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Virgile a consacré tout un livre de l’Énéide, le sixième,
à raconter la descente d’Énée aux enfers. Ce livre n’est pas tout à fait
nécessaire au développement de l’action, quoiqu’il y soit habilement rattaché
; le poème pouvait à la rigueur s’en passer, le poète a tenu à l’écrire. Il
voulait nous faire savoir l’idée qu’il se faisait de l’état des âmes après — I —La croyance que la vie persiste après la mort n’est pas
une de celles qui naissent tard chez un people et qui sont le fruit de
l’étude et de L’origine en est la même dans tous les pays : elle naît
partout de la répugnance que cause à l’homme l’idée de l’anéantissement
absolu. Elle n’est donc d’abord qu’un instinct, mais un instinct invincible,
que d’autres raisons ne tardent pas à fortifier. Selon Cicéron, ce qui la
répand surtout et l’accrédite, ce sont les apparitions nocturnes, et la foi
que leur accordent des âmes naïves qui ne savent pas encore remonter de
l’effet à la cause[4].
Quand on croyait voir la nuit les parents et les amis qu’on avait perdus, on
ne pouvait pas douter qu’ils ne fussent vivants. Achille, après avoir vengé
Patrocle, s’endort près de la mer retentissante, plein de douleur et de
regret. Pendant son sommeil il voit son ami qui vient lui réclamer un
tombeau. Dieux
bons ! s’écrie-t-il dès qu’il se réveille, il subsiste donc jusque dans les demeures d’Hadès quelque
reste de vie ![5] Cette réflexion
devait venir à l’esprit de tous les gens qui avaient cru voir un mort dans
leurs rêves, et ce qui avait été à l’origine une des causes de la croyance à
l’immortalité de l’âme en resta jusqu’à la fin pour beaucoup de personnes la
preuve la plus sûre. Elle était même devenue si populaire, qu’un hère de
l’Église, saint Justin, n’a pas hésité à son servir[6]. Toute
l’antiquité a cru fermement à ces apparitions[7]. Beaucoup en
avaient grand’peur ; quelques-uns les souhaitaient comme un moyen de se
rapprocher un moment des êtres chéris qu’ils avaient perdus. Tantôt on leur
demandait de vouloir bien venir visiter les vivants qu’ils avaient aimés. Si les larmes, leur disait-on, servent à quelque chose, montre-toi à nous dans les songes[8]. Tantôt on priait
humblement les puissances de l’enfer de ne pas mettre d’obstacle à ces
voyages. Mânes saints, dit une femme
qui vient de perdre son mari, je vous le
recommande ; soyez-lui indulgents pour que je puisse le voir aux heures de la
nuit[9].
Des gens qui croyaient avec cette assurance ‘que les morts venaient
s’entretenir avec eux n’avaient pas besoin qu’on leur démontrât l’immortalité
de l’âme, puisque, pour ainsi dire, ils On a donc cru de tout temps à Rome que l’homme continue
d’exister après la mort ; mais de quelle façon s’est-on d’abord représenté
cette persistance de la vie ? Comme on n’arriva pas du premier coup à séparer
nettement l’âme et le corps, ou supposa qu’ils continuent à vivre ensemble
dans le tombeau[11].
Ce fut à Rome, comme ailleurs, la première forme que prit la croyance à
l’immortalité, et là aussi elles est survécu à elle-même : elle a donné
naissance à des usages, à des préjugés qui ont duré plus qu’elle et dont
quelques-uns subsistent encore. La trace en était surtout restée dans les
rites des funérailles, que les Romains conservèrent pieusement, quelqu’ils ne
fussent plus conformes à leurs opinions nouvelles. On disait encore au temps
de Virgile et plus tard, qu’on enfermait l’âme avec le corps dans le tombeau,
même quand on croyait qu’elle était ailleurs[12] ; on saluait
toujours le mort, à la fin de la cérémonie, en lui disant trois fois : porte-toi bien. On ne manquait pas, quand on
passait près de l’endroit où il reposait, de répéter la vieille formule : Que la terre te soit légère ! On venait en
famille, les jours de fête, y célébrer des repas, dont on pensait bien que le
mort prenait sa part. Cicéron blâme cette coutume, qui ne lui semble pas
convenir à des sages[13], mais, les
inscriptions nous prouvent que tout le monde alors Avec le temps, cette croyance naïve que l’existence
continue d’une façon obscure au fond de la tombe, que le mort y est enfermé
tout entier, qu’il y conserve les besoins et les passions qu’il éprouvait
pendant sa vie, sans disparaître tout à fait, finit par se modifier.
L’habitude qui s’établit de briller les cadavres, au lieu de lei ensevelir,
aida l’esprit à concevoir que l’homme est composé de plusieurs parties qui se
séparent quand il meurt. Cette poignée de cendres qu’on recueillait à
grand’peine sur le bûcher ne pouvait plus le contenir tout entier[23] ; on eut la
pensée qu’il devait rester quelque part autre chose de lui : c’était ce qu’on
appelait son ombre, son simulacre, son âme ; et l’on supposa que tontes les
âmes étaient réunies ensemble au centre de Ces vieilles croyances subirent bientôt d’autres modifications. A mesure que Rome se trouvait en rapport avec ses voisins, elle empruntait quelque chose de leurs coutumes et de leur manière de voir. On a remarqué que les Romains, si résolus dans l’exécution de leurs desseins politiques et militaires, étaient singulièrement timides pour tout le reste. Aucun peuple n’a plus facilement cédé aux idées des autres. Elles ont toujours fait une certaine impression sur eux, même quand elles se trouvaient en contradiction formelle avec les leurs. La religion romaine, on l’a déjà vu, supposait que dans le repos de la tombe on est plus heureux et l’on devient meilleur ; elle donnait aux morts le nom de purs et de bons — manes —. Les Étrusques, au contraire, les croyaient malheureux et malfaisants. Ils supposaient qu’ils se plaisent à faire le tourment des hommes, qu’ils aiment le sang et qu’ils exigent qu’on leur sacrifie des victimes humaines. Ces opinions ont fini par pénétrer à Rome, quoique contraires à son génie et à ses croyances primitives. Les morts, nous dit une ancienne inscription latine, ne sont agréables ni aux hommes ni aux dieux[26]. Ce n’est pas ce que pensaient les vieux Romains, qui les invoquaient si volontiers comme les protecteurs naturels de leurs descendants. Les portes se conforment à ces opinions nouvelles quand ils nous représentent la troupe pâle des Mânes, les joues creuses, les cheveux brûlés, errant le long des fleuves sombres[27]. Ceux qu’on honorait autrefois comme de bons génies deviennent, dans l’imagination du peuple, les pourvoyeurs des enfers ; on raconte que, placés aux portes de l’Orcus, ils attirent les âmes vers l’Achéron, à la manière des cerfs agiles qui, par la force attractive de leurs narines, font sortir les reptiles de leurs retraites[28]. Enfin on ne se contente plus de leur offrir des couronnes de violettes, des gâteaux arrosés de vin, ou, quand ils sont le plus irrités, quelques poignées de fèves : on leur donne du sang, puisqu’ils l’aiment ; on fait lutter et mourir des gladiateurs autour des bûchers, et les gens riches, qui ne veulent être privés d’aucune satisfaction dans l’autre vie, ne manquent pas de fixer d’avance dans leur testament le nombre des malheureux qui doivent combattre à leurs funérailles. Ces opinions nouvelles, en s’établissant à Rome, n’effacèrent pas tout à fait les anciennes. Les unes et les autres continuent à vivre ensemble, et l’on ne parait pas éprouver le besoin de les mettre d’accord. Tantôt on se figure les morts malveillants et cruels ; on les prie humblement de ne pas nuire, d’épargner les parents et les amis qui leur survivent[29] ; ou bien on leur désigne des victimes, on leur confie sa vengeance, on place dans leurs tombes des noms gravés sur des plaques de plomb avec des formules d’imprécation, pour qu’ils se chargent de les exécuter[30]. Tantôt, au contraire, on semble les regarder comme des intercesseurs qui plaident auprès des dieux la cause de ceux qui les implorent, et on leur attribue à peu près le même pouvoir que l’Église accorde aux saints. Adieu, Donata, est-il dit dans une inscription, toi qui fus pieuse et juste, conserve tous les tiens[31]. Sur une tombe espagnole on lit ces mots, qui seraient bien placés sur l’autel d’un martyr : C’est ici qu’on invoque Fructuosus[32]. Ainsi tout le monde admettait qu’il faut prier les morts, soit pour obtenir leur protection, soit pour les empêcher de nuire. On s’accordait à les croire très puissants, et Servius nous dit sérieusement qu’on leur faisait jurer, quand ils descendaient aux enfers, de ne pas aider les parents qu’ils avaient laissés sur la terre à s’affranchir de leur destinée[33]. On croyait donc qu’avec leur secours un homme peut arriver à tenir tête au destin. C’est de bonne heure aussi que les légendes grecques sue
l’Élysée et le Tartare pénétrèrent à Rome. Il n’en pouvait être autrement :
on peut dire que Rome rencontrait la Grèce à peu près sur toutes ses frontières
; elle était voisine, au La philosophie n’arriva que très tard à Rome, et, quand à
son tour elle s’occupa de la vie future, elle trouva, tin public préparé à
ses leçons par ce long travail populaire. Les croyances anciennes avaient
jeté dans les esprits des racines si profondes, on les regardait comme si
nécessaires au bonheur de l’humanité, qu’on n’était pas disposé à y renoncer
facilement. Seulement les gens sensés, qui savaient bien qu’il ne suffit pas
à une opinion d’être vieille pour être vraie, demandaient avec instance qu’on
tour donnât de celle-là une autre preuve que son ancienneté. La plupart
d’entre eux souhaitaient d’avance d’être convaincus ; on les mettait
évidemment à l’aise en leur montrant qu’ils ne s’étaient pas trompés, qu’il
ne leur était pas nécessaire de se séparer du sentiment général, et qu’ils
pouvaient continuer à croire par raison ce qu’ils avaient accepté jusque-là
par instinct. C’est ce qui lit si bien accueillir, en général, les
démonstrations que les philosophes donnèrent de l’immortalité de l’âme. Au
fond, pourtant, elles étaient loin d’are concluantes. Des deux questions que Platon
se pose et qui concernent la persistance de la vie et l’état des Amos après
la mort, il avoue qu’il n’a pas réussi à résoudre entièrement Ces fables diffèrent quelquefois entre elles, et Platon on
les reproduisant ne s’est pas donné la peine de les mettre d’accord. Il est
pourtant un détail qu’on retrouve à peu près chez toutes et qu’il a grand
soin de rapporter. Elles racontent qu’après la mort les âmes sont amenées
devant des juges et traitées selon leurs mérites ; dès lors les enfers
deviennent un lieu de punition pour les méchants et de récompense pour les
bons. C’était une façon plus morale de comprendre l’autre vie ; elle
convenait à l’idée que ces sociétés éclairées se faisaient de la justice
divine ; elle plaisait beaucoup aux politiqués, qui la regardaient comme un
moyen efficace de contenir la foule[40] : aussi fut-elle
acceptée avec faveur par tout le monde, et même introduite dans les vieilles
légendes populaires, qui primitivement ne la connaissaient pas. La première
conséquence qu’elle out en se répandant fut d’augmenter encore la terreur que
causait cette autre existence. L’obscurité qui l’entourait, les fables qu’on
racontait sur elle, la rendaient déjà redoutable ; elle le devint davantage
quand on y ajouta l’appareil de ce dernier jugement et les supplices qui en
étaient Ces frayeurs devinrent à la fin si intolérables, qu’une
école philosophique, celle d’Épicure, se donna la tâche d’eu délivrer
l’humanité. Il faut chasser avant tout la crainte
des enfers, dit Lucrèce ; elle
empoisonne la vie jusqu’au fond du vase on nous la buvons, elle répand sur
tout les ombres de la mort, elle ne tiens laisse goûter aucune joie pure et
entière[44]. Pour nous empêcher
d’avoir peur des enfers, il emploie un moyen aussi simple que sûr, il les
supprime ; il essaye d’établir que l’âme suit la destinée du corps et qu’elle
s’éteint avec lui. Dès lors nous voilà débarrassés de cette attente inquiète
de l’avenir, qui faisait notre tourment. S’il est vrai qu’une fois l’existence dissipée, on ne se réveille jamais
de ce sommeil de glace[45], nous n’avons
plus de raison de nous préoccuper de ce qui suit l’existence. Avons-nous éprouvé quelque mal au temps passé, quand les
armées de Carthage se précipitaient sur l’Italie, quand le bruit des armes
retentissait jusqu’au ciel, et que sur la terre et sur les mers tous les
martels se demandaient sous quels maîtres ils allaient tomber ? — Eh bien, lorsque nous aurons cessé de vivre, lorsque lame
et le corps, dont l’union forme notre titre, se seront séparés, nous
n’existerons plus, Il n’y aura plus rien qui puisse nous rendre le sentiment
et troubler notre tranquillité, mérite quand le ciel, la terre et la mer se
méfieraient ensemble[46]. C’était
vraiment un coup de maître pour cette doctrine de l’anéantissement absolu,
qu’on accusait de réduire l’humanité au désespoir, que de se présenter au
contraire comme lui apportant la paix et le repos. Du même coup elle se donne
tous les avantages que s’étaient toujours attribués ses adversaires, et leur
renvoie tous les reproches dont ils l’avaient accablée. L’homme, disait-on, ne
peut pas vivre sans cotte croyance consolante à une autre vie. — L’homme, répondait Épicure, ne vit pas quand il a toujours devant l’esprit la crainte
des enfers, et ceux qui l’en délivrent sont véritablement ses consolateurs.
Il n’est pas douteux que cette tactique hardie et habile n’ait beaucoup servi
au succès de la philosophie épicurienne. Vers la tin de la république, elle
était dominante à Rome, au moins parmi les classes élevées ; elle régnait
dans cette aristocratie voluptueuse et légère qui marchait si gaiement vers
sa ruine ; elle s’étala un jour dans le sénat, où César osa dire, sans être
trop contredit, que la mort était la fin de toute chose, et qu’après elle il
n’y avait plus de place pour la tristesse ni pour la joie[47]. Mais son
triomphe ne fut pas de longue durée. Elle avait surtout réussi parce qu’elle
promettait à ces âmes troublées de tour rendre le calme. Le leur donnait-elle
en effet ? C’était toute Les objections qu’on dut alors adresser à la doctrine d’Épicure revivent pour nous dans un remarquable traité de Plutarque. Il y montre qu’elle ne peut pas donner le bonheur qu’elle promet — Non posse suaviter vivi secundum Epicurum —. Selon lui, Épicure ne fait que déplacer le mal qu’il prétend guérir : pour nous délivrer de la crainte de la mort qui trouble l’existence, il nous Ôté l’espoir de l’éternité, sans lequel on ne peut vivre. Que gagne-t-on à remplacer les terreurs des enfers par l’effroi du néant ? Comme le désir d’exister — ό πόθος τοΰ εΐναι — est de tous nos désirs le premier et le plus fort, et que l’homme supporte mieux encore la menace de souffrir que la perspective de n’être plus, il se trouve que nous nous sentons beaucoup plus malades après qu’Épicure nous a guéris. Quand il nous arrive quelque malheur, dit Plutarque aux épicuriens, vous n’avez qu’un recours à nous offrir, l’anéantissement de tout notre être. C’est comme si quelqu’un venait dire dans une tempête aux passagers épouvantés qu’il n’y a plus de pilote, qu’il ne faut pas compter sur l’aide des Dioscures pour apaiser les vents et calmer les flots, et que cependant tout est le mieux du monde, puisque la mer ne peut tarder à engloutir le navire ou à le briser sur les écueils. Ce sont là les consolations ordinaires d’Épicure aux malheureux. — Vous espérez, leur dit-il, que les dieux vous sauront gré de votre piété ; quel orgueil ! La nature divine étant immortelle et immuable, n’est susceptible ni de courroux ni de pitié. Maltraités par la vie présente, vous comptez être plus heureux dans la vie future ; quelle erreurs Tout ce qui se dissout perd le sentiment et ne peut plus éprouver ni bien ni mal. — C’est sur ces belles promesses que vous me conseillez de me réjouir et de faire bonne chère ![48] il est donc insensé de croire qu’on peut consoler ceux qui souffrent et les accoutumer à regarder la mort sans terreur en tour annonçant que la vie n’a pas de lendemain. Ce n’est pas Cerbère ou le Cocyte qui rendent la mort effrayante, c’est la menace du néant, et ceux-là sont les vrais ennemis de l’homme, les plus opposés à son repos et à son bonheur, qui veulent lui persuader qu’il n’y a pas après la vie de retour possible à l’existence[49]. Il n’est, pas douteux que ces objections n’aient été souvent faites à l’épicurisme par les Romains et ne lui aient enlevé beaucoup d’adeptes. D’ailleurs les temps lui devinrent bientôt contraires. Lorsqu’à la veille des proscriptions, les esprits, attristés déjà par les malheurs publics, éprouvèrent le besoin de se préparer aux désastres qu’on prévoyait, l’espoir du néant ne leur partit plus suffisant pour soutenir leur courage. Précisément Cicéron faisait paraître alors ses Tusculanes, où il expose avec tant d’éclat les opinions de Platon sur la vie future. Cet admirable ouvrage montrait à quelle philosophie il faut s’adresser pour se donner du coeur et attendre la mort sans crainte ; il dut produire une impression profonde sur des lecteurs que les événements disposaient à le comprendre et à le goûter. Non seulement il entraîna tous ces disciples douteux d’Épicure dont Lucrèce nous dit qu’ils se vantent d’être sceptiques par forfanterie, tant qu’ils sont heureux et bien portants, et qu’ils s’empressent au premier revers d’aller sacrifier dans les temples[50], mais nous savons aussi qu’il fit hésiter les plus résolus. Si Atticus lui-même, quoique épicurien obstiné, se trouvait ému, ébranlé, en lisant le livre de son ami, beaucoup d’autres, mieux préparés que lui et sentant leurs forces se retremper dans ces nobles doctrines, devaient dire, comme l’auditeur de Cicéron : Personne ne m’arrachera de l’âme mes espérances d’immortalité ![51] Ainsi, vers le commencement de l’empire, cette génération malheureuse qui vit périr la république et qui supporta les proscriptions, partie de l’épicurisme, s’eu détachait peu à peu pour se diriger vers d’autres systèmes ou revenir à ses vieilles croyances. — C’est pour elle que le sixième livre de l’Énéide fut écrit. — II —Si nous nous contentions d’étudier te sixième livre comme une oeuvre littéraire, nous n’aurions que des motifs d’admirer ; mais quand en y cherche un ensemble d’opinions et de doctrines, et qu’on veut savoir le sentiment véritable de Virgile sur l’état des Ames après la mort, on est moins satisfait. Ces beaux tableaux qui, pris isolément, nous enchantent, ne s’accordent pas très bien ensemble. La pensée de l’auteur n’est pas toujours aisée à saisir ; il faut souvent la compléter et la corriger pour la comprendre, et l’on y rencontre des contradictions que tous les efforts d’une critique complaisante et sagace ne parviennent pas à expliquer. Cette obscurité et ces incohérences tiennent à des causes
diverses[52].
La plus importante est celle que j’ai déjà signalée en parlant de la religion
de Virgile : il a voulu faire entrer dans le sixième livre, comme partout,
des éléments d’âge et d’origine différents, et il ne titi a pas été toujours
possible de les concilier. Comme, en décrivant les enfers, il ne voulait pas
seulement faire une œuvre de lettré, mais de croyant, il ne s’est pas
contenté d’écrire un récit d’imagination, un de ces romans où l’auteur tire
ses inventions de lui-même et qui lui font d’autant plus d’honneur qu’il à
plus inventé. Il n’a pas cherché à intéresser sort lecteur par la nouveauté
de ses peintures ; c’était au contraire son dessein de ne paraître lui rien
dira qu’il ne connut : il voulait le placer en face de lui-même et réveiller
en lui l’émotion que lui causait la pensée de la vie future. Il est donc
parti de l’opinion commune ; il a essayé de représenter cette autre existence
à peu près comme on se la figurait autour de lui. Au commencement de son
récit il invoque les divinités des morts : Qu’il
me soit permis, leur dit-il, de
répéter ce que j’ai entendu dire. Puissé-je, sans blesser votre puissance,
dévoiler les secrets ensevelis au soin de la terre profonde et ténébreuse[53]. De qui a-t-il
dont appris ce qu’il va raconter ? Quelle est cette autorité qu’il invoque
et dont il tient à se couvrir ? On a prétendu qu’il faisait allusion à
l’enseignement caché qu’on donnait clans les mystères, et qu’il voulait nous
décrire la vie future ainsi qu’on la montrait aux initiés d’Éleusis. C’est
l’hypothèse célèbre de Warburton, qui déjà semble avoir été soupçonnée par
les critiques de l’antiquité[54]. Elle est
malheureusement beaucoup plus séduisante que vraisemblable. Virgile n’était
pas initié lorsqu’il écrivit le sixième livre ; et quand il l’aurait été,
est-il probable qu’un homme aussi pieux que lui se serait permis de divulguer
ce qui ne devait pas être connu des profanes ? Sans doute on ne peut nier
absolument qu’il ne se trouve clans le sixième livre quelques détails
empruntés aux mystères, mais Virgile n’en a pu dire que ce qu’en savait
totale monde, ce qui à la longue en avait transpiré, malgré les
recommandations des prêtres et les menaces prononcées contre les indiscrets.
C’est ailleurs qu’en général il va chercher ses renseignements. Il les prend
à deux sources différentes : les traditions populaires, conservées par les
poètes on les savants, et les systèmes des philosophes qui, comme Platon, ont
interprété les vieilles légendes. Voilà d’où il a tiré ce qu’il demande la
permission de redire. S’il a pris tant de soin de recueillir ces témoignages,
s’il en parle avec tant de solennité, c’est qu’il les regarda presque comme
des révélations divines ; il se fait fort, avec leur aide, de découvrir les secrets enfermés dans les profondeurs de Là, comme ailleurs, Virgile se met à la suite d’Homère,
mais il ne le suit que de loin, et dès les premiers pas il se trouve amené modifier
son modèle pour l’accommoder aux idées de son pays et de son temps, Homère a
placé le séjour des morts à l’extrémité de l’immense Océan : C’est là qu’habitent les Cimmériens, qui sont toujours
cachés dans les brouillards. Jamais le soleil ne les regarde de ses rayons,
ni quand il gravit le ciel solfié d’astres, ni quand il redescend vers la
terre des hauteurs célestes ; orle triste nuit s’étend toujours sur ces malheureux
mortels[55]. Virgile
n’envoie pas son héros chercher les enfers aussi loin. On croyait beaucoup en
Italie que les grottes du lac Averne étaient une des ouvertures du royaume
infernal, cette opinion, qu’accréditaient les phénomènes volcaniques dont ce
pays est le théâtre, était fort ancienne : Annibal, en traversant la
Campanie, s’était détourné de sa route pour y sacrifier[56]. Plus tard,
Lucrèce combattit cette superstition avec une ardeur qui montre combien elle
était alors répandue et puissante[57]. Mais il la combattit
sans succès ; elle dura jusqu’à la fin du paganisme, et un document religieux
des dernières années du IVe
siècle nous apprend que, sous Valentinien III,
les dévots partaient encore de Capoue, en procession, le 27 juillet, pour visiter
les enfers de l’Averne[58]. C’est par là
qu’Énée pénètre dans le séjour des morts. Virgile n’ignorait pas ce qu’il
perdait à suivre cette tradition : il se privait de ce lointain mystérieux du
récit homérique qui séduit l’imagination ; mais il y gagnait de s’appuyer sur
la foi populaire, et c’est ce qu’il cherche avant tout. Ce premier changement
en amène nécessairement beaucoup d’autres. Le pays des Cimmériens se défend
par l’Océan qui l’entoure et les ténèbres qui le cachent, L’Averne est à deux
pas de Pouzzoles et de Naples, dans un des pays les plus fréquentés du monde.
Quand on se décide à y placer l’entrée des enfers, il convient de leur rendre
de quelque façon ce prestige de l’inconnu qu’on leur a fait perdre ; il faut
surtout les protéger contre les entreprises des curieux : plus on les
rapproche de nous, plus il est nécessaire d’en rendre l’accès difficile. Il ne
l’est pas pour les morts : Nuit et jour est
ouverte la porte de Pluton, où s’engouffrent les âmes de ceux qui
ont vécu[59].
Mais les vivants n’y pénètrent pas ; c’est à
peine si Jupiter accorde cette faveur à quelques enfants des dieux qui la
méritent par leur vertu[60]. Énée est de ce
nombre. Les dieux lui permettent de cueillir dans la forêt le rameau d’or qui
doit charmer les puissances infernales, et pendant que sous ses pieds la
terre mugit, que les collines chancellent, que les chiens hurlent dans
l’ombre, précédé par la Sibylle et présentant aux fantômes la pointe de son
épée, il se jette résolument dans la sombre caverne. Elle le conduit au
vestibule des enfers, dont toute une armée de monstres garde l’entrée.
L’énumération qu’en fait Virgile est curieuse ; elle nous annonce déjà le
système qu’il va suivre dans toutes ses descriptions : à côté des inventions
des plus anciennes mythologies qu’il a grand soin de conserver, des Titans,
des Gorgones, des Harpyes, des Centaures, de l’hydre de Lerne qui pousse
d’horribles sifflements, de la Chimère armée de flammes, des Songes qui se
cachent dans les branches d’un orme immense, il place des allégories dont
quelques-unes sont évidemment d’un autre âge, la Discorde, la Guerre, la
Pauvreté, la Faim, la Vieillesse, les pâles Maladies, les Remords vengeurs,
et même les Joies malsaines de l’âme — mata mentis
Gaudia — qui toutes abrégent la vie et pourvoient l’enfer d’habitants.
La porte franchie, toutes les difficultés ne sont pas vaincues ; il faut
encore passer les fleuves infernaux. Ces fleuves qui, chez Homère, arrosent le
pays des morts, l’entourent neuf fois, chez Virgile, pour en défendre
l’accès. Le poète s’est bien gardé d’omettre le vieux nautonier Charon, dont
le nom était si populaire. Il le représente comme un vieillard énergique,
grossièrement vêtu, avec une barbe longue et négligée et des yeux qui lancent
des flammes. Les morts se pressent autour de lui, aussi
nombreux que tombent dans les forêts les feuilles desséchées aux premiers
froids de l’automne. Tous demandent à passer les premiers, tous tendent les mains avec amour vers la rive opposée.
C’est là qu’ils doivent enfin trouver un séjour tranquille après les orages
de Au delà du Styx commencent véritablement les enfers. Énée y rencontre d’abord le tribunal devant lequel toutes les âmes doivent comparaître : Minos, entouré de jurés qu’il a tirés au sort, comme un préteur romain, interroge les morts sur leurs actions. Virgile a dû accepter avec empressement cette idée que dans l’autre vie au moins chacun est traité comme il le mérite, et que l’homme y trouve enfin la justice à laquelle il a droit. Il faut avouer pourtant que les décisions de Minos ne nous paraissent pas toujours irréprochables : on voudrait, par exemple, qu’il accordât de meilleures places à ceux qui sont morts pour leur pays ou qui ont été injustement condamnés au dernier supplice. Platon nous donne, dans ses dialogues ; une bien plus haute idée de la justice des enfers. Si Virgile a fait autrement, c’est une prouvé de plus qu’il n’a pas toujours devant les yeux un idéal philosophique, et qu’avant tout il tient à se rattacher à l’opinion commune. Après le jugement, les morts se rendent dans les demeures qui leur sont assignées : ordinairement on n’en distingue que deux, le séjour des méchants et celui des bons, le Tartare et l’Élysée ; Virgile en ajoute un troisième, qui participe des deux autres. On ne sait d’où il tenait cette innovation[61], mais quelle qu’en fût l’origine, elle était de nature à lui plaire, et l’on comprend qu’il l’ait bien accueillie. S’il est naturel que les esprits violents et extrêmes, comme les stoïciens et les jansénistes, qui ne veulent pas admettre qu’il y ait des fautes légères et qui les punissent toutes avec la même rigueur, n’éprouvent pas le besoin d’introduire cette région intermédiaire dans les enfers, elle convient beaucoup aux âmes tendres, comme Virgile, qui sont disposées à traiter les faiblesses humaines avec plus d’indulgence. Du reste, il est loin d’en faire un lieu de délices. Ceux qui l’habitent ne sont punis d’aucun châtiment, mais ils ne sont pas heureux non plus. Leur existence est inerte et morne ; ils se promènent tristement dans ces plaines humides, sous un ciel sans soleil, et lorsqu’ils passent le long de ces sentiers ombragés et solitaires où ils se cachent, ils ressemblent à la lune nouvelle u quand on la voit ou qu’on croit la voir se lever entre les nuages n. Ce sont en général ceux qui par leur faute ou celle du sort n’ont pas achevé leur destinée sur la terre, les enfants « que la mort a pris à la mamelle de leur mère avant d’avoir goûté la douce vie u, les guerriers tombés sur le champ de bataille, les malheureux qui ont péri victimes d’injustes accusations, ceux aussi qui se sont frappés de leur main, et qui, ne pouvant souffrir la lumière, ont rejeté l’existence. La religion était très dure pour eux : elle défendait qu’on leur rendît aucun honneur funèbre[62], comme plus tard le Christianisme les priva de ses dernières prières. Virgile les punit plus doucement ; leur châtiment consiste à regretter la vie dont ils se sont délivrés : Qu’ils voudraient être rendus à la clarté des cieux et souffrir encore la misère et les durs travaux ! mais les destins s’y opposent. A côté d’eux, et dans ce qu’il appelle le champ des larmes — lugentes campi —, il place les héroïnes antiques qu’ont égarées de trop vives passions. La passion vient des dieux ; c’est un fléau que l’humanité subit sans en être tout à fait responsable. Aussi se contente-t-il de les montrer errant à l’écart dans des forêts de myrtes et portant au coeur leurs blessures toujours nouvelles. Au sortir de cette région moyenne, la route se divise ; le
chemin de gauche conduit au Tartare. Énée ne visite pas le séjour des méchants,
il l’entrevoit seulement de la porte, et la Sibylle, qui le connaît, lui en
fait Après ce regard jeté sur le Tartare, Énée arrive enfin au
séjour des bons, qui est le but de son voyage. C’est là qu’il doit trouver
son père qu’il veut revoir encore une fois et consulter sur sa destinée.
Pendant qu’il le cherche, le poète lui fait parcourir les différents groupes
des bienheureux et profite de l’occasion pour nous les montrer. Ici encore il
est fidèle à sa méthode et mêle aux souvenirs de la fable des idées et des
tableaux qu’il emprunte à la philosophie la plus élevée. Il place dans
l’Élysée les rois des temps mythologiques, héros
magnanimes, nés dans des siècles meilleurs, et à côté d’eux les
prêtres qui ont accompli fidèlement leurs devoirs, les poètes dont les chants
ont été dignes des dieux, enfin les bienfaiteurs de l’humanité, ceux qui en inventant les arts ont embelli la vie, et ceux
qui, par les services qu’ils ont rendus aux hommes ont laissé d’eux un
souvenir immortel. Dans la façon dont il décrit leur existence,
Virgile s’inspire tout à fait des anciennes traditions, il revient au temps
où l’on ne pouvait imaginer après la mort qu’une sorte de continuation de Depuis que dans la Grèce et à Rome ou avait pris goût à la
philosophie, on mâtait parmi les plaisirs les plus vifs l’étude de la nature
et la découverte de ses lois Riais on s’apercevait aussi que la nature ne
laisse pas facilement saisir sus secrets, et comme, à mesure qu’on s’élevait,
l’horizon semblait toujours s’étendre, et que chaque question résolue ne
faisait qu’augmenter le nombre des questions à résoudre, les esprits sincères
qui se livraient à ces recherches éprouvaient plus d’impatiences et de
regrets que d’orgueil et de joie, et se sentaient moins heureux de ce qu’ils
étaient parvenus à connaître qu’attristés de ce qui leur restait à savoir. Il n’est personne, disait Plutarque, parmi ceux qui désirent avec ardeur posséder la vérité,
qui puisse ici-bas se rassasier d’elle à souhait, car le corps interpose
entre elle et la raison une sorte de nuage qui les empêche de Ce système, que Virgile développe en vers admirables,
n’est pas tout à fait celui d’une école particulière : il venait de
Pythagore. Platon, et, après lui, presque toutes les sectes philosophiques
importantes, à l’exception des épicuriens, en avaient adopté les parties
essentielles. Varron l’avait fait connaître aux Romains dans son grand
ouvrage des Antiquités divines, et il y faisait le fond de ses
doctrines religieuses[66]. C’était aussi
celui qu’accueillaient le plus volontiers les gens éclairés qui s’occupaient
de philosophie à leurs moments de loisir ; en sorte qu’au milieu de cette
confusion d’opinions et de doctrines diverses, il semblait que ce fût un des
points sur lesquels on fût arrivé à se mettre d’accord[67]. On admettait
généralement que l’univers est animé d’une sorte de vie intérieure, qu’un souffle
divin, répandu dans toutes ses parties, les pénètre, les vivifie, et met en
mouvement la masse entière. C’est ce qu’on appelait l’âme du monde. D’elle
vient tout ce qui vit et respire. Les âmes des hommes ne sont aussi qu’une
émanation, une parcelle détachée de l’âme universelle. Malheureusement ce
principe divin, tombant dans le corps et forcé de s’associer avec lui, perd
dans ce mélange une partie de sa vertu. Cette
prison obscure, qui enferme l’âme, l’empêche de voir le ciel d’où elle vient,
et la mort même, en la délivrant de son esclavage, ne peut pas lui rendre
toute sa pureté. Dans ce séjour sur la terre, dans ce contact avec le corps,
elle s’est altérée, elle a contracté des souillures dont il faut qu’elle se
lave. La purification dure mille ans ; c’est le temps nécessaire pour que les
taches soient entièrement effacées et que l’étincelle du feu divin, qui est
notre âme, revienne à sa pureté première. Dieu l’appelle ensuite sur les
bords du fleuve Léthé afin qu’elle y boive l’oubli, et la renvoie sur la
terre animer un nouveau corps. De cette manière l’Élysée contient à la fois
ceux qui ont vécu et ceux qui doivent vivre, ou plutôt les uns et les autres
se confondent, puisque la vie doit recommencer pour chacun mille ans après Il faut vraiment se faire violence et s’arracher à
l’impression de ces beaux vers pour s’apercevoir que cette nouvelle
description de la vie future ne ressemble pas toast à fait à celle qui nous a
été d’abord présentée et qu’il est difficile de les accorder ensemble. En
réalité, il y a deux enfers distincts dans le sixième livre. Le poète a pris
les éléments du premier dans les légendes populaires de la Grène ou de Rome ;
nous y retrouvons Cerbère, Charon, Minos et Rhadamante, le Tartare et
l’Élysée. Les morts y sont placés dans des demeures différentes d’où il
semble bien qu’ils ne doivent plus sortir : jusqu’à la fin le vautour
dévorera le cœur immortel de Titye, et les bienheureux célébreront leurs
danses et leurs banquets dans les lieux enchantés qu’ils habitent. On ne voit
pas que personne y voit soumis à aucune purification. L’âme d’Anchise n’a pas
eu besoin d’être lavée des souillures inévitables que communique le corps,
puisque nous la trouvons établie au séjour du bonheur éternel presque au lendemain
du jour où elle a quitté Il est, du reste, assez vraisemblable qu’elle choquait moins les contemporains que nous. Ces éléments divers que Virgile a voulu mêler dans son poème, chacun, en descendant en lui-même, les retrouvait dans ses croyances. Elles se composaient à la fois des souvenirs de l’enfance, que des études de la jeunesse et des réflexions de l’âge mûr. Les opinions populaires qui s’insinuent les premières dans l’âme, et la trouvant vide, s’y installent à l’aise, en faisaient le fond. Sur cette première couche venaient se placer les connaissances et les idées qu’on devait à la philosophie, et le plus souvent elles le recouvrait sans l’effacer. Comme les religions n’avaient alors ni dogmes précis, ni symbole arrêté, on éprouvait moins le besoin de se faire un corps de doctrines homogènes et de ramener tout ce mélange un peu confus à une religieuse unité. Il était donc assez difficile qu’on fût très sensible à ces incohérences qui nous frappent dans l’œuvre de Virgile, parce qu’en réalité il s’en retrouvait quelque chose au fond de toutes les âmes. — III —On ne peut pas achever l’étude, dit sixième livre de
l’Énéide sans se demander quelle impression il a dû produire sur les Romains qui
le lisaient, et s’il est probable qu’il ait exercé quelque influence sur
leurs opinions. Elle n’aurait guère été profonde, s’il était vrai, comme on
l’a quelquefois prétendu, qu’en général, sous l’empire, on ne croyait pas à
la vie future ; mais les raisons qu’on en donne ne sont pas toutes convaincantes.
On s’arme, pour le prouver, de certains aveux des écrivains de ce temps qui
n’ont pas le sens et la portée qu’on leur accorde. Quand Sénèque et Juvénal
soutiennent que personne n’a plus peur de Cerbère, et qu’on ne croit pas que
tous les morts de l’univers passent le fleuve sombre sur une seule barque[71], ils veulent
dire que les légendes populaires ont beaucoup perdu de leur crédit, et non
pas qu’on nie l’immortalité de l’âme. Ne pouvait-on pas plaisanter sur
Cerbère et Charon, refuser d’admettre qu’après la mort les âmes traversent le
Styx, et croire pourtant qu’elles continuent quelque part d’exister ? En
réalité, il n’y a qu’un seul écrivain de ce temps qui ait attaqué en face la
croyance à la vie future, et osé prétendre qu’elle n’est qu’une folle puérile ou une insolente vanité :
c’est Pline l’ancien. Dans un passage célèbre, il traite ceux qui la
défendent comme de véritables ennemis du genre humain. Malheureux, leur dit-il, quelle sottise est la vôtre de faire continuer la vie au
delà de la tombe ! Où se reposeront donc les créatures, si vous admettez
que les âmes dans le ciel, les ombres dans les enfers, conservent quelque
sentiment ? Votre complaisance pour nos préjugés, votre crédulité nous fait
perdre le plus grand bien de la vie humaine, qui est Les inscriptions nous fournissent des renseignements à la
fois plus complets ou plus clairs que ceux qui nous viennent de Mais si tous ces gens sont unis dans le sentiment que l’âme ne meurt pas avec le corps, ils ne se figurent pas tous de la même façon cette dernière demeuré où doit se continuer la vie, et ne la placent pas au même endroit. Quelques inscriptions, surtout celles qui sont écrites en vers, parlent du Tartare et de l’Élysée ; d’autres expriment de diverses manières la pensée qu’une fois le corps rendu à la terre, l’âme remonte vers sa source[86]. Elle doit résider désormais, soit dans les astres auprès des dieux, soit dans la partie la plus pure de l’air, suit dans l’espace qui s’étend entre la terre et la lune, et quelques-uns imaginent qu’elle est d’autant plus éloignée de la terre et rapprochée du ciel qu’elle a mené une existence plus vertueuse[87]. Cette croyance s’accrédite à mesure que se répand la doctrine stoïcienne. Nous la trouvons quelquefois exprimée avec une vivacité qui prouve combien on était heureux de s’y rattacher. Non, dit un père sur la tombe de son enfant, tu ne descends pas au séjour des Mânes, mais tu t’élèves vers les astres du ciel[88]. Ce n’était pourtant encore que l’opinion des gens distingués qui avaient quelque accus à la philosophie, c’est-à-dire du petit nombre ; le Christianisme en fit plus tard la croyance générale. Ce qui domine jusqu’à l’époque chrétienne, ce sont encore les plus anciennes opinions. La foule semble revenir avec une invincible opiniâtreté à la vieille manière de se figurer la persistance de la vie ; elle est toujours tentée de croire que l’âme et le |