LIVRE PREMIER — LES CONDITIONS DU DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE
|
— I — Le climat de l’Afrique du Nord s’est-il modifié depuis l’antiquité ? Cette question a été souvent posée[1], et les réponses ne concordent pas. Nous devons l’examiner de très près, car elle est fort importante. Pendant une partie de l’époque dont nous écrivons l’histoire, l’Afrique septentrionale a joui d’une grande prospérité agricole : il s’agit de savoir si cette prospérité a eu pour cause principale un climat plus favorable à la culture que le climat d’aujourd’hui, ou si elle a été surtout l’œuvre de 1’intelligence et de l’énergie des hommes : si nous devons nous borner à regretter un passé qui ne revivra plus, ou lui demander au contraire des leçons utiles au temps présent. Indiquons tout d’abord les traits généraux du climat actuel[2]. L’Afrique du Nord est située dans la zone tempérée boréale, mais dans la partie méridionale de cette zone. Elle est comprise en effet entre le 29° de latitude Nord (extrémité occidentale de l’Anti-Atlas) et le 37° (extrémité Nord-Est de la Tunisie). Elle appartient donc à l’aire des pays chauds. Cependant le voisinage ou l’éloignement de la nier et la diversité des altitudes y déterminent des différences de température bien marquées. Cette contrée offre une très grande étendue de côtes, le
long desquelles l’influence régulatrice de la mer établit un climat où les
maxima de chaleur et de froid ne présentent pas de grands écarts. Il est rare
que le thermomètre descende au-dessous de zéro, du moins dans le cours de la
journée, et qui il s’élève au-dessus de 30 degrés centigrades. Il faut
néanmoins tenir compte, même à proximité du littoral, des refroidissements
nocturnes, qui sont causés par le rayonnement dans les temps clairs,
fréquents en Afrique, et qui affectent la couche inférieure de l’atmosphère,
jusqu’à une hauteur d’environ un mètre ; il arrive souvent en hiver, et
parfois même au printemps, que la température, pendant une partie de la nuit,
tombe au-dessous de zéro dans le voisinage du sol[3]. Ces
refroidissements peuvent être funestes à Mais l’Afrique du Nord est, dans son ensemble, un pays de hautes terres. A mesure qu’on s’élève et qu’on s’éloigne du littoral, l’écart entre les températures extrêmes augmente, en hiver, le thermomètre peut descendre dans la journée à 9 degrés à Tiaret, 11 à Sétif,13 à Batna, 5 au Kef, 6 à Maktar. Les froids nocturnes que le rayonnement provoque à la surface du sol sont souvent très vifs, même au printemps, dans une saison où la gelée est particulièrement redoutable aux cultures. Dans les jours d’été la transparence de l’atmosphère laisse toute leur force aux rayons du soleil ; la chaleur et l’évaporation sont intenses. Mais la fraîcheur des nuits exerce une action tonique sur les hommes et les animaux ; le rayonnement produit des rosées, qui réparent, dans une certaine mesure, les effets de l’évaporation diurne. Parmi les vents, le siroco présente des caractères spéciaux. Ce nom, qui parait venir du grec (d’un mot signifiant dessécher), est donné, dans l’Europe méridionale et quelquefois même dans l’Afrique du Nord, à des vents d’hiver humides et chauds. Il en est résulté des confusions. Conformément à l’étymologie qui vient d’être indiquée, il convient de réserver le nom de siroco à un vent sec. Tantôt il ne se manifeste que sur une étendue tris limitée, tombant verticalement, sans perturbation apparente de l’atmosphère, et durant en général peu de temps. Tantôt c’est un vent d’origine saharienne, dont la direction varie par conséquent du Sud-Est au Sud-Ouest. Il peut traverser la mer et s’avancer jusqu’aux côtes méridionales de l’Espagne et au centre de l’Italie. Il souffle avec violence, obscurcissant l’air par les poussières qu’il entraîne, pompant l’humidité, amenant une chaleur de four, sauf lorsqu’il passe sur des montagnes couvertes de neige. Quoiqu’il puisse éclater en toute saison, il se déchaîne surtout en été et dure soit quelques heures à peine, soit plusieurs jours[5]. Son influence sur les êtres vivants est déprimante. Il dessèche la végétation et est particulièrement redoutable à la vigne ; les céréales, moissonnées au début de l’été, sont moins exposées à ses ravages[6]. Le siroco mis à part, les vents qui dominent pendant l’hiver sont ceux du Sud-Ouest et de l’Ouest au Maroc, du Nord-Ouest en Algérie et en Tunisie. Dans cette saison, ceux du Sud-Ouest et de l’Ouest sont fréquents aussi en Algérie. Les vents dominants d’été viennent du Nord et du Nord-Est au Maroc et en Algérie, du Nord-Est et de l’Est sur la côte orientale de la Tunisie[7]. C’est la quantité plus ou moins forte des pluies et leur répartition plus ou moins favorable à la végétation, beaucoup plus que la qualité des sols, qui font la valeur économique des régions : pays de cultures et d’arbres ; steppes où ne poussent que des plantes permettant l’élevage d’espèces animales sobres ; enfin déserts. Les pluies sont amenées dans l’Afrique septentrionale par les vents du Sud-Ouest, de l’Ouest et du Nord-Ouest, qui, ayant passé sur de vastes surfaces marines, arrivent chargés de vapeur d’eau. En Algérie, pays où les conditions météorologiques ont été assez bien étudiées, on à constaté que les précipitations les plus fréquentes, les plus abondantes et les plus étendues sont dues aux vents du Nord-Ouest. La saison pluvieuse coïncide à peu près avec l’hiver, en y comprenant la seconde moitié de l’automne et le début du printemps, entre les mois d’octobre-novembre et d’avril-mai : c’est la période de l’année où les vents dont nous venons de parler dominent et où la vapeur d’eau qu’ils contiennent, rencontre au-dessus des terres africaines des températures plus ou moins froides, qui la forcent à se condenser. Il y a souvent dans cette saison deux époques de précipitations plus abondantes, deux maxima séparés par une période de sécheresse. Entre mai et octobre, les pluies tombent rarement et sont
de courtes ondées, d’ordinaire sous forme d’orme. Elles font presque entièrement
défaut en juillet et en août. Les vents dominants du Nord-Est et d’Est ne
trouvent pus, au-dessus du sol surchauffé, les conditions atmosphériques
nécessaires il la condensation de la vapeur d’eau dont ils se sont imprégnés
en passant sur Cette saison sèche est, il est vrai, un peu atténuée par l’humidité
que la brise de mer porte parfois assez loin dans l’intérieur, et aussi par
les rosées, Quand elle n’empiète pas trop sur l’automne et sur le printemps,
elle n’entrave pas la culture des céréales, dont le développement a lieu
pendant la saison des pluies. Elle ne peut être que profitable à la vigne et
à l’olivier et, d’une manière générale, elle ne nuit guère à la végétation
arbustive, assez résistante peur Quant à la saison humide, elle se présente avec des irrégularités qui font courir des risques graves à l’agriculture. Quelquefois les pluies manquent presque entièrement c’est heureusement l’exception. Pour un même lieu, les variations dans la hauteur totale des chutes sont souvent très fortes d’un hiver à l’autre, sans qu’on puisse expliquer les causes de ces différences[9]. Mais la quantité des pluies a beaucoup moins d’importance
que leur répartition. A Sidi bel Abbès, la
moyenne annuelle des pluies n’atteint pas Ces pluies si capricieuses ne sont pas toujours
bienfaisantes. Elles ont fréquemment une allure torrentielle. C’est ce qui
explique par exemple, pourquoi Alger, avec cent jours de pluie, a une tranche
d’eau supérieure à celle de Paris, où la moyenne des pluies est de cent
quarante jours (Alger,
Les précipitations torrentielles prennent parfois la forme
d’orages de grêle, qui sévissent dans les pays élevés du Tell, c’est-à-dire de
la partie cultivable de Les différentes régions de l’Afrique du Nord reçoivent des
quantités de pluie fort diverses. Par exemple, à Aïn Draham, en Khoumirie, la
moyenne annuelle est de Les vents humides viennent, nous l’avons dit, du
Sud-Ouest, de l’ouest et du Nord-Ouest, après avoir passé soit sur l’Océan,
soit sur Quant à la côte orientale de la Tunisie, les vents
pluvieux d’hiver ne l’atteignent qu’après avoir soufflé sur des espaces
terrestres auxquels ils ont abandonné la plus grande partie de leur vapeur d’eau.
Aussi les moyennes annuelles y sont-elles beaucoup moins élevées : Soit dans le voisinage de la mer, soit à l’intérieur des terres, il faut tenir compte des altitudes pour expliquer les différences des précipitations. On sait que les montagnes provoquent la formation des pluies : les courants qui viennent les heurter se refroidissent par le mouvement d’ascension qu’ils subissent et par la rencontre de températures plus basses que la leur ; ce qui amine la condensation de la vapeur qu’ils contiennent et des chutes d’eau, ou, si l’air est au-dessous de zéro, des chutes de neige. Plus le massif est élevé, plus la barrière qu’il présente aux vents humides est abrupte, plus les précipitations sont abondantes. Mais les montagnes sont de véritables écrans, qui arrêtent la pluie, d’une manière plus ou moins complète, au détriment des pays qui s’étendent en arrière, surtout si ces pays sont des dépressions brusques et profondes : les courants, qui se sont déchargés d’une grande partie de leur humidité en gravissant les pentes, s’échauffent dans leur mouvement descendant et la vapeur d’eau qu’ils contiennent encore ne se condense que très difficilement. On peut poser en principe que, dans l’Afrique septentrionale, les côtés Nord-ouest et Nord d’une chaîne, d’un massif reçoivent beaucoup plus de pluie que les côtés Sud et Sud-Est. Il s’ensuit qu’à proximité du littoral, les régions à
altitude élevée ont, en règle générale, un climat d’hiver plus humide que les
terres basses. A Fort-National, dans A l’intérieur, la diminution des pluies devrait être en
proportion de la distance qui sépare les diverses régions de la mer, d’où
viennent les courants humides, si le relief du sol et l’exposition ne
déterminaient pas des variations importantes. Lorsque le relief est disposé
de telle sorte que des plans successifs s étagent, se présentant de front aux
vents chargés de vapeur d’eau, lorsque des couloirs inclinés vers la côte
ouvrent à ces vents des voies d’accès, les pluies peuvent pénétrer fort loin.
Ainsi, la partie centrale de la Tunisie, avec ses hautes plaines, avec ses
plateaux, coupés par des vallées encaissées, avec le rempart que forme Mais, en arrière, c’est-à-dire au Sud et au Sud-Est des
écrans que forment les montagnes dé l’intérieur, la diminution des pluies s’accuse
nettement : Ainsi, existence d’une saison presque entièrement sèche pendant quatre mois au moins (la durée de cette saison varie suivant les pays) ; quelquefois, sécheresse presque absolue pendant toute l’année ; fréquemment, au cours de la saison humide, insuffisance et mauvaise répartition des pluies, périodes de sécheresses prolongées ; régime torrentiel des chutes ; évaporation abondante et rapide ; distribution fort inégale des pluies sur les régions hautes ou basses, accidentées ou plates qui s’enchevêtrent souvent dans un grand désordre : tels sont les caractères principaux du climat actuel de l’Afrique septentrionale. — II — Quel était le climat de cette contrée dans l’antiquité ? Depuis l’apparition de l’homme (les historiens n’ont pas à remonter plus haut), il s’est assurément modifié. A l’époque pleistocène ou quaternaire, pendant la période à laquelle appartiennent les plus anciens outils de pierre trouvés en Afrique, il devait être, d’une manière générale, plus chaud et plus humide qu’aujourd’hui[23], comme l’indiquent les ossements de certains animaux, recueillis avec ces instruments : éléphants (de l’espèce dite Elephas atlanticus), rhinocéros, hippopotames[24]. Le Sahara, sains doute plus sec que la région méditerranéenne[25], n’était cependant pas un désert[26]. Il est permis de supposer qu’il a pu être traversé par des animaux qui ont besoin de quantités abondantes d’eau[27], car on a constaté l’identité d’un certain nombre d’espèces qui existaient alors en Berbérie et qui rivent encore aujourd’hui au Soudan et dans l’Afrique australe[28]. Un climat chaud et très humide régna dans l’Europe centrale pendant une partie de l’époque quaternaire, dans le long intervalle de deux périodes glaciaires ; c’est alors qu’apparaissent dans cette contrée les plus anciens vestiges de l’industrie humaine. Puis vint une période de froid humide, suivie d’un climat à la fois sec et froid, caractérisé, au point de vue de la faune, par le renne ; les cavernes servirent de demeures aux hommes. Ce refroidissement dut aussi se faire sentir dans l’Afrique du Nord, y causant la disparition[29] ou la diminution de quelques espèces animales, amenant peut-être l’homme à s’abriter sous des grottes. Mais il fut beaucoup moins marqué que dans le centre de l’Europe[30]. Il n’y a probablement jamais eu de glaciers en Berbérie, même sur les montagnes très élevées de l’Atlas marocain[31]. Il est bien difficile de dire ce qu’a été exactement le climat de l’Afrique septentrionale pendant la longue série de siècles qui s’écoula entre cet âge primitif de l’humanité et l’époque à laquelle appartiennent les documents historiques les plus anciens, c’est-à-dire le milieu du premier millénaire avant Jésus-Christ. On peut seulement constater que, dans le Tell, la faune qui accompagne les restes de l’industrie paléolithique la plus récente et de l’industrie néolithique vit, ou pourrait vivre encore dans le pays ; des espèces aujourd’hui disparues ne sont que faiblement représentées[32]. Notons, d’une part, l’abondance des débris d’œufs d’autruche, animal auquel un ciel trop humide ne convient pas[33] ; d’autre part, celle des escargots, qui ne s’accommodent point d’un air trop sec. Les stations, les ateliers, a ciel ouvert ou dans des abris sous roche, que l’on a rencontrés sur divers points du Tell, occupaient des lieux où les conditions climatériques permettraient encore de fonder des établissements permanents[34]. Au Sud de la Berbérie, dans l’Oranie surtout, existent des
gravures rupestres, exécutées, au moins en partie, dans les derniers temps de
l’industrie néolithique. Elles semblent indiquer qu’un climat assez différent
du climat actuel régnait alors dans les montagnes qui bordent le Sahara : les
éléphants et les grands buffles apparaissent fréquemment parmi les animaux représentés[35]. De nos jours, l’Atlas
saharien n’est pas assurément un pays désertique : il tombe prés de Le Sahara est en dehors de la contrée qui fait l’objet de notre étude. Pourtant il ne sera pas inutile d’en parler ici, au moins brièvement, car le climat de cette partie de l’Afrique a pu s’étendre ou exercer une influence plus ou moins marquée sur les pays qui l’avoisinent au Nord. C’est un fait bien connu que des stations et des ateliers dits préhistoriques se rencontrent, en nombre vraiment extraordinaire, dans le Nord du grand désert[37]. L’importance de beaucoup de ces établissements atteste qu’ils ont été occupés pendant fort longtemps, soit d’une manière permanente, soit par intermittences. On y trouve des mortiers, des pilons, des rouleaux, qui servaient à écraser des grains[38]. Certaines parties du Sahara étaient-elles alors cultivables ? Ces découvertes permettent tout au moins de poser la question[39]. Les outils ; les armes en pierre que l’on a recueillis offrent, pour la plupart, des types néolithiques. Au Sud-Est de l’Algérie, dans l’Erg oriental, ils présentent une étroite parenté, souvent même une entière ressemblance avec ceux qui se rencontrent en Égypte et qui datent de plusieurs milliers d’années avant notre ère. Mais il serait imprudent d’établir un synchronisme entre les civilisations lithiques des deux contrées : il est possible, nous le verrons[40], que l’industrie de la pierre, conservant les mémé procédés, les mimes formes, se soit maintenue dans le Sahara plus longtemps qu’ailleurs. Une population nombreuse a donc vécu dans le désert actuel pendant une période aux limites incertaines, mais très longue, qui descend peut-être jusqu’à l’époque historique et remonte sans doute beaucoup plus haut. Il faut observer que les stations et ateliers du Sahara ne se trouvent guère que dans des régions qui sont encore ou ont été des dépressions, réceptacles naturels des eaux, plaines d’alluvions des anciens fleuves[41]. Mais ces vallées plus ou moins humides se creusaient à travers un pars, dont la climat était déjà assez sec pour que l’autruche y vécut[42] : des restes d’œufs de cet oiseau abondent dans presque toutes les stations néolithiques sahariennes. Puis les dépressions elles-mêmes sont devenues de moins en moins habitables pour l’homme. Des dunes de sable, formées aux dépens des dépôts d’alluvions, façonnées par le vent, les ont peu à peu barrées, morcelées, obstruées, comblées[43]. L’eau qui coulait jadis à la surface ou à une faible profondeur est maintenant absorbée par les dunes et se cache sous le sol, ou bien elle s’évapore rapidement dans des cuvettes sans issue. Un peut cependant se demander si l’engorgement des vallées suffit à expliquer un changement aussi complet dans le régime hydrographique, si la diminution des pluies n’a pas contribué au dessèchement progressif du Sahara. — III — Passons à la période pour laquelle nous disposons de documents historiques. Elle commence, nous l’avons dit, au Ve siècle avant Jésus-Christ. D’autre part, l’invasion arabe, au VIIe siècle de l’ère chrétienne, marque, pour l’Afrique du Nord, la fin de l’antiquité. Nous parlerons d’abord du Sahara[44]. Des textes,
dont quelques-uns ont été souvent cités, prouvent que cette contrée était alors
un désert. C’est Hérodote, indiquant, au delà de la zone maritime et de la
zone habitée par des bêtes sauvages, une région
de sables, terriblement sèche et vide de tout[45]..., une zone de sable, qui s’étend depuis Thèbes d’Égypte
jusqu’aux Colonnes d’Héraclès[46]... Au delà, vers le Il convient cependant d’observer qu’au delà du Maroc, en un point du littoral de l’Atlantique qui parait répondre à la Saguia et Hamra, entre les caps Juby et Bojador, le Carthaginois Hannon remonta un grand fleuve, émissaire d’un vaste lac ; celui-ci communiquait avec un autre grand fleuve, plein de crocodiles et d’hippopotames[55]. Ces indications, sur lesquelles nous reviendrons[56], montrent que, vers le Ve siècle avant notre ère, la région de la Saguia et Hamra offrait un aspect bien différent de celui qu’elle présente aujourd’hui. Mais d’autres textes prouvent aussi que le littoral de l’Océan, au Sud du Maroc, était déjà un désert[57], On doit chercher à expliquer par des causes particulières l’existence dey fleuves et du lac mentionnés par Hannon ; ou ne doit pas conclure de ses assertions que le Sahara, dans son ensemble, ait joui d’un climat beaucoup plus humide que de nos jours. Nous venons de citer les auteurs qui attestent le contraire. Il est pourtant probable qu’on le traversait plus facilement. Si nous sommes très mal renseignés sur les relations que l’Afrique septentrionale a eues dans l’antiquité avec le Soudan, ce n’est pas une raison pour les nier[58]. Dès l’époque carthaginoise, des caravanes franchirent le Sahara[59]. Plus tard, vers la lin du premier siècle de notre ère, des troupes, conduites par des officiers romains et accompagnées par des Garamantes, firent de même[60]. Des pistes, partant du rivage des Syrtes, s’enfonçaient dans le désert. La grande prospérité des villes de la Tripolitaine, de Leptis Magna, d’Oea, de Sabratha, de Gigthi, de Tacapes[61], l’occupation par les Romains de certaines oasis, qui, au delà des frontières de l’empire, commandaient ces routes[62], ne s’expliquent guère que par un trafic actif avec le Soudan : trafic dont les maîtres du littoral profilaient et qu’ils cherchaient à protéger, mais qui ne pouvait pas se faire sans l’entremise des indigènes. Comme les Touaregs actuels, les Garamantes durent être les convoyeurs du Sahara[63]. Or, nous savons que l’emploi du chameau[64], comme bête de somme est assez récent dans le Nord de l’Afrique[65]. Il ne figure pas sur les gravures rupestres préhistoriques[66]. On ne connaît, selon M. Basset[67], aucun nom berbère qui le désigne. Il n’est jamais mentionné au temps de la domination carthaginoise[68]. Pline l’Ancien, qui parle des chameaux de la Bactriane et de l’Arabie, qui dit expressément que l’Orient est la patrie de ces animaux[69], parait ignorer leur existence dans l’Afrique septentrionale. Il y en avait cependant dans cette contrée dès l’époque de Jules César[70], mais on n’en faisait sans doute qu’un usage restreint[71]. Le premier texte qui nous montre un grand nombre de chameaux serrant à des transports, à la lisière du désert, date du Bas-Empire[72] ; il est confirmé par d’autres textes du VIe siècle[73] et par des documents archéologiques[74], qui sont aussi d’une époque tardive[75]. Peut-être des découvertes futures permettront-elles d’assigner une date plus reculée à l’emploi général du chameau dans les caravanes sahariennes[76], cependant le silence de Pline, qui était allé en Afrique, parait interdire de remonter plus haut que la fin du premier siècle[77]. Au temps d’Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, c’était sur des chars attelés de quatre chevaux que les habitants du Fezzan actuel, les Garamantes, allaient donner la chasse aux Éthiopiens troglodytes[78], qui vivaient peut-être dans le Tibesti. Des éthiopiens occidentaux, établis sur la côte de l’océan, en face de l’île de Cerné, dans un pays privilégié, il est vrai, mais enveloppé par le désert, passaient pour de bons cavaliers, au IVe siècle avant Jésus-Christ[79]. Outre leurs chevaux, les Garamantes possédaient des bœufs[80], qui servaient de montures[81] et probablement de bêtes de somme. Ils ont pu employer aussi des ânes[82], quoique aucun texte n’en mentionne. Or, si le chameau peut rester une huitaine et même une dizaine de jours sans boire, le cheval, pour ne pas parler du bœuf[83], est beaucoup plus exigeant. Les indigènes qui s’avançaient à travers le Sahara à cheval ou sur des chars s’astreignaient-ils à emporter des provisions, destinées à abreuver et à nourrir leurs bêtes plusieurs jours ? C’est possible[84] : cependant on est en droit de supposer que les points d’eau, et aussi les pâturages, étaient alors moins espacés le long des pistes du désert. Leur nombre a pu diminuer par suite des progrès des dunes, qui s’accumulent de plus en plus dans les anciennes vallées du Sahara. Peut-être aussi les pluies qui alimentaient ces points d’eau sont-elles devenues plus rares. Mais il ne faut pas se faire illusion sur la fragilité d’une telle hypothèse. — IV — A-t-on au moins des raisons d’admettre que le climat se soit modifié à la lisière septentrionale du Sahara et dans la partie de la Berbérie qui borde le désert au Nord ? La Blanchère a écrit à ce sujet[85] : Il est une partie de la Libye du Nord où, certainement, s’est produit, et depuis les temps historiques, un grand changement hydrographique, hygrométrique, météorologique. Il est tout à fait hors de doute que le Sud de cette contrée, le Nord du Sahara, a été au moins en partie, une région très mouillée, pleine de marécages et, naturellement, de grands végétaux. Cette humidité s’étendait sur les espaces contigus. La cuvette des chotts, que les textes[86] ne nomment jamais que paludes, έλη : les fonds, également trempés, des plateaux les moins élevés ; le bassin de ce Nil, de ce Niger, de ce fleuve vague que les auteurs anciens entrevoient presque tous derrière la Berbérie ; la dépression qui existe en effet au pied de l’Atlas saharien ; les vallées, encore imprégnées, du djebel Amour, de l’Atlas Marocain ; les longs thalwegs de l’Igharghar, de l’oued Mia, de l’oued Ghir, de l’oued Djedi, ceux de l’oued Draa, de l’oued Guir, de l’oued Zousfana, qui, d’Igli à Figuig, est encore un marais : tout cela fut jadis une espèce de jungle, reliée ou non aux forêts du Nord... Comment s’est faite la transformation ? Comment la sécheresse a-t-elle triomphé, la flore disparue, la faune émigrée vers le Sud ? C’est ce que nous ne saurions dire. Mais il en a été ainsi... Au moment où l’Afrique du Nord est entièrement colonisée, l’agriculture, quand elle vient buter contre le Sahara, s’y heurte bien à un désert... Les colons le découvrent tel qu’il est aujourd’hui, en meilleur état toutefois, bien plus riche de sources, de puits et d’oasis. L’étude des textes ne permet pas d’adopter cette opinion.
De l’Océan jusqu’au fond de Vers le cinquième siècle avant Jésus-Christ, Hannon longe le désert dès qu’il a dépassé le Lixos, c’est-à-dire l’oued Draa, au Sud du Maroc[88]. Au milieu du premier siècle de notre ère, le général romain Suétonius Paulinus le rencontre dès qu’il a franchi l’Atlas marocain, en s’avançant dans la direction du fleuve Ger, peut-être l’oued Guir d’aujourd’hui. Il trouve des solitudes de sable noir, où, çà et là, font saillie des roches qui paraissent brûlées ; quoique l’expédition ait lieu en hiver, ce pays est inhabitable à cause de la chaleur[89]. La rivière que le roi Juba identifiait avec le Nil et qui prenait sa source dans une montagne au Sud de la Maurétanie, non loin de l’Océan, coulait à travers une région déserte, brûlante, sablonneuse, stérile[90]. Au Sud du massif de l’Aurès, Vadis (aujourd’hui Badès) était située dans des sables secs, brûlés par le soleil[91]. Dans le Sud de la Tunisie[92], le chott et Djérid et le chott el Fedjedje n’étaient pas plus étendus dans l’antiquité que nos jours[93]. La croûte de sel qui forme la surface de ces lacs, ne s’est pas abaissée. Au milieu même du chott et Djérid, sur une piste, en rencontre un puits ancien (Bir el Menzof), obstrué depuis longtemps, qui s’alimentait par une nappe d’eau douce. Or le rebord de ce puits ne dépasse que de deux ou trois pieds le sol environnant[94]. Il est évident qu’autrefois la croûte saline qui permettait de l’atteindre ne devait pas, ou du moins, ne devait guère s’élever au-dessus du niveau actuel. La grande voie militaire, établie au début de l’ère chrétienne, qui reliait Tébessa à Gabès, franchissait l’extrémité Nord-Est du chott el Fedjedje, et une borne, placée au 155e mille, a été trouvée sur le bord du chott, près des dernières terres cultivables[95]. On peut en conclure que, comme aujourd’hui, il n’y avait à cet endroit que des efflorescences salines, faciles à traverser, même pour de lourds chariots. Tacapes (Gabès) était, au témoignage de Pline, qui parait l’avoir visitée,
une oasis au milieu des sables[96]. Au Sud des
chotts, au Sud-Est de Gabès et le long de la route qui reliait l’Africa à la Cyrénaïque, on essayait de remédier à
la pénurie de l’eau courante par des puits et des citernes, si nécessaires
aux voyageurs que les Itinéraires anciens les mentionnaient[97]. C’eût été un
prodige, au dire d’un poète africain, de voir les ravins des Syrtes apporter
de l’eau à la mer[98]. Entre le
rivale, où s’élevaient les villes de Sabratha et d’Oea, et le rebord du
plateau saharien, il n’y a pas de ruines dans la région plate appelée aujourd’hui
la Djeffara ; on ne pouvait pas plus y vivre autrefois qu’aujourd’hui[99]. Le littoral de Tel était le littoral. A l’intérieur, au delà de la bordure du plateau saharien, dont les falaises dominent à pic la Djeffara, c’était le désert brûlant, inhabitable, de vastes déserts, dit Pline[104], s’étendant dans la direction du pays des Garamantes ; des lieux tristes, où il n’y a nul moyen d’aller ni de vivre, dit Corippus[105]. Pour se rendre de la côte chez les Garamantes, il suivait des pistes jalonnées par des puits. Il suffisait aux indigènes de combler ces puits avec du sable pour supprimer les communications[106]. Citons maintenant quelques témoignages qui paraissent aller à l’encontre de ceux que nous venons d’indiquer. Sur l’Atlantique, Hannon arrivant à l’embouchure du Lixos,
qui vient, dit-il, de hautes montagnes, trouve un grand fleuve, sur les rives
duquel des nomades font paître des troupeaux[107]. Le Lixos, on
le sait, est l’oued Draa. Or, de nos jours, sauf dans des crues
exceptionnelles, l’oued Draa n’apporte guère d’eau à |