LES LETTRES DE PLINE LE JEUNE

 

CORRESPONDANCE AVEC TRAJAN RELATIVEMENT AUX CHRÉTIENS DE PONT ET DE BITHYNIE.

 

 

Lorsqu’en 1634 H. Dodwell fit paraître à Oxford sa dissertation sur le petit nombre des Martyrs[1], il n’était pas encore de mode de nier l’authenticité des pièces historiques ; le débat portait tout entier sur le sens qu’il fallait donner aux textes. C’est selon cette méthode que Dodwell joignait à son travail les citations tirées des anciens synaxaires, de quelques homélies des Pères ; il insistait sur certains passages d’Origène et d’Eusèbe de Césarée, principalement sur les rares édits des Empereurs. Tous ces témoignages une fois discutés, présentés sous un jour favorable à la thèse, l’écrivain, arrivé au terme de sa dissertation, croyait avoir le droit de conclure au petit nombre des martyrs.

Ces procédés de critique paraissent trop superficiels aux savants qui reprennent de nos jours la thèse du petit nombre des martyrs ; grâce à une méthode qui prétend aller au fond des choses et qui pourrait bien s’en tenir tin peu trop aux seuls monuments épigraphiques, on rejette les autres pièces regardées jusqu’à présent comme historiques, ou bien l’on en conteste la certitude. Telle est la marche suivie en France, par quelques contemporains, dans la question de la correspondance de Pline le Jeune et de Trajan relativement aux Chrétiens de Pont et de Bithynie, tels sont en particulier les travaux de M. B. Aubé, professeur de philosophie au Lycée Fontanes et les récentes conclusions de M. Ernest Desjardins, membre de l’Institut de France. Il n’est pas sans intérêt d’esquisser d’abord l’état de l’opinion, dans ces dernières années, au sujet de la célèbre correspondance.

Dès 1862, M. Aubé commençait à s’occuper des origines du Christianisme. C’est à propos de l’histoire de la philosophie, puis de deux études sur saint Justin et sur Constantin le Grand, qu’il a été successivement amené à traiter de nos origines au IIe siècle, ainsi que de tous les événements qui préparent le règne des Antonins. Aux thèses sur saint Justin, et Constantin le Grand ont succédé de nombreux travaux publiés dans une revue qui a cessé de paraître en 1870[2]. A cette époque, M. Aubé n’avait aucun grief contre les lettres de Pline le Jeune et de Trajan, au sujet des chrétiens de Bithynie il en invoquait le témoignage dans la longue préface qui précède sa thèse sur saint Justin, il les traitait avec honneur dans un article sur Tertullien, sa biographie et ses écrits[3]. Mais l’étude, le temps, les circonstances modifient presque toujours nos opinions de la veille. Après sept années de réflexions, au lendemain, dit-on, d’une lecture faite au Collège de France, en faveur de la non authenticité des lettres, M. Aubé publiait sur la correspondance un travail où les doutes exposés n’allaient à rien moins qu’à ruiner l’authenticité de la correspondance de Pline et de Trajan, au sujet des chrétiens de Pont et de Bithynie. Dans un article qui a pour titre : Le Christianisme dans l’empire romain : la persécution sous Trajan, M. Aubé donnait la traduction de la lettre de Pline le Jeune et s’écriait : Plus je lis de près, plus j’étudie cette lettre, plus elle me paraît suspecte, plus il me semble étrange que Pline l’ait écrite, et telle qu’elle est venue jusqu’à nous[4]. Suivait l’exposé des doutes, qui n’est guère qu’une édition expurgée ; une rédaction plus calme clés doutes proposés, à la fin du siècle dernier, par un théologien protestant de Halle. Il ne faudrait cependant pas croire que, dès 1869, M. Aubé se crût établi d’une manière inébranlable, dans la thèse de la non authenticité, car après avoir proposé ses cloutes dans l’article cité, il concluait avec modestie : J’expose ingénument mes doutes. Je n’ignore pas qu’on me dira qu’ils ne sont pas tout à fait concluants, et qu’en pourra me poser un certain nombre de difficultés fort embarrassantes.

M. Aubé a dû être bien agréablement surpris, lorsque, au lieu de difficultés fort embarrassantes, M. Ernest Desjardins n’a pas hésité à accepter sans réserve les doutes émis sur la correspondance. L’honorable membre de l’Institut est allé plus loin : il a fait un mérite au jeune écrivain français d’avoir fixé la critique sur la fameuse lettre de Pline le Jeune, dans le moment même où le récent travail de M. Th. Mommsen paraissait ne s’être pas inquiété de la question. Tout le monde connaît la fameuse lettre classée sous le n° 97 du Xe livre. On peut s’étonner que M. Mommsen n’en ait pas dit un seul mot dans son savant mémoire sur Pline. Un jeune écrivain de talent, M. Aubé, en traitant ce grave sujet avec compétence et savoir, nous a paru guidé par une critique aussi éclairée qu’indépendante. Malgré l’opinion reçue généralement, sans avoir jamais été soumise jusqu’à notre temps à un examen sévère, il ose mettre en doute, par de très fortes raisons, l’authenticité de cette lettre, tout au moins dans la teneur où elle nous est parvenue[5]. L’éloge était trop flatteur pour qu’il ne devînt pas un puissant encouragement pour M. Aubé. Aussi, sans aucun retard, l’auteur de la Persécution sous Trajan a pris confiance dans ses idées ; il a recueilli quelques-uns de ses articles de la Revue contemporaine et les a réunis dans un livre qui s’appelle : Histoire des persécutions de l’Église jusqu’à la fin des Antonins[6]. Dans cette histoire des persécutions, M. Aubé fait une très large place à son étude de la Revue contemporaine sur les lettres de Pline le Jeune et de Trajan ; car, sauf quelques pronoms personnels dont l’auteur ne veut plus se servir, autant pour faire honneur au suffrage de M. Desjardins que par déférence pour la dignité de l’histoire, sauf la nouvelle disposition de quelques membres de phrase et la note mise au bas de la page 218, le chapitre Ve de l’histoire des persécutions est intégralement tiré de l’article de la Revue contemporaine du 15 février 1869.

Je me propose de soumettre à l’examen les travaux de M. Aube, ainsi que les conclusions de M. Ernest Desjardins. Cette étude peut paraître tardive[7] et sans doute inutile, après les travaux de M. Gaston Boissier ; qu’on me permette cependant d’affirmer -que la matière est loin d’avoir été épuisée. Malgré la compétence et l’érudition qu’on peut remarquer dans les articles contemporains, il est encore utile de reprendre cette question de Pline et de Trajan, où la légende a été mêlée à l’histoire ; il n’est pas sans intérêt de déterminer le cadre historique où vient prendre place cet épisode détaché des origines chrétiennes. De plus, c’est seulement après avoir tracé l’histoire du texte et du manuscrit du Xe livre, ainsi que des études élaborées à son occasion, qu’il peut être facile, semble-t-il, d’apprécier à leur juste valeur les critiques des contemporains sur les faits contenus dans la correspondance et sur les témoignages des anciens. On verra s’il est bien vrai, comme le prétend M. Ernest Desjardins, que la question de l’authenticité n’ait jamais été, avant M. Aubé, soumise à une investigation sévère. J’espère qu’à la fin de cette étude, il sera permis de conclure à l’incontestable authenticité des lettres écrites sur les chrétiens de Pont et de Bithynie.

Le sujet, tel que nous l’envisageons, se présente sous un double aspect. Il y a dans les récits répandus sur Pline le Jeune et Trajan, une part de légende, mais il y a aussi une autre part non moins considérable qui appartient à l’histoire. La légende qui s’est attachée à Pline le Jeune et à Trajan, dans le moyen âge, n’a-t-elle pas nui aux faits historiques et à la correspondance au sujet des chrétiens ? C’était la crainte de Fabricius, c’est aussi la nôtre. Je vais donc de prime abord séparer la légende des faits, afin d’avoir, dans la suite, le droit de présenter l’exposé complet et historique de la célèbre correspondance.

— I —

Il faut bien l’avouer, presque rien au monde ne résiste à l’influence de l’imagination populaire ; les faits les mieux établis deviennent souvent l’occasion de fables aussi invraisemblables qu’inattendues. Cette disposition de l’esprit de la foula à tout orner, à tout embellir ; ne fut jamais plus sensible qu’au moyen âge. Cette époque avait le goût des légendes ; elle était active, industrieuse pour arranger de merveilleux récits sur des hommes qui n’avaient jamais figuré au nombre des chrétiens. C’est ainsi que Virgile eut sa légende chrétienne[8] ; un mot de la quatrième églogue avait suffi pour échauffer les imaginations ; c’est ainsi que la femme de Pilate, devenue recommandable par le mot de saint Matthieu[9], mérita de prendre rang parmi les saintes femmes et les prophétesses.

La même célébrité fut réservée aux noms de Pline le Jeune et de l’empereur Trajan. Peut-être suffit-il du récit accrédité sur Pline, qui avouait n’avoir jamais découvert aucune pratique criminelle chez les chrétiens, il suffit peut-être aussi du rescrit de L’empereur Trajan qui avait recommandé une procédure plus douce à l’égard des premiers fidèles, pour que clos chrétiens enthousiastes aient aussitôt inscrit l’un et l’autre de ces personnages, en une place d’honneur parmi les saints et les martyrs. Le premier bruit une fois en circulation dans la foule, il ne fut pas facile d’en arrêter la diffusion. Le proconsul Pline le Jeune fut placé au ciel comme chrétien et bientôt célébré comme martyr ; l’empereur Trajan mérita de ressusciter cinq cents ans après sa mort, afin de se faire instruire de la foi chrétienne et jouir du salut éternel !

La légende de Pline s’appuyait sur les Actes de Zénas le jurisconsulte[10], qui aurait été le disciple de saint Tite, et sur la Chronique de Dexter, une sorte d’encyclopédie historique qui paraît remonter au Ve siècle. Cette chronique racontait en ces termes la vocation de Pline le Jeune au christianisme : Tite surnommé le Juste fut créé évêque.... C’est ce même Tite qui avait converti Pline le Jeune à la foi, lorsque le proconsul se rendait de la province de Pont et de Bithynie dans l’île de Crète, où, sur l’ordre de Trajan, il avait élevé un temple à Jupiter. Assez grand est le nombre de ceux qui croient que Pline subit le martyre à Côme, le sixième jour du mois d’août[11].

Tel est le point de départ d’une fable qui se développe avec les siècles et qui réfléchit à sa surface les vicissitudes des époques qu’elle a traversées. Plus tard, la conversion de Pline le Jeune nous fut racontée avec les détails les plus minutieux. La scène se passe dans l’île de Crète. Un temple que le légat élevait à Jupiter est subitement renversé. Pline tout en larmes et la prière sur les lèvres vient trouver saint Tite qui avait lancé sa malédiction contre le temple de Jupiter. Tite ne voulant user à l’égard de Pline que d’une sévérité tempérée par la douceur, lui ordonne, s’il veut obtenir le pardon, d’ériger un temple en l’honneur du Dieu des chrétiens. La construction achevée, l’ancien proconsul reçoit le baptême avec son fils[12]. On ne se lassait pas de développer la vie de Pline le Jeune et de le suivre dans le cours de ses voyages. En quittant l’île de Prête, il visitait l’Espagne, où il laissait de nombreux monuments de ses bienfaits ; on sait qu’il avait aidé de ses deniers le poète Martial à retourner dans sa patrie[13]. Puis, vers la fin de tous ces voyages, Pline, vieilli et brisé par l’âge, revient à Côme sa patrie, pour y subir le martyre ! car c’est bien lui qui serait désigné dans le Martyrologe romain, sous le nom de Secundus. On lit en effet, au septième jour d’août, dans le Martyrologe : A Côme, passion des saints martyrs Carpophore, Exanthus, Cassius Severinus, Secundus et Licinius, qui eurent la tête tranchée pour la foi de Jésus-Christ[14]. Les noms de ces martyrs seraient, paraît-il, célèbres dans d’anciens monuments des Églises de Milan, de Bergame et d’Aquilée[15]. Ne dirait-on pas que l’histoire de la conversion et du martyre de Pline repose sur les meilleures autorités ?

La seconde légende est celle de Trajan[16], ou pour être plus exact, celle de Trajan et de saint Grégoire le Grand. Cette légende ne peut être antérieure à la mort de saint Grégoire le Grand, qui arriva en l’an 604. Elle prit naissance dans le peuple qui ne pouvait assez exprimer toute son admiration pour l’empereur Trajan et le pape saint Grégoire le Grand. L’un avait couvert la ville de monuments et demeurait enseveli sous la colonne Trajane[17], l’autre avait laissé le souvenir d’une grande autorité morale et d’une vie féconde en bonnes œuvres. Le peuple s’était fait une si grande idée de l’un et de l’autre, qu’il n’avait pu s’empêcher, d’établir, entre ces deux personnages, comme une sorte de parenté. Il n’est pas facile de décider comment se font ces associations dans l’esprit du peuple, comment se comblent les intervalles des temps ; et de quelle manière les espaces sont franchis. En tout cas, voici un récit qui avait cours, au commencement du IXe siècle :

Saint Grégoire se rendait un jour du mont Cœlius à, la basilique de Saint-Pierre, en passant par le Forum de Trajan. Il y avait sur le Forum un groupe on marbre, qui représentait l’empereur Trajan, prêt à partir pour une expédition et sautant à bas de son cheval pour rendre la justice aux prières d’une veuve éplorée. En traversant le Forum, le pontife jeta les yeux sur le sujet du groupe ; il fut pris aussitôt d’une telle abondance de larmes, qu’il ne put s’empêcher de prier pour le malheureux prince, dès qu’il fut entré dans la basilique de Saint-Pierre. Mais voici la merveille ! Saint Grégoire entendit une voix qui lui annonçait que sa prière avait été exaucée et que l’empereur Trajan était délivré des peines de l’enfer.

Le premier récit de, cet événement est attribué à Jean Diacre[18], le biographe de saint Grégoire le Grand ; mais, à partir de Jean Diacre, la légende, en gagnant de proche en proche, jusqu’en Syrie, en Palestine, pouvait-elle ne pas se développer, ne pas s’embellir ? Du IXe au XVe, on dirait que les écrivains se portent un mutuel défi pour inventer quelques nouveaux détails, dire quelque chose de plus ingénieux et ajouter de nouvelles arabesques au récit. Les uns ne savent plus très bien si la statue équestre s’élevait sur le, Forum de Trajan, ou bien à l’entrée du pont de pierre. Chez quelques écrivains, la prière de saint Grégoire est seulement mentale, ou accompagnée de paroles et de larmes ; un ange apparaît ou une voix se fait entendre ; pour d’autres auteurs, l’empereur ressuscité d’entre les morts, est baptisé, puis reçu dans le ciel. Ceux qui trouvaient le changement trop brusque, le faisaient sortir de l’enfer, mais sans le faire monter aux cieux. Encore le Pontife était-il atteint d’une maladie grave, en punition de sa prière imprudente[19]. L’un de ces écrivains qui s’affuble du nom et de l’autorité de saint Jean Damascène, va jusqu’à dire que ce récit est répandu en Orient comme en Occident[20], et l’auteur de la Légende dorée rapporte cette histoire dans un chapitre qu’on pourrait intituler : De la bienfaisance de l’empereur Trajan. Voici les termes du récit de Jacques de Voragine : cc Un jour, il y avait déjà bien longtemps que l’empereur Trajan était mort, saint Grégoire vint à passer par le Forum de Trajan, la mémoire remplie des actes de mansuétude et de justice de ce, prince. Arrivé à la basilique de Saint-Pierre, il ne put s’empêcher de pleurer sur les erreurs de Trajan. Il entendit alors une voix qui venait du ciel : J’ai exaucé ta prière et je délivre Trajan de la peine éternelle, mais à l’avenir aie bien soin de ne jamais m’adresser de prière pour un damné[21]. » Cette, dernière recommandation servait de correctif à une légende qui s’était permis un trop grand écart.

Mais peut-on faire accepter les correctifs par le peuple ? Est-il donc si facile d’enchaîner son imagination ? Les poètes, à leur tour, qui s’inspirent bien souvent des traditions populaires, ne savent pas toujours s’arrêter. Le jour vint où la légende de saint Grégoire le Grand et de Trajan fut consacrée par la poésie. Dante l’a célébrée dans une scène pleine de vie, empreinte des sentiments les plus doux. Il décrit la scène, dans son Purgatoire, comme elle se trouve figurée sur le marbre blanchissant :

Là était représenté le haut fait du guerrier romain dont la grande vertu excita le pape Grégoire à sa grande victoire.

Je parle de l’empereur Trajan : une pauvre veuve saisissait le frein de son cheval, tout en larmes et dans le désordre de la douleur.

Autour de lui paraissait une foule pressée de cavaliers, et au dessus d’eux on croyait voir les aigles d’or s’agiter au gré du vent.

La pauvrette, au milieu de tant de monde, semblait dire : Seigneur, donne-moi vengeance, pour mon fils qu’on a tué, au désespoir de mon cœur.

Et Trajan semblait répondre : Attendez que je revienne ; mais elle, comme une personne dont la douleur est impatiente : Mon seigneur, dit-elle :

Et si tu ne reviens pas ? Et lui : Celui qui tiendra ma place te fera justice. Et elle : Que te servira qu’un autre ait fait le bien, si tu mets en oubli celui que tu dois faire ?

Sur quoi Trajan repartit : Console-toi donc, car il faut que je fasse mon devoir avant de sortir d’ici ; la justice le veut et la pitié me retient ![22]

Telles sont ces deux légendes, qu’il convient d’examiner un instant ; car, si elles ne sont pas l’expression des faits, elles peignent du moins l’âme humaine, et peuvent toujours prétendre à cette part de vérité qui se trouve dans le sentiment et surtout dans le sentiment religieux, celui de tous qui échappe le plus à l’analyse, parce qu’il est le plus intime, le plus profond et le plus universel.

Nous savons ce qu’il faut penser de questions comme celles-ci, au point de vue de l’histoire : Pline a-t-il été chrétien et martyr ? Saint Grégoire a-t-il remporté la grande victoire, a-t-il délivré l’empereur Trajan des peines de l’enfer ? Nous ne rencontrons aucun document digne de foi qui nous permette d’accorder une valeur historique à l’une où l’autre de ces assertions. La conversion de Pline repose tout entière sur les Actes de Zénas le Jurisconsulte et sur la Chronique de Dexter. Nous n’avons rien à dire des Actes de Zénas, ignorés de l’antiquité ecclésiastique et qui font leur première apparition dans le Catalogue des Saints de Pierre des Noëls, vers la fin du XVe siècle ; mais comme on vante souvent la Chronique de Dexter, il n’est pas hors de propos d’en rappeler l’origine, et d’indiquer la grande réserve avec laquelle nous devons accepter ses renseignements.

Il paraît avoir existé, au commencement du Ve siècle, un livre de L. Flavius Dexter que saint Jérôme ne désigne pas sous le nom de Chronique, mais sous celui d’Encyclopédie Historique, comme nous dirions, omnimodam historiam[23]. Ce Lucius Flavius Dexter était de sang noble, et était fils de saint Pacien, évêque de Barcelone. Il avait occupé la charge de préfet du Prétoire et s’était acquis une réputation méritée par la culture de son esprit et ses vertus personnelles. Peut-être avait-il voyagé à Rome, à Aquilée ou à Trèves ; il s’était lié d’amitié avec saint Jérôme. Les relations étaient même devenues intimes, et saint Jérôme, qui venait de se renfermer dans la retraite de Bethléem, n’avait pas refusé aux prières de Dexter d’écrire son Livre des hommes illustres ; la dédicace que lui en fit le saint Docteur montre bien que Dexter n’était pas étranger à la rédaction. Mais, par un échange de services qu’il n’est pas rare de rencontrer chez les hommes voués aux travaux d’histoire, Dexter s’était décidé à écrire sur l’Espagne une esquisse historique, non pour faire montre d’érudition, mais pour informer son ami Jérôme de l’histoire religieuse d’Espagne. Nous savons seulement par conjecture que cet ouvrage devait être consacré aux origines chrétiennes espagnoles. Le livre avait vite acquis une grande célébrité, on savait qu’il était dédié à saint Jérôme ; saint Jérôme le savait aussi ; voilà pourquoi, sans cloute, le solitaire de Bethléem recommandait l’encyclopédie avant qu’elle eût vu le jour[24].

Ce livre de Dexter, dont saint Jérôme fait l’éloge en quelques lignes, bien qu’il ne paraisse pas l’avoir lu, n’était entre les mains d’aucun savant, jusqu’à la fin du XVIe siècle. A ce moment, il se répandit tout à coup la nouvelle qu’on venait de trouver la Chronique de Dexter, dans la bibliothèque de l’abbaye de Fulde. L’auteur et le propagateur de ce bruit était un jésuite espagnol, très versé dans les questions d’histoire et de géographie, mais surtout animé par un sentiment de patriotisme exagéré ; il s’appelait Jérôme Roman de Higuera. Il disait avoir reçu d’un autre jésuite de Worms la Chronique de Dexter et en faisait la description. Cette chronique donnait la nomenclature des événements depuis l’an 1 jusqu’à l’an 430 ; d’autres chroniques étaient jointes à cette première pour la développer et la compléter. Pendant quelques années, la Chronique de Dexter fut en grande faveur, et Nicolas Antonio, l’auteur de la Bibliothèque espagnole, ne peut s’expliquer comment les savants de son pays et les érudits étrangers se sont levés en chœur pour acclamer les fragments de la Chronique[25].

Une copie du manuscrit de Fulde, relevée dès 1594, avait été envoyée en Espagne ; Jean Calderon, de l’ordre de Saint François, s’en servit pour donner à Saragosse, en 1619, la première édition de la Chronique de Dexter ; il y avait ajouté d’autres ouvrages écrits sur te premier modèle et plusieurs commentaires. Dès la préface, Calderon parlait du livre de Dexter avec beaucoup de gravité et ne manquait pas d’exciter le zèle des bacheliers espagnols. Interrogez vos ancêtres d’après Dexter, leur disait-il, et ils vous répondront. Il espérait que la Chronique allait triompher de la résistance de tous ces êtres dégénérés, qui, semblables à des vipères, ne recevaient le jour qu’en donnant la mort à leurs mères[26] ! Sa controverse soulevée à l’occasion de cet ouvrage, ne frit pas facilement apaisée, les luttes recommencèrent avec plus d’acharnement, et c’est en pleine guerre qu’un moine cistercien, François Bivaire, entreprit non seulement de rééditer les chroniques de Calderon, mais encore de les embellir et de les entourer d’un vaste appareil d’érudition[27].

Malgré tous les expédients mis en œuvre pour défendre la Chronique, les jugements des savants n’ont pu lui être favorables ; Bollandus a donné sur cet écrit une appréciation qu’il est difficile d’attaquer, car Bollandus est un critique habile à discerner ces sortes de documents : La Chronique, dit-il, me parait l’œuvre d’un écrivain exercé, mais qui s’est proposé de faire entrer de vive force, dans le catalogue des saints espagnols, des personnages qui n’ont peut-être pas été chrétiens[28]. Fabricius, dans un moment d’humeur, a fait entendre que la Chronique de Dexter ne méritait pas plus de considération due les manuscrits et les lames de plomb trouvés en 1595, dans les grottes de Grenade[29]. Peut-être Fabricius va-t-il trop loin, car, dans ces questions de manuscrits et de textes anciens, bien que l’on ne parvienne pas à constater leur authenticité, il n’est pas toujours facile de déterminer s’il y a eu supercherie et si les pièces ont été forgées à plaisir. A peine, dans des querelles de nation à nation ; est-il permis de supposer que tel détail hagiographique devenait un instrument de polémique religieuse. Chacun des partis pouvait compter ses saints, comme l’on compte ses héros !

Plais c’est trop s’éloigner de l’objet du débat que de vouloir fixer en général la valeur historique de la Chronique de Dexter, il suffit qu’aucun doute ne soit possible sur le, point particulier qui nous occupe. La Chronique de Dexter, qui est la principale autorité invoquée en faveur de la conversion et du martyre de Pline le Jeune, rapporte toute l’histoire de Pline à l’année 220. Or nous savons que le légat de Bithynie était mort un siècle au moins auparavant. Ceux qui ont voulu le reconnaître dans l’un des Secundus de Côme, inscrits au martyrologe du septième jour d’août, oublient que ces Secundus ont pu être des affranchis de Pline le Jeune, désignés selon l’usage, par le nom du chef de la gens. Mais le Secundus qui souffrit le martyre, 175 ans après la mort de Pline le Jeune, sous l’empereur Maximien, ne peut avoir la prétention d’avoir été l’ancien légat de Pont et de Bithynie !

Il n’y a pas eu de conversion ni de martyre de Pline le Jeune ; il en faut dire autant de la résurrection de Trajan accordée à la prière de saint Grégoire le Grand. Les contemporains, les écrivains les plus rapprochés du temps de saint Grégoire,ne savent rien de cette merveille ; saint Grégoire de Tours, le vénérable Bède, Paul Diacre lui-même n’en ont pas entendu parler. Le premier mot en est risqué, à la fin du IXe siècle, par Jean Diacre, qui se fonde sur des documents de l’Église d’Angleterre[30]. Mais ces documents, qui remonteraient au IXe siècle, n’ont pas plus d’autorité que les discours grecs attribués à saint’ Jean Damascène, Les Anglais ont peut-être cru devoir célébrer un grand pape qui avait fait évangéliser leur île, en accueillant bien une légende si glorieuse pour sa mémoire. Quant aux Grecs, qui remportent le prix dans ces sortes de supercheries littéraires, qui savent choisir des noms comme celui de saint Jean Damascène polo abriter leurs fables et leurs inventions, il ne faut pas oublier que pendant la vie de saint Grégoire le Grand, ces mêmes Grecs lui faisaient déjà prononcer des discours dans leur langue, et que le saint -pontife était obligé d’écrire à Eusèbe de Thessalonique : Mais je ne sais pas le grec, et je n’ai jamais rien écrit en grec ![31]

Quoique la question historique n’ait pas besoin d’être posée, il y a néanmoins, dans ce mouvement des imaginations ; une signification morale qui peut servir à expliquer les écarts et les erreurs de la légende. C’est pourquoi il ne faut pas se presser, comme l’a fait Nicolas Cœffeteau, le bel esprit et le conteur spirituel de l’hôtel de Rambouillet, de condamner, avec tant d’aigreur, un récit qui renferme plus d’un enseignement. Il a dit, dans son Histoire romaine : Certes... la fable de ceux qui sans fondement et sans image de raison, l’ont (Trajan) fait sauver par un grand pape, est digne d’être envoyée aux enfers, brûler avec lui[32]. Le mot est joli, mais il est cruel pour les légendes.

Les faits historiques ont sans doute leur valeur, mais les légendes qui ornent et embellissent les grands faits, ressemblent, pour me servir du langage de Pline, aux petites barques qu’on amarre aux vaisseaux de transport, vetut cymbulœ onerariis adhærescunt. Elles ont aussi lotir usage et leur part de vérité ; elles nous peignent l’âme humaine ; et suivant les temps, les habitudes et les préférences de la foule. Le peuple ne, se complaît pas dans les idées abstraites, il aime bien les voir prendre corps et se mouvoir dans des personnages célèbres ; les récits qui touchent à la religion ont toujours le privilège, de l’émouvoir, le merveilleux l’attire[33]. Aussi le peuple est-il infatigable, lorsqu’il s’agit de faire figurer tous ses saints, tous ses héros, dans des peintures qui respirent la vie°et la foi naïve. Il a un culte pour les hommes célèbres de la patrie, il les grandit, il les compare et les rapproche, sans s’inquiéter des temps ni des distances ; il sait que Pline n’a pas voulu traiter les chrétiens d’une manière impitoyable ; le proconsul sera le protecteur de la nouvelle doctrine, il sera chrétien, martyr à Côme ! Ce même peuple entend lire un jour l’histoire d’un soldat[34] ressuscité par saint Grégoire le Grand : ce soldat ne peut être vulgaire, il sera l’empereur Trajan. Ainsi la foule poursuit son idée, ses imaginations avec une énergie qui n’a d’égale que son audace. Pour mettre dans tout son jour la miséricorde chrétienne, l’imagination populaire force les faits, brise les obstacles apposés par le dogme, et nous montre Trajan ravi aux enfers, par l’influence et la prière d’un grand pape[35] !

La légende qui se plaît aux créations et aux situations nouvelles, le comte de Maistre l’a appelée quelque part la vérité dramatique, par opposition à la vérité littérale. Celle-ci contient la vérité toute sèche, tandis que celle-là l’entoure d’agréments qui plaisent infiniment à la foule ; tout le monde est peuple sur ce point, ajoute finement le comte de Maistre, et je ne connais personne que l’instruction dramatique ne frappe plus que les plus belles morales de métaphysique[36].

Je suis loin de prendre parti contre la vérité littérale, mais je cherche à expliquer les écarts de l’imagination populaire, dans la création des légendes. S’il est encore une excuse qu’on puisse faire valoir en faveur de la légende de Trajan et de saint Grégoire le, Grand, c’est qu’en dehors de la préoccupation de donner aux idées une forme concrète, elle témoigne, chez le peuple, du vif désir d’unir le christianisme et l’esprit national.

Trajan et saint Grégoire sont deux Romains par excellence, Trajan est le dernier empereur qui ait donné une nouvelle province à Rome ; il a élevé des monuments, des aqueducs, des temples, des thermes, des statues[37]. Son souvenir était partout, ses inscriptions sur tous les édifices ; aussi Constantin l’appelait-il la pariétaire qui tapisse les murailles, herbam parietariam[38]. Ce même Constantin, lorsqu’il vint visiter le Forum de Trajan, demeura frappé de stupeur et d’étonnement, à la vue des constructions gigantesques qu’on avait pu y élever ; la statue équestre placée au milieu de l’atrium, fut le seul objet qu’il déclara pouvoir et vouloir imiter[39]. L’un des bas-reliefs du socle de la statue était, sans doute, celui qui représentait la rencontre de Trajan et de la veuve éplorée. Tous ces sujets étaient populaires.

Plus tard, lorsque la ville fut gagnée à la religion chrétienne, d’autres grands hommes devinrent aussi l’objet des affections du peuple. Comment le peuple n’aurait-il pas aimé les pontifes qui unissaient le christianisme et l’esprit national, un saint Grégoire par exemple ? Ce pontife s’était montré le protecteur de l’empire contre les prétentions des Lombards, il était patricien, arrière-petit-fils de patriciens, descendant de la noble et ancienne famille des Anicius, qui avait rendu tant de services à la cause romaine. Le peuple qui réunissait dans ses affections les souvenirs glorieux de Trajan et de saint Grégoire, ne tarda pas à leur prêter ses sentiments, et pour donner à ce rapprochement une consécration chrétienne, il faisait monter Trajan au ciel[40] par les prières du pontife suprême[41] !

On a pu le voir, la légende de Pline le Jeune est d’origine espagnole, celle de Trajan est italienne. Les préoccupations politiques jointes à l’imagination populaire ont suffi pour réunir des personnages séparés par le temps, mais rapprochés par le souvenir de leurs bienfaits. Les écarts de la légende chrétienne au sujet du proconsul et de l’empereur, doivent être imputés à l’erreur d’une époque simple et naïve ; mais les rapports réciproques de Pline le Jeune, de Trajan et des chrétiens de Pont et de Bithynie, demeurent intacts, comme je me propose de le montrer dans la suite de cette étude.

— II —

Afin de mieux administrer les pays conquis, Rome les avait divisés en gouvernements qu’elle appelait provinces, depuis la dictature de Sylla ; ces provinces étaient comme les domaines du peuple romain, quo la métropole confiait à des personnages consulaires. Jusqu’à la fin de la République, le Sénat s’était réservé la délégation des gouverneurs de province, il les choisissait dans son sein, et les envoyait avec le titre de proconsuls. Sous Auguste, il dut céder une partie des nominations aux empereurs. II y eut, dés lors, des provinces sénatoriales et des provinces impériales ; ces dernières comprenaient le plus souvent Ies régions frontières. Est-ce comme province maritime ou frontière ou bien parce que l’agitation intérieure y était incessante, que le Pont et la Bithynie devinrent sous Trajan une province impériale ? On ne saurait le décider. Mais ce qui n’est aujourd’hui l’objet d’aucun doute, c’est que Pline le Jeune fut le premier légat envoyé dans la province de Pont et de Bithynie, comme propréteur, titre réservé aux délégués impériaux. L’arrivée de Pline le Jeune, dans sa province, eut lieu, l’année 110 ou 111, comme l’ont établi les travaux du cardinal Norris et de Borghesi, ainsi que la récente étude de M. Th. Mommsen[42].

Le nouveau gouverneur était un homme de cinquante ans, qui avait parcouru avec rapidité la carrière des honneurs. D’abord tribun clos soldats en Syrie, il avait rempli à Rome tontes les charges qui précèdent le consulat. En l’an 101 ; il avait été nommé consul, puis préposé, dans Ies années qui suivirent, aux finances du trésor ou à la Direction des Eaux du Tibre. Comme tous les jeunes Romains qui se destinaient ail barreau, il avait de bonne heure cultivé l’éloquence. Il avait débuté par la carrière des armes en Syrie ; rirais sous les armes, comme sous la toge, il manifestait une grande avidité pour l’étude et recherchait de préférence la compagnie des hommes instruits. Son esprit facile était ouvert pour toutes les connaissances : Comme les champs se plaisent à changer de semences, ainsi mon esprit, disait-il, demande à être exercé par des études variées[43]. Il eut un vrai culte pour la poésie : Je fais de temps en temps des vers un peu légers... il m’arrive quelquefois de rire, je plaisante, je badine, et pour exprimer en un mot tous les plaisirs innocents auxquels je me livre, je suis homme[44]. Il écrivit un assez grand nombre d’ouvrages, des plaidoyers qui n’existent plus, un Panégyrique de Trajan, neuf livres de lettres qui rappellent les Lettres familières de Cicéron, mais surtout un échange de lettres avec l’empereur Trajan, qu’on peut appeler une correspondance administrative.

Les lectures publiques, les conversations avec ses amis, étaient pour lui pleines de charme. Il aimait à rencontrer Tacite, ce modèle si accompli, Suétone son ancien compagnon de tente ; on se livrait alors à des entretiens remplis de finesse, d’urbanité et d’abandon. Il avait une vive affection pour sa famille, et chérissait son épouse, qui se tenait, dans le voisinage, derrière un rideau, pendant les lectures publiques, écoutait avidement toutes les louanges prodiguées au lecteur, et chantait ses vers en s’accompagnant de la lyre[45]. Il aimait à s’intéresser aux affaires de ses amis, surtout aux causes abandonnées, destitutis[46] ; il ne rougissait pas d’être bon pour ses fermiers et ses esclaves, lorsqu’il les rencontrait dans quelqu’une de ses villas, où sa plus grande joie était de partager sa vie entre le repos et l’étude : Partim studiis, partim desidia fruor ![47]

Son esprit avait acquis beaucoup de force dans le silence et la retraite ; il avait appris à méditer et à mettre l’ordre dans ses pensées : Si j’ai quelque ouvrage sur le métier, disait-il, je m’en occupe, je dispose jusqu’aux paroles ; j’ai l’air d’écrire et de corriger[48]. Il avait dû à ses études, à ses fréquentations, à sa famille, de devenir l’homme le, plus éloquent de son temps. Il se déclarait pour la diction abondante, large, impétueuse, semblable à des flocons de neige, c’est là ce que j’appelle, ajoutait-il, une éloquence vraiment divine[49]. Il pouvait tenir la parole cinq heures consécutives[50] ; on le vit tour à tour plaider des causes devant le tribunal des Centumvirs, qu’il appelle son arène[51], devant le Sénat, en présence de César lui-même ! Mais les procès bruyants, les chicanes du barreau D’allaient pas à sa nature tranquille et rêveuse. Aussi, dès ]afin de sa préture, il avait tout mis en œuvre, pour se créer des loisirs : quelques essais de poésie légère, des lectures publiques longuement préparées, des lettres écrites bien souvent avec recherche, telles étaient ses occupations favorites. C’est à peine si, de temps à autre, le Sénat qui voulait mettre à profit la modération et la facilité de parole de l’ancien consulaire, parvenait à. l’engager dans quelque plaidoirie en faveur de la Bétique contre les exactions des gouverneurs, ou lien dans la défense des légats, contre les réclamations incessantes des administrés du Pont et de la Bithynie[52]. Mais, en revanche, une fois que Pline le Jeune s’était décidé à soutenir une cause, il s’y donnait tout entier et n’épargnait aucune étude. C’est grâce à ce zèle que, dans un temps où, de toutes les provinces de l’empire, celle de Pont et de Bithynie était la plus troublée, il avait, depuis bientôt dix ans, appris à connaître le pays, les prétentions des villes libres et des cités qui ne jouissaient d’aucun privilège ; il avait pu pénétrer dans les mœurs intimes de la région. Aussi, lorsque Trajan, qui voulait à tout prix, pour la pacification de cette province, un gouverneur patient et ferme en même temps, eut jeté les yeux sur Pline le Jeune, l’ami de, Tacite et de Suétone n’obéit sans doute pas à ses préférences personnelles, en quittant la ville de Rome, mais comment aurait-il pu décliner une mission de confiance ? Telle est, d’après le recueil de ses lettres, la physionomie de Pline, au moment où il quitte Rome, avec le titre de propréteur.

La province de Pont et de Bithynie avait été taillée dans l’ancien royaume de Mithridate. Elle longeait la mer, depuis la ville d’Apamée dans la mer Egée, jusqu’aux embouchures du Lycus, dans le Pont-Euxin ; ses rivages formaient comme un angle droit qui avait son point d’intersection à l’entrée du Bosphore. La province avait peu de profondeur dans le continent, mais elle confinait à toutes les grandes provinces, à celles de Cappadoce, d’Asie et de Galatie ; les ports de Sinope et d’Amastris s’ouvraient sur le Pont-Euxin ; celui d’Apamée devenait comme le boulevard du commerce de l’Italie, de la Grèce, des îles de l’Asie, et l’entrepôt général des richesses de deux mondes. La région elle-même, pour être resserrée, n’en était pas moins fertile ; plusieurs fleuves, des rivières nombreuses l’arrosaient, les arbres fruitiers couvraient le sol, et dans les entrailles de la terre, on trouvait des mines de sel, des carrières de marbre, et le minerai : de fer qu’avaient exploité les anciens Chalybes[53]. Le commerce ne pouvait donc manquer d’y être très actif, et Pomponius Méla se plaît à dire que, pour conserver la mémoire de l’hospitalité de la région, les voyageurs avaient donné à la mer qui baigne le littoral du Pont, le nom de Pont-Euxin (έυ ξενός)[54]. Quoi qu’il en soit de cette étymologie, les voyageurs affluaient dans la province. Mais les intérêts du commerce n’absorbaient pas toute l’activité de cette population inquiète, avide et toujours agitée. Les marchands de l’Italie et du nord de l’Europe ne se contentaient pas d’échanger les produits du sol contre les richesses ales autres contrées, ils apportaient des nouvelles de tout l’Empire et surtout des régions qu’ils avaient visitées. On racontait les exigences des gouverneurs, on commentait les dernières mesures de rigueur prises par Trajan. L’Empereur, du reste, se montrait inflexible dans l’application de la loi ; il faisait garder à vue les anciens condamnés ; les vieillards mêmes n’échappaient pas aux mesures les plus sévères ; on les employait au soin des bains, aux travaux les plus humiliants, à l’entretien des rues et aux terrassements des grandes routes[55]. Les têtes asiatiques, toujours promptes à s’échauffer, se ployaient difficilement à une administration aussi vigilante ; il se produisait des plaintes, des réclamations, des rébellions partielles, des mises en accusation contre les gouverneurs à la fin de leur mandat ; mais le danger le plus grave et qui méritait d’être promptement conjuré, c’était la formation de sociétés occultes qui pouvaient mettre l’Empire en péril. Le nouveau légat de Bithynie n’avait donc pas seulement à rétablir l’ordre dans les finances de ces villes que Cicéron a appelées les plus paperassières du monde, civitates rerum conficientissimæ, mais il avait surtout à calmer les esprits, à apaiser les mécontents, à réformer de nombreux abus, et celui de tous qui était le plus dangereux, et sur lequel Trajan a le plus insisté, la formation des Hétairies.

A peine débarqué à Ephèse, lorsqu’il se mettait en route pour Nicomédie, Pline le Jeune, comme tous les légats de province, avait eu soin de lancer son édit dans le gouvernement du Pont et de Bithynie et de renouveler les défenses de l’Empereur, au sujet des associations, quel qu’en fût l’objet, Trajan n’avait jamais vu d’un œil tranquille la formation des sociétés secrètes, la confédération de ces hétairies, dans lesquelles il soupçonnait comme des factions en germe. Il ne se fiait pas à toutes ces réunions d’hommes qui, selon lui, ne pouvaient se voir habituellement, longtemps discourir, sans songer aux magistrats, au prince, à un ordre de choses nouveau. Aussi avait-il interdit toutes les corporations à Rome, comme dans le reste de l’Empire, et lorsqu’un jour Pline le Jeune lui écrivit de Nicomédie : Pendant que j’étais en tournée dans la province, un grand incendie a détruit tout un quartier de Nicomédie, plusieurs maisons particulières et deux édifices publics ont été consumés par les flammes... faut-il créer un collège de cent cinquante artisans bien choisis, pour veiller au feu ? Trajan répondit aussitôt : Ce moyen de prévenir les incendies a déjà été proposé. Mais souvenons-nous que cette province et surtout les villes comme Nicomédie, sont toujours agitées par ces sortes de factions. Les réunions s’organisent sous un nom innocent, et mettent en avant un motif honorable ; mais bientôt elles tournent à l’hétairie. C’est l’affaire des propriétaires de pourvoir aux secours et d’étouffer les incendies[56].

Parmi les habitants de la Province, qui étaient poursuivis comme partisans des hétairies, il est temps de signaler les Juifs de la dispersion qui avaient été poussés par leurs destinées providentielles à établir des comptoirs dans le monde entier. Soixante ans auparavant, ils avaient, dans cette région même de Bithynie, préparé les voies à l’Évangile, et formé le noyau de la religion nouvelle. C’était de leur rang qu’était sorti Aquila[57], l’ami si dévoué de saint Paul, et c’est aux judéo-chrétiens du Pont et de la Bithynie, qu’après la persécution de Néron, sain Pierre écrivait l’épître pleine d’énergie et d’espérance où il recommande aux fidèles de ne pas se laisser abattre par la souffrance, et de ne pas désespérer parce que les païens les regardent comme des malfaiteurs et comme un objet d’opprobre, pour le genre humain[58]. De nombreux prosélytes étaient venus donner leur nom à la foi nouvelle, sous les règnes tranquilles de Vespasien et de Titus, et dès les premières années de Domitien. Ils avaient pu célébrer en paix les cérémonies de leur culte, se réunir et se voir pour se soutenir par la prière, s’exciter à l’espérance et se fortifier dans la pratique de toutes les vertus[59]. Ils continuèrent à se réunir, malgré les ordres des Empereurs, dans les dernières années de Domitien et sous le règne de Trajan, car c’est la gloire des premiers chrétiens de n’avoir jamais, même au milieu des persécutions les plus vives, oublié le jour du Seigneur, que les Pères appelaient quelquefois encore de son ancien nom le jour du Soleil[60].

Ces réunions, qui étaient au nombre de deux, se faisaient dans les demeures des particuliers. Les chrétiens avaient bien soin de ne pas attirer l’attention sur le lieu du rendez-vous, qui était peut-être quelque maison écartée des faubourgs. Dans l’un de ses dialogues, Lucien nous a parlé des demeures où se réunissaient les Chrétiens ; voici la description qui en est faite par l’un des personnages du Dialogue : Après avoir dépassé le seuil d’airain et les portes de fer, nous grimpons longtemps dans un escalier circulaire et nous entrons dans une salle toute lambrissée d’or, comme celle de Ménélas, dont parle Homère... Mais il n’y avait pas d’Hélène... je n’aperçus que des gens pâles et défaits, courbés à terre[61]. Pour avoir la pensée de Lucien, qui paraît ne bien connaître que quelques détails, faut prendre le contraire de ses paroles satiriques et pleines d’ironie. L’escalier étroit et tortueux, se trouve bien dans la maison, mais les lambris d’or ne, sont que dans l’imagination du rhéteur. A coup sûr, les réunions se faisaient dans des maisons d’humble apparence.

La première avait lieu avant le lever du soleil, cœtus antelucani. Les hommes, les femmes et les enfants d’un âge encore tendre y étaient admis. On ouvrait la réunion, en récitant des psaumes, des hommes et des cantiques sacrés. Après les psaumes et les cantiques, les fidèles qui avaient reçu le don de prophétie, faisaient entendre des chants improvisés pleins de la foi la plus vive et qui respiraient l’ardeur de la perfection chrétienne[62]. Lorsque les cœurs s’étaient ainsi préparés par une longue action de grâces, par les prières et par les chants sacrés, chacun quittait la sainte confédération, affermi dans la volonté de n’être pas homicide ou voleur, médisant ou envieux, du bien d’autrui, et de s’abstenir de toutes les infamies qui déshonoraient la société asiatique[63] !

On s’assemblait le soir, pour la seconde réunion, peut-être dans la maison d’un autre chrétien, afin de ne pas trop éveiller les défiances des païens. C’était pour célébrer ce que, dès l’origine, on avait appelé les agapes[64]. Ces repas fraternels et d’origine juive[65] avaient lieu, dans la primitive Église, avant la sainte communion ; ils rappelaient en figure cette admirable Cène, qui avait précédé l’institution clé la divine Eucharistie, Les aliments n’y étaient pas recherchés ; ils se composaient de dons offerts avec des intentions pures, par les plus riches d’entre les fidèles. L’Evêque ou quelqu’un de ses délégués présidait les réunions, afin de bénir les tables et de maintenir parmi les fidèles l’esprit de charité, que le zèle pour la perfection pouvait parfois compromettre, comme il était arrivé dans l’Église de Corinthe[66]. De même que la réunion avait commencé par la prière, la prière mettait fin à l’assemblée des agapes[67]. Une hymne ancienne, composée sans doute avec quelques réminiscences des cantiques que faisaient entendre les premiers Chrétiens à leur réunion du soir, mérite de trouver place dans cette étude :

HYMNE DU SOIR.

Lumière joyeuse de la gloire sainte de l’Éternel

Du Père céleste, saint et bienheureux, Jésus-Christ !

Au coucher du soleil, à la dernière lueur du soir,

Nous célébrons le Père et le Fils

Et le Saint-Esprit de Dieu.

Vous êtes digne, à tous moments, d’être célébré par des voix consacrées

Fils de Dieu, vous qui donnez la Vie !

Voilà pourquoi le monde célèbre votre Gloire ![68]

Les chrétiens ne pouvaient donc manquer d’être désignés comme partisans des hétairies, dans un temps où Trajan et ses légats renouvelaient contre les associations les ordres les plus sévères. A ce premier grief des magistrats contra la société nouvelle venait s’ajouter celui qui résultait de l’abandon des temples. Les temples consacrés aux dieux étaient déserts, on ne respectait plus le jour consacré aux anniversaires de l’empereur, on n’offrait plus de sacrifices, et ceux qui se chargeaient autrefois d’élever et d’entretenir lés -victimes pour les sacrifices n’osaient plus entreprendre une charge qui était devenue si peu lucrative. Les chrétiens devaient, par conscience, s’abstenir de toute participation à ces sacrifices ; un grand nombre de païens, n’y prenaient aucune part, simplement par indifférence. On vit bien alors combien saint Paul avait eu raison de reprocher à la société païenne de n’être pas seulement livrée à ses passions, mais encore d’avoir l’esprit perverti, et d’être encline d’une façon presque irrémédiable à croire toujours le mal de ceux qui se disaient chrétiens[69]. Les magistrats, les légats, les empereurs leur imputaient l’indifférence des païens pour les sacrifices ; sous le règne de Néron, on avait pris l’habitude de rejeter sur les chrétiens toutes les calamités publiques ; on l’a conservée depuis ; dès le commencement du n’a siècle, le nom chrétien était confondu avec celui des athées et des impies, et pour mieux exciter les passions populaires contre la société nouvelle, on se plaisait à redire dans tout l’empire qu’ils renouvelaient, à la faveur des ténèbres de la nuit, le festin de Thyeste et l’inceste d’Œdipe[70] !

C’est en mettant à profit toutes ces calomnies, qu’on pouvait sans cesse évoquer contre les chrétiens, et surtout contre eux, l’ancien sénatus-consulte qui interdisait les religions étrangères : Les Ediles sont tenus de ne laisser pénétrer à Rome que les divinités et les cultes admis[71]. On avait pu oublier cette défense au milieu des préoccupations de la politique et des guerres civiles, mais au moment ou le, Christianisme allait paraître, des hommes avisés comme Mécène s’en ressouvinrent et la répétèrent : Il faut bien se garder, disait Mécène, des religions étrangères, elles introduisent des pratiques nouvelles, favorisent les associations et dégénèrent en révoltes[72]. Pour sévir contre les fauteurs de la foi nouvelle, il n’était pas besoin de loi spéciale ; leur crime, c’était d’être chrétien[73], et de ne pas reconnaître la divinité de l’empereur. La foule leur imputait tous ses malheurs, les écrivains en renom les rendaient responsables de l’embrasement de Rome ou les regardaient comme des gens de mauvais œil[74]. Aussi, la procédure contre eux n’était pas compliquée, mais elle était odieuse et nous ne sommes pas surpris qu’elle ait excité l’accent indigné de Tertullien[75], Si le Tibre vient à déborder, si le Nil ne sort pas de son lit : si le ciel semble d’airain, si la terre tremble, s’il y a quelque part une famine, une peste, vite ce cri : Les Chrétiens au lion !

Telles étaient, sur toute la surface de l’empire, les dispositions d’une foule égarée, telles les accusations sans cesse répandues dans les provinces. Pline le Jeune ne put manquer d’intervenir, dès le commencement de son voyage, contre les chrétiens qui étaient déférés à son tribunal. Tout d’abord, le gouverneur n’avait pas conçu de doutes au sujet de la procédure qu’il fallait appliquer à ces nouveaux criminels. Il savait bien comment on jugeait ceux qui tombaient sous la loi de majesté, et les chrétiens, qui se refusaient à reconnaître la religion de l’empire, ne pouvaient manquer d’être regardés comme les premiers coupables. Pline les interrogeait donc, et leur demandait si leur dessein était de persister à refuser le vin et l’encens aux simulacres des Dieux, aux images de l’Empereur. Sur leur obstination inflexible à ne, pas sacrifier, il les envoyait à la mort. Le légat avait appliqué cette procédure sommaire, pendant la première année de son voyage, et il n’en avait éprouvé aucun remords. Mais, lorsque avec le printemps de 112, Pline entra dans le Pont, pour la visite de Sinope et d’Amisus, le nombre croissant des chrétiens qui lui étaient déférés, le plongea dans la plus grande incertitude. Qu’on ne nous accuse pas de prêter à Pline des impressions de voyages qu’il n’aurait pas jugé à propos de nous révéler ; car, nous l’établirons, je l’espère, sa lettre montre qu’il se conduisit comme l’aurait fait un légat porté à la compassion, à la miséricorde. Il se demanda quel pouvait être le crime de ces infortunés, si la procédure qu’il employait était bien la procédure mise en usage dans les régions où les chrétiens étaient en nombre, s’il n’était pas cruel de poursuivre seulement pour le nom, des victimes de tout âgé, de tout rang, de l’un et clé l’autre sexe. Ne pouvant parvenir à résoudre ses doutes par lui-même, il en écrivit à l’empereur, comme il le faisait en toutes circonstances. Trajan lui répondit aussitôt et traça la ligne de conduite dont le légat ne devait pas se départir.

Mais avant de transcrire cette correspondance, je vais jeter un coup d’œil sur le texte des Lettres, et rappeler en quelques mots toute son histoire.

— III —

Je ne m’occupe que du Livre des Épîtres de Trajan, ou, comme on dit généralement, du Xe Livre. Il n’entre pas dans mon sujet de reprendre- l’histoire du texte des neuf livres, de décrire les premières éditions qui furent sans doute faites par Pline lui-même, d’établir l’imitation de cette correspondance par Sidoine Apollinaire et par Aurelius Symmaque ; toutes ces questions sont nettement traitées par les critiques et les philologues contemporains, qui fondent sur trois classes de manuscrits les éditions des neuf livres publiées au XVe siècle[76]. Jusqu’à la fin du XVe, on n’avait connu la correspondance de Pline le Jeune et de l’empereur Trajan, que par une citation un peu libre de Tertullien, dans son Apologétique, il n’était tombé entre les mains des érudits aucun manuscrit du Xe livre. Cependant il y avait des présomptions en faveur de son existence : les Relations de Symmaque, grand admirateur de Pline, faisaient supposer qu’aine correspondance administrative de l’ancien légat lui avait servi de modèle[77] ; une note qu’on a lue sur le Ms. Riccardiani : Les Dix Livres de Lettres de Pline, indiquait qu’autrefois, le dixième livre avait été connu[78]. Il y avait en outre l’autorité des Pères du IVe et du IIIe siècle, et surtout le témoignage de Tertullien.

Mais, au commencement du XVe siècle, au moment où Philippe Béroald l’aîné, faisait paraître à Bologne le texte revu et corrigé des neuf livres des Épîtres, on découvrait à Paris un manuscrit d’une quatrième classe, qui renfermait les neuf livres des Épîtres et la correspondance de Pline le Jeune et de l’empereur Trajan. Les caractères de ce manuscrit étaient si différents de ceux qu’on connaissait alors, qu’il fallait une longue étude polir parvenir à le déchiffrer[79]. C’est la remarque d’Alde Manuce qui fut plus tard le principal éditeur du manuscrit. On ne peut fixer l’époque de ce document, aujourd’hui disparu, mais il nous souvient d’avoir entendu dire au plus éminent des paléographes français, à M. Léopold Delisle, membre de l’Institut et administrateur général de la Bibliothèque nationale, qu’un manuscrit difficile à déchiffrer, pour un paléographe exercé comme Alde Manuce, pouvait bien avoir été rédigé en écriture lombarde, et dès le vie siècle.

L’oubli d’un manuscrit aussi précieux aurait lieu de nous .surprendre, si nous ne savions combien augmenta de jour en jour la difficulté de lire et d’expliquer les ouvrages copiés en Italie, à l’aide des caractères lombards qui furent propres aux copistes milanais. Dans la suite des temps, à l’occasion ries voyages des moines, ou des guerres souvent rallumées, plusieurs manuscrits, transportés d’Italie en France, durent à ce changement de région d’être préservés contre les rapines et la destruction. On ne s’attend pas à ce que je dise vers quelle époque le manuscrit de la quatrième classe fut apporté en France, de Milan ou d’une autre ville ; on n’exige pas non plus due je détermine si le manuscrit fut conservé dans la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui avait la réputation d’être très riche, en ces sortes de documents. Sur toutes ces questions, les renseignements font défaut et le champ est ouvert aux conjectures.

Ce que nous savons avec certitude, c’est que, vers le commencement du XVIe siècle, l’on trouva un nouveau manuscrit, et la découverte du dixième livre, qui contient la correspondance de Pline et de Trajan, fut un événement presque également considérable pour les éditeurs, les jurisconsultes et les historiens. A peine découvert, le manuscrit fut examiné par deux hommes célèbres dans les questions de philologie, lé Français Guillaume Budé et l’Italien Jean Jucundus de Vérone. Guillaume Budé était déjà préparé à l’érudition par son père, qui était très acheteur de livres ; emacissimus ; les savants de la Renaissance qui connaissaient l’opiniâtreté de son travail, l’appelaient leur Milon[80], Milo in litteris ; il disait plaisamment de lui-même, qu’il avait épousé deux femmes : la philologie et la mère de ses enfants. Guillaume Budé était un savant de premier ordre, l’un des mieux préparés pour porter un jugement sur le nouveau manuscrit, en discuter le texte et en fixer la valeur.

Ce manuscrit avait été découvert par Jucundus de Vérone, religieux dominicain, qui, pendant un séjour à Paris, avait obtenu de Budé de pénétrer dans les bibliothèques de la ville, mais qui ne dut qu’à son propre génie et à la sagacité de son esprit, d’estimer le manuscrit qui tomba entre ses mains et qui contenait la correspondance administrative de Pline le Jeune et de Trajan. Nous possédons un Pline presque entier, écrivait Guillaume Budé ; le manuscrit vient d’être découvert à Paris, par les soins du prêtre Jucundus, archéologue aussi distingué qu’il est habile architecte[81]. Ce Jucundus avait su, par de longues études, des veilles nombreuses, une application infatigable, se former à la lecture des documents anciens. Dès ses jeunes années, il étudie à Vérone ; plus tard, lorsqu’il fait partie de l’ordre de Saint-Dominique, il professe comme maître ès arts ; il voyage à Rome, à Paris, à Venise, partout très curieux de tout ce qui touche aux mathématiques, aux inscriptions, aux manuscrits. Ses connaissances en architecture le font désigner pour achever la basilique de Saint-Pierre de home, car il a été le seul qui ait pu, en face de projets informes, démêler la pensée du Bramante et reconstituer le plan primitif. Au milieu de ses occupations, il trouve du temps pour l’archéologie, son étude de prédilection, et pour cultiver l’amitié des érudits et des savants[82]. On a surtout loué ce que nous appellerions aujourd’hui sa probité littéraire, et comme gage du soin qu’il apporta à l’édition des auteurs anciens, du goût qui le guidait dans les recensions et les corrections de manuscrits, il suffit de citer ce qu’il a écrit lui-même des devoirs d’un bon lecteur de manuscrit : Ce n’est pas assez, dit-il, d’en lire un seul, il faut comparer plusieurs exemplaires. S’il y a des variantes dans les leçons, il ne faut pas accepter celle qui nous plaît davantage, mais préférer celle qui paraît établie par d’autres passages parallèles ; il faut presque prendre l’esprit de son auteur[83].

Vers l’an 1500 ou 1501, Jucundus fut appelé à Paris, par Louis XII, pour jeter un pont sur la Seine. Dans les loisirs que lui laisse la construction du pont Notre-Dame, il fouille les bibliothèques et découvre le célèbre manuscrit. C’était une bonne fortune, dont il fallait vite profiter. Aussi Guillaume Budé et Jucundus de Vérone s’empressent-ils de lire le manuscrit, de le transcrire et d’en préparer des copies, qui contenaient seulement un choix de lettres de Pline et de Trajan. Nos deux savants usaient du concours de Pierre Léander qui était sans doute secrétaire de Jucundus de Vérone. Ce Pierre Léander est peut-être le même qui acquit plus tard, après sa profession religieuse, une si grande réputation sous le nom de F. Albert[84]. Quoi qu’il en soit de cette conjecture, c’est par les soins d’un savant du nom de Pierre Léander de Bologne, que l’une. des copies du choix. des Lettres fut communiquée à Jérôme Avanzio d’abord, puis une seconde à Philippe Béroald l’aîné, l’un des savants les plus célèbres de l’époque.

Ces premières copies de lettres choisies n’étaient pas très correctes, il gavait des fautes, des négligences ; mais l’écriture avait été difficile à lire, et peut-être les copistes avaient-ils trop cédé à la précipitation. Jérôme Avanzio et Philippe Béroald s’efforcèrent d’effacer les traces de tous ces défauts dans les copies qui leur avaient été communiquées ; chacun de cas savants corrigea son exemplaire, dans la mesure de ses qualités d’esprit et de sa pénétration personnelle. Ces copies ainsi revues et corrigées servirent à établir le texte des deux éditions princeps où l’on offrit au public un choix des lettres de Pline le Jeune et de Trajan, de la vingt-huitième à la soixante-treizième (elles correspondent à celles du dixième livre, que les éditeurs depuis Alde Manuce jusqu’à Keil ont comptées de la Le à la CXXIIe)[85]. Ces deux éditions parurent toutes deux en 1502 et se suivirent à deux mois d’intervalle. Philippe Béroald donna la première à Bologne ; il disait dans sa préface : Voici quelques lettres qui viennent de paraître ; c’est une correspondance entre Pline et Trajan, en un style très laconique qui me paraît d’un grand charme, dans le genre épistolaire... Quoi qu’il en soit, lecteur, faites-leur bon accueil[86]. C’est au mois de mai de la même année que Jérôme Avanzio donna l’édition du même recueil de lettres, à Venise[87]. Bien que ces deux éditions soient de la même année, qu’elles aient paru dans la même région, quoiqu’elles reproduisent les mêmes lettres, le même nombre et le même ordre, elles sont tout à fait étrangères l’une à l’autre.

Les deux éditions ont des ressemblances qui ne s’expliquent que par leur communauté d’origine ; elles reproduisent toutes deux le même manuscrit. Il est facile de le constater en jetant un coup d’œil sur les leçons des deux textes de Béroald et d’Avanzio, dans les lettres relatives aux chrétiens[88]. Quant aux différences qui se rencontrent dans ces mêmes lettres, si Avanzio, par exemple, place en tête de chaque lettre un chiffre que Béroald omet, s’il se produit des variantes dans le texte, il ne faut plus, semble-t-il, les attribuer au manuscrit ou aux copistes, mais à la recension du texte lui-même. Béroald eut la main heureuse dans les corrections qu’il a faites du texte ; Avanzio n’était pas aussi bien préparé[89] ; aussi les savants ne lui ont-ils pas épargné le blâme. La recension des copies à donc pu être faite avec des qualités diverses par Béroald et Avanzio, mais je ne serais pas porté à admettre le soupçon un peu railleur de Gaspard Orelli qui suggère cette explication des variantes : Il ne faut pas trop s’étonner que l’édition soignée de Béroald ait tout à fait échappé à Avanzio ; il y a trois cents ans, l’état de l’imprimerie en Italie était déjà ce qu’il est encore aujourd’hui[90].

L’incrimination dirigée contre les Italiens, comme s’ils ne se préoccupaient pas des ouvrages publiés, est injuste ; parce qu’elle est trop générale. Il ne viendra à l’esprit de personne d’imputer la négligence d’Avanzio à Pius Alde Manuce, qui est aussi un Italien, et qui eut le premier la gloire de publier le dixième livre tout entier. L’événement est important et mérite d’être rapporté avec quelque détail. Que s’était-il donc passé depuis l’an 1502, date des deux premières éditions princeps, jusqu’en l’an 1508, date de l’édition complète d’Alde Manuce à Venise ?

Pendant qu’à Paris, Jucundus de Vérone et Guillaume Budé composaient un premier recueil de la correspondance de Trajan, Alde Manuce prêtait une oreille avide à tous les récits qui arrivaient jusqu’à lui, au sujet de la récente découverte. Cet éditeur, célèbre entre tous, dut à la nature clé son esprit et à un travail assidu, de sonder tous les problèmes d’érudition, de pénétrer dans les questions les plus complexes, de restituer les fragments et de corriger les textes mutilés. Telle est, sur Alde Manuce, l’opinion d’Erasme et des autres érudits qui louaient ses vastes connaissances, en même temps qu’ils étaient admis, dans l’Académie de Venise, aux honneurs de son intimité. Jucundus de Vérone, membre de cette Académie[91], fut l’un des familiers d’Alde Manuce, et je pourrais dire son pourvoyeur de manuscrits.

Dès l’année 1505, Aide Manuce avait reçu plusieurs volumes des lettres de Pline, ainsi que la copie des Lettres choisies transcrites par Jucundus de Vérone. Mais, ce qui l’intéressait plus vivement encore, dès l’année 1507, il avait eu communication du manuscrit lui-même. Alde, Manuce a retracé toute cette histoire dans sa, lettre au chevalier Aloysio Mocenigo[92]. Le chevalier Mocenigo, sénateur de Venise et ambassadeur en France, avait été assez habile et assez recommandable pour se faire confier le célèbre manuscrit, qu’il communiqua à Alde Manuce. Sans aucun retard, vers la fin de 1508, après le laps de temps nécessaire pour déchiffrer un document de cette importance, sur les presses d’Alde Manuce et d’Asulanus son beau-père, on publiait une édition complète des dix Livres de Lettres[93]. A partir de cette édition, on ne put revoir le manuscrit. A-t-il été brûlé, détruit, ou enseveli dans quelque coin de bibliothèque, on ne saurait le dire. Mais il ne peut être permis de concevoir le moindre doute au sujet de l’édition d’une correspondance que des savants exercés, comme Alde Manuce, Philippe Béroald, Jérôme Avanzio, Guillaume Budé et Jucundus de Vérone, ont préparé en tout ou en partie, après avoir fait la recension du manuscrit lui-même, ou de copies certainement authentiques.

A défaut du manuscrit, j’ai eu le privilège d’avoir sous les veux, les trois éditions princeps données en 1502 et en 1508, celles de Bologne et de Venise[94]. Gaspard Orelli n’avait pu consulter l’édition d’Alde Manuce. Mais quel texte faut-il préférer ? Il ne parait pas que l’hésitation soit possible, du moins pour ce qui concerne les Lettres sur les chrétiens. La leçon d’Alde Manuce parait la vraie, et dans la reproduction du texte qui va suivre, on verra bien qu’Alde Manuce a sous les veux un texte très correct et qu’il lit avec une grande sûreté, correctissimum. En choisissant ce texte, il me semble que je suis le conseil de Pline lui-même. Il recommandait à l’un de ses amis de choisir, pour faire son portrait, un peintre très habile, qui peignit d’après nature ; car, ajoutait-il, s’il est difficile de saisir la ressemblance d’après un original, combien ne l’est-il pas plus d’après une copie ?[95] J’applique ces paroles à la célèbre correspondance ; à défaut du manuscrit, je recours aux premières éditions qui sont les plus fidèles, pour établir le texte des deux lettres. Je donne la traduction de ces deux lettres, mais j’ai soin de mettre en regard le texte des éditions princeps et les variantes. Cette traduction est nécessaire pour le débat qui va suivre.

Voici la lettre que Pline le Jeune adressa à l’empereur, de la ville d’Amisus ou de quelque autre localité importante de la région[96].

C’est un devoir, Seigneur, que mes fonctions m’imposent d’en référer à vous dans toutes mes incertitudes. Qui mieux que vous, en effet, peut me tracer une ligne de conduite au milieu de mes hésitations et me former sur les choses que j’ignore ?

Je n’ai jamais assisté à l’instruction des procès contre les chrétiens ; aussi ne sais-je pas sur quoi porte l’information, et dans quelle mesure il convient de les punir. Mon indécision porte sur plusieurs points. Faut-il tenir compte de la différence des âges, au bien doit-on traiter les enfants d’un âge encore tendre, comme les hommes forts et vigoureux ? Le repentir mérite-t-il le pardon, ou bien suffit-il d’avoir été chrétien pour qu’on n’ait rien à espérer, de ne l’être plus ? Est-ce le nom seul, à défaut d’autres forfaits, qu’on punit, ou bien toutes les infamies qui sont inséparables de ce nom ?

En attendant, voici la procédure que j’ai suivie à l’égard de ceux qui m’étaient déférés comme chrétiens. Dans l’enquête, je leur ai demandé s’ils étaient chrétiens. A ceux qui l’ont avoué, j’ai fait une seconde et une troisième fois la même question, en les menaçant du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés. Quelle que fût, en effet, la nature de leurs aveux, je ne doutais pas que leur persistance et leur opiniâtreté inflexible ne méritassent d’être punies. Parmi ceux qui se livraient à ces folles pratiques, j’ai pris ceux qui sont citoyens romains, pour les envoyer à Rome.

Bientôt, dans la suite de l’enquête, les accusations s’étendirent, comme c’est la coutume ; il se présenta des cas d’espèce différente. On m’a remis un libelle de dénonciation anonyme, contenant une longue liste de noms. Mais les accusés ont nié qu’ils fussent chrétiens ou qu’ils l’eussent jamais été ; ils ont, devant mon tribunal, invoqué les dieux, brûlé l’encens et offert du vin à votre image, que j’avais fait apporter avec les statues de nos dieux, et chose à quoi on rie saurait, dit-on, contraindre des chrétiens véritables, ils ont même maudit le Christ ; ceux-là, j’ai cru bon de les absoudre. D’autres, déférés par un complice, ont d’abord déclaré qu’ils étaient chrétiens, mais ils se sont bientôt rétractés, avouant qu’ils l’avaient été, mais qu’ils avaient cessé de l’être, les uns depuis plusieurs années, les autres depuis plus de vingt ans. Ils ont tous observé les rites deva