HISTOIRE DES GRECS

PREMIÈRE PÉRIODE — HISTOIRE LÉGENDAIRE (2000-1404 ?) — FORMATION DU PEUPLE GREC.

Chapitre VI — Religion de l’âge héroïque.

 

 

I. Les dieux[1]

Il est deux sortes de religions, celles du Livre révélé et celles de la Nature. Les juifs, les chrétiens, les musulmans, ont celles-là; l’Orient et la Grèce eurent celles-ci. Les premières ont leurs racines en un Dieu solitaire et jaloux, qui ne tolère rien en dehors de son sanctuaire. Les secondes plongent dans le sein de la nature, d’où sort le grand courant de la vie universelle, et leurs temples s’ouvrent à toute idée revêtue de formes divines. Pour les cultes venus du Sinaï, de Jérusalem et de la Mecque, le développement religieux se fait par le prophétisme, commentaire d’un texte sacré; dans la Grèce, les révélateurs sont les poètes. Les rocs décharnés et nus qui ne montrent plus aujourd’hui que le squelette de l’Hellade, étaient alors couverts d’une végétation luxuriante. A l’ombre des bois erraient les fauves; des monts descendaient les ruisseaux et les fleuves avec des murmures qui semblaient des voix : la vie était partout et la nature conservait sa majesté. Les premiers Grecs, ne pouvant encore faire sortir d’elle des lois, en faisaient sortir des dieux, que leur imagination jeune et souriante avait découverts derrière le monde visible. Ils les multipliaient à l’infini, et ils modifiaient leur histoire, en recouvrant de parures incessamment enrichies les conceptions nées du spectacle toujours changeant de la nature ou des traditions apportées de lointains pays.

La poésie, qu’un de nos vieux écrivains appelait la grande imagière, reflète toute impression en une image et, à un certain âge de civilisation, toute image devient une personne. Les dieux des Grecs sont des forces de la nature ou les manifestations de l’activité physique et morale; mais ce sont aussi des hommes bons et mauvais, comme nous le sommes; et c’est parce qu’ils représentent l’humanité qu’ils ont vécu si longtemps. Même dans le christianisme, les personnages les plus vivants sont le Fils qui s’est fait homme et la Vierge qui est femme et mère[2].

Hérodote regarde les poèmes d’Homère et d’Hésiode comme la source de toutes les croyances religieuses de la Grèce. L’aimable et crédule conteur nous rapporte qu’il fit aux prêtresses de Dodone ces impertinentes questions : D’où chaque dieu est-il venu ? Ont-ils tous et toujours existé ? Quelle est leur forme ? Et il ajoute : De tout cela, on n’a rien su à vraiment parler jusqu’à une époque très récente; car je crois qu’Homère et Hésiode ne sont guère que de quatre cents années plus anciens que moi[3]. Or ce sont eux qui ont fait la théogonie des Grecs, qui ont donné aux dieux leurs noms, leurs honneurs et leur forme.

Nous en savons un peu plus que l’écrivain d’Halicarnasse ; mais il est vrai que, de la religion grecque, nous ne connaissons bien que sa forme dernière, celle qu’elle prit quand le temps et la réflexion eurent mis l’ordre dans le chaos des anciennes créations; quand les conceptions spontanées des premiers âges eurent été recouvertes et remplacées par les combinaisons poétiques et l’arrangement artificiel des temps postérieurs ; quand l’Iliade enfin fut devenue la Bible hellénique. S’il est difficile de décomposer par l’analyse cette synthèse des siècles et de retrouver les éléments primitifs, d’en déterminer le caractère et l’origine, il ne l’est pas de s’apercevoir que les Olympiens sont des dieux de seconde formation, qu’Homère a perdu le sens du naturalisme antique et que ses personnages divins vivent au. travers de fictions ingénieuses ou brillantes, parfois même irrévérencieuses, qui auraient blessé la foi courte et robuste des hommes de l’ancien temps.

La reine des cieux, Junon, aux brodequins d’or, est parfois bien maussade, et la punition que Jupiter lui inflige, en la suspendant au milieu de l’éther par une chaîne d’or avec deux enclumes aux pieds[4], est d’un sultan punissant une des femmes du harem. Elle aussi est bien dure pour Diane, qu’elle frappe au visage et qui, fondant en larmes, s’enfuit comme la colombe à la vue de l’épervier[5]. Pour récompenser Autolycos des nombreux sacrifices qu’il lui offre, Mercure lui enseigne l’art de tromper[6]. Vulcain a de fâcheux accidents ; Vénus, de trop aimables complaisances ; Mars, des fureurs brutales et tous les dieux du poète subissent d’étranges misères. Vulcain est le personnage comique de l’Olympe, où il joue d’autant mieux son rôle qu’il le remplit très sérieusement, sans se douter qu’Homère l’introduit là pour égayer les dieux : soit qu’il les rende témoins de ses infortunes conjugales, en leur montrant Mars et Vénus pris dans ses filets ; soit qu’il excite un rire immense, lorsque, échanson improvisé, il leur verse, en claudicant, le nectar, ou qu’il leur raconte sa malencontreuse intervention dans une querelle de ménage entre Junon et Jupiter qui, le prenant par les pieds, le lança du seuil sacré à travers l’espace où il tourbillonna tout un jour avant de tomber à demi mort chez les Sinties de Lemnos, qui le guérirent. Aristophane se souviendra des libertés que les vieux poètes avaient prises avec les dieux et dont les dévots s’étaient scandalisés. Aux Enfers. Pythagore, racontait-on, avait vu l’ombre d’Hésiode enchaînée à une colonne d’airain et celle d’Homère pendue à un arbre au milieu de serpents, en expiation de leurs outrages envers les dieux; sur la terre, Héraclite et Platon humilièrent le chantre d’Achille : l’un l’excluait des concours et aurait voulu qu’on le souffletât à cause de son impiété ; l’autre répand des parfums sur sa tête et le couronne de bandelettes, mais le chasse de sa république[7]. Xénophane, plus dur encore, a contre lui une haine de théologien[8]. Homère ne représente donc pas le temps de la foi naïve; avec lui commence, sinon la révolte de l’esprit, du moins l’insoucieuse irrévérence qui mènera plus tard à la négation. Déjà ses héros ne craignent pas de combattre les immortels ; Ajax s’écrie : Avec les dieux, le lâche même peut vaincre ; moi, je me passerai d’eux ; et il repousse l’assistance de Minerve. Un personnage d’Eschyle répond aux Argiennes qui le menacent de la colère de leurs protecteurs divins : Je ne crains pas les dieux de ce pays et je ne leur dois rien[9].

Bien que, dans l’Iliade et dans l’Odyssée, les puissances célestes se mêlent incessamment à la vie des héros, les deux poèmes sont, par-dessus tout, la glorification de la force, du courage ou de la souplesse d’esprit des humains. S’ils montrent lés dieux ayant sur la terre des amitiés et des haines, protégeant les uns, poursuivant les autres, c’est pour des actes qui, parmi les hommes, feraient naître la faveur ou la colère : aucun d’eux ne joue le rôle de Satan ou d’Ahriman. Eschyle a tracé un portrait hideux des Érinyes, ces chiennes enragées de l’Enfer dont les yeux distillent du sang, horribles à voir, même pour les bêtes sauvages[10]. Mais, entre elles, qui ne poursuivent que des coupables, et Satan, qui travaille à perdre l’humanité, la différence est grande. Il est, lui, le génie du mal, et elles sont la justice divine[11]. Le ciel de la Grèce n’est donc pas assombri par les monstrueuses apparitions qui ont rempli d’autres cieux[12] et jeté sur la terre tant de pieuses terreurs ; la dernière parole des mourants exprime le regret de quitter la douce lumière du jour. Homère est heureux au milieu des combats, le Grec au milieu de la vie.

Cette joie de vivre que le Grec moderne a gardée n’avait pas été le partage de ses premiers aïeux. Au temps de ceux-ci, la lutte pour l’existence était trop rude, et leur religion ne pouvait être riante, comme elle le devint plus tard sur les beaux rivages de l’Ionie. Celle des plus anciens habitants du pays ne fut qu’un naturalisme grossier; quand les dieux, se détachant des éléments au milieu desquels ils étaient confondus, devinrent des êtres vivants et passionnés, la trace de leur premier caractère demeura reconnaissable jusqu’au milieu du riche développement de la mythologie hellénique. Parmi les rites et les légendes des héros et des dieux, on retrouve le culte plus ancien des forêts, l’adoration des montagnes, des pierres, des vents et des fleuves. Agamemnon, dans l’Iliade, invoque encore ceux-ci comme de grandes divinités, et Achille consacrait au Simoïs sa chevelure. Durant toute la vie de l’Hellénisme, le chêne resta consacré à Jupiter, le laurier à Apollon, l’olivier à Minerve, le myrte à Vénus, etc. Les serpents, après avoir joué un rôle menaçant dans les anciens jours, quand Apollon, Hercule, Cadmus, Jason, luttaient contre eux, devinrent des démons bienfaisants à Delphes, à Épidaure, Athènes (Érichthonios). Enfin certaines pierres étaient des images divines. Ainsi, Hercule était représenté à Hyettos en Boétie par une pierre brute ; Jupiter à Tégée par une pierre triangulaire[13] ; et il y en avait bien d’autres. Voilà d’où l’art grec est parti pour monter au Parthénon, et voilà aussi le fétichisme qui est devenu la morale de Socrate et le spiritualisme de Platon.

Du temps de Tacite[14], à Paphos, on adorait Vénus sous la forme d’une pierre ; mais cette Vénus n’était pas celle de la Grèce, et cette pierre était un symbole fort répandu dans l’Asie occidentale. Ce naturalisme dura même plus que le paganisme : on découvrirait encore dans la Grèce moderne des gens qui croient à un esprit des eaux, comme au temps

Où le ciel, sur la terre,

Marchait et respirait dans un peuple de dieux.

Mais les Pélasges n’avaient pas égaré et perdu le long du chemin toutes les idées qu’ils avaient conçues au fond de l’Asie avec les Aryas leurs frères. Maintenant que nous connaissons les Védas, nous pouvons suivre la destinée voyageuse de certaines divinités, comme â l’aide du sanscrit nous avons retrouvé la filiation des langues[15]. Par cette influence des souvenirs, le culte de la Nature se mélangea de la conception de forces physiques, qu’une abstraction facile tirait de la matière, et d’idées cosmiques que suggérait la vue de l’ensemble des choses.

Ainsi les Pélasges paraissent avoir, comme les Arcadiens des temps postérieurs, honoré l’Être suprême, sans temple et sans image. Ils ne connurent longtemps, dit Hérodote (II, 52), le nom d’aucun dieu. La cime neigeuse des monts servait d’autel â celui qui, étant la pure lumière du ciel, deviendra Zeus, le Brillant[16]. Quand ils voulurent le rapprocher d’eux, ils l’appelèrent le Père des choses vivantes, Zeus Pater, d’où le nom romain de Jupiter. Son culte était dominant en trois des lieux que l’histoire nous montre comme les plus anciennement habités de la Grèce : à Dodone en Épire, où le chêne à glands doux et le hêtre aux fruits nourriciers lui étaient consacrés ; sur le Lycée, la plus haute cime de l’Arcadie, et sur le mont Dicté, dans la Crète. Les Crétois ne faisaient même pas difficulté de raconter sa naissance et de montrer son tombeau.

Cette adoration silencieuse du Dieu pur, du Dieu père, auteur de toute vie, révèle une conception monothéiste qui ne dura pas, mais que la philosophie retrouvera. Au culte du Ciel fut associé celui de la Terre. Le Ciel pur, dit Eschyle, aime à pénétrer la Terre, et la Terre aspire à cet hymen. La plaie qui tombe du ciel la féconde ; alors elle produit pour les mortels les pâturages des troupeaux et les moissons. La même pensée se trouvait dans l’invocation adressée à Zeus par les Péléiades de Dodone : La Terre produit des fruits, honore-la du nom de Mère. On l’appela Terre-Mère, γή (ou γά) μήτηρ, en dorien Δα-μάτηρ, d’où le nom de Déméter, une des épouses de Zeus, que les Grecs Siciliens et Italiotes nommèrent Cérès. A Mantinée, on entretenait sur son autel un feu perpétuel, comme celui de Vesta à Rome. Les hymnes chantés dans ses temples la faisaient venir de la Crète : elle arrivait de bien plus loin, car elle est la déesse voyageuse qui fait naître les moissons sous ses pas[17]. A Éleusis, on attribuait aux Thraces la fondation de ses mystères. Zeus, Apollon, Dionysos, Athéna et Poséidon, peut-être Artémis, sont de même entrés dans la Grèce de deux côtés, par le nord et le sud, par la terre et la mer. Les dieux ont naturellement suivi le double chemin des nations. La nuée lumineuse que le Dieu jaloux d’Israël envoya pour guider son peuple n’éclaira rien derrière elle ; les hôtes divins que les Grecs emmenèrent avec eux, sur les flots de la mer Égée et. sur les côtes de la Thrace, jalonnèrent le chemin avec les autels qu’ils s’y firent élever et les souvenirs qu’ils y laissèrent. L’histoire des dieux devient ici comme une contre-épreuve de celle des hommes.

Au dieu du Ciel, Hélios, qui donne aux immortels et aux hommes la lumière[18], sont opposés les dieux de la terre : Saturne ou Cronos, le grand semeur, dont le culte disparut de bonne heure, sauf en Élide, au profit de Déméter, dont l’importance et les honneurs s’accrurent, et Pluton ou Hadès, qui, n’étant dans l’origine que le roi des espaces souterrains[19], devint aisément le dieu des morts qu’on dépose dans la terre, puis celui des richesses qu’on trouve dans son sein. On comprend, d’après cette conception première de Pluton, comment on fut amené à donner au dieu de la terre pour épouse la fille de la déesse des moissons, Proserpine (Perséphoné), qui était elle-même une personnification de la puissance végétative.

L’anthropomorphisme se dégagea lentement de l’ancien naturalisme; les mariages et la génération des dieux vinrent plus tard encore. Ainsi Junon (Héra) fut longtemps, non pas l’épouse du maître des dieux, mais la vierge céleste, Πxρθένια, qui régnait à Argos[20]. L’Artémis d’Éphèse, aux cinquante mamelles, symbole de la fécondité, ne pénétra jamais dans la Grèce européenne, pas plus que l’Artémis farouche de la Tauride. Mais l’Arcadie donnait ce nom à une vieille déité pélasgique qui humanisait, par la musique et les chants, les rudes pâtres de ses montagnes, sans qu’elle fût cependant la Diane Chasseresse, sœur d’Apollon et aussi belle que lui.

Aux croyances des temps primitifs se rattache le culte du feu, Vesta (Hestia), celui qui brûlait au foyer domestique, sur l’autel des dieux et au foyer public des États[21], ou celui qui sortait mystérieusement de la profondeur des terres volcaniques, Vulcain (Héphaistos). Ce dieu, l’Agni (ignis) des Védas, était le grand artisan de l’univers, idée aryane, qui ne se développa point dans la Grèce, mais qu’on retrouve dans les mystères pélasgiques de Samothrace. Sou culte était localisé â Lemnos, où de tout temps on forgea des armes.

Pan, Hermès[22], dieux des pâtres de l’Arcadie qui représentaient ces divinités par une image ou des attitudes obscènes, n’étaient que des personnifications particulières et locales du principe de la génération. Le procédé le plus habituel de la légende ultérieure fut, en effet, de prendre une des idées contenues dans la conception générale d’un dieu, pour la transformer en une divinité nouvelle qui commençait une vie particulière où l’élément primitif se confondait au point de se perdre dans le mélange avec des éléments nouveaux. L’esprit des miroir à mille facettes dont chacune réfléchit un des aspects infinis de la nature.

Voilà ce qu’on peut donner comme l’apport des Pélasges dans la religion hellénique, et les dieux qui leur durent le droit de cité dans l’Olympe.

 

Les Phéniciens de Sidon répandirent le culte de leur divinité protectrice, Astarté ou Aphrodite ; son image ornait la proue de leurs navires[23], pour les protéger contre les flots, ce que les Grecs exprimèrent poétiquement en disant que Vénus était née de la blanche écume des ondes amères. D’Ascalon, elle passa dans Chypre et de là à Cythère l’île empourprée[24], où les Phéniciens lui bâtirent un temple. Mais son culte se répandit lentement : à l’époque homérique, il était encore très restreint. Plus tard, la déesse syrienne, devenue la déesse de l’amour, fut la plus charmante création de l’esprit religieux des Hellènes ; elle eut partout des autels, des images, qui réalisèrent le type accompli de la beauté féminine, et de trop nombreux adorateurs.

A leur tour, les Tyriens, qui succédèrent à la domination maritime des Sidoniens, propagèrent le culte de leur dieu national Melkart, qui se transforma en Hercule.

Poséidon ou Neptune[25], le dieu de la mer qui veut des sacrifices humains et des immolations de chevaux, doit être une des plus vieilles divinités dit pays, apportée sans doute par les Grecs d’Asie et des îles avec Rhéa, la Cybèle phrygienne, et Minerve (Athéna). L’une ne joua jamais en Grèce qu’un rôle effacé, l’autre eut pour emblème l’olivier, qui est indigène sur les côtes asiatiques. Delphes, Olympie et Athènes semblent avoir primitivement honoré Poséidon d’un culte particulier, et les Ioniens le regardaient comme leur dieu national : en Asie, ils tenaient leurs assemblées générales dans son temple. Par contre, il fut peu en honneur auprès des Doriens, excepté à Corinthe. Les légendes postérieures tirent naturellement de Poséidon l’époux de Déméter : l’élément humide fécondant la terre.

Athéna ne fut pas, aux premiers jours, le symbole des qualités morales que Minerve représenta plus tard, mais une personnification des eaux, ce qui la mettait en rapport naturel avec Neptune, non toutefois pour l’hymen, car, stérile comme l’onde amère, elle resta vierge inféconde. Plus tard, elle fut la divinité guerrière qu’Homère nous montre couvrant les héros de son égide, au milieu de la bataille. Mais il était inévitable que la déesse des eaux incorruptibles et de l’air impalpable devint aussi celle de la chasteté. et de la pureté morale, quand le polythéisme grec, échappant au naturalisme Par le progrès des idées, se spiritualisa en substituant, à la personnification des forces fatales de la matière, celle des qualités morales qu’on mit dans les dieux à mesure qu’on les découvrait dans l’homme. Alors Pallas-Athéna, sortie du cerveau de Jupiter, comme sa pensée divine, devint la déesse industrieuse et la force intelligente à laquelle rien ne saurait résister[26].

Dionysos (Bacchus), le dieu de la vigne, qui apparaît d’abord dans l’île de Naxos, et que les Thraces adorèrent de tout temps ; Artémis (Diane), au culte homicide et aux mœurs farouches comme celles des Amazones, qui eut à Éphèse un sanctuaire fameux, et dans la Tauride des autels redoutés, enfin Arès (Mars), le dieu du carnage, et peut-être la principale divinité de la Thrace, sont évidemment d’origine étrangère[27].

Mais la plus importante de ces nouveautés religieuses fut la tardive introduction en Grèce du culte d’Apollon[28], le dieu éternellement jeune et beau, personnification de la lumière radieuse qu’il a créée, λυxηγεής. Il est en rapport avec Neptune, car tous deux travaillent à relever les murs de Troie ; tous deux aussi sont les grandes divinités des villes établies sur les côtes de l’Asie Mineure, et c’est un insulaire, le Crétois Minos, qui porte partout avec lui le nouveau dieu. En Grèce, le culte d’Apollon n’était pas encore populaire au temps de la guerre de Troie, quoique dans l’Iliade, Agamemnon aille consulter l’oracle delphique; mais on lui donne déjà un double berceau : la vallée de Tempé où il commença humblement, puisque Apollon, selon la légende thessalienne, servit d’abord comme berger chez Admète, et l’île d’Ortygie, la pierreuse Délos, au centre des Cyclades, qui l’entouraient comme d’une brillante couronne[29]. Les poètes contaient que les chantres harmonieux de Phœbus, les cygnes de Méonie, quittant le Pactole, étaient venus tourner sept fois autour de l’île sainte pour célébrer la naissance du fils de Latone[30]. Les premiers autels d’Apollon, dans l’Hellade, s’élevèrent donc sur l’Olympe et sur le rocher de Délos[31]. Un troisième, qui effaça en renommée les deux autres, fut celui que les Crétois passaient pour lui avoir dressé à Crissa, au bord du golfe de Corinthe, et qu’on porta plus tard au milieu des rochers du Parnasse, en un site majestueux plus favorable à la sécurité des prêtres et à la foi des pèlerins. Quand les Doriens de l’Olympe s’établirent au voisinage de la Phocide, ils confondirent dans une même vénération les deux sanctuaires de Delphes et de Tempé, et chaque année une procession religieuse alla de l’un à l’autre.

Apollon se trouva ainsi la grande divinité des deux moitiés du monde hellénique, des Ioniens à Délos, des Doriens à Delphes, et par excellence le dieu civilisateur de la Grèce, le destructeur des monstres (Python) ; celui qui, plus que tout autre, exigeait la pureté physique et morale; qui, entouré du chœur des. Muses et des Grâces, charmait les Immortels par ses chants et les sons de sa lyre, révélait aux hommes les choses futures et frappait le méchant de ses flèches d’or. J’aimerai, s’écrie le fils de la glorieuse Latone, j’aimerai l’agréable cithare et l’arc recourbé, et j’annoncerai aux mortels les desseins de Zeus[32].

Sous l’influence des idées attachées au culte d’Apollon, une civilisation plus haute se montre et un âge nouveau de la vie grecque commence. La société s’organise mieux ; la vie urbaine se développe, et les temples s’élèvent pour les dieux[33]. Les chants, la musique, remplacent les cris sauvages. Les dieux se rapprochent de l’homme et lui révèlent leurs desseins par la voix des oracles, car Jupiter avait donné à Apollon l’inspiration divine, et l’avait fait asseoir sur le trône prophétique[34]. Les mœurs s’adoucissent. Le coupable n’est plus condamné à une mort certaine, et le crime cesse d’être une tache héréditaire qu’il faille punir jusque dans la postérité du coupable. L’expiation peut effacer le péché, et le remords brise la puissance vengeresse des Erinnyes. C’est le monde de l’harmonie, de la lumière, de l’intelligence et de la grâce qui remplace celui du chaos, des ténèbres, de la force et de la terreur. Delphes en est le centre, comme de tout l’univers ; et de là le dieu répand sur la race hellénique l’inspiration des vers, de la musique et des arts, ainsi que la révélation, qui ne s’arrête jamais, de la pensée divine.

Toutes les tribus helléniques adoptèrent son culte; et, au pied de ses autels, se rencontrèrent, dans la même prière et dans la même foi, l’homme de sang dorien et le Grec de race ionienne. Sparte ne faisait rien sans consulter, à Delphes, son oracle, et Athènes, avec toute l’Ionie, l’honorait à Délos par des fêtes solennelles. Les Milésiens établirent son culte dans toutes leurs colonies, depuis Naucratis, au bord du Nil, jusqu’à la Tauride, au fond de l’Euxin. Les autres dieux restèrent des divinités poliades, Apollon seul et Jupiter furent les grands dieux nationaux. De bonne heure on plaça, dans les temples d’Apollon, des statues d’Artémis ; une de celles-ci récemment trouvée à Délos, atteste par sa laideur une vénérable antiquité.

Une plus haute fortune attend même le dieu de Delphes pour les derniers jours du paganisme, quand l’empereur Aurélien l’appellera le Deus certus et que Julien le fera roi du ciel et du monde. Bien avant eux, Pindare lui avait déjà donné quelques-uns des traits du Jéhovah mosaïque : Dieu puissant, dit-il, tu connais la fin dernière et les voies de toutes choses, tu sais le compte des feuilles que le printemps fait éclore et des grains de sable que les flots et les vents impétueux roulent dans la mer ; tu vois clairement ce qui doit être et quelle en sera la cause[35]. L’idée monothéiste flottait vaguement au milieu des nuages du polythéisme.

Hésiode, à une époque où l’on voulait coordonner des légendes plus vieilles qu’Homère et en former un système, a tracé dans sa Théogonie, sorte de Genèse hellénique, le tableau de la famille des Olympiens.

Avant toutes choses fut le Chaos, ensuite la Terre au large sein, demeure inébranlable de tous les êtres, et le ténébreux Tartare dans les profondeurs de la terre immense, et l’Amour, le plus beau des immortels, qui règne sur les dieux comme sur les hommes, amollit les âmes, change le cœur et dompte les résolutions les plus sages[36]. Du Chaos naquirent l’Érèbe et la Nuit sombre. La Nuit, fécondée par les caresses de l’Érèbe, enfanta l’Éther et le Jour. La Terre produisit d’abord Ouranos, le Ciel étoilé, égal en grandeur à elle-même, afin qu’il la couvrît tout entière et qu’il fût éternellement l’inébranlable demeure des divinités bienheureuses. Ensuite, elle produisit les grandes montagnes avec leurs cimes élevées, retraites gracieuses des Nymphes qui habitent les monts aux gorges profondes. Elle enfanta aussi, mais sans avoir goûté les charmes du plaisir, Pontos, la mer stérile[37] aux flots bouillonnants, et, ayant partagé la couche d’Uranus, elle donna le jour à Océanos qui habite les gouffres profonds, à Cœos, à Créos, à Hypérion et à Japet, à Thæia et à Rhéa, à Thémis et à Mnémosyne, à Phœbé qui porte la couronne d’or et à l’aimable Thétys. Après tous ces dieux, elle mit encore au monde l’astucieux Cronos (Saturne), le plus terrible de ses enfants, qui devint l’ennemi de son vigoureux père; enfin elle enfanta les Cyclopes : Brontès (le tonnerre), Stéropès (la foudre), Argès (l’éclair), qui servirent de ministres aux puissances d’en haut ; les Titans et les Centimanes, qui régnèrent les uns sous la terre, les autres dans les profondeurs de l’océan.

Le poète raconte ensuite la querelle d’Ouranos et de ses fils. La Terre forge une faux d’airain, et Saturne s’en arme pour mutiler son père. Mais la blessure est une source de vie. Le sang du mutilé produit d’autres dieux : les Géants, les Érinyes et la gracieuse Aphrodite.

De la mer fécondée par le sang d’Ouranos, s’élève une blanche écume d’où sort une jeune fille, ravissante de beauté. Elle s’élance sur la rive cyprienne. L’Amour et le Désir l’accompagnent ; sous son empire qui s’étend aux dieux et aux hommes sont placés les caresses virginales, les regards séducteurs, la douce volupté, la beauté et les grâces enchanteresses.

Ce premier Olympe est, comme la terre des anciens jours, une demeure pleine de violences. Saturne, vainqueur d’Ouranos, est forcé par Titan, son frère aîné, de dévorer ses enfants. Poséidon et Hadès ; Rhéa leur rend la vie et sauve Jupiter qui, aidé des Titans, renverse Saturne et saisit l’empire du monde. Pour le conserver, il lui faut bientôt lutter contre ses anciens alliés : effroyables combats auxquels la nature entière prend part. La terre tremble, l’océan mugit, le ciel s’agite convulsivement. Les Titans entassent les montagnes pour escalader l’Olympe, et répondent aux coups de tonnerre par des rocs énormes qu’ils lancent contre le ciel. Mais ils tombent foudroyés, les dieux anciens sont vaincus: les dieux nouveaux triomphent et un des Titans, Atlas, est condamné à porter éternellement le ciel où les vainqueurs résident.

C’est ainsi que le vieillard d’Ascra cherchait à s’expliquer l’énigme du monde[38].

La lutte dont il parle est-elle un souvenir de l’opposition religieuse des populations ? C’est possible. On en trouve un écho jusqu’au milieu des âges récents ; la dualité religieuse se reconnaît encore dans les drames d’Eschyle, auxquels aboutissent les conceptions religieuses d’Homère et d’Hésiode. Et les nouveaux dieux ne sont pas toujours, pour le grand tragique, les divinités les plus morales, témoin le Jupiter du Prométhée enchaîné[39] ; dans les Euménides, les Érinyes disent à Apollon : Nouveau dieu, tu outrages d’antiques déesses[40]. Mais, cette fois, le nouveau dieu fait prévaloir l’équité sur le droit impitoyable des anciens jours[41].

On a soutenu[42] que des croyances pélasgiques, écho des grands systèmes théologiques de l’Orient, s’étaient conservées dans les mystères. Il n’en est rien. Les mystères ont une origine plus récente et différaient moins par le fond que par la forme de la religion populaire. Celle-ci n’enfermait pas ses dieux dans un impénétrable sanctuaire, elle voulait les voir et les toucher. L’homme a été fait à l’image de Dieu, dit la Genèse, et elle explique nos imperfections présentes en racontant la chute du premier homme. Le polythéisme grec faisait ses dieux à l’image de l’homme : il les douait seulement de qualités supérieures : Mars fut plus fort, Apollon plus adroit, Vénus plus belle que ceux qui leur offraient des victimes. Dans cette différence du point de départ des deux religions, hébraïque et grecque, se trouvait d’avance l’opposition des deux civilisations qui sont sorties d’elles.

Remarquez encore que, dans la théogonie hellénique, les dieux ne sont pas les créateurs, mais seulement les administrateurs de l’univers. Il fut un temps où ils n’étaient pas. Fils du Ciel et de la Terre, ils ont trouvé le monde tout fait et en représentent les forces diverses et périssables. Aussi ne sont-ils, pas plus que les phénomènes qu’ils expriment, des êtres nécessaires et éternels. Vous mourrez, leur dit Prométhée ; et un jour les peuples entendront une voix qui criera : Les dieux sont morts !

Ces dieux de l’Olympe homérique, sensibles à la joie et à la douleur, et sans cesse en communication par les oracles et les songes avec les habitants de la terre, avaient tous les défauts de la nature humaine, toutes nos passions, la colère, la haine, la violence, même nos misères. Apollon et Neptune, furent esclaves de Laomédon. Les Aloïdes tinrent pendant treize mois Mars enfermé dans une prison d’airain.

La servitude, s’écrie un poète, mais Cérès l’a soufferte. Ils l’ont soufferte aussi, et le forgeron de Lemnos, et Neptune, et Apollon à l’arc d’argent, et le terrible Mars. » Dans les combats devant Troie, Vénus, Mars, Pluton, Junon même, la reine de l’Olympe, furent blessés par des mortels[43]. Leur sang coule, dit Homère, mais un sang tel qu’est celui des dieux, semblable à la rosée, une sorte de vapeur divine ; car les dieux ne se nourrissant ni des dons de Cérès ni des présents de Bacchus, n’ont pas un sang terrestre et grossier comme le nôtre; aussi jouissent-ils de l’immortalité.

Homère, qui aime encore les conceptions gigantesques des anciens jours, quand le dieu était caché dans le phénomène qu’ensuite il représenta, donne à ses divinités et à leur force physique des proportions énormes. Lorsque Minerve s’arme pour le combat, son casque d’or est assez vaste pour couvrir les nombreux bataillons d’une armée que cent grosses villes auraient mise sur pied ; et d’un bond ses coursiers franchissent autant d’espace qu’un homme assis sur un cap élevé, par un temps calme et serein, pourrait en embrasser du regard sur l’immense étendue de la plaine azurée.

Dans un autre endroit de l’Iliade, Jupiter, pour donner aux Olympiens une idée de sa puissance, leur dit : Attachez au ciel une chaîne d’or, et, tous, dieux et déesses, suspendez-vous à elle ; en dépit de vos efforts, vous n’entraînerez pas vers la terre Jupiter, le suprême ordonnateur. Que moi seul je tire cette chaîne, et avec elle je tirerai la terre et la mer, que j’attacherai au sommet de l’Olympe, de sorte que tout l’Univers restera suspendu, tant je suis supérieur aux dieux et aux hommes[44]. Avec ce bravache, nous sommes dans un monde encore bien petit et bien loin du dieu qui réglera tout par sa tranquille et souveraine intelligence, lorsque la philosophie et la science auront pénétré dans les profondeurs infinies des cieux.

Cependant ces dieux qui représentent, chacun, une des faces de la

nature n’ont qu’un empire limité : toute ville a le sien qu’elle honore d’un culte plus particulier. Minerve régnait à Athènes, Cérès à Éleusis, Junon à Argos. Apollon à Delphes, Bacchus à Thèbes, Vénus en Chypre. Ailleurs ils recevaient des honneurs limités, et parfois ne trouvaient que l’indifférence : Je ne crains pas les dieux de ce pays, dit le héraut dans les Suppliantes d’Eschyle, car je ne leur dois ni la vie ni l’âge que j’ai déjà atteint (vers 893-4) ; et Iolas, dans les Héraclides d’Euripide (vers 347 et suiv.) : Les dieux qui combattaient pour nous ne le cédaient pas à ceux des Argiens. Si Héra les protège, Athéna est notre déesse ; une divinité plus vaillante, plus vertueuse, garantit sûrement la victoire. Ces divinités jalouses, implacables, avaient, comme le Jéhovah hébreu, leur peuple favori et tenaient les autres pour des ennemis. Tous les maux des Troyens vinrent, selon le poète, de la colère de Junon et de Minerve irritées contre Pâris qui avait donné à Vénus le prix de la beauté ; et Neptune vengea sur eux la fraude de Laomédon : sentiment haineux qui leur était rendu par les hommes. Ô Phœbus, s’écrie Achille, ô le plus cruel des dieux ! tu m’as privé d’une grande gloire en sauvant les Troyens. Ah ! comme je me vengerais sur toi, si j’en avais la force[45]. De là aussi l’alliance des cultes qui suivait celle des peuples. Les villes unies par des traités s’envoyaient de solennelles ambassades aux jours de fête de leurs dieux paternels.

Le sentiment religieux perdait à ce morcellement de la divinité; mais de cet abaissement des dieux aux passions des hommes résulta le riche développement de la poésie légendaire. Chaque divinité ayant ses poètes, ceux-ci, tout en respectant les traits généraux de l’histoire du dieu qu’ils chantaient, l’augmentaient de mille incidents qui, durant des siècles, défrayèrent, avec les aventures des héros, l’imagination populaire et le théâtre.

Cependant cette mythologie qui personnifiait tous les phénomènes du monde matériel et qui personnifia plus tard tous ceux du monde moral, garda toujours la trace des théologies orientales et du naturalisme d’où elle était sortie : ses dieux restèrent, jusqu’à un certain point, identifiés avec les puissances de la nature. Jupiter ne fut pas seulement le maître de l’Olympe, l’époux de Junon, le héros de mainte aventure où le père des dieux daignait s’abaisser jusqu’aux filles de la terre : il fut aussi l’air qui enveloppe toute la création. Apollon, le dieu de la poésie et des arts, était encore le soleil, Hélios, et Neptune, l’océan qu’il parcourt sur son char d’or, tandis que les monstres marins bondissent autour de lui. De nombreuses divinités tour à tour confondues avec l’élément auquel elles présidaient, et séparées de lui pour prendre une forme et des passions tout humaines, peuplaient les fleuves, les bois et les montagnes. Ainsi la Naïade était à la fois la source même et la déesse chaste et craintive qui se cachait au fond des grottes obscures[46].

Les divinités qui comptaient le plus d’adorateurs étaient les douze grands dieux de l’Olympe, dont la théogonie des derniers temps restreignit l’empire et précisa les fonctions :

Jupiter, le dieu suprême[47] à qui les autres obéissent, le protecteur de toute la race des Hellènes, Ζεύς Πανελλήνιος[48], qui s’appelle aussi, comme le Jéhovah mosaïque, le très haut, ΰφιστος.

Junon ou Héra, la reine du ciel, qui avait le paon pour symbole, parce que les yeux brillants de son plumage étendu rappelaient le firmament constellé ;

Neptune, le dieu des eaux ;

Apollon, le soleil qui éclaire et l’intelligence qui inspire ;

Minerve, la sagesse et la science, qui donne aux hommes les prudentes pensées, qui enseigne aux femmes les beaux ouvrages et les sages résolutions ;

Vénus, la beauté ;

Mars, la guerre ;

Vulcain, les arts utiles ;

La chaste Vesta, qui présidait aux vertus domestiques ;

Cérès, qui faisait mûrir les moissons ;

Diane, la sœur divine de Phœbus, comme lui sans hymen et, comme lui encore, amie des flèches rapides ;

Mercure, dont le caractère primitif est incertain, mais qui de bonne heure dut donner aux hommes l’éloquence artificieuse et l’habileté pour la ruse, le mensonge et les larcins hardis, toujours en honneur dans les temps barbares. Homère fait déjà de lui le messager des dieux; il fut aussi le conducteur des morts[49] et peut-être, dans cette double fonction, n’était-il que la personnification du vent qui transmettait au loin les divines paroles et emportait à l’abîme souterrain les âmes, pauvres feuilles desséchées. Mais pourquoi et comment devint-il l’Hermès ithyphallique et, plus tard, la Raison divine, le Logos envoyé par les dieux à la terre ? Le temps met des choses bien différentes sous un même nom, et l’histoire des religions est pleine de ces transformations qui sont une des conditions de leur vitalité.

Il y avait bien d’autres dieux que les grands Olympiens : Pluton, né de Saturne, comme Jupiter et Neptune, comme Cérès et Vesta ; Bacchus ou Dionysos, divinité d’origine récente[50], venu d’Asie sur son char attelé de panthères et entouré d’un thiase de Nymphes, de Satyres et de Bacchantes, que Silène suit en chancelant; et tous les dieux secondaires des campagnes, des forêts et des eaux; Pan, les Faunes, les Satyres, les Dryades, les Naïades, et les Océanides, les Néréides, les Tritons, qui accompagnaient, en jouant sur les flots, le char de Nérée et d’Amphitrite ; Éole et les Vents ; les Muses et les Parques, etc. Le polythéisme grec, divinisant les phénomènes de la nature et les passions des hommes, les biens et les maux, était conduit à multiplier les dieux à l’infini.

Cependant le chaos divin se coordonne ; l’univers se partage en trois royaumes ; Zeus a le ciel et la terre ; Poséidon, l’élément liquide ; Hadès, le monde souterrain ; et par la supériorité que les frères de Zeus lui reconnaissent, la trinité hellénique se résout dans l’unité, croyance qui avait commencé dès les temps les plus anciens. Jupiter, le maître de l’univers qu’il ébranle d’un froncement de ses sourcils[51], réunit autour de lui sur l’Olympe les grands dieux, sa famille et son conseil. Au moment où les Troyens et les Grecs s’arment pour la lutte suprême, il ordonne à Thémis, la personnification de l’ordre et la future déesse de la justice, de descendre des sommets de l’Olympe et de convoquer l’assemblée des immortels. D’un vol rapide, elle court à tous les dieux et les invite à se rendre près de Jupiter. Océanos seul s’abstient, mais tous avec les Fleuves et les Nymphes qui habitent les forêts, les sources et les prairies verdoyantes, arrivent au palais de l’assembleur des nuages et prennent place devant l’éclatant portique que Vulcain a construit pour son redoutable père. Neptune lui-même, docile à la voix de la déesse, est sorti des flots et s’est mêlé aux autres dieux. Le grand Olympien leur communique ses ordres, et ils y obéissent[52]. Homère appelle déjà Zeus le suprême ordonnateur, ϋπατος μήστωρ. De ces notions obscures d’un pouvoir suprême, Socrate, Platon et Aristote tireront un jour l’idée d’un dieu unique, qui maintiendra l’ordre et l’harmonie dans les deux mondes de l’esprit et de la matière, mais à qui les peuples refuseront longtemps de sacrifier leurs divinités locales[53].

Mais comment les Grecs accordaient-ils leurs imaginations avec la réalité ? C’est qu’ils avaient résolu le problème de faire vivre les divinités au milieu d’eux sans les voir, en leur attribuant un corps d’une nature particulière, impalpable, incorruptible, qui pouvait prendre toutes les formes et ne jamais perdre cette fleur de la beauté qui, pour les mortels, se fane si vite. Ils soumettaient ces corps à la nécessité de l’alimentation, leur donnant pour nourriture, dans les banquets sur les sommets de l’Olympe, le nectar et l’ambroisie ; sur la terre, la fumée des chairs brûlées à leurs autels ; et ils croyaient gagner d’autant mieux leurs bonnes grâces qu’ils enverraient pour eux plus de cette fumée vers le ciel. Appelée par son fils, Thétis sort des profonds abîmes de la mer ; c’est une vapeur légère qui s’élève au-dessus des flots blanchissants. Minerve veut envoyer Nausicaa vers Ulysse, elle se glisse comme un souffle léger dans la riche demeure où dort la vierge royale et elle prend, pour lui parler, les traits d’une de ses compagnes. Voyez, dans l’Iliade, comment les dieux se rendent invisibles, ou de quelles apparences ils se couvrent, lorsqu’ils vont se mêler aux combats devant Troie.

Ainsi, pour la foi, les dieux étaient partout présents, sans pouvoir être nulle part reconnus, si ce n’est par les pensées qu’ils faisaient naître dans les âmes. Pour la légende qui voit tant de choses dans le lointain des âges, ils empruntaient toutes les formes, celles, par exemple, qui servirent à Jupiter dans les nombreuses séductions auxquelles succombèrent Europe, Alcmène, Léda, Io, Antiope et Danaé.

Une dernière remarque. La vie religieuse de la Grèce a été un culte d’intérêt et ne fut jamais un culte d’amour. Comme il fallait aux ombres des morts goûter au sang d’un sacrifice pour retrouver une vie d’un moment, les dieux étaient supposés avoir besoin de victimes et d’honneurs, pour conserver leur rang dans l’Olympe et leur crédit parmi les hommes. Aussi étaient-ils favorables aux cités qui célébraient pour eux les fêtes les plus magnifiques ; mais parmi les dons que leur accordaient les hommes n’était point la bonté, qui a conquis le monde à un autre Dieu. De son côté, le suppliant leur demandait pour sa vie terrestre, en retour de ses dévotions, des biens solides; de sorte que les pompes religieuses cachaient un marché : Donne et tu recevras. Dans Homère, Chrysès exige qu’Apollon le défende, parce qu’il lui a sacrifié beaucoup de gras taureaux ; et, pour se venger d’Œnoé qui négligeait son autel, Diane envoya dans son royaume le sanglier farouche qui dévasta les campagnes de la riante Calydon[54]. Eschyle exprime donc le sentiment qui était au fond de tous les coeurs lorsqu’il met cette prière dans la bouche du roi thébain que menacent de puissants ennemis : Ô dieux qui habitez parmi nous ! si vous donnez le succès à nos armes, si notre ville est sauvée, j’arroserai vos autels du sang des brebis et des taureaux[55]. Rome pensera de même : elle promettra à Jupiter des jeux magnifiques ; à condition qu’il la fasse triompher du roi de Macédoine[56]. Les Grecs n’ont pas eu pour leurs dieux un respect filial ; ils les honoraient par crainte, les sachant envieux de toute prospérité humaine, et jamais ils ne les ont aimés[57]. Lorsque Télémaque voit son père transfiguré par Minerve, il le prend pour un dieu, et ses premières paroles expriment l’effroi : Apaise-toi ; nous te ferons d’agréables sacrifices et des offrandes d’or travaillé avec art ; mais épargne-nous[58]. Les chiens du vieil Eumée, qui ont reconnu la déesse, éprouvent la même terreur. Au lieu d’aboyer, ils s’enfuient en gémissant. Comme des solliciteurs que rien ne rebute, les Grecs cherchaient chaque jour à gagner leurs dieux par des présents, afin qu’ils détournassent l’infortune de leur maison ou de leur cité; mais ils n’attendaient pas d’eux, pour la vie d’outre-tombe, la béatitude que des religions différentes promettent à leurs adorateurs, et ils ne mettaient pas le bonheur éternel dans la contemplation des perfections divines. Sans doute l’amour divin, comme tous les autres, excepté l’amour maternel, est intéressé, mais il exalte les âmes, il fait des martyrs, et l’hellénisme n’en a pas fait. La cité en a eu, point le temple : la piété d’un Grec était le patriotisme. Il est vrai que la cité et le temple étaient tout un : en mourant pour sa ville, il mourait aussi pour son foyer et pour ses divinités poliades.

 

II. Le destin[59]

Au-dessus de tous les dieux de l’Olympe hellénique règne le Destin, dieu sans vie, sans légende, même sans figure, qui, sur la terre, n’a point d’autel et qui, du fond de l’Empyrée où il est inaccessible à la prière, maintient l’équilibre du monde moral et le soustrait aux caprices des autres déités[60]. Ce dieu qui distribue à chacun son lot de bien et de mal avait été créé, ou plutôt était né de la conscience troublée des hommes, pour expliquer l’inexplicable et faire comprendre l’incompréhensible, c’est-à-dire les causes lointaines et cachées des événements et les motifs d’ordre supérieur qui les faisaient accomplir. Hérodote (VII, 137), racontant une iniquité qu’il ne comprend pas, y voit un acte divin et s’incline.

Toutes les divinités, Zeus lui-même, étaient soumises à la loi du Destin. Quand la lutte suprême entre Achille et Hector va commencer, le maltre des dieux prend la balance d’or où sont comptés les jours des deux héros; le plateau d’Hector penche vers la demeure d’Hadès, et Apollon, le protecteur du fils de Priam, aussitôt l’abandonne. Zeus aussi n’avait pu sauver son fils Sarpédon des coups de Patrocle, mais, en signe de douleur, il avait répandu du haut de l’éther une rosée sanglante[61]. Tous deux acceptaient donc en silence l’arrêt souverain.

Ces divinités impuissantes devant le Destin, qui emporte ceux qu’elles aiment, c’est l’impassible nature assistant à nos funérailles, sans couvrir d’une ombre de deuil les fêtes qu’elle se donne à elle-même par l’épanouissement continu de la vie qui, cependant, pour elle aussi, ne se fait qu’à la condition de la mort.

La fatalité est donc au fond des croyances de la Grèce; mille ans après Homère, elle se retrouve dans Lucien. On a vu quelle preuve de sa puissance Jupiter donne aux Olympiens : cette chaîne d’or qu’il a dans la main et à laquelle il pourrait attacher la terre et les mers. Lucien reprend cette image, mais en montrant, au-dessus du maître des dieux, les Parques qui le tiennent lui-même au bout de leur fuseau, ou plutôt l’homme avec ses ambitions et ses espérances suspendu au fil léger que couperont les divinités capricieuses[62].

Pourtant ce dogme, qui était la négation de la providence divine et de la responsabilité humaine, s’adoucit ; poètes et historiens cherchèrent à le justifier en donnant à ses arrêts l’apparence d’une expiation.

Lorsque Clytemnestre vient d’abattre d’un coup de hache Agamemnon et la captive troyenne, Cassandre qui, comme le cygne, a chanté le chant plaintif de sa mort, elle dit au chœur des vieillards d’Argos : Ce n’est pas moi qui les ai tués et ne m’appelle pas la femme d’Agamemnon. Accuse le Génie trois fois terrible de cette race. C’est lui qui a pris ma forme, lui l’antique et cruel vengeur du festin d’Atrée… Allez, vieillards, rentrez dans vos demeures ; le Destin commandait, il fallait que ce qui a été fait fût accompli[63].

Lorsque Crésus, dit Hérodote (I, XCI), fit déposer sur le seuil du temple de Delphes ses chaînes de captif pour reprocher sa défaite au dieu qui lui avait promis la victoire, l’oracle répondit : Il est impossible, même à un dieu, d’écarter le sort marqué par le Destin. Crésus est puni pour le crime de son cinquième ancêtre ; Gygès, qui tua le roi Candaule. Le dieu aurait voulu que le châtiment tombât sur le fils de Crésus, le Destin ne l’a pas permis. Du moins Apollon a-t-il retardé de trois ans la captivité du roi. Quand les Lydiens eurent rapporté ces paroles à Crésus, il reconnut que lui seul était coupable et non le dieu. » Sophocle expliquera de même, par une ancienne faute, les malheurs d’Œdipe, ce qui donnera au Destin un caractère moral, tout au moins d’une moralité qui s’accordait avec les idées religieuses des Grecs.

La Nécessité, Άνάγxη, est une abstraction ; les Grecs du premier âge ne pouvaient se contenter de ce dieu sans forme et sans nom; ils lui donnèrent des ministres : les Parques qui tissent la trame de l’existence, avec les événements irrésistibles dont cette existence sera remplie, puis coupent le fil au moment marqué par le Destin et par les Érinyes à la mémoire fidèle[64]. Ces filles lugubres de la Nuit punissaient toutes les fautes que n’atteignent pas les lois civiles[65]. Elles étaient le remords qui déchirait le cœur du coupable et elles poursuivaient jusqu’aux Enfers ceux qu’avaient frappés les arrêts du Destin. A leur approche, la gloire des hommes, celle même qui s’élevait resplendissante jusqu’aux cieux, tombe à terre et s’anéantit[66]. Pourtant ces déités redoutables qui jettent la terreur dans les âmes sont respectées. Gardiennes de l’ordre naturel des choses, elles ne frappent que ceux qui transgressent la loi, la justice. Si le Soleil, dit Héraclite, sortait de ses voies, les Euménides, vaillantes compagnes de la Justice, l’y ramèneraient ; et Pindare : Les Parques ont en horreur ceux qui brisent par l’inimitié les liens de la famille[67]. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir dans Eschyle les Érinyes changées en Euménides. les Furies devenues les déesses vénérables et bienfaisantes[68].

Les Hellènes du vieux temps ne connaissaient pas une divinité qui sera très honorée à Rome, la Fortune debout sur sa roue mobile et changeante; son nom grec, Τύχη, ne se trouve pas dans Homère ; mais il sera dans Pindare, quand le progrès de l’anthropomorphisme et de l’art aura donné une figure à la vieille déité sans forme : Ô fille de Zeus libérateur, dit le poète thébain, Fortune, toi qui fais voler sur les flots les rapides navires, qui présides aux combats et aux délibérations des mortels, tu te joues de leurs fragiles espérances et tu les portes au sommet de la roue ou tu les en précipites[69]. Le Destin lui-même n’avait point de caprices. Représentant les lois générales du Cosmos et l’harmonie du monde, il oblige les dieux à y obéir, sans leur interdire d’en être attristés ou d’en retarder parfois l’exécution. Ils ne sont pas inflexibles, dit le conseiller d’Achille. Le suppliant, même coupable, les apaise par les sacrifices, les libations et la fumée des victimes. Até, déesse du malheur, née de Zeus, qui pourtant la précipita de l’Olympe, marche sur la tête des hommes[70] ; mais les Prières sont filles aussi du grand Jupiter; elles la suivent d’un pas boiteux et guérissent les tourments qu’elle inflige[71].

Par cette poétique croyance se trouvent justifiées toutes les dévotions pieuses, les prières et les voeux que les hommes adressent à la divinité, les offrandes qu’ils lui font, l’espérance qu’ils mettent dans sa protection; et cette confiance, qui rendait à la liberté morale une partie de ses droits, empêchait les Grecs de s’abandonner paresseusement aux volontés du sort. Malgré leur croyance au Destin, ils ont agi comme s’ils étaient les maîtres d’eux-mêmes. Dans l’esprit de ces grands logiciens, qui ont été si lents à mettre la logique d’accord avec la raison, et qui ont aimé la liberté jusque dans ses abus, la fatalité se mélange, dans des proportions mal déterminées, et par cela même plus efficaces, avec la loi morale qui impose à l’homme le travail et l’effort, en lui promettant des récompenses ou en exigeant des expiations. Lorsque Xanthos annonce à Achille sa fin prochaine : Je le sais bien, répond le héros ; et il se rejette au plus épais de la bataille, opposant au Destin son énergie indomptable. Eschyle montre par tout les dieux et les hommes dominés par la divinité fatale ; cependant au Prométhée enchaîné, il dit : Zeus est libre ; et Solon, qui écrit : Nos biens et nos maux viennent du Destin[72], réforme les lois de son pays, parce que, tout en croyant au dieu aveugle et sourd, il croit aussi à la sagesse humaine[73].

Liberté, fatalité, idées tenaces dont l’humanité ne se sépare point, parce qu’elles sont à la fois sa force et sa faiblesse. Aristote, le plus grand esprit de la Grèce, tiendra pour l’une, les stoïciens pour l’autre, tout en rachetant leur énervante croyance à la fatalité par de grandes vertus et des morts héroïques. Du monde antique, ces idées passeront, sous d’autres formes, dans le monde chrétien, avec les deux doctrines opposées de la grâce et des œuvres : l’une qui correspond au Destin, puisque c’est Dieu qui la refuse ou la donne ; l’autre qui vient de la liberté morale, puisque c’est l’homme qui, volontairement, accomplit les oeuvres méritoires, condition de son salut.

 

III. L’envie des Dieux

Nous n’avons point encore parlé d’une croyance singulière qu’Homère laisse entrevoir, qu’Hésiode développe, et qui a régné longtemps en Grèce, l’Envie des dieux.

Assis comme Jupiter au sommet, de l’Ida, Homère voit les dieux et les hommes combattre dans la plaine, et il entend la terre qui tremble sous leurs pas ; il descend à la prairie d’asphodèles pour écouter les lamentables récits des âmes ; ou bien il contemple Nausicaa, aussi belle que Diane, trempant dans l’eau limpide du fleuve des Phéaciens les riches vêtements de son père, le roi Alcinoos. C’est un poète qui donne aux dieux, aux hommes et à la nature entière la grâce et la grandeur, sans s’inquiéter de coordonner en un système toutes les idées qu’il exprime. Hésiode, au contraire, est un moraliste et un théologien qui prétend tout savoir, la genèse des dieux et celle des hommes, les différents âges de l’humanité et les maux déchaînés sur elle par l’Ève hellénique et la jalousie des dieux. Sa théorie des âges est une croyance orientale qui a luit fortune en bien des pays ; parce que cette conception de l’âge d’or pour la jeunesse du monde et de l’âge de fer pour les siècles vieillissants répond à une disposition de notre esprit, qui, si souvent, met le bonheur dans le passé pour échapper au sentiment de maux présents ou imaginaires. A cette croyance et à celle de l’envie des dieux contre les hommes se rattachent les mythes fameux de Pandore et de Prométhée avec lesquels nous fermerons le cycle poétique de l’époque légendaire. Les hommes et les dieux, dit Hésiode, naquirent ensemble[74] ; les premiers étaient mortels, mais ils vivaient comme les dieux, libres de souci, de travail, de souffrance et amis de la vertu. Tous les biens étaient autour d’eux et, affranchis de la cruelle vieillesse, ils mouraient en s’endormant d’un doux sommeil. Ce fut l’âge d’or[75]. Quand la terre eut enfermé cette première génération dans son sein, ces hommes devinrent les gardiens tutélaires des mortels; enveloppés d’un nuage, ils parcouraient la terre en y semant l’abondance.

Les habitants de l’Olympe produisirent une nouvelle race, bien inférieure à la première, celle des hommes de l’âge d’argent qui vivaient de longues années. Jupiter, cependant, les anéantit, parce qu’ils refusaient d’adresser aux immortels de pieux hommages ; ils formèrent la seconde classe des génies terrestres.

Après eux parurent les hommes de l’âge d’airain[76], dont le cœur eut la dureté de l’acier. Leur force était immense et ils se plaisaient aux jeux sanglants de Mars; la mort pourtant les saisit, et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.

La quatrième race fut celle des héros que la guerre moissonna devant Thèbes aux sept portes ou qui, armés pour Hélène à labelle chevelure, furent, au pied des murs de Troie, enveloppés par les ombres de la mort. Le puissant fils de Saturne les plaça aux confins de la terre. Exempts de toute inquiétude, ils habitent les îles Fortunées par delà les gouffres profonds de l’Océan et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits délicieux.

Ainsi les premiers hommes avaient gagné la vie bienheureuse par la justice, et les héros, par le courage. Mais le ciel et la terre s’assombrissent. Plût aux dieux, ajoute le poète, que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération : c’est l’âge de fer. Les hommes travaillent et souffrent durant le jour; la nuit, ils se corrompent, et les dieux leur envoient de terribles calamités. L’Envie à la face blême, monstre odieux qui répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra sans relâche les humains. La Pudeur et Némésis[77], enveloppant leurs corps gracieux de tissus éclatants de blancheur, s’envoleront vers la tribu des immortels, et il ne restera aux humains que les chagrins dévorants.

D’où viennent ces misères ? De l’envie des dieux. Le ciel reflète la terre : la jalousie des hommes contre tout ce qui s’élève a fait croire à la jalousie des dieux contre tout ce qui grandit. Les immortels, dit Hésiode, cachèrent aux hommes le secret d’une vie frugale qui, en un jour de travail, aurait trouvé de quoi subvenir aux besoins d’une année entière. Irrité contre Prométhée, qui avait dérobé le feu du ciel pour l’apporter aux mortels, Jupiter lui dit : Fils de Japet, tu te réjouis d’avoir trompé ma sagesse, mais ton vol sera fatal à toi-même et aux hommes, car je leur enverrai un funeste présent. Aussitôt il commande à Vulcain de faire, avec de l’argile et de l’eau, une vierge d’une beauté ravissante ; à Minerve, de lui apprendre à façonner de merveilleux tissus; à Vénus. de répandre sur elle la grâce enchanteresse; à Mercure, de lui souffler un esprit perfide. Les dieux obéissent. Du limon de la terre, Vulcain forme un corps accompli[78] ; la déesse aux yeux bleus lui donne une riche ceinture ; les Grâces et la Persuasion, des colliers d’or ; les Heures, une couronne de fleurs printanières; Pallas, de magnifiques parures, et le messager des dieux, l’art du mensonge, les paroles séduisantes et perfides. Il l’appela Pandore, parce que chacun des dieux lui avait fait un don pour la rendre funeste aux hommes industrieux. Par ordre de Zeus, Mercure la conduisit à Épiméthée, qui, malgré les conseils de Prométhée son frère, accepta le dangereux présent[79]. Pandore tenait un vase; elle l’ouvrit ; mille maux s’en échappèrent pour se répandre sur le monde, et les dieux s’en réjouirent.

On dirait un écho lointain de la légende biblique la femme perdant l’humanité, qu’elle charme au contraire de sa grâce et de son dévouement maternel, et Dieu condamnant l’homme au travail, qui a été sa force et son salut.

Cependant, au milieu de cette désespérance du vieux poète, se glisse un rayon de soleil : sur le bord du vase de Pandore, l’Espérance s’est arrêtée et elle ne s’envole pas. Mais Hésiode la montre plutôt qu’il ne la donne aux hommes, et ceux-ci restent consumés, le jour et la nuit, par la fatigue et le chagrin, tandis que les Muses charment les immortels en chantant de leurs voix mélodieuses l’éternelle félicité des dieux et les souffrances des humains[80]. Les Grecs appelleront la peste une maladie divine[81].

C’est ainsi, sans théologie ni métaphysique, mais par, de gracieuses images, que les Grecs expliquaient l’origine du mal. Pour eux, il venait du ciel, et, en effet, il en est souvent descendu, puisque Ahriman et Satan ont été aussi. des dieux ou des anges révoltés. Mais on connaît ces génies malfaisants pour ce qu’ils sont, et les dieux grecs n’ont jamais eu ce caractère. Ils ne font pas le mal par plaisir : Némésis punit, pour ramener au bien, le coupable par l’expiation, les autres par l’exemple. Nés de la terre comme les hommes et en même temps qu’eux[82], les dieux n’ont acquis leur puissance qu’après de grands combats, et ils sont jaloux de la garder. Une fortune trop haute leur semble une diminution de leur dignité, peut-être une menace. Prométhée n’a-t-il pas fait trembler Jupiter, et les Titans, ces autres fils de la Terre, n’ont-ils pas mis en danger les maîtres de l’Olympe ? Le génie même leur est suspect ; ils n’aiment pas que les voiles qui cachent les secrets de la terre et du ciel soient levés[83]. La Pythie défend aux Cnidiens de couper leur isthme ; ce serait prétendre refaire l’œuvre divine[84], et le Darius d’Eschyle reconnaît que Xerxès a été justement puni à Salamine pour avoir voulu enchaîner par un pont la mer qui courait librement de Sestos à Abydos.

Cependant, au fond, ces dieux jaloux ont exercé une action morale par la croyance à l’expiation nécessaire dans cette vie ou dans l’autre[85], et par la crainte qu’inspirait à la présomption ou à l’orgueil, l’envie divine, cette Némésis qui s’attachait à ceux dont le bonheur n’était pas mérité[86]. On demandait à Ésope : A quoi donc s’occupe Jupiter ?A humilier ce qui est élevé, à relever ce qui est abaissés. Et il y a du vrai dans cette doctrine, à la condition de remplacer les dieux par l’homme. Celui qui monte trop haut, sans être au besoin retenu par un ferme esprit, est pris de vertige et se perd. Alcibiade accusait de ses malheurs un démon jaloux de sa gloire ; il ne devait accuser que lui-même.

La croyance à l’envie des dieux et plus tard à l’influence de démons malfaisants s’enracina dans le polythéisme gréco-romain, pour rendre compte des malheurs immérités et des chutes fameuses. Crésus se proclame le plus heureux des hommes ; en punition de cet orgueil, dit Hérodote, la vengeance des dieux éclata sur lui d’une manière terrible. Polycrate de Samos, moins confiant, jette â la mer ce qu’il a de plus précieux, afin de conjurer la colère des divinités jalouses; il n’en est pas moins précipité. Pour Eschyle, c’est la trop grande fortune de la Perse et, l’insolent orgueil de ses rois qui ont été punis, aux champs de Platée, par la lance doriennes[87]. Pindare, dans ses Odes, rappelle aux vainqueurs, tout en portant leur gloire jusqu’aux nues, que c’est de là que part la foudre qui frappe surtout les grands chênes[88], et Ménandre, avec la grâce du génie grec, répète la mélancolique parole que Solon avait déjà fait entendre au roi de Lydie : Le mortel aimé des dieux meurt jeune.

Cette idée passera de la religion dans la politique : l’ostracisme, établi à Athènes, Argos et Syracuse, ne sera autre chose que la jalousie craintive du peuple contre des citoyens trop grands.

Les Romains ne connurent pas ce moyen d’échapper à l’ambition des hommes supérieurs, mais, comme leurs anciens frères, les Hellènes, ils craignaient Némésis. Camille, vainqueur des Véiens, redoute les maux réservés à trop de prospérité, et le consul romain mettait sous son char de triomphe l’objet, fascinum, qui devait détourner de lui les traits de l’envie divine[89]. Même César, tout incrédule qu’il fût, accomplit, pour se concilier Némésis, ou plutôt pour satisfaire la foule superstitieuse, un acte d’humilité qui ne le sauva pas des ides de Mars : rentrant à Rome après ses grandes victoires, il monta à genoux les marches du Capitole. Plus noble avait été le dévouement des Decius s’offrant à la mort pour conjurer les divinités contraires.

Le christianisme a supprimé l’envie des dieux, mais les hommes l’ont gardée; quelques-uns en sont même restés à l’âge de fer d’Hésiode et aux soucis dévorants, qui hâtent la décadence progressive de l’humanité ; tels ces vieillards décrépits en pleine jeunesse, qui ne croient plus à l’amour, à l’art, à la poésie, à l’action, et qui, sans l’excuse du moine bouddhique ou chrétien qui met le but de la vie dans un autre monde, appellent la mort comme une délivrance. Qu’ils écoutent ce que la Grèce répondait aux désespérés, il y a vingt-quatre siècles, par la bouche du plus tragique de ses poètes.

Le religieux Eschyle sait que le fils d’Alcmène a été condamné par Junon à de terribles épreuves; que la fille d’Inachos, poursuivie par un taon funeste à travers l’Europe et l’Asie, jusqu’aux rives du Nil, fut aussi son innocente victime, et que les Niobides ont péri par la jalousie de Latone. Dans le plus simple, mais aussi le plus grandiose de ses drames, il montre Vulcain clouant, à un rocher du Caucase, Prométhée, le fils de la Justice divine[90]. Le chien ailé, le terrible convive que nul n’invite, lui ronge le foie et, tout le jour, se repaît de son noir et sanglant festin. Quel est le crime du Titan ? Il a trop aimé les hommes : il leur a donné le feu, les arts, la science des nombres, qui les feront maîtres de la nature[91]. La grande victime qui, pour l’humanité, souffre les plus cruelles tortures, reste obstinée dans un fier silence. Aux offres de pardon et de délivrance que Zeus lui fait porter, il répond par de mystérieuses menaces. L’usurpateur du ciel s’en irrite. L’ouragan se déchaîne, tous les vents bondissent, le ciel et la mer se confondent; de sa rauque voix, le tonnerre mugit et l’éclair brille en serpents de feu. Ah ! Zeus me livre l’assaut suprême ! Ô ma mère ! Ô ciel, commune lumière où roule l’immensité ! voyez ce que je souffre pour la justice. La terre déracinée tremble sur sa base ; le roc où Prométhée est enchaîné s’écroule[92], mais avant d’être précipité au Tartare, le Titan a jeté aux hommes une dernière parole : La divinité haineuse tombera du ciel, et le règne de la justice arrivera[93].        

L’espérance qu’Hésiode laissait dans le vase de Pandore, Eschyle l’a mise au cœur de l’humanité et nous la gardons[94].

 

IV. Les héros et les démons

Pas plus que les Romains, les Grecs n’ont eu des livres sacrés contenant le dogme ni une caste sacerdotale chargée de l’enseigner. La croyance ne fut donc jamais fixée par un texte immuable ; elle resta livrée aux caprices de l’imagination populaire et aux fantaisies des poètes et des artistes, les seuls théologiens de l’hellénisme. Les poètes qui aiment les images, le peuple qui, comme l’enfant, en voit partout, ne pouvaient concevoir un Olympe qui se perdît dans l’infini des cieux; ils le mirent près de la terre et ils diminuèrent encore la distance qui séparait les dieux des hommes, en peuplant les avenues de l’Olympe de demi-dieux et de héros : ainsi ont fait presque tous les peuples de race aryane.

Les Grecs donnèrent le nom de héros à des hommes qu’ils crurent, sur la foi de leurs poètes, nés de dieux et de créatures humaines, ou devenus célèbres par leurs exploits et leurs services. A ces fils de Zeus, ils rendaient un culte qui fut d’abord sans libations ni sacrifices, mais avec des prières et des honneurs funèbres ; ils les vénéraient comme des génies tutélaires qui veillaient sur leurs adorateurs,