— I —Les premières et les plus profondes modifications que subit la religion romaine lui vinrent de ses rapports avec les religions étrangères. Il ne lui était pas possible de les éviter. L’esprit d’expansion et de conquête qui entraînait les Romains dans tous les pays du monde les mit nécessairement en relation avec des peuples qui pratiquaient des cultes différents. Cette rencontre ne parut d’abord leur causer aucune surprise. Toutes les religions, même les plus opposées, ont des points par lesquels elles se touchent ; ce furent ces ressemblances qui frappèrent surtout les Romains : ils crurent le plus souvent retrouver leurs dieux dans ces dieux étrangers. Parmi les mille divinités de leur Panthéon, il y en avait presque toujours quelqu’une qui se rapprochait de la divinité nouvelle ; avec un peu de bonne volonté, il était possible de les confondre. Les Gaulois, dit César, honorent par-dessus tout Mercure ; après lui, Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Au sujet de ces dieux, ils ont à peu près la même opinion que les autres nations[1]. Ces assimilations n’étaient pas aussi fausses qu’elles le paraissent au premier abord. En réalité, tous ces peuples dont l’origine était la même s’étaient séparés avec un fonds commun d’opinions religieuses. Leur façon de concevoir et d’honorer la divinité se ressemblait beaucoup, et l’instinct populaire devinait ce que la mythologie comparée a depuis établi. Les différences étaient pourtant quelquefois assez grandes
pour qu’on frît bien forcé de reconnaître qu’on se trouvait en présence de
dieux nouveaux. La conduite des Romains en cette occasion était toujours Il n’était donc pas dans le principe des religions antiques
de vouloir se détruire entre elles et se remplacer l’une par l’autre. Elles
ignoraient, en général, le prosélytisme et l’intolérance. C’est ce qui
explique là conduite que tinrent les Romains dans la conquête du monde. Ils
se gardèrent bien de renverser les temples, de proscrire les dieux des
nations vaincues ; et ce n’était pas seulement, comme on l’a dit, par
modération ou par politique qu’ils agissaient ainsi, leurs scrupules
religieux eux-mêmes leur on faisaient un devoir. Ces dieux, s’ils les
maltraitaient, pouvaient devenir malfaisants. Sans doute ils les regardaient
comme inférieurs à ceux de Rome, puisque leur secours n’avait pas sauvé le
peuple qui s’était mis sous leur protection ; mais ils pouvaient être
redoutables encore si on les poussait à bout, et la prudence ordonnait de les
ménager. Pendant le long siége de Véies, les Romains avaient conçu une grande
estime pour Juno regina, protectrice de la
ville assiégée, qui avait donné à ses adorateurs le courage et les moyens de
leur résister dix ans. Tite-Live rapporte qu’après que la ville eut été
prise, quelques-uns, des vainqueurs, s’approchant avec respect de la statue
de la déesse, lui demandèrent si elle voulait bien les suivre, et que, comme
elle parut faire un signe pour accepter, on s’empressa de l’emmener à Rome[7]. Lès divinités
dont les Romains Héritaient ainsi après la victoire étaient bien traitées, malgré
leur origine étrangère. On leur bâtissait des temples aux frais du trésor
public, ou bien on les confiait à quelque grande famille, qui était tenue de
les honorer dans ses sanctuaires domestiques. Ce n’était donc pas par haine
ou par mépris que les Romains transportaient quelquefois chez eux tes dieux
des nations vaincues, c’était au contraire par respect et pour se procurer
quelques protecteurs de plus. Du reste, ils n’agissaient ainsi qu’assez
rarement. D’ordinaire ils laissaient leurs dieux aux peuples qu’ils avaient
défaits, même quand ils leur prenaient tout le reste. La Campanie garda les
siens après la guerre d’Hannibal, quoiqu’elle eût perdu tous ses droits
politiques. Le vainqueur, malgré sa colère, n’osa pas lui défendre de les
honorer, et pendant plus d’un siècle ce malheureux pays ne nous révèle son
existence que par quelques pratiques religieuses dont la trace s’est conservée
dans les inscriptions[8]. Quand Rome
outragée sentait le besoin de faire un exemple et qu’elle déportait en masse
tous les habitants d’une contrée, elle avait soin de laisser dans les villes
qu’elle dépeuplait quelques familles destinées à rendre aux dieux du pays
leurs honneurs accoutumés, tant elle craignait de s’exposer à leur colère en
les privant de leurs adorateurs. Si elle se gardait bien de détruire la religion
des peuples vaincus, elle était bien plus éloignée encore de vouloir leur
imposer Ces dispositions leur rendirent la conquête du monde plus
aisée[10]. Comme ils ne
voulaient ôter à aucun peuple ses dieux ni leur imposer les leurs, une fois
la guerre finie, il n’y eut pas entre les vainqueurs et les vaincus de ces
haines dont on ne peut triompher parce qu’elles s’appuient sur l’antipathie
de deux religions rivales. Avec le temps les dieux se rapprochèrent, comme
les peuples. Cette fusion ne paraît pas, en général, avoir rencontré
d’obstacles sérieux. Elle fut aidée dans les classes éclairées par la
philosophie, qui apprenait à ne considérer torrs ces cultes divers que comme
des façons différentes d’adorer le même Dieu ; ce qui amenait à les-
rapprocher et à les unir. Le peuple, au fond, était un peu dans les mêmes
sentiments : une sorte d’instinct vague le portait à respecter toutes les
religions, quelle qu’en fût — II —Il était difficile que cette bienveillance que les Romains
témoignaient pour les cultes étrangers ne les amenât pas à les introduire un
jour chez eux. Ils ne se contentaient pas de les tolérer chez les autres ; on
vient de voir que, dans leurs voyages, ils adressaient leurs prières au dieu
du pays qu’ils traversaient. S’ils avaient lieu de se louer de lui, ils ne
devaient pas l’oublier, et plus tard, dans ces moments de tristesse et de
péril où l’on ne saurait avoir trop de dieux autour de soi, l’idée leur
venait naturellement d’implorer aussi celui dont ils avaient trouvé le
secours efficace. Quelques-uns de ces cultes, auxquels ils prenaient part si
volontiers hors de chez eux, étaient de nature à produire des impressions
profondes sur leur .esprit. Dés le temps de la république ils avaient
l’habitude de se faire initier aux mystères de la Grèce, quand ils Ils n’avaient pas besoin, du reste, d’aller chercher ces religions hors de leur pays ; elles venaient bien les trouver chez eux. Rome a été, depuis sa fondation, une sorte de rendez-vous de tous les peuples. Se souvenant qu’elle était née du mélange de plusieurs nations, elle fut toujours hospitalière aux étrangers ; aussi s’empressaient-ils d’y venir[22]. Il n’était pas possible, du moment qu’on les accueillait, de les empêcher d’apporter avec eux leurs dieux et de les honorer à la façon de leur pays[23]. On se trouvait donc avoir sous les yeux, sans sortir de Rome, l’exemple de cultes étrangers qui n’avaient aucune raison de se cacher et ne se gênaient pas pour étaler aux yeux de toits leurs cérémonies. Nous avons vu que ces religions, en général, ne connaissaient pas l’esprit de prosélytisme ; mais ceux qui les pratiquaient pouvaient avoir un intérêt particulier à les répandre. Parmi ces gens qui affluaient à Rome, tous n’y venaient pas dans des intentions honnêtes et pour exercer des professions avouables. Il en était beaucoup qui n’avaient quitté leur pays que parce qu’ils n’y pouvaient plus rester. Ceux-là cherchaient fortune cet n’avaient pas de grands scrupules sur les moyens de s’enrichir. Il leur fallait avant tout s’insinuer dans les bonnes grâces des Romains, et ils ne pouvaient espérer faire de bons profits qu’en se rendant agréables ou nécessaires. Les Grecs étaient, dès cette époque, très habiles dans ce métier de flatteurs et de complaisants, pour lequel ils ont toujours eu beaucoup de goût. Les plus lettrés, les plus heureux, parvenaient à se glisser dans les grandes maisons ; tes autres s’adressaient plus bas. Le peuple avait aussi ses courtisans : c’étaient ces empressés, ces bavards, que Plaute dépeint enveloppés d’un petit manteau qui leur couvre la tète, et sous lequel ils portent leurs livres ; on était certain de les rencontrer au cabaret, où ils buvaient des boissons chaudes et s’enivraient en discutant[24]. Un des moyens les plus sûrs de succès pour eux était de propager des cultes nouveaux dont ils s’instituaient les prêtres. Leur fortune était faite s’ils parvenaient à inspirer à leurs dupes une confiance aveugle en quelque divinité inconnue, qu’ils faisaient parler comme ils voulaient. Aussi les voyons-nous agir toujours de la même façon. Toutes les fois qu’un culte nouveau essaye de pénétrer à Rome, il est introduit par tin personnage qui réunit les deux qualités de sacrificateur et de prophète — sacrificulus et votes —, c’est-à-dire qui, comme prophète, impose au nom du ciel à ceux qui le consultent des offrandes expiatoires qu’il s’attribue ensuite comme prêtre. La dévotion étant de tous les sentiments de l’âme celui qui calcule le moins, le désir de plaire à un dieu puissant qui peut assurer le succès d’une entreprise hasardée, ou qui promet la guérison d’un malade chéri, inspirait des libéralités insensées, et naturellement ces libéralités profitaient encore plus au prêtre qu’au dieu. Aussi Tite-Live affirme-t-il sans hésiter que tous ceux qui se font les introducteurs de religions nouvelles n’obéissent qu’à des motifs intéressés ; ce ne sont pas des fanatiques convaincus et qui veulent convaincre les autres, ce sont d’habiles gens qui n’excitent les âmes que parce qu’ils y trouvent leur avantage[25]. Pour entraîner ceux qui les écoutaient, ils n’avaient pas ordinairement un grand effort à faire. C’est un penchant et comme un besoin dans toutes les religions polythéistes d’augmenter sans cesse le nombre des dieux. II semble qu’un dieu unique puisse seul épuiser l’idée que nous nous faisons de la divinité ; quand on en admet plusieurs, quelque nombreux qu’ils soient, ils ne forment qu’un ensemble incomplet, et l’on est toujours tenté d’en ajouter quelque autre. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, parmi les peuples légers et sceptiques que ce penchant se manifeste avec le plus de force ; c’est au contraire parmi les plus croyants. Ceux-là, lorsqu’un fléau les attaque ou qu’un malheur les menace, commencent par ne pas douter que la protection de leur divinité nationale les sauvera du danger. Ils attendent tout d’elle, et si leur attente est trompée, si le fléau persiste, si le malheur les atteint, leur désenchantement est d’autant plus vif que leur confiance avait été plus aveugle. Ils ne s’en prennent pas à la Divinité en général, dont la puissance leur parait au-dessus du soupçon, mais à leur dieu particulier, qui les a mal servis, et demandent ailleurs des secours qu’ils n’ont pas trouvés chez eux. Indépendamment de cette raison générale, les plébéiens avaient à Rome des motifs spéciaux pour tenir moins aux dieux de la cité ; ils ne pouvaient pas oublier que ces dieux s’étaient faits les complices de la noblesse dans la longue lutte qu’ils avaient livrée contre elle. Moins attachés par leurs souvenirs politiques à la religion nationale, vivant au milieu de ces étrangers qui pratiquaient d’autres cultes, pins mobiles d’ailleurs d’opinions, plus accessibles aux entraînements des dévotions nouvelles que cette aristocratie habituée au respect des traditions antiques, ennemie des nouveautés, calme, grave par tempérament et par système, et à qui les grandes émotions religieuses étaient suspectes comme dérangeant l’ordre établi, les plébéiens ont toujours été les premiers à se précipiter vers les religions étrangères, et l’on voit, par les récits des historiens, que c’est dans les quartiers populaires de la ville que tous ces mouvements commençaient. S’il était dans la nature du peuple d’y céder aisément, l’autorité au contraire devait regarder comme un devoir de les réprimer. La même raison qui rendait les Romains très tolérants hors de leur pays les empochait de l’être tout à fait chez eux. Comme ils pensaient qu’un culte est fait spécialement pour un peuple, ils en concluaient que chaque dieu doit rester maître chez lui. Ils n’imposaient pas les leurs aux étrangers, mais ils n’étaient pas non plus disposés à laisser ceux des étrangers’ établir à. Rome. En sa qualité d’institution nationale, la religion se trouvait placée sous la protection des pouvoirs civils. Ce n’est pas comme souverains pontifes que les empereurs ont persécuté les Chrétiens, mais comme empereurs. Pour proscrire un culte étranger, on n’allègue le plus souvent que des motifs politiques ; c’est la sûreté de l’État, et non l’intérêt des dieux, que le sénat invoquait dans la répression sanglante des Bacchanales. En expliquant au peuple les raisons qu’on avait d’être si sévère, le consul lui rappelait qu’il n’était permis aux citoyens de se rassembler que sur l’ordre des magistrats, quand le drapeau flottait sur les hauteurs du Janicule, et que toute autre réunion était défendue par la loi[26]. Ce fut jusqu’à la fin le grand argument dont on se servit contre les adeptes des religions nouvelles, et les Chrétiens ont été surtout poursuivis pour avoir formé des sociétés secrètes et des assemblées illégales. Aussi, dans les délits de ce genre, les coupables ne sont-ils pas déférés devant des tribunaux religieux ; ce sont les magistrats ordinaires, ceux qui veillent à la sûreté publique, les édiles, les triumviri capitales, sortes d’officiers de police, qu’on charge de les poursuivre, et s’ils ne parviennent pas à réprimer le mal, c’est au préteur que le sénat confie la défense des lois[27]. Quoique l’autorité semblât appliquer de préférence aux cultes étrangers les règlements qui concernaient la paix publique et la sûreté de l’État, elle était pourtant armée contre eux de lois spéciales. Tertullien rapporte qu’il y avait un ancien édit qui défendait de consacrer aucun dieu qui n’eût été approuvé par le sénat[28]. Mais ces dieux qui n’étaient pas consacrés, c’est-à-dire que l’État n’avait pas officiellement reconnus, laissait-on les particuliers libres de les adorer chez eux ? Un passage de Cicéron semble établir qu’il n’était pas plus permis de leur élever un autel dans sa maison que de leur blair un temple dans une rue et sur une place[29]. Tite-Live, au contraire, borne la défense aux terrains sacrés ou publics (XXV, 1) ; c’est là seulement, d’après lui, qu’il est défendu de sacrifier selon les rites étrangers. On ne peut expliquer cette opposition entre deux écrivains bien informés d’ordinaire qu’en supposant que la loi n’a pas souvent été exécutée dans sa rigueur. Cicéron nous dit ce qu’on avait légalement le droit de faire ; Tite-Live rapporte ce qui se faisait ordinairement. Les Romains étaient si religieux, si timorés, qu’ils hésitaient à proscrire le culte d’un dieu, quel qu’il fût. Toutes les fois, dit Tite-Live (XXXIX, 16), que la religion sert de prétexte à quelque crime, nous redoutons, en punissant le coupable, de commettre une impiété. Et l’autorité, malgré sa sévérité ordinaire, était bien forcée d’avoir quelque égard pour ces scrupules. En frappant la société secrète des Bacchanales, le sénat n’osa pas défendre entièrement le culte de Bacchus, il se contenta de le régler. Ceux pour qui c’était une affaire de conscience durent demander au préteur la permission de célébrer ces fêtes, et elle leur était accordée à condition que cinq personnes seulement assisteraient à la cérémonie[30]. Ces dispositions des Romains nous font comprendre pourquoi les lois contre les cultes étrangers ont été si peu efficaces chez eux. On ne se décidait jamais à les appliquer qu’avec toute sorte de ménagements et de répugnances. Sans doute on avait le droit de poursuivre ces cultes jusque dans l’intérieur des maisons particulières : la surveillance des pontifes s’étendait sur les sacra privata comme sur les autres[31]. Il n’est pourtant pas probable que s’ils s’y étaient tenus enfermés, on fût allé les y chercher ; mais ils n’y restaient guère. L’ombre du sanctuaire domestique ne leur suffisait pas longtemps ; ils se répandaient vite sur la voie publique, ils encombraient les rues et les places, ils s’établissaient sans façon dans les chapelles des plus anciennes divinités[32]. Ceux de l’Égypte osèrent même, à la fin de la république, se glisser jusque dans la demeure du maître des dieux, dans le temple qui était le centre de la religion romaine, au Capitole[33], tant ils se croyaient stars de l’impunité ! Malgré ces provocations impudentes, on hésitait encore à les frapper. Les partisans des anciens usages se contentaient d’abord de gémir silencieusement[34]. Il fallait que le scandale flet au comble pour que le sénat parfit enfin s’apercevoir de ces désordres et qu’il forçât les magistrats à les réprimer. Une seule fois, à propos des Bacchanales, la répression fut terrible[35] ; mais il s’agissait de crimes épouvantables, de faux, d’assassinats et d’incestes, beaucoup plus que de sacrifices et de rites nouveaux. Dans toutes les autres circonstances la loi fut appliquée si mollement, que les coupables ne craignaient rien et que c’était toujours à recommencer. C’est ainsi que les cultes étrangers se sont si facilement
établis à Rome. Quelques-uns y arrivèrent avec la permission du sénat, le
plus grand nombre s’en est passé ; mais tous, quelle que fût leur origine,
ont de bonne heure joui auprès du peuple d’une grande autorité. Dès le temps
d’Ennius le grand cirque ressemblait déjà à ce qu’il fut sous Auguste, quand
Horace s’y promenait après son dîner pour écouter les diseurs de bonne
aventure. C’était le rendez-vous des astrologues et des augures de tous les
pays. Les dévots venaient y consulter les devins Marses qui jouaient avec des
serpents, et demander l’explication de leurs songes à des prêtres d’Isis[36]. A mesure que
s’affaiblissaient l’autorité des lois et le respect des traditions antiques,
il était naturel que le crédit des religions nouvelles augmentât. Cette
anarchie de près d’un demi-siècle qui précéda l’empire dut leur ‘être surtout
très utile ; elles en profitèrent pour achever de s’étendre et de s’établir.
Les triumvirs semblèrent même leur donner une sorte de consécration légale en
élevant un temple, après la mort de César, à Isis et à Sérapis[37]. Cependant
Auguste, quand il fut le maître, revint, sur ce point comme sur les autres,
aux traditions de Pendant la période qui fait le sujet de notre étude, Rome
connaît déjà et pratique à peu près toutes les religions qu’elle accueillera
chez elle jusqu’au triomphe du Christianisme. Les unes lui sont arrivées sous
la république, lés autres dans le premier siècle de l’empire. Nous venons de
voir qu’elle a reçu de bonne heure les dieux égyptiens dont le culte était
répandu dans tous les ports de la Méditerranée, et qu’il en est fait mention
dés le temps des guerres puniques. En 549, la Mère des dieux est
solennellement apportée de Pessinonte à Rome par l’ordre du sénat. Un siècle
plus tard, Sylla ramène d’Asie la sauvage déesse de Commagène ; qui
s’identifie avec — III —Ils paraissent d’abord s’accorder dans l’importance qu’ils
attribuent au prêtre. Elle était beaucoup moins grande dans la religion
romaine que chez eux. Les Romains, on l’a déjà vu, n’admettaient pas que
l’homme eût besoin d’un intermédiaire pour s’adresser à Dieu. Caton n’a recours
à personne quand il offre à Mars un sacrifice pour ses boeufs ou qu’il immole
une truie à Cérès, et il déclare formellement que le père de famille doit
sacrifier pour toute Il n’en était pas de même dans les cultes qui vinrent à
Rome de l’Orient. Nous ne les connaissons malheureusement que d’une manière très
imparfaite, mais une des choses qui ressort avec le plus d’évidence des
monuments qui nous restent d’eux, c’est le rôle considérable qu’ils assignent
tous à leurs prêtres. Lorsqu’un des fidèles de ces religions élève un autel
ou un temple à son dieu ; il a soin, en général, d’y indiquer le nom du
prêtre qui le consacre. On ne manque presque jamais de le mentionner dans les
inscriptions tauroboliques ; dans celles qui concernent le culte de Mithra,
il est dit expressément qu’il préside la cérémonie[49]. Quand on
voulait être initié aux mystères d’Isis, on se faisait assister par un prêtre
auquel on consacrait, toute sa vie, la plus vive reconnaissance et qu’on
appelait son père[50]. Tout semble
donc nous indiquer que dans ces diverses religions les fonctions sacerdotales
sont devenues plus importantes. Les prêtres ne se contentent plus de diriger
les pratiques du culte extérieur, ils veulent aussi gagner les Aines ; en
certaines occasions, ils se servent d’un moyen qui n’a jamais été employé
dans les temples de Rome : ils prêchent. Celui qu’Apulée nous montre à la fin
des Métamorphoses profite d’un
miracle qui a vivement ému les assistants pour glorifier la déesse qui vient
de manifester ainsi sa puissance : C’est un sermon véritable qu’il prononce ;
il n’y manque pas même les emportements et les cris de triomphe à l’adresse
des incrédules : Qu’ils approchent, qu’ils
regardent et confessent hautement leur erreur ! (XI, 15) Il termine
en conjurant celui qui vient d’être l’objet de la protection divine de se
consacrer désormais au service d’Isis ; on croirait vraiment entendre un
prédicateur chrétien dans une prise d’habit : Si
tu veux être en sûreté, inaccessible aux coups du sort, enrôle-toi dans la
sainte milice. Viens volontairement placer ta tète sous le joug du ministère
sacré. C’est seulement quand tu te seras fait l’esclave de la déesse que tu
commenceras à sentir-le prix de la liberté[51]. Ces derniers
mots nous font connaître une des différences les plus remarquables qui
existent entre les prêtres de Rome et ceux de ces cultes étrangers. A Rome et
dans les villes romaines, ils ne sont que des magistrats comme les autres,
qui ne songent pas à s’isoler et à se distinguer de leurs concitoyens, qui
vivent dans l’agitation des affaires et joignent ordinairement d’autres
charges civiles à leurs fonctions sacrées. Au con raire, dans les cultes de
l’Orient, ils cherchent à s’éloigner du monde et à vivre à part. lis forment
une sainte milice, qui a ses habitudes
et ses règles et se fait reconnaître par un costume particulier. On dirait
qu’ils mettent leur gloire à se désintéresser de la vie et à se détacher des
affections ordinaires de l’humanité. Ils
renoncent à tout et ne veulent avoir souci que des choses divines.
Quelques-uns vont jusqu’à prendre des breuvages pour se priver eux-mêmes de
leur virilité[52]. Un ancien
auteur nous dit que ceux de l’Égypte habitent ensemble dans les temples : Rejetant toute espèce de travail terrestre, ils ont
consacré leur vie à la contemplation et à l’étude de Après l’influence du prêtre, ce qui domine dans les cultes
orientaux, c’est celle de Les femmes du grand monde, si l’on en croit les moralistes
et les satiriques, n’étaient guère moins zélées que les autres pour les
cultes de l’Orient. Juvénal les représente recevant chez elles la confrérie de Les cultes où les prêtres et les femmes prennent tant
d’importance ont d’ordinaire un caractère commun : ils recherchent volontiers
les émotions religieuses, ils se plaisent à développer chez leurs adhérents
une ardente dévotion. Cette dévotion se manifeste partout d’une manière à peu
près semblable : dans toutes les religions, le croyant qui prie avec ferveur
souhaite sortir de lui-même, échapper à sa nature mortelle pour atteindre
Dieu et se perdre en lui. Les mystiques chrétiens essayent d’y parvenir en
surexcitant chez eux l’âme et l’esprit : c’est dans le silence de la
retraite, par des efforts et des élans de méditation et de contemplation
solitaires, qu’ils tâchent de se délivrer des obstacles du corps et de se
rapprocher de Le culte égyptien était peut-être celui qui s’occupait le
plus de donner un aliment à la dévotion des fidèles. Dans aucun autre la
divinité n’était censée plus présente et plus visible à ses adorateurs. On la
consultait sans cesse, on ne faisait rien sans son aveu. A tout moment elle
révélait sa volonté par des apparitions ; ou par des songes. Pas une de mes nuits, dit un dévot d’Isis, pas un seul instant de repos n’a été privé pour moi de la
vue de la déesse et de ses saints avertissements[73]. Elle indiquait
elle-même ceux qui devaient être admis à ses mystères ; elle fixait pour
chacun d’eux le jour où elle voulait qu’on fit la cérémonie ; elle lui
indiquait le prêtre qui devait l’instruire et l’assister. Elle appelait à
elle, elle désignait directement ceux à qui elle réservait l’honneur de Quand on croit être toujours en présence d’un dieu, si
l’on se fie en sa protection, il est naturel aussi qu’on redoute beaucoup sa
colère. Plus la dévotion devient ardente, plus elle rend scrupuleux, plus
elle nous alarme sur la conséquence des fautes que nous pouvons commettre. Il
y avait même alors quelques esprits rigoureux qui prétendaient qu’une fois
commises, elles ne pouvaient plus être expiées[77] ; mais ce
n’était pas l’opinion ordinaire, et toutes les religions se flattaient
d’avoir des moyens surs d’en obtenir le pardon. Rien ne fut plus utile au
succès des cultes étrangers qui s’établirent à Rome ; ils avaient toute sorte
d’expiations et de purifications à l’usage des pécheurs effrayés. Elles
consistaient ordinairement en sacrifices répétés, en pratiques bizarres et
souvent pénibles, en libéralités faites aux temples et aux prêtres. Les
abstinences étaient aussi considérées comme un moyen de désarmer la colère
céleste. On évitait de manger de certains animaux qu’on regardait comme
impurs ; aux approches des fêtes, on s’imposait des jeunes rigoureux ; on s’y
préparait surtout par une continence sévère. Cette prescription, à laquelle
Délie et Corinne elles-mêmes ne refusaient pas de se soumettre, impatientait
beaucoup leurs amants : Ovide et Tibulle s’en plaignent avec amertume, mais
on leur répondait que les ordres des dieux étaient formels. C’était,
disait-on, pour ne pas les avoir respectés que Laocoon avait été puni de mort
avec tous les siens[78], et l’on ajoutait
qu’au contraire les gens qui s’étaient toujours conservés chastes voyaient
directement les dieux[79]. Ces religions,
dont le naturalisme était le fond, devaient, ce semble, faire une loi de se
conformer à La même croyance se retrouve dans les rites célèbres des tauroboles
: c’étaient des sacrifices solennels en l’honneur de la bière des dieux et
d’Attis, son amant. On ignore à quel moment et dans quel pays ils ont pris
naissance : la première fois qu’il en est question, c’est dans une
inscription du règne d’Hadrien (133 ans après J. C.) qui a été trouvée aux environs de Naples[81]. On y voit qu’une femme, Herennia Fortunata, avait accompli pour la
seconde fois le sacrifice du taurobole par les soins du prêtre Ti. Claudius.
L’usage était assurément plus ancien, et comme presque toutes les autres
superstitions de cette époque, il devait être originaire de l’Asie[82]. Nous savons que
le Quoique nous ne connaissions pas exactement tous les
détails de ces fêtes, nous en savons assez pour nous rendre compte du grand
effet qu’elles devaient produire. Elles étaient sans doute fort coûteuses,
car nous voyons souvent qu’une corporation ou qu’une ville tout entière
s’unit pour en payer les frais. Quand c’est un particulier qui subvient à la
dépense, il a grand soin de s’en faire honneur et de nous dire qu’il a fourni tout l’argent qu’exigeaient les préparatifs
et les victimes[83]. Une cérémonie
aussi chère, on le comprend, ne pouvait pas être renouvelée tous les jours ;
elle n’avait lieu que dans des occasions importantes. D’ordinaire, c’était la
déesse elle-même qui la réclamait par des songes ou des oracles[84]. Deux fois à
Lyon elle s’accomplit par suite des prédictions de l’archigalle Pusonius
Julianus[85].
Elle attirait, quand le jour était venu, un grand concours de monde ; les
prêtres surtout y étaient nombreux. Dans le taurobole qui fut célébré à Die
en 245, il en vint de toutes les cités voisines[86]. Naturellement,
le clergé de la Mère dès dieux, avec ses prêtres des deux sexes, ses joueurs
de flûte, ses joueuses dé tambour de divers rangs, n’avait garde d’y manquer
; mais il y venait encore des augures, des haruspices et des prêtres des
autres divinités. Les magistrats aussi y assistaient, car on y priait pour le
salut de l’empereur et pour la prospérité de la ville où le taurobole avait lieu.
La fête durait quelquefois plusieurs jours[87]. Les cérémonies
étaient nombreuses et compliquées. L’une d’elles, mêlée peut-être
d’initiations et de rites secrets, s’accomplissait au milieu de la nuit[88]. La plus
importante de toutes était le sacrifice du taureau, qui avait donné son nom
au taurobole, et dont le ponte Prudence nous a fait un tableau saisissant[89]. Il nous dit
qu’on creuse d’abord une fosse recouverte de planches mal unies entre elles
et percées de trous nombreux. Dans la fosse on fait entrer celui qui offre le
taurobole et qui veut se purifier : il y descend vêtu d’une toge de soie, la
tète chargée de bandelettes et portant une couronne d’or. L’animal est
ensuite immolé par les sacrificateurs, et le sang qui s’échappe à flots de sa
blessure se répand en bouillonnant sur le parquet. Par les nombreuses ouvertures des planches pénètre la rasée sanglante.
Le fidèle la reçoit pieusement, présentant la tète à toutes ces gouttes qui
tombent, les recueillant sur ses habits et sur son corps qu’elles inondent.
Il se renverse en arrière pour qu’elles arrosent ses joues, ses mains, ses
oreilles et ses yeux ; il ouvre même la bouche et les boit avidement.
Il sort ensuite de la fosse, horrible à voir,
et tout le monde se précipite devant lui. On le salue, on se jette à ses
pieds, on l’adore : il est purifié de ses fautes et e régénéré pour
l’éternité[90].
Ce spectacle était fait pour frapper la foule ; il devenait quelquefois plus
imposant encore par le nombre de ceux qui se purifiaient ensemble. Le 10 des
ides de décembre de l’an 241, les décurions de la ville de Lectoure offrirent
un taurobole pour le salut de l’empereur Gordien,
de sa femme, de toute la maison impériale et pour la prospérité de leur cité.
En même temps, et sur la même place, un homme et sept femmes de la ville
firent des sacrifices particuliers avec des victimes qu’ils avaient fournies[91]. Le même prêtre
prononça pour tous la formole et dirigea Indépendamment de ces grands spectacles que donnaient au
peuple les religions nouvelles, de ces expiations et de ces purifications
solennelles qui calmaient les consciences inquiètes, elles avaient d’autres
moyens de se mettre en prédit. Presque toutes s’appuyaient sur des
corporations puissantes, groupées autour des temples, et qui ajoutaient par
leur présence assidue à l’éclat des cérémonies. Les cultes égyptiens possédaient
la corporation des pastophores, qui s’était
introduite à Rome sous Sylla, celle des isiaci,
celle des anubiaci. Les isiaques répandus et
populaires dans tout l’empire, se distinguaient par un costume particulier ;
le fidèle d’Isis, nous dit-on, était fier de sa téta rasée, de sa tunique de
lin, et, quand il mourait, il voulait être enseveli avec elle[93]. La Mère des
dieux, outre son cortége ordinaire de prêtres mutilés, avait des
congrégations de dévots qu’on appelait les dendrophores,
les compagnons danseurs de Cybèle — sodales
ballatores Cybelæ — et les religieux de Apulée nous donne, dans ses Métamorphoses, des détails très curieux sur les mystères d’Isis :
c’est le récit le plus complet que l’antiquité nous ait laissé de ces cérémonies
secrètes. Il conte que son héros Lucius, qui avait été l’objet d’une faveur
spéciale de la déesse, brûlait de se consacrer à son service ; il s’était
logé dans son temple ; il ne quittait pas les prêtres, il prenait part à tous
les exercices religieux ; il attendait avec impatience qu’une révélation
particulière vint lui apprendre qu’il pouvait se faire initier. Quand le
temps est enfin venu, le prêtre, entouré de fidèles, l’amène aux bains les
plus proches, et après avoir prié les dieux, il fait couler l’eau de toua les
côtés sur lui[96] :
c’est une cérémonie que les Pères de l’Église ont quelquefois rapprochée du
baptême. Il le ramène ensuite au temple ; il lui
donne en secret quelques préceptes que la parole ne peut pas reproduire[97], et lui commande
de garder une abstinence sévère. Pendant dix jours, il doit ne pas boire de
vin et ne manger de la chair d’aucun animal. Ce n’est qu’après s’être ainsi
préparé qu’il peut être admis aux mystères. L’initiation a lieu Ces mots énigmatiques sont peut-être encore ce qui nous a été dit de plus clair sur les mystères. En les rapprochant des autres indiscrétions fort obscures que les écrivains anciens ont commises, on peut entrevoir la nature des secrets qu’on révélait aux initiés et la façon dont on les leur faisait connaître. La science a commis à ce sujet des erreurs de tout genre ; elle a successivement trop accordé ou trop refusé aux mystères. Aujourd’hui elle est revenue de tous ces excès et se tient à leur égard dans une plus juste mesure. On ne peut plus prétendre, comme faisait Lobeek, que c’étaient des exhibitions sans portée et sans conséquence, qui n’intéressaient le public que par le secret même qu’on imposait à ceux qui y étaient admis, et dont on n’a tant parlé que parce qu’il n’était permis d’en rien dire. On peut encore moins affirmer, comme on l’a fait souvent, qu’on y trouvait un enseignement complet et qu’il en est sorti toute une philosophie morale et toute une théologie monothéiste. Sans doute l’enseignement oral n’en était pas tout à fait banni, puisque Platon nous dit qu’on y apprenait que la vie est un poste qui nous est assigné par les dieux et qu’il est défendu de le quitter sans permission[98]. Il pouvait surtout trouver place dans ces entretiens de l’initié et du prêtre dont parle Apulée et où se tenaient des discours que la parole ne peut pas reproduire. Mais nous savons par les Pères de l’Église ce qui faisait la matière ordinaire de ces discours sacrés, comme on les appelait : ils consi |