HISTOIRE ANCIENNE DE L'AFRIQUE DU NORD

TOME I — LES CONDITIONS DU DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE - LES TEMPS PRIMITIFS - LA COLONISATION PHÉNICIENNE ET L’EMPIRE DE CARTHAGE

LIVRE PREMIER — LES CONDITIONS DU DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE

CHAPITRE III — LE CLIMAT DE L’AFRIQUE DU NORD DANS L’ANTIQUITÉ

 

 

— I —

Le climat de l’Afrique du Nord s’est-il modifié depuis l’antiquité ? Cette question a été souvent posée[1], et les réponses ne concordent pas. Nous devons l’examiner de très près, car elle est fort importante. Pendant une partie de l’époque dont nous écrivons l’histoire, l’Afrique septentrionale a joui d’une grande prospérité agricole : il s’agit de savoir si cette prospérité a eu pour cause principale un climat plus favorable à la culture que le climat d’aujourd’hui, ou si elle a été surtout l’œuvre de 1’intelligence et de l’énergie des hommes : si nous devons nous borner à regretter un passé qui ne revivra plus, ou lui demander au contraire des leçons utiles au temps présent.

Indiquons tout d’abord les traits généraux du climat actuel[2].

L’Afrique du Nord est située dans la zone tempérée boréale, mais dans la partie méridionale de cette zone. Elle est comprise en effet entre le 29° de latitude Nord (extrémité occidentale de l’Anti-Atlas) et le 37° (extrémité Nord-Est de la Tunisie). Elle appartient donc à l’aire des pays chauds. Cependant le voisinage ou l’éloignement de la nier et la diversité des altitudes y déterminent des différences de température bien marquées.

Cette contrée offre une très grande étendue de côtes, le long desquelles l’influence régulatrice de la mer établit un climat où les maxima de chaleur et de froid ne présentent pas de grands écarts. Il est rare que le thermomètre descende au-dessous de zéro, du moins dans le cours de la journée, et qui il s’élève au-dessus de 30 degrés centigrades. Il faut néanmoins tenir compte, même à proximité du littoral, des refroidissements nocturnes, qui sont causés par le rayonnement dans les temps clairs, fréquents en Afrique, et qui affectent la couche inférieure de l’atmosphère, jusqu’à une hauteur d’environ un mètre ; il arrive souvent en hiver, et parfois même au printemps, que la température, pendant une partie de la nuit, tombe au-dessous de zéro dans le voisinage du sol[3]. Ces refroidissements peuvent être funestes à la végétation. En été, l’humidité de l’air est pénible pourtant, elle atténue l’ardeur des rayons du soleil, modère l’évaporation, et, quand le siroco sévit, tempère sa brûlante sécheresse. De mai à septembre, la brise de mer souffle au milieu de la journée et apporte une fraîcheur bienfaisante[4].

Mais l’Afrique du Nord est, dans son ensemble, un pays de hautes terres. A mesure qu’on s’élève et qu’on s’éloigne du littoral, l’écart entre les températures extrêmes augmente, en hiver, le thermomètre peut descendre dans la journée à 9 degrés à Tiaret, 11 à Sétif,13 à Batna, 5 au Kef, 6 à Maktar. Les froids nocturnes que le rayonnement provoque à la surface du sol sont souvent très vifs, même au printemps, dans une saison où la gelée est particulièrement redoutable aux cultures. Dans les jours d’été la transparence de l’atmosphère laisse toute leur force aux rayons du soleil ; la chaleur et l’évaporation sont intenses. Mais la fraîcheur des nuits exerce une action tonique sur les hommes et les animaux ; le rayonnement produit des rosées, qui réparent, dans une certaine mesure, les effets de l’évaporation diurne.

Parmi les vents, le siroco présente des caractères spéciaux. Ce nom, qui parait venir du grec (d’un mot signifiant dessécher), est donné, dans l’Europe méridionale et quelquefois même dans l’Afrique du Nord, à des vents d’hiver humides et chauds. Il en est résulté des confusions. Conformément à l’étymologie qui vient d’être indiquée, il convient de réserver le nom de siroco à un vent sec. Tantôt il ne se manifeste que sur une étendue tris limitée, tombant verticalement, sans perturbation apparente de l’atmosphère, et durant en général peu de temps. Tantôt c’est un vent d’origine saharienne, dont la direction varie par conséquent du Sud-Est au Sud-Ouest. Il peut traverser la mer et s’avancer jusqu’aux côtes méridionales de l’Espagne et au centre de l’Italie. Il souffle avec violence, obscurcissant l’air par les poussières qu’il entraîne, pompant l’humidité, amenant une chaleur de four, sauf lorsqu’il passe sur des montagnes couvertes de neige. Quoiqu’il puisse éclater en toute saison, il se déchaîne surtout en été et dure soit quelques heures à peine, soit plusieurs jours[5]. Son influence sur les êtres vivants est déprimante. Il dessèche la végétation et est particulièrement redoutable à la vigne ; les céréales, moissonnées au début de l’été, sont moins exposées à ses ravages[6].

Le siroco mis à part, les vents qui dominent pendant l’hiver sont ceux du Sud-Ouest et de l’Ouest au Maroc, du Nord-Ouest en Algérie et en Tunisie. Dans cette saison, ceux du Sud-Ouest et de l’Ouest sont fréquents aussi en Algérie. Les vents dominants d’été viennent du Nord et du Nord-Est au Maroc et en Algérie, du Nord-Est et de l’Est sur la côte orientale de la Tunisie[7].

C’est la quantité plus ou moins forte des pluies et leur répartition plus ou moins favorable à la végétation, beaucoup plus que la qualité des sols, qui font la valeur économique des régions : pays de cultures et d’arbres ; steppes où ne poussent que des plantes permettant l’élevage d’espèces animales sobres ; enfin déserts.

Les pluies sont amenées dans l’Afrique septentrionale par les vents du Sud-Ouest, de l’Ouest et du Nord-Ouest, qui, ayant passé sur de vastes surfaces marines, arrivent chargés de vapeur d’eau. En Algérie, pays où les conditions météorologiques ont été assez bien étudiées, on à constaté que les précipitations les plus fréquentes, les plus abondantes et les plus étendues sont dues aux vents du Nord-Ouest.

La saison pluvieuse coïncide à peu près avec l’hiver, en y comprenant la seconde moitié de l’automne et le début du printemps, entre les mois d’octobre-novembre et d’avril-mai : c’est la période de l’année où les vents dont nous venons de parler dominent et où la vapeur d’eau qu’ils contiennent, rencontre au-dessus des terres africaines des températures plus ou moins froides, qui la forcent à se condenser. Il y a souvent dans cette saison deux époques de précipitations plus abondantes, deux maxima séparés par une période de sécheresse.

Entre mai et octobre, les pluies tombent rarement et sont de courtes ondées, d’ordinaire sous forme d’orme. Elles font presque entièrement défaut en juillet et en août. Les vents dominants du Nord-Est et d’Est ne trouvent pus, au-dessus du sol surchauffé, les conditions atmosphériques nécessaires il la condensation de la vapeur d’eau dont ils se sont imprégnés en passant sur la Méditerranée. Les chaleurs précoces provoquera sur les montagnes la fusion rapide des musses neigeuses, qui, dans des pues plus septentrionaux, constituent des réserves, alimentant les rivières à la fin du printemps et pendant une partie de l’été. Les neiges disparaissent en mai des hauts sommets de la Kabylie. Elles durent plus longtemps sur l’Atlas marocain, beaucoup plus élevé, et ont une influence heureuse sur le débit des cours d’eau ; mais, même dans cette région, elles ont à peu près achevé de se fondre en juillet, sauf peut-être dans des anfractuosités que le soleil ne chauffe pas[8]. On sait ce que sont en été la plupart des rivières de l’Afrique du Nord.

Cette saison sèche est, il est vrai, un peu atténuée par l’humidité que la brise de mer porte parfois assez loin dans l’intérieur, et aussi par les rosées, Quand elle n’empiète pas trop sur l’automne et sur le printemps, elle n’entrave pas la culture des céréales, dont le développement a lieu pendant la saison des pluies. Elle ne peut être que profitable à la vigne et à l’olivier et, d’une manière générale, elle ne nuit guère à la végétation arbustive, assez résistante peur la supporter. Mais elle, crée de grosses difficultés il l’élevage.

Quant à la saison humide, elle se présente avec des irrégularités qui font courir des risques graves à l’agriculture. Quelquefois les pluies manquent presque entièrement c’est heureusement l’exception. Pour un même lieu, les variations dans la hauteur totale des chutes sont souvent très fortes d’un hiver à l’autre, sans qu’on puisse expliquer les causes de ces différences[9].

Mais la quantité des pluies a beaucoup moins d’importance que leur répartition. A Sidi bel Abbès, la moyenne annuelle des pluies n’atteint pas 0 m. 400, mais, grâce à leur bonne répartition, les récoltes donnent presque toujours les meilleurs résultats[10]. Il faut surtout que l’eau du ciel tombe en octobre-novembre, afin qu’on puisse labourer les terres desséchées et faire les semailles, puis en mars-avril, afin que les plantes déjà formées s’imbibent de l’humidité nécessaire pour résister au soleil déjà chaud et achever leur maturité. Dans l’intervalle, il faut des alternatives de pluie et de beau temps[11]. Or, souvent, les pluies d’automne se font attendre, ce qui retarde les semailles et, par contrecoup, l’époque de la maturité, qui doit s’effectuer lorsque le soleil est devenu très ardent et après la date normale du maximum des pluies printanières, Souvent, la sécheresse, se prolongeant pendant des semaines et même des mois[12], empêche la germination des grains et la croissance des plantes. Enfin, les pluies de printemps, décisives pour la récolte des céréales, peuvent manquer tout a fait ou être très insuffisantes.

Ces pluies si capricieuses ne sont pas toujours bienfaisantes. Elles ont fréquemment une allure torrentielle. C’est ce qui explique par exemple, pourquoi Alger, avec cent jours de pluie, a une tranche d’eau supérieure à celle de Paris, où la moyenne des pluies est de cent quarante jours (Alger, 0 m. 642 ; Paris, 0 m. 594)[13]. Au lieu de pluies fines et prolongées, qui humectent le sol sans l’inonder et le bouleverser, qui pénètrent jusque dans les profondeurs et y forment des nappes d’où jaillissent les sources, de véritables trombes se précipitent. Alors, surtout dans les terrains argileux, nombreux en Afrique, les eaux ruissellent rapidement sur les surfaces inclinées, sur les sols durcis par le soleil. Dans les ravins où elles convergent, des torrents se gonflent et roulent avec d’autant plus de force que les pentes sont souvent très raides et les différences de niveaux brusques dans cette contrée tourmentée ; ils entraînent d’abondantes quantités de terre végétale, provoquent des éboulements, creusent de profonds sillons, causent par leurs inondations de grands ravages ; presque aussitôt après, leur lit est vide. Ces méfaits du ruissellement ont été aggravés, depuis des siècles, par le déboisement, dont nous aurons à reparler[14]. Les surfaces planes peu perméables, sur lesquelles les eaux de ces pluies sauvages tombent directement du ciel ou dévalent des montagnes, se transforment subitement en des lacs, qui, du reste, disparaissent vite ; car l’évaporation est très forte par suite de l’ardeur du soleil, fréquemment aussi de la violence du vent[15]. Dans des terres plus faciles à pénétrer, il arrive que le sut se détrempe tellement que les labours d’automne se font dans de Mauvaises conditions, que les grains enfouis dans les champs et les racines naissantes pourrissent.

Les précipitations torrentielles prennent parfois la forme d’orages de grêle, qui sévissent dans les pays élevés du Tell, c’est-à-dire de la partie cultivable de la Berbérie. Ils ont lieu principalement en hiver et au printemps : dans cette dernière saison, ils peuvent être fort nuisibles à la végétation.

Les différentes régions de l’Afrique du Nord reçoivent des quantités de pluie fort diverses. Par exemple, à Aïn Draham, en Khoumirie, la moyenne annuelle est de 1 m. 641 ; à Philippeville, de 0 m. 766 ; à Constantine, de 0 m. 632 ; à Batna, de 0 m. 399 ; à Tébessa, de 0 m. 344 ; à Biskra, de 0 m. 170[16]. Ces inégalités tiennent à plusieurs causes : voisinage ou éloignement de la mer : différences d’altitude : accès plus ou moins facile que tel un tel pays offre par son exposition aux courants atmosphériques chargés de vapeur d’eau.

Les vents humides viennent, nous l’avons dit, du Sud-Ouest, de l’ouest et du Nord-Ouest, après avoir passé soit sur l’Océan, soit sur la Méditerranée. Les côtes occidentale et septentrionale du Maroc, les côtes de l’Algérie, la côte septentrionale de la Tunisie, que ces vents rencontrent tout d’abord, sont donc favorisées sous le rapport des pluies. Cependant elles ne le sont pas d’une manière uniforme. En face du Maroc et de la province d’Oran, la Méditerranée est beaucoup moins large qu’en face des provinces d’Alger et de Constantine et de la Tunisie ; elle offre par conséquent un champ d’évaporation moins vaste. A l’angle Nord-Ouest du Maroc, cet inconvénient est compensé par les cents qui viennent de l’Océan[17]. Mais, plus à l’Est, les vents du Sud-Ouest qui arrivent jusqu’à l’Oranie se sont dépouillés de la majeure partie de leur humidité sur l’Atlas marocain ; d’autre part, les vents, particulièrement pluvieux, du Nord-Ouest atteignent le rivage africain après s’être presque débarrassés de leur vapeur d’eau sur les hautes montagnes du Sud de l’Espagne, et sans avoir pu la remplacer suffisamment dans leur courte traversée de la Méditerranée[18]. Plus loin vers l’Est, et a peu près depuis l’embouchure du Chélif, ils se chargent d’humidité au-dessus de la mer intérieure, qui s’élargit de plus en plus, et ils viennent aborder de front le littoral, presque perpendiculaire à la direction qu’ils suivent. Il en résulte une augmentation des pluies, surtout au pied des massifs montagneux de la grande et de la petite Kabylie. Les moyennes sont, à Ténus, de 0 m. 594 ; à Alger, de 0 m. 766 ; à Bougie, de 1 m. 306 ; a Djidjeli, de 1 m. 007 ; à Bône, de 0 m. 738 ; à la Calle, de 0 m. 861 ; à Tabarca, de 1 m. 094.

Quant à la côte orientale de la Tunisie, les vents pluvieux d’hiver ne l’atteignent qu’après avoir soufflé sur des espaces terrestres auxquels ils ont abandonné la plus grande partie de leur vapeur d’eau. Aussi les moyennes annuelles y sont-elles beaucoup moins élevées : 0 m. 471 à Tunis, 0 m. 413 à Sousse, 0 m. 246 à Sfax, 0 m.190 à Gabès[19].

Soit dans le voisinage de la mer, soit à l’intérieur des terres, il faut tenir compte des altitudes pour expliquer les différences des précipitations. On sait que les montagnes provoquent la formation des pluies : les courants qui viennent les heurter se refroidissent par le mouvement d’ascension qu’ils subissent et par la rencontre de températures plus basses que la leur ; ce qui amine la condensation de la vapeur qu’ils contiennent et des chutes d’eau, ou, si l’air est au-dessous de zéro, des chutes de neige. Plus le massif est élevé, plus la barrière qu’il présente aux vents humides est abrupte, plus les précipitations sont abondantes. Mais les montagnes sont de véritables écrans, qui arrêtent la pluie, d’une manière plus ou moins complète, au détriment des pays qui s’étendent en arrière, surtout si ces pays sont des dépressions brusques et profondes : les courants, qui se sont déchargés d’une grande partie de leur humidité en gravissant les pentes, s’échauffent dans leur mouvement descendant et la vapeur d’eau qu’ils contiennent encore ne se condense que très difficilement. On peut poser en principe que, dans l’Afrique septentrionale, les côtés Nord-ouest et Nord d’une chaîne, d’un massif reçoivent beaucoup plus de pluie que les côtés Sud et Sud-Est.

Il s’ensuit qu’à proximité du littoral, les régions à altitude élevée ont, en règle générale, un climat d’hiver plus humide que les terres basses. A Fort-National, dans la grande Kabylie, il tombe 1 m. 121 de pluie ; à Taher, dans la petite Kabylie, 1 m. 153 ; le maximum est atteint en Khoumirie, à Aïn Draham, où, à une altitude de 1.019 mètres, on a constaté une moyenne de 1 m. 641[20]. Au contraire, certaines régions très voisines de la côte ne reçoivent que des précipitations peu abondantes, si des montagnes empêchent l’accès des vents humides. Tel est le cas de la vallée du Chélif, dépression séparée de la mer, au Nord, par les terrasses et les chaînes du Dahra, dominée en outre au Sud par le massif de l’Ouarsenis, qui attire les nuages : à Orléansville, la moyenne est de 0 m. 442. Il en est de même de la vallée profonde de la Soummane, au Nord et au Nord. Ouest de laquelle le Djurdjura forme nue puissante barrière. En arrière de la Khoumirie, la tranche annuelle s’abaisse à 0 m. 478 dans la plaine de la Medjerda, à Souk et Arba.

A l’intérieur, la diminution des pluies devrait être en proportion de la distance qui sépare les diverses régions de la mer, d’où viennent les courants humides, si le relief du sol et l’exposition ne déterminaient pas des variations importantes. Lorsque le relief est disposé de telle sorte que des plans successifs s étagent, se présentant de front aux vents chargés de vapeur d’eau, lorsque des couloirs inclinés vers la côte ouvrent à ces vents des voies d’accès, les pluies peuvent pénétrer fort loin. Ainsi, la partie centrale de la Tunisie, avec ses hautes plaines, avec ses plateaux, coupés par des vallées encaissées, avec le rempart que forme la chaîne Zeugitane, offre une aire étendue de condensations ; quoique les montagnes situées plus au Nord enlèvent aux vents une bonne partie de leur humidité, elles ne sont pas assez élevées pour l’accaparer. Le Kef reçoit 0 m. 513 de pluie ; Souk el Djemaa, 0 m. 508. Nous avons dit qu’en Algérie, le couloir de la vallée de la Mina permet aux courants humides de parvenir facilement à la région de Tiaret, où la haute altitude est favorable aux condensations[21] : la moyenne est de 0 m. 744. Loin dans le Sud, les massifs montagneux importants provoquent des recrudescences de pluie. Tandis que, dans les steppes des provinces d’Alger et d’Oran, les chutes ne dépassent guère 0 m. 200, elles atteignent presque le double dans l’Atlas saharien, qui forme la bordure méridionale de ces steppes : 0 m. 389 à Géryville, 0 m. 380 à Djelfa.

Mais, en arrière, c’est-à-dire au Sud et au Sud-Est des écrans que forment les montagnes dé l’intérieur, la diminution des pluies s’accuse nettement : 0 m. 398 à Sidi bel Abbés, derrière la chaîne du Tessala ; 0 m. 453 à Sétif, derrière le massif des Babors (où la moyenne dépasse un mètre) ; 0 m. 269 à Bou Saada, dans la dépression du Hodna, bordée au Nord par un cercle de hautes montagnes ; 0 m. 450 environ dans l’Enfida, derrière la chaîne Zeugitane ; moins encore à Kairouan (0 m. 361[22]). Au Sud du Maroc, immédiatement en arrière du rempart énorme de l’Atlas, le ciel est serein presque toute l’année dans la région de l’oued Sous et sur la lisière septentrionale du Sahara. Laghouat et Biskra, situées au pied méridional de l’Atlas saharien, ne reçoivent que 0 m. 187 et 0 m. 170 de pluie.

Ainsi, existence d’une saison presque entièrement sèche pendant quatre mois au moins (la durée de cette saison varie suivant les pays) ; quelquefois, sécheresse presque absolue pendant toute l’année ; fréquemment, au cours de la saison humide, insuffisance et mauvaise répartition des pluies, périodes de sécheresses prolongées ; régime torrentiel des chutes ; évaporation abondante et rapide ; distribution fort inégale des pluies sur les régions hautes ou basses, accidentées ou plates qui s’enchevêtrent souvent dans un grand désordre : tels sont les caractères principaux du climat actuel de l’Afrique septentrionale.

 

— II —

Quel était le climat de cette contrée dans l’antiquité ?

Depuis l’apparition de l’homme (les historiens n’ont pas à remonter plus haut), il s’est assurément modifié. A l’époque pleistocène ou quaternaire, pendant la période à laquelle appartiennent les plus anciens outils de pierre trouvés en Afrique, il devait être, d’une manière générale, plus chaud et plus humide qu’aujourd’hui[23], comme l’indiquent les ossements de certains animaux, recueillis avec ces instruments : éléphants (de l’espèce dite Elephas atlanticus), rhinocéros, hippopotames[24]. Le Sahara, sains doute plus sec que la région méditerranéenne[25], n’était cependant pas un désert[26]. Il est permis de supposer qu’il a pu être traversé par des animaux qui ont besoin de quantités abondantes d’eau[27], car on a constaté l’identité d’un certain nombre d’espèces qui existaient alors en Berbérie et qui rivent encore aujourd’hui au Soudan et dans l’Afrique australe[28].

Un climat chaud et très humide régna dans l’Europe centrale pendant une partie de l’époque quaternaire, dans le long intervalle de deux périodes glaciaires ; c’est alors qu’apparaissent dans cette contrée les plus anciens vestiges de l’industrie humaine. Puis vint une période de froid humide, suivie d’un climat à la fois sec et froid, caractérisé, au point de vue de la faune, par le renne ; les cavernes servirent de demeures aux hommes. Ce refroidissement dut aussi se faire sentir dans l’Afrique du Nord, y causant la disparition[29] ou la diminution de quelques espèces animales, amenant peut-être l’homme à s’abriter sous des grottes. Mais il fut beaucoup moins marqué que dans le centre de l’Europe[30]. Il n’y a probablement jamais eu de glaciers en Berbérie, même sur les montagnes très élevées de l’Atlas marocain[31].

Il est bien difficile de dire ce qu’a été exactement le climat de l’Afrique septentrionale pendant la longue série de siècles qui s’écoula entre cet âge primitif de l’humanité et l’époque à laquelle appartiennent les documents historiques les plus anciens, c’est-à-dire le milieu du premier millénaire avant Jésus-Christ. On peut seulement constater que, dans le Tell, la faune qui accompagne les restes de l’industrie paléolithique la plus récente et de l’industrie néolithique vit, ou pourrait vivre encore dans le pays ; des espèces aujourd’hui disparues ne sont que faiblement représentées[32]. Notons, d’une part, l’abondance des débris d’œufs d’autruche, animal auquel un ciel trop humide ne convient pas[33] ; d’autre part, celle des escargots, qui ne s’accommodent point d’un air trop sec. Les stations, les ateliers, a ciel ouvert ou dans des abris sous roche, que l’on a rencontrés sur divers points du Tell, occupaient des lieux où les conditions climatériques permettraient encore de fonder des établissements permanents[34].

Au Sud de la Berbérie, dans l’Oranie surtout, existent des gravures rupestres, exécutées, au moins en partie, dans les derniers temps de l’industrie néolithique. Elles semblent indiquer qu’un climat assez différent du climat actuel régnait alors dans les montagnes qui bordent le Sahara : les éléphants et les grands buffles apparaissent fréquemment parmi les animaux représentés[35]. De nos jours, l’Atlas saharien n’est pas assurément un pays désertique : il tombe prés de 400 millimètres de pluie dans le djebel Amour[36], autant qu’à Sidi bel Abbés, presque autant qui à Sétif et à Sousse ; les sources n’y manquent pas et on y voit des forêts et de bons pâturages. Il est cependant peu probable que des troupeaux d’éléphants y trouveraient encore, pendant la saison chaude, l’alimentation liquide et solide nécessaire à leur existence. Quant aux buffles, qui se baignent en été et craignent la chaleur sèche, on ne voit guère comment ils pourraient vivre dans l’Atlas saharien. L’hypothèse d’une modification de climat dans cette région n’est donc pas invraisemblable.

Le Sahara est en dehors de la contrée qui fait l’objet de notre étude. Pourtant il ne sera pas inutile d’en parler ici, au moins brièvement, car le climat de cette partie de l’Afrique a pu s’étendre ou exercer une influence plus ou moins marquée sur les pays qui l’avoisinent au Nord.

C’est un fait bien connu que des stations et des ateliers dits préhistoriques se rencontrent, en nombre vraiment extraordinaire, dans le Nord du grand désert[37]. L’importance de beaucoup de ces établissements atteste qu’ils ont été occupés pendant fort longtemps, soit d’une manière permanente, soit par intermittences. On y trouve des mortiers, des pilons, des rouleaux, qui servaient à écraser des grains[38]. Certaines parties du Sahara étaient-elles alors cultivables ? Ces découvertes permettent tout au moins de poser la question[39].

Les outils ; les armes en pierre que l’on a recueillis offrent, pour la plupart, des types néolithiques. Au Sud-Est de l’Algérie, dans l’Erg oriental, ils présentent une étroite parenté, souvent même une entière ressemblance avec ceux qui se rencontrent en Égypte et qui datent de plusieurs milliers d’années avant notre ère. Mais il serait imprudent d’établir un synchronisme entre les civilisations lithiques des deux contrées : il est possible, nous le verrons[40], que l’industrie de la pierre, conservant les mémé procédés, les mimes formes, se soit maintenue dans le Sahara plus longtemps qu’ailleurs.

Une population nombreuse a donc vécu dans le désert actuel pendant une période aux limites incertaines, mais très longue, qui descend peut-être jusqu’à l’époque historique et remonte sans doute beaucoup plus haut.

Il faut observer que les stations et ateliers du Sahara ne se trouvent guère que dans des régions qui sont encore ou ont été des dépressions, réceptacles naturels des eaux, plaines d’alluvions des anciens fleuves[41]. Mais ces vallées plus ou moins humides se creusaient à travers un pars, dont la climat était déjà assez sec pour que l’autruche y vécut[42] : des restes d’œufs de cet oiseau abondent dans presque toutes les stations néolithiques sahariennes.

Puis les dépressions elles-mêmes sont devenues de moins en moins habitables pour l’homme. Des dunes de sable, formées aux dépens des dépôts d’alluvions, façonnées par le vent, les ont peu à peu barrées, morcelées, obstruées, comblées[43]. L’eau qui coulait jadis à la surface ou à une faible profondeur est maintenant absorbée par les dunes et se cache sous le sol, ou bien elle s’évapore rapidement dans des cuvettes sans issue. Un peut cependant se demander si l’engorgement des vallées suffit à expliquer un changement aussi complet dans le régime hydrographique, si la diminution des pluies n’a pas contribué au dessèchement progressif du Sahara.

 

— III —

Passons à la période pour laquelle nous disposons de documents historiques. Elle commence, nous l’avons dit, au Ve siècle avant Jésus-Christ. D’autre part, l’invasion arabe, au VIIe siècle de l’ère chrétienne, marque, pour l’Afrique du Nord, la fin de l’antiquité.

Nous parlerons d’abord du Sahara[44]. Des textes, dont quelques-uns ont été souvent cités, prouvent que cette contrée était alors un désert. C’est Hérodote, indiquant, au delà de la zone maritime et de la zone habitée par des bêtes sauvages, une région de sables, terriblement sèche et vide de tout[45]..., une zone de sable, qui s’étend depuis Thèbes d’Égypte jusqu’aux Colonnes d’Héraclès[46]... Au delà, vers le midi et l’intérieur de la Libye, le pays est désert, sans eau, sans animaux, sans pluie, sans bois, et on n’y trouve aucune humidité[47]. C’est Théophraste, mentionnant la partie de la Libye où il ne pleut pas, avec des palmiers grands et beaux[48]. C’est Strabon, qui nous montre, au delà du littoral, la Libye intérieure, déserte, rocailleuse ; sablonneuse[49], stérile et sèche[50]. — La région, écrit Diodore de Sicile (III, 50), qui s’étend au Sud (de la Cyrénaïque)... est stérile et manque d’eau courante. Elle ressemble à une mer, ne présentant aux yeux aucune variété, entourée de déserts difficiles à franchir. On n’y voit ni oiseau, ni quadrupède, sauf la gazelle et le boeuf [c’est-à-dire, sans doute, l’antilope bubale], ni plante, ni rien qui puisse récréer le regard. Au loin, vers l’intérieur, la terre n’offre que des amas de dunes. — La plus grande partie de l’Afrique, dit à son tour Pomponius Mela (I, 31), est inculte et recouverte de sables stériles, ou déserte à cause de la sécheresse du ciel et des terres. Le vent violent du Sud y pousse les sables comme les vagues de la mer[51]. Citons enfin Sénèque[52] : Si les solitudes de l’Éthiopie[53] sont sèches et si l’on ne trouve dans l’intérieur de l’Afrique que peu de sources, c’est, dit-on, parce que la nature du ciel y est brillante et que l’été y règne presque toujours. Aussi les sables arides, qui ne reçoivent que rarement la pluie et la boivent sans retard, s’étendent-ils, sans arbres, sans cultures. Quoique ces divers passages[54] contiennent certains détails contestables, ils ne laissent aucun doute sur la nature désertique du Sahara à l’époque historique.

Il convient cependant d’observer qu’au delà du Maroc, en un point du littoral de l’Atlantique qui parait répondre à la Saguia et Hamra, entre les caps Juby et Bojador, le Carthaginois Hannon remonta un grand fleuve, émissaire d’un vaste lac ; celui-ci communiquait avec un autre grand fleuve, plein de crocodiles et d’hippopotames[55]. Ces indications, sur lesquelles nous reviendrons[56], montrent que, vers le Ve siècle avant notre ère, la région de la Saguia et Hamra offrait un aspect bien différent de celui qu’elle présente aujourd’hui. Mais d’autres textes prouvent aussi que le littoral de l’Océan, au Sud du Maroc, était déjà un désert[57], On doit chercher à expliquer par des causes particulières l’existence dey fleuves et du lac mentionnés par Hannon ; ou ne doit pas conclure de ses assertions que le Sahara, dans son ensemble, ait joui d’un climat beaucoup plus humide que de nos jours. Nous venons de citer les auteurs qui attestent le contraire.

Il est pourtant probable qu’on le traversait plus facilement. Si nous sommes très mal renseignés sur les relations que l’Afrique septentrionale a eues dans l’antiquité avec le Soudan, ce n’est pas une raison pour les nier[58]. Dès l’époque carthaginoise, des caravanes franchirent le Sahara[59]. Plus tard, vers la lin du premier siècle de notre ère, des troupes, conduites par des officiers romains et accompagnées par des Garamantes, firent de même[60]. Des pistes, partant du rivage des Syrtes, s’enfonçaient dans le désert. La grande prospérité des villes de la Tripolitaine, de Leptis Magna, d’Oea, de Sabratha, de Gigthi, de Tacapes[61], l’occupation par les Romains de certaines oasis, qui, au delà des frontières de l’empire, commandaient ces routes[62], ne s’expliquent guère que par un trafic actif avec le Soudan : trafic dont les maîtres du littoral profilaient et qu’ils cherchaient à protéger, mais qui ne pouvait pas se faire sans l’entremise des indigènes. Comme les Touaregs actuels, les Garamantes durent être les convoyeurs du Sahara[63].

Or, nous savons que l’emploi du chameau[64], comme bête de somme est assez récent dans le Nord de l’Afrique[65]. Il ne figure pas sur les gravures rupestres préhistoriques[66]. On ne connaît, selon M. Basset[67], aucun nom berbère qui le désigne. Il n’est jamais mentionné au temps de la domination carthaginoise[68]. Pline l’Ancien, qui parle des chameaux de la Bactriane et de l’Arabie, qui dit expressément que l’Orient est la patrie de ces animaux[69], parait ignorer leur existence dans l’Afrique septentrionale. Il y en avait cependant dans cette contrée dès l’époque de Jules César[70], mais on n’en faisait sans doute qu’un usage restreint[71]. Le premier texte qui nous montre un grand nombre de chameaux serrant à des transports, à la lisière du désert, date du Bas-Empire[72] ; il est confirmé par d’autres textes du VIe siècle[73] et par des documents archéologiques[74], qui sont aussi d’une époque tardive[75]. Peut-être des découvertes futures permettront-elles d’assigner une date plus reculée à l’emploi général du chameau dans les caravanes sahariennes[76], cependant le silence de Pline, qui était allé en Afrique, parait interdire de remonter plus haut que la fin du premier siècle[77]. Au temps d’Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, c’était sur des chars attelés de quatre chevaux que les habitants du Fezzan actuel, les Garamantes, allaient donner la chasse aux Éthiopiens troglodytes[78], qui vivaient peut-être dans le Tibesti. Des éthiopiens occidentaux, établis sur la côte de l’océan, en face de l’île de Cerné, dans un pays privilégié, il est vrai, mais enveloppé par le désert, passaient pour de bons cavaliers, au IVe siècle avant Jésus-Christ[79]. Outre leurs chevaux, les Garamantes possédaient des bœufs[80], qui servaient de montures[81] et probablement de bêtes de somme. Ils ont pu employer aussi des ânes[82], quoique aucun texte n’en mentionne. Or, si le chameau peut rester une huitaine et même une dizaine de jours sans boire, le cheval, pour ne pas parler du bœuf[83], est beaucoup plus exigeant. Les indigènes qui s’avançaient à travers le Sahara à cheval ou sur des chars s’astreignaient-ils à emporter des provisions, destinées à abreuver et à nourrir leurs bêtes plusieurs jours ? C’est possible[84] : cependant on est en droit de supposer que les points d’eau, et aussi les pâturages, étaient alors moins espacés le long des pistes du désert. Leur nombre a pu diminuer par suite des progrès des dunes, qui s’accumulent de plus en plus dans les anciennes vallées du Sahara. Peut-être aussi les pluies qui alimentaient ces points d’eau sont-elles devenues plus rares. Mais il ne faut pas se faire illusion sur la fragilité d’une telle hypothèse.

 

— IV —

A-t-on au moins des raisons d’admettre que le climat se soit modifié à la lisière septentrionale du Sahara et dans la partie de la Berbérie qui borde le désert au Nord ? La Blanchère a écrit à ce sujet[85] : Il est une partie de la Libye du Nord où, certainement, s’est produit, et depuis les temps historiques, un grand changement hydrographique, hygrométrique, météorologique. Il est tout à fait hors de doute que le Sud de cette contrée, le Nord du Sahara, a été au moins en partie, une région très mouillée, pleine de marécages et, naturellement, de grands végétaux. Cette humidité s’étendait sur les espaces contigus. La cuvette des chotts, que les textes[86] ne nomment jamais que paludes, έλη : les fonds, également trempés, des plateaux les moins élevés ; le bassin de ce Nil, de ce Niger, de ce fleuve vague que les auteurs anciens entrevoient presque tous derrière la Berbérie ; la dépression qui existe en effet au pied de l’Atlas saharien ; les vallées, encore imprégnées, du djebel Amour, de l’Atlas Marocain ; les longs thalwegs de l’Igharghar, de l’oued Mia, de l’oued Ghir, de l’oued Djedi, ceux de l’oued Draa, de l’oued Guir, de l’oued Zousfana, qui, d’Igli à Figuig, est encore un marais : tout cela fut jadis une espèce de jungle, reliée ou non aux forêts du Nord... Comment s’est faite la transformation ? Comment la sécheresse a-t-elle triomphé, la flore disparue, la faune émigrée vers le Sud ? C’est ce que nous ne saurions dire. Mais il en a été ainsi... Au moment où l’Afrique du Nord est entièrement colonisée, l’agriculture, quand elle vient buter contre le Sahara, s’y heurte bien à un désert... Les colons le découvrent tel qu’il est aujourd’hui, en meilleur état toutefois, bien plus riche de sources, de puits et d’oasis.

L’étude des textes ne permet pas d’adopter cette opinion. De l’Océan jusqu’au fond de la grande Syrte, la plupart des témoignages grecs et latins, les plus anciens comme les plus récents, nous montrent une suite de régions sèches, véritables vestibules du désert. Nous les examinerons tout d’abord[87] ; puis nous apprécierons la valeur de ceux qui semblent les contredire.

Vers le cinquième siècle avant Jésus-Christ, Hannon longe le désert dès qu’il a dépassé le Lixos, c’est-à-dire l’oued Draa, au Sud du Maroc[88]. Au milieu du premier siècle de notre ère, le général romain Suétonius Paulinus le rencontre dès qu’il a franchi l’Atlas marocain, en s’avançant dans la direction du fleuve Ger, peut-être l’oued Guir d’aujourd’hui. Il trouve des solitudes de sable noir, où, çà et là, font saillie des roches qui paraissent brûlées ; quoique l’expédition ait lieu en hiver, ce pays est inhabitable à cause de la chaleur[89]. La rivière que le roi Juba identifiait avec le Nil et qui prenait sa source dans une montagne au Sud de la Maurétanie, non loin de l’Océan, coulait à travers une région déserte, brûlante, sablonneuse, stérile[90].

Au Sud du massif de l’Aurès, Vadis (aujourd’hui Badès) était située dans des sables secs, brûlés par le soleil[91].

Dans le Sud de la Tunisie[92], le chott et Djérid et le chott el Fedjedje n’étaient pas plus étendus dans l’antiquité que nos jours[93]. La croûte de sel qui forme la surface de ces lacs, ne s’est pas abaissée. Au milieu même du chott et Djérid, sur une piste, en rencontre un puits ancien (Bir el Menzof), obstrué depuis longtemps, qui s’alimentait par une nappe d’eau douce. Or le rebord de ce puits ne dépasse que de deux ou trois pieds le sol environnant[94]. Il est évident qu’autrefois la croûte saline qui permettait de l’atteindre ne devait pas, ou du moins, ne devait guère s’élever au-dessus du niveau actuel. La grande voie militaire, établie au début de l’ère chrétienne, qui reliait Tébessa à Gabès, franchissait l’extrémité Nord-Est du chott el Fedjedje, et une borne, placée au 155e mille, a été trouvée sur le bord du chott, près des dernières terres cultivables[95]. On peut en conclure que, comme aujourd’hui, il n’y avait à cet endroit que des efflorescences salines, faciles à traverser, même pour de lourds chariots.

Tacapes (Gabès) était, au témoignage de Pline, qui parait l’avoir visitée, une oasis au milieu des sables[96]. Au Sud des chotts, au Sud-Est de Gabès et le long de la route qui reliait l’Africa à la Cyrénaïque, on essayait de remédier à la pénurie de l’eau courante par des puits et des citernes, si nécessaires aux voyageurs que les Itinéraires anciens les mentionnaient[97]. C’eût été un prodige, au dire d’un poète africain, de voir les ravins des Syrtes apporter de l’eau à la mer[98]. Entre le rivale, où s’élevaient les villes de Sabratha et d’Oea, et le rebord du plateau saharien, il n’y a pas de ruines dans la région plate appelée aujourd’hui la Djeffara ; on ne pouvait pas plus y vivre autrefois qu’aujourd’hui[99]. Le littoral de la grande Syrte est, dit Strabon[100], un pays sablonneux, desséchée, stérile. Les vers de Lucain[101] décrivent cette côte, où il ne pleut pas, où la chaleur et la poussière s’opposent à toute végétation. Cinq cents ans plus tôt, Hérodote indiquait déjà[102] que le pays situé dans le fond de la verte était dépourvu d’eau[103].

Tel était le littoral. A l’intérieur, au delà de la bordure du plateau saharien, dont les falaises dominent à pic la Djeffara, c’était le désert brûlant, inhabitable, de vastes déserts, dit Pline[104], s’étendant dans la direction du pays des Garamantes ; des lieux tristes, où il n’y a nul moyen d’aller ni de vivre, dit Corippus[105]. Pour se rendre de la côte chez les Garamantes, il suivait des pistes jalonnées par des puits. Il suffisait aux indigènes de combler ces puits avec du sable pour supprimer les communications[106].

Citons maintenant quelques témoignages qui paraissent aller à l’encontre de ceux que nous venons d’indiquer.

Sur l’Atlantique, Hannon arrivant à l’embouchure du Lixos, qui vient, dit-il, de hautes montagnes, trouve un grand fleuve, sur les rives duquel des nomades font paître des troupeaux[107]. Le Lixos, on le sait, est l’oued Draa. Or, de nos jours, sauf dans des crues exceptionnelles, l’oued Draa n’apporte guère d’eau à la mer. Depuis le coude à partir duquel il se dirige vers l’Ouest, sur une longueur de 600 kilomètres, c’est d’ordinaire un large fossé, n’ayant qu’un cours souterrain. Sans doute, il faut tenir compte des irrigations qui saignent le fleuve dans la partie supérieure de son cours, mais, même si cette cause d’épuisement disparaissait, le courant n’atteindrait probablement pas l’Océan. Il semble bien qu’il en ait été autrement au temps d’Hannon : celui-ci n’aurait pas qualifié de grand fleuve un lit desséché[108]. Plus tard, Polybe (ou Agrippa), décrivant la côte, signalait des crocodiles dans le Daral, qui parait correspondre aussi à l’oued Draa