LA RELIGION ROMAINE D’AUGUSTE AUX ANTONINS

 

LIVRE PREMIER — LA RELIGION ROMAINE PENDANT LE SIÈCLE D’AUGUSTE

CHAPITRE DEUXIÈME — L’APOTHÉOSE IMPÉRIALE.

 

 

La religion romaine, après avoir fait presque des dieux des empereurs vivants, les divinisa tout à fait après leur mort. La consécration religieuse qu’Auguste avait voulu donner à son pouvoir fut complétée et couronnée par l’apothéose. Si l’apothéose n’était, comme on le croit d’ordinaire, qu’une puérile flatterie, il ne vaudrait guère la peine de s’en occuper, mais elle fut beaucoup plus sérieuse qu’on ne pense ; elle eut surtout des conséquences politiques très importantes et fort imprévues. Le culte des Césars servit au maintien de la vie municipale dans les cités et au réveil de l’esprit national dans les provinces ; il aida à établir sur des bases plus solides la forte unité de l’empire. Pour tous ces motifs, il convient d’en étudier avec soin les origines, le caractère et les résultats.

 

— I —

L’apothéose des souverains est peut-être ce qui nous étonne et nous répugne le plus dans les cultes antiques. La raison en est facile à comprendre : toutes les religions que pratique aujourd’hui le monde professent l’unité de Dieu. Quand on ne reconnaît qu’un Dieu, il devient si grand par sa solitude même et sa grandeur le met si loin de ficus, qu’il n’est plus possible d’élever un homme jusqu’à lui. Riais les anciens, qui étaient polythéistes, ne pouvaient pas avoir les mêmes scrupules. Ce n’était pas une affaire d’adorer un dieu de plus, quand on en avait déjà plusieurs milliers. Leur importance était d’ailleurs aussi diverse que leurs fonctions étaient variées. Si quelques-uns d’entre eux étaient puissants et forts, il y eu avait beaucoup d’humbles et de faibles qui se rapprochaient par degrés de la condition humaine. Il n’existait donc pas, comme aujourd’hui, de barrière infranchissable entre Dieu et l’homme ; au contraire, la religion semblait ménager entre eux une série de transitions qui conduisaient de l’un à l’autre. Ces intermédiaires familiarisaient tout le monde avec l’idée qu’il n’est pas impossible de passer de l’humanité à la divinité. Un système célèbre imaginé chez les Grecs, et qu’on appelait l’évhémérisme, du nom de son créateur, prétendait que tous les dieux avaient commencé par être des hommes que la reconnaissance ou la peur avait divinisés après leur mort. Ce qui fit le succès de ce système, c’est qu’il s’appuyait sur des croyances générales, et que, bien avant Évhémère, il y avait une sorte d’évhémérisme populaire, qui donna créance à l’autre. Les légendes primitives de tous les peuples racontaient que des héros avaient obtenu le ciel en récompense de leur courage. Presque toutes les villes avaient coutume de rendre les honneurs divins à tour fondateur. Il devenait naturellement pour la cité un patron particulier, un protecteur spécial, et, comme il lui appartenait en propre, c’est à lui que le peuple avait surtout confiance, et qu’il adressait le plus volontiers ses prières. Les gens éclairés étaient forcés eux-mêmes de témoigner pour lui beaucoup d’égards, et le patriotisme leur faisait un devoir d’être crédules ou de le paraître. Varron trouvait qu’après tout cette habitude qu’avaient les villes de mettre dans le ciel leur fondateur et leurs premiers rois, quoi qu’on en pensât, pouvait avoir des conséquences heureuses, et qu’il n’était pas mauvais qu’un homme de cœur se crût issu des dieux[1].

Les nations de l’Orient allèrent plus loin ; il ne leur suffit pas de réserver les honneurs divins à leurs anciens héros, elles les accordèrent indistinctement à tous leurs rois. Le caractère religieux qu’avait chez elles l’autorité souveraine, l’isolement dans lequel les princes affectaient de vivre, te respect absolu qu’ils exigeaient de leurs sujets, l’effroi qu’ils tenaient 9 leur inspirer, amenèrent le peuple à faire de l’apothéose comme une prérogative essentielle de leur pouvoir. On n’attendait même pas leur mort pour les adorer et leur divinité commençait de leur vivant. En Égypte, le Pharaon s’appelle lui-même le dieu bon et le dieu grand ; l’acte religieux de son couronnement le transforme en fils du Soleil. Dans le temple de Medinet-Habou, Amoun, s’adressant aux dieux du nord et du midi, leur dit, d propos de Ramsès le Grand : C’est mon fils, le seigneur des années ; je l’ai élevé dans mes propres bras, je l’ai engendré de mes membres divins[2]. Les Ptolémées n’eurent garde de laisser perdre ces traditions des Pharaons. Ils organisèrent solennellement dans leur capitale le culte de tous les princes qui avaient gouverné l’Égypte depuis Alexandre. Le roi régnant, majeur ou mineur, aussitôt qu’il avait succédé d son père, était tenu pour dieu comme les autres et associé aux hommages que recevaient ses prédécesseurs. C’est eu que nous apprend la célèbre inscription de Rosette. Les prêtres, réunis de tolites les parties de l’Égypte pour le couronnement de Ptolémée Épiphane, y déclarent qu’il est dieu, et fils d’un dieu et d’une déesse, comme Horus, la fils d’Isis et d’Osiris, qui vengea son père. En conséquence, on lui dressera une image en chaque temple, dans le lieu le plis apparent, et auprès d’elle les prêtres feront trois fois par jour le service religieux. On lui élèvera dans tous les sanctuaires tint statue de bois dans un édicule doré, et lors des grandes processions où se fait la sortie des édicules ; celui du dieu Épiphane sortira comme les autres. Ils veulent bien permettre aussi aux particuliers d’avoir chez eux de ces édicules et de ces statues, mais à la condition d’accomplir toutes les cérémonies prescrites, dans les fêtes qui ont lieu tous les mois et tous les ans[3].

Les Grecs n’échappèrent pas à la contagion de l’Orient. Dès l’époque de la guerre du Péloponnèse, le Spartiate Lysandre, vainqueur des Athéniens, s’était fait adorer en Asie Mineure. Quand la Grèce eut perdu sa liberté, tous les tyrans qui l’asservirent reçurent tour à tour les honneurs divins. C’est alors que l’apothéose prit son caractère le plus repoussant. On pouvait croire jusqu’à un certain point à la bonne foi des Orientaux, quand ils divinisaient des maîtres sous lesquels ils tremblaient ; mais les Grecs sont une race trop sceptique et trop fine pour qu’on puisse prendre leurs flatteries au sérieux. L’habileté même avec laquelle ils savent mentir, les formes délicates et nouvelles qu’ils se piquent de donner à leurs adulations, en font mieux ressortir la bassesse. Ils ne connurent jamais, à ce sujet, de honte ni de scrupule ; ou les vit porter successivement les mêmes hommages à tous ceux qui étaient les plus forts. Quand Mithridate eut fait égorger tous les Romains qui se trouvaient en Asie, ils l’appelèrent Dieu père, Dieu sauveur, et lui donnèrent tous les surnoms de Bacchus[4]. Lorsque Rome eut vaincu Mithridate, ils s’empressèrent de lui élever des autels. Smyrne se vantait d’avoir été la première à rendre un culte à la déesse Rome, dès la fin des guerres puniques[5]. Alabanda, ville commerçante de Carie, avait de bonne heure aussi institué des jeux pour célébrer la même déesse[6]. Cet exemple ne manqua pas d’être suivi quand les légions eurent conquis la Grèce et l’Asie. Après avoir adoré Rome, on arriva vite à rendre les mêmes honneurs aux généraux et aux proconsuls qui la représentaient. Des temples furent élevés à Flamininus, quand il fut vainqueur de Philippe ; on l’y adorait en compagnie d’Apollon et d’Hercule, et l’on composa pour lui des hymnes qui se chantaient encore du temps de Plutarque[7]. Tous les proconsuls auront bientôt des autels, surtout les plus mauvais, parce qu’on les redoutait davantage et qu’on voulait les désarmer. La Sicile institua des fêtes pour Verrès, avant d’oser le traduire en justice ; la Cilicie bâtit un temple à son gouverneur Appius, qui, au dire de Cicéron, n’y avait plus rien laissé. A ce moment, l’apothéose était descendue bien bas chez les Grecs. Ils ne se contentaient pas de la décerner à ces grands personnages qui leur faisaient souvent tant de mal, ils l’accordaient aussi à leurs amis, à leurs serviteurs, quand ils étaient puissants et qu’ils en pouvaient tirer quelque profit. L’historien Théophane, qui jouissait, de toute la confiance de Pompée, fut divinisé dans Mitylène, sa patrie, sans doute en reconnaissance des faveurs qu’on avait obtenues par son intervention. Plus lard cet honneur fut fatal à sa famille : Tibère en fut jaloux, et il fit périr ses petits-fils pour les punir d’avoir, comme lui, un grand-père au ciel[8]. Il faut remarquer que ces flatteries étaient non seulement tolérées, mais encouragées par la loi romaine ; en défendant aux gouverneurs de lever aucune imposition extraordinaire, elle avait excepté celles qui devaient servir à leur construire des temples[9]. On se demande, en vérité, quel plaisir pouvaient trouver les Romains à ces grossiers hommages et dans quel dessein ils semblaient les provoquer chez les nations qu’ils avaient vaincues. Peut-être étaient-ils bien aises de voir leurs sujets se déshonorer et pensaient-ils que ces bassesses, en achevant de leur enlever leur énergie, les rendraient plus faciles à conduire. Les fières populations de l’Occident leur causaient toujours quelque ombrage ; au contraire la servilité des Grecs les rassurait : il n’y avait vraiment rien à craindre d’un pays si empressé de flatter ses maîtres.

Du reste, les Romains eux-mêmes ne répugnaient pas à croire à l’apothéose. Leurs traditions nationales, comme celles de tous les peuples, mettaient dans le ciel leurs anciens rois : sous le nom de dieux indigètes, ils adoraient Picus, Faunus, Latinus, qui avaient régné, disait-on, sur le Latium, et il n’y avait pas de divinités qu’on invoquât avec plus de ferveur dans les malheurs de la patrie[10]. On racontait que le fondateur de la ville, Romulus, avait disparu pendant un orage ; qu’un sénateur l’avait vu de ses yeux monter au ciel, où il siégeait parmi les dieux de la fécondité et de la vie[11]. Il est pourtant remarquable que cette légende, malgré la vanité nationale qui faisait un devoir de paraître y croire, ne semble inspirer même aux plus vieux historiens qu’une confiance médiocre. Ils ne la rappellent jamais sans des explications ou des excuses qui trahissent leur embarras. Même quand ils ont l’air d’être crédules, la façon dont ils se représentent ces âges reculés rend leurs lecteurs défiants. Des événements si merveilleux ne se comprennent que si on leur donne pour théâtre des époques légendaires, et la prétention de ces annalistes est au contraire de supprimer les temps fabuleux et de placer les premières années de Rome dans la pleine lumière de l’histoire. Aussi remarque-t-on que cette habitude de diviniser les héros primitifs auxquels un État devait son existence ou sa grandeur, quoiqu’elle fût répandue dans tous les pays et que Cicéron la trouve sage et utile i, n’a jamais obtenu beaucoup de succès à Rome. Ni Numa, ni Brutus, ni Camille, ne reçurent les honneurs divins, et depuis Romulus jusqu’à César on ne rencontre : dans l’histoire romaine que quelques essais mal réussis d’apothéose[12].

Il y avait pourtant chez les anciens peuples de l’Italie une croyance qui devait les familiariser avec l’idée qu’un homme peut devenir un dieu et qui fut un des fondements sur lesquels s’appuya plus tard l’apothéose impériale. Ils éprouvaient une répugnance invincible à croire que la mort anéantit tout à fait l’existence ; ils pensaient que, même quand la vie parait éteinte, elle se prolonge obscurément dans le tombeau ou ailleurs, et, comme une triste expérience de tous les jours leur apprenait que ce corps se décompose et disparaît, ils admettaient qu’il doit y avoir autre chose que le corps dans l’homme, qu’il contient nécessairement un élément qui persiste à côté de l’élément qui s’éteint, et ils étaient amenés à conclure que cette partie invisible et immortelle vaut mieux que l’autre, puisqu’elle lui survit. Ces idées, qui semblent communes à toutes les nations aryennes, n’ont peut-être pris nulle part une forme si précise et si arrêtée qu’en Italie. Là, les morts, quand ils sont débarrassés de ce corps qui se corrompt et réduits à une substance impérissable, sont appelés les purs et les bons, Manes, et, comme les dieux passent pour des esprits dégagés de toute matière corruptible[13], les morts, qui jouissent du même avantage, deviennent semblables aux dieux, ou plutôt sont des dieux véritables, dii Manes. Cicéron fait de cette croyance une sorte d’article de foi, Chacun, dit-il, doit regarder comme des dieux les parents qu’il a perdus[14]. Toutes les cérémonies des funérailles reposent sur cette opinion, et elles en sont, pour ainsi dire, le commentaire vidant. Le tombeau est un autel, et on lui en donne souvent le nom[15] ; sur cet autel on fait des sacrifices et des libations. Pendant le sacrifice, la flûte résonne, les lampes sont allumées comme dans les temples ; le fils qui rend les derniers devoirs à son père a la tête voilée, et il reproduit tous les mouvements du prêtre qui prie[16]. C’est qu’en effet son pare est un dieu qu’il lui faut implorer et dont il obtiendra aisément la faveur. Était-il possible que le chef de famille qui avait passé sa vie à veiller sur les siens les abandonnât après sa mort ? Ne devait-il pas, au contraire, d’autant plus les protéger que sa protection devenait plus efficace ? C’est ainsi qu’on fut conduit à regarder le nouveau dieu comme le protecteur et le patron de la maison. Selon l’opinion commune, les Lares sont les âmes des aïeux, et on les honore chez soi, dit Servius, parce que primitivement on enterrait les morts dans son domicile[17]. Voilà un principe d’apothéose au sein même de la famille.

Ces croyances étaient très populaires à Rome ; elles se conservaient à peu près intactes au milieu de l’incrédulité générale, parce qu’elles s’appuyaient sur les sentiments les plus profonds, sur les affections les plus tendres. Comme toutes les superstitions anciennes, elles avaient jeté de profondes racines dans les classes inférieures. Les inscriptions montrent de simples affranchis qui donnent à leur femme, après sa mort, le nom de déesse[18], et qui appellent le tombeau qu’ils lui élèvent un temple[19]. Dans une petite ville de l’Afrique, un fils pieux nous dit qu’il a consacré ses parents, au lieu de nous dire qu’il les a enterrés : sub hoc sepulcro consacroti sunt[20]. Les gens éclairés voulaient ordinairement paraître moins crédules ; niais lorsqu’ils avaient perdu quelqu’un qui leur était cher, le chagrin leur faisait facilement oublier leur scepticisme, et ils se laissaient vite reprendre par toutes ces vieilles croyances, dont ils étaient moins désabusés qu’ils ne le pensaient. L’exemple de Cicéron le montre bien. Est-il rien de plus absurde, disait-il à propos de l’apothéose de César, que de mettre des morts parmi les dieux et de les adorer, quand on ne devrait leur rendre d’autre culte que quelques larmes ?[21] Il oubliait que l’année d’avant il ne s’était pas contenté de pleurer sa fille Tullia, et qu’égaré par sa douleur, il avait eu le désir de la diviniser. Il annonçait formellement son projet dans cet ouvrage qu’il s’adressait à lui-même pour se consoler : Si jamais, disait-il, quelqu’un fut digne des honneurs divins, ô Tullia, c’était toi. Cette récompense Pest due, et je veux te la donner. Je veux que la meilleure et la plus savante des femmes, avec l’assentiment des dieux immortels, prenne place dans leur assemblée, et que l’opinion de tous les hommes la regarde comme une déesse[22]. C’était une sorte d’engagement qu’il avait pris avec lui-même et qu’il voulait tenir. Aussi ne fut-il occupé pendant quelques mois qu’à chercher un emplacement dans un endroit fréquenté pour y élever un temple à sa fille ; et comme Atticus, malgré sa complaisance ordinaire, faisait quelques objections, il lui répondait d’un ton qui n’admettait pas de réplique : C’est un temple que je veux ; on ne peut m’ôter cela de la pensée. Je veux éviter toute ressemblance avec un tombeau, pour arriver à une véritable apothéose[23].

Ce qui l’encourageait dans son dessein, c’est qu’il voyait de grands esprits accepter et défendre cette croyance populaire. Il se servait de leur autorité pour vaincre l’opposition d’Atticus : Quelques-uns des écrivains, lui disait-il, que j’ai maintenant entre les mains m’approuvent. Il voulait parler de certains philosophes, et surtout de ceux du Portique[24]. Les stoïciens, qui témoignaient toujours tant de complaisance pour les opinions du peuple, avaient fait une doctrine raisonnée de ce qui n’était qu’une sorte d’instinct chez lui. Ils n’avouaient pas, à la vérité, que toutes les âmes, après la mort, montaient au ciel, mais ils l’accordaient à quelques-unes. L’âme du sage, disaient-ils, n’est pas seulement immortelle, elle est divine[25], et la vertu lui ouvre les demeures célestes[26]. C’est là que Lucain place Pompée, après que le crime d’un Égyptien lui eut offert ce trépas qu’il lui fallait chercher ; c’est là, selon lui, qu’habitent les mânes des demi-dieux, c’est-à-dire des sages et des grands hommes. Ils y jouissent à peu près des privilèges de la divinité : ils vivent au milieu d’un air subtil, parmi les étoiles fixes et les astres errants ; inondés d’une lumière pure, ils regardent en pitié cette nuit profonde que sur la terre nous appelons le jour[27]. Monter au ciel, devenir dieu ou presque dieu, voilà la récompense promise aux gens vertueux par le stoïcisme. Tout le monde peut y atteindre et Jupiter lui-même y convie tous les mortels. Hommes, lui fait dire Valerius Flaccus, quoique la route en soit difficile, dirigez-vous vers les astres[28]. Ces récompenses divines promises au sage par la philosophie, chacun s’empressait de les décerner aux personnes aimées qu’il avait perdues : Tu vas te rendre dans les demeures souhaitées, dit un fils dans l’épitaphe de son père ; Jupiter t’en ouvre les portes, il t’invite à y venir tout éclatant de gloire. Déjà tu en approches ; l’assemblée des dieux te tend la main, et de tous les côtés du ciel des applaudissements retentissent pour te faire honneur[29]. Dans une autre inscription non moins curieuse, une femme qui ne parait pas avoir appartenu à la société la plus relevée écrit avec assurance sur la tombe de son mari : Ici repose le corps d’un homme dont l’âme a été reçue parmi les dieux. In hoc tumulo jacet corpus exanimis (sic) cujus spiritus interdeos receptus est[30]. Ces expressions sont celles mêmes dont on se sert pour les princes divinisés : on lit sur une médaille de Faustine que cette princesse a été reçue au ciel, sideribus recepta[31].

Voilà quels furent à Rome les précédents de l’apothéose impériale. Elle étonne surtout ceux qui la regardent comme une institution improvisée et sans racines qui sortit un jour par hasard de la servilité publique ; la surprise diminue quand on voit au contraire que tout y acheminait les Romains, et, qu’on rétablit les intermédiaires par lesquels ils y furent conduits. Ils la trouvaient florissante autour d’eux chez toutes les nations de la Grèce et de l’Orient ; bien longtemps avant l’empire, ils s’étaient familiarisés avec elle en voyant les honneurs divins décernés à leurs généraux et à leurs proconsuls par les peuples vaincus. Elle ne répugnait lias d’ailleurs à leurs traditions nationales, elle existait dans leurs croyances religieuses intimement unie à ce qu’ils respectaient le plus, au culte des morts, à la constitution de la famille. Dans les dernières années, l’opinion populaire que tous les morts sont des dieux s’était encore fortifiée en s’appuyant sur cette doctrine des philosophes qui mettait les hommes vertueux an ciel. Tout préparait donc, tout disposait les Romains à regarder l’apothéose comme la récompense naturelle des grandes actions. Faut-il être surpris qu’un jour l’admiration, la reconnaissance, ou, si l’on veut, la flatterie ait choisi cette façon de se manifester, quelque étrange qu’elle nous paraisse, que le peuple l’ait acceptée avec empressement et qu’elle n’ait pas trop choqué les gens éclairés ?

 

— II —

Les historiens ont raconté en détail les circonstances tragiques dans lesquelles l’apothéose impériale prit naissance à Rome : c’est à César qu’elle fut décernée pour la première fois après Romulus. Peu de princes ont été flattés autant que César, et rien ne démontre mieux combien Rome était mitre alors pour la servitude que de voir la bassesse publique arriver du premier coup d des exagérations que dans la suite il lui fut très difficile de dépasser. A chaque victoire du dictateur le sénat imaginait pour lui des distinctions nouvelles. Après avoir épuisé les dignités humaines, il fut bien forcé d’en venir aux honneurs divins On donna son nous à l’un des mois de l’année ; on décida que son imago figurerait dans ces processions solennelles et% l’on portait au cirque celles des dieux sur des chars de triomphe, qu’on fonderait un nouveau collège de prêtres qui s’appelleraient Luperci Julii, qu’on jurerait par sa fortune, qu’on célébrerait des fêtes pour lui tous les cinq ans ; enfin qu’on lui élèverait une statue avec cette inscription : C’est un demi-dieu. La dernière année de sa vie on alla plus loin encore ; il ne suffit plus d’en faire un demi-dieu, on décréta que c’était un dieu véritable et l’égal des plus grands, qu’on lui bâtirait un temple et qu’on l’adorerait sous le nom de Jupiter Julius[32]. César eut l’air d’accueillir avec joie ces honneurs[33] ; mais ce n’étaient en somme que de basses flatteries dont personne n’était dupe, ni ces patriciens sceptiques qui les accordaient avec tant de complaisance, ni ce pontife épicurien qui paraissait les accepter volontiers. Le seul effet de toutes ces adulations fut d’accoutumer l’opinion à l’idée que César devait être tut dieu. En réalité, ce n’est pas à la servilité du sénat qu’il dut son apothéose, c’est à l’enthousiasme du peuple.

Le peuple l’aimait véritablement. Lorsque, le soir des ides de mars, on vit passer cette litière portée par trois esclaves qui contenait son cadavre, avec ce bras sanglant qui pendait, personne, dit un contemporain, ne resta les yeux secs[34] ; devant les portes des maisons, dans les rues, au sommet des toits, on n’entendait que des gémissements et des sanglots. La scène des funérailles porta cette douleur au comble. La foule s’était assemblée en armes au forum ; le corps, étendu sur un lit d’ivoire couvert de pourpre et d’or, avait été placé devant la tribune, dans une sorte de chapelle improvisée qui représentait le temple de Venus Genetrix. A la tête du lit s’étalait la robe ensanglantée. Dans le cortége, des musiciens chantaient des chœurs et des monologues de tragédies choisis exprès pour la circonstance ; on remarqua surtout ce vers de Pacuvius, dont l’application était facile à faire : Faut-il que j’aie conservé la vie à des gens qui devaient me l’ôter ! Antoine, pour toute oraison funèbre, se contenta de lire ces serments que le sénat avait faits de défendre César jusqu’à la mort, ces décrets par lesquels on lui accordait toutes les dignités humaines et les honneurs divins ; il les. commentait d’une voix inspirée, et, pour rappeler au peuple comment les sénateurs avaient tenu leurs promesses et de quelle façon ils avaient traité celui dont ils voulaient faire un dieu, il s’interrompait de temps en temps et montrait l’image de César percée de vingt-trois coups de poignard. Le peuple répondait par des lamentations, par des cris et frappait sur ses armes. Toute cette foule s’enivrait de colère de douleur et de bruit. Lorsqu’on vit les magistrats charger le lit funèbre sur leurs épaules pour le porter au champ de Mars, il se passa une scène d’un désordre indescriptible. Tous s’arrachaient le cadavre : les uns voulaient le brûler dans la curie de Pompée, où il avait été tué, et la baller avec lui en expiation ; les autres voulaient l’emporter au Capitole et placer le bûcher dans le temple même de Jupiter. Au milieu de la contestation, deux soldats s’approchèrent du lit et y mirent le feu. Pour l’alimenter, on brûla les branches des arbres, les siéges des tribunaux ; puis la foule se pressant de plus en plus autour de ce bûcher improvisé, les musiciens y jetèrent leurs instruments et leurs robes de pourpre, les femmes leurs bijoux et ceux de leurs enfants, tandis que les esclaves, saisis d’une rage de destruction, allaient incendier les maisons voisines. Pour ajouter à l’étrangeté du spectacle, les nations vaincues, qui avaient à se louer de l’humanité de César, tinrent à lui rendre aussi les derniers honneurs. Les représentants qu’elles avaient à Reine vinrent autour du bûcher exprimer leurs regrets à la façon de leur pays. Les Juifs y passèrent des nuits entières à se lamenter de cette manière bruyante et dramatique qui est propre à l’Orient.

Il était impossible qu’au milieu d’une si violente émotion, quand cette foule cherchait tous les moyens d’honorer César, l’idée ne lui vint pas d’on faire un dieu. C’était, on vient de le voir, une des formes ordinaires que prenait la reconnaissance des peuples antiques, et cette fois il y avait des raisons particulières pour qu’elle s’exprimât de cette façon. Les premières victoires de César remportées dans des contrées lointaines, sur des peuples inconnus, avaient vivement frappé les Romains. Cette conquête des Gaules si admirablement conduite, ces excursions en Bretagne et en Germanie, dans des pays de fables et de prodiges, ce bonheur qui ne s’était jamais démentis ce dernier coup porté à la gravide aristocratie qui gouvernait l’univers depuis plusieurs siècles, cette suite de succès incroyables dont le résultat devait changer le monde, tout se réunissait pour donner à cette existence quelques teintes de merveilleux. Sa mort imprévue semblait le grandir encore. L’imagination populaire se chargeait de compléter cette destinée interrompue ; ses desseins paraissaient plus vastes parce qu’on lui avait ôté le temps de les exécuter ; il avait enfin cette dernière fortune qu’au milieu de sa gloire, avant qu’il se fût usé dans les embarras inévitables des choses humaines, il disparaissait tout d’un coup dans un orage, comme Romulus, et le lendemain de sa mort, sa vie, pleine d’événements extraordinaires, pouvait passer pour une légende. Que de raisons de le regarder comme un dieu ! Le sénat, pendant qu’il vivait, lui avait accordé les honneurs divins, mais de bouche seulement et sans y croire. Le peuple au contraire, dit Suétone, était entièrement convaincu de sa divinité[35]. Non seulement ce fut tout à fait une consécration populaire, mais il importe de remarquer que le peuple seul témoigna quelque zèle pour l’apothéose de César. Ses amis, ses créatures, ceux qu’il avait comblés de dignités et de trésors, se montrèrent beaucoup plus tièdes. Antoine scandalisa le peuple par son peu d’empressement à faire exécuter les décrets du sénat en l’honneur de César. Nommé prêtre de Jupiter Julius pendant que le dictateur vivait encore, il n’avait jamais songé à prendre possession de ses fonctions. Cicéron, dans ses Philippiques, lui adresse des reproches ironiques sur sa négligence : Ô le plus ingrat des hommes, lui dit-il, pourquoi donc as-tu abandonné le sacerdoce de ton nouveau dieu ?[36] La conduite de Dolabella fut plus étrange encore. Sur l’endroit même du forum où le corps de César avait été brillé, on avait élevé un autel surmonté d’une colonne de marbre d’Afrique de vingt pieds, avec cette inscription : Au père de la patrie. Une sorte de culte s’organisa spontanément sur cet autel : on y venait tous les jours faire des sacrifices, prononcer des vœux, terminer des différends en attestant le nom de César. Un intrigant qui se disait petit-fils de Marius, et qui n’était qu’un ancien esclave, dans l’espoir que le désordre pourrait lui être utile, excitait la foule à renouveler sans cesse cos démonstrations. Le consul Dolabella, voyant qu’elles effrayaient les gens sages et troublaient la paix publique, résolut d’y mettre un terme. Il n’hésita pas à détruire la colonne, à renverser l’autel, à disperser par la force les adorateurs de son ancien ami. Comme ceux-ci faisaient mine de résister, Antoine envoya contre eux des soldats qui s’emparèrent du petit-fils de Marins et de ses partisans, et, sans prendre la peine de les faire juger, il les précipita du haut de la roche Tarpéienne.

Cet acte de rigueur, dont Cicéron et le sénat furent très heureux, causa un vif mécontentement au peuple. Les ouvriers, les soldats, les esclaves, qui avaient pris l’habitude de venir prier autour de la colonne du forum, se montrèrent fort irrités contre ces ingrats qui punissaient des amis plus fidèles qu’eux, et ils ne se lassaient pas de demander qu’on leur laissât relever l’autel de César. L’habile Octave comprit ces dispositions de la foule et il sut en profiter. Il arrivait alors d’Apollonie où son oncle l’avait envoyé achever ses études, et il venait résolument réclamer l’héritage du grand dictateur. Il était jeune, inconnu, il n’avait ni partisans ni soldats, il ne semblait pas de force à lutter contre Antoine, Dolabella ou Lepidus, qui s’étaient fait un nom et qui commandaient des armées ; mais du premier coup il sut s’appuyer sur tous les sentiments populaires que les autres avaient froissés : il déclara qu’il venait venger César et lui rendre les hommages qu’on lui refusait. Il voulut d’abord, conformément aux décrets du sénat, placer dans le théâtre un trône d’or et une couronne en l’honneur de sou oncle. Antoine trouva encore moyen de l’empêcher, mais Octave était tenace et il se tourna d’un autre côté. Comme il voyait qu’on négligeait de donner au peuple les jeux que César avait promis pour la dédicace du temple de Venus Genetrix, protectrice de sa famille, il en fit les frais lui-même. C’est durant ces fêtes que parut ce météore dont il sut tirer un si bon parti. Tandis que ces jeux se célébraient, racontait-il dans ses Mémoires, une comète se montra pendant sept jours dans la partie du ciel qui est tournée vers le nord ; elle se levait tous les soirs vers cinq heures et elle était visible par toute la terre. L’apparition de cet astre parut au peuple la preuve que l’âme de César avait été reçue parmi les immortels, et lorsqu’on lui éleva plus tard une statue sur le forum, on plaça cette étoile sur sa tête[37]. C’était l’astre de la dynastie qui se levait, et les poètes, qui se tournent volontiers vers les pouvoirs nouveaux, ne manquèrent pas de le saluer[38].

L’année d’après, en 742, le culte du nouveau dieu fut officiellement constitué[39]. On était au lendemain des proscriptions, le sénat n’avait rien à refuser aux triumvirs ; il renouvela tous ses anciens décrets ; il fit un devoir de conscience à tout le monde de célébrer la fête de César le 7 juillet, sous peine d’être voué à la colère de Jupiter et de César lui-même ; il décréta qu’on lui bâtirait un temple à l’endroit du forum où son corps avait été brillé et où s’élevait la colonne détruite par Dolabella[40]. Le culte du dieu Jules semble s’être répandu rapidement dans tout l’univers. Dès l’année suivante, nous le trouvons établi à Pérouse, où quatre cents chevaliers et sénateurs, amis d’Antoine, sont immolés par Octave, sur l’autel de son oncle[41]. Il ne tarda pas non plus à pénétrer dans l’Orient et en Égypte, et Dion nous montre Cléopâtre sacrifiant à ce dieu, qui avait été si homme avec elle[42] ; mais nulle part la divinité de César n’était plus honorée qu’à Rome. La première fois qu’on y célébra sa fête, les réjouissances publiques durent être très brillantes. Les sénateurs, qui, seuls, auraient pu témoigner quelque tristesse, avaient reçu l’ordre d’être joyeux, sous peine d’une amende d’un million de sesterces (200.000 francs). Quant au peuple, il voyait dans l’établissement du nouveau culte l’assurance de la prospérité publique, le gage du bonheur et de la gloire de Rome. Comme un besoin étrange de réforme et de rénovation travaillait alors le monde, il semblait que César, devenu dieu, allait amener des temps nouveaux, et que le règne de la justice et de la paix daterait de son apothéose. Virgile, qui puise si souvent ses inspirations dans les sentiments populaires, s’est fait l’écho de ces espérances confuses. Dans une églogue écrite au milieu de ces fêtas et qui en porte l’impression, il chante l’apothéose du berger Daphnis ; il le montre admirant les palais, nouveaux pour lui, de l’Olympe, et regardant sous ses pieds les nuages et les étoiles. La joie est générale sur la terre, et la nature elle-même y prend part ; Le loup ne tend plus d’embûches au troupeau ; le cerf n’a plus rien à craindre du filet ; les montagnes mêmes jettent des cris d’allégresse ; les rochers, les arbres disent : C’est un dieu ! oui, c’est un dieu ! Et il ajoute avec un accent profond de respect et d’amour : Sis bonus o felixque tuis ![43] On sont bien que ces vers sont nés de l’émotion publique : ils reproduisent les sentiments et les impressions de la foule, Ce ne sont donc pas les sénateurs, malgré leurs flatteries empressées, qui ont fondé le culte de César : tous ces décrets mensongers, prodigués de son vivant avec tant de complaisance, auraient disparu avec lui. C’est le peuple qui les a fait vivre ; c’est lui qui leur adonné une sanction nouvelle et définitive. Il ne faut pas l’oublier, et l’on doit rendre à chacun la responsabilité qui lui revient : la première fois que l’apothéose impériale s’est produite à Rome, elle est sortie d’une explosion d’admiration et de reconnaissance populaires.

 

— III —

L’effet produit par l’apothéose de César fut très grand : il donna aux ambitieux -qui se disputaient son héritage la pensée de réclamer aussi pour eux les honneurs divins. Sextus Pompée, après les victoires maritimes qu’il avait remportées sur Octave, se déclara fils de Neptune ; il en prit le nom sur ses monnaies, il se mit à porter des vêtements de couleur azurée en souvenir de son origine, et, pour honorer le dieu des mers, son père, il jeta dans le détroit de Sicile des bœufs, des chevaux, et même, dit-on, des hommes[44]. Antoine voulut être Bacchus ; il fit proclamer par un héraut dans toute la Grèce que telle était sa volonté, et la Grèce se montra très complaisante pour cette fantaisie. A Éphèse, les femmes allèrent au-devant de lui habillées en bacchantes, les hommes et les enfants en faunes et en satyres[45]. A Athènes, dit un historien du temps, on éleva au milieu du théâtre, dans nu endroit exposé aux regards de tous, une sorte de chapelle semblable à celles qu’on nomme des antres du Bacchus. On y voyait des tambours, des peaux de faon et tout ce qui sert au culte de ce dieu. Là, depuis le matin, Antoine, étendu avec ses amis, s’occupait à boire, servi par ces bouffons qu’il avait amenés d’Italie, et toute la Grèce assistait à ce spectacle[46]. On sait par Plutarque dans quel appareil mythologique Cléopâtre vint le trouver en Cilicie, sur une galère dont la poupe était d’or, les voiles de pourpre, les rames d’argent, avec des Amours et des Nymphes qui s’appuyaient sur le timon et sur les cordages, au milieu des acclamations d’un peuple charmé qui saluait Aphrodite et Bacchus[47].

Octave paraît de beaucoup le plus raisonnable des trois. Certes les flatteurs ne manquaient pas autour de lui, et l’on n’avait pas hésité à lui accorder les honneurs divins pour peu qu’il en eût témoigné la moindre envie ; mais il ne paraissait pas y tenir : il visait au solide, et, tandis que son rival perdait sou temps à se faire adorer des lâches populations de l’Orient, il travaillait à pacifier l’Italie et à rassembler une bonne armée. Il était pourtant difficile qu’il échappât tout à fait à ces hommages dont on avait pris l’habitude et qu’il refusât toujours de les accepter. Lorsqu’en 718, après beaucoup de péripéties, il dispersa les flottes de Sextus Pompée, la joie fut très vive en Italie. Pompée avait commis l’imprudence d’appeler à lui les esclaves, et devant la crainte d’une guerre servile toutes les préférences politiques s’étaient effacées ; tous les partis faisaient des vœux pour le succès d’Octave. Quand il fut victorieux, les villes italiennes, pour recors naître le service qu’il venait de leur rendre, s’empressèrent de placer sa statue à côté de leurs dieux protecteurs[48]. L’enthousiasme fut plus grand encore, après la victoire d’Actium. Pendant qu’Antoine allait se cacher en Égypte, Octave, avec ses légions triomphantes, traversait ces pays de l’Orient où l’adoration du souverain était une des formes ordinaires de l’obéissance, et qui d’ailleurs avaient à se faire pardonner leur servilité envers Antoine. Ils réclamèrent avec insistance, comme le plus grand des bienfaits, le droit d’adorer le vainqueur ; ce droit leur fut accordé, mais avec des restrictions. Octave ne voulut être adoré qu’en compagnie de la déesse Rome, et il défendit expressément à tous les Romains de prendre part à ce culte. Sous ces réserves, il laissa la province d’Asie lui bâtir tin temple à Pergame, et celle de Bithynie à Nicomédie[49]. L’exemple était donné, et peu à peu des fêtes furent instituées, des temples s’élevèrent dans toutes les grandes villes de l’Orient en l’honneur de Rome et d’Auguste. L’Occident ne commença qu’un peu plus tard. Les habitants de Tarragone, chez lesquels Auguste avait fait un assez long séjour pendant la guerre des Cantabres en 728, et qui sans doute avaient reçu de lui quelques faveurs, demandèrent et obtinrent la permission de lui dédier un autel[50]. En 742, à la suite d’un mouvement des Sicambres qu’on disait secrètement encouragé ; par les Gaulois, soixante peuples de la Gaule réunis à Lyon décidèrent, pour mieux prouver leur fidélité, d’élever un autel à Rome et à Auguste au confluent de la Saône et du Rhône[51]. En 764, vers la fin de ce règne glorieux, les habitants de Narbonne s’engagèrent par un vœu solennel à honorer perpétuellement la divinité de César-Auguste, père de la patrie. La formule du serment qu’ils prêtèrent à cette occasion nous a été conservée : ils promettaient de lui élever un autel sur leur forum et d’y sacrifier tous les ans à de certains anniversaires, notamment le 9 des calendes d’octobre, jour où, pour le bonheur de tous, un maître était né au monde, et le 7 des ides du janvier, où il avait commencé il régner sur l’univers[52]. Auguste laissait faire. Il est probable qu’au fond ces hommages ne lui déplaisaient pas ; il y voyait une preuve éclatante de sa popularité dans les provinces et comme un gage de leur soumission. Il ne voulait pas pourtant avoir l’air de les encourager ; au contraire, il affectait quelquefois d’on sourire en homme du monde qui sait ce que valent ces protestations et qui n’est pas dupe des flatteurs. On raconte qu’un jour une ambassade solennelle des habitants du Tarragone vint lui annoncer qu’il avait fait un miracle : un figuier était né sur son autel. Il se contenta de répondre : On voit bien que vous n’y brûler guère d’encens[53].

Il était impossible que l’exemple des provinces ne finit pas par gagner Rome et l’Italie. Qu’allait faire Auguste, au moment où son culte, toléré dans le monde entier, tenterait de s’établir au centre même et dans la capitale de l’empire ? S’est-il obstiné à le défendre, ou a-t-il consenti à l’y laisser pénétrer ? Nous avons, à ce sujet, des renseignements qui s’accordent mal entre eux, Dion Cassius, après avoir raconté qu’il permit aux villes de l’Asie de lui rendre les honneurs divins, ajoute qu’à Rome et dans l’Italie personne n’osa le faire[54]. Cette affirmation est beaucoup trop générale ; en prétendant que les Italiens n’osèrent pas adorer Auguste de son vivant, Dion leur fait plus d’honneur qu’ils ne méritent. On ne sait s’il leur en accorda la permission ou s’il la laissa prendre, mais les inscriptions nous prouvent qu’avant sa mort il avait des prêtres, et que son culte était institut à Pise, à Pompéi, à Assise, à Préneste, à Pouzzoles et dans d’autres villes importantes[55]. Ses adorateurs s’y réunissaient dans des temples pour célébrer ensemble l’anniversaire des principaux événements de sa vie. On immolait des victimes le jour de sa naissance ; on adressait des actions de grâces aux dieux le jour oit il avait revêtu la robe virile et pris possession de son premier consulat, où il était revenu d’Asie après ses victoires, où on lui avait donné le nom d’Auguste, etc.[56] Ainsi Dion s’est trompé : Auguste a été adoré de son vivant en Italie, nous en avons la prouve ; faut-il croire qu’il l’a été aussi dans Rome ? La question est plus douteuse. Quelques écrivains le laissent entendre[57] ; mais Suétone, si bien informé d’ordinaire de tous ces détails d’étiquette, affirme catégoriquement qu’il n’y voulut avoir ni temples, ni autels tant qu’il vécut, et qu’il le défendit avec une grande obstination — in urbe quidem pertinacissime abstinuit hoc honore[58] —.

L’obstination n’était pas de trop : il en fallait beaucoup pour résister à l’opinion publique, qui mettait un empressement singulier à faire, malgré lui, d’Auguste un dieu. Les poètes surtout ne pouvaient pas se résigner à attendre la mort de l’empereur pour le mettre dans le ciel. Virgile, le plus grand de tous, fui aussi le premier à chanter cette apothéose anticipée. Il sera toujours un Dieu pour moi, disait-il deux ans à peine après les proscriptions, et le sang d’un agneau pris dans ma bergerie rougira souvent son autel[59]. C’était bien aller un peu vite ; mais on venait de lui rendre ce petit domaine qu’il aimait tant ; et sa reconnaissance était aussi vive que sa douleur avait été profonde. Quelques années plus tard, dans cette étrange dédicace qu’il a mise en tête de ses Géorgiques, il disait à Auguste, presque d’un ton de reproche : Il faut t’habituer enfin à te laisser invoquer dans les prières[60]. Vers le même temps, l’ancien républicain Horace se demandait quel dieu pouvait être ce jeune homme qui venait ainsi au secours de l’empire en ruine ; il penchait à croire que c’était Mercure, et le priait en grâce, puisqu’il était descendu du ciel, de vouloir bien n’y pas remonter trop vite[61]. Quand Auguste eut remporté sur les Parthes ce succès diplomatique dont il sut tirer un si grand parti, et qu’il les eut contraints sans combat à lui rendre les étendards de Crassus, l’admiration d’Horace ne connut plus de limites. La foudre, disait-il, nous annonce que Jupiter rogne dans le ciel ; comment douter ici-bas de la divinité présente d’Auguste, quand nous le voyons ajouter les Parthes à son empire ?[62] Voilà le commencement de ces comparaisons de l’empereur avec Jupiter, qui allaient devenir bientôt si humiliantes pour le maître de l’Olympe. Du reste, tout n’était pas mensonge dans ces protestations des poètes et dans cet empressement du publie dont ils se faisaient l’écho ; beaucoup étaient sincères quand ils cherchaient quelque honneur nouveau, quelque hommage inusité pour témoigner leur reconnaissance au prince qui avait rendu la tranquillité au monde. Le bœuf, disait Horace, erre en sûreté dans les champs ; Cérès et l’Abondance fécondent les campagnes ; sur les mers paisibles volent de toute part les nautoniers[63]. Suétone raconte que des matelots égyptiens, rencontrant par hasard Auguste près de Pouzzoles, se présentèrent à lui couverts de robes blanches, couronnés de fleurs, les mains pleines d’encens, et qu’ils lui diront : C’est par toi que nous vivons, c’est par toi que nous naviguons en paix, c’est par toi que nous jouissons sans crainte de notre liberté et de nos biens ![64] N’était-ce pas un vrai miracle après tant de guerres horribles, et celui qui l’avait accompli contre toute attente ne méritait-il pas des autels ? Le bon Virgile avait annoncé déjà que l’apothéose de César allait amener le règne de la paix sur la terre. Les dix ans de troubles et de massacres qui la suivirent n’avaient pu tout à fait le détromper. la soif de repos, dont il était dévoré, lui faisait oublier facilement son mécompte, et il attendait avec confiance de la divinité d’Auguste ce qu’il avait espéré en vain de celle de César. Alors, disait-il, les guerres cesseront, et l’humeur farouche des hommes s’adoucira[65]. C’était un beau rêve, et il était bien naturel que l’on pressât Auguste de le réaliser en acceptant au plus tôt l’apothéose.

Auguste eut le bon sens de résister à ces excitations et de ne pas souffrir que de son vivant on lui élevât de temple à Rome. Cependant la reconnaissance et la flatterie - pouvaient prendre des détours qu’il lui était bien difficile de prévoir et de prévenir. Comment empêcher que, dans l’intérieur des maisons, on ne rendit à ses images des honneurs presque divins ? Ovide se les était fait envoyer à Tomes, et il prétendait que leur présence rendait son exil moins amer. C’est quelque chose, disait-il, de pouvoir contempler des dieux, de savoir qu’ils sont prés de nous et de nous entretenir avec eux[66]. Tous les matins, il se rendait dévotement dans le petit sanctuaire où il les avait placés, pour leur offrir de l’encens et leur adresser sa prière[67]. Auguste n’ignorait pas qu’on lui rendait ces hommages, et quoiqu’il ne fît rien pour les’ encourager, on ne voit pas non plus qu’il ait essayé de les interdire. Dans cette épître célèbre où Horace lui fait remarquer qu’il est le seul de tous les grands hommes auquel on ait rendu justice de son vivant, il lui dit : Tu vis encore, et déjà nous te prodiguons des honneurs qui ne sont pas prématurés ; nous te dressons des autels, où l’on vient attester ta divinité[68]. Ces vers, qu’il faut prendre à la lettre, car ils sont placés dans un ouvrage où rien n’est mis au hasard, nous prouvent que, dans les chapelles privées, dans les sanctuaires de famille, partout où l’autorité souveraine de l’empereur ne parvenait pas aussi directement, on lui adressait des prières, on jurait par son nom, on osait résister à ses ordres, persuadé peut-être qu’en lui désobéissant, on ne courait pas le risque de lui déplaire.

Il y eut même, dès cette époque, quelques tentatives faites officiellement pour établir une sorte de culte de l’empereur dans la capitale de l’empire. Le sénat, qui n’osait pas tout à fait adorer sa personne, adressa ses hommages à ses vertus et à ses bienfaits : il éleva des autels à la justice et à la concorde augustes, il ordonna qu’à certaines époques on prierait la paix et la puissance augustes[69]. Un autre essai d’apothéose, plus curieux encore et plus important, fut l’établissement d’une dévotion, ou, comme on disait alors, d’une religion nouvelle, qui fut inaugurée vers la fin de ce règne, celle des Lares impériaux — Lares augusti —. Il convient d’étudier avec quelques détails cette institution célèbre ; elle met dans tout son jour la politique d’Auguste et montre dans quelles limites il acceptait à Rome l’apothéose qu’on voulait lui décerner de son vivant.

Il n’y avait pas de calte plus populaire chez les Romains que celui des Lares. Chacun priait avec respect ces petits dieux protecteurs du foyer auxquels on rapportait toutes les prospérités intérieures, la santé des enfants, l’union des proches, les chances heureuses du commerce, qu’on saluait avec tant d’attendrissement au départ et au retour dans les longs voyages, qu’on croyait présents à tous les repas de la famille, et qui partageaient ses douleurs et ses joies. Ce culte, d’abord tout domestique, avait bientôt pris une grande extension. A côté des Lares de la maison ; on adorait ceux de l’État, ceux de la cité, et même ceux de chaque quartier de la ville. Ces derniers avaient de petites chapelles aux endroits où plusieurs rues se croisent et qui forment des places : aussi les appelait-on les Lares des carrefours — Lares compitales —. Les voisins les fêtaient beaucoup. Tous les ans, au commencement de janvier, après les Saturnales, on célébrait des jeux en leur honneur. Pour organiser la fête et subvenir à la dépense ; les habitants du quartier formaient entre eux une association — collegium — avec une caisse commune et un président, et pendant trois jours tout le voisinage réuni assistait gaiement à des représentations de baladins, à des combats d’athlètes, à des divertissements de tout genre. Le petit peuple y prenait un grand plaisir : c’était un amusement pour les ouvriers, pour les esclaves, pour tous ceux auxquels la vie était rigoureuse et qui n’avaient guère de distractions cher eux. La politique ne tarda pas à pénétrer dans ces réunions où tous les pauvres gens de Rome étaient rassemblés. Les démagogues comprirent les services qu’elles pouvaient leur rendre : il leur était facile, dans ces jours de fête, où la foule, excitée par le plaisir, est plus accessible à tous les entraînements, de lui faire prendre les armes et de la jeter sur la route du champ de Mars ou du forum. L’association du carrefour se transformait sans peine en un comité politique qui, au lieu de donner des jeux, organisait des émeutes. Le rôle de- ces comités fut très important dans les dernières convulsions de la république. Tour à tour supprimés et rétablis, selon le panai qui l’emportait, ils furent abolis définitivement par César, qui cessa d’encourager les révolutions quand la sienne eut réussi. Pendant plus de vingt ans on ne célébra plus à Rome les jeux des carrefours ; mais, malgré cette longue interruption, le peuple n’avait pas cessé de s’en souvenir et de les regretter. Auguste, qui savait bien qu’il pouvait être populaire sans péril, n’hésita pas à les lui rendre. Ils furent célébrés après la victoire d’Actium, parmi les fêtes du triomphe : Toutes les rues, dit Virgile, retentissaient de cris de joie, d’applaudissements et de jeux[70].

Quelques années plus tard, Auguste leur donna une consécration nouvelle. En 746, il voulut réorganiser l’administration municipale de Rome que la république avait laissée en fort mauvais état. Il divisa la ville en quatorze régions et en deux cent soixante-cinq quartiers[71]. Chacun de ces quartiers était administré par quatre fonctionnaires appelés magistri vicorum, qui étaient de petits bourgeois ou lies affranchis du voisinage, désignés probablement par l’autorité supérieure. Il existait au-dessous d’eux une réunion ou collège de quatre esclaves appelés ministri, qui leur étaient sans doute subordonnés et qu’on trouve associés avec eux dans la dédicace de quelques monuments[72]. Cette réforme, qui donna plus d’ordre et de sécurité dans Rome, fut accueillie avec une grande faveur[73]. Auguste, pour en assurer le succès, fut fidèle a sa politique ordinaire ; il semble avoir voulu, comme toujours, donner à cotte institution nouvelle l’appui du passé : il essaya de la faire profiter de la vieille popularité des Lares des carrefours. Les fonctions des magistri vicorum étaient doubles. Comme administrateurs civils, ils s’occupaient sans doute de la police de leur quartier, ils répartissaient entre les habitants les libéralités impériales[74], ils avaient sous leurs ordres des esclaves chargés d’éteindre les incendies, et nous les voyons faire présent à leurs administrés de poids étalons pour les matières d’or et d’argent[75] ; mais les monuments nous montrent qu’ils étaient en même temps des fonctionnaires religieux. Le centre du quartier était toujours resté à la chapelle du carrefour : les magistri vicorum en étaient naturellement les prêtres[76]. Indépendamment des anciennes fêtes, qui n’avaient pas disparu, et de la purification — lustratio — de leur quartier dont ils étaient chargés[77], Auguste, qui venait de faire replacer dans chaque chapelle réparée les statues des dieux Lares, ordonna que deux fois par an, au mois de mai et au mois d’août, on leur apportât des couronnes de fleurs[78]. Ces fêtes nouvelles lurent l’occasion d’une innovation très importante : les Lares anciens étaient au nombre de deux ; la reconnaissance publique, et sans doute aussi celle des magistri vicorum, qui devaient leur existence à l’empereur, en ajouta un troisième, le génie d’Auguste[79]. Malgré la résolution qu’il avait prise de ne pas se laisser adorer à Rome, Auguste accepta cet hommage. Le génie d’un homme n’étant, d’après les croyances romaines, que la partie la plus spirituelle et la plus divine de lui-même, celle par laquelle il existe et qui lui survit, on pouvait bien, puisqu’on l’adore après la mort sous le nom de Lare, lui rendre sous celui de génie quelques honneurs pendant la vie. Les esclaves, les affranchis, les clients, juraient par le génie du maître ; c’était pour eux une sorte de dieu vivant dont on associait le culte à celui des divinités qui protègent les maisons. L’idée devait venir naturellement aux Romains de jurer aussi par le génie d’Auguste et de placer son image auprès des dieux de la famille. N’était-ce pas lui qui assurait à tout le monde la tranquillité intérieure ? et, si les réunions domestiques n’étaient plus troublées, comme autrefois, par le bruit des batailles de la rue, ne le devait-on pas à sa sagesse ? Il était donc aussi un des dieux protecteurs du foyer. Horace lui disait déjà en 740 : Après avoir travaillé tout le jour en paix, le laboureur retourne joyeux à son repas du soir. Il ne le finit point sans inviter ta divinité à sa table, il élève vers toi ses prières, il t’offre le vin répandu de sa coupe ; il mêle ton nom à celui de ses Lares[80]. Ainsi les magistri vicorum, en associant le génie d’Auguste aux dieux Lares des carrefours, ne couraient aucun risque de choquer l’opinion publique ; au contraire, elle les avait devancés dans cet hommage. Ils ne faisaient que consacrer officiellement un usage général, ils introduisaient dans l’État ce qui se pratiquait depuis longtemps dans l’intérieur des familles.

Ce n’en était pas moins un acte de la plus adroite politique de mettre ainsi l’apothéose impériale à sa naissance, et quand elle pouvait Litre contestée, sous la protection de ce que les Romains respectaient le plus, la religion du foyer. Ce qui était bien plus habile encore, c’était d’intéresser à ce culte nouveau et au pouvoir dont il émanait les petits bourgeois, les affranchis, les esclaves, toutes les classes inférieures et déshéritées. La république les avait fort négligées, l’empire leur tendait la main. De ces pauvres gens, dont on s’était encore si peu occupé, il faisait des magistrats. Ces esclaves avaient le droit de se réunir et ils élevaient à frais communs des monuments au bas desquels on lisait leurs noms obscurs. Ces affranchis prenaient plusieurs fois par an la robe à bande de pourpre, comme les préteurs et les consuls ; ils donnaient des jeux, ils présidaient des cérémonies publiques, et se faisaient précéder par doux licteurs pour écarter la foule devant eux. Tous ces privilèges, auxquels ils étaient d’autant plus sensibles qu’on les avait plus humiliés jusque-là, ils savaient bien qu’ils les tenaient uniquement du prince ; ils n’ignoraient pas que leur importance était intimement liée au culte impérial. Aussi les voit-on fort occupés d’embellir la chapelle où l’on honore les Lares du carrefour, devenus les Lares impériaux ; ils en refont le toit, ils en réparent l’autel quand il y est survenu quelque accident[81]. Indépendamment des doux petits dieux, avec leur tunique relevée et leurs vases à boire, tels que l’antiquité les avait toujours représentés, et du génie d’Auguste qu’on venait de leur associer, ils y placent souvent d’autres divinités populaires, Hercule, Silvain, et surtout cette Stata mater fort aimée des pauvres, parce qu’elle avait la réputation d’arrêter les incendies. C’était, on en fait le compte[82], plus de deux mille personnes de la plus basse extraction, esclaves ou affranchis pour la plupart, qui participaient tous les ans, dans une certaine mesure, au gouvernement impérial, et se trouvaient ainsi engagées à le défendre. L’avantage était considérable, Auguste n’eut garde de le négliger. Pour attacher tous ces pauvres gens à son pouvoir, il consentit à se laisser rendre, même à Rome, quelques-uns des honneurs qu’on décerne aux dieux ; mais ce n’était encore, comme on le voit, qu’une sorte de culte détourné et qu’une demi-apothéose, puisqu’on n’adorait que son génie.

Telle fut, au sujet de l’apothéose, la politique que suivit Auguste pendant tout son règne. Il eut soin avant tout de ne sembler jamais souhaiter les honneurs divins, et de ne paraître occupé, quand on les lui offrait, qu’à les fuir et à les restreindre. Si par hasard il consentait à les accepter, ce n’était qu’avec des précautions et des ménagements infinis. Par exemple, il se laissait plus volontiers bâtir des temples en province qu’on Italie, et on Italie qu’à Rome. Il savait bien que l’éloignement entretient le prestige, et qu’il est difficile de paraître un dieu quand ou est vu de trop près. A Rome même, lorsqu’il crut devoir se relâcher de sa sévérité, ce ne fut qu’en faveur des citoyens les plus humbles, des affranchis, des esclaves. L’incrédulité des gens du monde l’effrayait ; il craignait que l’apothéose ne fût de leur part qu’une flatterie sans sincérité, dont ils se moquaient mut bas. Les petites gens lui semblaient de meilleure foi et plus portés à croire naïvement à la divinité du maître. En Italie, comme dans les provinces, il prit soin de rattacher toujours les cérémonies nouvelles qu’on instituait pour lui aux usages et aux traditions du passé. C’était sa politique ordinaire de donner à ces nouveautés un air antique ; il n’y manqua pas en cette occasion. Partout nous voyons son culte se substituer à des cultes plus anciens ou s’associer avec eux. S’il ne veut être adoré qu’en compagnie de la dea Roma, c’est qu’il espère profiter pour son compte de la vénération que cette déesse inspire depuis longtemps an monde. Les habitants de Narbonne, dans le vœu par lequel ils s’engagent envers sa divinité, semblent n’employer à dessein que les formules les plus vieilles et les plus solennelles du rituel[83]. Dans la liturgie des frères Arvales, le nom d’Auguste se trouyo rapproché de celui des divinités primitives dont les gens du monde avaient presque perdu le souvenir et qui ne se retrouvaient plus que sur les registres des pontifes[84]. On avait soin surtout, dans les honneurs qu’on rendait aux princes morts ou vivants, d’imiter les formes ordinaires du culte des Lares. Les décurions de Florence avaient coutume de célébrer par un grand festin l’anniversaire de la naissance d’Auguste et de Tibère ; mais, avant de se mettre à table, ils se rendaient en grande pompe à l’autel qu’ils avaient élevé à la divinité impériale — numen Augustum — ; ils offraient du vin et de l’encens au génie des deux princes et les invitaient à dîner avec eux[85]. Cette cérémonie rappelle tout à fait ce qui se passait dans les repas de famille. Les Lares étaient censés y assister, et à chaque service on leur faisait leur part, qu’un enfant allait jeter dans l’âtre, au milieu du recueillement de l’assemblée[86]. En mêlant ainsi ce culte nouveau à des croyances et à des cérémonies plus anciennes, on lui donnait ce qui pouvait seul lui manquer, la sanction de l’antiquité.

Grâce à cette préoccupation d’Auguste de chercher à l’apothéose impériale des précédents dans le passé de Rome, il arriva qu’elle prit alors et garda toujours un caractère romain. Dans l’Orient, l’homme auquel on accorde les honneurs divins est en général identifié avec un dieu, ou plutôt un dieu descend et s’incarne en lui ; il en prend les attributs, il en porte le nom. Dans ces fêtes que Cléopâtre donnait à son amant, elle paraissait vêtue en Isis, tandis qu’auprès d’elle son grossier soldat essayait de jouer le rôle d’Osiris. Ce n’était pas un simple déguisement : les flatteurs disaient et la foule était disposée à croire qu’on avait vraiment sous les yeux les grands dieux de l’Égypte. Les Grecs, dont la servilité ne se rebutait de rien, tentèrent souvent de diviniser les Césars à la façon orientale ; les Césars parurent même goûter assez cette forme nouvelle de l’adoration, quand ils étaient fatigués de l’autre, et on l’employa quelquefois à Rome pour leur faire plaisir. Néron, à son retour de la Grèce, oit il avait si facilement remporté tant de couronnes dans les jeux publics, fut charmé d’être salué par la populace romaine du nom d’Apollon[87]. Commode ne se faisait représenter que sous les traits d’Hercule, et il se donnait ce titre sur ses monnaies[88] ; mais ce ne sont là que des exceptions. Il est en somme très rare que les Césars aient pris pour eux ou qu’ils aient donné à leurs prédécesseurs le nom d’un dieu. L’apothéose romaine a quelque chose de moins mystique, et, si l’où peut ainsi parier, de plus humain que celle des peuples orientaux : elle suppose qu’en homme, par ses efforts personnels et an vertu propre, peut s’élever de lui-même à la condition divine, mais non pas qu’un dieu descend on lui et le transfigure. Si elle fait trop d’honneur à l’homme, il faut convenir qu’elle insulte beaucoup moins le ciel. II était moins inconvenant après tout de faire de Messaline et de Poppée des divinités particulières et personnelles, dans lesquelles chacun pouvait avoir la confiance qu’il voulait, que d’humilier deux déesses respectables en regardant ces courtisanes couronnées comme des incarnations de Cérès et de Junon. Les Grecs se sont facilement permis ces irrévérences ; l’apothéose romaine n’est jamais allée jusque-là.

On vient de voir qu’Auguste s’était laissé adorer dans les provinces et même en Italie, mais qu’il avait défendu qu’on lui rendit officiellement un culte à Rome de son vivant. Lorsqu’en 767 (14 ans après J. C.) il fut mort à Nola, aucun scrupule ne pouvait plus retenir la reconnaissance publique ; on était libre de lui accorder les hommages qu’il avait en partie refusés pendant sa vie. Tacite fait remarquer que ses funérailles ne ressemblèrent pas à celles de César. Le peuple resta calme ; il n’y eut ni violences, ni émeutes, quoiqu’on eût l’air de les redouter[89]. Tout se passa d’une manière régulière et froide. Le sénat reconnut le nouveau dieu, comme c’était son droit d’après la législation romaine ; tandis que César avait été divinisé d’abord par une sorte de consécration populaire, Auguste obtint le ciel par décret, cœlum decretum[90]. On imagina pour la circonstance des cérémonies nouvelles et une sorte de liturgie qui servit de précédent et fut employée dans la suite toutes les fois qu’on accorda l’apothéose à un empereur. Son corps fut enfermé dans un cercueil couvert de tapis de pourpre et porté sur un lit d’ivoire et d’or ; au-dessus du cercueil on avait placé une image en cire qui le représentait vivant et revêtu des ornements du triomphe. Au champ de Mars on dressa un immense bûcher à plusieurs étages en forme de pyramide, orné de guirlandes, de draperies, de statues séparées par des colonnes. Quand le corps y eut été posé, il fut entouré par les prêtres ; puis les chevaliers, les soldats, courant tout autour du bûcher, y jetèrent les récompenses militaires qu’ils avaient obtenues pour leur valeur. Des centurions, s’approchant ensuite avec des flambeaux, y mirent le feu. Pendant qu’il brûlait, un aigle s’en échappa, comme pour emporter avec lui dans l’Olympe l’Ame du prince[91]. On trouva même un sénateur complaisant qui affirma qu’il avait vu de ses yeux Auguste monter au ciel ; pour le récompenser, Livie lui fit compter un million de sesterces. L’apothéose décernée, il fallut pourvoir, selon l’usage, au culte du nouveau dieu. On institua un collège de vingt et un prêtres — sodales Augustales —, tirés au sort parmi les plus grands personnages de Rome, et auxquels on adjoignit les membres de la famille impériale. On créa, pour l’honorer, un sacerdoce particulier — namen Augustalis —, qui fut occupé la première fois par Germanicus[92]. Sans doute l’admiration qu’Auguste inspirait alors n’était plus aussi vive que dans les premières années. Ce long règne avait fatigué beaucoup d’esprits inconstants ; ses armées avaient été moins heureuses ; son autorité, qui se sentait plus discutée, était quelquefois devenue plus dure. Tacite et Dion nous disent que sa mort ne causa pas chez tout le monde des regrets bien sincères[93]. On ne lui marchanda pas pourtant les hommages. A côté du culte public, institué par le sénat, on vit naître une foule d’associations, de chapelles, de dévotions de toute sorte, qui étaient J’œuvre des particuliers. Livie naturellement en donna l’exemple : elle fit construire dans le Palatin une sorte de sanctuaire domestique dont elle était la prêtresse et autour duquel elle réunit les amis et les clients de la maison. Elle ne voulut pas même exclure les histrions qu’Auguste avait aimés : le même Claudius, malgré sa mauvaise réputation, parut dans les jeux qu’elle donna en l’honneur de son mari[94], et le danseur Bathylle devint plus tard le sacristain de son temple[95]. Toutes les familles importantes de Rome imitèrent l’exemple que donnait Livie ; partout, dit Tacite, il se forma des associations pieuses en l’honneur du prince qui venait de mourir, composées des parents, des clients, des affranchis, qui se réunissaient sans doute à certains jours pour des cérémonies communes[96]. L’élan une fois donné par la capitale, tout l’empire suivit, et partout se fonda, plus encore par l’initiative privée que par l’intervention du pouvoir, le culte de celui qu’on n’appela plus que le divin Auguste, divus Augustus.

 

— IV —

Ce n’est pas à Rome que l’apothéose impériale a produit ses effets les plus remarquables : elle n’y était le plus souvent qu’une forme plus raffinée de la flatterie. Dans les provinces, elle prit un autre caractère, elle eut des conséquences politiques fort imprévues qu’il importe de connaître. Les provinces n’avaient rien perdu à l’empire ; elles y gagnaient, au contraire, plus de sécurité, plus de richesse, et même un peu plus de liberté. Rome, pour rendre ses conquêtes plus solides, avait d’abord essayé de faire perdre aux peuples vaincus le sentiment de leur existence nationale. Après la conquête, elle divisait d’ordinaire les pays soumis en petits territoires, entre lesquels toute communication d’alliance et d’échange était interdite[97]. On leur avait naturellement ôté le droit de célébrer ces fêtes communes, où les affaires générales se traitaient au milieu des réjouissances publiques, et qui leur étaient d’autant plus chères qu’elles formaient souvent le seul lien qui les unit. Dès les premières années de l’empire, nous voyous ces fêtes recommencer ; loin de les défendre, Auguste parait les avoir encouragées[98]. Sa politique fut dans les provinces ce qu’elle était à Rome : il leva partout les interdictions inutiles ; il laissa renaître les assemblées provinciales dont il savait qu’il n’avait rien à craindre, de même qu’il rétablit les jeux des carrefours si regrettés de la plèbe romaine, quand il fut certain qu’ils ne présentaient aucun danger pour son pouvoir. Des deux côtés le résultat fut semblable : la reconnaissance des provinciaux fut aussi vive que celle des Romains et s’exprima de la même façon. Ces assemblées, quand on les laissa se réunir, commencèrent toujours par bâtir un temple à l’empereur, et elles ne partirent d’abord avoir d’autre but que de célébrer son culte.

L’Orient commença ; c’est lui sans doute qui fournit au reste du monde l’exemple et le modèle de ces sortes de réunions provinciales ; mais les peuples de l’Occident, les seuls dont j’aie à m’occuper, ne tardèrent pas à le suivre. Dès les premiers Césars, les provinces des Gaules, de l’Espagne, de l’Afrique, la Pannonie, la Mésie, avaient construit des autels ou des temples, institué des fêtes nationales en l’honneur de Rome et d’Auguste. Ces fêtes n’étant pas imposées par le pouvoir central, chaque province fut libre de les organiser comme elle voulut, et il arriva naturellement que l’organisation n’en fut pas tout à fait la même dans tous les pays. Cependant, malgré quelques différences de détail que les inscriptions nous découvrent, elles devaient se ressembler pour l’essentiel. C’est à ses députés, réunis en assemblée générale