LA RELIGION ROMAINE D’AUGUSTE AUX ANTONINS

 

LIVRE TROISIÈME — LA SOCIÉTÉ ROMAINE DU TEMPS DES ANTONINS

CHAPITRE TROISIÈME — LES CLASSES INFÉRIEURES ET LES ASSOCIATIONS POPULAIRES.

 

 

— I —

Après nous être occupés des lettrés, des riches, des gens du monde, nous voici arrivés aux classes inférieures. La part qu’elles ont prise au triomphe du Christianisme nous fait un devoir de les étudier. Malheureusement, il n’est pas aisé de les connaître : les sociétés ne montrent volontiers que leurs étages les plus élevés ; à mesure qu’on descend, le jour diminue. A la distance où nous sommes de l’époque que nous étudions, les sommets seuls nous apparaissent avec quelque clarté ; le reste est couvert d’ombre. C’est une raison de plus de recueillir avec soin tous les renseignements épars que la littérature et l’épigraphie nous ont conservés, et qui peuvent nous donner quelque idée de la situation morale et religieuse du peuple de Rome et de l’empire au temps des Antonins.

Il ne semble guère douteux que, dans les villes et les campagnes, la populace n’ait été en général fort attachée à ses dieux. L’acharnement qu’elle mit à poursuivre les Chrétiens en est la preuve. C’est un fait incontestable que le Christianisme a soulevé chez le peuple des colères furieuses. Combien de fois, dit Tertullien, ne nous a-t-on pas accablés de pierres, et n’a-t-on pas mis le feu à nos maisons ! Dans la fureur des Bacchanales, on n’épargne pas même les morts. Oui, l’asile de la mort est violé ; du fond des tombeaux où ils reposent, on arrache les cadavres des Chrétiens, quoique méconnaissables et déjà corrompus, pour les insulter et les mettre en pièces ![1] L’attachement du peuple aux cultes anciens ne se comprendrait guère, s’il était vrai, comme on l’a souvent prétendu, que ces cultes ne faisaient rien pour lui ; mais cette opinion n’est pas tout à fait juste, au moins pour l’époque qui nous occupe. A Rome, depuis que les plébéiens avaient conquis l’égalité politique, ils s’étaient fait une place dans la religion comme dans l’État ; ils avaient accès à tous les sacerdoces importants, ils pouvaient devenir grands pontifes. On ne voit pas que dans les temples il y eût aucun privilège reconnu pour la naissance et la fortune. Sans doute le riche, qui pouvait offrir plus de victimes, se flattait d’attirer plus facilement tu faveur des dieux ; mais le pauvre ne désespérait pas non plus de l’obtenir. Horace console une femme du peuple qui s’attriste de ne pouvoir immoler ni bœufs ni brebis aux divinités qui la protégent, on lui disant qu’il suffit de les couronner de romarin et de myrte, et qu’elles se contentent d’un gâteau de farine et de quelques grains de sel pétillants[2] ; ces offrandes, au moins, sont à la portée de tout le monde. Parmi les dieux de l’Olympe, il en était de plus populaires que les autres, que les pauvres gens priaient avec plus de confiance et dont ils espéraient être mieux écoutés ; les ouvriers et les esclaves adoraient surtout Hercule et Silvain. Mais ces dévotions particulières ne les empêchent pas de s’adresser aussi aux divinités que tout le monde et le meilleur monde invoque. Le roi des dieux et des hommes, le grand Jupiter lui-même, accepte très volontiers les hommages les plus humbles. De simples soldats, des affranchis, des fermiers d’un petit champ, se mettent hardiment sous sa protection et ne paraissent pas craindre que leurs prières soient mal accueillies. Il en est de même pour les fêtes ; le peuple prend part à toutes, mais il en a qu’il aime plus que les autres, qui sont plus gaies, plus bruyantes et semblent lui appartenir davantage. Telle est celle de Fors Fortuna, au mois de juin, où la foule se rend au temple construit par le roi populaire Servius Tullius, en descendant le Tibre sur des barques ornées de feuillage et de fleurs, et où l’on boit force rasades en l’honneur da bon prince et de sa vertueuse épouse[3]. Telle est aussi celle d’Anna Perenna, qui se célèbre dans le bois sacré de la vieille déesse, sur les bords du fleuve, et dont Ovide nous fait une si agréable description. Le peuple arrive, dit-il ; ou s’étend çà et là sur l’herbe verte pour boire ensemble, et chacun est assis à côté de sa chacune. Le plus grand nombre dîne en plein air ; quelques-uns se construisent de petites cabanes avec des branches d’arbres ; d’autres plantent des bâtons en guise de colonnes et étendent au-dessus leur toge pour se faire une toute. Bientôt le soleil et le vin les échauffent. Ils se souhaitent l’un à l’autre autant d’années d’existence qu’ils vident de verres vous en trouverez qui sont capables de boire autant de coups que Nestor a vécu d’années et qui arrivent jusqu’à atteindre l’âge de la Sibylle. Ils chantent tout ce qu’ils ont appris dans les théâtres et accompagnent leur chant de gestes cadencés. Puis, le dîner fini, ils se mettent à danser lourdement avec leurs compagnes en habits de fête, qui font flotter leurs cheveux aux vents. Quand ils reviennent, le soir, ils ne se tiennent plus sur leurs jambes, et l’on se rassemble pour les voir passer[4].

Nous avons vu que, dans ce mouvement qui emporta toute la société des deux premiers siècles vers les religions de l’Orient, la part des plébéiens fut considérable. Comme ils faisaient beaucoup pour elles, elles se gardèrent bien de les négliger. Il y avait, dans ces cultes, tout un clergé inférieur qui vivait avec le peuple et exerçait beaucoup d’influence sur lui. Les pauvres étaient initiés à ces religions nouvelles tantôt par ces bayadères syriennes qui formaient des associations[5], et qui, la tête couverte d’une mitre asiatique, allaient danser dans les cabarets enfumés[6], tantôt par ces prêtres misérables et débauchés, forcés souvent de vendre leurs insignes pour vivre[7], et que Juvénal nous montre étendus et dormant dans un mauvais lieu, à côté de matelots et de voleurs, entre un esclave fugitif et un employé des pompes funèbres[8]. Sans doute, il n’était pas toujours facile aux pauvres gens de prendre part aux grands mystères : nous savons par Apulée que ceux d’Osiris coûtaient cher[9]. Ils ne pouvaient pas noir plus se permettre ces purifications des tauroboles, dont les dépenses étaient considérables ; mais il devait y avoir à Rome des initiations populaires, comme celles des Orphéotélestes de la Grèce. Parmi les gens qui, dans le culte secret de Mithra, prennent le titre de pères et de lions, on trouve quelquefois des noms d’affranchis[10]. Il y avait aussi des purifications à bon marché, et Cicéron nous parle d’un certain Licinius, à la fois sacrificateur et cabaretier, qui se chargeait de purifier les esclaves et de leur donner à boire[11]. Les grandes dames faisaient venir le destin chez elles. Les astrologues, les chaldéens, qu’elles payaient généreusement, se dérangeaient pour aller leur prédire l’avenir. Les pauvres gens étaient moins favorisés. Le destin du peuple, dit Juvénal, loge près du grand cirque ou dans les quartiers reculés qui longent le rempart. C’est là que la robuste plébéienne vient consulter les devins pour savoir s’il lui faut quitter le cabaretier pour épouser le fripier[12]. Apulée nous a décrit, dans un des passages les plus curieux de ses Métamorphoses, les prêtres mendiants de la déesse syrienne qui s’en allaient sur les grands chemins excitant la dévotion publique par leurs jongleries. Vêtus et parés comme des femmes, le visage fardé, la tour des yeux peints, la tête couverte de petites mitres, ils entourent respectueusement leur idole, qui, enveloppée d’un voile de soie, est portée sur un âne. Ils se livrent à des évolutions frénétiques, renversant la tète, tournant le cou dans tous les sens et faisant voler en rond leurs cheveux flottants. Par intervalles, ils se mordent les chairs, et avec un couteau à deux tranchants ils se font des entailles aux bras. Quand on passe devant une maison de bonne apparence et qu’on suppose habitée par une personne riche et généreuse, les hurlements redoublent. Alors l’un d’eux se livre à des transports plus désordonnée. Il tire à chaque instant de sa poitrine de profonds gémissements, en inspiré qui ne peut retenir le souffle divin dont il est rempli, et il fait semblant de succomber au plus violent délire. Il s’accuse lui-même de quelque indiscrétion sacrilège et annonce qu’il va se punir de ses mains. Saisissant alors un fouet particulier à ces efféminésce sont des bouts de laine tordus ensemble et terminés par plusieurs osselets de mouton comme par autant de nœuds, il s’en frappe à coups redoublés... Ils s’arrêtent ensuite pour recueillir dans les plis de leurs robes les pièces de cuivre et même les pièces d’argent qu’on leur jette à l’envi. Des Aines pieuses apportent du vin, du lait, du fromage, du blé, et même de l’orge pour l’âne qui porte la déesse. Ils prennent tout et l’empilent dans des sacs préparés pour cette aubaine[13]. Puis, quand la récolte est faite et qu’ils sont rentrés chez eux, ils se livrent aveu les produits de la journée aux plus honteuses orgies.

Tels étaient les prêtres qui d’ordinaire se chargeaient de répandre les idées religieuses parmi les pauvres gens des villes et des campagnes. Quand on songe que le peuple était entièrement livré à ces influences, quand on se souvient que la philosophie antique n’a fait que bien peu d’offerts pour arriver jusqu’à lui, on n’est pas surpris de voir ce qu’il y avait de bas et de grossier dans sa dévotion. Mais pour être souvent peu éclairée, elle n’en était pas moins ardente. Une grande partie des monuments religieux que nous avons conservés de ce siècle est l’œuvre de personnes qui appartenaient aux dernières classes de la société. Les inscriptions que ces monuments portent sont souvent curieuses à étudier : on y voit que cos pauvres gens, gui ne tenaient guère à respecter les traditions anciennes, s’adressaient à tous les dieux sans scrupule et les confondaient dans leurs prières[14] ; c’est chez eux que s’accomplissait le plus librement ce mélange de tous les cultes qui, en élargissant les croyances, préparait les voies au Christianisme. Il faut pourtant faire entre eux quelques distinctions ; la religion populaire n’avait pas les mêmes caractères partout.. C’est surtout dans les villes qu’on était avide de nouveautés et qu’on se précipitait volontiers vers les dieux de l’Orient ; les campagnes restaient plus fidèles ô l’ancienne religion. La vieille mythologie était née de la contemplation de la nature ; dans les champs, elle se retrouvait chez elle. L’hypocrisie, la contrainte, l’air officiel, étaient tout à fait bannis de la religion champêtre. Les fêtes y prenaient un caractère gracieux et sincère dont Mme était pénétrée. Il était difficile d’assister sans quelque émotion, dans un beau pays, aux processions des ambarvales ou aux cérémonies qui accompagnaient la vendange et la moisson. Les poètes les plus légers trouvent des accents religieux pour les dépeindre. Tel est ce tableau qu’Horace a fait en quelques vers gracieux des Faunalia, qui se célébraient en décembre[15]. On voit bien aussi qu’Ovide, qui est allé voir à Falérie la fête de Junon, en est revenu charmé. Il est heureux de nous décrire la forêt antique ombragée d’arbres touffus, sous l’ombre desquels on ressent l’impression de la divinité, l’autel grossier qui reçoit les voeux des fidèles, puis la procession qui s’approche aux sons de la trompette, les jeunes filles vêtues de blanc qui portent sur leur tête les objets sacrés, et, au milieu du silence de la foule, la déesse qui s’avance entourée de ses prêtres, tandis que les filles et les garçons, revêtus de leurs plus beaux habits, étendent leurs manteaux sur la route, partout où elle doit passer[16]. Ovide ajoute que c’est une fête très ancienne et qu’elle remonte au temps d’Halésus, le fondateur de Falérie et le héros des Falisques. Tandis que tout se renouvelle sans cesse à la ville, tout se conserve aux champs. On y raconte toujours les vieilles légendes, et l’on continue à y ajouter foi. Pourquoi douterait-on que les dieux se soient souvent montrés aux mortels, quand on n’est pas éloigné de croire qu’on les a quelquefois rencontrés soi-même ? II est si facile, lorsqu’on rentre chez soi un soir d’été, la tête pleine de récits fabuleux, l’âme excitée par l’ivresse de la nature, de prendre pour l’apparition de Silvain ou de Faune l’ombre d’un arbre qui s’agite au coin d’un bois, ou d’entendre dans le bruit lointain de la brise le rire des nymphes et des satyres qui jouent dans la vallée. On le croit et on le raconte, itou pas comme le prétend Lucrèce, pour faire honneur à son canton, pour empêcher qu’on ne suppose qu’il est désert de dieux[17], mais parce qu’on pense que c’est la vérité. Aussi les superstitions poussaient-elles avec abondance dans les campagnes, comme sur un sol fertile. Les charlatans y vendaient toutes sortes de recettes pour guérir les maladies des hommes et des animaux. On y débitait des formules magiques qui devaient attirer la pluie ou éloigner la grêle. Sur la porte de toutes les fermes italiennes on lisait une défense faite aux femmes de passer le long des chemins en filant, parce qu’on croyait que le fuseau porte malheur aux récoltes[18]. On ne doutait pas qu’il n’y eût des charmes au moyen desquels on pouvait attirer chez soi la moisson du voisin. L’historien Pison racontait qu’on accusa de ce crime un affranchi qui par son industrie savait tirer de ses champs plus que ne faisaient les autres. Au jour marqué, il parut devant le peuple, amenant avec lui ses esclaves robustes, ses charrues brillantes, ses bœufs bien nourris : Voilà tous mes charmes, dit-il ; il n’y manque que mes travaux assidus, mes veilles, mes sueurs, que je ne puis pas vous mettre sorts les yeux[19]. Ces croyances superstitieuses se trouvaient déjà dans la loi des Douze Tables ; mais, je l’ai déjà dit, rien ne s’oubliait au village. Aux derniers temps, on y consacrait des arbres aux dieux, comme à l’époque du bon roi Latinus ; au lieu de statues d’or et d’ivoire, on y vénérait les bois sacrés et le silence même des forêts[20]. On y couvrait de bandelettes les pieux plantés en terre qui marquaient la limite des champs ; on y arrosait d’huile des pierres qui étaient censées représenter quelque divinité[21]. Les fêtes les plus anciennes étaient aussi les plus respectées. Aux Palilies, qui rappelaient la fondation de Rome, les paysans sautaient à travers de grands feux allumés, comme chez nous à la Saint-Jean, ils se réunissaient, tant que dura l’empire, au son de la trompette, dans les carrefours des grands chemins, et y célébraient les compitalia rustica avec la même gaieté que du temps des rois[22]. Les fêtes de la vendange, les plus vieilles de toutes, excitaient encore, sous Théodose, des éclats de joie désordonnée qui scandalisaient les Sens sages. C’est là, sur le terrain même où l’antique religion était née, où elle avait poussé ses plus profondes racines, qu’elle se maintint le plus longtemps, et voilà pourquoi il fut si difficile au Christianisme victorieux dans les villes d’achever la conquête des campagnes.

 

— II —

Ce que nous venons de dire des croyances populaires au IIe siècle est loin de suffire à notre curiosité, mais il n’est pas aisé d’y ajouter. La vie intérieure et domestique des Romains pauvres nous échappe ; nous ne pénétrons pas dans ces petites mansardes sous les toits — cenacula —, où ils logent près du nid des colombes[23]. Heureusement, quand ils sortent de chez eux, nous les retrouvons. Il nous est possible, grâce à l’épigraphie, de les suivre dans ces associations où se passe une bonne partie de leur existence. C’est là que les petits négociants, les affranchis, les ouvriers, se rassemblent le plus qu’ils peuvent avec des gons de même métier ou de même fortune ; c’est là qu’il faut les aller chercher, si nous voulons savoir comment ils vivaient et quels étaient loura habitudes et leurs besoins, leurs misères et leurs plaisirs. D’ailleurs ces associations ont toutes plus ou moins un caractère religieux, et une étude de la religion romaine ne peut se passer de lui connaître.

Le besoin de se réunir, de se fortifier en s’associant était au moins aussi grand dans l’antiquité qu’aujourd’hui, et parmi les peuples anciens, les Romains sont peut-être celui qui l’a le plus vivement éprouvé. Leurs historiens font remonter la naissance des premières associations romaines jusqu’à l’origine même de la ville : ils nous disant que Numa, pour mêler ensemble les Latins et les Sabins, qui persistaient à rester séparés, divisa tout le peuple en neuf corps de métiers[24]. À côté de ces corporations ouvrières auxquelles on accordait une antiquité si respectable, il existait des confréries religieuses, appelées des sodalités, qu’on croyait plus anciennes encore. Elles étaient affectées au service d’un dieu, et se réunissaient dans son temple. Le prêtre de la société — flamen — immolait la victime, les confrères la mangeaient, et le repas commun était la grande affaire des associés[25]. Quand un culte étranger était introduit à Rome, ou même, simplement quand un temple était bâti, on avait soin d’instituer une sodalité qui devait fêter le nouveau dieu ou se charger du service du temple. C’est ce qu’on lit notamment à l’époque de la seconde guerre punique, lorsqu’on alla chercher à Possinunte la statue de la mère des dieux[26].

Cos associations, ou, comme on les appelait, ces collèges se multiplièrent d’abord sans être inquiétés par l’autorité. Tant que la république fut florissante, il ne semble pas qu’aucune entrave sérieuse ait été mise au droit de s’associer. La loi se contentait d’on prévenir les excès ; elle défendait les réunions nocturnes on clandestines qui pouvaient nuire à la sécurité publique, mais elle permettait les autres. Le peuple usa longtemps avec modération de cette faculté qu’on lui donnait de se réunir ; c’est seulement vers la fin du VIIe siècle de Rome qu’il en abusa. Des sociétés politiques se formèrent alors, sous le nom de collegia sodalitia ou compitalitia, pour influer sur les élections ou exciter des mouvements populaires, et l’abus, comme il arrive toujours, amena la perte du droit. Avec l’empire, les associations entrèrent sous un régime nouveau. César et plus tard Auguste supprimèrent tous les collèges qui leur semblaient dangereux ; ils ne laissèrent subsister que les plus innocents ou ceux que leur antiquité rendait vénérables, et il fut établi qu’à l’avenir on n’en pourrait plus instituer de nouveaux sans une autorisation spéciale. Ces autorisations n’étaient pas données au hasard, et les empereurs avaient soin, avant de les accorder, de prendre l’avis du sénat[27]. Comme la paix intérieure qu’ils donnaient à Rome et au monde était leur principale raison d’exister, ils voulaient la maintenir à tout prix. Pleins d’une juste méfiance pour cette multitude affamée et cosmopolite qui allait se cacher dans les quartiers obscurs des grandes villes, ils étaient décidés à lui enlever d’avance tout moyen des organiser. Les princes les plus sages et les plus fermes, ceux qui tenaient le plus à la bonne administration de l’empire, étaient ceux aussi qui surveillaient le plus sévèrement les anciennes associations et qui permettaient le moins d’en établir de nouvelles. Pendant que Pline gouvernait la Bithynie, il demanda l’autorisation à Trajan de fonder à Nicomédie un collège de 450 ouvriers charpentiers, qui serait chargé d’éteindre les incendies ; l’empereur refusa. N’oublions pas, lui écrivait-il, combien cette province et surtout cette ville ont été troublées par des sociétés de ce genre. Quelque nom qu’on leur donne, pour quelque motif qu’ils soient institués, ils ne tarderont pas, quand ils seront réunis, à devenir une association factieuse[28]. Les codes romains conservent la mention de lois, de sénatus-consultes, de décrets impériaux, qui interdisent ou limitent le droit d’association. Les gouverneurs avaient ordre de faire exécuter rigoureusement ces lois dans les provinces ; à Rome, ceux qui osaient les violer étaient traduits devant la première autorité de la ville, le præfectus urbi. La punition du coupable était terrible. Quiconque, dit Ulpien, établit un collège illicite, est passible des mêmes peines que ceux qui attaquent à main armée les lieux publics et les temples[29]. Il pouvait être, au choix des juges, décapité, jeté aux bêtes ou brillé vivant.

Ces menaces, malgré leur rigueur, furent tout à fait impuissantes. Il est remarquable que les collèges se soient beaucoup plus multipliés sous l’empire, où on les traitait si sévèrement, que sous la république, où on les laissait libres. Au moment même où le jurisconsulte Gaius, interprète de la doctrine officielle, disait : Il y a très peu de motifs pour lesquels on permette d’établir de ces associations[30], elles remplissaient Rome, elles se glissaient dans les plus petites villes, elles pénétraient dans les camps, d’où l’on tenait spécialement à les exclure ; elles couvraient les plus riches provinces. Les lois portées contre elles paraissent avoir été très peu respectées. Comme elles se heurtaient contre un besoin impérieux qu’éprouvaient alors toutes les classes de la société, il fallait toujours les renouveler[31]. L’autorité ne se décidait à appliquer les peines rigoureuses qui frappaient les sociétés illicites que dans les cas extraordinaires : on sait, par exemple, qu’elle en fit usage contre les Chrétiens ; mais le plus souvent elle fermait les yeux et laissait faire. Avec le temps, elle finit même par permettre de bonne grâce ce qu’elle était impuissante à empêcher. L’empereur Alexandre Sévère se fit le protecteur déclaré de ces associations qui avaient tant inquiété ses prédécesseurs. Il donna, dit son biographe, une existence officielle à tous les collèges d’arts et de métiers, leur accorda des défenseurs et régla devant quels juges ils devaient comparaître pour chaque délit[32]. Était-ce un acte de faiblesse ou un calcul de politique ? N’y faut- il pas voir aussi un effet de cet adoucissement général des mœurs qui finissait par pénétrer dans la loi ? Il y avait quelques années à peine qu’une constitution célèbre de Caracalla venait d’étendre le droit de cité à tous les peuples de l’empire. La vieille législation romaine, étroite et rigoureuse, s’élargissait de tous les côtés, et, au milieu même des malheurs publics, sous des princes détestables ou impuissants, la société et les lois s’imprégnaient tous les jours davantage de civilisation et d’humanité.

Les collèges étaient surtout nombreux à Rome ; ils s’étaient répandus aussi dans toutes les provinces de l’empire, mais ils n’eurent pas partout la même fortune. Ils se multiplièrent et devinrent puissants dans les pays riches, où florissaient le commerce et l’industrie, où la vie municipale s’était développée, en Orient, en Italie, dans les Gaules. Là on les rencontre partout et à tous les degrés de la société. Les négociants, les affranchis, les esclaves y sont comme distribués dans des associations de toute sorte, qui portent les noms les plus divers. Leur nombre est souvent considérable dans la même ville ; il arrive qu’on en compte plusieurs sur la même place, dans la même rue[33]. On a souvent essayé, parmi cette multitude un peu confuse, d’établir quelques distinctions pour se reconnaître. Le classement le plus simple, le plus naturel, est celui qui nous est fourni par le Digeste. En parlant des associations et de leurs privilèges, le Digeste met à part celles où l’on est reçu à cause du métier qu’on exerce et qui ont été instituées pour travailler dans l’intérêt du public[34], c’est-à-dire les corporations ouvrières et industrielles. L’autre classe serait donc composée de ces mille collèges de toute sorte et de toute forme, qui ne contiennent pas, comme les autres, des gens exerçant la même profession, et où l’on ne se réunit que dans l’intérêt ou pour l’agrément des membres.

Les associations ouvrières, les premières qui frappent les yeux, sont aussi les plus aisées à connaître. Elles étaient fort nombreuses et répondaient à tous les commerces. Dans les plus humbles, comme dans les plus élevés, on cherchait à se réunir. Les divers et les muletiers formaient des collèges, comme les négociants en vin et en blé. Au-dessous des navigateurs qui traversaient la mer, il y avait ceux qui faisaient le service des lacs et des rivières, les patrons de radeaux et de barques — lenuncularii, scapharii —. Dans les industries variées qui concernent la toilette, surtout colle des femmes, il y avait place pour une infinité de collèges d’importance très différente, depuis ceux où l’on travaillait la laine, où en la teignait en pourpre, jusqu’aux foulons, aux marchands de bas et aux cordonniers. Aujourd’hui les commerçants qui tiennent la première place dans nos ports de mer sont les armateurs ; de même alors la corporation des patrons de navires ou des nautes était rangée parmi celles que l’on considérait le plus. On les trouve en grande estime dans toutes les villes de commerce : à Arles, à Ostie, ils forment cinq associations différentes. Un des plus anciens souvenirs que nous ayons conservés de l’existence du vieux Paris, c’est un monument élevé par les nautes de la Seine[35]. A Lyon, on distinguait les nautes du Rhône et ceux de la Saône ; ils formaient deux corporations puissantes, qui possédaient des comptoirs dans les villes voisines des deux rivières ; les personnages les plus élevés de la cité étaient fiers de leur appartenir, et les habitants de Nîmes leur réservaient quarante places dans leur bel amphithéâtre[36]. Auprès d’eux, il faut placer tous les collèges qui s’occupent des arts et des industries indispensables : les fabri tignarii ou charpentiers, chargés de tout ce qui concernait la construction des édifices ; les marchands de bois — dendrophori —, les fabricants de drap commun — centonarii — ; les marchands de vin, qui paraissent avoir été très estimés à Ostie, à Lyon et dans d’autres grandes villes ; les boulangers — pistores —, que Trajan organisa en société et auxquels il donna des privilèges particuliers[37]. Toutes ces corporations entretenaient des rapports fréquents avec l’autorité, qui avait besoin d’elles pour assurer la prospérité matérielle de l’empire. Les Césars s’en occupaient beaucoup, sachant que l’obéissance des peuples dépend souvent de leur bien-être, et ils ne négligèrent pas de récompenser les collèges qui les aidaient dans cette tâche. Claude encouragea le commerce maritime, pour lequel les sages de l’époque d’Auguste n’avaient que des insultes, et il traita très favorablement ceux qui s’y livraient[38]. Il est probable que d’autres corporations furent aussi l’objet de faveurs semblables[39]. Le pouvoir éprouva de plus en plus le besoin d’avoir recours à elles à mesure que l’alimentation de Rome et de l’empire devenait plus difficile par suite des malheurs publics. Tous les jours, il était forcé de leur demander davantage, et l’on sait qu’à la longue ses exigences n’eurent point de terme, et qu’il fit peser sur elles le plus lourd esclavage. Au moins essayait-il de les payer en les comblant d’immunités de toute sorte. Pour la première fois peut-être les services que l’industrie et le commerce peuvent rendre au pays furent publiquement reconnus et inscrits dans la loi. C’était une grande victoire dans ces sociétés aristocratiques si dédaigneuses des métiers vulgaires qui ne recherchent qu’un gain sordide[40], et les grands seigneurs de l’époque républicaine auraient été sans doute fort scandalisés d’entendre Symmaque, le premier magistrat de Rome, dans une harangue solennelle, faire l’éloge des bouchers, des boulangers et des charcutiers, et dire qu’à leur façon ils servaient la patrie[41].

Les corporations ouvrières de l’empire romain font songer à celles qui ont existé si longtemps chez nous et que la Révolution a détruites. Les nôtres étaient des corps privilégiés qui avaient pour unique dessein de protéger une industrie, mais qui, par les impôts qu’ils levaient sur les artisans et les règlements étroits qu’ils leur imposaient, finirent par devenir très contraires à la liberté du travail qu’ils devaient défendre. Celles de atome s’occupaient beaucoup aussi de leurs intérêts communs ; on songeait, en s’unissant, à prémunir le métier qu’on exerçait contre les empiétements des métiers rivaux et les exigences du fisc : où l’individu isolé eût été écrasé, l’association résistait. Quand elle se croyait lésée, elle se plaignait aux magistrats de la province où elle résidait. Quelquefois elle s’adressait directement à l’empereur lui-même. Pendant que Strabon était à Corinthe, il vit partir les députés d’une corporation de pécheurs qui s’en allaient à Rome pour obtenir d’Auguste une diminution de tailles. Ce qui rendait ces pauvres gens si audacieux, c’était la force que donne l’association. A Rome, comme chez nous, le désir d’être plus forts était une des principales raisons qui engageaient les ouvriers à s’associer. Il faut pourtant remarquer que les corporations romaines, surtout dans les premiers temps de l’empire, n’étaient pas aussi spéciales, aussi exclusives, aussi rigoureusement fermées que les nôtres. Quoique le titre qu’elles portent désigne une profession particulière, il s’en faut beaucoup que tous les gens qui-la composent exercent le même métier. Sans parler des membres honoraires, auxquels on demandait seulement d’être riches et généreux, et de ceux qui se glissaient dans des corporations auxquelles ils étaient étrangers pour participer aux privilèges dont elles jouissaient[42], les inscriptions nous montrent que, parmi les membres actifs — coporati —, il y en avait dont la profession ne répondait guère au nom que portait le collège, et qui ne se cachent pas pour le dire, ce qui prouve qu’on ne songeait pas à s’en étonner. A Lyon surtout, le mélange se fait de la façon la plus étrange. Nous voyons, par exemple, qu’un fabricant de toiles — lintearius — fait partie du collège des marchands d’outres[43]utricularii —, et qu’un marchand de salaisons est à la fois naute du Rhône et membre actif du collège des entrepreneurs de bâtisse[44]. On doit en conclure que ces fabri, ces nautæ, ces utricularii, ne formaient pas des corporations bien exclusives. Si leur seul motif de se réunir avait été l’exercice ou la protection d’une industrie commune, ils n’auraient pas admis parmi eux des gens qui exerçaient des professions différentes. Ils avaient donc un autre dessein, et il faut bien admettre que, même dans les corporations ouvrières, on s’associait avant tout pour le plaisir de vivre ensemble, pour trouver hors de chez soi des distractions à ses fatigues et à ses ennuis, pour se faire une intimité moins restreinte que la famille, moins étendue que la cité, pour s’entourer d’amis et se rendre ainsi la vie plus facile et plus agréable. Ce but est en réalité celui de toutes les associations romaines, aussi bien des collèges, où l’on est reçu à cause du métier qu’on exerce, que de tous les autres. Ainsi ils se ressemblent pour l’essentiel et différent entre eux plutôt d’importance que de nature. Leur organisation surtout est la même, et l’on voit bien qu’ils ont été institués sur un modèle commun. On peut donc, en réunissant ce qu’on sait de chacun d’eux et en négligeant quelques diversités de détail, tracer de la manière dont ils s’administraient, de la vie qu’on y menait, du bien qu’ils ont pu faire et des limites dans lesquelles ce bien s’est arrêté, un tableau général qui puisse à peu près convenir à tous.

 

— III —

Essayons d’abord de nous faire quelque idée de la manière dont ces associations se formaient. Les occasions qui pouvaient leur donner naissance étaient très diverses. Comme il faut se connaître avant d’avoir la pensée de s’associer, il était naturel qu’elles fussent composées d’abord de personnes que rapprochaient des occupations communes, qui, par exemple, exerçaient les mêmes métiers. C’est la raison qui rendit les corporations ouvrières, dont je viens de parler, si nombreuses à Rome et dans l’empire. Il arrivait souvent aussi qu’on s’associait pour remplacer la famille et la patrie absentes. Les étrangers, quand ils ne voulaient pas se trouver isolés dans les villes oui ils venaient se fixer, n’avaient que deux ressources : ou bien ils se faisaient agréger aux collèges du pays et se procuraient ainsi des relations et des amitiés toutes faites[45], ou, s’ils étaient en grand nombre, ils s’associaient entre eux. C’est ce qui arrivait surtout dans les grandes villes de commerce, où les voyageurs et les négociants affluaient de toutes les parties du monde. Les habitants de la ville phénicienne de Béryte établis à Pouzzoles y formaient un collège riche qui possédait un champ de sept arpents avec une citerne et des bâtisses[46]. Il y avait deux collèges de négociants asiatiques à Malaga[47]. Chez les Bataves, aux extrémités du monde romain, noua trouvons un collège des étrangers — collegium peregrinorum — où devaient se rassembler tous ceux que le commerce avait entraînés dans ces contrées barbares[48]. Les Romains, qui s’étaient abattus avec tant d’avidité sur les provinces conquises et qui les exploitaient en maîtres, sentaient le besoin de s’associer pour se défendre au milieu de ces pays qui les détestaient. C’est sans doute à cette origine qu’il faut rapporter ces collèges des gens de la ville — collegia urbanorum —, dont il est question dans les inscriptions de l’Espagne[49] : la ville par excellence, c’était Rome, et l’on comprend bien que les Romains égarés dans la Bétique ou la Lusitanie aient aimé à se rapprocher et à vivre ensemble, à peu prés comme nos émigrés dans les contrées les plus lointaines cherchaient tous les moyens de se réunir pour causer de Paris. Les vieux soldats, qui avaient presque toujours vécu dans les provinces éloignées, sur les frontières de l’empire, ne devaient plus connaître personne lorsque, après avoir reçu leur congé, ils rentraient dans leur pays. Aussi voyons-nous qu’ils y forment des associations sous la titre de vétérans de l’empereur — veterani Augusti —. Les vétérans de l’empereur ne pouvaient manquer de jouir d’une certaine considération dans ces petites villes qui étaient si fières de se choisir pour magistrat quelque centurion en retraite[50].

Quelquefois les associations n’avaient pas d’autre raison de se former que le voisinage. En ce temps où la vie municipale avait tant de force, être voisin était bien plus un lien qu’aujourd’hui. Le voisinage, dit un des personnages de Térence, est le degré inférieur de l’amitié[51]. Des collèges s’établissaient souvent entre ceux qui habitaient le même quartier et qui avaient coutume de se voir. C’est ainsi qu’était né sous la république celui des gens du Capitole — collegium Capitolinorum — ; ils ne sont pas rares non plus sous l’empire. Beaucoup de ceux qui portent alors le nom d’une divinité se composaient de personnes qui demeuraient  prés de son temple, et qui avaient plus de confiance dans ce dieu parce qu’il était leur voisin. Ce n’était pas seulement dans les mêmes quartiers qu’on s’associait, mais dans les mêmes maisons. On sait quel monde de clients, d’affranchis, d’esclaves, se groupait autour des grandes familles ; des associations s’établissaient naturellement entre eux. Le palais impérial ressemblait à une ville ; Il devait, comme les villes, contenir des collèges de toute sorte. La mention en est assez fréquente dans les recueils d’inscriptions[52] : c’est ainsi, par exemple, que nous voyons tin cuisinier en chef de l’empereur et sa femme faire un legs au collège des cuisiniers qui réside au Palatin[53]. Les maisons des riches prenaient modèle sur celle du prince. Il n’était pas rare de voir des hommes généreux, souvent aussi des femmes, instituer chez eux des collèges et les doter. Presque toujours ces collèges réunissaient les esclaves et les affranchis de la maison, auxquels les maîtres étaient bien aises de donner quelques distractions pendant leur vie et une tombe après leur mort[54]. Ils se composaient quelquefois aussi d’hommes libres, clients ou amis, auxquels un homme important offrait un asile dans son palais ou dans ses terres[55]. Cette générosité trouvait sa récompense dans les hommages que les associés ne marchandaient pas à leur bienfaiteur. A l’exemple de ce qui se faisait pour les empereurs, lis rendaient un culte aux dieux domestiques de celui qui voulait bien les recevoir chez lui, et s’ils n’osaient pas aller jusqu’à lui décerner l’apothéose, ils en approchaient. Nous en connaissons qui laissent entendre, par le nom qu’ils prennent, qu’ils ne se sont associés que pour honorer en commun les statues et les images du riche qui les protège — collegium cultorum statuarum et clipeorum L. Abulli Dextri[56] —.

Voilà quelques-uns des motifs qui donnaient ordinairement naissance à des collèges ; nous ne pouvons pas avoir la prétention de les énumérer tous, et il en est beaucoup qui nous échappent. Plus d’une fois sans doute ils devaient leur origine au hasard : c’était une rencontre fortuite qui rapprochait des gons animés des mêmes désirs, souffrant des mêmes peines, et qui leur donnait la pensée de se réunir. Il n’était pas nécessaire, pour s’associer, d’exercer la même profession, d’être voisins ou compatriotes ; il suffisait de se trouver isolés, de se sentir faibles, d’éprouver le besoin de s’unir pour combattre ensemble la misère ou l’ennui. Ce besoin n’était pas rare alors, surtout drus les classes laborieuses. Les sociétés aristocratiques de l’antiquité ne s’étaient guère préoccupées de leur sort. La situation des ouvriers y était fort mauvaise ; leur origine ne les recommandait pas à la protection de la loi et à la sympathie des gens riches. Ils étaient ordinairement de race servile ; l’affranchissement les avait un jour jetés au milieu des hommes libres, sans fortune, souvent sans famille, portant au front le stigmate de l’esclavage. Leur vie était d’ordinaire très misérable ; la solitude devait souvent leur poser, surtout dans ces grandes villes que Chateaubriand appelle des déserts d’hommes, où l’on est si profondément étranger l’un à l’autre, quoiqu’on vive côte à côte, et où les bruits du dehors rendent l’isolement si amer. S’il se trouvait parmi eux quelque homme entreprenant et qui fat connu dans ce monde inférieur, la pensée lui venait vite de faire cesser cette solitude. Les exemples qu’il avait sous les yeux lui en fournissaient facilement le moyen : tout était plein, jusque dans les plus petites villes, d’associations de tout genre. Il groupait donc autour de lui ses compagnons d’infortune, il prenait un de ces prétextes qui donnaient le droit de se réunir sana éveiller les inquiétudes de l’autorité ; quelquefois il allait trouver un riche qu’il savait généreux, et, soit par les libéralités d’un protecteur, soit par la seule initiative des membres, un collège se fondait.

Le premier soin des nouveaux associés devait être de se faire un règlement. Ce n’était pas un travail bien difficile : on se contentait de copier les lois qui régissaient les municipes. Le collège est aussi pour ses membres une sorte de cité particulière, une république, et il aime à en prendre le nom dans ses jours d’apparat — respublica collegii[57] —. Le règlement fait, les collègues se réunissent pour le signer. La cérémonie était importante, et nous voyons qu’on le signait quelquefois dans un temple, sans doute pour lui donner plus d’autorité[58]. C’était la loi du collège, une lui rigoureuse, qui décornait des amendes, qui exigeait le respect. On devait l’afficher dans un lieu apparent, afin qu’elle fût toujours sous les yeux des confrères ; on la communiquait aux nouveaux venus pour leur faire bien connaître leurs devoirs et leurs droits. Toi qui veux entrer dans cette association, dit un de ces règlements, commence par lire la loi avec soin et n’entre qu’après ; c’est le moyen de n’avoir pas lieu de te plaindre plus tard[59].

En même temps la société se choisissait des chefs. Leur nombre et leur nom différaient d’un collège à l’autre, quoique en réalité leurs fonctions fussent à peu près semblables partout. On les appelait tantôt maîtres et présidents — magistri, quinquennales —, tantôt administrateurs — curatores —, et ils restaient ordinairement en charge pendant un an. Au-dessous de ces magistrats supérieurs, il y en avait de moins importants, des questeurs, par exemple, chargés de surveiller la petite fortune de la société. Ils étaient tous distingués des associés ordinaires par certaines prérogatives : ils recevaient une meilleure portion dans les dîners de corps, et une somme plus forte dans les distributions d’argent[60]. Ils avaient aussi l’honneur d’être placés en tête de l’album du collège : on donnait ce nom à la liste officielle de tous les membres. Elle était tenue avec soin et révisée tous les cinq ans, comme celle du sénat romain et des conseils municipaux des villes de province. Le président, élu l’année où l’on devait faire cette révision, avait sans doute le même droit que les censeurs de Rome, il excluait de lit société les membres indignes. La liste, une fois arrêtée, était gravée et affichée en cérémonie. Nous voyons à Cumes qu’à l’occasion de la dédicace de l’album des dendrophores, le président donne à dîner à tous les collèges[61]. Une chance heureuse nous a conservé plusieurs de ces albums ; ils sont pleins de renseignements curieux pour nous. Ils nous montrent surtout jusqu’à quel point la race romaine a poussé en toute chose l’amour de l’ordre et le respect de la discipline : ce sont les vertus qui l’ont faite si grande ; elle comprenait qu’on n’arrive à commander au monde qu’à la condition de savoir obéir chez soi, et que, si les forces dont se compose une nation ne parviennent pas à se coordonner et à se subordonner entre elles, elles s’épuisent on efforts isolés et Inutiles. Les albums nous font voir que cet esprit de soumission, ce respect de la hiérarchie, avaient pénétré jusque dans les dernières classes de la société. Ce sont précisément les qualités qui nous manquent le plus, et il est naturel qu’on les retrouve encore moins dans nos associations qu’ailleurs. Quoique à Rome les collèges fussent composés surtout de pauvres gens, on ne s’y révoltait pas contre les inégalités sociales ; il semble au contraire qu’on les acceptait sans résistance et presque sana peine. L’album les reproduit fidèlement, sans essayer de les atténuer. En tête sont placés les dignitaires de toute sorte, les protecteurs ou patroni, les présidents sortis de charge — quinquennalitii — et ceux qui sont en exercice — quinquennales —. Ces fonctionnaires sont souvent en fort grand nombre ; comme leur libéralité est une des sources les plus abondantes des revenus de la société, on s’enrichit en les multipliant. Au-dessous d’eux se trouve la foule des associés ordinaires — plebs, sequela —. Ils sont rangés le plus souvent d’après la place qu’ils occupent dans le monde, les hommes libres d’abord, les affranchis ensuite. Si le collège contient des affranchis et des esclaves, les esclaves viennent à la fin de la liste[62]. Quelquefois le nombre des confrères est limité ; il arrive que les empereurs, en autorisant une association, fixent le chiffre des membres dont elle doit se composer, de peur qu’elle ne devienne dangereuse en s’étendant trop[63]. Quelquefois aussi les fondateurs ou les bienfaiteurs de la société ne voulût pas qu’elle s’accroisse, de pour que les sommes qu’ils lui lèguent ne soient insuffisantes pour la faire vivre[64]. Quand elle n’est pas limitée, le nombre des associés devient quelquefois très considérable. Il faut alors établir quelque ordre dans cette foule. On suit encore ici l’exemple des cités, on divise les confrères en centuries et en décuries[65]. Cette division commode se retrouvait partout ; on l’avait appliquée à ces grands troupeaux d’esclaves entassés dans les maisons des riches. Le Christianisme, qui emprunta tant de choses à l’organisation des collèges, la transporta dans ses monastères. : Les cénobites, dit saint Jérôme, sont distribués en décuries et en centuries, en sorte que chaque groupe de neuf moines est dirigé par le dixième, et qu’à leur tour dix décurions sont sous les ordres d’un centurion[66].

C’était aussi une affaire grave pour un collège qui venait de naître que de choisir le lieu de ses réunions. Quelques-uns, les plus misérables, se rassemblaient simplement au cabaret[67] ; mais il fallait qu’ils fussent bien pauvres pour n’avoir pas un local qui leur appartint. Suivant les pays, le local portait des noms différents. On l’appelait d’ordinaire le lieu du repos et du loisir, schola. Remplacement de la schola était souvent fourni par quelque riche protecteur ; si le collège était de ceux qui avaient des rapports avec l’administration de la cité, comme les augustales ou les fabri, les décurions permettaient de la construire sous les portiques de quelque basilique ou sur quelque terrain municipal[68]. L’entretien et l’embellissement de la schola étaient un des grands soucis des dignitaires de l’association. Les uns en refaisaient à leurs frais le pavé et le vestibule[69], les autres l’ornaient de marbre et y plaçaient des siégea et des tables d’airain[70]. Dans les collèges riches, la schola, successivement embellie par tous les administrateurs qui se succédaient, devait être souvent somptueuse. Nous avons une courte description de celle du collège d’Esculape et d’Hygie, qui était pourtant composé de pauvres gens : elle contenait une petite chapelle avec une sorte de cour ombragée de treilles où les collègues prenaient le frais, et une terrasse couverte et exposée au soleil, qui servait pour les repas de corps[71]. La chapelle était sans doute ornée avec un soin jaloux. Si l’on en juge par ce qui arrive dans les confréries d’aujourd’hui, les associés devaient en être fiers, et ils voulaient que celle de leur collège fût plus belle que toutes les autres. C’était la place naturelle de tous les objets d’art dont héritait l’association. La flatterie y multipliait les statues de l’empereur et de sa famille ; on y trouvait non seulement l’image de la divinité protectrice de la société, mais beaucoup d’autres dieux qui en apparence n’avaient aucun rapport avec elle. C’est ainsi que deux affranchis généreux lèguent aux greffiers des édiles sept statues de dieux d’argent pour les placer dans leur schola[72], et qu’un fonctionnaire du collège des marchands de drap laisse à sets confrères des candélabres d’airain sur une base de marbre, surmontés d’un Cupidon qui tient à la main des corbeilles[73]. La chapelle était vraiment le lieu principal de la schola et le centre du collège ; c’est là que les associés se réunissaient pour prendre les décisions importantes : nous avons un décret des charpentiers et des marchands de drap de Rhegium qui se choisissent un protecteur ; il est daté du temple de leur collège, in templo collegii fabrorum et centonariorum[74].

Ce souci que les collèges témoignent pour leur chapelle et pour leurs dieux nous amène naturellement à parler du caractère religieux des associations romaines. On ne peut pas essayer de suivre les associés dans leurs lieux de réunion, d’assister à leurs assemblées et à leurs fêtes, sans être frappé de la place importante que la religion occupait chez eux. Il n’est pas surprenant qu’il en fût ainsi : les collèges s’étaient fondés sur le modèle de la cité, et ce qui constituait la cité citez les peuples antiques c’était l’adoration du même dieu. C’est aussi par un culte commun que les collèges affirmaient leur existence. Ils avaient l’habitude de se choisir un patron dans le ciel, et le prenaient d’ordinaire parmi les divinités les plus puissantes. Les joueurs de flûte s’étaient adressés à Jupiter lui-même, et le sénat leur avait accordé le privilège de célébrer leurs banquets dans le Capitole. Minerve était fêtée par presque tous les corps de métiers ; parmi ceux qui s’étaient mis particulièrement sous sa protection, Ovide cite les tisserands, les foulons, les teinturiers, les cordonniers, les charpentiers, les médecins. Et vous aussi, ajoute-t-il, troupe misérable et si mal payée, pauvres maîtres d’école, gardez-vous de négliger la déesse ; c’est elle qui vous donnera des élèves[75]. La société des habitants du Vélabre nous a laissé un témoignage de sa dévotion : c’est un monument qu’elle élève au dieu saint, au dieu grand, à Bacchus, père, protecteur et conservateur des associés[76]. Les fonctionnaires religieux ne manquaient pas dans les collèges. Pour entretenir la chapelle, on nommait un sacristain — ædituus —, et quoique à l’exemple de ce qui se passait dans la cité, le culte dût être accompli d’ordinaire par les magistrats de l’association, quelques-unes se donnaient pourtant des prêtres. On en trouve notamment dans celles qui portent le titre de collèges des jeunes gens — collegia juvenum[77] — et dans celles qui sont composées de soldats[78] et de gens de théâtre. En général, les sociétés d’acteurs paraissent avoir été fort dévotes. Celles des mimes et des athlètes grecs avaient mis à leur tête un grand prêtre et se donnaient le nom de saint synode. Ce nom, qui est resté en usage dans les églises d’Orient, n’est pas celui dont nous désignerions aujourd’hui une réunion de comédiens ; mais il faut se rappeler le rapport étroit qui, chez les peuples antiques, unissait à la religion les jeux du théâtre et du cirque. Ils faisaient partie du culte public, et les acteurs se trouvaient ainsi presque transformés en prêtres de la cité. Du reste, les membres du saint synode n’avaient pas pour cela des habitudes plus morales, et Aulu-Gelle rapporte que les gens sages recommandaient avec soin aux jeunes gens de ne pas les fréquenter[79].

Il est assez difficile de savoir au juste ce qu’il y avait de réel et de sincère dans ces apparences religieuses dont les associations romaines aimaient à s’entourer ; beaucoup pensent aujourd’hui qu’il ne faut pas prendre leur dévotion au sérieux. Quelle que fût l’origine de ces collèges, le temps avait fort relâché les liens qui les attachaient à la religion. En réalité, les intérêts matériels et les plaisirs mondains lés occupaient plus que tout le reste. C’est ainsi que chez nous la plupart des corporations qui ont grandi au moyen lige sous l’aile de l’Église ont fini par s’en séparer ; elles sont aujourd’hui tout à fait sécularisées. On commettrait une erreur ridicule, si l’on se laissait tromper par les anciens noms qu’elles ont gardés, et si l’on prenait nos sociétés de Saint-Denis ou de Saint-Martin pour des réunions d’anachorètes. Le saint n’est plus pour elles qu’une étiquette qui les distingue ou le prétexte de quelques joyeux repas. Les associations romaines ont pu suivre la même soie, seulement elles se sont arrêtées en chemin. Jamais elles n’en sont venues à se séculariser autant que les nôtres ; si l’esprit religieux s’est affaibli chez elles, elles ont au moins conservé les pratiques et lé culte. Un monument élevé par les adorateurs de la fontaine d’Eure — cultores Urœ fontis —, qui se trouve au musée de Lyon, représente un confrère dans l’attitude d’un prêtre qui sacrifie, une patère à la main et la tête voilée[80]. Les sacrifices ont toujours tenu une grande place dans la vie des collèges. Leurs règlements faisaient un devoir aux magistrats de se vêtir de blanc les jours de fête et de venir apporter aux dieux de l’association l’encens et le vin[81]. A de certaines solennités, les associés sortaient en grande pompe de leur schola ; ils traversaient les rues de Rome, précédés de leurs bannières[82], comme les confréries d’aujourd’hui, et s’en allaient sacrifier à quelque temple célèbre[83]. Ces cérémonies ont duré autant que l’empire. Jusqu’à la fin, les associations sont restées fidèles à leur ancien culte ; elles ne se sont jamais émancipées tout à fait de la religion. Aussi le Christianisme, lorsqu’il fut le maître, parut-il à certains moments redouter l’influence qu’elles conservaient sur l’esprit du peuple. Quand les empereurs chrétiens, à l’instigation des évêques, renversèrent les autels et s’emparèrent des temples, ils ne négligèrent pas de confisquer aussi les biens de quelques-unes de ces sociétés, qui leur semblaient les derniers soutiens du paganisme[84].

 

— IV —

Les collèges avaient encore un autre lien avec la religion : ils se rattachaient à elle par le soin qu’ils prenaient de la sépulture de leurs membres. Les funérailles étaient dans l’antiquité encore plus que chez nous un acte religieux. On croyait fermement que ceux-là seuls jouiraient du repos et du bonheur dans l’autre vie qui avaient été ensevelis selon les rites ; aussi prenait-on autant de peine pour se préparer un tombeau qu’un Chrétien met de soin à se munir, avant sa mort, des derniers sacrements. C’était le souci de tout le monde ; on y songeait, d’avance pour n’être pas pris au dépourvu. On tenait surtout, quand c’était possible, à être enterré auprès des siens, dans des sépultures de famille. La vieille société aristocratique de Rome en avait fait un devoir sacré pour tous ceux qui appartenaient à quelque ancienne maison. La religion des tombeaux est si grande, dit Cicéron, qu’on regarde comme un crime de se faire ensevelir hors des monuments de ses aïeux[85]. Ainsi l’avait prononcé le jurisconsulte Torquatus. Les collèges, qui remplaçaient souvent la famille pour les pauvres gens, avaient été amenés à construire pour leurs membres des sépultures communes. Après avoir passé la vie ensemble, dans les mêmes travaux et les mêmes plaisirs, n’était une consolation de reposer dans la même tombe. Ce désir était surtout très vif parmi les associations les plus humbles ; leurs protecteurs le savaient bien, et une de leurs libéralités consistait à aider le collège qui leur avait fait l’honneur de les nommer dans la construction de son tombeau. C. Valgius Fuscus, dit une inscription d’une petite ville d’Italie, a donné ce terrain au collège des muletiers de la porte des Gaules pour la sépulture des associés, de leurs descendants, de leurs femmes et de leurs concubines[86].

Ainsi dans la plupart des collèges il était d’usage que les associés soi faisaient enterrer ensemble ; mais indépendamment de ceux qui, fondés pour d’autres intérêts, se construisaient des tombeaux communs, il y en avait dont la sépulture était l’unique affaire et qui n’étaient institués que dans le dessein spécial de fournir à peu de frais une tombe à leurs membres. Ces collèges funéraires, comme on les appelle ordinairement, sont très imparfaitement connus. Ils devaient être fort nombreux ; le nom qu’ils prenaient, la façon dont ils étaient constitués, ont sans doute beaucoup varié selon les pays et les époques ; aujourd’hui nous ne pouvons plus distinguer parmi eux avec quelque assurance que deux groupes différents qu’il importe d’étudier à part. Le premier de ces groupes a eu l’avantage de laisser des monuments qui de bonne heure ont attiré l’attention des savants sur lui ; on les appelle des colombiers — columbaria — : ce sont des édifices souterrains dans les murs desquels on creusait de petites niches qui contenaient une ou deux urnes[87]. A l’origine, ces columbaria étaient destinés à réunir après leur mort les affranchis et les esclaves des maisons riches : les serviteurs faisaient partie de la famille aussi, et c’était le devoir d’un maître généreux de ne pas négliger leur sépulture. On a retrouvé le columbarium qui contient tous les affranchis de Livie. Quelquefois des étrangers étaient admis à contribuer aux dépenses du monument, et ils avaient naturellement leur part de propriété quand il était fini[88]. Les gens qui n’avaient pas de tombeau de famille regardaient comme avantageux de trouver place dans ces édifices qui résistaient mieux au temps et à la malveillance qu’une pauvre tombe isolée, placée sur le bord d’un grand chemin ; aussi prit-on bientôt l’habitude de s’associer pour faire construire un columbarium à frais communs. Ce qui caractérise les associations de ce genre, c’est qu’on ne les appelle pas des collèges, mais des sociétés, et que ceux qui les composent se contentent de prendre le nom général de socii sans y rien ajouter ; En réalité, elles sont tout à fait organisées comme les collèges ordinaires : la société a ses administrateurs qui font construire le columbarium, ses questeurs chargés de surveiller la caisse commune, ses décurions, parmi lesquels on trouve quelquefois des femmes. Le monument achevé, on se partage les places : chacun reçoit lui certain nombre de niches, suivant sa mise de fonds ; s’il en a trop pour son usage, il les donne ou les vend : il se faisait là, comme dans les catacombes chrétiennes, un véritable commerce de tombes. L’acheteur, pour n’être pas inquiété, mentionne souvent le contrat sur son épitaphe ; il indique le nombre et la place des niches qu’on lui a cédées[89], et il a soin de dire que la vente s’est faite en présence des associés pour la rendre plus solennelle[90]. Les gens qui sont enterrés dans ces columbaria appartiennent à des conditions très différentes, mais les plus nombreux sont les affranchis des grandes maisons, surtout ceux qui appartiennent à la domesticité impériale. Les columbaria nous donnent quelque idée de cette multitude de ‘gens attachés au service du prince. Tous les métiers qu’on exerçait au Palatin s’y retrouvent. On a même découvert, dans celui de la porte Latine ; la tombe d’un malheureux dont le rôle était bien difficile : il était chargé d’amuser Tibère. C’était un mime fort habile qui, dans son épitaphe, s’attribue l’honneur d’avoir imaginé le premier d’imiter les avocats[91].

L’autre groupe des collèges funéraires est beaucoup moins connu ; c’est seulement de nos jours qu’il a été étudié avec quelque soin[92]. Il comprend des associations très nombreuses qui se distinguent des autres par la façon dont on les désigne ordinairement : leurs membres prennent le nom d’un dieu dont ils se disent les adorateurs — cultores Jovis, cultores Herculis, etc. —. On avait cru jusqu’à présent que c’étaient des collèges purement religieux et qu’on ne les avait institués que pour honorer le dieu dont ils portaient le nom. M. Mommsen remarqua le premier que toutes les associations de ce genre, que le hasard nous avait fait un peu mieux connaître, se trouvaient être de véritables collèges funéraires ; il en conclut que les autres devaient avoir la même destination, et cette conclusion a été confirmée par toutes les découvertes récentes. Pourquoi se sont-elles appelées d’une autre manière que les sociétés qui ont fait construire les columbaria ? Par quelles différences dans leur constitution intérieure peut-on expliquer la diversité de leurs noms ? C’est ce qu’on ne peut qu’entrevoir. Il est probable que ces deux genres d’associations ne sont pas tout à fait de la même époque. Les columbaria élevés par des sociétés collectives appartiennent au commencement du Ier siècle de notre ère ; tous ceux que nous connaissons ont été construits sous les premiers Césars et n’ont servi que jusqu’aux Antonins. Les collèges du second groupe paraissent plus récents ; on n’en trouve pas de traces certaines dans les inscriptions avant Nerva. C’est donc à cette date, vers la fin du IIe siècle, au moment où commençait cette ère des Antonins, qui devait être si glorieuse, qu’un certain changement a dd s’opérer dans l’organisation des collèges funéraires ; mais il n’est pas aisé de dire quelles en étaient la nature et l’étendue. Ce qu’on voit de plus certain, c’est que, pour les funérailles des associés, c’est-à-dire pour ce qui était l’objet principal de l’association, on ne procédait pas toujours dans la seconde époque de la même façon que dans la première. Les cultores deorum enterraient sans doute encore quelquefois leurs morts dans des tombeaux communs[93], mais ils avaient aussi une autre manière de pourvoir à la sépulture de leurs membres. C’est ce qui nous a été révélé par la découverte qu’on a faite, en 1816, de la loi du collège des adorateurs de Diane et d’Antinoüs.

Ce monument curieux a été trouvé dans les ruines de la petite ville de Lanuvium[94] ; il avait été gravé en l’an 136, vers la fin du règne d’Hadrien. L’association à ce moment venait de naître ; un magistrat de la ville, qu’elle avait nommé son protecteur et qui prenait ses fonctions au sérieux, voulut donner plus de publicité à son règlement et le fit afficher sous le portique du temple d’Antinoüs. C’est ce règlement qui, par une heureuse chance, est arrivé jusqu’à liens. On peut prendre en l’étudiant une idée très exacte des collèges funéraires de cette époque Celui-là devait être composé d’affranchis et de pauvres gens ; il contenait aussi des esclaves, et probablement en grand nombre : la loi leur permettait de faire partie d’associations de ce genre, si leurs maîtres y consentaient. La société avait pour but de fournir à ses membres une sépulture convenable ; son premier souci devait donc être de se créer des ressources pour suffie aux frais des funérailles. Chaque associé reçu dans le collège versait à titre de droit d’entrée la somme de 400 sesterces (20 fr.) et y joignait une bouteille de bon vin. Il dormait de plus, tant qu’il faisait partie de l’association, 5 as par mois (25 cent.). Ces sommes servaient à payer les dépenses ordinaires et à procurer aux associés de quoi se faire enterrer. Le collège de Diane et d’Antinoüs n’ensevelissait pas ses morts dans un monument commun ; ces esclaves, ces affranchis, étaient trop misérables pour réunir l’argent nécessaire à la construction d’un colombarium. Ils s’y prenaient d’une manière plus simple : après la mort de chacun de ses membres, la société payait à celui qu’il avait institué son héritier une certaine somme pour lui acheter un tombeau. Cette somme, qu’on appelait funeratitium, devait varier suivant la richesse du collège ; elle n’était que de 300 sesterces (60 francs) pour les adorateurs de Diane et d’Antinoüs ; encore sur ces 300 sesterces en prélevait-on 50 qui devaient être distribués auprès du bûcher à ceux des confrères qui assistaient aux funérailles et qui avaient voulu faire honneur au défunt par leur présence[95]. Tous les cas étaient minutieusement prévus. Si le défunt n’avait institué aucun héritier, c’était le collège qui l’enterrait. Lorsqu’il était esclave et que son maître ou sa maîtresse, par méchanceté, refusait de livrer son corps à l’association pour qu’elle l’ensevelit, on ne lui faisait pas moins un semblant de funérailles — funus imaginarium —, et on lui élevait sans doute un cénotaphe. Si l’associé était mort à une distance de Lanuvium qui ne dépassait pas 20 milles et qu’on eût pu le savoir à temps, trois membres du collège devaient partir aussitôt pour présider aux obsèques et en faire les frais. A leur retour, ils faisaient approuver leurs comptes par lotira collègues. S’ils avaient commis quelque malversation, on les punissait d’une amende du quadruple, sinon on leur attribuait à chacun comme frais de voyage une somme de 20 sesterces (4 francs). Quand le confrère était mort à une distance de plus de 20 milles, celui qui avait fourni l’argent pour l’enterrer devait faire attester le fait par sept citoyens romains, et, si les pièces étaient en règle, on lui payait le funeratitium auquel le défunt avait droit.

Telles sont, dans la loi du collège de Diane et d’Antinoüs, les dispositions qui ont rapport aux funérailles des collègues. On voit que les associations de ce temps ressemblaient assez aux nôtres, et qu’elles cherchaient leurs principales ressources dans les cotisations dé leurs membres ; on y voit aussi qu’il n’était pas facile d’obtenir que ces cotisations fussent régulièrement payées. Alors, comme aujourd’hui, ce qui manquait le plus aux associations, c’était l’esprit de suite et de persévérance. On est plein d’ardeur, on s’engage à tout et l’on paye, sans hésiter dans les premiers mois ; avec le temps, le sacrifice semble lourd, si minime qu’il soit, et l’on finit par s’y soustraire. Les adorateurs de Diane et d’Antinoüs le savent bien, et au début de leur loi ils sont fort préoccupés de ce danger qui menace leur association comme les autres. Puisse notre entreprise, disent-ils en commençant, être favorable et propice pour l’empereur et sa famille, pour nous et les nôtres, pour ce collège que nous fondons ! Puissions-nous mettre une salutaire activité à réunir les sommes nécessaires pour ensevelir convenablement nos morts ! Le moyen d’y parvenir, c’est de nous entendre et de payer avec régularité, afin que notre association puisse vivre longtemps. Un peu plus loin, ils décrètent que, si un associé a négligé de s’acquitter pendant quelques mois de suite, la société ne lui doit rien après sa mort. Ce n’étaient pas des précautions inutiles ; nous possédons précisément un exemple curieux d’un collège de ce genre qui périt par la négligence que mettaient les associés à payer leurs cotisations. Dans un des cantons les plus sauvages de l’ancienne Dacie, au fond de carrières abandonnées, on a trouvé des tablettes qui contiennent un document important dont nous allons donner une traduction aussi exacte que le permet le latin barbare dans lequel il est écrit.

Copie d’un acte qui fut affiché à Alburnus le Grand, auprès du bureau de Resculius, et sur lequel on lisait ce qui soit :

Artémidore, esclave d’Apollonius, président du collège de Jupiter Comenius, et avec lui Valerius, esclave de Nicon, et Offas, esclave de Ménofile, questeurs du même collège, faisons savoir au public par cet acte que des cinquante-quatre personnes qui formaient le collège dont on vient de parler, il n’en reste plus que dix-sept à Alburnus ; que Julius, esclave de Julius, qui était président avec Artémidore, n’a pas mis le pied à Alburnus, ni paru dans le collège depuis le jour de son élection ; qu’Artémidore a rendu ses comptes aux membres présents, qu’il leur a prouvé qu’il a restitué tout l’argent qu’il avait à eux ou qu’il l’a dépensé pour les funérailles des collègues ; qu’il a repris le cautionnement qu’on avait exigé de lui par sûreté ; qu en ce moment il n’y a plus d’argent dans la caisse pour payer les frais de sépulture et qu’on ne possède plus aucun tombeau ; qu’enfin depuis longtemps personne n’a voulu se réunir aux jours fixés par la loi du collège, ni payer les cotisations ou présents exigés. C’est ce qu’un fait savoir an public par le présent acte, afin que, si l’un des associés vient à mourir, il ne s’imagine pas que le collège existe encore, et qu’il a droit à réclamer aucun argent[96]. Fait à Alburnus le Grand, la 5 des ides de février, sous le troisième consulat de L. Aurelius Verus et de Quadratus (167 après Jésus-Christ)[97].

La loi du collège de Diane et d’Antinoüs nous a montré de quelle manière ces sortes d’associations commencent ; l’affiche d’Artémidore nous apprend comment il leur arrivait souvent de finir.

 

— V —

L’inscription de Lanuvium éclaire encore bien d’autres points restés obscurs dans la question des associations romaines. Les adorateurs de Diane et d’Antinoüs, pour bien établir qu’ils n’étaient pas un collège illicite, ont tenu à citer en tête de leur règlement le sénatus-consulte qui leur permet de s’associer ; il y est dit : que ce droit est accordé à ceux qui veulent former des collèges funéraires, à la condition qu’ils ne se réuniront qu’une fois par mois pour payer la contribution nécessaire à la sépulture de leurs morts[98]. Cette loi ne nous était pas entièrement inconnue : Marcianus la mentionne dans le Digeste, mais la citation qu’il on fait est si vague et si incomplète, qu’elle avait été fort peu comprise. Aujourd’hui, grâce aux adorateurs de Diane et d’Antinoüs, nous en avons le texte précis, nous en possédons les termes mêmes, et nous pouvons en apprécier la gravité.

Le fait important que cette loi nous révèle, c’est qu’au Ier siècle il fut permis dans Rome à tous ceux qui le souhaitaient de se former en sociétés funéraires. Il n’est pas douteux que dés lors les gens des classes inférieures, qui étaient si préoccupés de leur sépulture, n’aient profité de la permission ; au siècle suivant, Septime Sévère l’étendit aux provinces. C’était une grande faveur, si on la rapproche de toutes les restrictions et de tous les obstacles qu’on avait mis jusqu’à Trajan au droit d’association et qui jusqu’à Justinien restèrent dans les codes. Tandis que les jurisconsultes proclament qu’on ne peut pas s’associer sans une autorisation spéciale et qu’ils affirment que cette autorisation est très rarement donnée, les empereurs l’accordent d’un seul coup à tous les affranchis, à tous les esclaves, à tous les pauvres gens de l’empire, c’est-à-dire à tous ceux à qui nous serions le plus tentés de la refuser. Au moment où les autres corporations ont besoin de tant de formalités pour être approuvées, il suffit à ces pauvres gens de dire qu’ils veulent former un collège funéraire, et personne ne les empêche de se réunir une fois par mois, de se choisir des chefs, d’avoir une caisse commune. On aurait peine à comprendre c