LA RELIGION ROMAINE D’AUGUSTE AUX ANTONINS

 

LIVRE SECOND — LA RELIGION APRÈS AUGUSTE

CHAPITRE SECOND — LES RELIGIONS ÉTRANGÈRES.

 

 

— I —

Les premières et les plus profondes modifications que subit la religion romaine lui vinrent de ses rapports avec les religions étrangères. Il ne lui était pas possible de les éviter. L’esprit d’expansion et de conquête qui entraînait les Romains dans tous les pays du monde les mit nécessairement en relation avec des peuples qui pratiquaient des cultes différents. Cette rencontre ne parut d’abord leur causer aucune surprise. Toutes les religions, même les plus opposées, ont des points par lesquels elles se touchent ; ce furent ces ressemblances qui frappèrent surtout les Romains : ils crurent le plus souvent retrouver leurs dieux dans ces dieux étrangers. Parmi les mille divinités de leur Panthéon, il y en avait presque toujours quelqu’une qui se rapprochait de la divinité nouvelle ; avec un peu de bonne volonté, il était possible de les confondre. Les Gaulois, dit César, honorent par-dessus tout Mercure ; après lui, Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Au sujet de ces dieux, ils ont à peu près la même opinion que les autres nations[1]. Ces assimilations n’étaient pas aussi fausses qu’elles le paraissent au premier abord. En réalité, tous ces peuples dont l’origine était la même s’étaient séparés avec un fonds commun d’opinions religieuses. Leur façon de concevoir et d’honorer la divinité se ressemblait beaucoup, et l’instinct populaire devinait ce que la mythologie comparée a depuis établi.

Les différences étaient pourtant quelquefois assez grandes pour qu’on frît bien forcé de reconnaître qu’on se trouvait en présence de dieux nouveaux. La conduite des Romains en cette occasion était toujours la même. On ne peut la comprendre que si l’on se détache des idées que nous donne aujourd’hui le monothéisme. Pour des gens qui ne croyaient pas à l’existence d’un Dieu unique, il n’y avait pas de faux dieux[2]. La liste qui les contenait en si grande abondance était toujours ouverte pour de nouveaux venus, et aucun scrupule ne pouvait empêcher d’y inscrire quelques noms de plus. On croyait que chaque pays en avait au moins un pour lui, qui le protégeait, qui veillait sur le salut et la prospérité des habitants[3]. Les dieux des différentes nations n’étaient pas tous également puissants, et l’on était tenté de mesurer leur importance sur celle des peuples qui les adoraient, mais tous étaient également vrais. Rome, qui tenait les siens en grande estime, ne méconnaissait pas le pouvoir des autres. Quand les généraux mettaient le siége devant une ville ennemie, ils commençaient par essayer d’attirer à eux les divinités protectrices de cette ville. Nous avons conservé la formule curieuse de cette évocation ; on y traite avec beaucoup de respect le dieu qu’on veut gagner, et on lui promet des temples et des jeux s’il consent à se mettre du côté des Romains[4]. C’est une preuve évidente qu’on croit à sa puissance. Chacun d’eux a donc pour ainsi dire son domaine et ses terres ; on est convaincu qu’il règne sur mie certaine contrée ; quand par hasard on la traverse, on sait qu’on est chez lui, et l’on ne manque pas, quoiqu’on soit étranger, de lui adresser des prières pour obtenir d’avoir part au secours qu’il accorde aux habitants du pays. Le poète Stace recommande à Isis un jeune homme qui va faire un voyage en Égypte ; il la prie de l’accompagner dans toutes ses courses, de lui faire éviter tous les dangers et de la remettre en bon état entre les mains de Mars, le protecteur des Latins[5]. Les religions étant nationales, quand lés peuples étaient en guerre, il pouvait bien y avoir une certaine mésintelligence entre leurs dieux ; comme chacun d’eux prenait naturellement parti pour ses adorateurs, en supposait qu’ils les aidaient de leur puissance et que même ils paraissaient quelquefois dans la mêlée ; mais ils n’y venaient que comme alliés et auxiliaires ; ce n’était pas pour eux et en leur nom qu’on se battait, leur intérêt n’a jamais armé les hommes entre eux. Les nations antiques, à l’exception des Égyptiens, n’ont pas connu les guerres de religion. Juvénal ne peut pas comprendre que les gens d’Ombros et ceux de Tenlyra soient toujours prêts à se battre ou même à se dévorer parce que chacune de ces deux villes déteste les divinités de l’autre et croit qu’on fait de dieux il n’y a de bons que les biens[6].

Il n’était donc pas dans le principe des religions antiques de vouloir se détruire entre elles et se remplacer l’une par l’autre. Elles ignoraient, en général, le prosélytisme et l’intolérance. C’est ce qui explique là conduite que tinrent les Romains dans la conquête du monde. Ils se gardèrent bien de renverser les temples, de proscrire les dieux des nations vaincues ; et ce n’était pas seulement, comme on l’a dit, par modération ou par politique qu’ils agissaient ainsi, leurs scrupules religieux eux-mêmes leur on faisaient un devoir. Ces dieux, s’ils les maltraitaient, pouvaient devenir malfaisants. Sans doute ils les regardaient comme inférieurs à ceux de Rome, puisque leur secours n’avait pas sauvé le peuple qui s’était mis sous leur protection ; mais ils pouvaient être redoutables encore si on les poussait à bout, et la prudence ordonnait de les ménager. Pendant le long siége de Véies, les Romains avaient conçu une grande estime pour Juno regina, protectrice de la ville assiégée, qui avait donné à ses adorateurs le courage et les moyens de leur résister dix ans. Tite-Live rapporte qu’après que la ville eut été prise, quelques-uns, des vainqueurs, s’approchant avec respect de la statue de la déesse, lui demandèrent si elle voulait bien les suivre, et que, comme elle parut faire un signe pour accepter, on s’empressa de l’emmener à Rome[7]. Lès divinités dont les Romains Héritaient ainsi après la victoire étaient bien traitées, malgré leur origine étrangère. On leur bâtissait des temples aux frais du trésor public, ou bien on les confiait à quelque grande famille, qui était tenue de les honorer dans ses sanctuaires domestiques. Ce n’était donc pas par haine ou par mépris que les Romains transportaient quelquefois chez eux tes dieux des nations vaincues, c’était au contraire par respect et pour se procurer quelques protecteurs de plus. Du reste, ils n’agissaient ainsi qu’assez rarement. D’ordinaire ils laissaient leurs dieux aux peuples qu’ils avaient défaits, même quand ils leur prenaient tout le reste. La Campanie garda les siens après la guerre d’Hannibal, quoiqu’elle eût perdu tous ses droits politiques. Le vainqueur, malgré sa colère, n’osa pas lui défendre de les honorer, et pendant plus d’un siècle ce malheureux pays ne nous révèle son existence que par quelques pratiques religieuses dont la trace s’est conservée dans les inscriptions[8]. Quand Rome outragée sentait le besoin de faire un exemple et qu’elle déportait en masse tous les habitants d’une contrée, elle avait soin de laisser dans les villes qu’elle dépeuplait quelques familles destinées à rendre aux dieux du pays leurs honneurs accoutumés, tant elle craignait de s’exposer à leur colère en les privant de leurs adorateurs. Si elle se gardait bien de détruire la religion des peuples vaincus, elle était bien plus éloignée encore de vouloir leur imposer la sienne. Plus elle croyait devoir de reconnaissance à ses dieux, plus elle leur attribuait le succès de ses entreprises, moins elle se sentait disposée à les partager, avec ses ennemis. Elle tenait à les garder pour elle seule ; elle aurait craint, en forçant les autres à les adorer, de leur communiquer une partie des secours et de la puissance qu’elle devait à leur protection. Aussi, quand les rois, les peuples alliés, frappés d’admiration pour ce Jupiter très bon, très grand, qui a donné à Rome tant de victoires, demandent la faveur de lui faire un sacrifice au Capitole, le sénat ne l’accorde qu’à ceux dont il est le plus satisfait et qui ont le mieux servi la politique romaine[9]. Il convient, à ce propos, de remarquer combien le sentiment religieux peut changer d’aspect et produire, selon les époques, des effets différents : tandis qu’aujourd’hui c’est l’excès de la dévotion qui pousse ordinairement à l’intolérance et au prosélytisme, c’était leur dévotion même qui en éloignait les Romains.

Ces dispositions leur rendirent la conquête du monde plus aisée[10]. Comme ils ne voulaient ôter à aucun peuple ses dieux ni leur imposer les leurs, une fois la guerre finie, il n’y eut pas entre les vainqueurs et les vaincus de ces haines dont on ne peut triompher parce qu’elles s’appuient sur l’antipathie de deux religions rivales. Avec le temps les dieux se rapprochèrent, comme les peuples. Cette fusion ne paraît pas, en général, avoir rencontré d’obstacles sérieux. Elle fut aidée dans les classes éclairées par la philosophie, qui apprenait à ne considérer torrs ces cultes divers que comme des façons différentes d’adorer le même Dieu ; ce qui amenait à les- rapprocher et à les unir. Le peuple, au fond, était un peu dans les mêmes sentiments : une sorte d’instinct vague le portait à respecter toutes les religions, quelle qu’en fût la provenance. On nous dit que le sénat ayant ordonné de détruire le temple d’Isis et de Sérapis, il ne se trouva pas dans Rome un seul ouvrier qui voulût se charger de cet ouvrage ; il fallut que le consul donnât l’exemple et frappât lui-même la porte à coups de hache[11]. Les préjugés contre les Juifs étaient certes très violents ; on les regardait comme les ennemis du genre humain, et Quintilien place sans hésiter, parmi les sentiments sur lesquels tout le monde est d’accord, la haine qu’on éprouve pour l’auteur de cette odieuse superstition[12]. Cependant les historiens nous racontent qu’au sac de Jérusalem, une sorte de scrupule religieux saisit les soldats quand ils se trouvèrent dans le temple et les empêcha quelque temps d’oser y pénétrer[13]. Ce respect qu’on témoignait pour tous les cultes les aida naturellement à bien vivre ensemble. Comme celui de Rome ne se montrait pas intolérant pour les autres, les autres aussi furent disposés à s’accommoder avec lui, pendant le règne de Tibère, un demi-siècle après César, la corporation des bateliers de Paris élève un autel au Jupiter du Capitole, et sur la base de cet autel les noms des vieilles divinités celtes, Ésus et Tarvus, sont mis sans façon à côté de ceux de Jupiter et de Vulcain[14]. Ces sortes de mélanges sont fréquents dans toute la Gaule : nous voyons qu’on y bâtit des temples communs à Apollon et â Sirona[15], à Mercure et à Rosmerta[16] ; ces dieux de nationalité si diverse consentaient donc très aisément à être adorés ensemble. Il leur arriva même, en vivant si près les uns des autres, de finir quelquefois par se confondre. On a vu plus haut avec quelle facilité les Romains croyaient retrouver leurs propres dieux dans les divinités des autres peuples ; celles-ci acceptèrent volontiers ces rapprochements qui les flattaient ; elles consentaient à prendre le nom du dieu auquel elles ressemblaient, tout en conservant le leur en souvenir de leur origine. C’est ainsi qu’on adore Mars Belatucardus en Bretagne, Apollo Belenus dans la Cisalpine, Minerva Belisana dans les Pyrénées, etc. L’union devint plus intime encore. La divinité celte, ibérique ou germanique poussa la complaisance jusqu’à se laisser tout à fait identifier avec le dieu romain et consentit même à perdre son nom. On honorait beaucoup en Lusitanie une déesse des enfers qu’on appelait Atœcina, et qu’on supposait très puissante ; un dévot du pays s’adresse à elle pour lui recommander de punir un voleur qui lui a prie ‘six tuniques, des manteaux et des vêtements de toute sorte. Dans sa supplique il l’appelle Dea Atœcina Proserpina[17] ; mais ailleurs le vieux nom lusitanien a disparu et l’on n’invoque plus que la sainte Proserpine[18]. Le fait a dû se présenter souvent, et plusieurs des dieux qui, en Espagne, en Gaule, où en Afrique, portent des noms empruntés à la mythologie grecque ou latine, ne sont au fond que d’anciennes divinités locales qu’on a dépouillées de leur dénomination antique, en leur conservant leurs attributs et leur culte. Ainsi toutes ces religions, malgré leur diversité, ne s’opposèrent pas à l’élan qui entraînait les peuples vers Rome : elles pouvaient être un élément de résistance, elles furent au contraire un motif d’union. Grâce à la forme compréhensive et flottante du polythéisme, à cette absence de doctrines précises, d’enseignement officiel, de livre dogmatique, les Grecs et les Romains, les peuples civilisés et les barbares, pouvaient croire qu’au fond ils adoraient les mêmes dieux. Un Romain zélé pour les choses saintes, qui visitait l’Égypte, n’éprouvait aucun scrupule à faire un vœu pour la santé de sa femme et de ses enfants au dieu très grand Hermès Paytnyphis[19]. Un ambassadeur indien qui venait traiter avec Auguste ne surprenait personne lorsqu’en passant il se faisait initier à Éleusis[20]. Il semblait que d’un bout de l’univers à l’autre toutes les nations pratiquaient à peu près le même culte. On fermait les yeux sur les diversités de détail qui séparaient les diverses religions, pour ne voir que le fond, qui était presque semblable, et jamais peut-être le monde ne parut plus pros de s’unir dans des croyances communes.

 

— II —

Il était difficile que cette bienveillance que les Romains témoignaient pour les cultes étrangers ne les amenât pas à les introduire un jour chez eux. Ils ne se contentaient pas de les tolérer chez les autres ; on vient de voir que, dans leurs voyages, ils adressaient leurs prières au dieu du pays qu’ils traversaient. S’ils avaient lieu de se louer de lui, ils ne devaient pas l’oublier, et plus tard, dans ces moments de tristesse et de péril où l’on ne saurait avoir trop de dieux autour de soi, l’idée leur venait naturellement d’implorer aussi celui dont ils avaient trouvé le secours efficace. Quelques-uns de ces cultes, auxquels ils prenaient part si volontiers hors de chez eux, étaient de nature à produire des impressions profondes sur leur .esprit. Dés le temps de la république ils avaient l’habitude de se faire initier aux mystères de la Grèce, quand ils la visitaient. Ils ne manquaient pas surtout, pendant leur séjour à Athènes, d’assister aux cérémonies d’Éleusis. En se rendant en Asie, ils s’arrêtaient dans l’île sacrée de Samothrace et prenaient part aux mystères qu’on y célébrait en l’honneur de vieilles divinités qu’on appelait les Cabires, et dans lesquels un prêtre était particulièrement institué pour entendre la confession des grands coupables et les absoudre de leurs crimes. On a trouvé des listes d’initiés antérieures à Sylla, qui contiennent quelques noms romains parmi beaucoup de noms grecs[21]. De retour à Rome, ils devaient se rappeler avec plaisir ces grandes fêtes dont les anciens nous disent que l’impression ne s’effaçait pas, et il n’était guère possible que ce souvenir, qui les charmait, ne fît pas quelque tort dans leur esprit à la religion nationale.

Ils n’avaient pas besoin, du reste, d’aller chercher ces religions hors de leur pays ; elles venaient bien les trouver chez eux. Rome a été, depuis sa fondation, une sorte de rendez-vous de tous les peuples. Se souvenant qu’elle était née du mélange de plusieurs nations, elle fut toujours hospitalière aux étrangers ; aussi s’empressaient-ils d’y venir[22]. Il n’était pas possible, du moment qu’on les accueillait, de les empêcher d’apporter avec eux leurs dieux et de les honorer à la façon de leur pays[23]. On se trouvait donc avoir sous les yeux, sans sortir de Rome, l’exemple de cultes étrangers qui n’avaient aucune raison de se cacher et ne se gênaient pas pour étaler aux yeux de toits leurs cérémonies. Nous avons vu que ces religions, en général, ne connaissaient pas l’esprit de prosélytisme ; mais ceux qui les pratiquaient pouvaient avoir un intérêt particulier à les répandre. Parmi ces gens qui affluaient à Rome, tous n’y venaient pas dans des intentions honnêtes et pour exercer des professions avouables. Il en était beaucoup qui n’avaient quitté leur pays que parce qu’ils n’y pouvaient plus rester. Ceux-là cherchaient fortune cet n’avaient pas de grands scrupules sur les moyens de s’enrichir. Il leur fallait avant tout s’insinuer dans les bonnes grâces des Romains, et ils ne pouvaient espérer faire de bons profits qu’en se rendant agréables ou nécessaires. Les Grecs étaient, dès cette époque, très habiles dans ce métier de flatteurs et de complaisants, pour lequel ils ont toujours eu beaucoup de goût. Les plus lettrés, les plus heureux, parvenaient à se glisser dans les grandes maisons ; tes autres s’adressaient plus bas. Le peuple avait aussi ses courtisans : c’étaient ces empressés, ces bavards, que Plaute dépeint enveloppés d’un petit manteau qui leur couvre la tète, et sous lequel ils portent leurs livres ; on était certain de les rencontrer au cabaret, où ils buvaient des boissons chaudes et s’enivraient en discutant[24]. Un des moyens les plus sûrs de succès pour eux était de propager des cultes nouveaux dont ils s’instituaient les prêtres. Leur fortune était faite s’ils parvenaient à inspirer à leurs dupes une confiance aveugle en quelque divinité inconnue, qu’ils faisaient parler comme ils voulaient. Aussi les voyons-nous agir toujours de la même façon. Toutes les fois qu’un culte nouveau essaye de pénétrer à Rome, il est introduit par tin personnage qui réunit les deux qualités de sacrificateur et de prophète — sacrificulus et votes —, c’est-à-dire qui, comme prophète, impose au nom du ciel à ceux qui le consultent des offrandes expiatoires qu’il s’attribue ensuite comme prêtre. La dévotion étant de tous les sentiments de l’âme celui qui calcule le moins, le désir de plaire à un dieu puissant qui peut assurer le succès d’une entreprise hasardée, ou qui promet la guérison d’un malade chéri, inspirait des libéralités insensées, et naturellement ces libéralités profitaient encore plus au prêtre qu’au dieu. Aussi Tite-Live affirme-t-il sans hésiter que tous ceux qui se font les introducteurs de religions nouvelles n’obéissent qu’à des motifs intéressés ; ce ne sont pas des fanatiques convaincus et qui veulent convaincre les autres, ce sont d’habiles gens qui n’excitent les âmes que parce qu’ils y trouvent leur avantage[25].

Pour entraîner ceux qui les écoutaient, ils n’avaient pas ordinairement un grand effort à faire. C’est un penchant et comme un besoin dans toutes les religions polythéistes d’augmenter sans cesse le nombre des dieux. II semble qu’un dieu unique puisse seul épuiser l’idée que nous nous faisons de la divinité ; quand on en admet plusieurs, quelque nombreux qu’ils soient, ils ne forment qu’un ensemble incomplet, et l’on est toujours tenté d’en ajouter quelque autre. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, parmi les peuples légers et sceptiques que ce penchant se manifeste avec le plus de force ; c’est au contraire parmi les plus croyants. Ceux-là, lorsqu’un fléau les attaque ou qu’un malheur les menace, commencent par ne pas douter que la protection de leur divinité nationale les sauvera du danger. Ils attendent tout d’elle, et si leur attente est trompée, si le fléau persiste, si le malheur les atteint, leur désenchantement est d’autant plus vif que leur confiance avait été plus aveugle. Ils ne s’en prennent pas à la Divinité en général, dont la puissance leur parait au-dessus du soupçon, mais à leur dieu particulier, qui les a mal servis, et demandent ailleurs des secours qu’ils n’ont pas trouvés chez eux. Indépendamment de cette raison générale, les plébéiens avaient à Rome des motifs spéciaux pour tenir moins aux dieux de la cité ; ils ne pouvaient pas oublier que ces dieux s’étaient faits les complices de la noblesse dans la longue lutte qu’ils avaient livrée contre elle. Moins attachés par leurs souvenirs politiques à la religion nationale, vivant au milieu de ces étrangers qui pratiquaient d’autres cultes, pins mobiles d’ailleurs d’opinions, plus accessibles aux entraînements des dévotions nouvelles que cette aristocratie habituée au respect des traditions antiques, ennemie des nouveautés, calme, grave par tempérament et par système, et à qui les grandes émotions religieuses étaient suspectes comme dérangeant l’ordre établi, les plébéiens ont toujours été les premiers à se précipiter vers les religions étrangères, et l’on voit, par les récits des historiens, que c’est dans les quartiers populaires de la ville que tous ces mouvements commençaient.

S’il était dans la nature du peuple d’y céder aisément, l’autorité au contraire devait regarder comme un devoir de les réprimer. La même raison qui rendait les Romains très tolérants hors de leur pays les empochait de l’être tout à fait chez eux. Comme ils pensaient qu’un culte est fait spécialement pour un peuple, ils en concluaient que chaque dieu doit rester maître chez lui. Ils n’imposaient pas les leurs aux étrangers, mais ils n’étaient pas non plus disposés à laisser ceux des étrangers’ établir à. Rome. En sa qualité d’institution nationale, la religion se trouvait placée sous la protection des pouvoirs civils. Ce n’est pas comme souverains pontifes que les empereurs ont persécuté les Chrétiens, mais comme empereurs. Pour proscrire un culte étranger, on n’allègue le plus souvent que des motifs politiques ; c’est la sûreté de l’État, et non l’intérêt des dieux, que le sénat invoquait dans la répression sanglante des Bacchanales. En expliquant au peuple les raisons qu’on avait d’être si sévère, le consul lui rappelait qu’il n’était permis aux citoyens de se rassembler que sur l’ordre des magistrats, quand le drapeau flottait sur les hauteurs du Janicule, et que toute autre réunion était défendue par la loi[26]. Ce fut jusqu’à la fin le grand argument dont on se servit contre les adeptes des religions nouvelles, et les Chrétiens ont été surtout poursuivis pour avoir formé des sociétés secrètes et des assemblées illégales. Aussi, dans les délits de ce genre, les coupables ne sont-ils pas déférés devant des tribunaux religieux ; ce sont les magistrats ordinaires, ceux qui veillent à la sûreté publique, les édiles, les triumviri capitales, sortes d’officiers de police, qu’on charge de les poursuivre, et s’ils ne parviennent pas à réprimer le mal, c’est au préteur que le sénat confie la défense des lois[27].

Quoique l’autorité semblât appliquer de préférence aux cultes étrangers les règlements qui concernaient la paix publique et la sûreté de l’État, elle était pourtant armée contre eux de lois spéciales. Tertullien rapporte qu’il y avait un ancien édit qui défendait de consacrer aucun dieu qui n’eût été approuvé par le sénat[28]. Mais ces dieux qui n’étaient pas consacrés, c’est-à-dire que l’État n’avait pas officiellement reconnus, laissait-on les particuliers libres de les adorer chez eux ? Un passage de Cicéron semble établir qu’il n’était pas plus permis de leur élever un autel dans sa maison que de leur blair un temple dans une rue et sur une place[29]. Tite-Live, au contraire, borne la défense aux terrains sacrés ou publics (XXV, 1) ; c’est là seulement, d’après lui, qu’il est défendu de sacrifier selon les rites étrangers. On ne peut expliquer cette opposition entre deux écrivains bien informés d’ordinaire qu’en supposant que la loi n’a pas souvent été exécutée dans sa rigueur. Cicéron nous dit ce qu’on avait légalement le droit de faire ; Tite-Live rapporte ce qui se faisait ordinairement. Les Romains étaient si religieux, si timorés, qu’ils hésitaient à proscrire le culte d’un dieu, quel qu’il fût. Toutes les fois, dit Tite-Live (XXXIX, 16), que la religion sert de prétexte à quelque crime, nous redoutons, en punissant le coupable, de commettre une impiété. Et l’autorité, malgré sa sévérité ordinaire, était bien forcée d’avoir quelque égard pour ces scrupules. En frappant la société secrète des Bacchanales, le sénat n’osa pas défendre entièrement le culte de Bacchus, il se contenta de le régler. Ceux pour qui c’était une affaire de conscience durent demander au préteur la permission de célébrer ces fêtes, et elle leur était accordée à condition que cinq personnes seulement assisteraient à la cérémonie[30]. Ces dispositions des Romains nous font comprendre pourquoi les lois contre les cultes étrangers ont été si peu efficaces chez eux. On ne se décidait jamais à les appliquer qu’avec toute sorte de ménagements et de répugnances. Sans doute on avait le droit de poursuivre ces cultes jusque dans l’intérieur des maisons particulières : la surveillance des pontifes s’étendait sur les sacra privata comme sur les autres[31]. Il n’est pourtant pas probable que s’ils s’y étaient tenus enfermés, on fût allé les y chercher ; mais ils n’y restaient guère. L’ombre du sanctuaire domestique ne leur suffisait pas longtemps ; ils se répandaient vite sur la voie publique, ils encombraient les rues et les places, ils s’établissaient sans façon dans les chapelles des plus anciennes divinités[32]. Ceux de l’Égypte osèrent même, à la fin de la république, se glisser jusque dans la demeure du maître des dieux, dans le temple qui était le centre de la religion romaine, au Capitole[33], tant ils se croyaient stars de l’impunité ! Malgré ces provocations impudentes, on hésitait encore à les frapper. Les partisans des anciens usages se contentaient d’abord de gémir silencieusement[34]. Il fallait que le scandale flet au comble pour que le sénat parfit enfin s’apercevoir de ces désordres et qu’il forçât les magistrats à les réprimer. Une seule fois, à propos des Bacchanales, la répression fut terrible[35] ; mais il s’agissait de crimes épouvantables, de faux, d’assassinats et d’incestes, beaucoup plus que de sacrifices et de rites nouveaux. Dans toutes les autres circonstances la loi fut appliquée si mollement, que les coupables ne craignaient rien et que c’était toujours à recommencer.

C’est ainsi que les cultes étrangers se sont si facilement établis à Rome. Quelques-uns y arrivèrent avec la permission du sénat, le plus grand nombre s’en est passé ; mais tous, quelle que fût leur origine, ont de bonne heure joui auprès du peuple d’une grande autorité. Dès le temps d’Ennius le grand cirque ressemblait déjà à ce qu’il fut sous Auguste, quand Horace s’y promenait après son dîner pour écouter les diseurs de bonne aventure. C’était le rendez-vous des astrologues et des augures de tous les pays. Les dévots venaient y consulter les devins Marses qui jouaient avec des serpents, et demander l’explication de leurs songes à des prêtres d’Isis[36]. A mesure que s’affaiblissaient l’autorité des lois et le respect des traditions antiques, il était naturel que le crédit des religions nouvelles augmentât. Cette anarchie de près d’un demi-siècle qui précéda l’empire dut leur ‘être surtout très utile ; elles en profitèrent pour achever de s’étendre et de s’établir. Les triumvirs semblèrent même leur donner une sorte de consécration légale en élevant un temple, après la mort de César, à Isis et à Sérapis[37]. Cependant Auguste, quand il fut le maître, revint, sur ce point comme sur les autres, aux traditions de la république. Il témoigna un grand respect aux diverses religions qui se partageaient son empire. Celle même des Juifs, malgré la haine et le mépris qu’on manifestait ordinairement pour elle, n’en fut pas exceptée : il envoya des présents au temple de Jérusalem[38], et y fit célébrer des sacrifices en son nom[39]. Mais il ne permit pas à ces religions, qu’il honorait chez elles, de venir s’étaler trop ouvertement à Rome et d’empiéter sur le culte national. Après qu’il eut pris Alexandrie, il déclara qu’il lui pardonnait en l’honneur de son dieu Sérapis[40] ; ce qui ne l’empêcha pas, à son retour, de faire détruire les temples qu’on avait construits à Sérapis dans l’enceinte de la ville[41]. C’était tout à fait l’ancienne politique des Romains ; et, pouf compléter la ressemblance, on a soin de nous faire remarquez que la sévérité de l’empereur, comme celle du sénat, ne venait pas de motifs religieux : il ne poursuivait pas seulement les cultes nouveaux dans l’intérêt des dieux anciens, mais parce que l’introduction de divinités étrangères donne naissance à des réunions secrètes, à des ententes et à des complots, toutes choses qui sont dangereuses pour le pouvoir d’un seul[42]. Cette conduite, qui fut sans doute alors fort approuvée, avait le tort d’être contraire au principe même de l’empire. L’empire travaillait à réunir entre eux tous les peuples qui vivaient sous la domination romaine ; or cette réunion des races ne pouvait s’accomplir sans un certain mélange des religions. Il était inévitable que l’œuvre d’Auguste eut pour résultat le syncrétisme dans l’ordre religieux, comme elle devait aboutir à la centralisation dans l’ordre politique. C’est aussi de ce coté qu’a marché l’empire. Quand la race d’Auguste fut éteinte, la dynastie qui la remplaça éprouva le besoin de se donner aux yeux des peuples une sorte de consécration religieuse. Les Césars, qui se flattaient de descendre des dieux et des rois de l’ancienne Rome, s’étaient appuyés sur la religion nationale, et nous avons vu ce qu’elle avait ajouté de force et de prestige à leur pouvoir. Vespasien reçut un service semblable des cultes de l’Orient. Un Juif lui avait prédit l’empire ; Sérapis lui annonça la victoire de ses légions à Crémone. Enfin les dieux de l’Égypte, pour montrer au monde qu’il était leur favori, lui accordèrent le don de faire des miracles : il guérit un aveugle et un paralytique à Alexandrie. C’est ainsi, dit Suétone, que ce prince, qui arrivait si brusquement au pouvoir, acquit, dés son avènement, la majesté et l’autorité qui lui manquaient[43]. n Dits lors rien ne s’oppose plus au succès des religions de l’Orient. Favorablement traitées par les Flaviens auxquels elles n’avaient pas été inutiles, de plus en plus puissantes à la fin des Antonins, sous Marc-Aurèle et Commode, elles achevèrent de triompher avec la dynastie des sévères.

Pendant la période qui fait le sujet de notre étude, Rome connaît déjà et pratique à peu près toutes les religions qu’elle accueillera chez elle jusqu’au triomphe du Christianisme. Les unes lui sont arrivées sous la république, lés autres dans le premier siècle de l’empire. Nous venons de voir qu’elle a reçu de bonne heure les dieux égyptiens dont le culte était répandu dans tous les ports de la Méditerranée, et qu’il en est fait mention dés le temps des guerres puniques. En 549, la Mère des dieux est solennellement apportée de Pessinonte à Rome par l’ordre du sénat. Un siècle plus tard, Sylla ramène d’Asie la sauvage déesse de Commagène ; qui s’identifie avec la vieille Bellone. Sabazius et Adonis sont adorés dans le grand monde de Rome dès l’époque d’Auguste[44]. Néron, pendant quelque temps, n’a de dévotion que pour la déesse de Syrie[45]. Trajan consulte le dieu d’Héliopolis — Jupiter Heliapolitanus — sur le succès de son expédition contre les Parthes ; celui de Doliche — Jupiter Dolichenus — obtient un temple sur l’Aventin à l’époque de Commode[46]. Plutarque nous apprend que le nom de Mithra fut connu pour la première fois des Romains à la fin de la république, pendant la guerre des pirates[47]. Son culte continue d’exister obscurément sous les Césars parmi les classes populaires[48]. Il commence à prendre plus d’importance vers les dernières années des Antonins ; au IIIe et au IVe siècle, il l’emporte sur torts les autres. Ainsi, à l’exception de ce dernier développement du culte mithriaque, qui ne s’est produit qu’an peu plus tard, toutes les autres religions étrangères sont librement professées à Rome à l’époque dont nous nous occupons. S’il fallait les étudier toutes pour elles-mêmes et dans le détail, faire minutieusement l’histoire de leurs progrès et de leur fortune, le sujet que nous traitons en ce moment serait infini. Riais notre dessein est moins étendu : nous ne cherchons à connaître ces cultes que dans leurs rapports avec la religion romaine, et nous voulons seulement savoir la part qui doit leur être faite’ dans les changements qu’elle a subis. Comme il est naturel qu’ils aient eu plus d’influence sur elle lorsqu’ils s’accordaient entre eux, il nous convient, en les étudiant, de nous moins attacher aux points par où ils diffèrent qu’à ceux par lesquels ils se ressemblent. Ces ressemblances sont, du reste, beaucoup plu, nombreuses qu’on ne croit. Leurs diversités ne sont souvent qu’apparentes ; en somme, ils partent tous des mêmes principes, ils répondent aux mêmes besoins, ils arrivent aux mêmes résultats : ce sont ces résultats communs que nous allons exposer.

 

— III —

Ils paraissent d’abord s’accorder dans l’importance qu’ils attribuent au prêtre. Elle était beaucoup moins grande dans la religion romaine que chez eux. Les Romains, on l’a déjà vu, n’admettaient pas que l’homme eût besoin d’un intermédiaire pour s’adresser à Dieu. Caton n’a recours à personne quand il offre à Mars un sacrifice pour ses boeufs ou qu’il immole une truie à Cérès, et il déclare formellement que le père de famille doit sacrifier pour toute la maison. De même c’est au consul que revient le droit de prier pour la république. Les prêtres de l’État — sacerdotes publici — ne sont que ses conseillers, ses aides ou ses suppléants dans les cérémonies qu’il lui faut accomplir. Lorsqu’il s’agit, par exemple, de la dédicace d’un monument publie, les pontifes indiquent les rites, dictent la formule, tiennent un des côtés de la porte ; mais celui qui dédie véritablement l’édifice, c’est le magistrat que le peuple a désigné pour le faire : lui seul a le droit d’y inscrire son nom, parce qu’il est seul officiellement chargé d’en faire la remise au dieu auquel on le consacre. Les prêtres n’étant regardés d’ordinaire que comme les gardiens des vieilles coutumes, chargés de les faire connaître aux autres et de les observer eux-mêmes, on leur demandait surtout d’être instruits et vigilants ; ils n’avaient pas véritablement un caractère religieux, au sens où nous entendons ce mot aujourd’hui. Le peuple qui les nommait ne s’inquiétait guère de savoir s’ils possédaient les qualités morales qui nous semblent nécessaires pour remplir ces fonctions. On admettait sans doute en général qu’une certaine gravité de conduite était convenable pour être augure ou pontife ; mais on ne croyait pas qu’elle fût moins utile pour être consul ou préteur ; et même elle ne semblait pas tout à fait indispensable, et l’on s’en est plus d’une fois passé. Quand le candidat était agréable à un parti politique, ce parti ne songeait pas à s’enquérir de sa vie ni de ses opinions avant de le nommer ; aussi a-t-on fait très souvent des choix qui nous surprennent. Tite-Live rapporte qu’à l’époque des guerres puniques, c’est-à-dire au temps où les mœurs étaient encore sévères et les traditions respectées, le pontife P. Licinius choisit pour flamine de Jupiter C. Valerius Flaccus, parce qu’il avait mené une jeunesse dissipée et légère (XXVII, 8). On ne se fit pas plus de scrupule de nommer César grand pontife, bien qu’il ne crût guère aux dieux, et Cicéron augure, quoiqu’il se moquât de la divination. Après tout, leur incrédulité ne devait pas les embarrasser autant que nous le supposons dans l’exercice de leurs fonctions sacrées. On ne donnait dans les templ2’s de Nome aucun enseignement dogmatique, on n’y faisait pas d’exhortations morales, en sorte qu’un pontife y était moins exposé à mettre ses paroles en contradiction directe avec ses principes et sa conduite. Le culte ne consistait qu’en pratiques extérieures que tout le monde accomplissait par habitude, et, à la rigueur, on n’avait pas besoin d’avoir été toujours un personnage irréprochable ou d’être un dévot convaincu, pour dicter une formule de prière, figurer à son rang dans une cérémonie officielle ou tenir la porte d’un édifice que l’on consacrait.

Il n’en était pas de même dans les cultes qui vinrent à Rome de l’Orient. Nous ne les connaissons malheureusement que d’une manière très imparfaite, mais une des choses qui ressort avec le plus d’évidence des monuments qui nous restent d’eux, c’est le rôle considérable qu’ils assignent tous à leurs prêtres. Lorsqu’un des fidèles de ces religions élève un autel ou un temple à son dieu ; il a soin, en général, d’y indiquer le nom du prêtre qui le consacre. On ne manque presque jamais de le mentionner dans les inscriptions tauroboliques ; dans celles qui concernent le culte de Mithra, il est dit expressément qu’il préside la cérémonie[49]. Quand on voulait être initié aux mystères d’Isis, on se faisait assister par un prêtre auquel on consacrait, toute sa vie, la plus vive reconnaissance et qu’on appelait son père[50]. Tout semble donc nous indiquer que dans ces diverses religions les fonctions sacerdotales sont devenues plus importantes. Les prêtres ne se contentent plus de diriger les pratiques du culte extérieur, ils veulent aussi gagner les Aines ; en certaines occasions, ils se servent d’un moyen qui n’a jamais été employé dans les temples de Rome : ils prêchent. Celui qu’Apulée nous montre à la fin des Métamorphoses profite d’un miracle qui a vivement ému les assistants pour glorifier la déesse qui vient de manifester ainsi sa puissance : C’est un sermon véritable qu’il prononce ; il n’y manque pas même les emportements et les cris de triomphe à l’adresse des incrédules : Qu’ils approchent, qu’ils regardent et confessent hautement leur erreur ! (XI, 15) Il termine en conjurant celui qui vient d’être l’objet de la protection divine de se consacrer désormais au service d’Isis ; on croirait vraiment entendre un prédicateur chrétien dans une prise d’habit : Si tu veux être en sûreté, inaccessible aux coups du sort, enrôle-toi dans la sainte milice. Viens volontairement placer ta tète sous le joug du ministère sacré. C’est seulement quand tu te seras fait l’esclave de la déesse que tu commenceras à sentir-le prix de la liberté[51]. Ces derniers mots nous font connaître une des différences les plus remarquables qui existent entre les prêtres de Rome et ceux de ces cultes étrangers. A Rome et dans les villes romaines, ils ne sont que des magistrats comme les autres, qui ne songent pas à s’isoler et à se distinguer de leurs concitoyens, qui vivent dans l’agitation des affaires et joignent ordinairement d’autres charges civiles à leurs fonctions sacrées. Au con raire, dans les cultes de l’Orient, ils cherchent à s’éloigner du monde et à vivre à part. lis forment une sainte milice, qui a ses habitudes et ses règles et se fait reconnaître par un costume particulier. On dirait qu’ils mettent leur gloire à se désintéresser de la vie et à se détacher des affections ordinaires de l’humanité. Ils renoncent à tout et ne veulent avoir souci que des choses divines. Quelques-uns vont jusqu’à prendre des breuvages pour se priver eux-mêmes de leur virilité[52]. Un ancien auteur nous dit que ceux de l’Égypte habitent ensemble dans les temples : Rejetant toute espèce de travail terrestre, ils ont consacré leur vie à la contemplation et à l’étude de la Divinité. Leur démarche est lente, leur aspect est grave ; ils ne rient jamais et vont tout au plus jusqu’à sourire. Leur main est toujours cachée dans leur manteau[53]. Il ajoute qu’ils couchent sur des branches de palmiers avec un oreiller de bois sous la tête, qu’ils pratiquent des abstinences nombreuses, évitent de boire du vin et de manger du poisson, et qu’à propos des aliments qui sont permis ou défendus, il s’élève souvent entre eux des polémiques très vives. Les papyrus égyptiens découverts et déchiffrés de nos jours nous ont révélé l’existence d’un véritable cloître dans le Serapeum de Memphis. Des gens pieux s’y enfermaient volontairement et y passaient leur vie sans jamais sortir, ne conversant avec les dévots qui venaient visiter le temple qu’à travers la lucarne de leur cellule. Ils s’appelaient eux-mêmes les serviteurs de Sérapis, et s’occupaient à rédiger le récit de leurs songes. Leurs vêtements, dit un poète, sont sordides, et leurs cheveux, semblables aux crins hérissés des chevaux, ombragent leur tête sinistre[54]. Nous avons conservé des pétitions très nombreuses écrites par un de ces reclus pour implorer la protection du roi Ptolémée et des magistrats de Memphis contre ceux qui le persécutent ; car dans ces lieux qui auraient dû être consacrés à la paix et à l’amour, il arrivait qu’on se haïssait beaucoup et qu’on se disputait souvent. Les Égyptiens et les Grecs en venaient quelquefois aux mains dans le temple, ou se jetaient des pierres par les fenêtres de leurs cellules[55]. N’est-il pas étrange de trouver déjà des reclus en plein paganisme, plus de cent cinquante ans avant le Christ, dans ces contrées où devait plus tard fleurir le monachisme chrétien ? C’est évidemment un fruit naturel du pays. L’Orient était destiné à nous donner dans tous les temps et sous tous les cultes cos spectacles d’exaltation religieuse. Qu’on lise le traité de Lucien sur la Déesse Syrienne, on y trouve la description d’un temple célèbre que l’on vient visiter de toute l’Asie. Les pèlerins y arrivent par milliers. Avant de partir, ils se rasent la tête et les sourcils ; pendant tout le voyage, ils ne boivent que de l’eau et couchent sur la terre. Ce qui cause cette affluence, c’est la renommée du temple et le désir d’assister aux spectacles pieux qu’y donnent les prêtres. L’un d’eux monte deux fois par an au sommet d’un phallus de trente brasses et y reste sept jours entiers sans dormir. Le peuple est convaincu que cet homme, de cet endroit élevé, converse avec les dieux, et que ceux-ci entendent de plus près sa prière. Les pèlerins lui apportent, les uns de l’or, les autres de l’argent, d’autres du cuivre. Ils déposent ces offrandes devant lui et se retirent en disant chacun son nom. Un autre prêtre est là debout qui lui répète les noms, et lorsqu’il les a entendus, il fait une prière pour chacun[56]. — C’est presque déjà l’histoire de saint Siméon Stylite.

Après l’influence du prêtre, ce qui domine dans les cultes orientaux, c’est celle de la femme. La religion romaine faisait assurément aux femmes une large part. Non seulement toutes les pratiques religieuses leur étaient communes avec les hommes, mais elles possédaient pour elles des cultes particuliers. Il semble pourtant que cette part ne leur suffisait pas ; un attrait invincible les attirait toujours vers les religions nouvelles : elles ont aidé toutes les superstitions étrangères à pénétrer dans Rome et à s’y établir. Les devins et les prophétesses, poursuivis par l’autorité, étaient sûrs de trouver chez elles un appui secret et puissant[57]. C’est dans leurs rangs que la société des Bacchanales se propagea d’abord : pendant quelque temps elles y furent seules admises, et même après qu’une prêtresse eut imaginé d’y recevoir aussi des hommes, Tite-Live nous dit que les femmes continuaient d’y être en majorité (XXXIX, 15). Quand la Grande Mère de l’Ida, la première divinité orientale que Rome ait officiellement accueillie, arriva de Pessinonte, les matrones furent envoyées à sa rencontre jusqu’à l’embouchure du Tibre : on sait qu’à cette occasion la déesse daigna faire un miracle en faveur de l’une d’entre elles, Quinta Claudia, qu’on soupçonnait de se mal conduire parce qu’elle aimait beaucoup la toilette et qu’elle paraissait en public avec les cheveux trop habilement arrangés[58]. A l’époque d’Auguste les cultes orientaux s’étaient surtout répandus parmi ces belles affranchies, de mœurs faciles, que les poètes ont chantées. Tout ce monde léger, que rebutait la froide gravité des cérémonies officielles, pratiquait volontiers des religions qui laissaient plus de place aux mouvements passionnés de l’âme. Prête-moi tes porteurs, dit une d’elles à son amant dans Catulle, je veux aujourd’hui rendre visite à Sérapis[59]. La Délie de Tibulle est une dévote d’Isis, qui exécute avec soin les ablutions commandées, qui observe les abstinences, qui s’habille de lin, et agite scrupuleusement son sistre quand elle prie la déesse. Mais toutes celles qui fréquentaient si assidûment ces temples n’y venaient pas seulement pour prier. Beaucoup s’y rendaient par caprice ou par mode, quelques-unes y allaient chercher fortune. Le lieu était favorable pour donner sans danger un rendez-vous ou nouer une intrigue d’amour. Quand Ovide, dans l’Art d’aimer, énumère les endroits où l’on peut se pourvoir aisément d’une maîtresse, après avoir parlé des théâtres et des portiques, il n’oublie pas les temples, et surtout ceux des divinités de l’Égypte. Comme les mythologues confondaient Isis avec le qui avait été la maîtresse de Jupiter, ce souvenir donnait l’espoir au poète que la déesse inspirerait à d’autres les sentiments qu’elle avait elle-même éprouvés pour le maître des dieux[60]. Aussi Juvénal l’appelle-t-il sans respect l’entremetteuse de Pharos[61]. Le culte juif était aussi en grande faveur chez les femmes qui cherchaient les émotions religieuses après avoir épuisé les autres ; elles jeûnaient rigoureusement et se gardaient bien de rien faire le jour du Sabbat. On sait que Poppée, au dire de Josèphe, avait de lui piété[62], et qu’elle fut ensevelie d’après les rites orientaux[63].

Les femmes du grand monde, si l’on en croit les moralistes et les satiriques, n’étaient guère moins zélées que les autres pour les cultes de l’Orient. Juvénal les représente recevant chez elles la confrérie de la violente Bellone ou celle de la Mère des dieux, consultant les haruspices d’Arménie ou de Commagène, les sorciers chai décris ou les vieilles Juives, qui vendent autant de sottises qu’on leur en demande, mais à des prix modérés. Il les montre effrayées par lés menaces d’un prêtre et s’imposant les plus rudes pénitences pour désarmer le ciel : Elles font casser la glace en hiver pour se plonger trois fois le matin dans le Tibre, et parcourent tout le champ de Mars en se traînant nues et tremblantes sur leurs genoux ensanglantés[64]. Les inscriptions confirment la vérité des tableaux présentés par le satirique : il y est très souvent question d’autels, de statues, de monuments de tout genre élevés par les femmes aux divinités de l’Orient. Leur dévotion a déjà quelques-uns des caractères qu’elle doit garder dans ces contrées du Midi. Elles supposent volontiers qu’on aime autant la toilette dans le ciel que sur la terre, et prodiguent les ornements et les bijoux à la déesse qu’elles veulent se rendre favorable. Une Italienne nous dit qu’elle a fait dorer la statue de Cybèle et placer sur la tête d’Attis une chevelure d’or et une lune d’argent[65]. Une Espagnole consacre, en l’honneur. de sa petite fille, une statue d’argent à Isis et nous fait avec complaisance l’énumération des diamants dont la statue est ornée. Elle porte un diadème composé d’une grosse perle et de six petites, d’émeraudes, de rubis, d’hyacinthes, des pendants d’oreilles d’émeraudes et de perles, un collier de trente-six perles, avec dix-huit émeraudes, et deux pour les agrafes, des bracelets pour les bras et pour les jambes, des bagues pour tous les doigts, enfin huit primes d’émeraudes placées sur les sandales[66]. C’est, comme on voit, une vraie parure de madone. Du reste, ces cultes se montraient reconnaissants des services que leur rendaient les femmes : elles y participaient à tous les sacrifices, elles y étaient libéralement admises à toutes les dignités et à tous les sacerdoces : nous voyons, par exemple, qu’elles font souvent les frais des tauroboles et y figurent au premier rang en compagnie des prêtres accourus des pays voisins pour prendre part à ces imposantes cérémonies. Dans les cultes égyptiens le service religieux est accompli par les deux sexes[67]. Bellone a une prêtresse qui se déchire les épaules avec des fouets, s’enfonce des couteaux dans les bras et se livre ainsi toute sanglante à l’admiration des fidèles[68]. Le clergé de la Grande Mère contient des joueuses de tambour — tympanistriæ — à côté des joueurs de flûte, et des prêtresses de divers rangs qui partagent les attributions des prêtres et sont nommées comme eux par les quindecimvirs[69]. Si les initiés, dans les mystères de Bacchus, prennent quelquefois le titre de Pères, les femmes obtiennent aussi celui de Mères, et nous voyons l’une d’elles construire un autel pour célébrer l’honneur qu’on lui a fait en l’élevant à cette maternité sacrée — ob honorem sacri motratus[70] —.

Les cultes où les prêtres et les femmes prennent tant d’importance ont d’ordinaire un caractère commun : ils recherchent volontiers les émotions religieuses, ils se plaisent à développer chez leurs adhérents une ardente dévotion. Cette dévotion se manifeste partout d’une manière à peu près semblable : dans toutes les religions, le croyant qui prie avec ferveur souhaite sortir de lui-même, échapper à sa nature mortelle pour atteindre Dieu et se perdre en lui. Les mystiques chrétiens essayent d’y parvenir en surexcitant chez eux l’âme et l’esprit : c’est dans le silence de la retraite, par des efforts et des élans de méditation et de contemplation solitaires, qu’ils tâchent de se délivrer des obstacles du corps et de se rapprocher de la divinité. Les païens voulaient plutôt y arriver par la surexcitation des sens. Au lieu de s’enfermer et de s’isoler, ils se réunissaient en grandes foules, ils s’abandonnaient ensemble à toutes les séductions de la nature ; ils s’étourdissaient de mouvement, ils s’enivraient de bruit : le son des gâtes et des trompettes, les chants passionnés, l’agitation des danses vertigineuses, les mettaient hors d’eux-mêmes ; ils perdaient le sentiment de leur existence propre, ils échappaient aux conditions de la vie ; ils s’unissaient au dieu dont ils célébraient la fête, ils croyaient le voir et le suivre, et il leur semblait assister aux aventures merveilleuses qu’on racontait de lui[71]. Ces aventures sont à peu près les mêmes partout ; les détails peuvent varier, mais le fond de la légende sacrée se retrouve dans toutes les religions de l’Orient : il s’agit toujours de la mort et de la résurrection d’un dieu, et comme pour enflammer davantage la sensibilité religieuse, dans tous ces récits le dieu est aimé d’une déesse, qui le perd et le retrouve, qui gémit sur sa mort et finit par lui rendre la vie. En Égypte, c’est Isis qui cherche Osiris tué par un frère jaloux ; en Phénicie, c’est Astarté ou Vénus qui pleure Adonis ; sur les bords de l’Euxin, c’est la Grande Mère des dieux qui voit mourir le bel Attis dans ses bras. Les fidèles s’associent toujours à la douleur divine ; seulement leur façon d’y compatir change avec les pays. Dans la Syrie et l’Égypte elle prend un r caractère sensuel et voluptueux, elle s’exprime par des chants d’amour, au son langoureux des flûtes ; elle est sauvage dans les rudes contrées de l’Asie du nord : là les prêtres se frappent et se mutilent pour manifester leur désespoir. Mais partout, quand le dies est revenu à la vie, des explosions de joie succèdent aux gémissements et aux larmes, et l’on entend retentir de tout côté les mots mystiques : Il est retrouvé, nous nous réjouissons ![72]

Le culte égyptien était peut-être celui qui s’occupait le plus de donner un aliment à la dévotion des fidèles. Dans aucun autre la divinité n’était censée plus présente et plus visible à ses adorateurs. On la consultait sans cesse, on ne faisait rien sans son aveu. A tout moment elle révélait sa volonté par des apparitions ; ou par des songes. Pas une de mes nuits, dit un dévot d’Isis, pas un seul instant de repos n’a été privé pour moi de la vue de la déesse et de ses saints avertissements[73]. Elle indiquait elle-même ceux qui devaient être admis à ses mystères ; elle fixait pour chacun d’eux le jour où elle voulait qu’on fit la cérémonie ; elle lui indiquait le prêtre qui devait l’instruire et l’assister. Elle appelait à elle, elle désignait directement ceux à qui elle réservait l’honneur de la servir. Aussi lisons-nous sur un monument élevé à l’un de ses prêtres qu’il a été choisi par un jugement particulier de la déesse pour faire partie d’une association qui lui est consacrée[74]. II se faisait dans ses temples une sorte d’office régulier, ce qui n’avait pas lieu d’abord dans ceux des divinités romaines. Les fidèles s’y rassemblaient deux fois par jour. Le matin, à la première heure, ils réveillaient la déesse — excitatio — avec des chants pieux que la flûte accompagnait. Le soir, après lui avoir annoncé solennellement l’heure qu’il était, on lui souhaitait an bon sommeil — salutatio —, et le temple se fermait jusqu’au lendemain. Dans ces cérémonies se produisaient souvent des spectacles singuliers, mais propres à réveiller la piété des fidèles. C’étaient des femmes qui, les cheveux épars, imploraient la protection de la sainte mère Isis, ou la remerciaient des faveurs qu’elle leur avait accordées ; c’étaient quelquefois des pénitents qui se croyaient coupables envers elle et venaient faire devant sa statue l’aveu public de leurs fautes pour en obtenir le pardon[75]. Une peinture très curieuse d’Herculanum, interprétée par Bœttiger, nous fait assister à l’un de ces offices d’Isis. Devant le temple, deux groupes de fidèles à la figure extatique et passionnée, sous la conduite d’un prêtre, chantent les louanges de la déesse ; du haut des marches l’officiant, les mains enveloppées dans une sorte dé voile, tient une urne avec précaution et la présente aux assistants[76]. C’est l’eau lustrale qu’il leur fait ainsi adorer ; l’eau du Nil est sacrée pour un Égyptien : à ses yeux, elle représente la fertilité et la vie, comme la plaine ardente et aride du désert lui parait l’image de la mort. Il était naturel aussi que, chez un peuple si préoccupé de ce qui suit l’existence, elle devint le ‘symbole du bonheur éternel et de là vie qui ne finit pas. C’est l’origine de cette formule qu’on lit sur la tombe des Égyptiens pieux : Qu’Osiris t’accorde l’eau qui rafraîchit ! Les Chrétiens, qui la trouvaient conforme à leurs aspirations, se l’approprièrent, et sur leurs plus anciennes sépultures on trouve souvent ces mots : Que Dieu donne le rafraîchissement à ton âme !

Quand on croit être toujours en présence d’un dieu, si l’on se fie en sa protection, il est naturel aussi qu’on redoute beaucoup sa colère. Plus la dévotion devient ardente, plus elle rend scrupuleux, plus elle nous alarme sur la conséquence des fautes que nous pouvons commettre. Il y avait même alors quelques esprits rigoureux qui prétendaient qu’une fois commises, elles ne pouvaient plus être expiées[77] ; mais ce n’était pas l’opinion ordinaire, et toutes les religions se flattaient d’avoir des moyens surs d’en obtenir le pardon. Rien ne fut plus utile au succès des cultes étrangers qui s’établirent à Rome ; ils avaient toute sorte d’expiations et de purifications à l’usage des pécheurs effrayés. Elles consistaient ordinairement en sacrifices répétés, en pratiques bizarres et souvent pénibles, en libéralités faites aux temples et aux prêtres. Les abstinences étaient aussi considérées comme un moyen de désarmer la colère céleste. On évitait de manger de certains animaux qu’on regardait comme impurs ; aux approches des fêtes, on s’imposait des jeunes rigoureux ; on s’y préparait surtout par une continence sévère. Cette prescription, à laquelle Délie et Corinne elles-mêmes ne refusaient pas de se soumettre, impatientait beaucoup leurs amants : Ovide et Tibulle s’en plaignent avec amertume, mais on leur répondait que les ordres des dieux étaient formels. C’était, disait-on, pour ne pas les avoir respectés que Laocoon avait été puni de mort avec tous les siens[78], et l’on ajoutait qu’au contraire les gens qui s’étaient toujours conservés chastes voyaient directement les dieux[79]. Ces religions, dont le naturalisme était le fond, devaient, ce semble, faire une loi de se conformer à la nature. On voit pourtant nature chez elles un principe contraire : elles ordonnent quelquefois de lui résister, elles font un mérite à l’homme des privations qu’il s’impose, elles recommandent l’abstinence et le jeûne, elles proclament qu’il est agréable aux dieux qu’on dompte le corps et qu’on le punisse. Voilà pourquoi les galles, prêtres errants de la Mère des dieux, se mutilent comme les origénistes et se déchirent la chair avec des fouets comme les flagellants. Quand les prêtres de Bellone s’étaient frappés aux bras et aux cuisses avec leurs couteaux, ils prenaient leur sang dans leur main et le buvaient. Ce sang avait à leurs yeux une vertu purifiante ; ils croyaient, en le buvant, se laver des fautes qu’ils avaient commises[80].

La même croyance se retrouve dans les rites célèbres des tauroboles : c’étaient des sacrifices solennels en l’honneur de la bière des dieux et d’Attis, son amant. On ignore à quel moment et dans quel pays ils ont pris naissance : la première fois qu’il en est question, c’est dans une inscription du règne d’Hadrien (133 ans après J. C.) qui a été trouvée aux environs de Naples[81]. On y voit qu’une femme, Herennia Fortunata, avait accompli pour la seconde fois le sacrifice du taurobole par les soins du prêtre Ti. Claudius. L’usage était assurément plus ancien, et comme presque toutes les autres superstitions de cette époque, il devait être originaire de l’Asie[82]. Nous savons que le midi de l’Italie avait des rapports nombreux avec l’Orient, et que Pouzzoles était un des ports les plus fréquentés des marchands de l’Égypte et de la Syrie. Ce pays, traversé si souvent par les étrangers et familiarisé d’avance par ses relations avec toutes ces religions bizarres, fit un bon accueil au rite nouveau. Il est pratiqué dès le second siècle dans le Samnium et la Campanie, à Formies, à Venafre, à Bénévent. De l’Italie méridionale, le taurobole passe en Gaule ; c’est à Lyon qu’on l’y rencontre pour la première fois. Lyon était déjà un grand centre industriel, une de ces villes de passage que visitaient des gens de tout pays : on y a retrouvé la tombe d’un armateur de Pouzzoles, d’un marchand de Carthage et d’un négociant arabe. Dans la Gaule, le taurobole semble avoir pris plus d’éclat, plus de solennité et un caractère officiel qui, en général, lui est resté. Répandu dès lors dans tout l’empire, il fut un des moyens dont usa le plus volontiers le paganisme mourant pour ranimer la dévotion de ses fidèles.

Quoique nous ne connaissions pas exactement tous les détails de ces fêtes, nous en savons assez pour nous rendre compte du grand effet qu’elles devaient produire. Elles étaient sans doute fort coûteuses, car nous voyons souvent qu’une corporation ou qu’une ville tout entière s’unit pour en payer les frais. Quand c’est un particulier qui subvient à la dépense, il a grand soin de s’en faire honneur et de nous dire qu’il a fourni tout l’argent qu’exigeaient les préparatifs et les victimes[83]. Une cérémonie aussi chère, on le comprend, ne pouvait pas être renouvelée tous les jours ; elle n’avait lieu que dans des occasions importantes. D’ordinaire, c’était la déesse elle-même qui la réclamait par des songes ou des oracles[84]. Deux fois à Lyon elle s’accomplit par suite des prédictions de l’archigalle Pusonius Julianus[85]. Elle attirait, quand le jour était venu, un grand concours de monde ; les prêtres surtout y étaient nombreux. Dans le taurobole qui fut célébré à Die en 245, il en vint de toutes les cités voisines[86]. Naturellement, le clergé de la Mère dès dieux, avec ses prêtres des deux sexes, ses joueurs de flûte, ses joueuses dé tambour de divers rangs, n’avait garde d’y manquer ; mais il y venait encore des augures, des haruspices et des prêtres des autres divinités. Les magistrats aussi y assistaient, car on y priait pour le salut de l’empereur et pour la prospérité de la ville où le taurobole avait lieu. La fête durait quelquefois plusieurs jours[87]. Les cérémonies étaient nombreuses et compliquées. L’une d’elles, mêlée peut-être d’initiations et de rites secrets, s’accomplissait au milieu de la nuit[88]. La plus importante de toutes était le sacrifice du taureau, qui avait donné son nom au taurobole, et dont le ponte Prudence nous a fait un tableau saisissant[89]. Il nous dit qu’on creuse d’abord une fosse recouverte de planches mal unies entre elles et percées de trous nombreux. Dans la fosse on fait entrer celui qui offre le taurobole et qui veut se purifier : il y descend vêtu d’une toge de soie, la tète chargée de bandelettes et portant une couronne d’or. L’animal est ensuite immolé par les sacrificateurs, et le sang qui s’échappe à flots de sa blessure se répand en bouillonnant sur le parquet. Par les nombreuses ouvertures des planches pénètre la rasée sanglante. Le fidèle la reçoit pieusement, présentant la tète à toutes ces gouttes qui tombent, les recueillant sur ses habits et sur son corps qu’elles inondent. Il se renverse en arrière pour qu’elles arrosent ses joues, ses mains, ses oreilles et ses yeux ; il ouvre même la bouche et les boit avidement. Il sort ensuite de la fosse, horrible à voir, et tout le monde se précipite devant lui. On le salue, on se jette à ses pieds, on l’adore : il est purifié de ses fautes et e régénéré pour l’éternité[90]. Ce spectacle était fait pour frapper la foule ; il devenait quelquefois plus imposant encore par le nombre de ceux qui se purifiaient ensemble. Le 10 des ides de décembre de l’an 241, les décurions de la ville de Lectoure offrirent un taurobole pour le salut de l’empereur Gordien, de sa femme, de toute la maison impériale et pour la prospérité de leur cité. En même temps, et sur la même place, un homme et sept femmes de la ville firent des sacrifices particuliers avec des victimes qu’ils avaient fournies[91]. Le même prêtre prononça pour tous la formole et dirigea la cérémonie. Qu’on songe à l’impression que devaient produire sur des imaginations émues torts ces sacrifices accumulés. La fête se prolongeait encore après l’immolation des victimes. On recueillait les organes génitaux — vires — des taureaux sacrifiés et on les apportait ailleurs en grande pompe. Ce devait être l’occasion d’une de ces processions magnifiques qui plaisaient tant à ces religions. Puis on élevait un monument appelé l’autel ou la pierre du taurobole, qu’on décorait de bucranes, c’est-à-dire de bas-reliefs représentant des têtes de beauf entrelacées par des guirlandes de fleurs, et la dédicace du monument était l’occasion de fêtes nouvelles. Telles étaient les cérémonies du taurobole, et ce baptême sanglant que le paganisme prétendait opposer à la fois au baptême chrétien qui purifie ceux qui le reçoivent et aux effets miraculeux du sang de Jésus-Christ qui, répandu pour les hommes, a régénéré l’humanité[92].

Indépendamment de ces grands spectacles que donnaient au peuple les religions nouvelles, de ces expiations et de ces purifications solennelles qui calmaient les consciences inquiètes, elles avaient d’autres moyens de se mettre en prédit. Presque toutes s’appuyaient sur des corporations puissantes, groupées autour des temples, et qui ajoutaient par leur présence assidue à l’éclat des cérémonies. Les cultes égyptiens possédaient la corporation des pastophores, qui s’était introduite à Rome sous Sylla, celle des isiaci, celle des anubiaci. Les isiaques répandus et populaires dans tout l’empire, se distinguaient par un costume particulier ; le fidèle d’Isis, nous dit-on, était fier de sa téta rasée, de sa tunique de lin, et, quand il mourait, il voulait être enseveli avec elle[93]. La Mère des dieux, outre son cortége ordinaire de prêtres mutilés, avait des congrégations de dévots qu’on appelait les dendrophores, les compagnons danseurs de Cybèlesodales ballatores Cybelæ — et les religieux de la Grande Mèrereligiosi Magnæ Matris[94] — ; ceux de Bellone se nommaient les habitués du temple — fanatici —. Tous ces cultes, étant nouveaux, ne pouvaient pas invoquer pour eux les traditions et la coutume, qui sont si puissantes dans les croyances ; aussi sentaient-ils le besoin de se faire des partisans dévoués ; fervents, prêts à tous les sacrifices. Ils employaient d’ordinaire un moyen efficace pour se les attacher : ils las engageaient au service ale leur dieu par des initiations particulières. Presque toutes ces religions avaient leurs mystères, c’est-à-dire qu’indépendamment des cérémonies publiques, elles pratiquaient aussi des rites secrets, auxquels on n’était admis qu’à de certaines conditions et après une série d’épreuves. On connaît les mystères de Mithra, qui prirent tant d’importance à la fin du paganisme ; il y en avait aussi dans le culte de Bellone et dans celui de la Mère des dieux[95]. Les cultes égyptiens ‘admettaient une série d’initiations successives ; il fallait avoir passé par celles d’Isis et d’Osiris pour devenir pastophore.

Apulée nous donne, dans ses Métamorphoses, des détails très curieux sur les mystères d’Isis : c’est le récit le plus complet que l’antiquité nous ait laissé de ces cérémonies secrètes. Il conte que son héros Lucius, qui avait été l’objet d’une faveur spéciale de la déesse, brûlait de se consacrer à son service ; il s’était logé dans son temple ; il ne quittait pas les prêtres, il prenait part à tous les exercices religieux ; il attendait avec impatience qu’une révélation particulière vint lui apprendre qu’il pouvait se faire initier. Quand le temps est enfin venu, le prêtre, entouré de fidèles, l’amène aux bains les plus proches, et après avoir prié les dieux, il fait couler l’eau de toua les côtés sur lui[96] : c’est une cérémonie que les Pères de l’Église ont quelquefois rapprochée du baptême. Il le ramène ensuite au temple ; il lui donne en secret quelques préceptes que la parole ne peut pas reproduire[97], et lui commande de garder une abstinence sévère. Pendant dix jours, il doit ne pas boire de vin et ne manger de la chair d’aucun animal. Ce n’est qu’après s’être ainsi préparé qu’il peut être admis aux mystères. L’initiation a lieu la nuit. Le prêtre, après avoir fait sortir tous les profanes, couvre Lucius d’un vêtement de lin qui n’a pas été porté, et le prenant par la main, il le conduit dans l’endroit le plus reculé du sanctuaire. Vous me demanderez, lecteur studieux, dit l’auteur qui est en même temps le héros de l’aventure, ce qui fut dit, ce qui fut fait ensuite. Je le dirais si je pouvais le faire ; vous le sauriez s’il vous était permis de l’entendre ; mais ici la langue ne pourrait parler, ni l’oreille écouter sans crime. Je ne veux pourtant pas laisser sans quelque satisfaction une curiosité dont le motif est religieux. Écoutez donc ce qui m’arriva et croyez à la vérité de ce que je vais dire. Je m’approchai des limites de la mort ; après avoir foulé le seuil du royaume de Proserpine et m’être promené à travers tous les éléments, je m’en retournai. Au milieu de la nuit je vis le soleil resplendir d’une lumière éclatante ; je m’approchai des dieux du ciel et de la terre, je les vis en face et je les adorai de près. J’ai tout dit, et quoique vous ayez entendu mes paroles, il est nécessaire que vous ne les sachiez pas.

Ces mots énigmatiques sont peut-être encore ce qui nous a été dit de plus clair sur les mystères. En les rapprochant des autres indiscrétions fort obscures que les écrivains anciens ont commises, on peut entrevoir la nature des secrets qu’on révélait aux initiés et la façon dont on les leur faisait connaître. La science a commis à ce sujet des erreurs de tout genre ; elle a successivement trop accordé ou trop refusé aux mystères. Aujourd’hui elle est revenue de tous ces excès et se tient à leur égard dans une plus juste mesure. On ne peut plus prétendre, comme faisait Lobeek, que c’étaient des exhibitions sans portée et sans conséquence, qui n’intéressaient le public que par le secret même qu’on imposait à ceux qui y étaient admis, et dont on n’a tant parlé que parce qu’il n’était permis d’en rien dire. On peut encore moins affirmer, comme on l’a fait souvent, qu’on y trouvait un enseignement complet et qu’il en est sorti toute une philosophie morale et toute une théologie monothéiste. Sans doute l’enseignement oral n’en était pas tout à fait banni, puisque Platon nous dit qu’on y apprenait que la vie est un poste qui nous est assigné par les dieux et qu’il est défendu de le quitter sans permission[98]. Il pouvait surtout trouver place dans ces entretiens de l’initié et du prêtre dont parle Apulée et où se tenaient des discours que la parole ne peut pas reproduire. Mais nous savons par les Pères de l’Église ce qui faisait la matière ordinaire de ces discours sacrés, comme on les appelait : ils consi