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La religion romaine, après avoir fait presque des dieux des empereurs vivants, les divinisa tout à fait après leur mort. La consécration religieuse qu’Auguste avait voulu donner à son pouvoir fut complétée et couronnée par l’apothéose. Si l’apothéose n’était, comme on le croit d’ordinaire, qu’une puérile flatterie, il ne vaudrait guère la peine de s’en occuper, mais elle fut beaucoup plus sérieuse qu’on ne pense ; elle eut surtout des conséquences politiques très importantes et fort imprévues. Le culte des Césars servit au maintien de la vie municipale dans les cités et au réveil de l’esprit national dans les provinces ; il aida à établir sur des bases plus solides la forte unité de l’empire. Pour tous ces motifs, il convient d’en étudier avec soin les origines, le caractère et les résultats. — I —L’apothéose des souverains est peut-être ce qui nous
étonne et nous répugne le plus dans les cultes antiques. La raison en est
facile à comprendre : toutes les religions que pratique aujourd’hui le monde
professent l’unité de Dieu. Quand on ne reconnaît qu’un Dieu, il devient si
grand par sa solitude même et sa grandeur le met si loin de ficus, qu’il
n’est plus possible d’élever un homme jusqu’à lui. Riais les anciens, qui
étaient polythéistes, ne pouvaient pas avoir les mêmes scrupules. Ce n’était
pas une affaire d’adorer un dieu de plus, quand on en avait déjà plusieurs
milliers. Leur importance était d’ailleurs aussi diverse que leurs fonctions
étaient variées. Si quelques-uns d’entre eux étaient puissants et forts, il y
eu avait beaucoup d’humbles et de faibles qui se rapprochaient par degrés de
la condition humaine. Il n’existait donc pas, comme aujourd’hui, de barrière
infranchissable entre Dieu et l’homme ; au contraire, la religion semblait
ménager entre eux une série de transitions qui conduisaient de l’un à
l’autre. Ces intermédiaires familiarisaient tout le monde avec l’idée qu’il
n’est pas impossible de passer de l’humanité à Les nations de l’Orient allèrent plus loin ; il ne leur
suffit pas de réserver les honneurs divins à leurs anciens héros, elles les
accordèrent indistinctement à tous leurs rois. Le caractère religieux
qu’avait chez elles l’autorité souveraine, l’isolement dans lequel les
princes affectaient de vivre, te respect absolu qu’ils exigeaient de leurs
sujets, l’effroi qu’ils tenaient 9 leur inspirer, amenèrent le peuple à faire
de l’apothéose comme une prérogative essentielle de leur pouvoir. On
n’attendait même pas leur mort pour les adorer et leur divinité commençait de
leur vivant. En Égypte, le Pharaon s’appelle lui-même le dieu bon et le dieu grand ; l’acte religieux
de son couronnement le transforme en fils du Soleil. Dans le temple de
Medinet-Habou, Amoun, s’adressant aux dieux du nord et du Les Grecs n’échappèrent pas à la contagion de l’Orient. Dès
l’époque de la guerre du Péloponnèse, le Spartiate Lysandre, vainqueur des
Athéniens, s’était fait adorer en Asie Mineure. Quand la Grèce eut perdu sa
liberté, tous les tyrans qui l’asservirent reçurent tour à tour les honneurs
divins. C’est alors que l’apothéose prit son caractère le plus repoussant. On
pouvait croire jusqu’à un certain point à la bonne foi des Orientaux, quand
ils divinisaient des maîtres sous lesquels ils tremblaient ; mais les Grecs
sont une race trop sceptique et trop fine pour qu’on puisse prendre leurs
flatteries au sérieux. L’habileté même avec laquelle ils savent mentir, les
formes délicates et nouvelles qu’ils se piquent de donner à leurs adulations,
en font mieux ressortir Du reste, les Romains eux-mêmes ne répugnaient pas à croire à l’apothéose. Leurs traditions nationales, comme celles de tous les peuples, mettaient dans le ciel leurs anciens rois : sous le nom de dieux indigètes, ils adoraient Picus, Faunus, Latinus, qui avaient régné, disait-on, sur le Latium, et il n’y avait pas de divinités qu’on invoquât avec plus de ferveur dans les malheurs de la patrie[10]. On racontait que le fondateur de la ville, Romulus, avait disparu pendant un orage ; qu’un sénateur l’avait vu de ses yeux monter au ciel, où il siégeait parmi les dieux de la fécondité et de la vie[11]. Il est pourtant remarquable que cette légende, malgré la vanité nationale qui faisait un devoir de paraître y croire, ne semble inspirer même aux plus vieux historiens qu’une confiance médiocre. Ils ne la rappellent jamais sans des explications ou des excuses qui trahissent leur embarras. Même quand ils ont l’air d’être crédules, la façon dont ils se représentent ces âges reculés rend leurs lecteurs défiants. Des événements si merveilleux ne se comprennent que si on leur donne pour théâtre des époques légendaires, et la prétention de ces annalistes est au contraire de supprimer les temps fabuleux et de placer les premières années de Rome dans la pleine lumière de l’histoire. Aussi remarque-t-on que cette habitude de diviniser les héros primitifs auxquels un État devait son existence ou sa grandeur, quoiqu’elle fût répandue dans tous les pays et que Cicéron la trouve sage et utile i, n’a jamais obtenu beaucoup de succès à Rome. Ni Numa, ni Brutus, ni Camille, ne reçurent les honneurs divins, et depuis Romulus jusqu’à César on ne rencontre : dans l’histoire romaine que quelques essais mal réussis d’apothéose[12]. Il y avait pourtant chez les anciens peuples de l’Italie
une croyance qui devait les familiariser avec l’idée qu’un homme peut devenir
un dieu et qui fut un des fondements sur lesquels s’appuya plus tard
l’apothéose impériale. Ils éprouvaient une répugnance invincible à croire que
la mort anéantit tout à fait l’existence ; ils pensaient que, même quand la
vie parait éteinte, elle se prolonge obscurément dans le tombeau ou ailleurs,
et, comme une triste expérience de tous les jours leur apprenait que ce corps
se décompose et disparaît, ils admettaient qu’il doit y avoir autre chose que
le corps dans l’homme, qu’il contient nécessairement un élément qui persiste
à côté de l’élément qui s’éteint, et ils étaient amenés à conclure que cette
partie invisible et immortelle vaut mieux que l’autre, puisqu’elle lui
survit. Ces idées, qui semblent communes à toutes les nations aryennes, n’ont
peut-être pris nulle part une forme si précise et si arrêtée qu’en Italie.
Là, les morts, quand ils sont débarrassés de ce corps qui se corrompt et
réduits à une substance impérissable, sont appelés les purs et les bons, Manes, et, comme les dieux passent pour des esprits
dégagés de toute matière corruptible[13], les morts, qui
jouissent du même avantage, deviennent semblables aux dieux, ou plutôt sont
des dieux véritables, dii Manes. Cicéron fait
de cette croyance une sorte d’article de foi, Chacun,
dit-il, doit regarder comme des dieux les parents
qu’il a perdus[14]. Toutes les
cérémonies des funérailles reposent sur cette opinion, et elles en sont, pour
ainsi dire, le commentaire vidant. Le tombeau est un autel, et on lui en
donne souvent le nom[15] ; sur cet autel
on fait des sacrifices et des libations. Pendant le sacrifice, la flûte
résonne, les lampes sont allumées comme dans les temples ; le fils qui rend
les derniers devoirs à son père a la tête voilée, et il reproduit tous les
mouvements du prêtre qui prie[16]. C’est qu’en
effet son pare est un dieu qu’il lui faut implorer et dont il obtiendra
aisément la faveur. Était-il possible que le chef de famille qui avait passé
sa vie à veiller sur les siens les abandonnât après sa mort ? Ne
devait-il pas, au contraire, d’autant plus les protéger que sa protection
devenait plus efficace ? C’est ainsi qu’on fut conduit à regarder le nouveau
dieu comme le protecteur et le patron de Ces croyances étaient très populaires à Rome ; elles se
conservaient à peu près intactes au milieu de l’incrédulité générale, parce
qu’elles s’appuyaient sur les sentiments les plus profonds, sur les affections
les plus tendres. Comme toutes les superstitions anciennes, elles avaient
jeté de profondes racines dans les classes inférieures. Les inscriptions
montrent de simples affranchis qui donnent à leur femme, après sa mort, le
nom de déesse[18],
et qui appellent le tombeau qu’ils lui élèvent un temple[19]. Dans une petite
ville de l’Afrique, un fils pieux nous dit qu’il a consacré ses parents, au
lieu de nous dire qu’il les a enterrés : sub hoc
sepulcro consacroti sunt[20]. Les gens
éclairés voulaient ordinairement paraître moins crédules ; niais lorsqu’ils
avaient perdu quelqu’un qui leur était cher, le chagrin leur faisait
facilement oublier leur scepticisme, et ils se laissaient vite reprendre par
toutes ces vieilles croyances, dont ils étaient moins désabusés qu’ils ne le
pensaient. L’exemple de Cicéron le montre bien. Est-il
rien de plus absurde, disait-il à propos de l’apothéose de César, que de mettre des morts parmi les dieux et de les adorer,
quand on ne devrait leur rendre d’autre culte que quelques larmes ?[21] Il oubliait que
l’année d’avant il ne s’était pas contenté de pleurer sa fille Tullia, et qu’égaré
par sa douleur, il avait eu le désir de Ce qui l’encourageait dans son dessein, c’est qu’il voyait de grands esprits accepter et défendre cette croyance populaire. Il se servait de leur autorité pour vaincre l’opposition d’Atticus : Quelques-uns des écrivains, lui disait-il, que j’ai maintenant entre les mains m’approuvent. Il voulait parler de certains philosophes, et surtout de ceux du Portique[24]. Les stoïciens, qui témoignaient toujours tant de complaisance pour les opinions du peuple, avaient fait une doctrine raisonnée de ce qui n’était qu’une sorte d’instinct chez lui. Ils n’avouaient pas, à la vérité, que toutes les âmes, après la mort, montaient au ciel, mais ils l’accordaient à quelques-unes. L’âme du sage, disaient-ils, n’est pas seulement immortelle, elle est divine[25], et la vertu lui ouvre les demeures célestes[26]. C’est là que Lucain place Pompée, après que le crime d’un Égyptien lui eut offert ce trépas qu’il lui fallait chercher ; c’est là, selon lui, qu’habitent les mânes des demi-dieux, c’est-à-dire des sages et des grands hommes. Ils y jouissent à peu près des privilèges de la divinité : ils vivent au milieu d’un air subtil, parmi les étoiles fixes et les astres errants ; inondés d’une lumière pure, ils regardent en pitié cette nuit profonde que sur la terre nous appelons le jour[27]. Monter au ciel, devenir dieu ou presque dieu, voilà la récompense promise aux gens vertueux par le stoïcisme. Tout le monde peut y atteindre et Jupiter lui-même y convie tous les mortels. Hommes, lui fait dire Valerius Flaccus, quoique la route en soit difficile, dirigez-vous vers les astres[28]. Ces récompenses divines promises au sage par la philosophie, chacun s’empressait de les décerner aux personnes aimées qu’il avait perdues : Tu vas te rendre dans les demeures souhaitées, dit un fils dans l’épitaphe de son père ; Jupiter t’en ouvre les portes, il t’invite à y venir tout éclatant de gloire. Déjà tu en approches ; l’assemblée des dieux te tend la main, et de tous les côtés du ciel des applaudissements retentissent pour te faire honneur[29]. Dans une autre inscription non moins curieuse, une femme qui ne parait pas avoir appartenu à la société la plus relevée écrit avec assurance sur la tombe de son mari : Ici repose le corps d’un homme dont l’âme a été reçue parmi les dieux. In hoc tumulo jacet corpus exanimis (sic) cujus spiritus interdeos receptus est[30]. Ces expressions sont celles mêmes dont on se sert pour les princes divinisés : on lit sur une médaille de Faustine que cette princesse a été reçue au ciel, sideribus recepta[31]. Voilà quels furent à Rome les précédents de l’apothéose
impériale. Elle étonne surtout ceux qui la regardent comme une institution
improvisée et sans racines qui sortit un jour par hasard de la servilité publique
; la surprise diminue quand on voit au contraire que tout y acheminait les
Romains, et, qu’on rétablit les intermédiaires par lesquels ils y furent
conduits. Ils la trouvaient florissante autour d’eux chez toutes les nations
de la Grèce et de l’Orient ; bien longtemps avant l’empire, ils s’étaient
familiarisés avec elle en voyant les honneurs divins décernés à leurs
généraux et à leurs proconsuls par les peuples vaincus. Elle ne répugnait
lias d’ailleurs à leurs traditions nationales, elle existait dans leurs
croyances religieuses intimement unie à ce qu’ils respectaient le plus, au
culte des morts, à la constitution de — II —Les historiens ont raconté en détail les circonstances tragiques dans lesquelles l’apothéose impériale prit naissance à Rome : c’est à César qu’elle fut décernée pour la première fois après Romulus. Peu de princes ont été flattés autant que César, et rien ne démontre mieux combien Rome était mitre alors pour la servitude que de voir la bassesse publique arriver du premier coup d des exagérations que dans la suite il lui fut très difficile de dépasser. A chaque victoire du dictateur le sénat imaginait pour lui des distinctions nouvelles. Après avoir épuisé les dignités humaines, il fut bien forcé d’en venir aux honneurs divins On donna son nous à l’un des mois de l’année ; on décida que son imago figurerait dans ces processions solennelles et% l’on portait au cirque celles des dieux sur des chars de triomphe, qu’on fonderait un nouveau collège de prêtres qui s’appelleraient Luperci Julii, qu’on jurerait par sa fortune, qu’on célébrerait des fêtes pour lui tous les cinq ans ; enfin qu’on lui élèverait une statue avec cette inscription : C’est un demi-dieu. La dernière année de sa vie on alla plus loin encore ; il ne suffit plus d’en faire un demi-dieu, on décréta que c’était un dieu véritable et l’égal des plus grands, qu’on lui bâtirait un temple et qu’on l’adorerait sous le nom de Jupiter Julius[32]. César eut l’air d’accueillir avec joie ces honneurs[33] ; mais ce n’étaient en somme que de basses flatteries dont personne n’était dupe, ni ces patriciens sceptiques qui les accordaient avec tant de complaisance, ni ce pontife épicurien qui paraissait les accepter volontiers. Le seul effet de toutes ces adulations fut d’accoutumer l’opinion à l’idée que César devait être tut dieu. En réalité, ce n’est pas à la servilité du sénat qu’il dut son apothéose, c’est à l’enthousiasme du peuple. Le peuple l’aimait véritablement. Lorsque, le soir des ides de mars, on vit passer cette litière portée par trois esclaves qui contenait son cadavre, avec ce bras sanglant qui pendait, personne, dit un contemporain, ne resta les yeux secs[34] ; devant les portes des maisons, dans les rues, au sommet des toits, on n’entendait que des gémissements et des sanglots. La scène des funérailles porta cette douleur au comble. La foule s’était assemblée en armes au forum ; le corps, étendu sur un lit d’ivoire couvert de pourpre et d’or, avait été placé devant la tribune, dans une sorte de chapelle improvisée qui représentait le temple de Venus Genetrix. A la tête du lit s’étalait la robe ensanglantée. Dans le cortége, des musiciens chantaient des chœurs et des monologues de tragédies choisis exprès pour la circonstance ; on remarqua surtout ce vers de Pacuvius, dont l’application était facile à faire : Faut-il que j’aie conservé la vie à des gens qui devaient me l’ôter ! Antoine, pour toute oraison funèbre, se contenta de lire ces serments que le sénat avait faits de défendre César jusqu’à la mort, ces décrets par lesquels on lui accordait toutes les dignités humaines et les honneurs divins ; il les. commentait d’une voix inspirée, et, pour rappeler au peuple comment les sénateurs avaient tenu leurs promesses et de quelle façon ils avaient traité celui dont ils voulaient faire un dieu, il s’interrompait de temps en temps et montrait l’image de César percée de vingt-trois coups de poignard. Le peuple répondait par des lamentations, par des cris et frappait sur ses armes. Toute cette foule s’enivrait de colère de douleur et de bruit. Lorsqu’on vit les magistrats charger le lit funèbre sur leurs épaules pour le porter au champ de Mars, il se passa une scène d’un désordre indescriptible. Tous s’arrachaient le cadavre : les uns voulaient le brûler dans la curie de Pompée, où il avait été tué, et la baller avec lui en expiation ; les autres voulaient l’emporter au Capitole et placer le bûcher dans le temple même de Jupiter. Au milieu de la contestation, deux soldats s’approchèrent du lit et y mirent le feu. Pour l’alimenter, on brûla les branches des arbres, les siéges des tribunaux ; puis la foule se pressant de plus en plus autour de ce bûcher improvisé, les musiciens y jetèrent leurs instruments et leurs robes de pourpre, les femmes leurs bijoux et ceux de leurs enfants, tandis que les esclaves, saisis d’une rage de destruction, allaient incendier les maisons voisines. Pour ajouter à l’étrangeté du spectacle, les nations vaincues, qui avaient à se louer de l’humanité de César, tinrent à lui rendre aussi les derniers honneurs. Les représentants qu’elles avaient à Reine vinrent autour du bûcher exprimer leurs regrets à la façon de leur pays. Les Juifs y passèrent des nuits entières à se lamenter de cette manière bruyante et dramatique qui est propre à l’Orient. Il était impossible qu’au milieu d’une si violente
émotion, quand cette foule cherchait tous les moyens d’honorer César, l’idée
ne lui vint pas d’on faire un dieu. C’était, on vient de le voir, une des formes
ordinaires que prenait la reconnaissance des peuples antiques, et cette fois
il y avait des raisons particulières pour qu’elle s’exprimât de cette façon.
Les premières victoires de César remportées dans des contrées lointaines, sur
des peuples inconnus, avaient vivement frappé les Romains. Cette conquête des
Gaules si admirablement conduite, ces excursions en Bretagne et en Germanie,
dans des pays de fables et de prodiges, ce bonheur qui ne s’était jamais
démentis ce dernier coup porté à la gravide aristocratie qui gouvernait
l’univers depuis plusieurs siècles, cette suite de succès incroyables dont le
résultat devait changer le monde, tout se réunissait pour donner à cette
existence quelques teintes de merveilleux. Sa mort imprévue semblait le
grandir encore. L’imagination populaire se chargeait de compléter cette
destinée interrompue ; ses desseins paraissaient plus vastes parce qu’on lui
avait ôté le temps de les exécuter ; il avait enfin cette dernière fortune
qu’au milieu de sa gloire, avant qu’il se fût usé dans les embarras
inévitables des choses humaines, il disparaissait tout d’un coup dans un
orage, comme Romulus, et le lendemain de sa mort, sa vie, pleine d’événements
extraordinaires, pouvait passer pour une légende. Que de raisons de le
regarder comme un dieu ! Le sénat, pendant qu’il vivait, lui avait
accordé les honneurs divins, mais de bouche seulement et sans y croire. Le
peuple au contraire, dit Suétone, était entièrement convaincu de sa divinité[35]. Non seulement
ce fut tout à fait une consécration populaire, mais il importe de remarquer
que le peuple seul témoigna quelque zèle pour l’apothéose de César. Ses amis,
ses créatures, ceux qu’il avait comblés de dignités et de trésors, se
montrèrent beaucoup plus tièdes. Antoine scandalisa le peuple par son peu
d’empressement à faire exécuter les décrets du sénat en l’honneur de César.
Nommé prêtre de Jupiter Julius pendant que le
dictateur vivait encore, il n’avait jamais songé à prendre possession de ses
fonctions. Cicéron, dans ses Philippiques, lui adresse des reproches
ironiques sur sa négligence : Ô le plus ingrat
des hommes, lui dit-il, pourquoi donc
as-tu abandonné le sacerdoce de ton nouveau dieu ?[36] La conduite de
Dolabella fut plus étrange encore. Sur l’endroit même du forum où le corps de
César avait été brillé, on avait élevé un autel surmonté d’une colonne de
marbre d’Afrique de vingt pieds, avec cette inscription : Au père de Cet acte de rigueur, dont Cicéron et le sénat furent très heureux,
causa un vif mécontentement au peuple. Les ouvriers, les soldats, les
esclaves, qui avaient pris l’habitude de venir prier autour de la colonne du
forum, se montrèrent fort irrités contre ces ingrats qui punissaient des amis
plus fidèles qu’eux, et ils ne se lassaient pas de demander qu’on leur laissât
relever l’autel de César. L’habile Octave comprit ces dispositions de la
foule et il sut en profiter. Il arrivait alors d’Apollonie où son oncle
l’avait envoyé achever ses études, et il venait résolument réclamer
l’héritage du grand dictateur. Il était jeune, inconnu, il n’avait ni
partisans ni soldats, il ne semblait pas de force à lutter contre Antoine,
Dolabella ou Lepidus, qui s’étaient fait un nom et qui commandaient des
armées ; mais du premier coup il sut s’appuyer sur tous les sentiments
populaires que les autres avaient froissés : il déclara qu’il venait venger
César et lui rendre les hommages qu’on lui refusait. Il voulut d’abord,
conformément aux décrets du sénat, placer dans le théâtre un trône d’or et
une couronne en l’honneur de sou oncle. Antoine trouva encore moyen de l’empêcher,
mais Octave était tenace et il se tourna d’un autre côté. Comme il voyait
qu’on négligeait de donner au peuple les jeux que César avait promis pour la
dédicace du temple de Venus Genetrix,
protectrice de sa famille, il en fit les frais lui-même. C’est durant ces
fêtes que parut ce météore dont il sut tirer un si bon parti. Tandis que ces jeux se célébraient,
racontait-il dans ses Mémoires, une comète
se montra pendant sept jours dans la partie du ciel qui est tournée vers le
nord ; elle se levait tous les soirs vers cinq heures et elle était visible
par toute L’année d’après, en 742, le culte du nouveau dieu fut officiellement constitué[39]. On était au lendemain des proscriptions, le sénat n’avait rien à refuser aux triumvirs ; il renouvela tous ses anciens décrets ; il fit un devoir de conscience à tout le monde de célébrer la fête de César le 7 juillet, sous peine d’être voué à la colère de Jupiter et de César lui-même ; il décréta qu’on lui bâtirait un temple à l’endroit du forum où son corps avait été brillé et où s’élevait la colonne détruite par Dolabella[40]. Le culte du dieu Jules semble s’être répandu rapidement dans tout l’univers. Dès l’année suivante, nous le trouvons établi à Pérouse, où quatre cents chevaliers et sénateurs, amis d’Antoine, sont immolés par Octave, sur l’autel de son oncle[41]. Il ne tarda pas non plus à pénétrer dans l’Orient et en Égypte, et Dion nous montre Cléopâtre sacrifiant à ce dieu, qui avait été si homme avec elle[42] ; mais nulle part la divinité de César n’était plus honorée qu’à Rome. La première fois qu’on y célébra sa fête, les réjouissances publiques durent être très brillantes. Les sénateurs, qui, seuls, auraient pu témoigner quelque tristesse, avaient reçu l’ordre d’être joyeux, sous peine d’une amende d’un million de sesterces (200.000 francs). Quant au peuple, il voyait dans l’établissement du nouveau culte l’assurance de la prospérité publique, le gage du bonheur et de la gloire de Rome. Comme un besoin étrange de réforme et de rénovation travaillait alors le monde, il semblait que César, devenu dieu, allait amener des temps nouveaux, et que le règne de la justice et de la paix daterait de son apothéose. Virgile, qui puise si souvent ses inspirations dans les sentiments populaires, s’est fait l’écho de ces espérances confuses. Dans une églogue écrite au milieu de ces fêtas et qui en porte l’impression, il chante l’apothéose du berger Daphnis ; il le montre admirant les palais, nouveaux pour lui, de l’Olympe, et regardant sous ses pieds les nuages et les étoiles. La joie est générale sur la terre, et la nature elle-même y prend part ; Le loup ne tend plus d’embûches au troupeau ; le cerf n’a plus rien à craindre du filet ; les montagnes mêmes jettent des cris d’allégresse ; les rochers, les arbres disent : C’est un dieu ! oui, c’est un dieu ! Et il ajoute avec un accent profond de respect et d’amour : Sis bonus o felixque tuis ![43] On sont bien que ces vers sont nés de l’émotion publique : ils reproduisent les sentiments et les impressions de la foule, Ce ne sont donc pas les sénateurs, malgré leurs flatteries empressées, qui ont fondé le culte de César : tous ces décrets mensongers, prodigués de son vivant avec tant de complaisance, auraient disparu avec lui. C’est le peuple qui les a fait vivre ; c’est lui qui leur adonné une sanction nouvelle et définitive. Il ne faut pas l’oublier, et l’on doit rendre à chacun la responsabilité qui lui revient : la première fois que l’apothéose impériale s’est produite à Rome, elle est sortie d’une explosion d’admiration et de reconnaissance populaires. — III —L’effet produit par l’apothéose de César fut très grand : il donna aux ambitieux -qui se disputaient son héritage la pensée de réclamer aussi pour eux les honneurs divins. Sextus Pompée, après les victoires maritimes qu’il avait remportées sur Octave, se déclara fils de Neptune ; il en prit le nom sur ses monnaies, il se mit à porter des vêtements de couleur azurée en souvenir de son origine, et, pour honorer le dieu des mers, son père, il jeta dans le détroit de Sicile des bœufs, des chevaux, et même, dit-on, des hommes[44]. Antoine voulut être Bacchus ; il fit proclamer par un héraut dans toute la Grèce que telle était sa volonté, et la Grèce se montra très complaisante pour cette fantaisie. A Éphèse, les femmes allèrent au-devant de lui habillées en bacchantes, les hommes et les enfants en faunes et en satyres[45]. A Athènes, dit un historien du temps, on éleva au milieu du théâtre, dans nu endroit exposé aux regards de tous, une sorte de chapelle semblable à celles qu’on nomme des antres du Bacchus. On y voyait des tambours, des peaux de faon et tout ce qui sert au culte de ce dieu. Là, depuis le matin, Antoine, étendu avec ses amis, s’occupait à boire, servi par ces bouffons qu’il avait amenés d’Italie, et toute la Grèce assistait à ce spectacle[46]. On sait par Plutarque dans quel appareil mythologique Cléopâtre vint le trouver en Cilicie, sur une galère dont la poupe était d’or, les voiles de pourpre, les rames d’argent, avec des Amours et des Nymphes qui s’appuyaient sur le timon et sur les cordages, au milieu des acclamations d’un peuple charmé qui saluait Aphrodite et Bacchus[47]. Octave paraît de beaucoup le plus raisonnable des trois.
Certes les flatteurs ne manquaient pas autour de lui, et l’on n’avait pas
hésité à lui accorder les honneurs divins pour peu qu’il en eût témoigné la
moindre envie ; mais il ne paraissait pas y tenir : il visait au solide, et,
tandis que son rival perdait sou temps à se faire adorer des lâches
populations de l’Orient, il travaillait à pacifier l’Italie et à rassembler
une bonne armée. Il était pourtant difficile qu’il échappât tout à fait à ces
hommages dont on avait pris l’habitude et qu’il refusât toujours de les
accepter. Lorsqu’en 718, après beaucoup de péripéties, il dispersa les
flottes de Sextus Pompée, la joie fut très vive en Italie. Pompée avait
commis l’imprudence d’appeler à lui les esclaves, et devant la crainte d’une
guerre servile toutes les préférences politiques s’étaient effacées ; tous
les partis faisaient des vœux pour le succès d’Octave. Quand il fut
victorieux, les villes italiennes, pour recors naître le service qu’il venait
de leur rendre, s’empressèrent de placer sa statue à côté de leurs dieux
protecteurs[48].
L’enthousiasme fut plus grand encore, après la victoire d’Actium. Pendant qu’Antoine
allait se cacher en Égypte, Octave, avec ses légions triomphantes, traversait
ces pays de l’Orient où l’adoration du souverain était une des formes ordinaires
de l’obéissance, et qui d’ailleurs avaient à se faire pardonner leur
servilité envers Antoine. Ils réclamèrent avec insistance, comme le plus
grand des bienfaits, le droit d’adorer le vainqueur ; ce droit leur fut
accordé, mais avec des restrictions. Octave ne voulut être adoré qu’en
compagnie de Il était impossible que l’exemple des provinces ne finit pas par gagner Rome et l’Italie. Qu’allait faire Auguste, au moment où son culte, toléré dans le monde entier, tenterait de s’établir au centre même et dans la capitale de l’empire ? S’est-il obstiné à le défendre, ou a-t-il consenti à l’y laisser pénétrer ? Nous avons, à ce sujet, des renseignements qui s’accordent mal entre eux, Dion Cassius, après avoir raconté qu’il permit aux villes de l’Asie de lui rendre les honneurs divins, ajoute qu’à Rome et dans l’Italie personne n’osa le faire[54]. Cette affirmation est beaucoup trop générale ; en prétendant que les Italiens n’osèrent pas adorer Auguste de son vivant, Dion leur fait plus d’honneur qu’ils ne méritent. On ne sait s’il leur en accorda la permission ou s’il la laissa prendre, mais les inscriptions nous prouvent qu’avant sa mort il avait des prêtres, et que son culte était institut à Pise, à Pompéi, à Assise, à Préneste, à Pouzzoles et dans d’autres villes importantes[55]. Ses adorateurs s’y réunissaient dans des temples pour célébrer ensemble l’anniversaire des principaux événements de sa vie. On immolait des victimes le jour de sa naissance ; on adressait des actions de grâces aux dieux le jour oit il avait revêtu la robe virile et pris possession de son premier consulat, où il était revenu d’Asie après ses victoires, où on lui avait donné le nom d’Auguste, etc.[56] Ainsi Dion s’est trompé : Auguste a été adoré de son vivant en Italie, nous en avons la prouve ; faut-il croire qu’il l’a été aussi dans Rome ? La question est plus douteuse. Quelques écrivains le laissent entendre[57] ; mais Suétone, si bien informé d’ordinaire de tous ces détails d’étiquette, affirme catégoriquement qu’il n’y voulut avoir ni temples, ni autels tant qu’il vécut, et qu’il le défendit avec une grande obstination — in urbe quidem pertinacissime abstinuit hoc honore[58] —. L’obstination n’était pas de trop : il en fallait
beaucoup pour résister à l’opinion publique, qui mettait un empressement
singulier à faire, malgré lui, d’Auguste un dieu. Les poètes surtout ne
pouvaient pas se résigner à attendre la mort de l’empereur pour le mettre
dans le ciel. Virgile, le plus grand de tous, fui aussi le premier à chanter
cette apothéose anticipée. Il sera toujours un
Dieu pour moi, disait-il deux ans à peine après les proscriptions,
et le sang d’un agneau pris dans ma bergerie
rougira souvent son autel[59]. C’était bien
aller un peu vite ; mais on venait de lui rendre ce petit domaine qu’il
aimait tant ; et sa reconnaissance était aussi vive que sa douleur avait été
profonde. Quelques années plus tard, dans cette étrange dédicace qu’il a mise
en tête de ses Géorgiques, il disait à Auguste, presque d’un ton de
reproche : Il faut t’habituer enfin à te laisser
invoquer dans les prières[60]. Vers le même
temps, l’ancien républicain Horace se demandait quel dieu pouvait être ce
jeune homme qui venait ainsi au secours de l’empire en ruine ; il penchait à
croire que c’était Mercure, et le priait en grâce, puisqu’il était descendu
du ciel, de vouloir bien n’y pas remonter trop vite[61]. Quand Auguste
eut remporté sur les Parthes ce succès diplomatique dont il sut tirer un si
grand parti, et qu’il les eut contraints sans combat à lui rendre les
étendards de Crassus, l’admiration d’Horace ne connut plus de limites. La foudre, disait-il, nous annonce que Jupiter rogne dans le ciel ; comment
douter ici-bas de la divinité présente d’Auguste, quand nous le voyons
ajouter les Parthes à son empire ?[62] Voilà le
commencement de ces comparaisons de l’empereur avec Jupiter, qui allaient
devenir bientôt si humiliantes pour le maître de l’Olympe. Du reste, tout
n’était pas mensonge dans ces protestations des poètes et dans cet
empressement du publie dont ils se faisaient l’écho ; beaucoup étaient
sincères quand ils cherchaient quelque honneur nouveau, quelque hommage
inusité pour témoigner leur reconnaissance au prince qui avait rendu la
tranquillité au monde. Le bœuf, disait
Horace, erre en sûreté dans les champs ; Cérès et
l’Abondance fécondent les campagnes ; sur les mers paisibles volent de toute
part les nautoniers[63]. Suétone raconte
que des matelots égyptiens, rencontrant par hasard Auguste près de Pouzzoles,
se présentèrent à lui couverts de robes blanches, couronnés de fleurs, les
mains pleines d’encens, et qu’ils lui diront : C’est
par toi que nous vivons, c’est par toi que nous naviguons en paix, c’est par
toi que nous jouissons sans crainte de notre liberté et de nos biens ![64] N’était-ce pas
un vrai miracle après tant de guerres horribles, et celui qui l’avait
accompli contre toute attente ne méritait-il pas des autels ? Le bon Virgile
avait annoncé déjà que l’apothéose de César allait amener le règne de la paix
sur Auguste eut le bon sens de résister à ces excitations et de ne pas souffrir que de son vivant on lui élevât de temple à Rome. Cependant la reconnaissance et la flatterie - pouvaient prendre des détours qu’il lui était bien difficile de prévoir et de prévenir. Comment empêcher que, dans l’intérieur des maisons, on ne rendit à ses images des honneurs presque divins ? Ovide se les était fait envoyer à Tomes, et il prétendait que leur présence rendait son exil moins amer. C’est quelque chose, disait-il, de pouvoir contempler des dieux, de savoir qu’ils sont prés de nous et de nous entretenir avec eux[66]. Tous les matins, il se rendait dévotement dans le petit sanctuaire où il les avait placés, pour leur offrir de l’encens et leur adresser sa prière[67]. Auguste n’ignorait pas qu’on lui rendait ces hommages, et quoiqu’il ne fît rien pour les’ encourager, on ne voit pas non plus qu’il ait essayé de les interdire. Dans cette épître célèbre où Horace lui fait remarquer qu’il est le seul de tous les grands hommes auquel on ait rendu justice de son vivant, il lui dit : Tu vis encore, et déjà nous te prodiguons des honneurs qui ne sont pas prématurés ; nous te dressons des autels, où l’on vient attester ta divinité[68]. Ces vers, qu’il faut prendre à la lettre, car ils sont placés dans un ouvrage où rien n’est mis au hasard, nous prouvent que, dans les chapelles privées, dans les sanctuaires de famille, partout où l’autorité souveraine de l’empereur ne parvenait pas aussi directement, on lui adressait des prières, on jurait par son nom, on osait résister à ses ordres, persuadé peut-être qu’en lui désobéissant, on ne courait pas le risque de lui déplaire. Il y eut même, dès cette époque, quelques tentatives faites officiellement pour établir une sorte de culte de l’empereur dans la capitale de l’empire. Le sénat, qui n’osait pas tout à fait adorer sa personne, adressa ses hommages à ses vertus et à ses bienfaits : il éleva des autels à la justice et à la concorde augustes, il ordonna qu’à certaines époques on prierait la paix et la puissance augustes[69]. Un autre essai d’apothéose, plus curieux encore et plus important, fut l’établissement d’une dévotion, ou, comme on disait alors, d’une religion nouvelle, qui fut inaugurée vers la fin de ce règne, celle des Lares impériaux — Lares augusti —. Il convient d’étudier avec quelques détails cette institution célèbre ; elle met dans tout son jour la politique d’Auguste et montre dans quelles limites il acceptait à Rome l’apothéose qu’on voulait lui décerner de son vivant. Il n’y avait pas de calte plus populaire chez les Romains
que celui des Lares. Chacun priait avec respect ces petits dieux protecteurs
du foyer auxquels on rapportait toutes les prospérités intérieures, la santé
des enfants, l’union des proches, les chances heureuses du commerce, qu’on
saluait avec tant d’attendrissement au départ et au retour dans les longs
voyages, qu’on croyait présents à tous les repas de la famille, et qui
partageaient ses douleurs et ses joies. Ce culte, d’abord tout domestique,
avait bientôt pris une grande extension. A côté des Lares de la maison ; on
adorait ceux de l’État, ceux de la cité, et même ceux de chaque quartier de Quelques années plus tard, Auguste leur donna une
consécration nouvelle. En 746, il voulut réorganiser l’administration
municipale de Rome que la république avait laissée en fort mauvais état. Il
divisa la ville en quatorze régions et en deux cent soixante-cinq quartiers[71]. Chacun de ces
quartiers était administré par quatre fonctionnaires appelés magistri vicorum, qui étaient de petits bourgeois
ou lies affranchis du voisinage, désignés probablement par l’autorité
supérieure. Il existait au-dessous d’eux une réunion ou collège de quatre
esclaves appelés ministri, qui leur étaient
sans doute subordonnés et qu’on trouve associés avec eux dans la dédicace de
quelques monuments[72]. Cette réforme,
qui donna plus d’ordre et de sécurité dans Rome, fut accueillie avec une
grande faveur[73].
Auguste, pour en assurer le succès, fut fidèle a sa politique ordinaire ; il
semble avoir voulu, comme toujours, donner à cotte institution nouvelle
l’appui du passé : il essaya de la faire profiter de la vieille popularité
des Lares des carrefours. Les fonctions des magistri
vicorum étaient doubles. Comme administrateurs civils, ils
s’occupaient sans doute de la police de leur quartier, ils répartissaient
entre les habitants les libéralités impériales[74], ils avaient
sous leurs ordres des esclaves chargés d’éteindre les incendies, et nous les
voyons faire présent à leurs administrés de poids étalons pour les matières
d’or et d’argent[75] ; mais les
monuments nous montrent qu’ils étaient en même temps des fonctionnaires
religieux. Le centre du quartier était toujours resté à la chapelle du
carrefour : les magistri vicorum en étaient
naturellement les prêtres[76]. Indépendamment
des anciennes fêtes, qui n’avaient pas disparu, et de la purification — lustratio — de leur quartier dont ils étaient
chargés[77],
Auguste, qui venait de faire replacer dans chaque chapelle réparée les
statues des dieux Lares, ordonna que deux fois par an, au mois de mai et au
mois d’août, on leur apportât des couronnes de fleurs[78]. Ces fêtes
nouvelles lurent l’occasion d’une innovation très importante : les Lares
anciens étaient au nombre de deux ; la reconnaissance publique, et sans doute
aussi celle des magistri vicorum, qui devaient
leur existence à l’empereur, en ajouta un troisième, le génie d’Auguste[79]. Malgré la
résolution qu’il avait prise de ne pas se laisser adorer à Rome, Auguste
accepta cet hommage. Le génie d’un homme n’étant, d’après les croyances
romaines, que la partie la plus spirituelle et la plus divine de lui-même,
celle par laquelle il existe et qui lui survit, on pouvait bien, puisqu’on
l’adore après la mort sous le nom de Lare,
lui rendre sous celui de génie quelques
honneurs pendant Ce n’en était pas moins un acte de la plus adroite
politique de mettre ainsi l’apothéose impériale à sa naissance, et quand elle
pouvait Litre contestée, sous la protection de ce que les Romains
respectaient le plus, la religion du foyer. Ce qui était bien plus habile
encore, c’était d’intéresser à ce culte nouveau et au pouvoir dont il émanait
les petits bourgeois, les affranchis, les esclaves, toutes les classes
inférieures et déshéritées. La république les avait fort négligées, l’empire
leur tendait Telle fut, au sujet de l’apothéose, la politique que
suivit Auguste pendant tout son règne. Il eut soin avant tout de ne sembler
jamais souhaiter les honneurs divins, et de ne paraître occupé, quand on les
lui offrait, qu’à les fuir et à les restreindre. Si par hasard il consentait
à les accepter, ce n’était qu’avec des précautions et des ménagements
infinis. Par exemple, il se laissait plus volontiers bâtir des temples en
province qu’on Italie, et on Italie qu’à Rome. Il savait bien que
l’éloignement entretient le prestige, et qu’il est difficile de paraître un
dieu quand ou est vu de trop près. A Rome même, lorsqu’il crut devoir se relâcher
de sa sévérité, ce ne fut qu’en faveur des citoyens les plus humbles, des
affranchis, des esclaves. L’incrédulité des gens du monde l’effrayait ; il
craignait que l’apothéose ne fût de leur part qu’une flatterie sans
sincérité, dont ils se moquaient mut bas. Les petites gens lui semblaient de
meilleure foi et plus portés à croire naïvement à la divinité du maître. En
Italie, comme dans les provinces, il prit soin de rattacher toujours les
cérémonies nouvelles qu’on instituait pour lui aux usages et aux traditions
du passé. C’était sa politique ordinaire de donner à ces nouveautés un air
antique ; il n’y manqua pas en cette occasion. Partout nous voyons son culte
se substituer à des cultes plus anciens ou s’associer avec eux. S’il ne veut
être adoré qu’en compagnie de Grâce à cette préoccupation d’Auguste de chercher à l’apothéose impériale des précédents dans le passé de Rome, il arriva qu’elle prit alors et garda toujours un caractère romain. Dans l’Orient, l’homme auquel on accorde les honneurs divins est en général identifié avec un dieu, ou plutôt un dieu descend et s’incarne en lui ; il en prend les attributs, il en porte le nom. Dans ces fêtes que Cléopâtre donnait à son amant, elle paraissait vêtue en Isis, tandis qu’auprès d’elle son grossier soldat essayait de jouer le rôle d’Osiris. Ce n’était pas un simple déguisement : les flatteurs disaient et la foule était disposée à croire qu’on avait vraiment sous les yeux les grands dieux de l’Égypte. Les Grecs, dont la servilité ne se rebutait de rien, tentèrent souvent de diviniser les Césars à la façon orientale ; les Césars parurent même goûter assez cette forme nouvelle de l’adoration, quand ils étaient fatigués de l’autre, et on l’employa quelquefois à Rome pour leur faire plaisir. Néron, à son retour de la Grèce, oit il avait si facilement remporté tant de couronnes dans les jeux publics, fut charmé d’être salué par la populace romaine du nom d’Apollon[87]. Commode ne se faisait représenter que sous les traits d’Hercule, et il se donnait ce titre sur ses monnaies[88] ; mais ce ne sont là que des exceptions. Il est en somme très rare que les Césars aient pris pour eux ou qu’ils aient donné à leurs prédécesseurs le nom d’un dieu. L’apothéose romaine a quelque chose de moins mystique, et, si l’où peut ainsi parier, de plus humain que celle des peuples orientaux : elle suppose qu’en homme, par ses efforts personnels et an vertu propre, peut s’élever de lui-même à la condition divine, mais non pas qu’un dieu descend on lui et le transfigure. Si elle fait trop d’honneur à l’homme, il faut convenir qu’elle insulte beaucoup moins le ciel. II était moins inconvenant après tout de faire de Messaline et de Poppée des divinités particulières et personnelles, dans lesquelles chacun pouvait avoir la confiance qu’il voulait, que d’humilier deux déesses respectables en regardant ces courtisanes couronnées comme des incarnations de Cérès et de Junon. Les Grecs se sont facilement permis ces irrévérences ; l’apothéose romaine n’est jamais allée jusque-là. On vient de voir qu’Auguste s’était laissé adorer dans les
provinces et même en Italie, mais qu’il avait défendu qu’on lui rendit
officiellement un culte à Rome de son vivant. Lorsqu’en 767 (14 ans après J. C.)
il fut mort à Nola, aucun scrupule ne pouvait plus retenir la reconnaissance
publique ; on était libre de lui accorder les hommages qu’il avait en partie
refusés pendant sa vie. Tacite fait remarquer que ses funérailles ne
ressemblèrent pas à celles de César. Le peuple resta calme ; il n’y eut ni
violences, ni émeutes, quoiqu’on eût l’air de les redouter[89]. Tout se passa
d’une manière régulière et froide. Le sénat reconnut le nouveau dieu, comme
c’était son droit d’après la législation romaine ; tandis que César avait été
divinisé d’abord par une sorte de consécration populaire, Auguste obtint le
ciel par décret, cœlum decretum[90]. On imagina pour
la circonstance des cérémonies nouvelles et une sorte de liturgie qui servit
de précédent et fut employée dans la suite toutes les fois qu’on accorda
l’apothéose à un empereur. Son corps fut enfermé dans un cercueil couvert de
tapis de pourpre et porté sur un lit d’ivoire et d’or ; au-dessus du cercueil
on avait placé une image en cire qui le représentait vivant et revêtu des
ornements du triomphe. Au champ de Mars on dressa un immense bûcher à plusieurs
étages en forme de pyramide, orné de guirlandes, de draperies, de statues
séparées par des colonnes. Quand le corps y eut
été posé, il fut entouré par les prêtres ; puis les chevaliers, les soldats,
courant tout autour du bûcher, y jetèrent les récompenses militaires qu’ils
avaient obtenues pour leur valeur. Des centurions, s’approchant ensuite avec
des flambeaux, y mirent le feu. Pendant qu’il brûlait, un aigle s’en échappa,
comme pour emporter avec lui dans l’Olympe l’Ame du prince[91]. On trouva même
un sénateur complaisant qui affirma qu’il avait vu de ses yeux Auguste monter
au ciel ; pour le récompenser, Livie lui fit compter un million de sesterces.
L’apothéose décernée, il fallut pourvoir, selon l’usage, au culte du nouveau
dieu. On institua un collège de vingt et un prêtres — sodales Augustales —, tirés au sort parmi les plus grands
personnages de Rome, et auxquels on adjoignit les membres de la famille
impériale. On créa, pour l’honorer, un sacerdoce particulier — namen Augustalis —, qui fut occupé la première fois
par Germanicus[92].
Sans doute l’admiration qu’Auguste inspirait alors n’était plus aussi vive
que dans les premières années. Ce long règne avait fatigué beaucoup d’esprits
inconstants ; ses armées avaient été moins heureuses ; son autorité, qui se
sentait plus discutée, était quelquefois devenue plus dure. Tacite et Dion
nous disent que sa mort ne causa pas chez tout le monde des regrets bien
sincères[93].
On ne lui marchanda pas pourtant les hommages. A côté du culte public,
institué par le sénat, on vit naître une foule d’associations, de chapelles,
de dévotions de toute sorte, qui étaient J’œuvre des particuliers. Livie
naturellement en donna l’exemple : elle fit construire dans le Palatin une
sorte de sanctuaire domestique dont elle était la prêtresse et autour duquel
elle réunit les amis et les clients de — IV —Ce n’est pas à Rome que l’apothéose impériale a produit
ses effets les plus remarquables : elle n’y était le plus souvent qu’une
forme plus raffinée de L’Orient commença ; c’est lui sans doute qui fournit au reste du monde l’exemple et le modèle de ces sortes de réunions provinciales ; mais les peuples de l’Occident, les seuls dont j’aie à m’occuper, ne tardèrent pas à le suivre. Dès les premiers Césars, les provinces des Gaules, de l’Espagne, de l’Afrique, la Pannonie, la Mésie, avaient construit des autels ou des temples, institué des fêtes nationales en l’honneur de Rome et d’Auguste. Ces fêtes n’étant pas imposées par le pouvoir central, chaque province fut libre de les organiser comme elle voulut, et il arriva naturellement que l’organisation n’en fut pas tout à fait la même dans tous les pays. Cependant, malgré quelques différences de détail que les inscriptions nous découvrent, elles devaient se ressembler pour l’essentiel. C’est à ses députés, réunis en assemblée générale |