LE COMMERCE DES CÉRÉALES EN ATTIQUE AU QUATRIÈME SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE

 

par Georges Perrot

 

 

Athènes et le royaume du Bosphore Cimmérien.

La puissance maritime, la prospérité commerciale d’Athènes s’expliquent par une double cause : d’une part l’Attique, par sa situation même, semblait destinée à devenir, ce que la firent les événements, une des parties les plus peuplées de la Grèce ; d’autre part, le sol en était, dans son ensemble, trop aride et trop stérile pour que ce territoire pût nourrir par ses propres ressources une population un peu dense. Vous savez, dit Démosthène aux Athéniens dans son discours contre la loi de Leptine, qu’il n’est point de peuple qui consomme plus de blé étranger que nous ne faisons (§ 31). Afin de comprendre comment il s’était établi, entré Athènes et les pays producteurs de grains, un courant commercial assez continu et assez puissant pour alimenter le marché du Pirée, il est nécessaire de remonter aux origines mêmes de la civilisation attique, et d’indiquer, par une rapide esquisse de son histoire, comment elle fut conduite à s’emparer de la mer, à se l’approprier comme son domaine héréditaire, comme le champ sans limites où s’exerçait le mieux son esprit d’entreprise et son activité féconde.

— I —

Du seizième au onzième siècle avant notre ère, des invasions et des conquêtes dont le détail nous échappe ne cessèrent pas de bouleverser la Grèce, d’arracher les hommes à leurs demeures et de pousser vers de nouveaux campements les tribus vaincues et dépossédées[1]. C’était dans les fertiles plaines de la Thessalie et de la Béotie que venaient s’entasser les populations qui descendaient du Nord ; mais elles ne pouvaient toutes y trouver place ; les groupes les moins nombreux et les moins forts, s’ils ne voulaient pas reculer, se voyaient contraints de poursuivre leur route vers le Midi. Or l’Attique forme, à l’extrémité de la Grèce centrale et aux portes du Péloponnèse, une péninsule qui termine de ce côté le continent. C’était donc là que s’arrêtaient enfin, la terre leur manquant, ceux de ces émigrants qui n’osaient s’engager dans les passages de l’isthme ; ainsi firent les Thraces pièriens, qui ne dépassèrent point Éleusis. Les Pélasges, au contraire, tout en franchissant l’étroit défilé pour aller coloniser l’Arcadie, avaient laissé en Attique une forte division, comme une arrière-garde chargée d’occuper ce vestibule du Péloponnèse.

Plus tard, quand les Doriens et les bandes qui les accompagnaient eurent inondé le Péloponnèse, ceux qu’elles dépouillaient et chassaient devant elles, comme les Ioniens, refluèrent à travers l’isthme sur la Grèce centrale. Quelle était la première terre que rencontraient alors les exilés et où il leur était donné de respirer et de se reposer après les fatigues dé la lutte et de la fuite ? C’était l’Attique avec ses plaines abritées contre les vents du nord. On se décidait donc à hiverner sur les tièdes rivages d’Éleusis ou de Phalères ; on y dressait des tentes ou l’on y élevait des huttes de feuillage ; pour nourrir le peu de bétail que l’on avait sauvé, on semait de l’orge auprès du camp. L’hiver était doux ; on ne l’avait pas encore senti venir que déjà s’annonçait le printemps. On ne songeait pourtant pas à partir ; il fallait faire la moisson. Les jours s’écoulaient ; juments, vaches et brebis mettaient bas, nouvelle cause de retard. Déjà l’automne approchait ; la neige allait bientôt commencer à tomber sur les montagnes et en fermer les sentiers. Pourquoi, sans tenter encore les hasards, ne se fixerait-on pas dans ces campagnes hospitalières, au bord de ces beaux golfes ? On restait donc, on s’emparait des terres que l’on trouvait à sa convenance ou bien on les achetait aux premiers occupants. Des maisons de pierre remplaçaient les cabanes de branchages ; le campement se transformait en un village, ou la ville voisine y gagnait un nouveau quartier.

C’est ainsi que s’établirent en Attique la plupart de ces bandes d’Achéens et d’Ioniens que jeta hors du Péloponnèse la conquête dorienne. Pour employer une comparaison triviale mais juste, l’Attique formait comme une espèce de sac où étaient précipitées et s’accumulaient les tribus les plus diverses. Il vint pourtant un montent où le sac étant plein et de nouveaux arrivants faisant effort pour y pénétrer, il creva par le fond, si l’on peut ainsi parler. Au milieu du onzième siècle, l’Attique envoya vers les côtes de l’Asie-Mineure tout ce peuple d’émigrants où dominait la race ionienne. C’était une disette qui avait décidé le départ.

La population de l’Attique se trouva ainsi ramenée à un chiffre mieux en rapport avec les ressources du territoire, et, pendant les quelques siècles qui suivirent, jusque vers le temps de Solon, elle ne dut augmenter que lentement. L’aristocratie était maîtresse de presque toutes les terres ; l’usure dévorait, épuisait la plus basse classe. Enfin le génie athénien s’éveilla avec Solon ; le peuple fut soulagé par des lois tutélaires ; il fut admis, dans une certaine mesure, au partage du pouvoir politique. Avec Pisistrate et ses fils, les esprits commencèrent à s’ouvrir au goût des lettres et des arts, en même temps que se répandait la richesse et que les mœurs se raffinaient. Enfin les réformes de Clisthène, en achevant d’organiser la démocratie, accélérèrent encore ce mouvement : l’élan est donné et ne s’arrêtera plus. Athènes, dans ses luttes contre les Béotiens, les Spartiates, les Éginètes, montre tout d’abord une activité et une énergie singulière. La liberté est féconde : les enfants de l’Attique devinrent alors encore une fois trop nombreux pour le sol qui les avait portés. La terre ne suffisait plus à ceux qui en tourmentaient les maigres flancs ; mais la mer n’était-elle pas là avec Salamine, Égine et l’Eubée toutes voisines, avec les Cyclades que, de tous les sommets de l’Attique, on voyait se dresser au milieu des flots étincelants, jetées comme autant de jalons sur la route de l’Hellespont et de l’opulente Asie ? Était-il en Grèce beaucoup de ports aussi beaux et aussi sûrs que le vaste bassin du Pirée ? On ne se souciait pas d’émigrer comme avaient fait Nélée et les Ioniens. La nouvelle Athènes était pour tous ses fils une mère trop juste et trop bonne pour qu’aucun d’eux songeât à la quitter. On ne s’exilerait donc pas, on garderait ses dieux, son foyer et ses droits d’Athénien ; mais pourquoi Athènes ne deviendrait-elle pas comme Corinthe une cité maritime et commerçante ? Pourquoi n’irait-elle point chercher, dans des terres plus favorisées de la nature, ce qui manquait à l’Attique, ce blé, par exemple, que se refusaient à nourrir, en quantité suffisante, ses plaines trop étroites et les pentes desséchées de ses collines pierreuses ?

Par malheur, la piraterie régnait depuis la plus haute antiquité dans les mers de la Grèce ; chaque îlot, chaque crique, chaque détour de la côte pouvait cacher une barque de forbans prêts à fondre sur le marchand, à piller sa cargaison, à le réduire lui-même en esclavage. Partout d’ailleurs, le commerce grec rencontrait la jalouse concurrence des Phéniciens ; afin de ne point partager avec d’aussi dangereux rivaux ce riche domaine dont ils avaient été si longtemps les maîtres, ceux-ci le plus souvent mettaient à mort les navigateurs grecs qui leur tombaient entre les mains. Pour avoir un commerce maritime de quelque importance, il fallait donc commencer par se donner une marine militaire imposante. C’est ce que comprirent, vers la fin du sixième siècle, les politiques athéniens. Miltiade fit voter la construction d’une première flotte athénienne, et conduisit soixante-dix vaisseaux à la conquête des Cyclades ; quand Xerxès se jeta sur la Grèce avec toutes les forces de l’Asie, Athènes avait dans ses ports deux cents galères prêtes à prendre la mer. Sous la protection de ces escadres, la marine marchande avait dû naître et s’accroître rapidement dans les premières années du cinquième siècle. Dès lors, des relations s’établirent, par l’intermédiaire de Miltiade, entre Athènes d’une part et de l’autre l’île de Lemnos, qui fut occupée, ainsi que la fertile Chersonèse de Thrace ; Lemnos fournissait un vin renommé, et la Chersonèse beaucoup de grain.

La guerre médique vint remettre un moment tout en question ; mais l’orage passé, on reprit, avec un redoublement d’énergie et d’ardeur, l’œuvre à peine ébauchée. Les Athéniens, comme l’avait prédit l’oracle ou plutôt Thémistocle, avaient été sauvés par leurs murs de bois ; leurs victoires navales, Artémision, Salamine et Mycale, leur avaient appris à aimer la mer et à s’y confier. Tout alors concourut à servir Athènes, les fautes du généralissime spartiate Pausanias, les vertus d’Aristide, les talents militaires de Cimon. En même temps Thémistocle mettait la flotte et les arsenaux à l’abri d’un coup de main, derrière les redoutables fortifications dont il entourait le Pirée ; il concevait aussi le projet de le relier à la ville par cette double muraille que devait commencer Cimon et achever Périclès. C’est le moment où Athènes se place à la tête d’une vaste confédération maritime, qui comprend presque toutes les îles et la plupart des villes grecques éparses sur les côtes de l’Asie-Mineure, de la Thrace et de la Macédoine ; maîtresse de toutes les forces de cette ligue, elle répand ses escadres du fond de l’Euxin jusque dans les parages de l’Italie et de la Sicile, elle donne partout la chasse aux pirates, bat en toute rencontre les Phéniciens, rejette leurs navires dans les eaux de la Syrie, assure enfin au commerce grec, dans les mers de la Grèce, une liberté, une sécurité qu’il n’avait auparavant jamais possédée. Cette prépondérance d’Athènes faisait nécessairement la fortune de ses négociants et de ses marins ; tous les marchés leur étaient ouverts. Ce fut alors que le commerce athénien commença à tirer de la Chersonèse taurique et de la Sarmatie d’immenses quantités de blé ; les forés de la Macédoine fournissaient des bois de construction, la Thrace, Byzance’ et les côtes de la Propontide du vin, du poisson salé et des esclaves, Milet et la Phrygie de la laine et des tapis. Grâce à ses armateurs et à ses négociants, Athènes recevait de tous les points du bassin de la Méditerranée tout ce qui pouvait servir aux besoins et aux plaisirs d’une société civilisée[2]. Ces marchandises, elle en consommait une partie, elle en distribuait le reste aux pays voisins. C’est ainsi que, vers le milieu du cinquième siècle, le Pirée, rival de Milet et de Corinthe, de Tyr et de Carthage, devint un des plus riches entrepôts que le monde ancien ait connus.

L’empire maritime d’Athènes fut détruit et la ligue dissoute par les catastrophes qui terminèrent la guerre du Péloponnèse ; mais, dès que l’indépendance et la démocratie sont rétablies, c’est vers la mer que se tournent aussitôt les regards et l’ambition de la cité renaissante. Dés que Conon, avec les vaisseaux du grand roi, a dispersé la flotte lacédémonienne, son premier soin, c’est de rétablir en toute hâte les longs murs et de remettre le Pirée en état de défense. Aussitôt chantiers et arsenaux se réveillent et retentissent de bruits joyeux. On équipe des galères, les escadres athéniennes parcourent les côtes de l’Asie-Mineure et de la Thrace, franchissent les détroits et se montrent de nouveau dans l’Euxin. On rentre en possession de ces îles, Lemnos, Imbros et Skyros, de cette Chersonèse de Thrace, qui, depuis plus d’un siècle, appartenaient à Athènes. Un peu plus tard, sous l’empire des défiances et des craintes qu’inspire la politique de Sparte après la paix d’Antalcidas, soixante-six des villes soumises jadis à la suprématie d’Athènes viennent volontairement déférer à cette cité la présidence d’une nouvelle ligue maritime (377).

On ne vit plus sortir du Pirée de flottes comme celles que Thémistocle, Périclès et Nicias avaient commandées ; mais la rivalité de Thèbes et de Sparte, mais l’affaiblissement général qui commençait à se faire sentir, permirent à Athènes de se maintenir dans une position prépondérante avec des forces bien inférieures à ses armements d’autrefois. Quant au commerce d’Athènes, il se relève aussi florissant, plus florissant peut-être que jamais. La ligue nouvelle est fondée sur le principe d’une égalité, d’une réciprocité parfaite entre les confédérés ; mais par sa position centrale entre la Grèce asiatique et la Grèce d’Italie et de Sicile, parle nombre plus considérable de ses négociants et la supériorité de leurs capitaux, c’est Athènes qui profite le plus de l’alliance[3]. En même temps elle conclut avec certains états, par exemple avec les rois du Bosphore cimmérien, des conventions qui lui garantissent un traitement plus favorable qu’à tous les autres acheteurs. Athènes devait donc, vers le milieu du quatrième siècle, arriver à un chiffre d’affaires plus élevé qu’au temps même de Périclès. C’est que l’amour du luxe, le goÛt des jouissances matérielles, avaient singulièrement gagné, depuis lors, dans la société grecque. Dans chaque ville les gens riches se contentaient moins aisément des denrées que leur fournissait le territoire même de leur patrie. D’autre part, ils trouvaient d’autant plus aisément à satisfaire leurs fantaisies que, vers cette époque, partout s’étaient créées des institutions destinées à développer le commerce au long cours. C’étaient des banques, dont nous avons étudié ailleurs le rôle et les opérations[4] ; c’était, chez les Athéniens surtout, une législation commerciale qu’il importe d’étudier avec quelque détail ; elle est, par certains côtés, vraiment très intelligente et très libérale, tandis qu’à d’autres égards elle est déparée et viciée par de grossières erreurs économiques.

— II —

Bien avant les états civilisés de l’Europe moderne, Athènes avait compris que les différends commerciaux veulent être jugés par une juridiction spéciale, qui s’affranchisse des lenteurs ordinaires de la justice, qui simplifie la poursuite du droit et l’exécution des jugements, qui s’inspire enfin d’un autre esprit plus rapide et plus pratique, de ce que l’on peut appeler l’esprit des affaires. Sous le nom de juges maritimes (νxυτοδίxαι), Athènes eut au quatrième siècle ce que Rome ne connut jamais, un vrai tribunal de commerce[5]. Pendant les trois mois de l’hiver, quand les tempêtes de l’Euxin, de la mer Égée et de la mer Ionienne retenaient au port capitaines et marchands, ce tribunal, présidé par les Thesmothètes, jugeait à loisir toutes les contestations[6] qui, pendant la belle saison, avaient pu naître entre négociants faisant le commerce maritime (έμαοροι), ou entre eux et les agents qu’ils employaient, capitaines, subrécargues et autres. Les juges étaient-ils pris seulement parmi les commerçants, comme, dans d’autres cas, ils étaient choisis seulement parmi les initiés, s’il s’agissait d’une profanation des mystères, ou parmi les soldats, si l’on avait à poursuivre un manquement à la discipline[7] ? C’est là une hypothèse séduisante, mais que, jusqu’ici, par malheur, aucun texte ne confirme. Sur la compétence, sur la procédure, sur les voies d’exécution, les renseignements sont un peu plus précis. L’antiquité nous a conservé, dans le recueil des œuvres de Démosthène, quatre plaidoyers qui ont été composés pour des affaires de prêts maritimes, ou contrat à la grosse aventure ; quel qu’en soit l’auteur, ils appartiennent bien au temps de Philippe, et c’est devant le tribunal des juges maritimes qu’ils ont dû être prononcés[8]. Or, dans l’un de ces discours, celui qui est intitulé contre Zénothémis, la compétence des juges maritimes et la nature des actions commerciales (δίxαι έμποριxαί) se trouve ainsi définie : elles portent sur les contestations entre capitaines et commerçants qui ont fait des conventions au sujet de marchandises à transporter de pays étranger à Athènes, ou d’Athènes en pays étranger, quand ces conventions ont été relatées par écrit ; en dehors de ces contrats, aucune action n’est recevable devant cette juridiction (§ 1).

Par cette dernière prescription, la loi qui régissait ce genre de procès dérogeait à l’un des principes fondamentaux du droit attique. Partout ailleurs dans la procédure athénienne, la preuve testimoniale l’emporte de beaucoup sur la preuve écrite ; elle est plus souvent employée, le législateur et la jurisprudence lui accordent une plus haute valeur ; ainsi les contrats les plus importants de la vie civile, comme par exemple le mariage et la vente, n’étaient le plus souvent constatés et prouvés que par le dire des témoins ; c’était par le même procédé que se tranchaient ces questions d’état où étaient engagées la condition, la liberté, parfois même la vie du citoyen ou de l’étranger. Accoutumés comme nous le sommes à toujours mettre en première ligne la preuve écrite, nous éprouvons quelque peine à comprendre comment on pouvait s’en passer dans tant de cas où pour nous, à son défaut, l’action ne serait pas recevable ; ce qui doit diminuer notre étonnement, c’est que le droit romain de la belle époque et, jusqu’à ces derniers temps, le vieux droit coutumier de la race anglo-saxonne, la commonlaw, avaient pour la preuve testimoniale cette même préférence[9]. Quoi qu’il en soit, dans le commerce, on avait senti de bonne heure, chez les Athéniens, l’utilité, la nécessité même des conventions écrites. C’était surtout dans le commerce maritime qu’elles étaient indispensables. Souvent en effet une affaire était conclue entre gens de pays différents, dont l’un restait à Athènes pendant que l’autre partait pour Syracuse, Byzance ou Cyrène ; ceux qui avaient pu assister à la conclusion du marché étaient eux-mêmes des marins ou des marchands, que leur profession dispersait aux quatre vents du ciel. Si, pour l’exécution des engagements réciproques, on n’avait dû compter que sur la mémoire des intéressés et des assistants, que de contestations et de procès ! Il y en aurait eu presque autant que d’affaires. Des conditions et des clauses jadis arrêtées, chacun n’aurait retenu que celles dont il pouvait tirer parti ; il aurait oublié tout ce qui pouvait profiter à son adversaire ; quant aux témoins, les uns auraient imité les contractants ; les autres, souvent de la meilleure foi du monde, auraient été fort embarrassés pour rien apporter de précis dans le débat. Pour tous ces prêts maritimes où était engagée à Athènes une grosse part des capitaux disponibles, l’usage prévalut donc de rédiger un acte écrit (συγγραφή)[10]. On y mentionnait la somme avancée par le préteur, le taux de l’intérêt stipulé, le navire ou les marchandises qui servaient de garantie, les conditions enfin et le mode de remboursement. Le plaidoyer contre Lacritos nous a conservé un de ces actes, un contrat a la grosse avec toutes ses stipulations (§ 10-13) ; nous en empruntons la traduction à M. Dareste :

Androclès de Sphette et Nausicrate de Caryste ont prêté à Artémon et Apollodore, de Phasélis, trois mille drachmes d’argent pour un voyage à Mendé et à Scioné, de là au Bosphore, et même, s’ils le veulent, jusqu’à Borysthène, en longeant la côte à gauche, avec retour à Athènes, à raison de deux cent vingt-cinq drachmes par mille, et de trois cents drachmes par mille s’ils ne reprennent la mer qu’à l’automne pour aller du Pont à Hiéron. Ce prêt est affecté sur trois mille amphores de vin de Mondé, qui sera chargé à Mendé ou à Scioné, dans le navire à vingt rames commandé par Hyblésios. Il est déclaré que les objets ainsi affectés sont francs et quittes de toute autre dette et ne seront point affectés à un nouvel emprunt. Artémon et Apollodore ramèneront à Athènes, sur le même navire, toutes les marchandises qu’ils auront prises en échange au Pont. Si ces marchandises arrivent, à bon port à Athènes ; les emprunteurs payeront aux prêteurs la somme qu’ils leur devront, aux termes du contrat, dans les vingt jours de l’arrivée à Athènes, sans autre déduction que celle du jet, pour le cas où des marchandises auront été jetées à la mer, par décision des passagers délibérant en commun, et celle des rançons qui pourront être payées aux ennemis. Aucune autre avarie ne sera à la charge des prêteurs. Le gage sera tenu intact à la disposition des préteurs, jusqu’à ce, que les emprunteurs aient payé la somme due, aux termes du contrat. A défaut de paiement au terme convenu, les préteurs pourront se mettre en possession du gage et le vendre au prix qu’ils en trouveront. Et si le prix est insuffisant pour remplir les préteurs de la somme qu’ils devront recevoir, aux termes du contrat, les préteurs pourront poursuivre Artémon et Apollodore sur tous leurs biens de terre et de mer, en quelque lieu que ces biens se trouvent, comme s’il y avait contre eux un jugement de condamnation et terme échu, et ce droit appartiendra à chacun des préteurs comme à tous les deux. Si les emprunteurs n’entrent pas dans le Pont-Euxin, ils feront relâche dans l’Hellespont pendant les dix jours après la canicule, et mettront les marchandises à terre dans un lieu contre lequel les Athéniens n’aient pas de représailles à exercer ; ils payeront les intérêts portés au contrat l’année précédente. Eu cas d’accident arrivé au navire sur lequel seront transportées les marchandises, on s’efforcera de sauver les marchandises ; affectées à l’emprunt, et le produit du sauvetage appartiendra par indivis aux prêteurs. A l’égard de tous ces points, rien ne pourra prévaloir sur la présente convention.

Témoins Phormion du Pirée, Céphisodore de Béotie, Héliodore de Pittos.

Comme l’atteste un témoignage ensuite cité, l’acte, scellé du sceau des deux parties intéressées[11], avait été déposé par elles chez un tiers, Archénomide, fils d’Archédamas, d’Anagyronte, qui en était encore dépositaire au moment du procès. Chacun des contractants, pour savoir à quoi s’en tenir sur ses droits et ses devoirs, devait garder une copie de l’acte. En cas de contestation, il serait toujours facile de comparer ces copies au texte authentique, qu’exhiberait devant témoins celui à qui la garde en avait été confiée. Assez souvent le dépositaire était un de ces trapézites ou banquiers qui étaient en relations continuelles avec les gens de mer et leur prêtaient les fonds de leurs clients. J’ai déposé le contrat chez le banquier Kittos, dit Chrysippe dans le discours contre Phormion (§ 6). Quelquefois, par un surcroît de prudence, l’acte était rédigé en double ; il y avait alors deux textes authentiques, deux dépositaires attitrés du contrat[12]. Cette précaution était remarquée comme une marque de méfiance.

Par exception et à la différence de ce qui se passait pour les autres contrats, l’acte écrit constituait seul ici l’engagement. Si le demandeur n’en avait point à présenter, l’instance pouvait être repoussée par voie d’exception ; le défendeur était dispensé de plaider au fond[13]. Un simple contrat verbal, que l’on aurait offert de prouver par témoins, ne pouvait fournir la matière d’une action commerciale. Il suffisait encore d’opposer une fin de non-recevoir, si la convention n’avait pas eu pour objet d’exporter des marchandises d’Athènes ou d’importer en Attique des denrées prises sur quelque autre marché[14]. A quel titre les tribunaux athéniens auraient-ils connu de conventions ayant pour objet des transports à opérer entre deux ports étrangers ? N’y trouvant aucun intérêt, la cité ne se chargeait pas d’en surveiller et d’en assurer l’exécution, alors même qu’y étaient engagés des capitaux et des citoyens d’Athènes.

C’est donc par le caractère même de la convention et non par la qualité des personnes qui l’ont conclue que se définit l’action commerciale et que se détermine la compétence. Citoyens, étrangers domiciliés, étrangers de passage, tous ceux qui, de manière ou d’autre, entraient dans une affaire de ce genre, devenaient, par ce fait même, justiciables des juges maritimes. C’étaient les archontes thesmothètes qui présidaient ce tribunal[15]. Ils en ouvraient les séances au commencement du mois de boédromion, c’est-à-dire en septembre, et les faisaient durer pendant tout l’hiver, jusqu’à la fin de munychion qui répondait à avril[16]. Alors les vents de Thrace régnaient dans la mer Égée ; on ne se hasardait guère hors des ports, et il était plus facile de réunir tout le monde, parties et témoins. Devant d’autres juridictions, les procès traînaient souvent pendant des mois et des années, comme nous l’apprenons par plus d’un plaidoyer des orateurs attiques ; Athènes connaissait ces lenteurs de la justice que, dans Shakespeare, Hamlet compte parmi les maux les plus insupportables de la vie. On avait pourtant compris combien il importait, en matière commerciale, d’arriver à de promptes décisions[17]. C’est vers le mois d’avril que commencent à souffler ces brises du sud et du sud-ouest qui poussent les navires grecs vers les détroits et vers l’Euxin, d’où les ramèneront après la moisson et la vendange, en automne, les vents étésiens. Que d’affaires auraient manqué et comme l’activité des transactions en eût été ralentie si, quand venait le printemps, les contestations eussent été encore pendantes ! Il aurait fallu, ou rester à Athènes et s’exposer ainsi à ne point prendre la mer au bon moment, ou renvoyer le débat à l’hiver suivant ; les intérêts des capitalistes auraient souffert de ce retard, et les juges se seraient trouvés encore plus embarrassés pour trancher des litiges par eux-mêmes déjà fort obscurs souvent et fort embrouillés. Il avait donc été réglé que pour toute cause de cette espèce, le tribunal devrait rendre son arrêt dans le courant du mois qui suivrait l’introduction de l’instance. De là le terme de procès mensuels (δίxαι έμμηνοι) par lequel on désigne souvent toute cette catégorie d’affaires[18].

Tout ce monde de négociants, d’étrangers, de capitaines au long cours était très nomade ; il aurait été facile au perdant de mettre à la voile par le premier bon vent et de quitter l’Attique sans régler ses comptes. Tout jugement devenait donc aussitôt exécutoire ; celui contre lequel il avait été prononcé payait ou fournissait une caution, faute de quoi il était mis en prison pour y rester jusqu’à ce qu’il se fût acquitté[19]. Comme le faisait, jusqu’à ces derniers temps, la loi française, Athènes recourait donc, pour assurer le paiement des dettes de commerce, à la contrainte par corps, tandis qu’en matière d’obligations civiles elle la repoussait par respect pour la liberté du citoyen.

Rien ne fait plus d’honneur au sens pratique des Athéniens que d’avoir su créer, à l’usage des gens d’affaires, une juridiction spéciale, plus expéditive d’allures que la justice ordinaire. A parcourir d’autres chapitres de la législation commerciale d’Athènes, on y retrouverait cette même justesse, cette même précocité d’intelligence. Ainsi le système douanier ne mérite que des éloges. Rien qui ressemble à une prohibition ou même à un droit protecteur, mais un simple droit fiscal des plus modérés. Dans le Bosphore, le prince percevait le trentième et en Thrace un dixième sur la valeur de toutes les marchandises, à l’importation et à l’exportation ; or Athènes se contenta toujours d’une taxe fixe du cinquantième ou deux pour cent[20].

Là n’était donc point le défaut de la législation qui régissait le commerce des céréales ; cette taxe était assez faible pour que les prix de la vente au détail, en Afrique, s’en ressentissent à peine, et les blés mêmes qui devaient ressortir du Pirée supportaient aisément cette surcharge. Le mal était ailleurs.

Dans les meilleures années, l’Attique, d’après les calculs de Bœckh[21], pouvait produire tout au plus les deux tiers des grains nécessaires à sa consommation annuelle ; quand le printemps avait été trop sec ou trop orageux, quand la grêle avait haché les moissons prêtes à tomber sous les faucilles, le déficit devait être bien plus considérable encore.

Ce déficit, ce n’était pas par la voie de terre que le commerce pouvait espérer le combler. La Béotie, qui touche à l’Attique, possède, il est vrai, un sol très fertile ; mais, avec sa population fort dense et moins sobre que celle d’Athènes, peut-être ne produisait-elle pas beaucoup plus de grains qu’elle n’en consommait. On était, de plus, si souvent en guerre avec Thèbes qu’il eût été fort imprudent de compter, pour s’approvisionner, sur la plaine béotienne ; on n’aurait pas voulu se mettre ainsi à la discrétion de l’ennemie héréditaire. Il y avait d’ailleurs encore une autre difficulté. Aujourd’hui, pas-un ingénieur, pas un économiste ne visite le royaume de Grèce sans s’indigner contre l’apathie de ces Hellènes qui veulent passer pour une nation européenne et qui, depuis quarante ans qu’ils sont libres, n’ont pas encore su conduire une route carrossable d’Athènes à Patras ou d’Athènes à la frontière turque. On en conclut une fois de plus que les Hellènes sont bien dégénérés, qu’ils n’ont plus rien de leurs glorieux ancêtres. C’est se faire là de singulières illusions. Sans doute la viabilité laisse fort à désirer dans les états du roi Georges ; on y a exécuté, à grands frais, des chemins de voiture dont le tracé est conforme aux règles de l’art ; mais ils n’ont jamais été entretenus, hors dans le voisinage immédiat de la capitale, et presque tous sont bientôt devenus impraticables. Il n’en est pas moins certain que la Grèce possède maintenant plus de routes carrossables qu’elle n’en eut jamais du temps de Périclès ou de Démosthène. Les Romains sont les premiers qui aient pris la peine de mener, à travers les montagnes grecques, de larges et commodes chaussées, comme par exemple la voie que l’empereur Adrien ouvrit d’Athènes à Corinthe, sur les flancs abrupts des monts Géréniens. Quant aux Grecs des beaux siècles, ils paraissent, comme le font aujourd’hui leurs descendants, s’être fort bien passés de ce qui nous paraît si nécessaire. Pour eux les vraies routes, les routes des voyages et du commerce, étaient toujours ces chemins humides de la mer que chante déjà le vieux poète, ces chemins qui mènent partout où l’on veut aller. Je doute fort qu’au cinquième et au quatrième siècle avant notre ère un chariot chargé de grains ait jamais pu franchir les défilés du Cithéron et du Parnès. Tout au plus, dans les temps de paix, s’introduisait-il par cette frontière quelques milliers de. médimnes d’orge et de froment, tandis que l’Attique, dans les années mêmes où ses récoltes avaient le mieux réussi, était encore obligée d’en importer près d’un million de médimnes[22]. C’était seulement à dos d’âne ou de mulet et par de rudes sentiers que les blés de la Béotie pouvaient arriver sur le marché d’Athènes ; aussi le prix de revient devait-il en être assez élevé, trop élevé peut-être pour qu’ils pussent, malgré la brièveté de ce trajet, soutenir la concurrence des blés mêmes de la Thrace et du Bosphore cimmérien, que des centaines de navires venaient verser par monceaux sur les quais du Pirée.

C’était donc au commerce maritime de nourrir le peuple athénien ; mais la mer, elle aussi, pouvait se trouver fermée soit par les tempêtes, soit plutôt par une flotte ennemie ou par l’hostilité des villes qui, comme Byzance, tenaient la clef des détroits. Athènes avait donc toujours peur de mourir de faim, et la peur est mauvaise conseillère. A d’autres égards, cette intelligente cité semble avoir entrevu, avoir appliqué par avance les principes mêmes de la science économique ; mais dès qu’il s’agissait de son approvisionnement en céréales, elle laissait répéter à l’assemblée et devant les tribunaux des erreurs et de dangereux sophismes dont les plus curieux échantillons se trouvent dans le discours de Lysias contre les marchands de grains (xατά τών σιτοπρλών)[23]. Que nous inventons peu, se dit-on en lisant ce réquisitoire ! Dans ce plaidoyer, qui a plus de deux mille ans, on trouverait déjà le thème de ces banales déclamations, où se complaisent encore aujourd’hui tant d’esprits, contre les affaires et contre ceux qui les font.

Lysias, ou du moins celui qu’il fait parler, accuse ces négociants de se réjouir des malheurs d’Athènes ; c’est ainsi que, sur tous les tons, en vers et en prose, on a reproché à la Bourse d’avoir, sur la nouvelle de Waterloo, coté en hausse les fonds publics. Comment d’ailleurs Lysias justifie-t-il cette grave accusation ? Il est de nos défaites, dit-il, qu’ils apprennent avant tous les autres (§ 14). Sans doute, pour être avertis promptement dans les circonstances importantes, ces négociants avaient à leurs ordres des navires fins voiliers prêts à partir aussitôt avec la nouvelle attendue et à venir tout droit la leur apporter. C’est ainsi qu’en pareil cas une maison de commerce se fait expédier aujourd’hui un télégramme par un de ses correspondants. Les moyens seuls sont changés et perfectionnés. Y a-t-il d’ailleurs là rien qui ne soit tout naturel et très légitime ? Une défaite d’Athènes modifiait singulièrement la situation des négociants du Pirée. Les détroits allaient se clore, les ports d’Athènes être bloqués, les navires, les cargaisons devenir la proie de l’ennemi ; il importait d’être prévenus à temps, pour régler les prix sur toutes ces chances de perte. Qu’on le veuille ou non, en affaires les risques se sont toujours payés, se payeront toujours.

D’autres fois, continue Lysias, ce sont eux qui inventent des désastres ; il font courir le bruit que nous avons perdu une escadre dans l’Euxin, ou qu’une autre a été capturée par lés Lacédémoniens, que les marchés vont se trouver fermés, que la paix va être troublée, et ils en sont venus à une telle haine pour vous qu’ils cherchent à tirer parti contre vous des mêmes circonstances que vos ennemis (§ 14). Rien de plus habilement perfide et de plus injuste. Aussitôt que la mer n’est plus sûre et que cessent les arrivages, n’est-il pas inévitable que tout enchérisse, puisqu’il faudra vivre sur un fonds qui ne se renouvellera pas et qui, de jour en jour, tendra à s’épuiser ? Les marchands de blé auront à acheter plus cher que par le passé le vin, l’huile et les autres denrées de première nécessité ; n’est-il pas juste qu’afin de subvenir à leurs propres dépenses ils vendent plus cher, à leur tour, le genre de denrées dont ils sont détenteurs ? Toutes ces accusations ne reposent donc que sur de grossières erreurs, filles de l’ignorance et surtout de l’envie. Plus d’un orateur famélique ne pardonnait pas leur aisance à des gens sans qui la cité n’aurait pas pu vivre même un mois. La, comme partout, de ces sophismes naquirent de mauvaises lois et d’odieuses vexations, qui aboutirent même parfois a de vrais meurtres juridiques[24]. Après le fanatisme religieux, il n’en est pas qui ait fait plus de victimes que le préjugé, que le fanatisme de la mauvaise économie politique.

C’était d’abord par la création de magistrats spéciaux que s’était manifestée cette inquiète préoccupation d’Athènes. Pour surveiller les négociants en grains, on ne s’était pas contenté des agoranomes, auxquels était confiée la police des marchés ; on avait institué tout exprès le collège des sitophylaques ou gardiens du blé[25]. Ces magistrats étaient quinze, dix dans là ville et cinq au Pirée ; ils tenaient registre du blé importé et de sa provenance (Démosthène cite leurs livres[26]) ; ils avaient aussi la farine et le pain sous leur inspection, ils veillaient à ce que ces denrées fussent vendues aux conditions légales[27]. On ne voit pas qu’ils aient eu le droit d’établir un maximum. L’état n’agissait sur les cours que par voie indirecte. Dans les temps de disette, il formait un fonds spécial (τό σιτωνιxόν ταμίεϊον) administré par des commissaires (σιτώναι) nommés tout exprès, et, par leur entremise, il achetait des grains qu’Il revendait, sans doute seulement aux plus nécessiteux et par quantités limitées, moins cher qu’on ne les payait sur le marché. D’autres fois, les blés qu’il cédait ainsi à bas prix lui venaient de quelque riche citoyen ou de villes, de princes alliés qui en avaient fait don à la cité. De toute manière, ces ventes devaient avoir pour effet d’empêcher les cours de s’élever outre mesure[28].

Même en cette matière où elle n’avait pas tout son sang-froid, toute sa clairvoyance ordinaire, Athènes n’avait donc pas été jusqu’à cette folie de vouloir fixer par décret le prix des denrées. Des gênes très réelles n’en pesaient pas moins sur les marchands de grains. La loi ne se contentait pas de considérer comme nul et non avenu tout contrat qui aurait eu pour but de fournir à un capitaine les moyens de charger, du blé pour le conduire des pays producteurs dans d’autres ports que ceux de l’Attique[29] ; elle ne se bornait point à refuser, en pareil cas, son concours et sa protection au prêteur. Elle allait plus loin, elle édictait la peine de mort contre le citoyen ou l’étranger domicilié qui transporterait ailleurs qu’au Pirée une cargaison de céréales[30]. Aujourd’hui même il serait difficile d’assurer l’effet d’une telle prescription ; à plus forte raison devait-elle rester lettre morte dans l’antiquité. Les voyages étaient plus longs ; les navires plus petits que les nôtres, n’ayant pour se guider ni les phares, ni la boussole, ni les observations astronomiques, dépendaient bien plus des caprices du vent et des hasards de la tempête ; ils n’avaient pas de papiers de bord en règle ; aucun journal n’annonçait leur arrivée dans tel ou tel port, leur départ pour telle ou telle destination ; armateurs et capitaines pouvaient donc aisément éluder cette défense ; comme le fait remarquer Xénophon, lorsqu’ils avaient chargé dés grains, ils ne manquaient pas d’aller les vendre la où ils en trouvaient le meilleur prix[31]. La loi n’en était pas moins fâcheuse ; elle pouvait tenter les sycophantes, et donner ainsi matière à de fréquentes dénonciations[32]. Sans doute les preuves à l’appui feraient défaut, mais le jury, quand le blé serait cher, quand on craindrait la disette, n’en demanderait pas tant ; les plus légers indices lui suffiraient pour prononcer une condamnation rigoureuse.

Une autre loi, qui n’était pas plus sensée et qui ne devait pas être plus respectée, aspirait à prévenir les accaparements ; elle défendait au négociant, aussi sous peine de mort, d’acheter à la fois plus de cinquante charges de blé[33]. La fraude devait être continuelle et facile ; on achetait, sous le nom d’un compère, tout ce qui dépassait cette quantité. La loi prétendait limiter à une obole par médimne le bénéfice des marchands sur le blé revendu par eux en Attique[34] ; c’était beaucoup trop peu pour les payer de leurs peines et de leurs risques, pour les décider à continuer les affaires. Aussi, comme l’atteste Lysias, ils réalisaient souvent un bénéfice bien plus élevé, ils gagnaient jusqu’à une drachme ou six oboles par médimne[35]. D’ailleurs les négociants pouvaient, dira-t-on, se dédommager sur les ventes qu’ils faisaient à l’étranger ; la loi ne leur laissait-elle pas, en pareille matière, toute liberté de fixer leur prix, comme ils l’entendraient ? Oui certes ; mais elle intervenait encore pour déterminer les quantités sur lesquelles ils pourraient opérer, et par là même elle gênait les transactions. La réexportation n’était permise que pour un tiers du blé importé en Attique[36] ; les deux autres tiers devaient demeurer et être consommés dans le pays. Il en résultait, à certains moments, sur le marché d’Athènes, une abondance factice et un avilissement des prix que suivait bientôt la cherté. En effet, promesses ni menaces n’y faisaient rien : du jour où les navires chargés de blé pouvaient tirer, sur d’autres places, meilleur parti de leur cargaison, ils désapprenaient le chemin du Pirée.

Ces règlements tyranniques, qui prétendaient faire violence à la nature des choses, auraient encore bien plus gêné l’approvisionnement d’Athènes, s’ils n’eussent été sans cesse, dans la pratique, éludés ou violés. C’était comme une lutte engagée, comme une guerre déclarée entre la ville et ceux qui la nourrissaient. Les marchands de blé, et c’était juste, faisaient payer au peuple les chances de ruine ou de mort que multipliaient, à leur détriment, des lois mal conçues et inapplicables. D’ordinaire on fermait les yeux ; mais parfois, quand le pain devenait trop cher, le peuple était pris d’accès de méfiance et de colère que se hâtaient d’exploiter les envieux et les sycophantes. On ne proposait rien moins que de livrer aux onze et de faire périr sans jugement, sur une simple décision du Sénat, les négociants en grains, presque tous simples métèques ou étrangers domiciliés[37] ; c’était à grand’peine que l’on obtenait qu’ils fussent au moins traduits devant le jury, qui n’hésitait pas à les frapper de mort. Il arrivait même que l’on s’en prit aux magistrats qui étaient chargés de prévenir les fraudes et d’empêcher les accaparements ; on les accusait d’être devenus les complices de ceux qu’ils devaient surveiller. Plus d’un de ces malheureux, Lysias nous l’assure, paya de sa vie ce crime imaginaire, des tolérances qui, à le bien prendre, étaient plus utiles que nuisibles à la cité[38].

Le Pirée avait sa halle aux blés, dans laquelle ou, tout près de laquelle siégeaient sans doute les sitophylaques. C’était le bâtiment que l’on appelait le portique de vente pour le froment (άλφιτοπώλις στοά), et qui avait été bâti par Périclès[39]. On le trouve ailleurs désigné par le titre de long portique (μαxρά στοά)[40]. Le blé étant de toutes les denrées que recevait le Pirée la plus nécessaire et s’y déversant, a l’automne, par quantités considérables, il était naturel qu’on lui eût attribué le plus étendu des cinq portiques qui se développaient sur les quais de l’emporion ou du port de commerce proprement dit. L’emporion occupait le fond, la partie nord-est du Pirée. On peut se représenter les édifices qui l’entouraient comme des magasins dont la façade, tournée vers la mer, était ornée d’un portique ouvert, sous lequel les marchands et leurs clients se mettaient à l’ombre ; c’était à la fois commode et décoratif.

De plus l’État avait ses magasins à lui, où il serrait les grains qu’il avait achetés pour son compte en temps de guerre ou de disette. L’Odéon de Périclès parait avoir été souvent employé à cet usage[41]. Quand les circonstances exigeaient que l’État fit des ventes à prix réduit, elles avaient souvent lieu dans cet édifice.

— III —

Ce blé sans lequel Athènes serait morte de faim et que, chaque automne, elle attendait avec impatience pour sa subsistance de l’hiver et du printemps, elle ne le tirait point d’un seul pays producteur, d’un marché unique ; elle eût été trop exposée s’il lui eût fallu dépendre des chances de la récolte dans une région limitée ou de la bonne volonté d’une seule cité puissante, d’un seul prince étranger. C’était surtout de l’orge que cultivait l’Attique dans ses campagnes où le sol est pierreux, sec et léger[42]. Il lui venait du froment de toutes les terres fertiles que renferme le bassin de la Méditerranée orientale. Elle en recevait de ces campagnes de la Sicile, qui devaient plus tard tant contribuer à nourrir Rome, devenue la capitale du monde[43] ; elle en recevait de l’Égypte[44], de Chypre et de Rhodes où le commerce accumulait les céréales provenant de la Syrie et des côtes méridionales de l’Asie-Mineure[45]. L’Eubée et la Chersonèse de Thrace lui en fournissaient aussi. Des clérouques ou colons athéniens avaient possédé, pendant une partie du cinquième siècle, les meilleures terres de l’Eubée et, alors même qu’ils eurent été expulsés lors des désastres qui suivirent la funeste expédition de Sicile, cette grande île était trop voisine de l’Attique pour que ses producteurs ne trouvassent pas tout profita diriger de préférence leurs grains vers ce marché tout proche où ils étaient assurés d’en trouver le placement[46]. Quant à la Chersonèse, aujourd’hui la presqu’île de Gallipoli, elle était comptée, depuis plus d’un siècle, parmi les possessions extérieures d’Athènes ; elle n’avait guère cessé de lui appartenir que pendant les quelques années qui s’étaient écoulées entre le désastre d’Ægos-Potamos et la victoire navale de Conon à Cnide. Un mur, long de 36 stades ou 7000 mètres environ, barrait l’isthme prés de Kardie et couvrait la péninsule contre les incursions des Thraces ses voisins. Les terres ainsi protégées étaient pour la plupart aux mains de propriétaires athéniens ; quoi de plus naturel pour ceux-ci que d’expédier leurs produits à Athènes, soit comme marchandise à vendre, soit comme provisions de famille ? Dans Lysias, une mère de famille, établissant contre un tuteur infidèle le compte de la fortune de ses fils, y fait entrer, dans les revenus ordinaires, un chargement de grains qui venait tous les ans de la Chersonèse[47]. La riche plaine Thessalienne, la fertile Chalcidique, différents districts de la Macédoine et de la Thrace, fournissaient aussi des céréales dans les années où leur récolte avait été bonne et dépassait les besoins de la consommation locale[48].

Athènes recevait donc du blé de toutes les provenances ; suivant les années, suivant que les prix étaient plus ou moins rémunérateurs, elle en tirait plus ou moins de telle ou de telle région mais, pris ensemble, les arrivages de l’Afrique, de la Sicile, de l’Eubée et des autres îles, ainsi que des côtes de la mer Égée, égalaient à peine, en moyenne, ceux qu’envoyait régulièrement aux greniers du Pirée la vaste plaine qui s’étend des bouches du Danube à celle de l’Hypanis (aujourd’hui le Kouban)[49]. C’est ce que nous atteste Démosthène : Le blé importé du Pont-Euxin, dit-il, donne à lui seul à peu près le même chiffre de médimnes que le total de celui que nous tirons de tous les autres marchés[50]. Un peu plus loin, d’après des documents officiels, il évalue cette quantité à 400.000 médimnes, environ 207.000 hectolitres. Le froment qui provenait de ces contrées avait la réputation ; de mieux supporter le voyage et de se garder plus longtemps que tout autre[51]. Comme une partie de celui que produit encore cette région, il devait appartenir à la catégorie de ce que l’on appelle aujourd’hui les blés durs. Ceux-ci sont plus rustiques, ils poussent a moins de frais et avec moins de soins ; or les cultivateurs scythes qui produisaient la plus grande partie de ces blés avaient sans doute des méthodes de culture très simples, très primitives.

On devait charger du blé, à destination d’Athènes, dans les ports de toutes ces cités grecques que le hardi génie de Milet, vers le septième siècle avant notre ère, avait semées du Bosphore de Thrace au pied du Caucase, sur les rivages des contrées habitées par les Thraces, les Gètes et les Scythes. Sentinelles perdues de la civilisation grecque dans ces régions lointaines, ces villes eurent pendant près de dix siècles une existence laborieuse et pénible ; elles soutinrent contre la barbarie qui les assiégeait de toutes parts des luttes obstinées qu’aucun poète n’a célébrées, que n’a racontées aucun historien, mais qui n’en ont pas moins été profitables au monde hellénique. Ces Grecs de la Scythie européenne eussent mérité d’être moins oubliés ; ils ont porté la peine de leur éloignement ; quand ils visitaient les brillantes cités de l’Asie-Mineure ou de la Grèce propre, on se moquait de leur langue incorrecte, toute pleine de solécismes, toute mêlée de mots barbares[52]. C’était pourtant grâce à leur patience et à leur ténacité que le commercé grec gardait, sur toutes ces côtes, des comptoirs et des marchés dont il tirait de gros bénéfices. Il en rapportait des produits naturels, tels que les cuirs, les fourrures et les grains, en échange desquels il plaçait avec grand avantage les produits de son sol, de son industrie et de ses arts.

Les routes commerciales qui partaient de ces ports s’enfonçaient dans le continent jusqu’à des distances dont personne n’avait l’idée avant de récentes découvertes ; il est maintenant prouvé qu’un mouvement régulier d’échanges portait les monnaies grecques, et particulièrement les monnaies athéniennes, jusque sur les rivages de la Baltique ; on en a retrouvé d’assez nombreux exemplaires dans le grand duché de Posen[53]. C’est ainsi seulement, grâce a de minutieuses observations, grâce à beaucoup de petits faits que rapproche industrieusement la science moderne, que nous arrivons à deviner quelque chose de la vie intense et féconde des cités gréco-scythiques, de leur activité commerciale, des rapports qu’elles entretenaient avec les peuples du continent, de leur influence civilisatrice et de leur rôle trop méconnu. Tous ces points de contact entre le génie grec et la barbarie qui s’agitait confusément autour de lui sont situés trop loin des grands foyers lumineux, du plein jour de l’histoire et de la littérature attique ; ils se dérobent dans l’ombre, comme les Cimmériens d’Homère, enveloppés dans les humides vapeurs du nord,

ήέρι xαί νερέλη xεxαλυμμένοι.

Seules, l’archéologie, l’épigraphie, la numismatique projettent dans ces ténèbres quelques légers rayons qui, tout faibles qu’ils soient, agrandissent pour ‘historien le champ de la vision et creusent devant lui des profondeurs que ne soupçonnaient même pas ses devanciers.

Il y aurait là toute une histoire à restituer, d’après les textes anciens, malheureusement bien courts et bien incomplets, surtout d’après les inscriptions, les monnaies, les monuments de tout genre que les fouilles ne cessent de rendre au jour. Bœckh en a réuni les principaux éléments dans la savante introduction qu’il a mise en tête de l’une des parties du grand recueil épigraphique de l’Académie de Berlin[54] ; il suffirait de compléter et de contrôler ces données à l’aide des renseignements que fournissent les marbres retrouvés, les tombeaux ouverts depuis quarante ans. Un des plus curieux chapitres de cette histoire, ce serait celui où l’on essayerait de faire revivre cette importante cité d’Olbia qui avait été fondée par Milet ù l’embouchure de l’Hypanis (le Boug), sur l’estuaire où viennent se réunir aux eaux de ce fleuve celles du Borysthène ou Dniéper, non loin de la ville actuelle de Nicolaief. On suivrait cette cité dans ses premiers efforts pour entrer en rapports avec les Scythes ses voisins, dans le développement de ses relations commerciales, dans l’activité de ses échanges et la surveillance de ses pêcheries d’où le poisson salé s’expédiait en quantités énormes vers la Grèce[55], dans les luttes toujours recommençant qu’il lui fallait soutenir pour sauver sa précaire indépendance, enfin dans les démarches de sa diplomatie ; c’était par des présents offerts à propos, par le paiement d’un véritable tribut, qu’elle tentait d’enlever aux princes indigènes le désir d’attaquer des murailles qu’elle savait défendre résolument quand elle se voyait contrainte d’accepter la guerre[56]. Il vint pourtant un moment où tout fut inutile, aussi bien les habiletés d’une politique prudente que le courage et l’emportement des résistances suprêmes ; vers le milieu du premier siècle avant notre ère, un peuple qui avait pris rapidement dans cette région une grande importance, les Gètes, s’empara d’Olbia et la détruisit[57]. Elle se releva quelques années après, grâce aux secours de ses voisins ; un certain nombre de Scythes paraissent avoir concouru avec les restes des anciens habitants à en former la population nouvelle et à en reconstruire les édifices[58]. La protection des gouverneurs romains de la Mésie s’étendit bientôt sur elle comme sur les autres cités grecques du littoral ; les armes des légions l’aidèrent à repousser des attaques qui la mirent en danger[59]. Il ne semble pourtant pas qu’elle ait jamais recouvré, du temps de l’empire, toute son ancienne prospérité ; comme grand port de commerce, ce fut une autre colonie milésienne, Tomis, aujourd’hui Kustendjè, qui prit alors le premier rôle dans cette région et le garda pendant plusieurs siècles. Quand Dion Chrysostome vint, à Olbia vers l’an 90 de notre ère, cette ville avait un air de décadence qui toucha le philosophe[60]. Observateur intelligent et curieux, Dion fut frappé d’un singulier phénomène : les Olbiopolitains (c’est ainsi que se désignent eux-mêmes sur leurs monnaies les habitants d’Olbia) connaissaient très mal la littérature classique de la Grèce ; perdus dans ce canton reculé de la Scythie, loin de ces cités de l’Ionie et de l’Attique où les lettres et les arts de la Grèce avaient porté leurs plus beaux fruits et donné à l’esprit ces fêtes que le monde n’a point revues, ils n’avaient pu se tenir au courant ; la vie leur avait été trop dure ; mais presque tous savaient l’Iliade par cœur[61]. Cet Homère que leurs ancêtres avaient apporté jadis avec eux de la vieille patrie milésienne, ils ne l’avaient point oublié, ils l’avaient enseigné à leurs enfants, de génération en génération ; ils l’avaient fait apprendre à ces fils des Scythes qui, de temps en temps, avaient pénétré dans la cité mal fermée et s’y étaient fait leur place[62]. Ce qui avait empêché la tradition de l’antique épopée de périr chez eux, parmi tant de vicissitudes et d’alarmes, dans cette vie affairée et inquiète qu’ils avaient, menée pendant près de sept siècles, c’était le culte que la cité ; depuis sa fondation, avait voué à l’Achille d’Homère ; Achille était un des dieux protecteurs d’Olbia[63]. La longue levée sablonneuse qui borne les lagunes au sud de l’embouchure du Borysthène avait reçu le nom d’Achilleios Dromos, la carrière d’Achille. Le héros aux pieds légers s’y exerçait encore à la course, de même que, dans l’île de Leuke, en face des bouches du Danube, il jouissait de son immortalité au milieu des plus vaillants de ses compagnons d’armes. Époux d’Hélène, éternellement jeune et belle, il menait là une existence bienheureuse, et les navigateurs, avant de se lancer sur cette mer redoutée, s’arrêtaient pour le saluer au passage et lui demander des vents favorables[64]. Tout pleins des chants et des récits d’Homère, les premiers colons ioniens que l’esprit d’aventure jeta sur ces plages avaient voulu établir et naturaliser avec eux, dans la région où s’enfermeraient désormais leur vie et leur pensée, ces héros dont les exploits avaient enchanté leur jeunesse. Ici comme ailleurs l’imagination grecque, avec sa facile souplesse, avait eu bien vite trouvé des formes nouvelles et de nouveaux cadres pour les mythes nés dans la patrie lointaine, pour ces nobles figures poétiques qui lui offraient, la plus haute expression de ses facultés héréditaires et de son propre génie.

Du Bosphore, que les navires grecs remontaient au printemps et par où ils débouchaient en foule dans le Pont-Euxin, il y avait loin jusqu’au dernier repli septentrional de cette vaste baie au fond de laquelle s’ouvrait le port et se dressaient les remparts d’Olbia ; aussi les marins d’Athènes et des îles aimaient-ils mieux se laisser porter par les vents du sud-ouest, qui soufflent d’ordinaire dans ces parages durant les mois de mai et de juin, vers les côtes de la grande presqu’île que nous appelons aujourd’hui la Crimée[65]. Le trajet était moins long ; mais ce qui attirait surtout vers ces rivages les capitaines et, les négociants grecs, c’est qu’ils y trouvaient ; sinon un champ de production plus riche et plus étendu ; tout au moins des cités helléniques jouissant d’une indépendance moins précaire qu’Olbia plus assurées du lendemain, mieux en mesure d’assurer au commerce, avec la sécurité des transactions, tous les avantages d’un marché régulièrement approvisionné. Ces cités se divisaient en deux groupes. Le premier, au sud-ouest de la péninsule, était formé de la ville de Chersonesos et de diverses bourgades qui en dépendaient ; le second, séparé du premier par une côte montagneuse et sans ports, comprenait toute la partie orientale de la Crimée avec les villes de Theudosia et de Panticapée, ainsi que Phanagorie sur la côte asiatique du Bosphore cimmérien, maintenant le détroit d’Iénikalé ; c’était ce que les historiens modernes appellent le royaume du Bosphore, ce que les Attiques désignaient d’ordinaire par ce simple mot, le Bosphore (ό Βόσπορος)[66].

Chersonesos occupait le site même de la Sébastopol moderne. Quand elle fut fondée, on l’ignore ; tout ce que l’on sait, c’est que c’était une colonie d’Heraclea Pontica, elle-même colonie des Mégariens et des Béotiens de Tanagre. Ce qui avait déterminé les Héracléotes à s’établir en ce lieu, c’était cette admirable rade que forme l’embouchure de la rivière que l’on nomme aujourd’hui la Tchernaïa, c’étaient les anses abritées et profondes qui se creusent au sud de la grande rade dans cette côte si singulièrement découpée. Le comptoir devint bien vite une cité populeuse ; celle-ci se couvrit. contre les attaques des barbares de l’intérieur en conduisant un long retranchement dans la vallée de la Tchernaïa jusqu’au fond de ce beau port naturel de Balaklava où mouillaient les flottes française et anglaise pendant le siège de Sébastopol. A l’abri derrière ces lignes fortifiées, Chersonesos semble avoir mieux défendu qu’Olbia la pureté de son sang et de sa langue ; comme le remarque Bœckh, on y écrit encore un grec très correct dans les bas temps de l’empire romain[67]. C’était sur son marché que devaient être versés les blés de la côte occidentale et une partie de ceux des fertiles plaines du centre de la péninsule ; on ne voit pourtant pas qu’Athènes ait fait beaucoup d’affaires avec Chersonesos. C’est que celle-ci, comme le prouve la langue de ses inscriptions, était une cité dorienne ; peut-être ses principales relations étaient-elles avec sa métropole, Héraclée, ou avec Byzance, autre colonie mégarienne, autre ville dorienne. Au contraire Panticapée et les villes voisines, colonies de Milet ou de Téos[68], tenaient par là, comme les Athéniens, à la souche ionienne ; c’était un premier lien, qu’avait resserré l’habitude et un long échange de bons offices. Le Bosphore était trop loin pour qu’Athènes ait pu aspirer à le comprendre dans son empire maritime ; elle s’était bornée à occuper quelques points fortifiés sur la côte, comme cette petite ville de Nymphæon, située à quelques milles au sud de Panticapée, où les Athéniens paraissent avoir tenu garnison, peut-être depuis l’expédition de Périclès dans le Pont-Euxin en 438 jusqu’en 404. On a cru retrouver dans les débris des listes de tribut la trace de quelques autres villes tributaires de la même région, mais rien n’indique que Panticapée et Phanagorie aient jamais été assujetties à cette obligation[69]. Les princes qui gouvernaient ce groupe de cités avaient pu, sans compromettre leur indépendance, cultiver une amitié dont les témoignages les flattaient, les relevaient aux yeux de leurs sujets et des étrangers. En échange de titres et d’honneurs qui ne leur coûtaient guère, les Athéniens avaient obtenu, sur ce marché, de tels avantages, de tels privilèges qu’ils avaient tout intérêt à tirer de cet entrepôt plutôt que de tout autre les blés dont ils avaient besoin.

C’est vers le milieu du sixième siècle avant notre ère que Panticapée et Phanagorie paraissent avoir été fondées l’une par Milet, l’autre par Téos, la première sur, le rivage européen du Bosphore cimmérien, là où s’élève aujourd’hui Kertch, la seconde sur la côte asiatique, en un point où une forteresse russe conserve encore le nom antique. D’un côté comme de l’autre, des tribus scythiques habitaient l’intérieur du pays ; c’étaient, en Europe, la tribu puissante des Tauroi, d’où le nom de Chersonèse taurique que les Grecs donnèrent à la péninsule, en Asie les Dandarioi, les Sindes et d’autres peuplades belliqueuses. Pour lutter avec succès contre ces barbares, il fallut éviter ces divisions intérieures et ces luttes acharnées entre cités voisines qui ailleurs, en Sicile par exemple et dans la Grande-Grèce, furent si fatales à l’Hellénisme et servirent si bien contre lui les Carthaginois et les Samnites. Rien ne nous révèle ici ces sanglants démêlés de l’oligarchie et de la démocratie où se sont usées tant de cités grecques ; sans cesser d’avoir chacune sa vie propre, ses magistrats et sa monnaie, Panticapée et Phanagorie s’unirent de, borine heure par une étroite alliance. Dès le commencement du cinquième siècle, vers 480, nous voyons à la tête de cette confédération des chefs héréditaires appartenant à la famille des Archéanactidai, auxquels succèdent, en 437, les Spartocidai, ainsi nommés de Spartocos I qui fonda cette dynastie ; celle-ci se maintint jusqu’au temps de Mithridate VI Eupator, le grand ennemi de Rome, qui s’empara du Bosphore. Sous les Spartocides, la prospérité de la ligue Bosporitaine ne cessa de se développer ; ils y firent entrer, vers 390, Theudosia, colonie milésienne dont les ruines ont été retrouvées tout près de la ville moderne de Caffa[70]. Phanagorie, Panticapée, Theodosie, c’étaient les trois cités principales de cette ligue au temps de Démosthène ; mais elle comprenait encore plusieurs villes moins importantes, fondées soit par les Milésiens soit par les princes du Bosphore, Kepoi, Cimmerion, Hermonassa, le port Sindique, Gorgippia, etc., petits ports de pêche, échelles où l’on chargeait sur des chalands les blés du voisinage pour les transporter dans le grand entrepôt de Panticapée, où venaient les chercher les navires étrangers. Il y avait même des comptoirs grecs sur divers points des Palus Méotides, notre mer d’Azov. C’étaient Tyrambe, au nord du delta de l’Hypanis ou Kouban ; c’était Tanaïs, à l’embouchure même du fleuve de ce nom. Cette ville, qui parait s’être plus tard rendue indépendante, avait fondé des comptoirs dans l’intérieur ; sur le cours du bas Tanaïs ; nous avons conservé les noms de Naubaris et d’Exopolis. Sur la côte asiatique, au milieu du quatrième siècle, la suprématie des princes du Bosphore parait s’être étendue assez loin dans l’intérieur et tout le long de la côte que dominent les prolongements septentrionaux du Caucase ; mais en Europe, sous les Spartocides du moins, Theudosia restait la limite occidentale de leur territoire. Des lignes fortifiées, dont on a relevé les traces, protégeaient contre l’humeur turbulente des Taures d’une part cette ville même et sa banlieue, d’autre part cette presqu’île qu’un isthme d’environ dix-huit kilomètres rattache à la Crimée orientale. Ce district, que les anciens nommaient la Chersonèse Tracheia, formait le domaine propre de Panticapée, et était surtout couvert par d’importants ouvrages. On donnait, dit Strabon, le nom de Bosporanoi à l’ensemble des habitants des villes et bourgades qui dépendaient de ces princes du Bosphore[71].

A propos de ce petit état grec et de son histoire, combien de questions qu’il est plus facile de poser que de résoudre ! Ces princes qui, dans un poste d’avant-garde, défendirent avec tant d’énergie et de succès, pendant plusieurs siècles, les intérêts de la civilisation hellénique, quelle était leur origine, quelle était au juste la nature de leur pouvoir et comment se conciliait-t-il avec ces habitudes républicaines que paraissent avoir gardées les cités du Bosphore ? A quelle race appartenaient ces populations dites scythiques que les princes du Bosphore, sur la côte d’Europe comme sur la côte d’Asie, ont contenues d’un bras si ferme et qu’ils ont fait travailler à leur profit et à celui de la Grèce, les unes comme sujettes, les autres comme alliées et clientes ? Dans quelle mesure Grecs et barbares avaient-ils ici mêlé leur sang, comme à Olbia ; quels emprunts les Scythes de l’intérieur, dans un contact si prolongé, avaient-ils faits à cette civilisation supérieure, et, d’autre part, dans quelle mesure les Grecs des villes, sans cesse appelés par leurs affaires à résider au milieu des indigènes, avaient-ils subi l’influence de ces laboureurs, de ces pêcheurs, de ces mariniers, de tout ce peuple qu’ils dirigeaient et qu’ils exploitaient, de ces soldats barbares qui devaient former le gros de l’armée des princes du Bosphore ?

Comme l’indique la forme même de leur nom, les Archéanactides, étaient des Grecs ; on est fondé à se les représenter comme une vieille famille dans le sein de laquelle était pris le premier magistrat de la confédération ; l’histoire d’Athènes, de Corinthe et de bien d’autres villes grecques nous fournit des exemples analogues pour la période qui précède l’établissement du gouvernement populaire. Bœckh a mis en lumière un texte qui témoigne de la part qu’une bande d’émigrés mityléniens aurait prise à la colonisation du Bosphore[72]. Il a rappelé le nom d’Archæanax que portait le Lesbien par qui fut fondée la ville de Sigée, à l’entrée de l’Hellespont[73], il a encore groupé quelques autres légers indices, et il en a conclu que les Archæanactides étaient d’origine éolienne[74]. Quoi qu’il en soit de cette conjecture, tout ce que nous en savons se réduit à une brève mention de Diodore. Il n’est pas vraisemblable qu’ils aient porté le titre de roi, qui n’existait au sixième ni au cinquième siècle dans aucune cité ionienne leur titre officiel était sans doute celui d’archonte du Bosphore (άρχων τοΰ Βοσπόρου) que nous voyons se perpétuer, sous les deux dynasties suivantes, jusqu’à l’époque romaine[75].

Quant aux Spartocides ou Leuconides, comme on les appelle tantôt d’après le fondateur de cette dynastie, tantôt d’après le plus connu de ces princes, d’après celui que nomment le plus souvent les orateurs athéniens, j’inclinerais à croire qu’ils ne sont pas de race grecque. Bœckh a déjà remarqué le caractère thrace de plusieurs dès noms qui se répètent dans la liste des princes de cette famille, Spartocos et Pærisadès par exemple[76]. Il y a, si je ne me trompe, quelque chose d’encore plus significatif. On sait quelle était, aux yeux des Grecs, la valeur des couronnes remportées dans les grands jeux de la Grèce, combien les couronnes olympiques ou pythiques ajoutaient à la réputation et au prestige de la famille ou du prince qui réussissait à les remporter ; on sait avec quelle passion les tyrans de Cyrène et de Syracuse, comme plus tard les rois de Macédoine, désirèrent et poursuivirent ces triomphes qui les relevaient aux veux de leurs sujets et répandaient leur gloire dans tout le monde grec. Les princes du Bosphore, nous le verrons, paraissent avoir été très sensibles aux honneurs que leur décernèrent les Athéniens et d’autres cités grecques[77] ; mais, alors même que leurs relations furent le plus étroites avec la Grèce, nous ne voyons pas qu’aucun d’entre eux ait eu l’idée de faire courir en son propre nom des chars à Olympie, comme l’avaient fait les Arcésilas, les Hiéron, les Denys et les Philippe. Ce n’est point que la dépense les eût effrayés ; le luxe des tombes royales que l’on a découvertes prés de Panticapée suffit à nous donner une haute idée de leur richesse. La vraie raison, c’est qu’ils eussent été repoussés comme barbares. Il n’est d’ailleurs pas impossible de s’expliquer comment un Spartocos, Thrace de naissance, sera devenu le chef d’un groupe de cités grecques. Les citoyens de Phanagorie, de Panticapée et des petites villes voisines ne pouvaient former à eux seuls l’armée qui servait à lutter sans cesse contre ces tribus plus ou moins sauvages par lesquelles on était enveloppé et pressé de toutes parts ; ils étaient trop peu nombreux et trop occupés de leurs affaires. Pour soulager les citoyens, pour garnir toutes les lignes, toutes les forteresses qui couvraient un territoire toujours menacé par les brusques et capricieux assauts de la barbarie, pour avoir en tout temps des forces disponibles à jeter, aussitôt l’alarme donnée, sur tous les points attaqués, il avait fallu enrôler des mercenaires ; par l’appât d’une haute paie dont le poids ne pesait pas lourd au commerce florissant du Bosphore, on avait attiré, on avait retenu des hommes énergiques, de toute race et de toute langue ; il n’en manquait point des vallées du Caucase aux forêts de la Thrace. Spartocos doit être un condottiere thrace que ses talents de général, son prestige et la confiance des troupes auront désigné, dans un moment de péril, comme seul capable de sauver l’état[78] ; il aura peut-être été porté au pouvoir par un coup de main militaire, mais lui et ses successeurs s’y seront maintenus par les égards qu’ils témoignèrent à la population grecque et les services qu’ils ne cessèrent point de rendre pendant plus de trois siècles.

Ces égards, ces ménagements habiles, nous en avons une preuve frappante : tout absolue que fût sans doute l’autorité de ceux auxquels obéissait l’armée, ces princes, dans leurs rapports avec les Grecs leurs sujets, se contentèrent toujours du titre antique et républicain d’archontes ; ils affectèrent de ne revendiquer le titre et le pouvoir royal que comme maîtres des tribus barbares qu’ils avaient, par une longue suite de guerres, soumises à leur suprématie. Dans le discours contre Leptine[79], Démosthène mentionne ce Leucon auquel les Athéniens avaient rendu de si grands honneurs et auquel ils n’auraient point marchandé le titre royal s’il lui avait plu de s’en parer ; or il l’appelle seulement l’archonte du Bosphore. C’était là le terme officiel et consacré, comme nous le prouve une formule qui revient plusieurs fois, avec de légères variantes, dans les inscriptions de Phanagorie. Il s’agit d’indiquer la date d’un monument ou d’une offrande votive, et voici comment elle est inscrite sur le marbre : Parisadès fils de Leucon étant archonte du Bosphore et de Théodosie et régnant sur les Sindes, les Torètes et les Dandariens[80]. C’est vers la fin du troisième siècle avant notre ère que les Spartocides commencent à mettre leur nom avec le titre de roi sur les monnaies frappées dans le Bosphore ; jusque-là les pièces sorties des ateliers de ces villes n’avaient porté que le nom même de ces cités avec les emblèmes propres à chacune d’elles[81]. Il nous est difficile de dire jusqu’à quel point la réalité correspondait à ces apparences. Le prince résidait à Panticapée, où ses gardes l’entouraient[82]. Sous les yeux de ce prince et sous la main de ses mercenaires, il ne devait guère rester de place pour la liberté politique et pour les discussions de l’agora ; si le nom de certaines magistratures républicaines se perpétuait, ce que ne nous apprennent point les inscriptions, les titulaires en devaient être réduits à des fonctions de simple police et d’administration municipale. Lisez le récit, que nous fait Diodore, de la guerre qui s’engagea entre les fils de Pærisadès, l’histoire des meurtres par lesquels Eumelos, en 309, se débarrassa de tous ses compétiteurs au trône ; vous y verrez ce prince assemblant sur la place publique les citoyens de Panticapée et leur adressant une harangue pour se justifier ; il leur explique sa conduite, il leur promet de leur rendre la constitution sous laquelle avaient vécu leurs pères ; il leur fait remise des impôts qui avaient été établis dans ces derniers temps ; désormais, leur déclare-t-il, ils seraient affranchis de toute contribution comme l’avaient été leurs ancêtres[83]. Diodore ajoute qu’il tint ses promesses et depuis lors gouverna conformément aux lois. Nous ne sommes point en mesure de vérifier l’exactitude de ces assertions ; il est possible que les exemptions de taxe aient été maintenues, mais il semble bien douteux que la liberté politique ait refleuri à Panticapée et qu’Eumelos ait été moins absolu que ses prédécesseurs. Une inscription qui doit dater du règne de son père nous montre ces princes exerçant souverainement un droit qui dans toute cité libre appartient au sénat et au peuple, celui de conférer la proxénie et les privilèges qui s’y rattachent ainsi que certains avantages commerciaux[84]. Il en est de même pour les conventions conclues entre Athènes et les princes du Bosphore ; c’est à la bonne volonté de Leucon et à ses sympathies pour Athènes que Démosthène en attribue tout le mérite[85]. Tout ce que l’on peut dire, c’est que ces princes s’attachèrent à sauver les apparences, qu’ils ménagèrent l’amour-propre de, leurs sujets des cités grecques et conquirent leur reconnaissance et leur affection. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’éloge que leur accorde Strabon : On les appelait tyrans, dit-il, quoique la plupart d’entre eux aient gouverné avec douceur[86]. Pærisadès même avait été assez populaire et assez aimé pour recevoir après sa mort les honneurs divins[87].

Quelles limites atteignit le royaume du Bosphore en pays scythe, c’est ce que ne nous apprend aucun historien. En Europe, il est difficile de dire pourquoi les Spartocides ne semblent point avoir cherché a soumettre les Taures ; ils leur avaient laissé, au moins pour toute la période qui nous occupe, et le pays montueux qui forme la côte méridionale de la Crimée, et les plaines fertiles du centre et de l’est ; peut-être ce peuple était-il plus belliqueux et mieux armé que les tribus asiatiques. Quoi qu’il en soit, de ce côté, ces princes paraissent s’être contentes de la Chersonèse Trachée, couverte par ses fossés et ses remparts ; Theudosia et sa banlieue étaient le seul point qu’ils possédassent en dehors de cette frontière[88]. Au contraire, de l’autre côté du détroit, ils s’étendirent vers le nord, vers l’est et vers le sud. La première tribu scythe qu’ils aient subjuguée, ce sont ces Sindes qui avaient donné leur nom à la péninsule appelée aujourd’hui presqu’île de Taman et alors Sindike, avec ses terrains humides et ses lagunes poissonneuses