HISTOIRE DES GRECS

QUATRIÈME PÉRIODE — SUPRÉMATIE D’ATHÈNES (479-434) - GRANDEUR DES LETTRES ET DES ARTS.

Chapitre XIX — L’empire athénien avant la guerre du Péloponnèse.

 

 

I. Périclès

Périclès naquit en 494, quatre années avant le premier choc de la Grèce et de l’Asie. Sa mère était nièce de Clisthénès, le chef du peuple après l’exil des Pisistratides, et il avait pour père Xanthippe, le vainqueur de Mycale. Il était beau de corps, et la nature, comme pour montrer sa vaste intelligence, avait donné à sa tête une ampleur démesurée, d’où vint que les artistes eurent toujours soin de le représenter couvert d’un casque[1]. Mais quelles qu’aient été ses qualités naturelles, il fut, plus qu’aucun des grands hommes de l’histoire, l’ouvrage de son éducation.

Il aborda dès sa jeunesse les plus hautes connaissances où se fût encore exercé l’esprit humain, et il les reçut de la bouche des plus beaux génies qui, alors, accouraient à Athènes comme dans leur commune patrie. Zénon d’Élée lui fit part des doctrines sévères de son école et de sa puissante dialectique. Le musicien Damon passait pour lui enseigner la musique[2], mais on soupçonnait qu’il lui apprenait l’art de gouverner les hommes, surtout l’art de se gouverner soi-même, en mettant dans son âme une parfaite harmonie. C’est ce Damon qui disait, suivant Platon, qu’on ne pouvait toucher aux règles de la musique sans ébranler les luis fondamentales de l’État. Attaqué par les poètes comiques, il fut, comme partisan de la tyrannie, banni par l’ostracisme. Périclès eut encore un troisième conseiller dans Anaxagore de Clazomène, surnommé l’Esprit, soit à cause de son habileté à pénétrer les choses abstraites, soit parce que, le premier, il exprima clairement la notion d’une intelligence répandue dans l’univers[3]. Le philosophe qui avait cherché par-delà le monde physique le principe de l’harmonie du Cosmos, aimait dans Périclès cette élévation de pensée, cette dignité de caractère qu’on retrouve dans son éloquence et dans sa conduite. Les contemporains furent si frappés de cette magnifique intelligence qu’ils donnèrent à Périclès le surnom d’Olympien ; et Thucydide, même Platon, ses adversaires politiques, sont prêts à parler de lui comme le peuple d’Athènes.

Il n’agissait point par mouvements soudains, mais avec calme et sérénité. La prudence, dans sa plus haute acception, dirigeait sa conduite. Tout pour lui était sujet de réflexion. Jamais, dit Plutarque, il ne monta à la tribune sans prier les dieux de ne laisser échapper de sa bouche une parole qui ne fût utile à la question qu’il allait traiter. Il avait étudié la physique et la philosophie, il médita aussi sur le gouvernement, surtout il étudia les Athéniens. Nul ne connut ce peuple plus à fond ; nul ne vit mieux ses faiblesses, non pour en tirer profit, niais pour les combattre. Le premier, il comprit qu’il n’était, pour un homme politique, d’influence durable clans une telle ville qu’à la condition d’une grande réserve; et, ce qui est plus difficile encore, il agit en conséquence. Il sut qu’on lui trouvait quelque ressemblance avec Pisistrate dans les traits et dans le langage; il se garda bien de braver les puériles alarmes qui déjà s’éveillaient. Il attendit, se tint longtemps à l’écart et ne se produisit qu’avec, lenteur ; seulement, à l’armée, il montrait le plus brillant courage. De noble race, il avait peu de penchant naturel pour le peuple ; mais la politique et la raison. lui conseillèrent d’étouffer ses préférences. Cimon, alors dans l’éclat de ses victoires, tenait le premier rang au milieu du parti aristocratique, et cette place n’était remplie par personne à la tête du parti populaire : il la prit. Depuis Marathon, la faction des nobles n’était qu’une minorité tracassière, une opposition stérile ; avec le peuple seul il y avait de grandes choses à faire. Périclès se donna à lui.

Dès qu’il commença à se mêler des affaires de l’État, il s’y dévoua sans réserve ; mais, pour ne point se prodiguer, il agit rarement par lui-même, le plus souvent par des agents qu’il lançait sur la place publique. On sentait sa main, on ne la voyait pas : Comme la galère salaminienne, dit Plutarque, que l’on gardait à Athènes pour les solennités, il ne paraissait en public que dans les grandes occasions. Mais alors il déployait une souveraine autorité de parole. Aristophane le représente lançant, comme Jupiter, des foudres et des éclairs qui vont bouleverser la Grèce[4]. C’est une satire du poète. Périclès n’avait point de ces éclats d’éloquence et de passion. La persuasion, dit Eupolis, était sur ses lèvres, parce qu’il ne donnait que de sages conseils dans un langage élevé, digne des grands intérêts qu’il voulait servir. Ce qu’on a quelquefois appelé son règne fut l’empire du bon sens. L’ami d’Anaxagore pensait comme lui que la raison devait tout ordonner, πάντα διεxόσμησε νόος. Le temps n’a malheureusement rien épargné de ses discours, si ce n’est quelques mots qui étaient restés dans toutes les mémoires : Ils sont immortels, s’écriait-il un jour en parlant des guerriers morts pour la patrie, immortels comme les dieux ; car à quel signe reconnaissons-nous les dieux, dont l’essence nous échappe ? Nous ne les voyons pas ; les hommages qui les honorent, seuls les révèlent. Ainsi connaissons-nous ceux qui sont tombes pour le salut commun. Dans la discussion il avait l’adresse qui tourne les obstacles et la vigueur qui ne se laisse point dompter : Quand je l’ai terrassé et que je le tiens sous moi, disait un de ses adversaires, il s’écrie qu’il n’est point vaincu et le persuade à tous. La grâce se retrouvait aussi dans sa mâle éloquence : Notre jeunesse a péri dans le combat, disait-il un jour, l’année a perdu son printemps[5].

La réserve de Périclès en public n’était point un rôle appris et bien joué. Il apportait dans sa conduite privée la même mesure et la même dignité. Sa vie était simple, modeste, frugale ; son âme toujours égale, inaccessible à l’ivresse du succès, comme au ressentiment de l’outrage. Un de ses ennemis, homme bas et vil, s’attacha tout un jour à ses pas sur la place publique en l’injuriant, et le poursuivit encore de ses insultes quand il rentra chez lui : Périclès ne se retourna même pas ; mais, arrivé à sa demeure, il appela un esclave et lui ordonna de prendre un flambeau et de reconduire cet homme. Point de bruyants plaisirs ; il refusait toute invitation à des festins ou à des fêtes. Jamais on ne le voyait hors de sa maison, si ce n’était pour aller au conseil ou à la place publique. Afin de n’être point détourné des affaires de l’État par le soin de sa fortune particulière, et peut-être aussi pour que sa frugalité fût connue, il faisait vendre chaque année et à la fois tous les produits de ses terres ; et chaque jour il envoyait acheter au marché ce qu’il fallait pour l’entretien de sa maison, où régnait une économie sévère. Non qu’il fût d’humeur triste et farouche ; à ses loisirs, il recevait quelques amis et se reposait de ses travaux en causant d’art avec Phidias, de littérature avec Euripide et Sophocle, de philosophie avec Protagoras, Anaxagore ou Socrate. La Milésienne Aspasie, lien de cette société des plus beaux génies, jetait sur toute question les grâces d’un esprit inimitable qui, bien plus que sa beauté, charmait Socrate et avait séduit Périclès.

Cette conduite de Périclès, à la fois si réservée et si cligne, était la critique des libéralités intéressées de Cimon, comme son irréprochable intégrité ravivait, par un heureux contraste, le souvenir récent des rapines de Thémistocle. Thucydide et Plutarque lui rendent ce témoignage qu’il n’augmenta pas d’une drachme le bien qu’il avait hérité de son père.

Le peuple avait donc enfin trouvé un chef qu’il pût estimer et ne pas craindre. Aussi lui accorda-t-il une confiance sans bornes. Jamais homme n’eut dans Athènes un pareil pouvoir ; et, ce qui est à l’honneur du peuple et de son chef, jamais pouvoir ne fut acquis et conservé par des voies plus pures. Sans titre particulier, sans commandement spécial[6], et par la seule autorité de son génie et de ses vertus, Périclès fut, durant quinze années, aussi maître dans Athènes, et plus noblement, qu’Auguste dans Rome. Maintes fois il gourmanda impunément cette foule si volage, assure-t-on, et si capricieuse ; le scrutin de l’ostracisme, qui frappa son rival Thucydide, ne s’ouvrit pas pour lui. Un ancien dit bien qu’on ne pouvait tenir le peuple, non plus qu’un jeune cheval à qui l’on a ôté la bride, et qu’il prit une audace telle, qu’il ne voulut plus obéir, mais mordit un jour l’Eubée, et un autre jour s’élança sur les îles. La comparaison est plaisante ; mais c’est de l’histoire écrite avec des pamphlets. Plutarque l’a prise en effet aux poètes comiques. Il faut se bien représenter les Athéniens de ce temps non comme la plèbe ignoble de Rome, qui n’avait qu’un souci, du pain et des jeux, mais comme une aristocratie élevée par ses goûts, son élégance, sa culture intellectuelle et l’habitude du commandement, au-dessus de la condition ordinaire des autres peuples[7]. La populace, à Athènes, comprenait les esclaves, les étrangers, les métèques, cette foule de plus de cent mille âmes qui encombrait la ville et le Pirée, l’aristocratie, c’était les quinze à vingt mille citoyens qui, seuls, jugeaient et légiféraient, qui nommaient aux charges, que seuls ils remplissaient, et qui décidaient du sort de la moitié de la Grèce. Encore leur assemblée souveraine comptait-elle rarement cinq mille membres présents[8].

A ce point de vue, tout s’éclaircit et s’explique. Périclès, pour consolider une domination nécessaire, fit ce que la forée des choses produisait d’elle-même : il constitua à la tête de cet empire une classe privilégiée dont il chargea ses artistes et ses poètes d’élever chaque jour les sentiments. Traduisons donc, quand il s’agit des Athéniens de ce temps, le mot peuple par celui de noblesse ou de corps aristocratique.

Le nom de Périclès reviendra sans cesse dans ce chapitre. Cependant il ne peut être question pour lui de dictature, à moins qu’on n’entende par ce mot l’empire de la raison et de l’éloquence. Les anciennes institutions continuaient à fonctionner. Toute proposition était présentée au conseil des Cinq-cents, qui l’examinait et, s’il la jugeait bonne, la renvoyait comme projet de décret, προβούλευμα, à l’assemblée du peuple, où les prytanes la portaient. La décision appartenait donc au peuple seul, mais avant le vote, il écoutait ou regardait Périclès.

 

II. Organisation de l’empire athénien

Toute l’administration de Périclès peut être ramenée à deux ordres de faits :

1° Consolider la domination athénienne;

2° Rendre Athènes et le peuple athénien dignes de leur empire. Étudions ses efforts dans cette double voie.

Aristophane prétend qu’Athènes commandait à mille cités, chiffre évidemment exagéré. Mous n’en connaissons que 280 ; il est vrai que nous ne les connaissons pas toutes. Ces villes étaient de trois sortes : sujettes, alliées ou colonies athéniennes.

Les conquêtes de Cimon et de Périclès avaient donné à Athènes Égine et l’Eubée, les deux boulevards de l’Attique, Thasos, qui commande la côte de Thrace, Naxos, à mi-chemin de l’Asie, Éion, la clef de la Macédoine, enfin une foule de points au nord de la mer Égée et dans la Chersonèse. Les Messéniens occupaient pour elle Naupacte, qui commandait l’entrée du golfe de Corinthe. Trois conditions avaient été imposées aux sujets : démanteler leurs villes, ou au moins les fortifications des ports, livrer leurs vaisseaux de guerre, payer un tribut.

La confédération dont Aristide avait arrêté les bases s’était peu à peu changée, pour Athènes en suzeraineté, pour les alliés en dépendance. Ce changement résultait de la nature des choses : il était inévitable que la confédération se briserait ou serait remplacée par un empire athénien[9]. Du jour où ils avaient accepté l’offre de Cimon, de donner leurs vaisseaux et de l’argent au lieu de soldats, les alliés avaient laissé toutes les forces de la ligue se concentrer dans Athènes, toute l’habileté, tout l’orgueil militaire devenir le seul partage des Athéniens. Pendant qu’ils labouraient et trafiquaient, Athènes portait sur tous les rivages son pavillon victorieux;. En vain eussent-ils voulu rompre une alliance qui, pour le moment, paraissait sans but, Athènes avait le droit de leur rappeler l’honorable fondement de son empire, et le serment des confédérés, et les sacrifices, et les boules de fer, rougies au feu, solennellement jetées à la nier en signe que l’alliance devait être perpétuelle. Elle pouvait dédaigner l’impopularité encourue en remplissant un devoir impérieux[10] ; bien plus, montrer du doigt les flottes phéniciennes piètes à sortir de leurs ports, si elle retirait ses escadres, et partout la piraterie renaissant pour peu qu’elle cessât de faire la police des mers. Ils acceptaient donc cette domination nécessaire, sous laquelle au moins leur commerce prospérait. A l’époque où nous sommes, c’était de la reconnaissance, non de la haine, qu’ils m’aient pour la glorieuse cité. Lemnos lui faisait hommage d’une statue de bronze de Minerve, la Lemnienne, le premier ouvrage sur lequel Phidias ait inscrit son nom, et, au témoignage de Pausanias et de Lucien, la plus belle de toutes ses statues de déesses. Ce fut même la ville tenant le second rang dans la confédération, Samos, qui demanda que le trésor commun déposé à Délos, 800 talents, fit transporté à Athènes pour y être hors de l’atteinte des Péloponnésiens (vers 460). La contribution en argent fut augmentée : de 460 talents, on la porta à 600[11]. Mais cette augmentation fut probablement due à l’introduction de nouveaux membres dans l’alliance. Eût-elle pesé seulement sur les anciens, qu’ils l’eussent à peine sentie; car, de 470 à 445, l’argent, bien plus abondant en Grèce, baissa certainement de valeur, et une aggravation d’un tiers dans l’impôt ne fit guère que payer la différence[12]. Aussi ne voit-on s’élever sur ce point aucune réclamations et ils n’avaient, quoi qu’on avance tous les jours, d’autre accusation à porter contre Athènes que leur inévitable dépendance. Les Mytiléniens révoltés ne disent pas autre chose, et l’orateur d’Athènes à Sparte l’affirme.

Les alliés conservaient leurs lois, leur constitution intérieure, lors nième que celle-ci était, comme à Samos, à Chios et à Lesbos, contraire au principe démocratique. Ce ne fut que durant la guerre du Péloponnèse qu’il devint de principe, à Athènes, de combattre partout l’aristocratie, que partout Lacédémone relevait. Ils gardaient aussi le droit de guerre privée : le différend entre Samos et Milet en est la preuve ; et Athènes continua si bien de les tenir pour de véritables États, que Périclès leur adressa des ambassadeurs, lorsqu’il en envoya dans le Péloponnèse et la Béotie pour le congrès panhellénique qu’il songea un instant à réunir. Athènes eut un tort, celui de laisser tomber en désuétude l’assemblée de Délos. Elle aurait dû conserver à ses alliés cette participation peu gênante pour elle-même à la discussion des intérêts de la ligue. L’idée de maîtres et de sujets, qui poussa les uns à la révolte et les autres à la violence, ne se serait pas enracinée dans les esprits. Mais, pour que les Athéniens refusassent cette domination sans contrôle, qui d’elle-même leur venait, quelle abnégation ne leur eût-il pas fallu ? Ils n’ont point été un peuple de sages ; où s’en est-il trouvé ? Périclès lui-même n’y pensa point. Dès qu’Athènes tenait les mers libres et les Perses éloignés, nul, disait-il, n’avait de comptes à lui demander[13].

La cessation de la diète de Délos entraîna une autre innovation. En formant la confédération, les alliés avaient très certainement décidé que la diète jugerait tourtes les affaires fédérales. Ce droit passa de Délos à Athènes avec la garde du trésor commun, et elle fut exercée par les héliastes. Mais cette juridiction, bornée dans l’origine à toute cause regardée comme une infraction à l’alliance, empiéta peu à peu sur la juridiction civile[14]. Cet empiétement fut favorisé par l’assentiment des petites cités, qui se trouvèrent ainsi protégées contre la violence des grandes ; et par l’idée familière aux Grecs, malgré leur égoïsme municipal, d’une justice quelquefois cherchée et rendue hors de leurs murs.

Ce recours à des juges étrangers n’était pas une coutume inconnue à la Grèce ; les Éginètes faisaient décider leurs différends à Épidaure[15]. Quand Argos songea, en 421, à former une confédération dont Sparte et Athènes seraient exclues, elle décida qu’on n’y admettrait que des villes ayant leur constitution propre et une juridiction indépendante[16]. Il y en avait donc qui manquaient de l’une ou de l’autre. Les Péloponnésiens avaient aussi un tribunal fédéral, où les Spartiates citèrent Athènes bien souvent.

Cette autorité judiciaire d’Athènes sur ses alliés s’étendit comme son autorité politique. Il ne put y avoir de sentence de mort prononcée qu’à Athènes, sans doute pour cause politique[17] ; tout différend entre citoyens de cieux villes, peut-être même tout litige dépassant une certaine somme, y fut porté[18]. De là des retards, des frais de voyage et de séjour fort préjudiciables aux alliés, mais très probablement aussi une justice plus à l’abri des passions locales. Thucydide le dit : les alliés préféraient avoir le peuple entier d’Athènes pour juge, car cette justice populaire était leur refuge et leur défense contre les excès des grands[19]. Et ailleurs : Dans leur commerce avec nous, les alliés sont habitués à la plus parfaite égalité. Nous sommes soumis aux mêmes lois d’après lesquelles ils sont jugés, et nous perdons souvent nos procès contre eux (I, 77). Cette intervention dans l’administration intérieure des cités ne deviendra une véritable gêne que durant la guerre du Péloponnèse, quand Athènes sera contrainte, pour sa propre défense et pour celle d’un empire utile à la Grèce, de frapper de nombreuses réquisitions sur ses alliés, et, ce qui était une double faute, de fermer les yeux sur les excès de quelques-uns de ses agents[20]. Accoutumés aux bienfaits qu’ils devaient à la protection des flottes athéniennes, les alliés finirent par oublier ce service, et ne sentirent plus que leur double sujétion financière et judiciaire. L’oligarchie partout étouffée attendit pour se relever une occasion favorable ; la guerre du Péloponnèse la lui fournira.

Certaines cités échappèrent à cette condition. Chios, Samos, Lesbos, peut-être aussi Potidée, qui, malgré son origine dorienne, demanda à être reçue dans l’alliance, n’étaient pas soumises à l’obligation de reconnaître, pour certains cas la juridiction des héliastes.

Gardant leurs soldats, leurs vaisseaux et leurs fortifications, sans payer tribut, et fournissant un contingent militaire, ces villes étaient, à vrai dire, les seules pour qui subsistât la primitive alliance. Mais Athènes ne pouvait, ne devait pas plus leur permettre qu’aux petites cités d’en sortir. Il était juste que toutes contribuassent aux frais d’une sécurité dont toutes profitaient[21]. Samos pourtant voulut s’en affranchir. Un différend s’était élevé entre cette ville et Milet. Il en résulta une guerre où les Milésiens eurent le dessous. Mais un parti démocratique s’était formé a Samos, qui ne cherchait que l’occasion de renverser la faction oligarchique, alors maîtresse du gouvernement : ce parti se joignit aux Milésiens pour invoquer l’appui d’Athènes. Les Samiens reçurent l’ordre de suspendre les hostilités, et de soumettre la contestation à un tribunal athénien. Sur leur refus, Périclès vint à Samos avec 40 galères, y établit une constitution démocratique, leva une contribution de 20 talents pour les frais de l’expédition, et emmena comme otages 50 jeunes garçons et 50 hommes faits, qu’il déposa à Lemnos.

Une troupe de Samiens du parti vaincu avait fui auprès de Pisuthnès, satrape de Sardes. A peine les Athéniens étaient-ils partis, que ces bannis, aidés de l’or du satrape, levèrent 700 hommes, passèrent à Samos pendant la nuit, et y renversèrent le gouvernement démocratique. Périclès avait laissé dans file une faible garnison athénienne, ils la livrèrent aux Perses; et, avant que le bruit de leur audacieux coup de main se fût répandu, ils enlevèrent leurs otages déposés à Lemnos. Byzance s’associa à ce mouvement ; ils tentèrent même d’entraîner le Péloponnèse à une guerre générale contre Athènes (440). Dans une assemblée des alliés de Sparte, la question fut vivement débattue[22]. Corinthe, fort animée elle-même en ce moment contre une de ses colonies, traita, quoique ennemie d’Athènes, la conduite des Sauriens de rébellion et de rejeter leur demande ; dans dix ans, elle plaidera la cause contraire.

Mais ses premières paroles étaient fondées en droit. Les alliés avaient formellement promis de rester étroitement unis aux Athéniens; plusieurs inscriptions nous ont conservé la formule de ces engagements.

Serment des habitants d’Érythrée : Je ne me séparerai pas du peuple d’Athènes, ni de ses alliés, et je refuserai de suivre quiconque le fera.

Serment des sénateurs de Colophon : Nous ne nous séparerons des Athéniens ni en actions ni en paroles ; et soit maudit avec tous les siens celui de nous qui manquera à cette promesse.

Serment des citoyens de Chalcis : Je ne me séparerai des Athéniens ni en paroles ni en actions ; si quelqu’un pousse à la défection, je le dénoncerai aux Athéniens[23].

Athènes avait donc pour elle la légalité, lorsqu’elle contraignait par la force les confédérés à rester dans les conditions de l’alliance.

À la nouvelle de la révolution opérée à Samos, les Athéniens nommèrent pour réprimer l’insurrection dix généraux, au nombre desquels furent Sophocle et Périclès. Us avaient sous leurs ordres 60 vaisseaux ; une partie alla surveiller la flotte phénicienne, que les grands de Samos n’hésitèrent pas à appeler ; les 44 autres battirent les 70 galères de Samos. Des secours venus d’Athènes, de Chios et de Lesbos, permirent de débarquer dans l’île et d’assiéger la capitale, tandis que Périclès allait croiser avec 60 voiles sur les côtes de la Carie, à la rencontre des Phéniciens. Si les Athéniens avaient pour chef un poète tragique, les Samiens étaient commandés par un philosophe, disciple de l’austère Parménide, Mélissos, qui, redescendu de ses spéculations abstraites à la réalité, se battit bravement : il surprit et coula une partie de la flotte athénienne, défit l’autre, et introduisit des renforts dans la ville. Périclès, aussitôt accouru, rejeta les Samiens dans leurs murs qu’il entoura d’une contrevallation, et resserra étroitement le blocus avec 200 galères. Les Samiens se défendirent neuf mois entiers, malgré la famine et les machines nouvelles dont Périclès battait leurs murailles. Cette guerre fut poussée avec tant de colère, que, de part et d’autre, les prisonniers, dit Plutarque[24], étaient marqués d’un fer chaud. Il fallut pourtant se rendre, car aucun secours n’arrivait ni de l’Asie ni du Péloponnèse. Les Samiens durent renverser leurs fortifications, livrer leurs vaisseaux, changer leur constitution et rembourser les frais du siège, plus de 1200 talents, payables en un certain nombre d’annuités (439). La soumission de Byzance suivit de près.

Cette guerre tint quelque temps la Grèce en suspens. Elle n’avait point manqué de périls, car les Perses et les Péloponnésiens n’attendaient qu’un revers sérieux des Athéniens pour agir ; et Thucydide dit (VIII, 76) que Samos fut sur le point de ravir à la cité de Cécrops l’empire de la mer. Cette île, en effet, avait toujours conservé de son ancienne prospérité une marine considérable, qui aurait pu devenir le noyau d’une ligue maritime. Si cette guerre eût été moins sérieuse, Périclès n’eût pas eu la présomptueuse légèreté de la comparer au siège de Troie, qui, disait-il, avait duré dix ans, tandis que celui de Samos n’avait duré que neuf mois.

On doit remarquer plusieurs choses encore au sujet de cette guerre. D’abord la hâte des dissidents à mêler les Perses à leur querelle, ce qui légitime l’empire d’Athènes en montrant que, sans sa fermeté à tenir ces cités réunies, leurs divisions les eussent bien vite livrées sans défense au grand roi; ensuite la fidélité des alliés, dont aucun ne broncha, preuve que cet empire n’était point si odieux; la modération d’Athènes, qui n’inflige à Samos, vaincue après une opiniâtre résistance, que les conditions imposées à Thasos et à Égine, sans vengeances particulières; enfin, son droit à punir une défection coupable, puisqu’elle n’avait fait en cette circonstance qu’appliquer le principe proclamé par Corinthe, sa rivale et naguère son ennemie, au mi-lieu du congrès des Péloponnésiens : Chaque État confédéré a le droit de contraindre les membres rebelles[25]. Isocrate prétend qu’en trois mois les harmostes lacédémoniens ont fait périr, sans jugement, plus de citoyens grecs qu’Athènes n’en a condamné pendant toute la durée de son empire[26]. Bientôt l’on verra que la Grèce n’a pu supporter dix ans la domination pesante des Spartiates, tandis que la confédération athénienne a longtemps vécu, et ce sera d’eux-mêmes que les anciens alliés d’Athènes viendront, en 377, se serrer encore une fois autour d’elle, en renouvelant le pacte fédéral.

Il est bon d’insister sur ces faits, car on a bien rarement été juste pour le peuple d’Athènes, pour cette glorieuse démocratie, quelquefois sans doute ingrate, violente et mobile, mais qui a racheté ses fautes par son enthousiasme pour tout ce qui était beau et grand, par les chefs-d’œuvre qu’elle a inspirés, par les artistes, les penseurs et les poètes qu’elle a donnés au monde. Eschyle, Sophocle et. Euripide, Phidias et Aristophane, Socrate et Platon, tous, quelques-uns malgré eux-mêmes, plaident encore pour elle devant la postérité[27].

A côté des villes sujettes et alliées, Athènes possédait de nombreuses colonies. Périclès avait compris le triple avantage des établissements coloniaux, ou clérouquies, pour diminuer dans la ville le nombre des pauvres[28] ; pour occuper au loin, dans l’intérêt du commerce et de la puissance d’Athènes, des positions importantes; pour donner enfin aux citoyens des terres d’un rapport plus certain que celles de l’Attique, exposées, depuis la défection de Mégare, aux ravages des Péloponnésiens. L’Eubée avait déjà reçu 4000 colons ; 2000 citoyens allèrent encore fonder sur les ruines d’Histiée la ville d’Orée, qui commanda la navigation des golfes Maliaque et Pagaséen ; d’autres étaient à Chalcis, la porte de l’Eubée. Ils tenaient ainsi par les deux bouts file qui devait être le grenier de l’Attique, si les blés de l’Euxin venaient à manquer ; et ils possédaient les deux tiers de son territoire. 500 furent envoyés à Naxos et 250 à Andros, les deux citadelles des Cyclades. Les terres de Scyros, une des étapes dans la traversée du Pirée à la côte de Thrace, appartenaient à des propriétaires athéniens. On sait l’importance que donnaient à la Thrace les mines d’or du mont Pangée, ses bois de construction, ses terres fertiles et ses fleuves qui pénétraient dans l’intérieur de vastes régions ; 1000 colons furent établis dans la Bisaltienne ; Agon, fils de Vicias, reprenant en 437, le projet qui avait d’abord si mal réussi d’une colonie aux Neuf-Voies, enleva aux Édoniens ce territoire et y fonda, entre deux bras du Strymon, la ville d’Amphipolis destinée par sa position à une brillante prospérité. Imbros et Lemnos, à l’entrée de l’Hellespont, étaient encore occupées par les descendants des colons de Miltiade, qui gardaient leurs droits de citoyens d’Athènes. Alors, comme aujourd’hui, on vantait les pêcheries de l’Euxin, surtout la fécondité des immenses plaines qui enferment cette mer du côté du nord. La stérile Attique tirait de là presque tous ses approvisionnements; aussi avait-elle cherché de bonne heure à y prendre pied. Avant même la guerre médique, Miltiade l’Ancien avait occupé la Chersonèse, d’oie l’on peut ouvrir ou fermer à son gré le passage de la mer Égée dans l’Euxin. Après Salamine, la première préoccupation d’Athènes fut de chasser les Perses de ce point ; Périclès y fit envoyer encore 1000 colons et, pour fermer cette presqu’île aux incursions des barbares, il releva le mur garni de forts de distance en distance, que l’ancien Miltiade avait construit sur l’isthme. On a vu qu’il avait mis aussi la main sur Byzance, après la réduction de Samos.

Il forma des établissements jusqu’au fond de l’Euxin. Sinope, colonie milésienne, était déchirée par les factions; le parti démocratique, en lutte avec le tyran Timésilaos, ne pouvait rien espérer de Milet, alors trop faible ; il appela à son secours Périclès, qui, à la tête d’une flotte nombreuse, visitait ces parages pour 5 montrer avec éclat la puissance athénienne. Périclès laissa à Sinope 13 vaisseaux, sous les ordres de Lamachos, qui chassa le tyran. Le parti vainqueur offrit en récompense à 600 Athéniens les biens de Timésilaos et des exilés. Vers la même époque, Amisos reçut sur son territoire un assez grand nombre d’Athéniens pour que, au temps de Mithridate, la population de cette ville fût regardée comme originaire de l’Attique. En face, de l’autre côté de l’Euxin, régnaient dans la Tauride les princes du Bosphore, Cimmérien, qui restèrent fidèles à l’alliance d’Athènes, même quand vinrent pour elle les jours de malheur ; ils assuraient à sort commerce d’importants privilèges, et les blés de la Tauride nourrissaient l’Attique et les îles.

Même à l’occident, Athènes envoyait des colons. Les habitants de Sybaris, cinquante-huit ans après la destruction de leur ville, avaient tenté de la relever. Les Crotoniates les dispersèrent. Ces malheureux implorèrent l’appui de Sparte, qui refusa de s’engager dans une entreprise si lointaine ; puis celui d’Athènes, où leur demande fut appuyée par Périclès. On fit appel à tous les étrangers qui voulurent prendre part à l’expédition, parmi eux se trouvèrent l’historien Hérodote et l’orateur Lysias. La ville de Thurion, qui eut l’honneur de compter ces deux noms illustres parmi ceux de ses fondateurs, n’en fut pas plus heureuse dans le commencement. Ceux qui restaient de l’ancienne population sybarite, montrèrent un orgueil et des prétentions qui blessèrent les nouveaux venus, dans la latte furieuse qui suivit, ils furent complètement exterminés. Depuis ce temps, Thurion, qui adopta les institutions de Charondas, vécut en paix au dedans et au dehors. Quelques Athéniens semblent avoir aussi pris part à la fondation de Parthénopé, sur la mer Tyrrhénienne, et une inscription de date postérieure a conservé un décret du peuple qui envoyait des colons sur le littoral italien de l’Adriatique, afin de combattre les pirates étrusques d’Hadria et de Spina[29].

Dans l’ancien système colonial des Grecs, la colonie devenait bientôt étrangère à la métropole. Il en fut encore ainsi pour quelques établissements coloniaux du cinquième siècle, tels que Thurion, Amphipolis, etc. Les clérouquies de Périclès eurent un caractère tout différent. Elles furent un acte de la puissance publique, et les pays où Athènes les établissait étaient une véritable extension du territoire de l’Attique. Les clérouques y conservaient tous leurs droits de citoyens; ils étaient inscrits, eus et leurs fils, dans leur dème d’origine, ils pouvaient sacrifier aux autels des divinités poliades[30] ; Aristophane et Platon seront fils de clérouques établis à Égine. Dans les contestations judiciaires, et au moment de la répartition des charges liturgiques, ces colons avaient une excuse légale, étant considérés comme absents pour le service de la république[31]. Aussi étaient-ils appelés : Le peuple qui est à Samos, le peuple qui est à Imbros : ό δήμος ό έν Σάμω. On leur donnait des terres conquises, sauf un dixième qui était réservé à Athéna, de sorte que le revenu du domaine sacré, et par suite le trésor gardé sur l’Acropole, s’accroissait en même temps que la puissance publique[32]. Enfin la clérouquie s’organisait comme la métropole, en se donnant une constitution calquée sur celle d’Athènes, qui envoyait dans la colonie un épimélète ou surveillant[33].

Il y a bien dans cette politique quelques rapports avec le système romain, mais plus encore de différence. Rome, puissance continentale, placée au centre de son empire à portée de ses colonies, pourra les défendre et les tenir dans sa dépendance ; Athènes ne gardera les siennes, éparses dans les îles et sur les côtes lointaines, qu’autant qu’elle restera maîtresse de la mer : de là, pour elle, la nécessité d’y commander toujours. Lorsque son empire maritime tombera, ses clérouques seront chassés ou conquis. Le système de Périclès, excellent pour étendre et soutenir la fortune maritime d’Athènes, ne pouvait empêcher ni la perte d’une bataille navale, ni la prise du Pirée. Les colonies romaines, au contraire, sauveront la domination continentale de Rome, eu couvrant leur métropole d’un bouclier impénétrable contre Pyrrhus et les Carthaginois.

La fondation de colonies nombreuses n’est d’ailleurs que la moitié du système romain; ce système se complétait par l’admission, dans une très grande proportion, des étrangers au titre de citoyens. Or Athènes ne pratiqua jamais que parcimonieusement cette politique libérale qui, de nos jours, a fait la rapide grandeur des États-Unis d’Amérique. En 444, un prince libyen, maître d’une grande partie de la basse Égypte, fit un présent de blé pour être distribué au peuple. Périclès ordonna un recensement des vrais citoyens, et fit exclure tous ceux dont le père ou la mère n’étaient pas athéniens. Près de 5000 habitants furent déchus de leur titre, et le nombre de ceux qui le gardèrent, après cette épreuve, ne s’éleva qu’à un peu plus de 14.000. Thémistocle n’eût été, à ce compte, qu’un étranger dans Athènes, car sa mère n’était pas Athénienne, et la ville qu’il avait sauvée l’eût vendu comme esclave, s’il est vrai, comme le veut un ancien récit, que Périclès ait fait appliquer aux 5000 métèques la loi rigoureuse portée contre ceux qui usurpaient le titre de citoyen. Quelle différence, si Périclès avait, comme le sénat de Rome, largement ouvert la cité aux étrangers ; si les droits politiques, au lieu de rester réservés à un petit nombre, avaient été successivement conférés à beaucoup ! Au lieu de compter quelques milliers de citoyens, Athènes en aurait eu une multitude, et l’empire, reposant sur une large base, ne se fût pas écroulé au premier choc. Selon quelques écrivains, Athènes commandait à une multitude d’hommes. Leurs chiffres sont sans doute exagérés. Mais, le fussent-ils de moitié, ce n’était pas avec une imperceptible minorité de 14.000 citoyens qu’elle pouvait contenir tant de peuples. Là est le secret de sa faiblesse, et Périclès, qui vit tant de choses, eut le tort de ne pas voir qu’Athènes devait renoncer à son empire ou à son égoïsme municipal.

Xénophon, qui vécut, il est vrai, une génération plus tard, comprit que là était le salut. Favorisons les métèques, écrivait-il, nous assurerons ainsi un de nos plus beaux revenus, puisque les métèques versent dans notre sein l’abondance, et que, loin de nous être à charge, le gouvernement retire d’eux un impôt pour leur habitation. Supprimons toutes les servitudes, aussi odieuses qu’inutiles a l’État, dont nous les avons frappés, dispensons-les encore de servir dans l’infanterie pesante. Faisons plus, recevons-les même dans le corps des cavaliers ; par là nous gagnerons leur amitié ; par là nous attirerons tous ceux qui n’auront point ailleurs le droit de cité, et dont l’affluence augmentera la richesse, la population et la puissance de notre république[34].

Voilà, en théorie, la vraie politique. Mais était-elle applicable en Grèce, comme elle le fut à Rome ? Les institutions religieuses n’y faisaient-elles point obstacle, et plus encore les idées qui régnaient sur le caractère qu’une république hellénique devait garder ? Périclès, comme Platon, comme Aristote, rie comprenait une cité qu’avec une bourgeoisie souveraine peu nombreuse, et l’on a vu que les 5000 votants étaient moins un peuple qu’une corporation gouvernant un empire.

Mais, s’ils étaient peu nombreux, quelle émulation ! L’univers les regardait ; ils réunissaient le double avantage des petits États et des grands théâtres[35].

Cet empire possédait, pour se défendre, des ressources qui semblaient lui permettre de tout braver[36]. Il n’avait point, pour sa marine, de fleuve débouchant dans la mer; le plus grand des cours d’eau de l’Attique n’était qu’un torrent, qui se traînait, au milieu des sables, jusqu’à la baie de Phalère. Mais le Pirée n’était pas loin, et il offrait un port magnifique à 300 trières, montées par une nombreuse armée de rameurs, soit esclaves et mercenaires soudoyés de toutes parts, soit métèques, même citoyens. Ajoutez à ces forces 43.000 hoplites, citoyens et métèques, qui pouvaient au premier signal entrer en campagne ; 16.000 jeunes gens ou vieillards chargés de la garde des forteresses ; 4200 cavaliers, y compris 200 archers à cheval, 4600 archers scythes et crétois à pied. Des chantiers, que Thémistocle avait commencés, permettaient de réparer promptement les avaries fréquentes dans les navires, à cause de la mauvaise qualité du bois employé. Enfin, 9700 talents étaient dans le trésor public, sans compter 500 talents représentés par les offrandes déposées dans les temples, par le butin fait sur les Mèdes et par les 40 talents d’or qui décoraient la statue de Minerve. À cette réserve importante, il fallait joindre les revenus annuels de la république.

Si l’entretien des armées, à cette époque, coûtait moins cher que dans les temps modernes, parce qu’il n’y avait pas ou qu’il y avait fort peu d’artillerie[37] et que tout citoyen était tenu de s’équiper à ses frais, il est néanmoins certain que de pareilles forces exigeaient des dépenses considérables La construction des vaisseaux, la solde des hoplites, des cavaliers et des rameurs, le traitement des juges, l’indemnité aux citoyens qui venaient aux assemblées les distributions gratuites de blé, les frais considérables pour les fêtes, surtout pour les grands travaux que Périclès exécuta, devaient aisément prendre en pleine paix, 1000 talents par année. Comment faire face à de telles dépenses que la moindre guerre augmentait?

Dans nos vieilles sociétés, la richesse acquise et transformée en biens-fonds, s’accumule et s’accroît chez les familles qui savent la garder. C’est elle que la démocratie moderne aime à atteindre par le fisc, afin de diminuer d’autant les impôts de consommation dont les pauvres, à raison de leur nombre, payent la plus forte part. Les Grecs, au contraire, peuple jeune qui arrivait à la fortune par le commerce et l’industrie, bien plus que par la propriété foncière, n’aimaient pas les contributions directes. À Athènes on répugnait, à moins de nécessité urgente, à imposer la propriété et le travail, comme cela eut lieu en 428, quand les citoyens fournirent à l’État 200 talents[38].

Les meilleurs revenus paraissaient être ceux qui provenaient des biens de l’État et des impôts indirects. On comptait, en cas de péril, sur les dons volontaires, qui bien rarement manquaient et, en temps ordinaire, sur les prestations des riches. Quant aux étrangers, métèques, habitant dans la ville et y trafiquant à l’abri de ses lois et de sa puissance, ils devaient un tribut, le metoikion, comme prix des facilités qu’Athènes donnait à leur commerce, et l’esclave une capitation pour le rachat de sa tête : c’était le maître qui la payait. En vertu de ces principes, il y avait à Athènes sept principales sources de revenus :

1° Le produit des domaines de l’État, forêts, pâturages, terres labourables, maisons, salines, eaux, mines, etc.[39] Les domaines étaient affermés à temps ou à perpétuité, afin d’épargner à l’État l’obligation de créer une année de fonctionnaires publics pour les administrer. Le prix du bail était généralement payé en argent. Les mines d’argent du Laurion s’étendaient sur une longueur de 11.000 mètres, d’un rivage à l’autre, entre Anaphlystos et Thoricos, bourg prés duquel on trouvait de fausses émeraudes. Ces mines rapportaient jusqu’à 40 talents, au temps de Thémistocle, qui fit appliquer ce revenu à la construction des vaisseaux. Durant la guerre du Péloponnèse, elles manquèrent de bras et devinrent moins productives, mais la paix y ramènera l’activité[40]. L’État vendait aux citoyens et aux étrangers admis aux droits civils, la faculté d’exploiter des portions de mines dont le prix était d’un talent environ. Outre ce prix, une fois payé, l’État percevait annuellement un vingt-quatrième du produit. Hors de l’Attique, les Athéniens avaient les mines d’or de Thasos et celles de Scapté-Hylé, en Thrace, qui rapportaient ensemble de 200 à 300 talents. L’historien Thucydide possédait une portion des mines de Scapté-Hylé, où il écrivit son histoire. Il se peut qu’une redevance ait aussi été payée à la métropole par les clérouques pour les terres qu’ils avaient reçues d’elle[41].

2° Les amendes, les frais de justice et les confiscations. Ces recettes montaient très haut, car Xénophon donne à entendre qu’elles suffisaient pour fournir le salaire des juges.

Douanes. Des taxes étaient perçues à l’emporion, où se faisait le commerce maritime en gros, et sur le marché, où l’on vendait en détail. Toute marchandise importée ou exportée par mer était, de plus, soumise à un droit d’un cinquantième ou de 2 pour 100, le πεντηxοσή, toujours perçu en argent, jamais en nature[42]. Les grains payaient à l’importation environ 10 talents de produit brut par an[43]. Les autres marchandises, bétail, salaisons, vin, huile, miel, métaux, etc., donnaient davantage. Il est probable que tout navire était taxé à 1 pour 100 de la valeur de sa cargaison pour stationner dans le port, et que les étrangers payaient autant pour vendre au marché. On ne sait rien sur le commerce de terre.

L’exportation des produits du sol et des choses nécessaires à la construction et à l’équipement des vaisseaux était interdite. Il n’y avait d’exception que pour l’huile dont la production dépassait les besoins de la consommation locale. Les sycophantes, ou accusateurs de ceux qui faisaient sortir des figues, sont devenus aussi tristement fameuse que les délateurs romains.

On peut considérer comme un produit de douane, la taxe de 10 pour 100 qu’Athènes prélevait, à la traversée du Bosphore de Thrace, sur la valeur des cargaisons venant du Pont-Euxin, afin de s’indemniser des dépenses qu’elle faisait pour la police de ces mers[44].

4° La taxe des étrangers domiciliés à Athènes (métèques). Elle était de 12 drachmes par an pour le chef de famille et de 6 pour les enfants. Une veuve de métèque payait 6 drachmes. Les affranchis étaient, en outre de cette taxe, soumis à une contribution de 3 oboles, qui était probablement la capitation imposée sur chaque esclave et payée par son maître. Un impôt particulier frappait les courtisanes. Le métèque qui ne payait pas sa contribution était vendu. Mais il ne faut pas le confondre avec l’isotèle, ou étranger assimilé aux citoyens qui, sans exercer les droits politiques, était libéré de la taxe de séjour et de l’obligation de se choisir un patron.

5° Les tributs des alliés. Ils montaient, en 438, à 600 talents, dont un soixantième, une mine par talent perçu, était attribué à Minerve, gardienne du trésor public. En 425, on les doubla et, sur les plaintes des alliés, ils furent remplacés en 413 par un vingtième que levaient des percepteurs athéniens sur les marchandises, à l’entrée et à la sortie dans tous les ports des villes alliées. Cette combinaison prêtait à beaucoup d’abus et dura peu. Dés l’année 409, il est de nouveau question de la levée des tributs[45].

6° Les contributions des citoyens. Elles étaient de deux sortes : l’impôt sur les biens, qui n’était levé que dans les cas d’urgence, et les liturgies ou prestations dues à l’État par ceux dont la fortune dépassait 3 talents. Les orphelins étaient exempts de la liturgie, non de l’impôt. Il existait quatre liturgies principales : la chorégie, ou préparation et direction des chœurs pour les fêtes et les spectacles[46] ; la gymnasiarchie ou entretien des gymnases qui fournissaient des lutteurs pour les jeux publics ; l’hestiase, ou soin des festins publics qui étaient célébrés dans certaines circonstances ; l’archithéorie, pour conduire à Délos ou à Delphes des députations solennelles.

La triérarchie, liturgie fort ancienne, consistait dans l’obligation imposée aux plus riches citoyens de subvenir aux dépenses de l’armement et de l’entretien des galères construites par l’État, qui fournissait le bâtiment, les agrès, vieux ou neufs, et la solde. Cette sorte d’impôt sur le revenu, même sur le capital, ne durait, pour chacun d’eux, qu’une année, mais revenait deux ans après. Il y avait douze cents triérarques; chacune des dix tribus en nommait cent vingt. Vers la fin de la guerre du Péloponnèse, les moins riches d’entre eux se réunissaient pour fournir à la dépense qu’un seul n’eût pu supporter. En 557, on les répartit en vingt classes subdivisées, suivant la fortune, en sections de cinq à seize membres, et chaque section fut chargée de l’entretien d’une galère, qu’un de ses membres commandait. Démosthène introduisit encore, en 540, une organisation qui empêcha cette liturgie d’être un fardeau trop pesant. Elle n’en était pas moins onéreuse : aussi ceux qui avaient à subir cette obligation pouvaient s’y soustraire en indiquant quelqu’un qui fût plus riche qu’eus. C’était l’άντίδοσις. Le citoyen désigné pour une liturgie avait le droit de rejeter cette charge sur un autre en lui offrant l’échange de leurs biens[47]. Le triérarque dont la galère était prête la première recevait une couronne[48], et tous rivalisaient de zèle pour décorer leurs navires de brillantes sculptures[49].

Il ne faudrait pas croire que ces charges fiassent la rançon des grandes fortunes, qu’Athènes ne respectât la richesse qu’à la condition que celle-ci donnât au peuple des fêtes et du travail, et qu’elle fournit à l’armée de terre sa cavalerie, aux marins les navires sur lesquels ils défendaient de leurs bras et de leurs poitrines la puissance de la république. Les liturgies avaient un caractère religieux et patriotique, car, sans elles, le culte eût été réduit à de froides cérémonies qui auraient eu peu d’action sur les âmes, et l’éducation de la jeunesse aurait manqué de ces exercices qui, dans le citoyen, préparaient le soldat. Elles n’étaient donc pas le produit d’un socialisme farouche et n’avaient pas été instituées en vue d’établir une égalité que la nature ne connaît pas, que Sparte elle-même n’a pu réaliser[50]. La cité étant considérée comme la famille agrandie et les riches comme les aînés de la maison, ceux-ci devaient à l’État une assistance que les plus jeunes, je veux dire les pauvres, ne pouvaient lui donner. Cette pensée que les charges onéreuses devaient être réservées aux riches, était le principe même de l’organisation financière des cités grecques et une coutume générale de l’antiquité classique[51]. Démosthène dira dans la IVe Philippique : Il faut qu’aux jours de péril les riches offrent leurs biens à l’État. Ceux-ci, du reste, trouvaient à ces dépenses une compensation : on se signalait ainsi au peuple, qui en tenait compte aux jours d’élection.

7° Les biens religieux. Enfin le trésor d’Athéna, sur l’Acropole, et celui des autres dieux étaient une ressource considérable. En cas de nécessité, la république empruntait à la déesse aux conditions déterminées par une loi de 455, qui fixa à 1 et demi pour 100 l’intérêt des sommes prêtées. Ce domaine des dieux s’accroissait avec l’empire d’Athènes, puisque chaque fois qu’une colonie était fondée, un dixième des terres était réservé pour les temples[52]. Aussi l’administration de ces biens était une charge très sérieuse : les dieux avaient leurs trésoriers qui, chaque année, en fin d’exercice, rendaient leurs comptes au conseil des Cinq Cents et remettaient à leurs successeurs un état de tous les objets dont ils avaient eu le dépôt. Du temps de Périclès, les trésoriers d’Athéna et ceux des autres dieux formaient deux collèges, chacun de dix membres, annuellement élus, un par tribu; plus tard, vers 400, ils furent réunis en un seul[53].

Presque tous les impôts étaient affermés à des individus ou à des compagnies qui percevaient les taxes à leurs risques et périls. Le cinquantième, à lui seul, rapportait 36 talents à l’État, sans compter les profits des fermiers qui s’enrichissaient aussi vite et n’étaient pas plus estimés que les traitants de notre ancienne monarchie.

L’Emporion ou marché comprenait cinq portiques dont un, le δεϊγμα, ou échantillon, placé sous la surveillance des inspecteurs (épimélètes), était le lieu de réunion des négociants et comme la Bourse ou le Palais du commerce. On y gardait les échantillons des denrées entreposées dans les docks, et c’était sur eux que s’établissaient les contrats.

Pour les simples contestations entre négociants, les inspecteurs du marché prononçaient; mais quand il s’agissait de contraventions, il fallait les héliastes. Dans ce cas, le citoyen qui s’était porté accusateur, recevait, s’il gagnait sa cause, la moitié des sommes qu’il faisait rentrer au trésor; s’il la perdait sans avoir obtenu le cinquième des suffrages, il payait une amende de 1000 drachmes[54].

Il n’est pas possible d’arriver à une évaluation précise des revenus publics. Les uns estiment qu’ils s’élevaient à 1000 talents ; Aristophane les porte à 2000 ; ce chiffre est fort exagéré sans doute. Souvenons-nous pourtant que, avant les grandes constructions de Périclès, il y avait une épargne de 9700 talents dans le trésor. Or l’argent valait 8 à 10 fois plus qu’aujourd’hui, peut-être davantage[55] ; c’était donc un revenu à peu près égal à celui de quelques royaumes européens.

Un autre signe de la richesse publique, une autre ressource pour l’État, c’était la richesse des particuliers. Pour tous, elle avait augmenté; pour quelques-uns, elle était déjà trop grande. Dans le siècle de Solon, on regardait un bien de 7 talents comme une grande fortune. Du temps de Cimon, le riche Callias payait sans s’appauvrir une amende de 50 talents ; Thémistocle en possédait le double ou le triple. Nicias en avait 100, comme Alcibiade, et plus de mille esclaves qui travaillaient pour lui aux mines. Si la guerre vidait le trésor public, les particuliers étaient donc en état de le remplir, et l’on vient de voir que le gouvernement ne se faisait pas faute de demander à ceux qui pouvaient donner.

Ces fortunes ne consistaient pas en biens-fonds ; car l’Attique, comme le reste de la Grèce, était un pays de petite culture et de petite propriété. Les domaines d’Alcibiade, qui n’excédaient pas 28 hectares, passaient cependant pour très considérables, et tout le sol de l’Attique fournissait à peine, en blé, les deux tiers de la consommation. La richesse provenait du commerce, de l’industrie, de la banque, qui la répartissaient entre un très grand nombre de citoyens : elle était si divisée, qu’Isocrate pouvait dire : Il n’y a personne qui soit assez pauvre pour faire honte à l’État par la mendicité[56].

Athènes ne partageait pas le mépris de Lacédémone pour le travail des mains. Elle avait une industrie florissante et, comme nos articles de Paris, ses armes, ses ouvrages en métal, ses meubles, sa corroierie primaient, sur tous les marchés, les produits similaires ; ses poteries allaient jusqu’à Gadès ; ses objets d’art, ses livres, ses tissus, partout. A l’importation arrivaient le poisson et le vin des îles ; la pourpre et la verrerie de Tyr ; l’étain que les armateurs phéniciens allaient chercher au loin ; les papyrus d’Égypte ;  l’or, le fer, la laine et les tissus de la côte d’Asie; les grains, les cuirs, le goudron, les cordages, les bois de construction et les nombreux esclaves achetés dans les pays riverains de l’Hellespont et de l’Euxin. Le commerce, protégé sur toutes les mers helléniques par la flotte de guerre, avait une telle activité, qu’Isocrate appelle le Pirée le marché de la Grèce entière. Et il l’était, non seulement par les habitudes des négociants, mais en vertu de traités et de lois. Les alliés s’étaient engagés à n’envoyer que dans ce port certaines marchandises, et un Athénien ne pouvait prendre un intérêt sur un navire quittant le Pirée qu’il la condition que ce navire y rentrerait avec un chargement de retour. Athènes avait un autre avantage : une excellente monnaie, partout recherchée. Dans la plupart des villes, dit Xénophon[57], la monnaie n’a qu’une valeur locale, et les marchands sont, en conséquence, forcés d’échanger leurs denrées contre d’autres denrées. Athènes fait exception : ses drachmes ont cours partout. Afin d’en augmenter le crédit, elle punissait de mort le faux-monnayeur[58]. Aussi le commerce de l’argent y était très actif. On y trouvait des sociétés en participation et des bailleurs de fonds touchant des dividendes. Les banquiers faisaient, des avances sur déprit de titres ou d’objets précieux; ils avaient leurs livres de compte où étaient marquées les entrées et les sorties de fonds, leurs correspondances, et, sinon la lettre de change, du moins le chèque. Sans avoir un caractère officiel, les banquiers étaient les dépositaires des actes et contrats que reçoivent nos officiers ministériels. Ils prêtaient aux villes et souscrivaient en quelque sorte des emprunts d’État[59]. Enfin ajoutez que la république ne levait qu’un droit de 2 pour 100 ad valorem ; que ses tribunaux de commerce expédiaient l’hiver tous les procès ; que la sévérité de sa législation sur les dettes garantissait l’exécution des contrats[60] ; qu’enfin le haut prix de l’argent qui se prêtait quelquefois à 18 pour 100 et même plus haut, permettait aux détenteurs de capitaux d’accroître rapidement leur fortune.

Mais à quoi allaient servir cette puissance et ces trésors ? Lorsque Périclès revint de Samos à Athènes, après la réduction de l’île, il fit l’oraison funèbre des guerriers morts dans cette guerre. Ses paroles jetèrent tant d’émotion dans la foule, que les Athéniennes, quand il descendit de la tribune, ornèrent à l’envi sa tête de guirlandes, comme, au retour d’Olympie, on couronnait de fleurs les athlètes victorieux. Mais Elpinice s’approchant de lui : Vraiment, dit-elle, ce sont de beaux exploits que les tiens, Périclès ! Tu nous as fait perdre beaucoup de bons citoyens, non point en faisant la guerre aux Mèdes, aux Phéniciens et aux barbares, comme mon frère Cimon, mais en détruisant une cité qui est de notre propre sang et notre alliée.

Ces mots d’Elpinice montrent le changement qui s’était opéré depuis quelques années dans le gouvernement d’Athènes. Périclès ne songeait plus aux barbares, maintenant chassés des mers de la Grèce, et qu’il était inutile d’aller chercher en Asie ; et il reprenait durement ceux qui parlaient déjà de conquérir l’Égypte ou d’attaquer la Sicile. Comme ce sage Romain, qui demandait aux dieux non d’accroître, mais de conserver la fortune de Rome, il pensait que mieux valait employer les ressources d’Athènes à garder ses possessions qu’à les étendre ; qu’il fallait faire profiter la paix de toutes les forces que la guerre n’employait plus. Athènes livrait au génie du commerce et des arts ces mers pacifiées et ces villes qu’elle couvrait de sa puissante protection. A l’abri derrière cette égide, le peuple grec était tout entier aux labeurs féconds de la civilisation, guidé encore dans cette voie par la noble cité qui s’était mise à sa tête. Pour celle-ci, le temps des folles entreprises n’était pas arrivé. Tout occupée d’art, de littérature et de commerce, elle renonçait à la politique agressive de Cimon et elle ne prenait pas encore la politique aventureuse d’Alcibiade. C’est là ce qui fait la beauté de ce moment de la vie du peuple athénien et la grandeur véritable de Périclès qui préside à cette glorieuse et pacifique prospérité.

Toutefois, cette fortune n’était point faite pour durer longtemps. L’État ne reposait pas sur une base assez large, et les liens qui tenaient réunies toutes les portions de l’empire étaient trop tendus pour ne pas blesser. Les impôts mis sur les alliés, l’abandon forcé d’une partie de leurs terres aux clérouques athéniens et l’obligation de porter certains de leurs procès à Athènes, quelques-unes de leurs marchandises au Pirée, constituaient une triple servitude financière, judiciaire et commerciale qui devait causer la sourde irritation qu’on verra éclater durant la guerre du Péloponnèse.

 

III. La constitution athénienne

La constitution prit, au temps de Périclès, la forme qu’elle garda jusqu’aux derniers jours de l’indépendance d’Athènes. Deus principes la régissent : l’un est le droit souverain du peuple qui légifère, juge et administre, ou du moins détermine la direction que le pouvoir exécutif suivra; l’autre es le renouvellement annuel des magistrats élus ou tirés au sort.

La démocratie, qui reprend aujourd’hui le mot de Louis XIV : L’État, c’est moi, avait, chez les anciens, mis naturellement cette doctrine en pratique, parce que, pour de petites cités entourées de périls, la sécurité ne se pouvait trouver que dans une concentration énergique de la vie sociale. La liberté, la fortune et la vie des citoyens, le droit, la justice, la morale, tout était subordonné à l’intérêt de l’État ; et la formule romaine, salas populi suprema lex esto, semble avoir été faite pour les républiques grecques. On a déjà dit qu’il ne faut pas s’étonner de trouver à Athènes des coutumes qui paraissent, aux esprits libéraux, singulièrement vexatoires, telles que les liturgies, lourd impôt établi sur la richesse. Pour l’État, le pauvre donnait au besoin sa vie ; il était juste que le riche donnât sa fortune ; et contre cette exigence, qui date de Solon, même de plus loin encore, nul ne réclamera, si ce n’est quand on en fera, au lieu d’une obligation patriotique, un moyen de vengeance particulière contre l’eupatride qu’on voudra ruiner. Hérodote admire le gouvernement d’Athènes. Ce ne sera pas l’avis de Platon : Dévoré d’une soif ardente de liberté que de mauvais échansons lui versent toute pure et lui font boire jusqu’à l’ivresse, l’État démocratique arrive par la licence générale à l’esclavage; la liberté excessive devant amener tôt ou tard une extrême servitude[61]. Mais si Platon a dit vrai pour certains moments de la vie démocratique, on préférera, pour la constitution d’Athènes au temps de Périclès, à l’opinion du philosophe, ami de Denys le Jeune et des grands, celle de l’historien qui avait vu et comparé tant de régimes différents. C’est le sage Aristide qui avait ouvert l’accès des charges à tous les citoyens : principe qui fera le fond de la Politique d’Aristote ; c’est Éphialte qui avait dépouillé l’Aréopage, foyer d’opposition aristocratique, de ses plus importantes prérogatives, sans lui ôter l’estime publique. Démosthène ne disait-il pas, un siècle plus tard : Ce tribunal est le seul auquel les causes de meurtre n’aient pas été enlevées, et jamais accusateur débouté de sa plainte, ou coupable condamné, n’ont accusé l’Aréopage d’injustice[62].

Dans son discours de la Couronne, il racontait encore les deux faits suivants : un banni rentre, malgré la loi, dans la cité ; le peuple, séduit par de belles paroles, l’absout d’avoir rompu son ban ; l’Aréopage fait recommencer le procès et condamner le coupable. Un autre jour, le peuple désigne comme député au conseil amphictyonique l’orateur Eschine, dont l’intégrité était suspecte ; l’Aréopage déclare qu’il convient de lui préférer Hypéridès, et le peuple, acceptant la leçon et le nouveau choix, nomme Hypéridès[63].

Il y a quelque chose de plus démocratique que l’élection par le suffrage universel, c’est l’élection par le sort, car les places ouvertes à tous ne sont souvent données par le peuple qu’aux grands, comme il arriva dans Rome après la création du tribunat militaire. Nous ne savons pas à quelle époque la désignation par le sort fut instituée. Plutarque la représente comme ancienne et, en effet, il en est déjà question un temps de Solon, de Clisthénès et d’Aristide. C’étaient les thesmothètes qui, dans le temple de Thésée, tiraient les noms[64]. On s’étonne, on se récrie de voir les pilotes pris au hasard ; mais ce procédé, détestable dans un grand État, même dans une grande ville, était sans danger dans une petite cité dont le peuple formait une véritable aristocratie, où chaque citoyen avait une part réelle de souveraineté, et faisait chaque jour son éducation politique dans les discussions de l’agora ou dans les débats des cours de justice. Encore eut-on soin d’excepter les fonctions les plus importantes. Les dix stratèges qui réglaient toutes les affaires militaires et la politique étrangère, qui même pouvaient interdire une assemblée ou la rompre, en un mot les vrais magistrats de la cité, furent toujours élus[65]. Il en sera de même à Florence où toutes les charges sont tirées au sort, excepté celle de la Balie ou Commission de la guerre, qui resteront électives. Quant aux archontes et aux sénateurs, le sort ne les prenait que parmi ceux qui avaient publiquement brigué ces charges, ce qui devait réduire le chiffre des candidats à un très petit nombre ; on vit même plusieurs fois des candidats se retirer devant un citoyen désigné par ses services à la confiance générale. Ajoutez qu’en donnant leurs noms, ils devaient se soumettre à un examen, dont le résultat pouvait être une sentence d’indignité[66] ; qu’au sortir de charge ils avaient à rendre compte, tout citoyen ayant le droit alors de les appeler en jugement ; que, pendant la durée même de leurs fonctions, ils étaient sous la surveillance des sept gardiens de la constitution, les nomophylaques qui avaient le droit de les contraindre à agir conformément aux lois ; qu’enfin le sort supprimant la brigue, les ambitieux perdaient leur plus puissant moyen d’action, de sorte qu’il était difficile que le gouvernement tombât aux mains d’un parti. Une idée religieuse s’attachait d’ailleurs à cette désignation : le sort semblait un arrêt des dieux et, avec les moyens dont les anciens disposaient, une élection ne pouvait se faire par un corps électoral nombreux, comme l’était celui de l’Agora, qu’à l’aide d’un vote à mains levées, sur des noms proposés par le président de l’assemblée. C’est ainsi que les choses se passaient à Athènes pour les magistratures électives, mais dans ce cas, l’influence du président redevenait considérable : c’était lui qui, le plus souvent, déterminait le vote.

La liberté athénienne avait donc à gagner à ce mode d’élection; et la part laissée au hasard était assez restreinte pour qu’il ne pût en abuser beaucoup. Aussi Hérodote et Platon approuvent ce système[67], qu’Aristote et Montesquieu regardent comme étant de l’essence même de la démocratie[68]. A Héræa, ville d’Arcadie, on supprima, dit Aristote[69], le vote au scrutin pour l’élection des magistrats, et on le remplaça par le tirage au sort, parce que l’élection ne donnait le pouvoir qu’à des artisans de désordre. A Rhodes, le prêtre du Soleil était désigné par le sort[70] ; à Syracuse, tous les magistrats le furent, après l’expédition athénienne. Même procédé pour des oeuvres de bienfaisance qui, chez nous, supposent un choix sévère. Trois inscriptions, récemment trouvées, mentionnent des legs faits au sénat d’Aphrodisias pour être distribués à deux cents citoyens dont le sort donnerait les noms[71]. Un des sentiments les plus vifs en Grèce, à Athènes surtout, était celui de l’égalité ; Hérodote nous l’a dit. L’importance donnée en diverses constitutions à. la désignation par le sort te montre mieux encore. Mais il faut se hâter de reconnaître que ce singulier système électoral n’est possible que clans de très petits États, où n’existe point de foule famélique, et dont les citoyens, ayant tous à peu prés même culture d’esprit, pouvaient, sans inconvénients graves, être appelés, tous aussi, à certaines fonctions publiques. A Athènes, il n’était réservé aux élus du sort que des charges secondaires. Les archontes, le sénat., dépouillés de leur autorité judiciaire, n’infligeaient plus que de faibles amendes et l’Aréopage ne gardait de sa vieille juridiction que certaines causes d’homicide[72]. Comme toute l’autorité militaire et politique était passée aux stratèges, presque toute la juridiction civile et criminelle fut remise aux cinq mille héliastes[73], qui se répartissaient entre dix cours tirées au sort pour chaque affaire, ce qui rendait la vénalité impossible ; au nombre quelquefois de plusieurs milliers, ce qui empêchait l’intimidation ; et avec le vote secret, ce qui permettait bien au condamné de maudire ses juges, mais non de se venger d’un seul[74]. L’archonte qui avait fait l’instruction préliminaire de la cause présidait la cour. Ainsi se produisait à Athènes le grand principe de la division des pouvoirs que Rome et le moyen âge n’ont pas connu[75].

Dans le monde industriel, les ingénieurs augmentent la puissance des freins, à mesure qu’ils accroissent la force des machines. Il en devrait être de même dans leur politique. Mais si la matière obéit à la science, les politiciens obéissent bien plus à la passion qu’à la sagesse. Cependant, à Athènes, malgré les changements opérés par Clisthénès, Éphialte et Aristide, la constitution gardait quelques-unes des forces de conservation que Solon lui avait données. Le pouvoir législatif restait à l’assemblée générale qui se réunissait deux ou trois fois par mois et, au temps de Démosthène, quatre fois par prytanie[76]. Mais de combien de liens cette démocratie qu’on se plaît à représenter si folle et si mobile s’était d’elle-même enchaînée[77] ! D’abord elle ne pouvait voter que sur une proposition du sénat[78] ou conseil des Cinq Cents, qui arrêtait ce que nous appellerions l’ordre du jour[79] ; et si elle voulait changer une loi, il fallait recourir à la procédure des nomothètes[80], de sorte que le corps judiciaire des héliastes qui appliquaient la loi et parmi lesquels les nomothètes étaient pris, exerçait son influence sur la loi même et pourrait arrêter les écarts ou les témérités de l’assemblée générale. Aussi se glisser illégalement parmi les héliastes était usurper un droit souverain. Pyrrhos, d’une des plus nobles familles d’Athènes, un Étéobutade, mais un débiteur du trésor et, pour cela, frappé d’atimie, avant été surpris, comme il siégeait au nombre des juges, fut condamné à mort et exécuté[81].

Quant à l’initiative des lois, elle appartenait à tout citoyen, à la condition d’une responsabilité rigoureuse. Avant de présenter une disposition nouvelle, un orateur devait veiller à ce qu’elle ne fût pas en contradiction avec une ancienne loi : ou, si cette contradiction existait, il devait la faire connaître et obtenir la modification nécessaire, afin que l’unité de la législation fût maintenue. Faute de ces précautions, il pouvait être mis en jugement et sévèrement puni. Nous-mêmes, n’aurions-nous pas besoin de quelque institution semblable, pour prévenir le chaos de notre Bulletin des lois ?

J’ai déjà parlé des gardiens des lois, les sept nomophylaques, qui furent institués après la réforme de l’Aréopage, par Éphialte, et auxquels on conserva un droit de veto contre les actes et les propositions qui blessaient les lois existantes. C’était comme le pouvoir conservateur de la société athénienne.

Athènes avait bien d’autres fonctionnaires. Les uns veillaient à l’entretien des édifices sacrés, les autres à la police de la ville et des marchés, à la vérification des poids et mesures, aux affaires intéressant les dîmes, etc., astynomes, agoranomes, métronomes, démarques, ceux-ci avec l’assistance des  άγρονόμοι, ou gardes-champêtres, et des ύλωροί, ou forestiers. Quarante juges de paix, διxασταί xατά δήμους, décidaient les contestations qui n’étaient point portées à Athènes. Tous ces fonctionnaires étaient désignés par le sort, mais soumis avant leur entrée en fonction à la δοxιμασία. L’organisation judiciaire d’Athènes se complétait par des tribunaux de commerce, par les arbitres que les parties choisissaient et payaient, διxιτηταί, et par l’antique cour des éphètes dont les attributions, renouvelées en 409, étaient encore en vigueur au temps de Démosthène[82].

La gloire a souvent tué la liberté. Que de fois, comme le disait un Romain, le bruit des armes n’a-t-il pas étouffé le cri de la loi violée! Les victoires populaires de Marathon, de Salamine et de Mycale étendirent au contraire les libertés publiques. Ce fut sous leur influence et sous la direction d’Aristide, d’Éphialte, surtout de Périclès, que la constitution se transforma et devint à la fois si libre et si contenue ; image de l’âme même de celui qui lui donna ce grand caractère, de l’orateur puissant et réservé, de l’homme d’État prudent et novateur : force immense, et cependant maîtresse d’elle-même.

Maison grecque à Délos[83].

Périclès savait que dans les âmes mal trempées la pauvreté avilit et dégrade[84] ; qu’elle pousse à l’émeute en mettant l’envie et la haine au cœur de celui qui n’a rien contre ceux qui ont quelque chose, qu’enfin elle fournit aux riches le moyen d’acheter des partisans, à l’aide d’aumônes intéressées. Il voulut que tout citoyen fût assuré de sa subsistance. Les plus pauvres furent envoyés dans les nombreuses colonies qu’il fonda, et où ils devenaient propriétaires[85]. Pour ceux qui restaient dans la cité, ils trouvaient d’amples ressources dans le travail des arsenaux et des chantiers ouverts pour les grandes constructions dont Périclès décora la ville, dans l’immense commerce dont Athènes fut le centre, dans l’indemnité d’une obole accordée aux juges[86] et à tout homme du peuple qui assistait aux assemblées ; enfin dans le service militaire, auquel était attachée une solde considérable[87]. Grâce à la douceur du climat, l’Athénien n’avait pas à faire, pour son vêtement, son logis et sa nourriture, les dépenses auxquelles l’homme du Ford est condamné. Tous les ans on armait une escadre de soixante galères pendant huit mois, et des garnisons étaient entretenues dans plusieurs postes.