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— I —
Ces qualités essentielles de la religion romaine que nous
venons d’indiquer se sont assez fidèlement conservées chez elle pendant toute
son existence. Tant qu’elle a vécu, elle a tenu aux pratiques plus qu’aux
croyances et s’est occupée surtout à régler les formes extérieures de la
dévotion ; elle a toujours exigé le respect minutieux des formules, elle a eu
plus de soin de calmer les âmes que de les enflammer, elle a aimé l’ordre et
la régularité, elle a cherché l’utile, elle s’est subordonnée à l’État. Aussi
les observateurs superficiels, comme Denys d’Halicarnasse, lui retrouvant
toujours à -pets prés la même apparence, se figuraient-ils qu’elle n’avait
jamais changé. Elle-même se flattait volontiers d’être immobile et éternelle,
comme ce rocher du Capitole sur lequel était assis son principal sanctuaire.
Il est pourtant certain que depuis le temps des rois jusqu’à celui des empereurs
elle a subi des altérations nombreuses et profondes. C’est ainsi qu’à une
époque fort ancienne s’opéra la fusion des dieux de Rome avec ceux de la Grèce, et que les
deux religions se confondirent si bien qu’il nous est aujourd’hui difficile
de les séparer. Je ne crois pas qu’il y ait ailleurs un autre exemple d’un
changement si grave qui se soit accompli avec si peu de bruit et qui ait
moins rencontré de résistance. Il fut étrangement favorisé par le caractère même
de la religion romaine : on a vu qu’elle n’avait point de dogmes, peu de
légendes, et que ses dieux sans histoire et sans figure n’étaient presque que
des abstractions. Les fables grecques n’eurent rien à supplanter pour s’établir
à Rome ; elles ne rencontrèrent en face d’elles que le vide et purent l’occuper
presque sans qu’on s’on aperçut. Elles s’insinuèrent en silence dans ces
espaces vacants, trouvant dans leurs légendes quelque raison d’être à des
rites qui n’avaient pas de raison, expliquant par quelqu’un de leurs mythes
un vieil usage dont l’origine s’était perdue, rattachant entre elles toutes
ces divinités solitaires par des liens d’affection ou de parenté. En
apparence rien n’était changé : les registres des pontifes continuaient à
ignorer les fables nouvelles, les dieux conservaient leurs anciens noms et on
les honorait toujours comme autrefois ; mais si l’extérieur de cette antique
religion était resté le même, la mythologie grecque, en la pénétrant, l’avait
renouvelée.
Elle reçut bientôt d’autres atteintes. Il était impossible
que la foi naïve des premières années ne s’affaiblît pas avec le temps ;
celle des plébéiens surtout était exposée à .devenir vite assez tiède.
Primitivement ils n’avaient pas plus de place dans la religion que dans la
cité. Non seulement l’accès des sacerdoces leur était interdit, mais ils
étaient formellement exclus du culte public ; ils ne pouvaient prier que dans
leur maison et avec leur famille les dieux de leur patrie[1]. Dans cette
longue lutte qu’ils soutinrent pour conquérir l’égalité civile, leurs adversaires
se servirent surtout de la religion pour les repousser. Toutes les fois qu’une
loi populaire allait dire votée, il se trouvait quelque augure pour déclarer
qu’il paraissait dans le ciel des signes défavorables, et l’assemblée était
légalement dissoute. Quand les plébéiens demandaient qu’on les admit aux
dignités publiques, on ne manquait pas de lotir répondre dédaigneusement. Comment
pourriez-vous devenir préteurs ou consuls ? vous n’avez pas le droit de
prendre les auspices, auspicica non
habens. Et comme un magistrat n’entreprenait rien sans les consulter,
il s’ensuivait qu’un plébéien ne pouvait être magistrat. Il était impossible,
on le comprend, que le peuple fût très attaché à une religion qui le
repoussait avec tant d’insolence et qui fournissait si complaisamment des
armes à ses ennemis. Aussi remarque-t-on que tous ceux qui défendent ses intérêts
sont en général mal disposés pour elle. Dans le récit que nous fait le pieux
Tite-Live de la seconde guerre punique, toutes les fois que les plébéiens l’emportent,
la religion se trouve mal de leur triomphe. Les consuls populaires se rendent
toujours coupables de quelque faute envers elle’. ils n’écoutent pas les
avertissements des dieux, ils omettent des sacrifices ou des expiations
nécessaires. Il est vrai qu’après leur défaite, l’aristocratie reprend le
dessus, et qu’avec elle se ranime l’esprit religieux. Le patricien Fabius
proclame solennellement qu’il faut moins imputer
le désastre de Trasimène à l’ignorance et à la témérité du consul qu’à son mépris
des cérémonies et des auspices, et il fatigue la ville de prières
et de supplications de toute sorte[2]. Le peuple, déjà
en possession de l’égalité civile, venait alors de conquérir aussi l’égalité
religieuse ; il avait obtenu le droit d’arriver à tous les sacerdoces
importants. Plus tard il fit décider que l’ancienne forme de la cooptatio, par laquelle les collèges de prêtres
se recrutaient eux-mêmes, serait presque partout remplacée par l’élection
populaire. Le choix du grand pontife lui-même fut abandonné aux comices par
tribu. Ce fut mie nouvelle cause de décadence pour la religion romaine. Quand
ta nomination des prêtres fut livrée aux caprices de la foule et aux
compétitions des partis, on ne se soucia pas toujours de choisir les plus
dignes ou les plus capables ; ce furent les plus influents ou les plus
habiles qui l’emportèrent. Dès lors les traditions achevèrent de s’altérer,
les cérémonies furent négligées et l’esprit religieux se perdit. Un clergé se
recrutant lui-même et fermé aux ingérences du dehors se serait opposé avec
énergie aux innovations dangereuses, il aurait opiniâtrement maintenu les
institutions anciennes ; tandis que des prêtres occupés d’intérêts mondains
et d’ambitions politiques ne pouvaient être pour elles que des défenseurs tièdes
ou des ennemis déguisés.
Les patriciens, au contraire, avaient beaucoup de motifs
de rester fidèles à la vieille religion : elle autorisait leurs prétentions,
elle consacrait leurs privilèges, elle n’était faite que pour eux ; aussi
est-ce chez eux qu’elle s’est conservée le plus longtemps dans en pureté. Les
corporations oui ils dominaient sans mélange, comme celle des frères Arvales,
restèrent jusqu’à la fin étroitement attachées aux anciens rites ; les
grandes familles Dardaient encore les usages du passé quand ils étaient
oubliés ailleurs[3].
Il y avait pourtant une raison qui, chez les patriciens aussi, devait amener
à la longue la perte des traditions nationales : c’est le goût de plus en
plus vif que cette aristocratie éprouvait pour les arts et les sciences de la Grèce. Dès
l’époque des guerres puniques, les gens distingués commencèrent à lire les
écrivains grecs. Ils admirèrent Homère et les tragiques, d’abord dans des
traductions fort incomplètes, puis dans la majesté de l’original ; plus tard
on leur fit connaître les orateurs et tes philosophes : Ce fut, dit Cicéron, non pas un faible ruisseau, mais un large fleuve d’idées et de
connaissances qui pénétra chez nous[4]. Au milieu du VIe siècle, la Muse au vol rapide vint visiter la nation sauvage de Romulus[5]. La littérature
latine commença, sous la protection et avec l’aide de l’aristocratie. Elle ne
fut d’abord qu’un pâle reflet de celle des Grecs ; issue de l’imitation, elle
n’a pas connu cette période de foi naïve que traversent d’abord celles qui
naissent et croissent par un effort libre et spontané. Comme elle se modela
dès ses débuts sur un art vieilli, elle n’a pas eu de jeunesse. Elle commence
par le théâtre, la dernière forme que l’art des Grecs eût inventée, celle qui
demande le plus de réflexion et de science, et dans le théâtre grec, le poète
qu’elle imite de préférence, c’est le plus récent de tous, Euripide, un
philosophe, un sceptique, un raisonneur, le dernier produit d’une muse
fatiguée. C’est vraiment un spectacle étrange que de voir cette littérature
débuter par où les autres finissent, de lui trouver tant d’inexpérience avec
si peu de naïveté, et de rencontrer à la fois chez elle la marche hésitante d’un
enfant et la sagesse désenchantée d’un vieillard. Le premier poète qu’on ait
conservé d’elle, le comique Plaute, n’est pas précisément un incrédule, mais
c’est un indifférent, qu’aucun scrupule n’arrête quand il s’agit d’amuser ses
spectateurs. Il n’hésite pas à parodier les formules les plus vénérables de
la religion romaine dans les occasions les plus légères. Les augures sont favorables, dit un esclave qui
va faire un mauvais coup ; le pic et la corneille
voient à gauche, le corbeau vole à droite , les dieux approuvent mon
entreprise[6]. Tous ces fripons
qu’il met en scène, avant de commencer leurs exploits, appellent sur eux la
protection divine et s’expriment avec une gravité religieuse : Puisse ce que je vais faire m’être utile, heureux et
profitable ! Quand ils ont réussi, ils remercient les dieux
par une prière aussi solennelle, aussi encombrée de mots inutiles que celle
qu’un pontife dicterait à un général victorieux : Jupiter,
dieu riche, illustre, puissant, respecté, fils d’Ops, maître des hommes, je
te rends grâce de ce présent, de cette fortune, de cette richesse dont tu m’as
comblé[7].
Ces plaisanteries nous semblent déjà un peu fortes ; Ennius est pourtant bien
plus hardi. Plaute n’était qu’un indifférent qui cherchait à rire, Ennius est
un sceptique décidé qui raisonne son incrédulité l’un écrivait pour le gros
publie qu’égayaient déjà les plaisanteries sur les dieux et leur clergé ; l’autre
songe surtout à ce cercle de Sous distingués dont il s’est fait le maître, et
qu’il se flatte d’avoir rendus des Grecs accomplis[8]. Ces disciples
auxquels il révèle les trésors de la Grèce sont avides d’en jouir, ils veulent tout
connaître ; même les spéculations philosophiques sur la nature des dieux, sur
l’origine des mythes, sur le sens des légendes, quoique bien subtiles et bien
hardies pour eux, piquent tour curiosité. Pour les contenter, Ennius
traduisit l’Histoire sacrée d’Evhémère,
où l’on prouvait que torts les dieux avaient été d’abord des hommes ; il
traduisit aussi un poème attribué à Épicharme qui les représentait comme de
simples allégories physiques. Les incrédules pouvaient choisir entre ces deux
explications et croire à leur gré, ou bien que Jupiter n’était autre que l’éther,
c’est-à-dire la partie la plus subtile et la plus élevée de l’air, ou que c’était
un ancien roi de Crète, qui de son vivant avait fait grand peur à ses sujets
et à ses ennemis et qu’ils avaient mis plans le ciel après sa mort. Il est
probable qu’entre ces deux opinions, Ennius se déclarait pour la dernière[9] : c’était un
libre penseur qui ne se gênait pas pour maltraiter les dieux dans ses
tragédies. Il y représentait, par exemple, un personnage qui n’a pas eu à se
louer du sort et qui nie résolument la Providence parce qu’il trouve qu’elle ne l’a pas
traité selon ses mérites. Je crois,
disait-il, qu’il y a des dieux dans le ciel et je
le soutiendrai toujours, mais j’affirme qu’ils ne s’occupent pas du genre
humain. S’ils en avaient souci, les bons seraient heureux, les méchants
malheureux : or c’est le contraire qui arrive[10]. Et Cicéron
ajoute que ces maximes épicuriennes qui détruisent toute religion étaient accueillies
au théâtre par des applaudissements unanimes[11].
On se demande vraiment comment les magistrats romains, qui
d’ordinaire étaient des gardiens si vigilants de l’ordre public et prenaient
tant de peines pour maintenir les institutions anciennes, ont souffert qu’un
poète se permit de parler ainsi devant le peuple rassemblé. Il est probable
que le théâtre tour semblait un lieu de divertissement futile et qu’ils n’attachaient
pas d’importance à ce qui pouvait s’y débiter. L’expérience ne leur avait pas
appris qu’à la longue les lettres forment l’opinion publique ; ils ne se
doutaient pas que ces maximes qui leur paraissaient sans gravité parce qu’elles
étaient prononcées sur un théâtre et qu’elles tombaient de la bouche d’un
histrion, accueillies avidement par le people et conservées dans ses
souvenirs, finiraient par être la règle des croyances et des mœurs. Ils
avaient pourtant défendu qu’on attaquât personnellement un citoyen sur la
scène, et les tribunaux condamnèrent un acteur qui s’était permis d’interpeller
par son nom le poète Attius[12] ; mais ils ne se
croyaient pas ténus aux mêmes égards envers les dieux. Ils se disaient sans
doute que ces dieux dont il était question dans les tragédies imitées du grec
étaient ceux de la
Grèce, et ils trouvaient inutile de les faire respecter sur
la scène de Rome. Ce qui semble prouver que tel était surtout le motif de
leur indulgence, c’est que, dans les pièces dont le sujet est romain, la
religion ne paraît plus aussi légèrement traitée. Les quelques fragments qui
nous restent des tragédies composées sur Paul Émile et sur Decius contiennent
des débris de prières dont l’accent est plein de gravité et d’émotion[13]. Le Brutus
d’Attius représente Tarquin consultant les devins sur un songe qui le
trouble. Ces malheureux devins, si raillés ailleurs, y sont l’objet de beaucoup
d’égards ; Tarquin leur parle avec respect et ils lui répondent d’un ton
sérieux et solennel, comme des gens qui savent leur importance[14]. On voit bien
que ce sont des devins de Rome, et que les faiseurs de tragédies ne se
croient plus le droit de s’en moquer. Dans tous les cas, l’autorité avait
grand tort de faire ces différences et de permettre aux acteurs revêtus du
pallium ce qu’elle défendait é ceux qui portaient la toge. A ce moment les
dieux romains ne pouvaient plus être distingués des dieux grecs, et les coups
qui frappaient les uns atteignaient aussi les autres. Le Jupiter qu’on nous
montre dans l’Amphitryon courant les aventures galantes, et dont le
complaisant Mercure approuve l’humeur amoureuse, n’est sans doute que le Zeus
des pontes grecs ; mais depuis longtemps la foule avait pris l’habitude de le
confondre avec la grande divinité des Latins : il portait à Rome le même nom,
il remplissait à peu prés les mômes fonctions ; il était naturel que le
peuple ne fit plus entre eux de différence et qu’il attribut les fredaines du
fils de Kronos au dieu très bon et très grand du Capitole.
On sera convaincu que la littérature et le théâtre n’ont
pas été sans influence sur le scepticisme des dernières années de la
république, si l’on remarque que ce sont les institutions que les poètes
attaquent avec le plus de vivacité qui paraissent alors le plus ébranlées.
Caton constatait que de son temps deux haruspices ne pouvaient pas se
regarder sans rire ; il avouait même que l’ancienne et vénérable institution
des augures était en décadence[15]. Or ce sont
précisément les devins de toute sorte que le théâtre latin malmène le plus
volontiers. On les appelle des fainéants on des insensés, des aveugles qui ne
savent pas se conduire et qui veulent montrer la route aux autres, des mise
ables qui vous promettent des trésors et vous empruntent une drachme, des
voleurs qui demandent de l’argent et ne donnent que des paroles[16]. C’est une sorte
de lieu commun, même dans la tragédie, où la raillerie n’est guère à sa
place, que de se moquer d’eux. Quand on voit l’art augural tomber dans un si
grand discrédit à la fin de la république, n’est-on pas en droit de croire
que les insultes qu’on prodiguait ainsi aux devins de la Grèce ont fini par
déconsidérer ceux de Rome ? Nous venons de voir aussi qu’Ennius fit connaître
aux Romains les ouvrages d’Épicharme et d’Évhémère, dans lesquels on essayait
d’expliquer les anciens mythes et de les rendre raisonnables en les
dénaturant. Ces livres, sans doute, furent bien accueillis des curieux ; ce
qui semble le prouver, c’est que vers la même époque un homme qui était
probablement un des lecteurs d’Ennius, peut-être un de ses disciples,
entreprit d’appliquer ces systèmes d’interprétation à la religion romaine
elle-même. Comme il savait qu’on n’aimait guère les nouveautés, il voulut
donner plus d’autorité à son œuvre en l’attribuant au plus ancien et au plus
respecté des législateurs religieux de Rome. En 572, un scribe découvrit dans
son champ deux grands coffres de pierre dont te couvercle était scellé avec
du plomb et qui portaient des inscriptions grecques et latines : elles
disaient que l’un des deux coffres était le tombeau de Numa Pompilius, fils
de Pompo, et que l’autre contenait ses ouvrages. Le premier fut ouvert et
trouvé vide : le temps avait consumé les restes du vieux roi. Dans l’autre,
il y avait deux paquets arrangés avec soin et composés chacun de sept
volumes. Les uns étaient écrits en latin et traitaient du tirait pontifical ;
les autres, écrits en grec, renfermaient un commentaire philosophique sur les
institutions de Numa. La découverte fit du bruit et les livres étaient lus
avec avidité, quand un préteur avertit le sénat qu’ils contenaient des
principes contraires à la religion nationale et pouvaient lui être nuisibles.
Le sénat ordonna qu’ils seraient brillés sur le forum, en présence du peuple[17]. Ces livres
étaient évidemment apocryphes ; les historiens disent qu’ils semblaient tout
neufs et que le faussaire s’était trahi en se servant, pour les écrire, d’une
matière aussi fragile que le papier. Ils étaient l’œuvre d’un réformateur
inconnu qui voulait faire entrer la religion romaine dans des voies nouvelles
et l’accommoder de quelque façon avec la philosophie. Cinq ans auparavant, le
sénat avait découvert et puni la société des bacchanales ; plus de sept mille
personnes furent convaincues d’avoir pris part ait culte secret de Bacchus,
qui venait d’Étrurie et que l’Étrurie elle-même tenait de la Grèce et de l’Orient[18]. Le mal était
profond, la répression fut terrible et la moitié des coupables fut punie de
mort. C’étaient là des symptômes manifestes que cette vieille religion ne
suffisait plus ni aux lettrés ni au peuple, puisqu’on allait chercher
ailleurs des croyances nouvelles, ou qu’on imaginait des explications
savantes qui permettaient d’accepter avec moins de répugnance les croyances
anciennes.

— II —
Dès le VIe siècle, la décadence de la religion romaine était visible,
elle devait frapper et inquiéter les esprits prévoyants. Aussi pendant le
temps qui s’écoule outre les Gracques et César, des tentatives sérieuses
furent-elles faites pour l’arrêter. Une école savante, à laquelle
appartenaient Ælius Stilo et son illustre disciple Varron, se donna la tâche
de fouiller avec patience et avec amour le passé de ce vieux culte. De même
qu’on essaya chez nous, â l’époque de la Restauration, de ramener les indifférents aux
croyances chrétiennes par un retour à l’étude du moyen âge, on revint alors
aux antiquités nationales, et surtout aux antiquités religieuses. Il sembla
que cette religion serait moins légèrement traitée si l’on en savait mieux l’histoire
; en faisant connaître l’origine et la signification de ces anciens usages,
en montrant qu’ils rappelaient presque toujours quelque souvenir patriotique,
on espéra les rendre plus vénérables. Le temps est pour les religions à la
fois un affaiblissement et une force ; pendant qu’il use les croyances, il
leur donne cet aspect antique qui impose le respect. Ces tentatives, qui
vinrent de divers côtés et prirent des formes différentes, avaient pourtant
un caractère commun : elles étaient moins l’œuvre de dévots que de politiques
et furent faites dans l’intérêt de l’État plutôt que dans celui dé la
religion. Il nous semble aujourd’hui que, pour ranimer la foi chez les
autres, il faut d’abord l’avoir soi-même ; les réformes qui se sont
accomplies dans diverses églises chrétiennes ont eu pour auteurs des gens
pieux et convaincus. Chez les Romains, ceux qui venaient au secours de la
religion en péril étaient surtout des patriotes zélés, ils ne se piquaient
pas d’être des croyants sincères. Varron n’hésite pas à reconnaître qu’on
racontait sur les dieux des fables absurdes ; il avoue de bonne grâce que ce
culte, dont il était le champion, avait été mal : fait et qu’il s’y prendrait autrement, s’il pouvait le refaire[19] ; mais il
existait depuis longtemps, l’État s’était bâti sur lui, et l’on risquait, en
ébranlant la base, de renverser l’édifice qu’elle soutenait. Ces défenseurs
du culte officiel, on le comprend, ne pouvaient pas demander aux autres plus
qu’ils n’exigeaient d’eux-mêmes. Aussi se bornaient-ils à recommander l’observation
des pratiques ; quant aux croyances personnelles, la loi ne s’en était pas
préoccupée, on n’avait le droit d’en demander compte à personne, et ils
entendaient bien garder eux-mêmes sur ce point toute leur liberté.
Cette façon d’agir n’était pas nouvelle à Rome, et l’on
pratiquait déjà ces accommodements dans l’entourage du second Africain. Cette
réunion brillante de politiques et de gens d’esprit qui s’était formée autour
du vainqueur de Carthage exerça, comme on sait, beaucoup d’influence sur la
société romaine du vie siècle. Elle comprenait des personnes d’origine et d’occupations
fort diverses : on y voyait des Romains et des Grecs, des philosophes, des
poètes, des historiens mêlés à des hommes d’État et à des gens du monde. Pour
parvenir à s’entendre, quand on est parti de points si éloignés, pour pouvoir
jouir à l’aise des plaisirs de la société, le
plus grand bien de la vie humaine, il faut se faire des
concessions réciproques ; dans ces rapports de tous les jours les oppositions
s’amoindrissent et s’effacent, et les opinions qui semblaient d’abord le plus
contraires trouvent moyen de se rejoindre, D’ailleurs l’homme illustre qui
fut le centre de ces réunions était porté par lui-m@me à ces ménagements et à
ces transactions. C’était une nature sage et mesurée, ennemie des extrêmes ;
il essayait, en politique, de n’être d’aucun parti, les trouvant tous
exagérés, et il se montrait aussi hostile aux prétentions des aristocrates, quoiqu’il
leur appartint par la naissance et les traditions, qu’in l’esprit
entreprenant et factieux de la démocratie[20]. Il aimait la Grèce avec passion,
mais il ne pensait pas qu’il fallût tout prendre chez elle ; il ne voulait en
imiter même les meilleures choses qu’avec prudence, de peur d’altérer, par un
mélange trop brusque, les grandes qualités du caractère romain. Il gardait
pour la vie intérieure et retirée le charme des entretiens littéraires et
philosophiques. C’est seulement après les séances du sénat ou les assemblées
du forum, et pour se reposer des affaires publiques, qu’il lisait Xénophon,
qu’il causait avec Panætius ou Polybe, et qu’il écoutait les pièces de
Térence. Quand il remplissait les fonctions que ses compatriotes lui avaient
confiées, il ne voulait être que Romain. Sa censure fut presque aussi sévère
que celle de Caton, et il y eut occasion de faire fermer les écoles de danse
et de chant. Quoiqu’il fût doux et humain par tempérament, il n’hésita pas à
se faire l’exécuteur rigoureux des rancunes de Rome contre son ancienne
rivale. Il est vrai qu’il pleura quand il vit Carthage en flammes ; mais au
moment où il versa ces larmes qui lui ont fait tant d’honneur, Polybe nous
dit qu’elle était tout à fait ruinée et anéantie[21].
Dans la façon dont Scipion et ses amis se conduisaient
envers la religion de leur pays, le même esprit se retrouve. Il était
difficile qu’elle pût tout à fait les contenter : leur maître, le philosophe
Panætius, se trouvait être précisément un des rares stoïciens qui fût mal
disposé pour les religions populaires, et les disciples suivaient sans doute
l’opinion du mettre. Un des personnages importants de ce groupe, le terrible
railleur Lucilius, qui attaquait si durement les hommes, n’épargnait pas
toujours les dieux. Ses traits tombaient quelquefois sur les inventions des Faunus et des Numa, c’est-à-dire
sur le culte national, et il se moquait de ceux qui le pratiquaient avec trop
de crédulité. Ils ressemblent, disait-il,
aux petits enfants qui croient que toutes les
statues de bronze sont vivantes et les prennent pour des hommes ; eux aussi
voient des réalités dans toutes ces fictions et supposent une âme cachée sous
ces formes d’airain. Exposition de peintres, mensonge et chimère que tout
cela ![22] C’est aussi tout
à fait un libre penseur que Polybe. Jamais historien n’a fait à la Providence une part
aussi petite que lui dans les affaires humaines : il demande qu’on n’ait
recours à elle que pour les faits dont aucun raisonnement ne petit rendre
compte, et réduit son rôle à n’être plus que l’explication des choses
inexplicables[23].
Il n’hésite pas à dire que la religion romaine a été inventée par des
politiques adroits, et les félicite sincèrement d’avoir trouvé un si bon
moyen de tenir les hommes. S’il était possible qu’un
État ne se composât que de pages, une institution semblable serait inutile ;
mais comme la multitude est inconstante de son naturel, pleine d’emportements
déréglés et de colères folles, il a bien fallu, pour la dominer, avoir
recours à ces terreurs de l’inconnu et à tout cet attirail de fictions effrayantes[24].
Voilà sans doute ce que l’on pensait autour de Scipion, et
l’on peut croire sans témérité que dans les vers de Lucilius et dans les
appréciations de Polybe se retrouve la trace des entretiens de ces gens d’esprit.
Cependant ceux d’entre eux qui étaient engagés dans les affaires se gardaient
bien de paraître indifférents ou railleurs quand on discutait au forum et au
sénat des questions religieuses. Ils affectaient, au contraire, de traiter
avec le plus grand respect la religion de leur pays et s’opposaient de toute
leur force aux innovations qui pouvaient l’ébranler. La première fois qu’on
essaya de donner au peuple l’élection des prêtres, l’ami le plus cher de
Scipion, Lælius, qui voyait les dangers de cette proposition, la combattit
avec énergie, et il prononça à ce sujet un discours resté célèbre, où il
faisait l’apologie du culte national. Cicéron ne pouvait pas le lire sans
attendrissement, et il trouve que Lælius parle d’or
quand il défend les institutions de Numa[25]. Ceux même qui,
n’étant pas magistrats, pouvaient garder entièrement leur franc-parler, et
que nous venons de voir en user volontiers, se ravisaient pourtant
quelquefois et s’exprimaient d’un autre ton. Polybe blâme ses contemporains de rejeter les opinions que leurs pères avaient sur les
dieux et sur l’autre vie |