Athènes et le royaume du Bosphore Cimmérien.La puissance maritime, la prospérité commerciale d’Athènes
s’expliquent par une double cause : d’une part l’Attique, par sa situation
même, semblait destinée à devenir, ce que la firent les événements, une des
parties les plus peuplées de — I —Du seizième au onzième siècle avant notre ère, des
invasions et des conquêtes dont le détail nous échappe ne cessèrent pas de
bouleverser Plus tard, quand les Doriens et les bandes qui les
accompagnaient eurent inondé le Péloponnèse, ceux qu’elles dépouillaient et
chassaient devant elles, comme les Ioniens, refluèrent à travers l’isthme sur
C’est ainsi que s’établirent en Attique la plupart de ces bandes d’Achéens et d’Ioniens que jeta hors du Péloponnèse la conquête dorienne. Pour employer une comparaison triviale mais juste, l’Attique formait comme une espèce de sac où étaient précipitées et s’accumulaient les tribus les plus diverses. Il vint pourtant un montent où le sac étant plein et de nouveaux arrivants faisant effort pour y pénétrer, il creva par le fond, si l’on peut ainsi parler. Au milieu du onzième siècle, l’Attique envoya vers les côtes de l’Asie-Mineure tout ce peuple d’émigrants où dominait la race ionienne. C’était une disette qui avait décidé le départ. La population de l’Attique se trouva ainsi ramenée à un chiffre mieux en rapport avec les ressources du territoire, et, pendant les quelques siècles qui suivirent, jusque vers le temps de Solon, elle ne dut augmenter que lentement. L’aristocratie était maîtresse de presque toutes les terres ; l’usure dévorait, épuisait la plus basse classe. Enfin le génie athénien s’éveilla avec Solon ; le peuple fut soulagé par des lois tutélaires ; il fut admis, dans une certaine mesure, au partage du pouvoir politique. Avec Pisistrate et ses fils, les esprits commencèrent à s’ouvrir au goût des lettres et des arts, en même temps que se répandait la richesse et que les mœurs se raffinaient. Enfin les réformes de Clisthène, en achevant d’organiser la démocratie, accélérèrent encore ce mouvement : l’élan est donné et ne s’arrêtera plus. Athènes, dans ses luttes contre les Béotiens, les Spartiates, les Éginètes, montre tout d’abord une activité et une énergie singulière. La liberté est féconde : les enfants de l’Attique devinrent alors encore une fois trop nombreux pour le sol qui les avait portés. La terre ne suffisait plus à ceux qui en tourmentaient les maigres flancs ; mais la mer n’était-elle pas là avec Salamine, Égine et l’Eubée toutes voisines, avec les Cyclades que, de tous les sommets de l’Attique, on voyait se dresser au milieu des flots étincelants, jetées comme autant de jalons sur la route de l’Hellespont et de l’opulente Asie ? Était-il en Grèce beaucoup de ports aussi beaux et aussi sûrs que le vaste bassin du Pirée ? On ne se souciait pas d’émigrer comme avaient fait Nélée et les Ioniens. La nouvelle Athènes était pour tous ses fils une mère trop juste et trop bonne pour qu’aucun d’eux songeât à la quitter. On ne s’exilerait donc pas, on garderait ses dieux, son foyer et ses droits d’Athénien ; mais pourquoi Athènes ne deviendrait-elle pas comme Corinthe une cité maritime et commerçante ? Pourquoi n’irait-elle point chercher, dans des terres plus favorisées de la nature, ce qui manquait à l’Attique, ce blé, par exemple, que se refusaient à nourrir, en quantité suffisante, ses plaines trop étroites et les pentes desséchées de ses collines pierreuses ? Par malheur, la piraterie régnait depuis la plus haute
antiquité dans les mers de La guerre médique vint remettre un moment tout en question
; mais l’orage passé, on reprit, avec un redoublement d’énergie et d’ardeur,
l’œuvre à peine ébauchée. Les Athéniens, comme l’avait prédit l’oracle ou
plutôt Thémistocle, avaient été sauvés par leurs murs de bois ; leurs
victoires navales, Artémision, Salamine et Mycale, leur avaient appris à
aimer la mer et à s’y confier. Tout alors concourut à servir Athènes, les
fautes du généralissime spartiate Pausanias, les vertus d’Aristide, les
talents militaires de Cimon. En même temps Thémistocle mettait la flotte et
les arsenaux à l’abri d’un coup de main, derrière les redoutables
fortifications dont il entourait le Pirée ; il concevait aussi le projet de
le relier à la ville par cette double muraille que devait commencer Cimon et
achever Périclès. C’est le moment où Athènes se place à la tête d’une vaste
confédération maritime, qui comprend presque toutes les îles et la plupart
des villes grecques éparses sur les côtes de l’Asie-Mineure, de L’empire maritime d’Athènes fut détruit et la ligue
dissoute par les catastrophes qui terminèrent la guerre du Péloponnèse ;
mais, dès que l’indépendance et la démocratie sont rétablies, c’est vers la
mer que se tournent aussitôt les regards et l’ambition de la cité
renaissante. Dés que Conon, avec les vaisseaux du grand roi, a dispersé la
flotte lacédémonienne, son premier soin, c’est de rétablir en toute hâte les
longs murs et de remettre le Pirée en état de défense. Aussitôt chantiers et
arsenaux se réveillent et retentissent de bruits joyeux. On équipe des
galères, les escadres athéniennes parcourent les côtes de l’Asie-Mineure et
de On ne vit plus sortir du Pirée de flottes comme celles que
Thémistocle, Périclès et Nicias avaient commandées ; mais la rivalité de
Thèbes et de Sparte, mais l’affaiblissement général qui commençait à se faire
sentir, permirent à Athènes de se maintenir dans une position prépondérante
avec des forces bien inférieures à ses armements d’autrefois. Quant au
commerce d’Athènes, il se relève aussi florissant, plus florissant peut-être
que jamais. La ligue nouvelle est fondée sur le principe d’une égalité, d’une
réciprocité parfaite entre les confédérés ; mais par sa position centrale
entre — II —Bien avant les états civilisés de l’Europe moderne, Athènes avait compris que les différends commerciaux veulent être jugés par une juridiction spéciale, qui s’affranchisse des lenteurs ordinaires de la justice, qui simplifie la poursuite du droit et l’exécution des jugements, qui s’inspire enfin d’un autre esprit plus rapide et plus pratique, de ce que l’on peut appeler l’esprit des affaires. Sous le nom de juges maritimes (νxυτοδίxαι), Athènes eut au quatrième siècle ce que Rome ne connut jamais, un vrai tribunal de commerce[5]. Pendant les trois mois de l’hiver, quand les tempêtes de l’Euxin, de la mer Égée et de la mer Ionienne retenaient au port capitaines et marchands, ce tribunal, présidé par les Thesmothètes, jugeait à loisir toutes les contestations[6] qui, pendant la belle saison, avaient pu naître entre négociants faisant le commerce maritime (έμαοροι), ou entre eux et les agents qu’ils employaient, capitaines, subrécargues et autres. Les juges étaient-ils pris seulement parmi les commerçants, comme, dans d’autres cas, ils étaient choisis seulement parmi les initiés, s’il s’agissait d’une profanation des mystères, ou parmi les soldats, si l’on avait à poursuivre un manquement à la discipline[7] ? C’est là une hypothèse séduisante, mais que, jusqu’ici, par malheur, aucun texte ne confirme. Sur la compétence, sur la procédure, sur les voies d’exécution, les renseignements sont un peu plus précis. L’antiquité nous a conservé, dans le recueil des œuvres de Démosthène, quatre plaidoyers qui ont été composés pour des affaires de prêts maritimes, ou contrat à la grosse aventure ; quel qu’en soit l’auteur, ils appartiennent bien au temps de Philippe, et c’est devant le tribunal des juges maritimes qu’ils ont dû être prononcés[8]. Or, dans l’un de ces discours, celui qui est intitulé contre Zénothémis, la compétence des juges maritimes et la nature des actions commerciales (δίxαι έμποριxαί) se trouve ainsi définie : elles portent sur les contestations entre capitaines et commerçants qui ont fait des conventions au sujet de marchandises à transporter de pays étranger à Athènes, ou d’Athènes en pays étranger, quand ces conventions ont été relatées par écrit ; en dehors de ces contrats, aucune action n’est recevable devant cette juridiction (§ 1). Par cette dernière prescription, la loi qui régissait ce genre de procès dérogeait à l’un des principes fondamentaux du droit attique. Partout ailleurs dans la procédure athénienne, la preuve testimoniale l’emporte de beaucoup sur la preuve écrite ; elle est plus souvent employée, le législateur et la jurisprudence lui accordent une plus haute valeur ; ainsi les contrats les plus importants de la vie civile, comme par exemple le mariage et la vente, n’étaient le plus souvent constatés et prouvés que par le dire des témoins ; c’était par le même procédé que se tranchaient ces questions d’état où étaient engagées la condition, la liberté, parfois même la vie du citoyen ou de l’étranger. Accoutumés comme nous le sommes à toujours mettre en première ligne la preuve écrite, nous éprouvons quelque peine à comprendre comment on pouvait s’en passer dans tant de cas où pour nous, à son défaut, l’action ne serait pas recevable ; ce qui doit diminuer notre étonnement, c’est que le droit romain de la belle époque et, jusqu’à ces derniers temps, le vieux droit coutumier de la race anglo-saxonne, la commonlaw, avaient pour la preuve testimoniale cette même préférence[9]. Quoi qu’il en soit, dans le commerce, on avait senti de bonne heure, chez les Athéniens, l’utilité, la nécessité même des conventions écrites. C’était surtout dans le commerce maritime qu’elles étaient indispensables. Souvent en effet une affaire était conclue entre gens de pays différents, dont l’un restait à Athènes pendant que l’autre partait pour Syracuse, Byzance ou Cyrène ; ceux qui avaient pu assister à la conclusion du marché étaient eux-mêmes des marins ou des marchands, que leur profession dispersait aux quatre vents du ciel. Si, pour l’exécution des engagements réciproques, on n’avait dû compter que sur la mémoire des intéressés et des assistants, que de contestations et de procès ! Il y en aurait eu presque autant que d’affaires. Des conditions et des clauses jadis arrêtées, chacun n’aurait retenu que celles dont il pouvait tirer parti ; il aurait oublié tout ce qui pouvait profiter à son adversaire ; quant aux témoins, les uns auraient imité les contractants ; les autres, souvent de la meilleure foi du monde, auraient été fort embarrassés pour rien apporter de précis dans le débat. Pour tous ces prêts maritimes où était engagée à Athènes une grosse part des capitaux disponibles, l’usage prévalut donc de rédiger un acte écrit (συγγραφή)[10]. On y mentionnait la somme avancée par le préteur, le taux de l’intérêt stipulé, le navire ou les marchandises qui servaient de garantie, les conditions enfin et le mode de remboursement. Le plaidoyer contre Lacritos nous a conservé un de ces actes, un contrat a la grosse avec toutes ses stipulations (§ 10-13) ; nous en empruntons la traduction à M. Dareste : Androclès de Sphette et Nausicrate de Caryste ont prêté à Artémon et Apollodore, de Phasélis, trois mille drachmes d’argent pour un voyage à Mendé et à Scioné, de là au Bosphore, et même, s’ils le veulent, jusqu’à Borysthène, en longeant la côte à gauche, avec retour à Athènes, à raison de deux cent vingt-cinq drachmes par mille, et de trois cents drachmes par mille s’ils ne reprennent la mer qu’à l’automne pour aller du Pont à Hiéron. Ce prêt est affecté sur trois mille amphores de vin de Mondé, qui sera chargé à Mendé ou à Scioné, dans le navire à vingt rames commandé par Hyblésios. Il est déclaré que les objets ainsi affectés sont francs et quittes de toute autre dette et ne seront point affectés à un nouvel emprunt. Artémon et Apollodore ramèneront à Athènes, sur le même navire, toutes les marchandises qu’ils auront prises en échange au Pont. Si ces marchandises arrivent, à bon port à Athènes ; les emprunteurs payeront aux prêteurs la somme qu’ils leur devront, aux termes du contrat, dans les vingt jours de l’arrivée à Athènes, sans autre déduction que celle du jet, pour le cas où des marchandises auront été jetées à la mer, par décision des passagers délibérant en commun, et celle des rançons qui pourront être payées aux ennemis. Aucune autre avarie ne sera à la charge des prêteurs. Le gage sera tenu intact à la disposition des préteurs, jusqu’à ce, que les emprunteurs aient payé la somme due, aux termes du contrat. A défaut de paiement au terme convenu, les préteurs pourront se mettre en possession du gage et le vendre au prix qu’ils en trouveront. Et si le prix est insuffisant pour remplir les préteurs de la somme qu’ils devront recevoir, aux termes du contrat, les préteurs pourront poursuivre Artémon et Apollodore sur tous leurs biens de terre et de mer, en quelque lieu que ces biens se trouvent, comme s’il y avait contre eux un jugement de condamnation et terme échu, et ce droit appartiendra à chacun des préteurs comme à tous les deux. Si les emprunteurs n’entrent pas dans le Pont-Euxin, ils feront relâche dans l’Hellespont pendant les dix jours après la canicule, et mettront les marchandises à terre dans un lieu contre lequel les Athéniens n’aient pas de représailles à exercer ; ils payeront les intérêts portés au contrat l’année précédente. Eu cas d’accident arrivé au navire sur lequel seront transportées les marchandises, on s’efforcera de sauver les marchandises ; affectées à l’emprunt, et le produit du sauvetage appartiendra par indivis aux prêteurs. A l’égard de tous ces points, rien ne pourra prévaloir sur la présente convention. Témoins Phormion du Pirée, Céphisodore de Béotie, Héliodore de Pittos. Comme l’atteste un témoignage ensuite cité, l’acte, scellé du sceau des deux parties intéressées[11], avait été déposé par elles chez un tiers, Archénomide, fils d’Archédamas, d’Anagyronte, qui en était encore dépositaire au moment du procès. Chacun des contractants, pour savoir à quoi s’en tenir sur ses droits et ses devoirs, devait garder une copie de l’acte. En cas de contestation, il serait toujours facile de comparer ces copies au texte authentique, qu’exhiberait devant témoins celui à qui la garde en avait été confiée. Assez souvent le dépositaire était un de ces trapézites ou banquiers qui étaient en relations continuelles avec les gens de mer et leur prêtaient les fonds de leurs clients. J’ai déposé le contrat chez le banquier Kittos, dit Chrysippe dans le discours contre Phormion (§ 6). Quelquefois, par un surcroît de prudence, l’acte était rédigé en double ; il y avait alors deux textes authentiques, deux dépositaires attitrés du contrat[12]. Cette précaution était remarquée comme une marque de méfiance. Par exception et à la différence de ce qui se passait pour les autres contrats, l’acte écrit constituait seul ici l’engagement. Si le demandeur n’en avait point à présenter, l’instance pouvait être repoussée par voie d’exception ; le défendeur était dispensé de plaider au fond[13]. Un simple contrat verbal, que l’on aurait offert de prouver par témoins, ne pouvait fournir la matière d’une action commerciale. Il suffisait encore d’opposer une fin de non-recevoir, si la convention n’avait pas eu pour objet d’exporter des marchandises d’Athènes ou d’importer en Attique des denrées prises sur quelque autre marché[14]. A quel titre les tribunaux athéniens auraient-ils connu de conventions ayant pour objet des transports à opérer entre deux ports étrangers ? N’y trouvant aucun intérêt, la cité ne se chargeait pas d’en surveiller et d’en assurer l’exécution, alors même qu’y étaient engagés des capitaux et des citoyens d’Athènes. C’est donc par le caractère même de la convention et non par la qualité des personnes qui l’ont conclue que se définit l’action commerciale et que se détermine la compétence. Citoyens, étrangers domiciliés, étrangers de passage, tous ceux qui, de manière ou d’autre, entraient dans une affaire de ce genre, devenaient, par ce fait même, justiciables des juges maritimes. C’étaient les archontes thesmothètes qui présidaient ce tribunal[15]. Ils en ouvraient les séances au commencement du mois de boédromion, c’est-à-dire en septembre, et les faisaient durer pendant tout l’hiver, jusqu’à la fin de munychion qui répondait à avril[16]. Alors les vents de Thrace régnaient dans la mer Égée ; on ne se hasardait guère hors des ports, et il était plus facile de réunir tout le monde, parties et témoins. Devant d’autres juridictions, les procès traînaient souvent pendant des mois et des années, comme nous l’apprenons par plus d’un plaidoyer des orateurs attiques ; Athènes connaissait ces lenteurs de la justice que, dans Shakespeare, Hamlet compte parmi les maux les plus insupportables de la vie. On avait pourtant compris combien il importait, en matière commerciale, d’arriver à de promptes décisions[17]. C’est vers le mois d’avril que commencent à souffler ces brises du sud et du sud-ouest qui poussent les navires grecs vers les détroits et vers l’Euxin, d’où les ramèneront après la moisson et la vendange, en automne, les vents étésiens. Que d’affaires auraient manqué et comme l’activité des transactions en eût été ralentie si, quand venait le printemps, les contestations eussent été encore pendantes ! Il aurait fallu, ou rester à Athènes et s’exposer ainsi à ne point prendre la mer au bon moment, ou renvoyer le débat à l’hiver suivant ; les intérêts des capitalistes auraient souffert de ce retard, et les juges se seraient trouvés encore plus embarrassés pour trancher des litiges par eux-mêmes déjà fort obscurs souvent et fort embrouillés. Il avait donc été réglé que pour toute cause de cette espèce, le tribunal devrait rendre son arrêt dans le courant du mois qui suivrait l’introduction de l’instance. De là le terme de procès mensuels (δίxαι έμμηνοι) par lequel on désigne souvent toute cette catégorie d’affaires[18]. Tout ce monde de négociants, d’étrangers, de capitaines au long cours était très nomade ; il aurait été facile au perdant de mettre à la voile par le premier bon vent et de quitter l’Attique sans régler ses comptes. Tout jugement devenait donc aussitôt exécutoire ; celui contre lequel il avait été prononcé payait ou fournissait une caution, faute de quoi il était mis en prison pour y rester jusqu’à ce qu’il se fût acquitté[19]. Comme le faisait, jusqu’à ces derniers temps, la loi française, Athènes recourait donc, pour assurer le paiement des dettes de commerce, à la contrainte par corps, tandis qu’en matière d’obligations civiles elle la repoussait par respect pour la liberté du citoyen. Rien ne fait plus d’honneur au sens pratique des Athéniens que d’avoir su créer, à l’usage des gens d’affaires, une juridiction spéciale, plus expéditive d’allures que la justice ordinaire. A parcourir d’autres chapitres de la législation commerciale d’Athènes, on y retrouverait cette même justesse, cette même précocité d’intelligence. Ainsi le système douanier ne mérite que des éloges. Rien qui ressemble à une prohibition ou même à un droit protecteur, mais un simple droit fiscal des plus modérés. Dans le Bosphore, le prince percevait le trentième et en Thrace un dixième sur la valeur de toutes les marchandises, à l’importation et à l’exportation ; or Athènes se contenta toujours d’une taxe fixe du cinquantième ou deux pour cent[20]. Là n’était donc point le défaut de la législation qui régissait le commerce des céréales ; cette taxe était assez faible pour que les prix de la vente au détail, en Afrique, s’en ressentissent à peine, et les blés mêmes qui devaient ressortir du Pirée supportaient aisément cette surcharge. Le mal était ailleurs. Dans les meilleures années, l’Attique, d’après les calculs de Bœckh[21], pouvait produire tout au plus les deux tiers des grains nécessaires à sa consommation annuelle ; quand le printemps avait été trop sec ou trop orageux, quand la grêle avait haché les moissons prêtes à tomber sous les faucilles, le déficit devait être bien plus considérable encore. Ce déficit, ce n’était pas par la voie de terre que le
commerce pouvait espérer le combler. C’était donc au commerce maritime de nourrir le peuple athénien ; mais la mer, elle aussi, pouvait se trouver fermée soit par les tempêtes, soit plutôt par une flotte ennemie ou par l’hostilité des villes qui, comme Byzance, tenaient la clef des détroits. Athènes avait donc toujours peur de mourir de faim, et la peur est mauvaise conseillère. A d’autres égards, cette intelligente cité semble avoir entrevu, avoir appliqué par avance les principes mêmes de la science économique ; mais dès qu’il s’agissait de son approvisionnement en céréales, elle laissait répéter à l’assemblée et devant les tribunaux des erreurs et de dangereux sophismes dont les plus curieux échantillons se trouvent dans le discours de Lysias contre les marchands de grains (xατά τών σιτοπρλών)[23]. Que nous inventons peu, se dit-on en lisant ce réquisitoire ! Dans ce plaidoyer, qui a plus de deux mille ans, on trouverait déjà le thème de ces banales déclamations, où se complaisent encore aujourd’hui tant d’esprits, contre les affaires et contre ceux qui les font. Lysias, ou du moins celui qu’il fait parler, accuse ces
négociants de se réjouir des malheurs d’Athènes ; c’est ainsi que, sur tous
les tons, en vers et en prose, on a reproché à D’autres fois, continue Lysias, ce sont eux qui inventent des désastres ; il font courir le bruit que nous avons perdu une escadre dans l’Euxin, ou qu’une autre a été capturée par lés Lacédémoniens, que les marchés vont se trouver fermés, que la paix va être troublée, et ils en sont venus à une telle haine pour vous qu’ils cherchent à tirer parti contre vous des mêmes circonstances que vos ennemis (§ 14). Rien de plus habilement perfide et de plus injuste. Aussitôt que la mer n’est plus sûre et que cessent les arrivages, n’est-il pas inévitable que tout enchérisse, puisqu’il faudra vivre sur un fonds qui ne se renouvellera pas et qui, de jour en jour, tendra à s’épuiser ? Les marchands de blé auront à acheter plus cher que par le passé le vin, l’huile et les autres denrées de première nécessité ; n’est-il pas juste qu’afin de subvenir à leurs propres dépenses ils vendent plus cher, à leur tour, le genre de denrées dont ils sont détenteurs ? Toutes ces accusations ne reposent donc que sur de grossières erreurs, filles de l’ignorance et surtout de l’envie. Plus d’un orateur famélique ne pardonnait pas leur aisance à des gens sans qui la cité n’aurait pas pu vivre même un mois. La, comme partout, de ces sophismes naquirent de mauvaises lois et d’odieuses vexations, qui aboutirent même parfois a de vrais meurtres juridiques[24]. Après le fanatisme religieux, il n’en est pas qui ait fait plus de victimes que le préjugé, que le fanatisme de la mauvaise économie politique. C’était d’abord par la création de magistrats spéciaux que s’était manifestée cette inquiète préoccupation d’Athènes. Pour surveiller les négociants en grains, on ne s’était pas contenté des agoranomes, auxquels était confiée la police des marchés ; on avait institué tout exprès le collège des sitophylaques ou gardiens du blé[25]. Ces magistrats étaient quinze, dix dans là ville et cinq au Pirée ; ils tenaient registre du blé importé et de sa provenance (Démosthène cite leurs livres[26]) ; ils avaient aussi la farine et le pain sous leur inspection, ils veillaient à ce que ces denrées fussent vendues aux conditions légales[27]. On ne voit pas qu’ils aient eu le droit d’établir un maximum. L’état n’agissait sur les cours que par voie indirecte. Dans les temps de disette, il formait un fonds spécial (τό σιτωνιxόν ταμίεϊον) administré par des commissaires (σιτώναι) nommés tout exprès, et, par leur entremise, il achetait des grains qu’Il revendait, sans doute seulement aux plus nécessiteux et par quantités limitées, moins cher qu’on ne les payait sur le marché. D’autres fois, les blés qu’il cédait ainsi à bas prix lui venaient de quelque riche citoyen ou de villes, de princes alliés qui en avaient fait don à la cité. De toute manière, ces ventes devaient avoir pour effet d’empêcher les cours de s’élever outre mesure[28]. Même en cette matière où elle n’avait pas tout son sang-froid, toute sa clairvoyance ordinaire, Athènes n’avait donc pas été jusqu’à cette folie de vouloir fixer par décret le prix des denrées. Des gênes très réelles n’en pesaient pas moins sur les marchands de grains. La loi ne se contentait pas de considérer comme nul et non avenu tout contrat qui aurait eu pour but de fournir à un capitaine les moyens de charger, du blé pour le conduire des pays producteurs dans d’autres ports que ceux de l’Attique[29] ; elle ne se bornait point à refuser, en pareil cas, son concours et sa protection au prêteur. Elle allait plus loin, elle édictait la peine de mort contre le citoyen ou l’étranger domicilié qui transporterait ailleurs qu’au Pirée une cargaison de céréales[30]. Aujourd’hui même il serait difficile d’assurer l’effet d’une telle prescription ; à plus forte raison devait-elle rester lettre morte dans l’antiquité. Les voyages étaient plus longs ; les navires plus petits que les nôtres, n’ayant pour se guider ni les phares, ni la boussole, ni les observations astronomiques, dépendaient bien plus des caprices du vent et des hasards de la tempête ; ils n’avaient pas de papiers de bord en règle ; aucun journal n’annonçait leur arrivée dans tel ou tel port, leur départ pour telle ou telle destination ; armateurs et capitaines pouvaient donc aisément éluder cette défense ; comme le fait remarquer Xénophon, lorsqu’ils avaient chargé dés grains, ils ne manquaient pas d’aller les vendre la où ils en trouvaient le meilleur prix[31]. La loi n’en était pas moins fâcheuse ; elle pouvait tenter les sycophantes, et donner ainsi matière à de fréquentes dénonciations[32]. Sans doute les preuves à l’appui feraient défaut, mais le jury, quand le blé serait cher, quand on craindrait la disette, n’en demanderait pas tant ; les plus légers indices lui suffiraient pour prononcer une condamnation rigoureuse. Une autre loi, qui n’était pas plus sensée et qui ne devait pas être plus respectée, aspirait à prévenir les accaparements ; elle défendait au négociant, aussi sous peine de mort, d’acheter à la fois plus de cinquante charges de blé[33]. La fraude devait être continuelle et facile ; on achetait, sous le nom d’un compère, tout ce qui dépassait cette quantité. La loi prétendait limiter à une obole par médimne le bénéfice des marchands sur le blé revendu par eux en Attique[34] ; c’était beaucoup trop peu pour les payer de leurs peines et de leurs risques, pour les décider à continuer les affaires. Aussi, comme l’atteste Lysias, ils réalisaient souvent un bénéfice bien plus élevé, ils gagnaient jusqu’à une drachme ou six oboles par médimne[35]. D’ailleurs les négociants pouvaient, dira-t-on, se dédommager sur les ventes qu’ils faisaient à l’étranger ; la loi ne leur laissait-elle pas, en pareille matière, toute liberté de fixer leur prix, comme ils l’entendraient ? Oui certes ; mais elle intervenait encore pour déterminer les quantités sur lesquelles ils pourraient opérer, et par là même elle gênait les transactions. La réexportation n’était permise que pour un tiers du blé importé en Attique[36] ; les deux autres tiers devaient demeurer et être consommés dans le pays. Il en résultait, à certains moments, sur le marché d’Athènes, une abondance factice et un avilissement des prix que suivait bientôt la cherté. En effet, promesses ni menaces n’y faisaient rien : du jour où les navires chargés de blé pouvaient tirer, sur d’autres places, meilleur parti de leur cargaison, ils désapprenaient le chemin du Pirée. Ces règlements tyranniques, qui prétendaient faire violence à la nature des choses, auraient encore bien plus gêné l’approvisionnement d’Athènes, s’ils n’eussent été sans cesse, dans la pratique, éludés ou violés. C’était comme une lutte engagée, comme une guerre déclarée entre la ville et ceux qui la nourrissaient. Les marchands de blé, et c’était juste, faisaient payer au peuple les chances de ruine ou de mort que multipliaient, à leur détriment, des lois mal conçues et inapplicables. D’ordinaire on fermait les yeux ; mais parfois, quand le pain devenait trop cher, le peuple était pris d’accès de méfiance et de colère que se hâtaient d’exploiter les envieux et les sycophantes. On ne proposait rien moins que de livrer aux onze et de faire périr sans jugement, sur une simple décision du Sénat, les négociants en grains, presque tous simples métèques ou étrangers domiciliés[37] ; c’était à grand’peine que l’on obtenait qu’ils fussent au moins traduits devant le jury, qui n’hésitait pas à les frapper de mort. Il arrivait même que l’on s’en prit aux magistrats qui étaient chargés de prévenir les fraudes et d’empêcher les accaparements ; on les accusait d’être devenus les complices de ceux qu’ils devaient surveiller. Plus d’un de ces malheureux, Lysias nous l’assure, paya de sa vie ce crime imaginaire, des tolérances qui, à le bien prendre, étaient plus utiles que nuisibles à la cité[38]. Le Pirée avait sa halle aux blés, dans laquelle ou, tout près de laquelle siégeaient sans doute les sitophylaques. C’était le bâtiment que l’on appelait le portique de vente pour le froment (άλφιτοπώλις στοά), et qui avait été bâti par Périclès[39]. On le trouve ailleurs désigné par le titre de long portique (μαxρά στοά)[40]. Le blé étant de toutes les denrées que recevait le Pirée la plus nécessaire et s’y déversant, a l’automne, par quantités considérables, il était naturel qu’on lui eût attribué le plus étendu des cinq portiques qui se développaient sur les quais de l’emporion ou du port de commerce proprement dit. L’emporion occupait le fond, la partie nord-est du Pirée. On peut se représenter les édifices qui l’entouraient comme des magasins dont la façade, tournée vers la mer, était ornée d’un portique ouvert, sous lequel les marchands et leurs clients se mettaient à l’ombre ; c’était à la fois commode et décoratif. De plus l’État avait ses magasins à lui, où il serrait les grains qu’il avait achetés pour son compte en temps de guerre ou de disette. L’Odéon de Périclès parait avoir été souvent employé à cet usage[41]. Quand les circonstances exigeaient que l’État fit des ventes à prix réduit, elles avaient souvent lieu dans cet édifice. — III —Ce blé sans lequel Athènes serait morte de faim et que,
chaque automne, elle attendait avec impatience pour sa subsistance de l’hiver
et du printemps, elle ne le tirait point d’un seul pays producteur, d’un marché
unique ; elle eût été trop exposée s’il lui eût fallu dépendre des chances de
la récolte dans une région limitée ou de la bonne volonté d’une seule cité
puissante, d’un seul prince étranger. C’était surtout de l’orge que cultivait
l’Attique dans ses campagnes où le sol est pierreux, sec et léger[42].
Il lui venait du froment de toutes les terres fertiles que renferme le bassin
de Athènes recevait donc du blé de toutes les provenances ;
suivant les années, suivant que les prix étaient plus ou moins rémunérateurs,
elle en tirait plus ou moins de telle ou de telle région mais, pris ensemble,
les arrivages de l’Afrique, de On devait charger du blé, à destination d’Athènes, dans
les ports de toutes ces cités grecques que le hardi génie de Milet, vers le
septième siècle avant notre ère, avait semées du Bosphore de Thrace au pied
du Caucase, sur les rivages des contrées habitées par les Thraces, les Gètes
et les Scythes. Sentinelles perdues de la civilisation grecque dans ces
régions lointaines, ces villes eurent pendant près de dix siècles une
existence laborieuse et pénible ; elles soutinrent contre la barbarie qui les
assiégeait de toutes parts des luttes obstinées qu’aucun poète n’a célébrées,
que n’a racontées aucun historien, mais qui n’en ont pas moins été
profitables au monde hellénique. Ces Grecs de Les routes commerciales qui partaient de ces ports
s’enfonçaient dans le continent jusqu’à des distances dont personne n’avait
l’idée avant de récentes découvertes ; il est maintenant prouvé qu’un
mouvement régulier d’échanges portait les monnaies grecques, et particulièrement
les monnaies athéniennes, jusque sur les rivages de ήέρι xαί νερέλη xεxαλυμμένοι. Seules, l’archéologie, l’épigraphie, la numismatique projettent dans ces ténèbres quelques légers rayons qui, tout faibles qu’ils soient, agrandissent pour ‘historien le champ de la vision et creusent devant lui des profondeurs que ne soupçonnaient même pas ses devanciers. Il y aurait là toute une histoire à restituer, d’après les
textes anciens, malheureusement bien courts et bien incomplets, surtout
d’après les inscriptions, les monnaies, les monuments de tout genre que les
fouilles ne cessent de rendre au jour. Bœckh en a réuni les principaux
éléments dans la savante introduction qu’il a mise en tête de l’une des
parties du grand recueil épigraphique de l’Académie de Berlin[54]
; il suffirait de compléter et de contrôler ces données à l’aide des
renseignements que fournissent les marbres retrouvés, les tombeaux ouverts
depuis quarante ans. Un des plus curieux chapitres de cette histoire, ce
serait celui où l’on essayerait de faire revivre cette importante cité
d’Olbia qui avait été fondée par Milet ù l’embouchure de l’Hypanis (le Boug),
sur l’estuaire où viennent se réunir aux eaux de ce fleuve celles du
Borysthène ou Dniéper, non loin de la ville actuelle de Nicolaief.
On suivrait cette cité dans ses premiers efforts pour entrer en rapports avec
les Scythes ses voisins, dans le développement de ses relations commerciales,
dans l’activité de ses échanges et la surveillance de ses pêcheries d’où le
poisson salé s’expédiait en quantités énormes vers la Grèce[55],
dans les luttes toujours recommençant qu’il lui fallait soutenir pour sauver
sa précaire indépendance, enfin dans les démarches de sa diplomatie ; c’était
par des présents offerts à propos, par le paiement d’un véritable tribut,
qu’elle tentait d’enlever aux princes indigènes le désir d’attaquer des
murailles qu’elle savait défendre résolument quand elle se voyait contrainte
d’accepter la guerre[56].
Il vint pourtant un moment où tout fut inutile, aussi bien les habiletés
d’une politique prudente que le courage et l’emportement des résistances
suprêmes ; vers le milieu du premier siècle avant notre ère, un peuple qui
avait pris rapidement dans cette région une grande importance, les Gètes,
s’empara d’Olbia et la détruisit[57].
Elle se releva quelques années après, grâce aux secours de ses voisins ; un
certain nombre de Scythes paraissent avoir concouru avec les restes des
anciens habitants à en former la population nouvelle et à en reconstruire les
édifices[58].
La protection des gouverneurs romains de Du Bosphore, que les navires grecs remontaient au
printemps et par où ils débouchaient en foule dans le Pont-Euxin, il y avait
loin jusqu’au dernier repli septentrional de cette vaste baie au fond de
laquelle s’ouvrait le port et se dressaient les remparts d’Olbia ; aussi les
marins d’Athènes et des îles aimaient-ils mieux se laisser porter par les
vents du sud-ouest, qui soufflent d’ordinaire dans ces parages durant les
mois de mai et de juin, vers les côtes de la grande presqu’île que nous
appelons aujourd’hui la Crimée[65].
Le trajet était moins long ; mais ce qui attirait surtout vers ces rivages
les capitaines et, les négociants grecs, c’est qu’ils y trouvaient ; sinon un
champ de production plus riche et plus étendu ; tout au moins des cités
helléniques jouissant d’une indépendance moins précaire qu’Olbia plus
assurées du lendemain, mieux en mesure d’assurer au commerce, avec la
sécurité des transactions, tous les avantages d’un marché régulièrement
approvisionné. Ces cités se divisaient en deux groupes. Le premier, au
sud-ouest de la péninsule, était formé de la ville de Chersonesos et de
diverses bourgades qui en dépendaient ; le second, séparé du premier par une
côte montagneuse et sans ports, comprenait toute la partie orientale de Chersonesos occupait le site même de C’est vers le milieu du sixième siècle avant notre ère que
Panticapée et Phanagorie paraissent avoir été fondées l’une par Milet,
l’autre par Téos, la première sur, le rivage européen du Bosphore cimmérien,
là où s’élève aujourd’hui Kertch, la seconde sur la côte asiatique, en
un point où une forteresse russe conserve encore le nom antique. D’un côté
comme de l’autre, des tribus scythiques habitaient l’intérieur du pays ;
c’étaient, en Europe, la tribu puissante des Tauroi, d’où le nom de
Chersonèse taurique que les Grecs donnèrent à la péninsule, en Asie les
Dandarioi, les Sindes et d’autres peuplades belliqueuses. Pour lutter avec
succès contre ces barbares, il fallut éviter ces divisions intérieures et ces
luttes acharnées entre cités voisines qui ailleurs, en Sicile par exemple et
dans A propos de ce petit état grec et de son histoire, combien
de questions qu’il est plus facile de poser que de résoudre ! Ces princes
qui, dans un poste d’avant-garde, défendirent avec tant d’énergie et de
succès, pendant plusieurs siècles, les intérêts de la civilisation
hellénique, quelle était leur origine, quelle était au juste la nature de
leur pouvoir et comment se conciliait-t-il avec ces habitudes républicaines
que paraissent avoir gardées les cités du Bosphore ? A quelle race
appartenaient ces populations dites scythiques que les princes du Bosphore,
sur la côte d’Europe comme sur la côte d’Asie, ont contenues d’un bras si
ferme et qu’ils ont fait travailler à leur profit et à celui de Comme l’indique la forme même de leur nom, les Archéanactides, étaient des Grecs ; on est fondé à se les représenter comme une vieille famille dans le sein de laquelle était pris le premier magistrat de la confédération ; l’histoire d’Athènes, de Corinthe et de bien d’autres villes grecques nous fournit des exemples analogues pour la période qui précède l’établissement du gouvernement populaire. Bœckh a mis en lumière un texte qui témoigne de la part qu’une bande d’émigrés mityléniens aurait prise à la colonisation du Bosphore[72]. Il a rappelé le nom d’Archæanax que portait le Lesbien par qui fut fondée la ville de Sigée, à l’entrée de l’Hellespont[73], il a encore groupé quelques autres légers indices, et il en a conclu que les Archæanactides étaient d’origine éolienne[74]. Quoi qu’il en soit de cette conjecture, tout ce que nous en savons se réduit à une brève mention de Diodore. Il n’est pas vraisemblable qu’ils aient porté le titre de roi, qui n’existait au sixième ni au cinquième siècle dans aucune cité ionienne leur titre officiel était sans doute celui d’archonte du Bosphore (άρχων τοΰ Βοσπόρου) que nous voyons se perpétuer, sous les deux dynasties suivantes, jusqu’à l’époque romaine[75]. Quant aux Spartocides ou Leuconides, comme on les appelle
tantôt d’après le fondateur de cette dynastie, tantôt d’après le plus connu
de ces princes, d’après celui que nomment le plus souvent les orateurs
athéniens, j’inclinerais à croire qu’ils ne sont pas de race grecque. Bœckh a
déjà remarqué le caractère thrace de plusieurs dès noms qui se répètent dans
la liste des princes de cette famille, Spartocos et Pærisadès par exemple[76].
Il y a, si je ne me trompe, quelque chose d’encore plus significatif. On sait
quelle était, aux yeux des Grecs, la valeur des couronnes remportées dans les
grands jeux de Ces égards, ces ménagements habiles, nous en avons une preuve frappante : tout absolue que fût sans doute l’autorité de ceux auxquels obéissait l’armée, ces princes, dans leurs rapports avec les Grecs leurs sujets, se contentèrent toujours du titre antique et républicain d’archontes ; ils affectèrent de ne revendiquer le titre et le pouvoir royal que comme maîtres des tribus barbares qu’ils avaient, par une longue suite de guerres, soumises à leur suprématie. Dans le discours contre Leptine[79], Démosthène mentionne ce Leucon auquel les Athéniens avaient rendu de si grands honneurs et auquel ils n’auraient point marchandé le titre royal s’il lui avait plu de s’en parer ; or il l’appelle seulement l’archonte du Bosphore. C’était là le terme officiel et consacré, comme nous le prouve une formule qui revient plusieurs fois, avec de légères variantes, dans les inscriptions de Phanagorie. Il s’agit d’indiquer la date d’un monument ou d’une offrande votive, et voici comment elle est inscrite sur le marbre : Parisadès fils de Leucon étant archonte du Bosphore et de Théodosie et régnant sur les Sindes, les Torètes et les Dandariens[80]. C’est vers la fin du troisième siècle avant notre ère que les Spartocides commencent à mettre leur nom avec le titre de roi sur les monnaies frappées dans le Bosphore ; jusque-là les pièces sorties des ateliers de ces villes n’avaient porté que le nom même de ces cités avec les emblèmes propres à chacune d’elles[81]. Il nous est difficile de dire jusqu’à quel point la réalité correspondait à ces apparences. Le prince résidait à Panticapée, où ses gardes l’entouraient[82]. Sous les yeux de ce prince et sous la main de ses mercenaires, il ne devait guère rester de place pour la liberté politique et pour les discussions de l’agora ; si le nom de certaines magistratures républicaines se perpétuait, ce que ne nous apprennent point les inscriptions, les titulaires en devaient être réduits à des fonctions de simple police et d’administration municipale. Lisez le récit, que nous fait Diodore, de la guerre qui s’engagea entre les fils de Pærisadès, l’histoire des meurtres par lesquels Eumelos, en 309, se débarrassa de tous ses compétiteurs au trône ; vous y verrez ce prince assemblant sur la place publique les citoyens de Panticapée et leur adressant une harangue pour se justifier ; il leur explique sa conduite, il leur promet de leur rendre la constitution sous laquelle avaient vécu leurs pères ; il leur fait remise des impôts qui avaient été établis dans ces derniers temps ; désormais, leur déclare-t-il, ils seraient affranchis de toute contribution comme l’avaient été leurs ancêtres[83]. Diodore ajoute qu’il tint ses promesses et depuis lors gouverna conformément aux lois. Nous ne sommes point en mesure de vérifier l’exactitude de ces assertions ; il est possible que les exemptions de taxe aient été maintenues, mais il semble bien douteux que la liberté politique ait refleuri à Panticapée et qu’Eumelos ait été moins absolu que ses prédécesseurs. Une inscription qui doit dater du règne de son père nous montre ces princes exerçant souverainement un droit qui dans toute cité libre appartient au sénat et au peuple, celui de conférer la proxénie et les privilèges qui s’y rattachent ainsi que certains avantages commerciaux[84]. Il en est de même pour les conventions conclues entre Athènes et les princes du Bosphore ; c’est à la bonne volonté de Leucon et à ses sympathies pour Athènes que Démosthène en attribue tout le mérite[85]. Tout ce que l’on peut dire, c’est que ces princes s’attachèrent à sauver les apparences, qu’ils ménagèrent l’amour-propre de, leurs sujets des cités grecques et conquirent leur reconnaissance et leur affection. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’éloge que leur accorde Strabon : On les appelait tyrans, dit-il, quoique la plupart d’entre eux aient gouverné avec douceur[86]. Pærisadès même avait été assez populaire et assez aimé pour recevoir après sa mort les honneurs divins[87]. Quelles limites atteignit le royaume du Bosphore en pays
scythe, c’est ce que ne nous apprend aucun historien. En Europe, il est
difficile de dire pourquoi les Spartocides ne semblent point avoir cherché a
soumettre les Taures ; ils leur avaient laissé, au moins pour toute la
période qui nous occupe, et le pays montueux qui forme la côte méridionale de
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