I. Les dieux[1]Il est deux sortes de religions, celles du Livre révélé et
celles de La poésie, qu’un de nos vieux écrivains appelait la grande imagière, reflète toute impression en une
image et, à un certain âge de civilisation, toute image devient une personne.
Les dieux des Grecs sont des forces de la nature ou les manifestations de
l’activité physique et morale; mais ce sont aussi des hommes bons et mauvais,
comme nous le sommes; et c’est parce qu’ils représentent l’humanité qu’ils
ont vécu si longtemps. Même dans le christianisme, les personnages les plus
vivants sont le Fils qui s’est fait homme et Hérodote regarde les poèmes d’Homère et d’Hésiode comme la
source de toutes les croyances religieuses de Nous en savons un peu plus que l’écrivain
d’Halicarnasse ; mais il est vrai que, de la religion grecque, nous ne
connaissons bien que sa forme dernière, celle qu’elle prit quand le temps et
la réflexion eurent mis l’ordre dans le chaos des anciennes créations; quand
les conceptions spontanées des premiers âges eurent été recouvertes et remplacées
par les combinaisons poétiques et l’arrangement artificiel des temps
postérieurs ; quand l’Iliade enfin fut devenue La reine des cieux, Junon, aux brodequins d’or, est parfois bien maussade, et la punition que Jupiter lui inflige, en la suspendant au milieu de l’éther par une chaîne d’or avec deux enclumes aux pieds[4], est d’un sultan punissant une des femmes du harem. Elle aussi est bien dure pour Diane, qu’elle frappe au visage et qui, fondant en larmes, s’enfuit comme la colombe à la vue de l’épervier[5]. Pour récompenser Autolycos des nombreux sacrifices qu’il lui offre, Mercure lui enseigne l’art de tromper[6]. Vulcain a de fâcheux accidents ; Vénus, de trop aimables complaisances ; Mars, des fureurs brutales et tous les dieux du poète subissent d’étranges misères. Vulcain est le personnage comique de l’Olympe, où il joue d’autant mieux son rôle qu’il le remplit très sérieusement, sans se douter qu’Homère l’introduit là pour égayer les dieux : soit qu’il les rende témoins de ses infortunes conjugales, en leur montrant Mars et Vénus pris dans ses filets ; soit qu’il excite un rire immense, lorsque, échanson improvisé, il leur verse, en claudicant, le nectar, ou qu’il leur raconte sa malencontreuse intervention dans une querelle de ménage entre Junon et Jupiter qui, le prenant par les pieds, le lança du seuil sacré à travers l’espace où il tourbillonna tout un jour avant de tomber à demi mort chez les Sinties de Lemnos, qui le guérirent. Aristophane se souviendra des libertés que les vieux poètes avaient prises avec les dieux et dont les dévots s’étaient scandalisés. Aux Enfers. Pythagore, racontait-on, avait vu l’ombre d’Hésiode enchaînée à une colonne d’airain et celle d’Homère pendue à un arbre au milieu de serpents, en expiation de leurs outrages envers les dieux; sur la terre, Héraclite et Platon humilièrent le chantre d’Achille : l’un l’excluait des concours et aurait voulu qu’on le souffletât à cause de son impiété ; l’autre répand des parfums sur sa tête et le couronne de bandelettes, mais le chasse de sa république[7]. Xénophane, plus dur encore, a contre lui une haine de théologien[8]. Homère ne représente donc pas le temps de la foi naïve; avec lui commence, sinon la révolte de l’esprit, du moins l’insoucieuse irrévérence qui mènera plus tard à la négation. Déjà ses héros ne craignent pas de combattre les immortels ; Ajax s’écrie : Avec les dieux, le lâche même peut vaincre ; moi, je me passerai d’eux ; et il repousse l’assistance de Minerve. Un personnage d’Eschyle répond aux Argiennes qui le menacent de la colère de leurs protecteurs divins : Je ne crains pas les dieux de ce pays et je ne leur dois rien[9]. Bien que, dans l’Iliade et dans l’Odyssée,
les puissances célestes se mêlent incessamment à la vie des héros, les deux
poèmes sont, par-dessus tout, la glorification de la force, du courage ou de
la souplesse d’esprit des humains. S’ils montrent lés dieux ayant sur la
terre des amitiés et des haines, protégeant les uns, poursuivant les autres,
c’est pour des actes qui, parmi les hommes, feraient naître la faveur ou la
colère : aucun d’eux ne joue le rôle de Satan ou d’Ahriman. Eschyle a tracé
un portrait hideux des Érinyes, ces chiennes
enragées de l’Enfer dont les yeux distillent du sang, horribles à voir, même
pour les bêtes sauvages[10]. Mais, entre elles,
qui ne poursuivent que des coupables, et Satan, qui travaille à perdre
l’humanité, la différence est grande. Il est, lui, le génie du mal, et elles
sont la justice divine[11]. Le ciel de Cette joie de vivre que le Grec moderne a gardée n’avait pas été le partage de ses premiers aïeux. Au temps de ceux-ci, la lutte pour l’existence était trop rude, et leur religion ne pouvait être riante, comme elle le devint plus tard sur les beaux rivages de l’Ionie. Celle des plus anciens habitants du pays ne fut qu’un naturalisme grossier; quand les dieux, se détachant des éléments au milieu desquels ils étaient confondus, devinrent des êtres vivants et passionnés, la trace de leur premier caractère demeura reconnaissable jusqu’au milieu du riche développement de la mythologie hellénique. Parmi les rites et les légendes des héros et des dieux, on retrouve le culte plus ancien des forêts, l’adoration des montagnes, des pierres, des vents et des fleuves. Agamemnon, dans l’Iliade, invoque encore ceux-ci comme de grandes divinités, et Achille consacrait au Simoïs sa chevelure. Durant toute la vie de l’Hellénisme, le chêne resta consacré à Jupiter, le laurier à Apollon, l’olivier à Minerve, le myrte à Vénus, etc. Les serpents, après avoir joué un rôle menaçant dans les anciens jours, quand Apollon, Hercule, Cadmus, Jason, luttaient contre eux, devinrent des démons bienfaisants à Delphes, à Épidaure, Athènes (Érichthonios). Enfin certaines pierres étaient des images divines. Ainsi, Hercule était représenté à Hyettos en Boétie par une pierre brute ; Jupiter à Tégée par une pierre triangulaire[13] ; et il y en avait bien d’autres. Voilà d’où l’art grec est parti pour monter au Parthénon, et voilà aussi le fétichisme qui est devenu la morale de Socrate et le spiritualisme de Platon. Du temps de Tacite[14], à Paphos, on
adorait Vénus sous la forme d’une pierre ; mais cette Vénus n’était pas celle
de Où le
ciel, sur la terre, Marchait
et respirait dans un peuple de dieux. Mais les Pélasges n’avaient pas égaré et perdu le long du
chemin toutes les idées qu’ils avaient conçues au fond de l’Asie avec les
Aryas leurs frères. Maintenant que nous connaissons les Védas, nous pouvons
suivre la destinée voyageuse de certaines divinités, comme â l’aide du
sanscrit nous avons retrouvé la filiation des langues[15]. Par cette
influence des souvenirs, le culte de Ainsi les Pélasges paraissent avoir, comme les Arcadiens
des temps postérieurs, honoré l’Être suprême, sans temple et sans image. Ils ne connurent longtemps, dit Hérodote (II, 52), le nom d’aucun dieu. La cime neigeuse des monts
servait d’autel â celui qui, étant la pure lumière du ciel, deviendra Zeus, le Brillant[16]. Quand ils
voulurent le rapprocher d’eux, ils l’appelèrent le Père des choses vivantes, Zeus
Pater, d’où le nom romain de Jupiter. Son culte était dominant en trois
des lieux que l’histoire nous montre comme les plus anciennement habités de Cette adoration silencieuse du Dieu
pur, du Dieu père, auteur de toute
vie, révèle une conception monothéiste qui ne dura pas, mais que la
philosophie retrouvera. Au culte du Ciel fut associé celui de Au dieu du Ciel, Hélios, qui donne aux immortels et aux hommes la lumière[18], sont opposés les dieux de la terre : Saturne ou Cronos, le grand semeur, dont le culte disparut de bonne heure, sauf en Élide, au profit de Déméter, dont l’importance et les honneurs s’accrurent, et Pluton ou Hadès, qui, n’étant dans l’origine que le roi des espaces souterrains[19], devint aisément le dieu des morts qu’on dépose dans la terre, puis celui des richesses qu’on trouve dans son sein. On comprend, d’après cette conception première de Pluton, comment on fut amené à donner au dieu de la terre pour épouse la fille de la déesse des moissons, Proserpine (Perséphoné), qui était elle-même une personnification de la puissance végétative. L’anthropomorphisme se dégagea lentement de l’ancien naturalisme;
les mariages et la génération des dieux vinrent plus tard encore. Ainsi Junon
(Héra) fut
longtemps, non pas l’épouse du maître des dieux, mais la vierge céleste, Πxρθένια, qui
régnait à Argos[20].
L’Artémis d’Éphèse, aux cinquante mamelles, symbole de la fécondité, ne
pénétra jamais dans Aux croyances des temps primitifs se rattache le culte du
feu, Vesta (Hestia),
celui qui brûlait au foyer domestique, sur l’autel des dieux et au foyer
public des États[21], ou celui qui
sortait mystérieusement de la profondeur des terres volcaniques, Vulcain (Héphaistos). Ce
dieu, l’Agni (ignis) des Védas, était le grand artisan de l’univers, idée
aryane, qui ne se développa point dans Pan, Hermès[22], dieux des pâtres de l’Arcadie qui représentaient ces divinités par une image ou des attitudes obscènes, n’étaient que des personnifications particulières et locales du principe de la génération. Le procédé le plus habituel de la légende ultérieure fut, en effet, de prendre une des idées contenues dans la conception générale d’un dieu, pour la transformer en une divinité nouvelle qui commençait une vie particulière où l’élément primitif se confondait au point de se perdre dans le mélange avec des éléments nouveaux. L’esprit des miroir à mille facettes dont chacune réfléchit un des aspects infinis de la nature. Voilà ce qu’on peut donner comme l’apport des Pélasges dans la religion hellénique, et les dieux qui leur durent le droit de cité dans l’Olympe. Les Phéniciens de Sidon répandirent le culte de leur divinité protectrice, Astarté ou Aphrodite ; son image ornait la proue de leurs navires[23], pour les protéger contre les flots, ce que les Grecs exprimèrent poétiquement en disant que Vénus était née de la blanche écume des ondes amères. D’Ascalon, elle passa dans Chypre et de là à Cythère l’île empourprée[24], où les Phéniciens lui bâtirent un temple. Mais son culte se répandit lentement : à l’époque homérique, il était encore très restreint. Plus tard, la déesse syrienne, devenue la déesse de l’amour, fut la plus charmante création de l’esprit religieux des Hellènes ; elle eut partout des autels, des images, qui réalisèrent le type accompli de la beauté féminine, et de trop nombreux adorateurs. A leur tour, les Tyriens, qui succédèrent à la domination maritime des Sidoniens, propagèrent le culte de leur dieu national Melkart, qui se transforma en Hercule. Poséidon ou Neptune[25], le dieu de la
mer qui veut des sacrifices humains et des immolations de chevaux, doit être
une des plus vieilles divinités dit pays, apportée sans doute par les Grecs
d’Asie et des îles avec Rhéa, Athéna ne fut pas, aux premiers jours, le symbole des qualités morales que Minerve représenta plus tard, mais une personnification des eaux, ce qui la mettait en rapport naturel avec Neptune, non toutefois pour l’hymen, car, stérile comme l’onde amère, elle resta vierge inféconde. Plus tard, elle fut la divinité guerrière qu’Homère nous montre couvrant les héros de son égide, au milieu de la bataille. Mais il était inévitable que la déesse des eaux incorruptibles et de l’air impalpable devint aussi celle de la chasteté. et de la pureté morale, quand le polythéisme grec, échappant au naturalisme Par le progrès des idées, se spiritualisa en substituant, à la personnification des forces fatales de la matière, celle des qualités morales qu’on mit dans les dieux à mesure qu’on les découvrait dans l’homme. Alors Pallas-Athéna, sortie du cerveau de Jupiter, comme sa pensée divine, devint la déesse industrieuse et la force intelligente à laquelle rien ne saurait résister[26]. Dionysos (Bacchus), le dieu de la vigne, qui apparaît d’abord dans l’île
de Naxos, et que les Thraces adorèrent de tout temps ; Artémis (Diane), au culte
homicide et aux mœurs farouches comme celles des Amazones, qui eut à Éphèse
un sanctuaire fameux, et dans Mais la plus importante de ces nouveautés religieuses fut
la tardive introduction en Grèce du culte d’Apollon[28], le dieu
éternellement jeune et beau, personnification de la lumière radieuse qu’il a
créée, λυxηγεής.
Il est en rapport avec Neptune, car tous deux travaillent à relever les murs
de Troie ; tous deux aussi sont les grandes divinités des villes
établies sur les côtes de l’Asie Mineure, et c’est un insulaire, le Crétois
Minos, qui porte partout avec lui le nouveau dieu. En Grèce, le culte
d’Apollon n’était pas encore populaire au temps de la guerre de Troie,
quoique dans l’Iliade, Agamemnon aille consulter l’oracle delphique;
mais on lui donne déjà un double berceau : la vallée de Tempé où il commença
humblement, puisque Apollon, selon la légende thessalienne, servit d’abord
comme berger chez Admète, et l’île d’Ortygie, la
pierreuse Délos, au centre des Cyclades, qui l’entouraient comme d’une
brillante couronne[29]. Les poètes
contaient que les chantres harmonieux de Phœbus, les
cygnes de Méonie, quittant le Pactole, étaient venus tourner sept fois autour
de l’île sainte pour célébrer la naissance du fils de Latone[30]. Les premiers
autels d’Apollon, dans l’Hellade, s’élevèrent donc sur l’Olympe et sur le
rocher de Délos[31].
Un troisième, qui effaça en renommée les deux autres, fut celui que les
Crétois passaient pour lui avoir dressé à Crissa, au bord du golfe de
Corinthe, et qu’on porta plus tard au milieu des rochers du Parnasse, en un
site majestueux plus favorable à la sécurité des prêtres et à la foi des pèlerins.
Quand les Doriens de l’Olympe s’établirent au voisinage de Apollon se trouva ainsi la grande divinité des deux moitiés
du monde hellénique, des Ioniens à Délos, des Doriens à Delphes, et par
excellence le dieu civilisateur de Sous l’influence des idées attachées au culte d’Apollon, une civilisation plus haute se montre et un âge nouveau de la vie grecque commence. La société s’organise mieux ; la vie urbaine se développe, et les temples s’élèvent pour les dieux[33]. Les chants, la musique, remplacent les cris sauvages. Les dieux se rapprochent de l’homme et lui révèlent leurs desseins par la voix des oracles, car Jupiter avait donné à Apollon l’inspiration divine, et l’avait fait asseoir sur le trône prophétique[34]. Les mœurs s’adoucissent. Le coupable n’est plus condamné à une mort certaine, et le crime cesse d’être une tache héréditaire qu’il faille punir jusque dans la postérité du coupable. L’expiation peut effacer le péché, et le remords brise la puissance vengeresse des Erinnyes. C’est le monde de l’harmonie, de la lumière, de l’intelligence et de la grâce qui remplace celui du chaos, des ténèbres, de la force et de la terreur. Delphes en est le centre, comme de tout l’univers ; et de là le dieu répand sur la race hellénique l’inspiration des vers, de la musique et des arts, ainsi que la révélation, qui ne s’arrête jamais, de la pensée divine. Toutes les tribus helléniques adoptèrent son culte; et, au
pied de ses autels, se rencontrèrent, dans la même prière et dans la même
foi, l’homme de sang dorien et le Grec de race ionienne. Sparte ne faisait
rien sans consulter, à Delphes, son oracle, et Athènes, avec toute l’Ionie,
l’honorait à Délos par des fêtes solennelles. Les Milésiens établirent son
culte dans toutes leurs colonies, depuis Naucratis, au bord du Nil, jusqu’à Une plus haute fortune attend même le dieu de Delphes pour les derniers jours du paganisme, quand l’empereur Aurélien l’appellera le Deus certus et que Julien le fera roi du ciel et du monde. Bien avant eux, Pindare lui avait déjà donné quelques-uns des traits du Jéhovah mosaïque : Dieu puissant, dit-il, tu connais la fin dernière et les voies de toutes choses, tu sais le compte des feuilles que le printemps fait éclore et des grains de sable que les flots et les vents impétueux roulent dans la mer ; tu vois clairement ce qui doit être et quelle en sera la cause[35]. L’idée monothéiste flottait vaguement au milieu des nuages du polythéisme. Hésiode, à une époque où l’on voulait coordonner des légendes plus vieilles qu’Homère et en former un système, a tracé dans sa Théogonie, sorte de Genèse hellénique, le tableau de la famille des Olympiens. Avant toutes choses fut le Chaos,
ensuite Le poète raconte ensuite la querelle d’Ouranos et de ses
fils. De la mer fécondée par le sang d’Ouranos, s’élève une blanche écume d’où sort une jeune fille, ravissante de beauté. Elle s’élance sur la rive cyprienne. L’Amour et le Désir l’accompagnent ; sous son empire qui s’étend aux dieux et aux hommes sont placés les caresses virginales, les regards séducteurs, la douce volupté, la beauté et les grâces enchanteresses. Ce premier Olympe est, comme la terre des anciens jours, une demeure pleine de violences. Saturne, vainqueur d’Ouranos, est forcé par Titan, son frère aîné, de dévorer ses enfants. Poséidon et Hadès ; Rhéa leur rend la vie et sauve Jupiter qui, aidé des Titans, renverse Saturne et saisit l’empire du monde. Pour le conserver, il lui faut bientôt lutter contre ses anciens alliés : effroyables combats auxquels la nature entière prend part. La terre tremble, l’océan mugit, le ciel s’agite convulsivement. Les Titans entassent les montagnes pour escalader l’Olympe, et répondent aux coups de tonnerre par des rocs énormes qu’ils lancent contre le ciel. Mais ils tombent foudroyés, les dieux anciens sont vaincus: les dieux nouveaux triomphent et un des Titans, Atlas, est condamné à porter éternellement le ciel où les vainqueurs résident. C’est ainsi que le vieillard d’Ascra cherchait à s’expliquer l’énigme du monde[38]. La lutte dont il parle est-elle un souvenir de l’opposition religieuse des populations ? C’est possible. On en trouve un écho jusqu’au milieu des âges récents ; la dualité religieuse se reconnaît encore dans les drames d’Eschyle, auxquels aboutissent les conceptions religieuses d’Homère et d’Hésiode. Et les nouveaux dieux ne sont pas toujours, pour le grand tragique, les divinités les plus morales, témoin le Jupiter du Prométhée enchaîné[39] ; dans les Euménides, les Érinyes disent à Apollon : Nouveau dieu, tu outrages d’antiques déesses[40]. Mais, cette fois, le nouveau dieu fait prévaloir l’équité sur le droit impitoyable des anciens jours[41]. On a soutenu[42] que des
croyances pélasgiques, écho des grands systèmes théologiques de l’Orient,
s’étaient conservées dans les mystères. Il n’en est rien. Les mystères ont
une origine plus récente et différaient moins par le fond que par la forme de
la religion populaire. Celle-ci n’enfermait pas ses dieux dans un
impénétrable sanctuaire, elle voulait les voir et les toucher. L’homme a été fait à l’image de Dieu, dit Remarquez encore que, dans la théogonie hellénique, les
dieux ne sont pas les créateurs, mais seulement les administrateurs de l’univers.
Il fut un temps où ils n’étaient pas. Fils du Ciel et de Ces dieux de l’Olympe homérique, sensibles à la joie et à la douleur, et sans cesse en communication par les oracles et les songes avec les habitants de la terre, avaient tous les défauts de la nature humaine, toutes nos passions, la colère, la haine, la violence, même nos misères. Apollon et Neptune, furent esclaves de Laomédon. Les Aloïdes tinrent pendant treize mois Mars enfermé dans une prison d’airain. La servitude, s’écrie un poète, mais Cérès l’a soufferte. Ils l’ont soufferte aussi, et le forgeron de Lemnos, et Neptune, et Apollon à l’arc d’argent, et le terrible Mars. » Dans les combats devant Troie, Vénus, Mars, Pluton, Junon même, la reine de l’Olympe, furent blessés par des mortels[43]. Leur sang coule, dit Homère, mais un sang tel qu’est celui des dieux, semblable à la rosée, une sorte de vapeur divine ; car les dieux ne se nourrissant ni des dons de Cérès ni des présents de Bacchus, n’ont pas un sang terrestre et grossier comme le nôtre; aussi jouissent-ils de l’immortalité. Homère, qui aime encore les conceptions gigantesques des anciens jours, quand le dieu était caché dans le phénomène qu’ensuite il représenta, donne à ses divinités et à leur force physique des proportions énormes. Lorsque Minerve s’arme pour le combat, son casque d’or est assez vaste pour couvrir les nombreux bataillons d’une armée que cent grosses villes auraient mise sur pied ; et d’un bond ses coursiers franchissent autant d’espace qu’un homme assis sur un cap élevé, par un temps calme et serein, pourrait en embrasser du regard sur l’immense étendue de la plaine azurée. Dans un autre endroit de l’Iliade, Jupiter, pour donner aux Olympiens une idée de sa puissance, leur dit : Attachez au ciel une chaîne d’or, et, tous, dieux et déesses, suspendez-vous à elle ; en dépit de vos efforts, vous n’entraînerez pas vers la terre Jupiter, le suprême ordonnateur. Que moi seul je tire cette chaîne, et avec elle je tirerai la terre et la mer, que j’attacherai au sommet de l’Olympe, de sorte que tout l’Univers restera suspendu, tant je suis supérieur aux dieux et aux hommes[44]. Avec ce bravache, nous sommes dans un monde encore bien petit et bien loin du dieu qui réglera tout par sa tranquille et souveraine intelligence, lorsque la philosophie et la science auront pénétré dans les profondeurs infinies des cieux. Cependant ces dieux qui représentent, chacun, une des faces de la nature n’ont qu’un empire limité : toute ville a le sien qu’elle honore d’un culte plus particulier. Minerve régnait à Athènes, Cérès à Éleusis, Junon à Argos. Apollon à Delphes, Bacchus à Thèbes, Vénus en Chypre. Ailleurs ils recevaient des honneurs limités, et parfois ne trouvaient que l’indifférence : Je ne crains pas les dieux de ce pays, dit le héraut dans les Suppliantes d’Eschyle, car je ne leur dois ni la vie ni l’âge que j’ai déjà atteint (vers 893-4) ; et Iolas, dans les Héraclides d’Euripide (vers 347 et suiv.) : Les dieux qui combattaient pour nous ne le cédaient pas à ceux des Argiens. Si Héra les protège, Athéna est notre déesse ; une divinité plus vaillante, plus vertueuse, garantit sûrement la victoire. Ces divinités jalouses, implacables, avaient, comme le Jéhovah hébreu, leur peuple favori et tenaient les autres pour des ennemis. Tous les maux des Troyens vinrent, selon le poète, de la colère de Junon et de Minerve irritées contre Pâris qui avait donné à Vénus le prix de la beauté ; et Neptune vengea sur eux la fraude de Laomédon : sentiment haineux qui leur était rendu par les hommes. Ô Phœbus, s’écrie Achille, ô le plus cruel des dieux ! tu m’as privé d’une grande gloire en sauvant les Troyens. Ah ! comme je me vengerais sur toi, si j’en avais la force[45]. De là aussi l’alliance des cultes qui suivait celle des peuples. Les villes unies par des traités s’envoyaient de solennelles ambassades aux jours de fête de leurs dieux paternels. Le sentiment religieux perdait à ce morcellement de la divinité; mais de cet abaissement des dieux aux passions des hommes résulta le riche développement de la poésie légendaire. Chaque divinité ayant ses poètes, ceux-ci, tout en respectant les traits généraux de l’histoire du dieu qu’ils chantaient, l’augmentaient de mille incidents qui, durant des siècles, défrayèrent, avec les aventures des héros, l’imagination populaire et le théâtre. Cependant cette mythologie qui personnifiait tous les
phénomènes du monde matériel et qui personnifia plus tard tous ceux du monde moral,
garda toujours la trace des théologies orientales et du naturalisme d’où elle
était sortie : ses dieux restèrent, jusqu’à un certain point, identifiés
avec les puissances de la nature. Jupiter ne fut pas seulement le maître de
l’Olympe, l’époux de Junon, le héros de mainte aventure où le père des dieux
daignait s’abaisser jusqu’aux filles de la terre : il fut aussi l’air qui enveloppe
toute la création. Apollon, le dieu de la poésie et des arts, était encore le
soleil, Hélios, et Neptune, l’océan qu’il parcourt sur son char d’or, tandis
que les monstres marins bondissent autour de lui. De nombreuses divinités
tour à tour confondues avec l’élément auquel elles présidaient, et séparées
de lui pour prendre une forme et des passions tout humaines, peuplaient les
fleuves, les bois et les montagnes. Ainsi Les divinités qui comptaient le plus d’adorateurs étaient les douze grands dieux de l’Olympe, dont la théogonie des derniers temps restreignit l’empire et précisa les fonctions : Jupiter, le dieu suprême[47] à qui les autres obéissent, le protecteur de toute la race des Hellènes, Ζεύς Πανελλήνιος[48], qui s’appelle aussi, comme le Jéhovah mosaïque, le très haut, ΰφιστος. Junon ou Héra, la reine du ciel, qui avait le paon pour symbole, parce que les yeux brillants de son plumage étendu rappelaient le firmament constellé ; Neptune, le dieu des eaux ; Apollon, le soleil qui éclaire et l’intelligence qui inspire ; Minerve, la sagesse et la science, qui donne aux hommes les prudentes pensées, qui enseigne aux femmes les beaux ouvrages et les sages résolutions ; Vénus, la beauté ; Mars, la guerre ; Vulcain, les arts utiles ; La chaste Vesta, qui présidait aux vertus domestiques ; Cérès, qui faisait mûrir les moissons ; Diane, la sœur divine de Phœbus, comme lui sans hymen et, comme lui encore, amie des flèches rapides ; Mercure, dont le caractère primitif est incertain, mais
qui de bonne heure dut donner aux hommes l’éloquence artificieuse et
l’habileté pour la ruse, le mensonge et les larcins hardis, toujours en
honneur dans les temps barbares. Homère fait déjà de lui le messager des
dieux; il fut aussi le conducteur des morts[49] et peut-être, dans
cette double fonction, n’était-il que la personnification du vent qui
transmettait au loin les divines paroles et emportait à l’abîme souterrain
les âmes, pauvres feuilles desséchées. Mais pourquoi et comment devint-il
l’Hermès ithyphallique et, plus tard, Il y avait bien d’autres dieux que les grands Olympiens : Pluton, né de Saturne, comme Jupiter et Neptune, comme Cérès et Vesta ; Bacchus ou Dionysos, divinité d’origine récente[50], venu d’Asie sur son char attelé de panthères et entouré d’un thiase de Nymphes, de Satyres et de Bacchantes, que Silène suit en chancelant; et tous les dieux secondaires des campagnes, des forêts et des eaux; Pan, les Faunes, les Satyres, les Dryades, les Naïades, et les Océanides, les Néréides, les Tritons, qui accompagnaient, en jouant sur les flots, le char de Nérée et d’Amphitrite ; Éole et les Vents ; les Muses et les Parques, etc. Le polythéisme grec, divinisant les phénomènes de la nature et les passions des hommes, les biens et les maux, était conduit à multiplier les dieux à l’infini. Cependant le chaos divin se coordonne ; l’univers se partage en trois royaumes ; Zeus a le ciel et la terre ; Poséidon, l’élément liquide ; Hadès, le monde souterrain ; et par la supériorité que les frères de Zeus lui reconnaissent, la trinité hellénique se résout dans l’unité, croyance qui avait commencé dès les temps les plus anciens. Jupiter, le maître de l’univers qu’il ébranle d’un froncement de ses sourcils[51], réunit autour de lui sur l’Olympe les grands dieux, sa famille et son conseil. Au moment où les Troyens et les Grecs s’arment pour la lutte suprême, il ordonne à Thémis, la personnification de l’ordre et la future déesse de la justice, de descendre des sommets de l’Olympe et de convoquer l’assemblée des immortels. D’un vol rapide, elle court à tous les dieux et les invite à se rendre près de Jupiter. Océanos seul s’abstient, mais tous avec les Fleuves et les Nymphes qui habitent les forêts, les sources et les prairies verdoyantes, arrivent au palais de l’assembleur des nuages et prennent place devant l’éclatant portique que Vulcain a construit pour son redoutable père. Neptune lui-même, docile à la voix de la déesse, est sorti des flots et s’est mêlé aux autres dieux. Le grand Olympien leur communique ses ordres, et ils y obéissent[52]. Homère appelle déjà Zeus le suprême ordonnateur, ϋπατος μήστωρ. De ces notions obscures d’un pouvoir suprême, Socrate, Platon et Aristote tireront un jour l’idée d’un dieu unique, qui maintiendra l’ordre et l’harmonie dans les deux mondes de l’esprit et de la matière, mais à qui les peuples refuseront longtemps de sacrifier leurs divinités locales[53]. Mais comment les Grecs accordaient-ils leurs imaginations avec la réalité ? C’est qu’ils avaient résolu le problème de faire vivre les divinités au milieu d’eux sans les voir, en leur attribuant un corps d’une nature particulière, impalpable, incorruptible, qui pouvait prendre toutes les formes et ne jamais perdre cette fleur de la beauté qui, pour les mortels, se fane si vite. Ils soumettaient ces corps à la nécessité de l’alimentation, leur donnant pour nourriture, dans les banquets sur les sommets de l’Olympe, le nectar et l’ambroisie ; sur la terre, la fumée des chairs brûlées à leurs autels ; et ils croyaient gagner d’autant mieux leurs bonnes grâces qu’ils enverraient pour eux plus de cette fumée vers le ciel. Appelée par son fils, Thétis sort des profonds abîmes de la mer ; c’est une vapeur légère qui s’élève au-dessus des flots blanchissants. Minerve veut envoyer Nausicaa vers Ulysse, elle se glisse comme un souffle léger dans la riche demeure où dort la vierge royale et elle prend, pour lui parler, les traits d’une de ses compagnes. Voyez, dans l’Iliade, comment les dieux se rendent invisibles, ou de quelles apparences ils se couvrent, lorsqu’ils vont se mêler aux combats devant Troie. Ainsi, pour la foi, les dieux étaient partout présents, sans pouvoir être nulle part reconnus, si ce n’est par les pensées qu’ils faisaient naître dans les âmes. Pour la légende qui voit tant de choses dans le lointain des âges, ils empruntaient toutes les formes, celles, par exemple, qui servirent à Jupiter dans les nombreuses séductions auxquelles succombèrent Europe, Alcmène, Léda, Io, Antiope et Danaé. Une dernière remarque. La vie religieuse de II. Le destin[59]Au-dessus de tous les dieux de l’Olympe hellénique règne le Destin, dieu sans vie, sans légende, même sans figure, qui, sur la terre, n’a point d’autel et qui, du fond de l’Empyrée où il est inaccessible à la prière, maintient l’équilibre du monde moral et le soustrait aux caprices des autres déités[60]. Ce dieu qui distribue à chacun son lot de bien et de mal avait été créé, ou plutôt était né de la conscience troublée des hommes, pour expliquer l’inexplicable et faire comprendre l’incompréhensible, c’est-à-dire les causes lointaines et cachées des événements et les motifs d’ordre supérieur qui les faisaient accomplir. Hérodote (VII, 137), racontant une iniquité qu’il ne comprend pas, y voit un acte divin et s’incline. Toutes les divinités, Zeus lui-même, étaient soumises à la loi du Destin. Quand la lutte suprême entre Achille et Hector va commencer, le maltre des dieux prend la balance d’or où sont comptés les jours des deux héros; le plateau d’Hector penche vers la demeure d’Hadès, et Apollon, le protecteur du fils de Priam, aussitôt l’abandonne. Zeus aussi n’avait pu sauver son fils Sarpédon des coups de Patrocle, mais, en signe de douleur, il avait répandu du haut de l’éther une rosée sanglante[61]. Tous deux acceptaient donc en silence l’arrêt souverain. Ces divinités impuissantes devant le Destin, qui emporte ceux qu’elles aiment, c’est l’impassible nature assistant à nos funérailles, sans couvrir d’une ombre de deuil les fêtes qu’elle se donne à elle-même par l’épanouissement continu de la vie qui, cependant, pour elle aussi, ne se fait qu’à la condition de la mort. La fatalité est donc au fond des croyances de Pourtant ce dogme, qui était la négation de la providence divine et de la responsabilité humaine, s’adoucit ; poètes et historiens cherchèrent à le justifier en donnant à ses arrêts l’apparence d’une expiation. Lorsque Clytemnestre vient d’abattre d’un coup de hache Agamemnon et la captive troyenne, Cassandre qui, comme le cygne, a chanté le chant plaintif de sa mort, elle dit au chœur des vieillards d’Argos : Ce n’est pas moi qui les ai tués et ne m’appelle pas la femme d’Agamemnon. Accuse le Génie trois fois terrible de cette race. C’est lui qui a pris ma forme, lui l’antique et cruel vengeur du festin d’Atrée… Allez, vieillards, rentrez dans vos demeures ; le Destin commandait, il fallait que ce qui a été fait fût accompli[63]. Lorsque Crésus, dit Hérodote (I, XCI), fit déposer sur le seuil du temple de Delphes ses chaînes de captif pour reprocher sa défaite au dieu qui lui avait promis la victoire, l’oracle répondit : Il est impossible, même à un dieu, d’écarter le sort marqué par le Destin. Crésus est puni pour le crime de son cinquième ancêtre ; Gygès, qui tua le roi Candaule. Le dieu aurait voulu que le châtiment tombât sur le fils de Crésus, le Destin ne l’a pas permis. Du moins Apollon a-t-il retardé de trois ans la captivité du roi. Quand les Lydiens eurent rapporté ces paroles à Crésus, il reconnut que lui seul était coupable et non le dieu. » Sophocle expliquera de même, par une ancienne faute, les malheurs d’Œdipe, ce qui donnera au Destin un caractère moral, tout au moins d’une moralité qui s’accordait avec les idées religieuses des Grecs. Les Hellènes du vieux temps ne connaissaient pas une
divinité qui sera très honorée à Rome, Par cette poétique croyance se trouvent justifiées toutes les dévotions pieuses, les prières et les voeux que les hommes adressent à la divinité, les offrandes qu’ils lui font, l’espérance qu’ils mettent dans sa protection; et cette confiance, qui rendait à la liberté morale une partie de ses droits, empêchait les Grecs de s’abandonner paresseusement aux volontés du sort. Malgré leur croyance au Destin, ils ont agi comme s’ils étaient les maîtres d’eux-mêmes. Dans l’esprit de ces grands logiciens, qui ont été si lents à mettre la logique d’accord avec la raison, et qui ont aimé la liberté jusque dans ses abus, la fatalité se mélange, dans des proportions mal déterminées, et par cela même plus efficaces, avec la loi morale qui impose à l’homme le travail et l’effort, en lui promettant des récompenses ou en exigeant des expiations. Lorsque Xanthos annonce à Achille sa fin prochaine : Je le sais bien, répond le héros ; et il se rejette au plus épais de la bataille, opposant au Destin son énergie indomptable. Eschyle montre par tout les dieux et les hommes dominés par la divinité fatale ; cependant au Prométhée enchaîné, il dit : Zeus est libre ; et Solon, qui écrit : Nos biens et nos maux viennent du Destin[72], réforme les lois de son pays, parce que, tout en croyant au dieu aveugle et sourd, il croit aussi à la sagesse humaine[73]. Liberté, fatalité, idées tenaces dont l’humanité ne se
sépare point, parce qu’elles sont à la fois sa force et sa faiblesse.
Aristote, le plus grand esprit de III. L’envie des DieuxNous n’avons point encore parlé d’une croyance singulière qu’Homère laisse entrevoir, qu’Hésiode développe, et qui a régné longtemps en Grèce, l’Envie des dieux. Assis comme Jupiter au sommet, de l’Ida, Homère voit les dieux et les hommes combattre dans la plaine, et il entend la terre qui tremble sous leurs pas ; il descend à la prairie d’asphodèles pour écouter les lamentables récits des âmes ; ou bien il contemple Nausicaa, aussi belle que Diane, trempant dans l’eau limpide du fleuve des Phéaciens les riches vêtements de son père, le roi Alcinoos. C’est un poète qui donne aux dieux, aux hommes et à la nature entière la grâce et la grandeur, sans s’inquiéter de coordonner en un système toutes les idées qu’il exprime. Hésiode, au contraire, est un moraliste et un théologien qui prétend tout savoir, la genèse des dieux et celle des hommes, les différents âges de l’humanité et les maux déchaînés sur elle par l’Ève hellénique et la jalousie des dieux. Sa théorie des âges est une croyance orientale qui a luit fortune en bien des pays ; parce que cette conception de l’âge d’or pour la jeunesse du monde et de l’âge de fer pour les siècles vieillissants répond à une disposition de notre esprit, qui, si souvent, met le bonheur dans le passé pour échapper au sentiment de maux présents ou imaginaires. A cette croyance et à celle de l’envie des dieux contre les hommes se rattachent les mythes fameux de Pandore et de Prométhée avec lesquels nous fermerons le cycle poétique de l’époque légendaire. Les hommes et les dieux, dit Hésiode, naquirent ensemble[74] ; les premiers étaient mortels, mais ils vivaient comme les dieux, libres de souci, de travail, de souffrance et amis de la vertu. Tous les biens étaient autour d’eux et, affranchis de la cruelle vieillesse, ils mouraient en s’endormant d’un doux sommeil. Ce fut l’âge d’or[75]. Quand la terre eut enfermé cette première génération dans son sein, ces hommes devinrent les gardiens tutélaires des mortels; enveloppés d’un nuage, ils parcouraient la terre en y semant l’abondance. Les habitants de l’Olympe produisirent une nouvelle race, bien inférieure à la première, celle des hommes de l’âge d’argent qui vivaient de longues années. Jupiter, cependant, les anéantit, parce qu’ils refusaient d’adresser aux immortels de pieux hommages ; ils formèrent la seconde classe des génies terrestres. Après eux parurent les hommes de l’âge d’airain[76], dont le cœur eut la dureté de l’acier. Leur force était immense et ils se plaisaient aux jeux sanglants de Mars; la mort pourtant les saisit, et ils quittèrent la brillante lumière du soleil. La quatrième race fut celle des héros que la guerre moissonna devant Thèbes aux sept portes ou qui, armés pour Hélène à labelle chevelure, furent, au pied des murs de Troie, enveloppés par les ombres de la mort. Le puissant fils de Saturne les plaça aux confins de la terre. Exempts de toute inquiétude, ils habitent les îles Fortunées par delà les gouffres profonds de l’Océan et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits délicieux. Ainsi les premiers hommes avaient gagné la vie
bienheureuse par la justice, et les héros, par le courage. Mais le ciel et la
terre s’assombrissent. Plût aux dieux, ajoute
le poète, que je ne vécusse pas au milieu de la
cinquième génération : c’est l’âge de fer. Les hommes travaillent et
souffrent durant le jour; la nuit, ils se corrompent, et les dieux leur
envoient de terribles calamités. L’Envie à la face blême, monstre odieux qui
répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra sans relâche les humains.
D’où viennent ces misères ? De l’envie des dieux. Le
ciel reflète la terre : la jalousie des hommes contre tout ce qui s’élève a
fait croire à la jalousie des dieux contre tout ce qui grandit. Les immortels, dit Hésiode, cachèrent aux hommes le secret d’une vie frugale qui, en un jour de
travail, aurait trouvé de quoi subvenir aux besoins d’une année entière.
Irrité contre Prométhée, qui avait dérobé le feu du ciel pour l’apporter aux
mortels, Jupiter lui dit : Fils de Japet,
tu te réjouis d’avoir trompé ma sagesse, mais ton vol sera fatal à toi-même
et aux hommes, car je leur enverrai un funeste présent. Aussitôt il commande à Vulcain de faire, avec de l’argile
et de l’eau, une vierge d’une beauté ravissante ; à Minerve, de lui
apprendre à façonner de merveilleux tissus; à Vénus. de répandre sur elle la
grâce enchanteresse; à Mercure, de lui souffler un esprit perfide. Les dieux
obéissent. Du limon de la terre, Vulcain forme un corps accompli[78] ; la déesse aux yeux bleus lui donne une riche
ceinture ; les Grâces et On dirait un écho lointain de la légende biblique la femme perdant l’humanité, qu’elle charme au contraire de sa grâce et de son dévouement maternel, et Dieu condamnant l’homme au travail, qui a été sa force et son salut. Cependant, au milieu de cette désespérance du vieux poète, se glisse un rayon de soleil : sur le bord du vase de Pandore, l’Espérance s’est arrêtée et elle ne s’envole pas. Mais Hésiode la montre plutôt qu’il ne la donne aux hommes, et ceux-ci restent consumés, le jour et la nuit, par la fatigue et le chagrin, tandis que les Muses charment les immortels en chantant de leurs voix mélodieuses l’éternelle félicité des dieux et les souffrances des humains[80]. Les Grecs appelleront la peste une maladie divine[81]. C’est ainsi, sans théologie ni métaphysique, mais par, de
gracieuses images, que les Grecs expliquaient l’origine du mal. Pour eux, il
venait du ciel, et, en effet, il en est souvent descendu, puisque Ahriman et
Satan ont été aussi. des dieux ou des anges révoltés. Mais on connaît ces
génies malfaisants pour ce qu’ils sont, et les dieux grecs n’ont jamais eu ce
caractère. Ils ne font pas le mal par plaisir : Némésis punit, pour ramener
au bien, le coupable par l’expiation, les autres par l’exemple. Nés de la
terre comme les hommes et en même temps qu’eux[82], les dieux n’ont
acquis leur puissance qu’après de grands combats, et ils sont jaloux de la
garder. Une fortune trop haute leur semble une diminution de leur dignité,
peut-être une menace. Prométhée n’a-t-il pas fait trembler Jupiter, et les
Titans, ces autres fils de Cependant, au fond, ces dieux jaloux ont exercé une action morale par la croyance à l’expiation nécessaire dans cette vie ou dans l’autre[85], et par la crainte qu’inspirait à la présomption ou à l’orgueil, l’envie divine, cette Némésis qui s’attachait à ceux dont le bonheur n’était pas mérité[86]. On demandait à Ésope : A quoi donc s’occupe Jupiter ? — A humilier ce qui est élevé, à relever ce qui est abaissés. Et il y a du vrai dans cette doctrine, à la condition de remplacer les dieux par l’homme. Celui qui monte trop haut, sans être au besoin retenu par un ferme esprit, est pris de vertige et se perd. Alcibiade accusait de ses malheurs un démon jaloux de sa gloire ; il ne devait accuser que lui-même. La croyance à l’envie des dieux et plus tard à l’influence
de démons malfaisants s’enracina dans le polythéisme gréco-romain, pour
rendre compte des malheurs immérités et des chutes fameuses. Crésus se proclame
le plus heureux des hommes ; en punition de cet orgueil, dit Hérodote,
la vengeance des dieux éclata sur lui d’une manière terrible. Polycrate de
Samos, moins confiant, jette â la mer ce qu’il a de plus précieux, afin de
conjurer la colère des divinités jalouses; il n’en est pas moins précipité.
Pour Eschyle, c’est la trop grande fortune de Cette idée passera de la religion dans la politique : l’ostracisme, établi à Athènes, Argos et Syracuse, ne sera autre chose que la jalousie craintive du peuple contre des citoyens trop grands. Les Romains ne connurent pas ce moyen d’échapper à l’ambition des hommes supérieurs, mais, comme leurs anciens frères, les Hellènes, ils craignaient Némésis. Camille, vainqueur des Véiens, redoute les maux réservés à trop de prospérité, et le consul romain mettait sous son char de triomphe l’objet, fascinum, qui devait détourner de lui les traits de l’envie divine[89]. Même César, tout incrédule qu’il fût, accomplit, pour se concilier Némésis, ou plutôt pour satisfaire la foule superstitieuse, un acte d’humilité qui ne le sauva pas des ides de Mars : rentrant à Rome après ses grandes victoires, il monta à genoux les marches du Capitole. Plus noble avait été le dévouement des Decius s’offrant à la mort pour conjurer les divinités contraires. Le christianisme a supprimé l’envie des dieux, mais les
hommes l’ont gardée; quelques-uns en sont même restés à l’âge de fer
d’Hésiode et aux soucis dévorants, qui hâtent
la décadence progressive de l’humanité ; tels ces vieillards décrépits en
pleine jeunesse, qui ne croient plus à l’amour, à l’art, à la poésie, à
l’action, et qui, sans l’excuse du moine bouddhique ou chrétien qui met le
but de la vie dans un autre monde, appellent la mort comme une délivrance.
Qu’ils écoutent ce que Le religieux Eschyle sait que le fils d’Alcmène a été
condamné par Junon à de terribles épreuves; que la fille d’Inachos, poursuivie
par un taon funeste à travers l’Europe et l’Asie, jusqu’aux rives du Nil, fut
aussi son innocente victime, et que les Niobides ont péri par la jalousie de
Latone. Dans le plus simple, mais aussi le plus grandiose de ses drames, il
montre Vulcain clouant, à un rocher du Caucase, Prométhée, le fils de L’espérance qu’Hésiode laissait dans le vase de Pandore, Eschyle l’a mise au cœur de l’humanité et nous la gardons[94]. IV. Les héros et les démonsPas plus que les Romains, les Grecs n’ont eu des livres sacrés contenant le dogme ni une caste sacerdotale chargée de l’enseigner. La croyance ne fut donc jamais fixée par un texte immuable ; elle resta livrée aux caprices de l’imagination populaire et aux fantaisies des poètes et des artistes, les seuls théologiens de l’hellénisme. Les poètes qui aiment les images, le peuple qui, comme l’enfant, en voit partout, ne pouvaient concevoir un Olympe qui se perdît dans l’infini des cieux; ils le mirent près de la terre et ils diminuèrent encore la distance qui séparait les dieux des hommes, en peuplant les avenues de l’Olympe de demi-dieux et de héros : ainsi ont fait presque tous les peuples de race aryane. Les Grecs donnèrent le nom de héros à des hommes qu’ils crurent, sur la foi de leurs poètes, nés de dieux et de créatures humaines, ou devenus célèbres par leurs exploits et leurs services. A ces fils de Zeus, ils rendaient un culte qui fut d’abord sans libations ni sacrifices, mais avec des prières et des honneurs funèbres ; ils les vénéraient comme des génies tutélaires qui veillaient sur leurs adorateurs, |