa dépendance ; Athènes ne gardera les siennes, éparses dans les îles et sur les côtes lointaines, qu’autant qu’elle restera maîtresse de la mer : de là, pour elle, la nécessité d’y commander toujours. Lorsque son empire maritime tombera, ses clérouques seront chassés ou conquis. Le système de Périclès, excellent pour étendre et soutenir la fortune maritime d’Athènes, ne pouvait empêcher ni la perte d’une bataille navale, ni la prise du Pirée. Les colonies romaines, au contraire, sauveront la domination continentale de Rome, eu couvrant leur métropole d’un bouclier impénétrable contre Pyrrhus et les Carthaginois. La fondation de colonies nombreuses n’est d’ailleurs que la moitié du système romain; ce système se complétait par l’admission, dans une très grande proportion, des étrangers au titre de citoyens. Or Athènes ne pratiqua jamais que parcimonieusement cette politique libérale qui, de nos jours, a fait la rapide grandeur des États-Unis d’Amérique. En 444, un prince libyen, maître d’une grande partie de la basse Égypte, fit un présent de blé pour être distribué au peuple. Périclès ordonna un recensement des vrais citoyens, et fit exclure tous ceux dont le père ou la mère n’étaient pas athéniens. Près de 5000 habitants furent déchus de leur titre, et le nombre de ceux qui le gardèrent, après cette épreuve, ne s’éleva qu’à un peu plus de 14.000. Thémistocle n’eût été, à ce compte, qu’un étranger dans Athènes, car sa mère n’était pas Athénienne, et la ville qu’il avait sauvée l’eût vendu comme esclave, s’il est vrai, comme le veut un ancien récit, que Périclès ait fait appliquer aux 5000 métèques la loi rigoureuse portée contre ceux qui usurpaient le titre de citoyen. Quelle différence, si Périclès avait, comme le sénat de Rome, largement ouvert la cité aux étrangers ; si les droits politiques, au lieu de rester réservés à un petit nombre, avaient été successivement conférés à beaucoup ! Au lieu de compter quelques milliers de citoyens, Athènes en aurait eu une multitude, et l’empire, reposant sur une large base, ne se fût pas écroulé au premier choc. Selon quelques écrivains, Athènes commandait à une multitude d’hommes. Leurs chiffres sont sans doute exagérés. Mais, le fussent-ils de moitié, ce n’était pas avec une imperceptible minorité de 14.000 citoyens qu’elle pouvait contenir tant de peuples. Là est le secret de sa faiblesse, et Périclès, qui vit tant de choses, eut le tort de ne pas voir qu’Athènes devait renoncer à son empire ou à son égoïsme municipal. Xénophon, qui vécut, il est vrai, une génération plus tard, comprit que là était le salut. Favorisons les métèques, écrivait-il, nous assurerons ainsi un de nos plus beaux revenus, puisque les métèques versent dans notre sein l’abondance, et que, loin de nous être à charge, le gouvernement retire d’eux un impôt pour leur habitation. Supprimons toutes les servitudes, aussi odieuses qu’inutiles a l’État, dont nous les avons frappés, dispensons-les encore de servir dans l’infanterie pesante. Faisons plus, recevons-les même dans le corps des cavaliers ; par là nous gagnerons leur amitié ; par là nous attirerons tous ceux qui n’auront point ailleurs le droit de cité, et dont l’affluence augmentera la richesse, la population et la puissance de notre république[34]. Voilà, en théorie, la vraie politique. Mais était-elle applicable en Grèce, comme elle le fut à Rome ? Les institutions religieuses n’y faisaient-elles point obstacle, et plus encore les idées qui régnaient sur le caractère qu’une république hellénique devait garder ? Périclès, comme Platon, comme Aristote, rie comprenait une cité qu’avec une bourgeoisie souveraine peu nombreuse, et l’on a vu que les 5000 votants étaient moins un peuple qu’une corporation gouvernant un empire. Mais, s’ils étaient peu nombreux, quelle émulation ! L’univers les regardait ; ils réunissaient le double avantage des petits États et des grands théâtres[35]. Cet empire possédait, pour se défendre, des ressources qui semblaient lui permettre de tout braver[36]. Il n’avait point, pour sa marine, de fleuve débouchant dans la mer; le plus grand des cours d’eau de l’Attique n’était qu’un torrent, qui se traînait, au milieu des sables, jusqu’à la baie de Phalère. Mais le Pirée n’était pas loin, et il offrait un port magnifique à 300 trières, montées par une nombreuse armée de rameurs, soit esclaves et mercenaires soudoyés de toutes parts, soit métèques, même citoyens. Ajoutez à ces forces 43.000 hoplites, citoyens et métèques, qui pouvaient au premier signal entrer en campagne ; 16.000 jeunes gens ou vieillards chargés de la garde des forteresses ; 4200 cavaliers, y compris 200 archers à cheval, 4600 archers scythes et crétois à pied. Des chantiers, que Thémistocle avait commencés, permettaient de réparer promptement les avaries fréquentes dans les navires, à cause de la mauvaise qualité du bois employé. Enfin, 9700 talents étaient dans le trésor public, sans compter 500 talents représentés par les offrandes déposées dans les temples, par le butin fait sur les Mèdes et par les 40 talents d’or qui décoraient la statue de Minerve. À cette réserve importante, il fallait joindre les revenus annuels de la république. Si l’entretien des armées, à cette époque, coûtait moins cher que dans les temps modernes, parce qu’il n’y avait pas ou qu’il y avait fort peu d’artillerie[37] et que tout citoyen était tenu de s’équiper à ses frais, il est néanmoins certain que de pareilles forces exigeaient des dépenses considérables La construction des vaisseaux, la solde des hoplites, des cavaliers et des rameurs, le traitement des juges, l’indemnité aux citoyens qui venaient aux assemblées les distributions gratuites de blé, les frais considérables pour les fêtes, surtout pour les grands travaux que Périclès exécuta, devaient aisément prendre en pleine paix, 1000 talents par année. Comment faire face à de telles dépenses que la moindre guerre augmentait? Dans nos vieilles sociétés, la richesse acquise et transformée en biens-fonds, s’accumule et s’accroît chez les familles qui savent la garder. C’est elle que la démocratie moderne aime à atteindre par le fisc, afin de diminuer d’autant les impôts de consommation dont les pauvres, à raison de leur nombre, payent la plus forte part. Les Grecs, au contraire, peuple jeune qui arrivait à la fortune par le commerce et l’industrie, bien plus que par la propriété foncière, n’aimaient pas les contributions directes. À Athènes on répugnait, à moins de nécessité urgente, à imposer la propriété et le travail, comme cela eut lieu en 428, quand les citoyens fournirent à l’État 200 talents[38]. Les meilleurs revenus paraissaient être ceux qui provenaient des biens de l’État et des impôts indirects. On comptait, en cas de péril, sur les dons volontaires, qui bien rarement manquaient et, en temps ordinaire, sur les prestations des riches. Quant aux étrangers, métèques, habitant dans la ville et y trafiquant à l’abri de ses lois et de sa puissance, ils devaient un tribut, le metoikion, comme prix des facilités qu’Athènes donnait à leur commerce, et l’esclave une capitation pour le rachat de sa tête : c’était le maître qui la payait. En vertu de ces principes, il y avait à Athènes sept principales sources de revenus : 1° Le produit des domaines
de l’État, forêts, pâturages, terres labourables, maisons, salines, eaux,
mines, etc.[39]
Les domaines étaient affermés à temps ou à perpétuité, afin d’épargner à
l’État l’obligation de créer une année de fonctionnaires publics pour les
administrer. Le prix du bail était généralement payé en argent. Les mines
d’argent du Laurion s’étendaient sur une longueur de 2° Les amendes, les frais de justice et les confiscations. Ces recettes montaient très haut, car Xénophon donne à entendre qu’elles suffisaient pour fournir le salaire des juges. 3° Douanes. Des taxes étaient perçues à l’emporion, où se faisait le commerce maritime en gros, et sur le marché, où l’on vendait en détail. Toute marchandise importée ou exportée par mer était, de plus, soumise à un droit d’un cinquantième ou de 2 pour 100, le πεντηxοσή, toujours perçu en argent, jamais en nature[42]. Les grains payaient à l’importation environ 10 talents de produit brut par an[43]. Les autres marchandises, bétail, salaisons, vin, huile, miel, métaux, etc., donnaient davantage. Il est probable que tout navire était taxé à 1 pour 100 de la valeur de sa cargaison pour stationner dans le port, et que les étrangers payaient autant pour vendre au marché. On ne sait rien sur le commerce de terre. L’exportation des produits du sol et des choses nécessaires à la construction et à l’équipement des vaisseaux était interdite. Il n’y avait d’exception que pour l’huile dont la production dépassait les besoins de la consommation locale. Les sycophantes, ou accusateurs de ceux qui faisaient sortir des figues, sont devenus aussi tristement fameuse que les délateurs romains. On peut considérer comme un produit de douane, la taxe de 10 pour 100 qu’Athènes prélevait, à la traversée du Bosphore de Thrace, sur la valeur des cargaisons venant du Pont-Euxin, afin de s’indemniser des dépenses qu’elle faisait pour la police de ces mers[44]. 4° La taxe des étrangers domiciliés à Athènes (métèques). Elle était de 12 drachmes par an pour le chef de famille et de 6 pour les enfants. Une veuve de métèque payait 6 drachmes. Les affranchis étaient, en outre de cette taxe, soumis à une contribution de 3 oboles, qui était probablement la capitation imposée sur chaque esclave et payée par son maître. Un impôt particulier frappait les courtisanes. Le métèque qui ne payait pas sa contribution était vendu. Mais il ne faut pas le confondre avec l’isotèle, ou étranger assimilé aux citoyens qui, sans exercer les droits politiques, était libéré de la taxe de séjour et de l’obligation de se choisir un patron. 5° Les tributs des alliés. Ils montaient, en 438, à 600 talents, dont un soixantième, une mine par talent perçu, était attribué à Minerve, gardienne du trésor public. En 425, on les doubla et, sur les plaintes des alliés, ils furent remplacés en 413 par un vingtième que levaient des percepteurs athéniens sur les marchandises, à l’entrée et à la sortie dans tous les ports des villes alliées. Cette combinaison prêtait à beaucoup d’abus et dura peu. Dés l’année 409, il est de nouveau question de la levée des tributs[45]. 6° Les contributions des citoyens. Elles étaient de deux sortes : l’impôt sur les biens, qui n’était levé que dans les cas d’urgence, et les liturgies ou prestations dues à l’État par ceux dont la fortune dépassait 3 talents. Les orphelins étaient exempts de la liturgie, non de l’impôt. Il existait quatre liturgies principales : la chorégie, ou préparation et direction des chœurs pour les fêtes et les spectacles[46] ; la gymnasiarchie ou entretien des gymnases qui fournissaient des lutteurs pour les jeux publics ; l’hestiase, ou soin des festins publics qui étaient célébrés dans certaines circonstances ; l’archithéorie, pour conduire à Délos ou à Delphes des députations solennelles. La triérarchie, liturgie fort ancienne, consistait dans l’obligation imposée aux plus riches citoyens de subvenir aux dépenses de l’armement et de l’entretien des galères construites par l’État, qui fournissait le bâtiment, les agrès, vieux ou neufs, et la solde. Cette sorte d’impôt sur le revenu, même sur le capital, ne durait, pour chacun d’eux, qu’une année, mais revenait deux ans après. Il y avait douze cents triérarques; chacune des dix tribus en nommait cent vingt. Vers la fin de la guerre du Péloponnèse, les moins riches d’entre eux se réunissaient pour fournir à la dépense qu’un seul n’eût pu supporter. En 557, on les répartit en vingt classes subdivisées, suivant la fortune, en sections de cinq à seize membres, et chaque section fut chargée de l’entretien d’une galère, qu’un de ses membres commandait. Démosthène introduisit encore, en 540, une organisation qui empêcha cette liturgie d’être un fardeau trop pesant. Elle n’en était pas moins onéreuse : aussi ceux qui avaient à subir cette obligation pouvaient s’y soustraire en indiquant quelqu’un qui fût plus riche qu’eus. C’était l’άντίδοσις. Le citoyen désigné pour une liturgie avait le droit de rejeter cette charge sur un autre en lui offrant l’échange de leurs biens[47]. Le triérarque dont la galère était prête la première recevait une couronne[48], et tous rivalisaient de zèle pour décorer leurs navires de brillantes sculptures[49]. Il ne faudrait pas croire que
ces charges fiassent la rançon des grandes fortunes, qu’Athènes ne respectât
la richesse qu’à la condition que celle-ci donnât au peuple des fêtes et du
travail, et qu’elle fournit à l’armée de terre sa cavalerie, aux marins les
navires sur lesquels ils défendaient de leurs bras et de leurs poitrines la
puissance de la république. Les liturgies avaient un caractère religieux et
patriotique, car, sans elles, le culte eût été réduit à de froides cérémonies
qui auraient eu peu d’action sur les âmes, et l’éducation de la jeunesse
aurait manqué de ces exercices qui, dans le citoyen, préparaient le soldat.
Elles n’étaient donc pas le produit d’un socialisme farouche et n’avaient pas
été instituées en vue d’établir une égalité que la nature ne connaît pas, que
Sparte elle-même n’a pu réaliser[50]. La cité étant
considérée comme la famille agrandie et les riches comme les aînés de la
maison, ceux-ci devaient à l’État une assistance que les plus jeunes, je veux
dire les pauvres, ne pouvaient lui donner. Cette pensée que les charges
onéreuses devaient être réservées aux riches, était le principe même de
l’organisation financière des cités grecques et une coutume générale de
l’antiquité classique[51]. Démosthène dira
dans 7° Les biens religieux. Enfin le trésor d’Athéna, sur l’Acropole, et celui des autres dieux étaient une ressource considérable. En cas de nécessité, la république empruntait à la déesse aux conditions déterminées par une loi de 455, qui fixa à 1 et demi pour 100 l’intérêt des sommes prêtées. Ce domaine des dieux s’accroissait avec l’empire d’Athènes, puisque chaque fois qu’une colonie était fondée, un dixième des terres était réservé pour les temples[52]. Aussi l’administration de ces biens était une charge très sérieuse : les dieux avaient leurs trésoriers qui, chaque année, en fin d’exercice, rendaient leurs comptes au conseil des Cinq Cents et remettaient à leurs successeurs un état de tous les objets dont ils avaient eu le dépôt. Du temps de Périclès, les trésoriers d’Athéna et ceux des autres dieux formaient deux collèges, chacun de dix membres, annuellement élus, un par tribu; plus tard, vers 400, ils furent réunis en un seul[53]. Presque tous les impôts étaient affermés à des individus ou à des compagnies qui percevaient les taxes à leurs risques et périls. Le cinquantième, à lui seul, rapportait 36 talents à l’État, sans compter les profits des fermiers qui s’enrichissaient aussi vite et n’étaient pas plus estimés que les traitants de notre ancienne monarchie. L’Emporion ou marché comprenait cinq portiques dont
un, le δεϊγμα,
ou échantillon, placé sous la surveillance des inspecteurs (épimélètes),
était le lieu de réunion des négociants et comme Pour les simples contestations entre négociants, les inspecteurs du marché prononçaient; mais quand il s’agissait de contraventions, il fallait les héliastes. Dans ce cas, le citoyen qui s’était porté accusateur, recevait, s’il gagnait sa cause, la moitié des sommes qu’il faisait rentrer au trésor; s’il la perdait sans avoir obtenu le cinquième des suffrages, il payait une amende de 1000 drachmes[54]. Il n’est pas possible d’arriver à une évaluation précise des revenus publics. Les uns estiment qu’ils s’élevaient à 1000 talents ; Aristophane les porte à 2000 ; ce chiffre est fort exagéré sans doute. Souvenons-nous pourtant que, avant les grandes constructions de Périclès, il y avait une épargne de 9700 talents dans le trésor. Or l’argent valait 8 à 10 fois plus qu’aujourd’hui, peut-être davantage[55] ; c’était donc un revenu à peu près égal à celui de quelques royaumes européens. Un autre signe de la richesse publique, une autre ressource pour l’État, c’était la richesse des particuliers. Pour tous, elle avait augmenté; pour quelques-uns, elle était déjà trop grande. Dans le siècle de Solon, on regardait un bien de 7 talents comme une grande fortune. Du temps de Cimon, le riche Callias payait sans s’appauvrir une amende de 50 talents ; Thémistocle en possédait le double ou le triple. Nicias en avait 100, comme Alcibiade, et plus de mille esclaves qui travaillaient pour lui aux mines. Si la guerre vidait le trésor public, les particuliers étaient donc en état de le remplir, et l’on vient de voir que le gouvernement ne se faisait pas faute de demander à ceux qui pouvaient donner. Ces fortunes ne consistaient pas en biens-fonds ; car
l’Attique, comme le reste de Athènes ne partageait pas le mépris de Lacédémone pour le
travail des mains. Elle avait une industrie florissante et, comme nos articles
de Paris, ses armes, ses ouvrages en métal, ses meubles, sa corroierie
primaient, sur tous les marchés, les produits similaires ; ses poteries
allaient jusqu’à Gadès ; ses objets d’art, ses livres, ses tissus,
partout. A l’importation arrivaient le poisson et le vin des îles ; la
pourpre et la verrerie de Tyr ; l’étain que les armateurs phéniciens
allaient chercher au loin ; les papyrus d’Égypte ; l’or, le fer, la laine et les tissus de la
côte d’Asie; les grains, les cuirs, le goudron, les cordages, les bois de
construction et les nombreux esclaves achetés dans les pays riverains de
l’Hellespont et de l’Euxin. Le commerce, protégé sur toutes les mers helléniques
par la flotte de guerre, avait une telle activité, qu’Isocrate appelle le
Pirée le marché de Mais à quoi allaient servir cette puissance et ces trésors ? Lorsque Périclès revint de Samos à Athènes, après la réduction de l’île, il fit l’oraison funèbre des guerriers morts dans cette guerre. Ses paroles jetèrent tant d’émotion dans la foule, que les Athéniennes, quand il descendit de la tribune, ornèrent à l’envi sa tête de guirlandes, comme, au retour d’Olympie, on couronnait de fleurs les athlètes victorieux. Mais Elpinice s’approchant de lui : Vraiment, dit-elle, ce sont de beaux exploits que les tiens, Périclès ! Tu nous as fait perdre beaucoup de bons citoyens, non point en faisant la guerre aux Mèdes, aux Phéniciens et aux barbares, comme mon frère Cimon, mais en détruisant une cité qui est de notre propre sang et notre alliée. Ces mots d’Elpinice montrent le changement qui s’était
opéré depuis quelques années dans le gouvernement d’Athènes. Périclès ne
songeait plus aux barbares, maintenant chassés des mers de Toutefois, cette fortune n’était point faite pour durer longtemps. L’État ne reposait pas sur une base assez large, et les liens qui tenaient réunies toutes les portions de l’empire étaient trop tendus pour ne pas blesser. Les impôts mis sur les alliés, l’abandon forcé d’une partie de leurs terres aux clérouques athéniens et l’obligation de porter certains de leurs procès à Athènes, quelques-unes de leurs marchandises au Pirée, constituaient une triple servitude financière, judiciaire et commerciale qui devait causer la sourde irritation qu’on verra éclater durant la guerre du Péloponnèse. III. La constitution athénienneLa constitution prit, au temps de Périclès, la forme qu’elle garda jusqu’aux derniers jours de l’indépendance d’Athènes. Deus principes la régissent : l’un est le droit souverain du peuple qui légifère, juge et administre, ou du moins détermine la direction que le pouvoir exécutif suivra; l’autre es le renouvellement annuel des magistrats élus ou tirés au sort. La démocratie, qui reprend aujourd’hui le mot de Louis XIV :
L’État, c’est moi, avait, chez les anciens,
mis naturellement cette doctrine en pratique, parce que, pour de petites
cités entourées de périls, la sécurité ne se pouvait trouver que dans une
concentration énergique de la vie sociale. La liberté, la fortune et la vie
des citoyens, le droit, la justice, la morale, tout était subordonné à
l’intérêt de l’État ; et la formule romaine, salas
populi suprema lex esto, semble avoir été faite pour les républiques
grecques. On a déjà dit qu’il ne faut pas s’étonner de trouver à Athènes des
coutumes qui paraissent, aux esprits libéraux, singulièrement vexatoires,
telles que les liturgies, lourd impôt établi sur la richesse. Pour
l’État, le pauvre donnait au besoin sa vie ; il était juste que le riche
donnât sa fortune ; et contre cette exigence, qui date de Solon, même de
plus loin encore, nul ne réclamera, si ce n’est quand on en fera, au lieu
d’une obligation patriotique, un moyen de vengeance particulière contre
l’eupatride qu’on voudra ruiner. Hérodote admire le gouvernement d’Athènes.
Ce ne sera pas l’avis de Platon : Dévoré d’une soif
ardente de liberté que de mauvais échansons lui versent toute pure et lui
font boire jusqu’à l’ivresse, l’État démocratique arrive par la licence
générale à l’esclavage; la liberté excessive devant amener tôt ou tard une
extrême servitude[61]. Mais si Platon
a dit vrai pour certains moments de la vie démocratique, on préférera, pour
la constitution d’Athènes au temps de Périclès, à l’opinion du philosophe,
ami de Denys le Jeune et des grands, celle de l’historien qui avait vu et
comparé tant de régimes différents. C’est le sage Aristide qui avait ouvert
l’accès des charges à tous les citoyens : principe qui fera le fond de Dans son discours de Il y a quelque chose de plus démocratique que l’élection
par le suffrage universel, c’est l’élection par le sort, car les places ouvertes
à tous ne sont souvent données par le peuple qu’aux grands, comme il arriva
dans Rome après la création du tribunat militaire. Nous ne savons pas à
quelle époque la désignation par le sort fut instituée. Plutarque la
représente comme ancienne et, en effet, il en est déjà question un temps de
Solon, de Clisthénès et d’Aristide. C’étaient les thesmothètes qui, dans le
temple de Thésée, tiraient les noms[64]. On s’étonne, on
se récrie de voir les pilotes pris au hasard ; mais ce procédé,
détestable dans un grand État, même dans une grande ville, était sans danger
dans une petite cité dont le peuple formait une véritable aristocratie, où
chaque citoyen avait une part réelle de souveraineté, et faisait chaque jour
son éducation politique dans les discussions de l’agora ou dans les débats
des cours de justice. Encore eut-on soin d’excepter les fonctions les plus
importantes. Les dix stratèges qui réglaient toutes les affaires militaires
et la politique étrangère, qui même pouvaient interdire une assemblée ou la
rompre, en un mot les vrais magistrats de la cité, furent toujours élus[65]. Il en sera de même
à Florence où toutes les charges sont tirées au sort, excepté celle de La liberté athénienne avait donc à gagner à ce mode d’élection; et la part laissée au hasard était assez restreinte pour qu’il ne pût en abuser beaucoup. Aussi Hérodote et Platon approuvent ce système[67], qu’Aristote et Montesquieu regardent comme étant de l’essence même de la démocratie[68]. A Héræa, ville d’Arcadie, on supprima, dit Aristote[69], le vote au scrutin pour l’élection des magistrats, et on le remplaça par le tirage au sort, parce que l’élection ne donnait le pouvoir qu’à des artisans de désordre. A Rhodes, le prêtre du Soleil était désigné par le sort[70] ; à Syracuse, tous les magistrats le furent, après l’expédition athénienne. Même procédé pour des oeuvres de bienfaisance qui, chez nous, supposent un choix sévère. Trois inscriptions, récemment trouvées, mentionnent des legs faits au sénat d’Aphrodisias pour être distribués à deux cents citoyens dont le sort donnerait les noms[71]. Un des sentiments les plus vifs en Grèce, à Athènes surtout, était celui de l’égalité ; Hérodote nous l’a dit. L’importance donnée en diverses constitutions à. la désignation par le sort te montre mieux encore. Mais il faut se hâter de reconnaître que ce singulier système électoral n’est possible que clans de très petits États, où n’existe point de foule famélique, et dont les citoyens, ayant tous à peu prés même culture d’esprit, pouvaient, sans inconvénients graves, être appelés, tous aussi, à certaines fonctions publiques. A Athènes, il n’était réservé aux élus du sort que des charges secondaires. Les archontes, le sénat., dépouillés de leur autorité judiciaire, n’infligeaient plus que de faibles amendes et l’Aréopage ne gardait de sa vieille juridiction que certaines causes d’homicide[72]. Comme toute l’autorité militaire et politique était passée aux stratèges, presque toute la juridiction civile et criminelle fut remise aux cinq mille héliastes[73], qui se répartissaient entre dix cours tirées au sort pour chaque affaire, ce qui rendait la vénalité impossible ; au nombre quelquefois de plusieurs milliers, ce qui empêchait l’intimidation ; et avec le vote secret, ce qui permettait bien au condamné de maudire ses juges, mais non de se venger d’un seul[74]. L’archonte qui avait fait l’instruction préliminaire de la cause présidait la cour. Ainsi se produisait à Athènes le grand principe de la division des pouvoirs que Rome et le moyen âge n’ont pas connu[75]. Dans le monde industriel, les ingénieurs augmentent la puissance des freins, à mesure qu’ils accroissent la force des machines. Il en devrait être de même dans leur politique. Mais si la matière obéit à la science, les politiciens obéissent bien plus à la passion qu’à la sagesse. Cependant, à Athènes, malgré les changements opérés par Clisthénès, Éphialte et Aristide, la constitution gardait quelques-unes des forces de conservation que Solon lui avait données. Le pouvoir législatif restait à l’assemblée générale qui se réunissait deux ou trois fois par mois et, au temps de Démosthène, quatre fois par prytanie[76]. Mais de combien de liens cette démocratie qu’on se plaît à représenter si folle et si mobile s’était d’elle-même enchaînée[77] ! D’abord elle ne pouvait voter que sur une proposition du sénat[78] ou conseil des Cinq Cents, qui arrêtait ce que nous appellerions l’ordre du jour[79] ; et si elle voulait changer une loi, il fallait recourir à la procédure des nomothètes[80], de sorte que le corps judiciaire des héliastes qui appliquaient la loi et parmi lesquels les nomothètes étaient pris, exerçait son influence sur la loi même et pourrait arrêter les écarts ou les témérités de l’assemblée générale. Aussi se glisser illégalement parmi les héliastes était usurper un droit souverain. Pyrrhos, d’une des plus nobles familles d’Athènes, un Étéobutade, mais un débiteur du trésor et, pour cela, frappé d’atimie, avant été surpris, comme il siégeait au nombre des juges, fut condamné à mort et exécuté[81]. Quant à l’initiative des lois, elle appartenait à tout citoyen, à la condition d’une responsabilité rigoureuse. Avant de présenter une disposition nouvelle, un orateur devait veiller à ce qu’elle ne fût pas en contradiction avec une ancienne loi : ou, si cette contradiction existait, il devait la faire connaître et obtenir la modification nécessaire, afin que l’unité de la législation fût maintenue. Faute de ces précautions, il pouvait être mis en jugement et sévèrement puni. Nous-mêmes, n’aurions-nous pas besoin de quelque institution semblable, pour prévenir le chaos de notre Bulletin des lois ? J’ai déjà parlé des gardiens des lois, les sept nomophylaques, qui furent institués après la réforme de l’Aréopage, par Éphialte, et auxquels on conserva un droit de veto contre les actes et les propositions qui blessaient les lois existantes. C’était comme le pouvoir conservateur de la société athénienne. Athènes avait bien d’autres fonctionnaires. Les uns veillaient à l’entretien des édifices sacrés, les autres à la police de la ville et des marchés, à la vérification des poids et mesures, aux affaires intéressant les dîmes, etc., astynomes, agoranomes, métronomes, démarques, ceux-ci avec l’assistance des άγρονόμοι, ou gardes-champêtres, et des ύλωροί, ou forestiers. Quarante juges de paix, διxασταί xατά δήμους, décidaient les contestations qui n’étaient point portées à Athènes. Tous ces fonctionnaires étaient désignés par le sort, mais soumis avant leur entrée en fonction à la δοxιμασία. L’organisation judiciaire d’Athènes se complétait par des tribunaux de commerce, par les arbitres que les parties choisissaient et payaient, διxιτηταί, et par l’antique cour des éphètes dont les attributions, renouvelées en 409, étaient encore en vigueur au temps de Démosthène[82]. La gloire a souvent tué la liberté. Que de fois, comme le disait un Romain, le bruit des armes n’a-t-il pas étouffé le cri de la loi violée! Les victoires populaires de Marathon, de Salamine et de Mycale étendirent au contraire les libertés publiques. Ce fut sous leur influence et sous la direction d’Aristide, d’Éphialte, surtout de Périclès, que la constitution se transforma et devint à la fois si libre et si contenue ; image de l’âme même de celui qui lui donna ce grand caractère, de l’orateur puissant et réservé, de l’homme d’État prudent et novateur : force immense, et cependant maîtresse d’elle-même.
Maison grecque à Délos[83]. Périclès savait que dans les âmes mal trempées la pauvreté avilit et dégrade[84] ; qu’elle pousse à l’émeute en mettant l’envie et la haine au cœur de celui qui n’a rien contre ceux qui ont quelque chose, qu’enfin elle fournit aux riches le moyen d’acheter des partisans, à l’aide d’aumônes intéressées. Il voulut que tout citoyen fût assuré de sa subsistance. Les plus pauvres furent envoyés dans les nombreuses colonies qu’il fonda, et où ils devenaient propriétaires[85]. Pour ceux qui restaient dans la cité, ils trouvaient d’amples ressources dans le travail des arsenaux et des chantiers ouverts pour les grandes constructions dont Périclès décora la ville, dans l’immense commerce dont Athènes fut le centre, dans l’indemnité d’une obole accordée aux juges[86] et à tout homme du peuple qui assistait aux assemblées ; enfin dans le service militaire, auquel était attachée une solde considérable[87]. Grâce à la douceur du climat, l’Athénien n’avait pas à faire, pour son vêtement, son logis et sa nourriture, les dépenses auxquelles l’homme du Ford est condamné. Tous les ans on armait une escadre de soixante galères pendant huit mois, et des garnisons étaient entretenues dans plusieurs postes. |